Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4200-0
126 pages

p. 61 à 75
doi: en cours

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Vol. 9 2003/1

2003 Psychotropes

Facteurs de résilience dans les toxico-dépendances

Bruno Didier Psychothérapeute des associations EDVO et APTE
– La généralisation récente du terme résilience dans le champ psychosocial ouvre des perspectives encore peu exploitées. L’article cherche quel nouvel éclairage le concept de résilience pourrait donner aux parcours de toxicomanes abstinents depuis plusieurs années. À travers des entretiens, les témoignages de rétablissement ont mis en avant certains traits communs. Les récits individuels montrent encore que l’entrée dans la toxicomanie avait aussi consisté en une sorte de résilience mal adaptée. Notre enquête recense certains étayages indispensables à leur rétablisse~ment et explique pourquoi, par nécessité, le choix de l’abstinence s’est imposé. Cette étude questionne aussi la place des professionnels des soins aux personnes toxicomanes du point de vue de la résilience.Mots-clés : Résilience, Toxicomanie, Dépendance, Addiction, Réinsertion, Abstinence, Trajectoire. – The recent generalisation of the term resilience in the psychosocial field opens up largely unexplored perspectives. The paper examines what new light could be shed by the resilience concept on the lives of drug addicts who have been abstinent for several years. Some common features have emerged from the testimonies on recovery collected by the author. Individual reports show that becoming addicted had also constituted a type of ill~adapted resilience. This study lists some of the indispensable supports to recovery and explains why, by necessity, the choice of abstinence imposed itself upon the subjects. The study also questions the role played by care professionals as far as resilience is concerned.
 
Introduction
 
 
Résilience, mot clé ou simple mode ? Boris Cyrulnik l’a récemment fait connaître au grand public à travers Un merveilleux malheur (1999). Les créateurs de ce concept – Michaël Rutter, Norman Garmezy et Emily Werneer–, spécialistes de l’enfance, ont surtout recherché les formes de résilience sur leur terrain d’étude. À ce jour, on note encore peu de recherches autour des liens entre la résilience et les addictions.
Rutter (1998) définit la résilience comme la « capacité de bien fonctionner malgré le stress, l’adversité et les situations défavorables ». Concevoir la résilience en toxicomanie présuppose qu’il y ait un traumatisme antérieur à la consommation mais aussi un traumatisme dû à la drogue. Ces deux traumatismes pourraient même coexister. Les dépendants sont nombreux à utiliser des substances comme une automédication pour compenser une pathologie antérieure ou comme moyen de se protéger du stress quotidien. Cette réponse éphémère constitue surtout un pis aller. L’arrivée de la consommation pathologique dans la vie d’un individu indiquerait-elle l’apparition, l’aggravation ou le début d’une résolution d’une crise intérieure ? Par conséquent, la demande d’arrêt de la consommation annoncerait-elle la fin proche de cette crise ? L’entrée en résilience, recherchée à travers l’usage de produits, annoncerait-elle une certaine préparation à la vie ? Sans drogues, lesquels des témoins rencontrés ici auraient échappé à la mort, à l’enfermement ou à la folie ?
Pour le toxico-dépendant actif, toute tentative d’échapper à la routine peut aussitôt devenir un rituel. Un des critères de résilience chez les dépendants rétablis serait la capacité développée de faire le deuil des habitudes. Il n’en a pas toujours été ainsi. Le parcours d’un héroïnomane devenu alcoolique puis dépendant au tramadol, prescrit à l’origine contre des douleurs dentaires, indique à quel point les conduites addictives sont protéiformes et rebondissantes (Aknine et al., 2000).
Nous sommes tous des êtres d’habitude, mais les sujets dépendants le sont peut-être un peu plus. Bien des choses faites une première fois peuvent devenir aussitôt des habitudes. La place où l’on a coutume de s’asseoir ou le café après le déjeuner, tous ces petits rituels sont autant de petits manques agaçants lorsqu’ils ne sont pas au rendez-vous. Nous ne devenons pas dépressifs pour autant mais nous ressentons un certain malaise pendant quelques instants.
Les personnes qui ont traité leurs conduites dans leur ensemble semblent avoir inversé la tendance à faire d’un rien une habitude, au bénéfice d’une meilleure souplesse d’adaptation. Cette souplesse pourrait-elle, à terme, sortir le dépendant de la stratégie du tout ou rien, entre compulsion et abstinence ? Reste à savoir si cela en vaut encore la peine et peut vraiment créer un confort de vie supplémentaire après une période d’abstinence fructueuse.
Avant de spéculer davantage, il est, dans un premier temps, nécessaire de déterminer si des facteurs de résilience reviennent communément dans les témoignages de sortie de toxicomanies. Ce but initial de notre étude s’est trouvé augmenté d’un autre objectif corollaire, celui de rechercher en quoi la période de consommation a, elle aussi, constitué un matériel de résilience indispensable au rétablissement.
 
Enquête
 
 
À travers des témoignages d’hommes abstinents de toutes substances modifiant le comportement suite à un séjour en centre de soins, des ressemblances dans le parcours de sortie et de rétablissement retenaient l’attention. Leur abstinence inclut toutes les drogues ainsi que l’alcool et les médicaments psychotropes. Elle ne concerne pas la caféine et le tabac. Dans la plupart des récits, l’histoire commençait à travers des carences dans l’habileté sociale et relationnelle. L’intervention d’un tiers, l’humour, la conscience de sombrer dans un gouffre de folie et de destruction dont le seul fond serait celui de leur propre mort motivé par le goût pour la vie, la capacité d’intellectualiser les épreuves et d’en extraire des solutions créatives bénéfiques formaient un ensemble d’outils qui leur avait permis de se rétablir en gagnant même un bonus quant à la qualité de leur quotidien.
Tous ont dû « toucher le fond » avant de remonter. L’énergie du désespoir est un leitmotiv qui semble redonner le sens de la responsabilité de soi qui s’était étiolé au fil des prises de substances (Tarter, Vanyukov, 1999). Les propos tenus sur cet épisode de leur vie évoquent l’épuisement de leur personne comme de leurs résistances au changement. Le déni du problème n’est plus possible et le changement est incontournable. Chacun en arrive aux extrêmes qu’il conçoit : ruine financière, solitude, dégoût de soi, etc. La peur de la mort joue un rôle majeur. Elle est liée au sentiment que c’est le rétablissement ou rien. Les réserves sur les changements reviennent dès que le sentiment d’urgence disparaît.
Tous les enquêtés ont répondu qu’ils avaient eu une consommation de polydépendant pratiquement sur toute la durée de leur consommation. Exception faite des hallucinogènes, l’arrivée d’un nouveau produit n’exclut pas la continuation de l’usage des précédents. Des produits comme le Néocodion® et le Temgésic® servent généralement de produits de substitution ou de dépannage. Afin de se rapprocher des effets des produits préférés, et en particulier de l’héroïne, il y a cumul des produits. Un produit même léger leur donne envie de reprendre leur produit favori. Une cigarette légère ne redonnerait-elle pas envie de fumer à l’ancien fumeur ?
Enfin, tous ont eu plus ou moins le sentiment de reprendre la vie là où ils l’avaient laissée, en particulier sur le plan émotionnel. Ils avaient le sentiment de redémarrer au même point mais avec, cette fois-ci, l’avantage de l’expérience. De là à dire qu’il s’agit d’un merveilleux malheur, ils sont d’accord sur cette expression uniquement dans la mesure où ils s’en sont sortis.
Les entretiens qui ont suivi étaient présentés à quatre volontaires comme axés sur la résilience. Le terme résilience et le but de l’entretien leur ont été préalablement expliqués. Les informations ont été recueillies par la même personne lors d’entretiens individuels enregistrés d’environ soixante minutes, sans tierce personne. Leur anonymat a été garanti. Ils ont pu poser les questions qu’ils souhaitaient avant et après l’entretien.
La principale question de l’entretien qui concerne notre sujet portait sur les éléments de résilience utilisés en précisant leur degré d’importance sur une échelle de 1 (peu important) à 5 (très important). Les thèmes proposés étaient les suivants : humour, créativité, instinct, temps, sportif, tuteur de résilience, ressources intellectuelles, ressources spirituelles, famille, trauma antérieur.
Malgré le petit échantillon de personnes interrogées, les témoignages recueillis semblent confirmer la tendance générale constatée dans la pratique.
L’unanimité des réponses sur l’importance d’un tuteur de résilience est impressionnante. Tous les interrogés leur ont donné le maximum d’importance.
Ils avaient la conviction qu’ils ne seraient jamais arrivés à s’en sortir seuls. Le système de parrainage au sein des groupes d’entraide qu’ils fréquentent tous de près ou de loin a, semble-t-il, renforcé leur sentiment. Quoi qu’il en soit, tous ont insisté sur le caractère indispensable du soutien d’un tiers bénéfique.
L’instinct vient juste après. Précisons qu’il s’agit davantage de l’instinct de survie que de toute autre forme d’instinct.
L’humour, la créativité, les ressources intellectuelles et les ressources spirituelles se révèlent être aussi de bons facteurs de résilience.
La famille et les traumatismes antérieurs se présentent ici comme des facteurs aléatoires dont il semble difficile de tirer la moindre généralité compte tenu du petit échantillon de population interrogée. On ne peut cependant pas négliger leur importance dans certains parcours.
L’œuvre du temps et le tempérament sportif ont donné de maigres résultats.
Il semble que ces aspects aient peu joué de rôle dans le rétablissement des interrogés, même si certaines réponses ne leur dénient pas toute valeur.
Ces résultats invitent, dans une relation d’aide et de soins qui compte avec la résilience, à rechercher systématiquement le meilleur tuteur de résilience, en particulier dans l’entourage du patient, et à faire confiance à l’instinct de survie de la personne. Ils proposent aussi de s’appuyer fortement sur l’humour et la capacité à dédramatiser les coups durs, le potentiel créatif, les capacités cognitives individuelles, et les conceptions spirituelles de chacun. Le contexte familial et le passé douloureux, même si leur score est moindre, peuvent constituer dans certains cas des expériences acquises, positives ou négatives, jamais négligeables, sur lesquels il est possible de construire l’avenir. Le déroulement du temps et la pratique sportive semblent moins appréciés par les adeptes du paradis immédiat.
 
Réflexions
 
 
Une ligne de fond commune à tous ces parcours individuels a pu être dégagée. Loin d’être exhaustifs, nous ne retiendrons que les plus marquants et les plus directement liés à notre recherche.
Tous ces parcours sont marqués par une forte inhibition relationnelle pendant l’adolescence. Cette inhibition est plus forte encore lorsqu’elle est liée à une tentative de rencontre à caractère amoureux. Les produits ont joué un rôle de « facilitateur » social, soit en donnant accès aux relations recherchées, soit en formant autour de la substance un groupe d’amis qui rendent supportable cet échec relationnel. Le monde des gens « normaux » déjà ressenti comme hostile et contraignant le paraît de plus en plus à mesure que les doses de produits consommés augmentent. Ce malaise à être parmi les hommes du commun les invite à chercher d’autres réseaux de sociabilité qui puissent les intégrer acceptablement (Jamoulle, 2000). Ce groupe d’amis est souvent vécu comme une nouvelle famille.
Les relations au sein de la famille de naissance étaient souvent difficiles. La quête d’une famille idéale à travers le groupe de pairs consommateurs est récurrente. Pour deux d’entre eux, ce groupe de pairs est étendu au contexte professionnel de l’époque.
La quête de famille et la quête de relations humaines idéales se sont poursuivies jusque dans leur parcours de rétablissement. L’ensemble des témoins accorde encore la plus grande importance à la qualité de leur relation.
Les relations axées exclusivement sur la consommation, quand l’addiction occupait tout le champ des activités sociales et relationnelles, sont devenues aussi insupportables que les relations avec les « normaux » d’avant la consommation.
C’est probablement pour cela que le score du « tuteur » de résilience est maximum. Des amis structurants, anciens drogués ou non, ont été un des facteurs communs à tous les témoignages. L’aide de pairs au sein des groupes d’entraide s’est montré capital. Que ce mode relationnel présente de fortes tendances à la relation de dépendance n’est pas toujours gênant puisque la dépendance est acceptée comme un style de vie (Jamoulle, 2000). À la différence d’autrefois, chacun a le sentiment d’être une part de la solution de l’autre plutôt qu’être une part des problèmes des autres (N.A., 1983).
 
Consommation de drogue et résilience
 
 
C’est déjà la recherche d’une méthode de résilience qui engage beaucoup de dépendants dans la consommation systématique de stupéfiants, comme une ultime tentative d’intégration sociale quand toutes les activités du commun deviennent difficiles à gérer, surtout émotionnellement. La résilience est un processus et les conduites ressemblent davantage à de la résilience manquée plutôt qu’à un système de protection adaptatif efficace et durable. Cyrulnik (1999; 2001) propose de se représenter la résilience comme un tricot que l’individu tisse tout au long de sa vie. Il n’est cependant pas exclu de penser que les conduites Château soient une étape dans ce « tricotage ». Les histoires de vie (Jamoulle, 2000) semblent souvent témoigner d’une accumulation de mailles mal ajustées. Ce tricot raté prend alors l’allure d’une résilience inaboutie. Mais la qualité du fil et celle des premières mailles peuvent lui permettre de s’améliorer et, dans le meilleur des cas, de faire les retouches qui s’imposent. Pour ceux que leur dépendance ne tue pas mais qui persévèrent dans leur conduite, la dépendance à un objet ne constitue pas une résilience aboutie puisque ce comportement tend à maintenir un déficit parfois proche de la faillite dans l’économie générale de la personne. La résilience implique que les retombées des actions engagées par une personne aient des conséquences favorables à son développement global.
Par la lorgnette de la résilience, le dépendant pathologique semble assez robuste pour survivre mais pas pour fonctionner « sans additif » (Cyrulnik, 2001). Le sentiment de maîtrise des produits camoufle un temps la pathologie mais le tricot social ne cesse pas pour autant de s’effilocher. L’addiction permet de s’adapter, non de se développer (Cyrulnik et al., 2001). Quand tout devient insupportable, la drogue devient la résilience du pire. Elle évite souvent le suicide, la psychose, la dépression définitive et la mélancolie à perpétuité. La résilience qui passe par l’addiction prend la forme d’une folie partielle pour échapper à la folie totale. Au bout du parcours, ceux qui parviennent à une socialisation sobre ont su reprendre certains points ratés de leur tricot. Ils ont appris à mieux tricoter les mailles suivantes afin de compléter et d’améliorer encore celui-ci.
 
Résilience : résistance et résolvance
 
 
L’histoire du dépendant pourrait s’inscrire dans une double résilience ou plus exactement une résilience en deux temps. En premier lieu, la consommation viendrait soulager un trouble primaire que le sujet parviendrait à résoudre partiellement ou complètement à force de temps et d’expériences diverses (mésaventures et thérapies incluses). Une seconde période serait concomitante, soit à un arrêt spontané ou une maîtrise retrouvée de la consommation pour les moins dépendants, soit à une demande de soins pour arrêter ou contrôler la consommation pour les addicts. Cette demande-là se distingue des précédentes qui ne manifestaient pas toujours les mêmes motivations. La période du rétablissement qui s’en suivra peut s’inscrire comme une période de résilience au passé toxicomaniaque au bénéfice d’une adaptation sociale et affective satisfaisante.
Cyrulnik (2001) s’appuie sur les travaux d’Anna Freud [1] pour expliquer comment le traumatisme se fonde en deux temps, celui de la blessure et celui de la représentation du réel. La résilience peut aussi se concevoir de la sorte.
D’abord il y a le travail de cicatrisation de la blessure. Ensuite il y a le remaniement de la représentation du malheur vécu ( ibidem).
La difficulté de bâtir des relations amicales et surtout amoureuses atteint directement l’estime de soi. Le produit joue un rôle cicatrisant en créant un tissu de relation spécifique et en mettant du baume au cœur. L’adolescent qui n’arrive pas à établir une relation amoureuse trouve une double utilité au produit : soit le produit lève l’inhibition comme chez beaucoup de gens qui boivent « pour être à l’aise » en société ; soit la consommation excessive devient l’alibi de la non-action et sauve la face en évitant de révéler aux autres le blocage « honteux ». Ce deuxième aspect permet d’entrer dans une période de résistance à la souffrance sans parvenir à résoudre les troubles initiaux. C’est donc aussi, hélas, une période de résistance aux progrès personnels, notamment dans le domaine de la communication. Les modes de communication se cristallisent souvent dans des systèmes passionnels assez identiques aux relations entretenues avec les produits. Il y a mal-adaptation et non-résolution mais, imperceptiblement, les choses évoluent.
Cette première équation non résolue attend sa résolvante [2]. Après un processus de maturation de plusieurs années, c’est au fond de leur désespoir que nos témoins semblent l’avoir trouvée. L’énergie du désespoir et l’aide d’un tiers semblent leur avoir donné les moyens de traiter leurs problèmes de consommation et de communication. Au problème de consommation, ils ont fourni la réponse commune de l’abstinence. Au problème de communication, les réponses sont plus personnelles. Chacun s’est amélioré acceptablement et ne déses-père pas de progresser encore. Ils posent des actes dans ce sens, à commencer par les prises de parole dans les groupes d’entraide, où l’apprentissage de la communication des émotions, des sentiments et des désirs est un bon remède contre l’alexithymie.
Les groupes d’entraide pourvoient bien plus qu’un mode de substitution au produit. Même si leurs limites sont indiscutables sur le plan thérapeutique, les relations qui lient ceux qui les composent sont uniques, entre stigmatisation et identification. Elles s’établissent autour d’un sentiment de fraternité et de solidarité entre celles et ceux qui ont vécu une douleur semblable. Une transposition s’effectue par contiguïté (Monjauze, 1999), du groupe de consommateur au groupe d’abstinent. La quête des produits fait place à la quête de soi.
Le sentiment d’avoir trouvé la nouvelle famille d’accueil idéale cherchée depuis l’entrée en consommation est récurrent dans les témoignages. Le sentiment de sécurité procuré par le groupe favorise le développement personnel. L’empathie naturelle invite à revenir, à tel point que le groupe peut devenir un « cocon » d’où il peut être difficile de sortir (Castel, 1992). Cette protection n’a cependant pas l’aspect totalitaire des sectes (Farges, 1998).
Chaque élément du groupe a potentiellement le pouvoir de combler les failles narcissiques des autres. Généralement leur disponibilité est exceptionnelle et n’a d’égale dans aucune structure professionnelle. On peut bien entendu devenir dépendant de ce bien-être, mais force est de reconnaître que le danger est moindre que celui de la consommation. Bien des membres de ces groupes se sentaient au bout de leur parcours, parfois proche de la mort, et avaient souvent été considérés comme des incurables par les institutions. Avec de tels sentiments, on est aisément tenté de privilégier le faux self à la vraie mort.
Pour ce qui est du « statut » de toxicomane ou d’ex-toxicomane (idem pour les alcooliques), le groupe permet souvent de passer de la stigmatisation institutionnelle à l’identification thérapeutique. Dans des groupes d’entraide tels que les Narcotiques Anonymes, l’entrée comme la sortie de la consommation se fait par et avec le groupe de pairs (Varescon, 1999). Les nouveaux pairs trouvés dans les groupes d’entraide sont maintenant des initiateurs positifs capables de proposer un mode de vie adapté aux besoins du dépendant abstinent.
Pour ces raisons, nous pensons que la résilience des dépendants est un processus divisible en deux temps majeurs : celui de la résistance où la cicatrisation des blessures se fait par la consommation de substances psychoactives, et celui que j’appellerais de résolvance qui démarre peu avant la sortie de la consommation.
La résolvance est la forme la plus élaborée de la résilience. Elle fournit un processus adaptatif maximum qui permet, non seulement de rebondir, mais aussi, de développer « une réelle capacité de croissance vers autre chose à travers les difficultés » (Vanistendael, 1999). Il est certain que, dans de nombreux cas, la période de résolvance aurait pu commencer plus tôt si la bonne rencontre avait eu lieu. Par « bonne rencontre », on admet toutes les formes de mains tendues adaptées à la situation (un proche, une vieille connaissance ou un professionnel proposant l’aide adéquate ou la bonne orientation). Une résolvante est-elle incontournable ? Nous ne ferons pas de déductions hâtives.
 
Résilience et thérapie
 
 
Les items qui ont retenu les meilleurs scores sont liés à des activités particulièrement structurantes qui renforcent le moi. Elles ont en commun de restaurer du lien social tout en offrant des espaces d’absence aux autres comme à soi-même. Néanmoins, peut-on asseoir des principes thérapeutiques sur le potentiel de résilience d’un individu dépendant ?
L’humour est à la fois source de plaisir et épargne de dépense affective (Freud, 1905). Par l’humour, le surmoi sauve le moi (Freud, 1928) en le plaçant au-dessus de tout quand il se sent moins que rien. En lui permettant de relativiser les événements, l’humour sécurise et renforce l’individu. Sens et non-sens ne s’opposent plus, une co-présence s’établit (Deleuze, 1969).
« Créer… c’est attraper au vol un indicible et lui donner un code d’accès afin de le rendre partageable » (Monjauze, 1999). Monjauze attribue à la création un effet cathartique et estime que l’abstinence est la position la plus favorable au créateur qui peut ainsi mieux jeter l’angoisse dans le matériau.
L’acte de créer constitue une expérience métaphysique compte tenu du nombre de résonances que la réalisation artistique engage. L’artiste doit avant tout entrer en contact avec son âme, où les questions et les réponses s’articulent en échos successifs. C’est un acte de projection de la pensée dans lequel « l’artiste fait appel à des images et représentations mnémoniques, à un vocabulaire de formes et de figures qui se sont stabilisées, au même titre que sa langue maternelle, au cours d’un long processus d’épigenèse par sélection de synapses qui marque chaque individu d’une trace particulière » (Changeux, 1994, p. 58). L’art est un métalangage. La composition artistique est l’alliage subtil de l’impression et de l’expression. Sa puissance d’organisation du psychisme et de sublimation en fait l’un des meilleurs compromis de l’existence, entre angoisse et désir, raison et plaisir.
Le goût du savoir a joué pour beaucoup dans le destin des interrogés. Les ressources intellectuelles de ceux-ci n’étaient pas nécessairement scolaires. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’a fait de longues études. Trois sur quatre ont beaucoup d’attrait pour la culture (peinture, spectacle, etc.). Ils ont pu élaborer une « “théorie de vie” qui associait le rêve et l’intellectualisation. […] « Pourquoi dois-je tant souffrir ? » les a poussés à intellectualiser. « Comment vais-je faire pour être heureux quand même ? » les a invités à rêver » (Cyrulnik, 1999, p. 18). Le désir d’apprendre et la capacité de réflexion sur le vécu leur ont probablement fourni des moyens de relativiser les événements et d’éviter de recommencer éternellement certaines erreurs.
La spiritualité, sous des formes variées et non religieuses, est une pratique inscrite dans le quotidien de ces dépendants en rétablissement. Prônée dans les groupes en douze étapes, elle laisse à chacun sa conception personnelle. Nos quatre sujets sont des agnostiques et des athées. La spiritualité a répondu au sentiment d’un grand vide intérieur (N.A., 1982). Ensuite, c’est surtout devenu l’acquisition de nouvelles options philosophiques qui modifient leur regard sur l’existence et sur eux-mêmes.
Si le nouveau mode de vie qu’offre le rétablissement présente des avantages incontestables, il reste cependant vécu comme ennuyeux au regard des tourmentes précédentes. Avec le toxique, il y avait souffrance, certes, mais il y avait une intensité difficile à retrouver dans la routine du citoyen moyen. Il y a besoin de sel, de syncope, dans la monotonie quotidienne. Les activités qui ont fourni de bons scores étaient propices à ce genre de rupture. Le produit, substitut du temps (Olivenstein, 1992), appartient désormais au passé. L’humour, les mots d’esprit, la créativité, l’étude, la prière et la méditation sont autant de suspensions du temps et de ruptures du rythme de la pensée. Les « hommes-syncopes » ont développé l’étonnante liberté d’aller et venir entre le banal et l’extraordinaire (Clément, 1990). Par ces jouissances du moi, ils peuvent continuer, sans drogue, de « tromper la mort et baiser Dieu » (Clément, 1990). Si nous souhaitons tirer des bénéfices de nos souffrances, nous devons « truquer le monde » (Bataille, 1948).
Toutes les activités que nous venons de citer ont développé simultanément des compétences sociales, cognitives et émotionnelles chez les interrogés, toutes indispensables à la résilience du moi (Kumpfer, 1999).
L’idée de fonder une thérapeutique basée sur la résilience engage un certain nombre de questions, à commencer par savoir jusqu’à quel point il faut être résilient pour s’en sortir ou ne jamais tomber. « L’enfant en or », invulnérable aux aléas de l’existence, n’existe pas. C’est un mythe fondé sur de faux postulats et des fantasmes (Beauvais, Oetting, 1999). La résilience comme capacité à gérer les crises et problèmes personnels se distingue des facteurs de protection environnementaux. Les facteurs de protection prémunissent d’un péril alors que la résilience n’évite pas le péril mais permet d’en revenir renforcé ( ibidem). Il est difficile d’établir un parallèle entre le potentiel de résilience et la prise de drogue. Un atout dans la vie peut rester un point fort chez celui qui consomme.
Les dépendants ne manquent pas d’astuces, d’intelligence, d’humour et de créativité pour se procurer du produit. La résilience du dépendant actif est autant facteur de risque que facteur de protection ( ibidem).
Quand les fonctions naturelles ne permettent pas de sublimer, le dépendant tente de s’introjecter du sublime, une dose de merveilleux pour supporter le chaos intérieur. Il est cependant difficile de considérer le produit comme une thérapie et le mode de vie du dépendant comme une simple alternative sociale.
Il y a tout au plus tentative de thérapie de l’asocialité, de l’ordalie, des cauchemars, du stress et de l’anxiété.
Si le concept de résilience est assez récent, s’aider de la résilience dans le travail social n’est pas nouveau. Il s’agit avant tout de s’appuyer sur les « moyens du bord ». Quant au thérapeute, il utilise la résilience de son patient quand il permet à celui-ci de s’appuyer sur les points forts de son mental, voire sur les aspects positifs d’une pathologie, pour dynamiser son rétablissement en redonnant du sens et de la valeur à la souffrance éprouvée ainsi que de l’estime de soi à la personne blessée. Les interrogés de notre enquête ont su rebondir au pire du drame. Un potentiel de vie jamais utilisé a émergé et fait de l’obstacle un tremplin (Vanistendael, Lecomte, 2000).
On peut améliorer les capacités de résilience en développant certains domaines où elle s’est peu développée mais aussi en valorisant les talents naturels. Certaines thérapies cognitivo-comportementales s’appuient de plus en plus sur le développement des compétences individuelles et de l’estime de soi pour favoriser le rétablissement.
 
Conclusion
 
 
Pour le dépendant qui pouvait changer le moindre geste en habitude, la capacité à se déshabituer sereinement d’une situation dès qu’elle ne lui apporte plus suffisamment de bienfaits serait peut-être le signe d’une certaine forme de guérison. Dans l’absolu, le dépendant guéri aurait recouvré la liberté d’abandonner l’abstinence puisqu’il aurait acquis la capacité modérément tout en s’épargnant les conséquences négatives de la consommation. Le risque de relancer le processus addictif dès la première prise de produit subsiste. Les parcours des dépendants rappellent parfois l’histoire du Dr Jekyll et de sa potion magique. Alors, comment donner à Jekyll un peu de jouissance, et surtout moins de frustration sans le faire basculer dans la folie destructrice de M. Hyde ?
Il existe déjà des programmes de consommation contrôlée comme Alcochoix au Québec (Marcil-Denault, 2000). À quand un programme de reprise de la consommation, maîtrisée cette fois, dans le cadre d’une fin de traitement ? Ce programme de consommation modérée et maîtrisée [3] annoncerait la fin de la condamnation d’abstinence à perpétuité.
Jamoulle (2000) distingue deux trajectoires de sortie les plus communément empruntées : la régulation et l’abstinence. Malgré les nouvelles approches offertes ces dernières années par l’accès aux produits de substitution, l’abstinence semble mieux convenir, aujourd’hui encore, à certains dépendants. Bien entendu, pour que l’abstinence soit vécue sereinement, elle ne doit pas être une abstinence de vertu mais une abstinence de nécessité, résultat d’une véritable prise de conscience du patient quand, pour son propre intérêt, elle lui apparaît indispensable à la qualité de son devenir. Elle s’établit dans la sublimation du désir. Avec les années d’abstinence de toutes substances modifiant le comportement, l’effet Jekyll-Hyde semble s’estomper et les deux tendances finissent par s’équilibrer.
L’influence des groupes d’autosupports sur les effets de la résilience est incontestable. La mise en récit de l’istoire personnelle et l’identification aux pairs en sont les principaux ressorts.
La résilience coûte à qui en fait usage. Mais le dépendant résilient puise sa force dans sa vulnérabilité en tissant un réseau de petites dépendances variées au lieu d’une forte dépendance exclusive. Lorsqu’un objet de dépendance est indisponible, les autres objets amoindrissent le manque et les moments difficiles peuvent être traversés sans rechute. Cette stratégie devient une force de vie.
Comme beaucoup de gens qui ont traversé de terribles épreuves ou côtoyé la mort, le temps de vie restant constitue un bonus. Aussi entendent-ils bien employer cette « chance » et tirer de la force de chaque épreuve traversée, passée, présente ou à venir. Il s’agit de rester plus résilient que la dépendance qui donne l’impression d’évoluer parallèlement, dans l’ombre du rétablissement.
Le désespoir, la drogue, les amis, le groupe d’entraide, la structure de soins, etc., sont autant de mailles dans le tricot de la résilience. Le fait que la résilience donne le pouvoir à l’individu de se soigner ne peut constituer un nouveau darwinisme social. Au contraire, elle fournit un argument supplémentaire à la lutte contre l’inégalité des chances de chacun. La résilience donne le droit aux victimes de reprendre leur vie en main. Encore faut-il que ces mains tendues à la vie en rencontrent d’autres. La relation d’aide implique de se demander qui pourvoit quoi à qui. Dans ce consentement mutuel, le professionnel devrait toujours se demander honnêtement quel est l’objet de pourvoyance afin d’être clair sur les interactions entre l’aidant et l’aidé.
Celui qui consulte arrive avec un projet, aussi ténu soit-il, comme l’envie d’aller mieux. Il s’adresse là où il espère trouver l’outil de réalisation adéquat.
Il attend ensuite cette réalisation, soit de la prescription, soit de l’action du soignant. Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes ou d’inventer des qualités qui n’existent pas. Il s’agit de donner au souffrant du pouvoir de guérison, de « réanimer ce qui est latent » (Lemay, 1999). La résilience replace la responsabilité du patient dans la qualité des soins. Apprendre à s’appuyer sur ses atouts sans négliger ses points faibles, en agissant avec le calme et le respect de soi et des autres, favorise réellement la résilience. En développant les compétences, on accroît la résilience.
L’empathie, la franchise, et une relation d’échanges valorisants sont donc les points forts de la relation d’aide. L’écoute attentive et le conseil judicieux qui repose sur les compétences du patient sont ce que le thérapeute a de meilleur à offrir. Les patients peuvent alors se sentir des adultes responsables et non des enfants coupables. Chacun se doit d’investir quelque chose, même infime, pour obtenir les bénéfices de cette relation. Ce quelque chose doit être un révélateur de compétence en vue du rétablissement. Une information au patient sur les compétences, les limites et les vocations précises de celui auquel il s’adresse éviterait nombre d’erreurs d’orientation qui ne répondent pas à la demande souvent vite interprétée du patient. Utiliser la résilience impose ce préalable à toute approche thérapeutique qui veut offrir une « espérance réaliste » (Vanistendael, 1999) à ses patients. La résilience permet de « transformer sa souffrance en œuvre d’art » (Cyrulnik, 1999) à condition de bien connaître et bien utiliser les matériaux dont on dispose.
Notre intérêt pour les facteurs de résilience dans les sorties de toxicomanies nous ramène donc à situer l’importance de l’objet de pourvoyance dans la relation pourvoyeur-dépendant découlant d’une relation d’aide ou de soins. La nature de l’objet de pourvoyance doit donc être précisée clairement.
« La résilience, c’est aussi résilier un contrat avec l’adversité, surtout avec ses conséquences néfastes » (Manciaux, 1999). Dans cette démarche, l’intervention professionnelle reste une intervention importante et parfois même déterminante. Son approche devra davantage s’appuyer sur les ressources et moins se focaliser sur les problèmes. L’intelligence et la créativité, comme toute l’énergie déployée par les patients au service des substances, peuvent être utilisées au profit de compétences visant l’intégration sociale et l’amélioration de la vie. Le professionnel de la résilience doit savoir pratiquer l’art d’orienter cette énergie.
Reçu en mars 2002
 
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NOTES
 
[1] Les mécanismes de défenses, 1936.
[2] En mathématique, la résolvante d’une équation est la seconde équation dont la résolution facilite celle de la première.
[3] À nuancer, rappelons-le, de l’adjectif contrôlé qui induit l’idée d’un effort supérieur pour conserver une apparente maîtrise.
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[2]
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[3]
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