2003
Psychotropes
Boire après l’alcoolisme
Roland Lefebvre
Consultant en entreprise, intervenant au CDPA du Rhône, 22
rue Simon Jallade, 69110 Ste-Foy-lès-Lyon.
Michel Legrand
Professeur à l’Université de Louvain, Unité de Psychologie
clinique, 10 Place du Cardinal Mercier, B – 1348 Louvain-la-Neuve.
Des personnes qui ont été alcoolodépendantes peuvent-elles
retourner de manière stable à une forme de boire «modéré », « contrôlé» ou
«réfléchi » ? Telle est la question soulevée par les auteurs. Leurs recherches
poursuivent un double objectif prioritaire : faire connaître l’existence de
pareils buveurs et contribuer à une compréhension du phénomène, tant des formes
qu’il revêt que des processus biographiques à la suite desquels il a pu
s’installer dans l’histoire d’une personne. S’appuyant ici sur un long récit de
vie, ils recomposent et analysent l’histoire de Richard, où ils reconnaissent
une période de boire excessif sourcé à une dramatique existentielle, une
période d’alcoolodépendance, une période d’abstinence totale d’une vingtaine
d’années, enfin une période de reconsommation de trois ans, sans rechute, liée
à une œuvre de refondation ou refonte existentielle. Le dégagement de l’alcool,
pour qui a été alcoolodépendant, supposerait ainsi, d’abord la rupture avec le
cycle de la dépendance par la voie d’une période nécessaire d’abstinence,
ensuite une transformation personnelle qui puisse tarir les sources
existen~tielles du boire problématique, ce qui rendrait possible alors une
reconsommation modérée et réfléchie d’alcool. Dans la discussion de leurs
résultats, les auteurs insistent sur les particu~larités de la méthode du récit
de vie: visant la construction d’un sens, relevant des sciences herméneutiques,
celle-ci gagne en effet de subjectivation et de remaniement identitaire ce
qu’elle perd en prétention objectivante. Ils terminent par une brève
conclusion, qui envisage les implications thérapeutiques possibles de leur
recherche.
Mots-clés :
Abstinence, Trajectoire, Alcoolique, Récit de vie, Consommation modérée.
This paper deals with the following question : can people who
have been addicted to alcohol go back to drinking in a «moderate »,
«controlled» or « thoughtful » way? The authors’research has two priorities:
revealing the existence of such drinkers and contributing to understanding this
phenomenon in both its forms and the biographic processes through which it has
become part of a person’s life-story. Based on a long life-story report, the
authors reconstruct and analyse the life-story of Richard, in which they
identify a period of too-much drinking originating in an existential drama, a
period of alcohol dependence, a period of total abstinence of about twenty
years, and finally a period of renewed consumption of about three years without
relapse linked with a process of existential refoundation. As far as an
alcohol-dependent person is concerned, disengaging from alcohol first supposes
breaking away from the dependence cycle with a necessary period of abstinence
and then personal transformation with a view to drying out the sources of
problematic drinking, which would then make it possible to drink alcohol again
but in a moderate and thoughtful way. When discussing their results the authors
stress the particularities of the life-story report method, which implies
constructing a meaning and as such depends on the hermeneutic sciences. The
construction loses all objective pretence while gaining much in subjectivity
and identity reshuffling. The paper ends on a short conclusion reviewing the
possible therapeutic implications of the authors’research.
Des personnes qui ont été « alcooliques » peuvent-elles revenir
à un boire « non alcoolique » ? Ou encore : peuvent-elles retourner de manière
stable à unemanière de consommer de l’alcool qui s’apparente à un boire «
normal », « modéré », « contrôlé »… ?
La question n’est pas neuve, elle a déjà une longue histoire,
en particulier dans les recherches alcoologiques de source anglo-saxonne.
Pourtant, elle a été peu soulevée et travaillée dans l’alcoologie française.
Serait-ce l’effet d’une tradition qui a érigé le modèle de la maladie
alcoolique en modèle dominant, voire exclusif, et qui dès lors s’est interdit
de la poser ?
Nous croyons pour notre part que le temps est venu d’ouvrir et
de débattre cette question
[1].
Maladie(s)
alcoolique(s)
L’idée d’abstinence (totale et définitive) comme seul remède
à l’alcoolisme semble être historiquement liée à l’émergence d’un paradigme qui
institue le boire jusqu’à l’ivresse, l’ivrognerie (car le mot d’alcoolisme
n’existe pas encore), en maladie. L’événement date de la fin du
18
e siècle
[2]. Jusqu’alors, on n’avait pas à l’idée que l’ivrogne
(« drunkard ») puisse être malade. On savait qu’il existait des ivrognes, en
nombre, en très grand nombre et l’on savait aussi que l’ivrognerie pouvait
produire bien des dégâts. Mais l’on considérait communément que l’ivrogne
buvait jusqu’à l’ébriété parce qu’il aimait, désirait, voulait boire. Point
d’écart alors entre désir et volonté de boire.
À la fin du 18e siècle, les idées
changent. L’œuvre de Benjamin Rush (1785), le père de la psychiatrie
américaine, est fondatrice. L’ivrognerie est une maladie. De quelle sorte ?
C’est une maladie de la volonté. L’ivrogne
n’est pas libre de boire, sa volonté est mise en suspens. L’exigence d’une
abstinence, immédiate et définitive, en découle, puisque dès l’instant où il
touchera à l’alcool, il sera enchaîné, incapable de s’arrêter.
Le paradigme de l’addiction alcoolique était né. Alliés aux
médecins, les puissants mouvements de tempérance du 19
e
siècle s’en inspirèrent
[3]. Jusqu’à prôner l’abstinence d’alcool pour tout un
chacun – puisqu’à leurs yeux, la source de l’addiction se trouvait dans
l’alcool lui-même et qu’en conséquence le commun des mortels était menacé. Le
point d’aboutissement est connu : le vote d’une loi prohibitionniste aux USA
(1919)… et l’échec subséquent.
Est-il besoin d’ajouter que le même paradigme réapparut au 20e
siècle à travers le mouvement des Alcooliques Anonymes, auquel Jellinek apporta
la caution de la communauté scientifique ? À une différence près qui n’en
entame pas le fond : il n’était plus crédible après l’échec de la prohibition
d’accuser l’alcool de manière indiscriminée, la source de l’addiction devait
être déplacée du breuvage dans la personne de l’alcoolique, atteint
mystérieusement d’une prédisposition native à l’addiction. Quant à la France,
le lecteur aura établi lui-même la connexion avec la fameuse définition de
Fouquet : « est alcoolique celui qui a perdu la liberté de s’abstenir de boire
».
Quelque chose d’autre, pourtant, doit encore être mentionné.
Le premier concept de la maladie alcoolique – l’alcoolisme comme maladie de la
volonté– qui continue de nous influencer jusque dans l’idée de « dépendance » à
l’alcool, précède la révolution « organiciste » de la médecine. Se pouvait-il
que celle-ci ne s’adresse pas un jour à l’alcoolisme ? Non. L’œuvre de Magnus
Huss (1859), l’inventeur du mot « alcoolisme », relève de cette seconde veine.
Point ici l’idée d’une maladie de la volonté, mais plutôt de maladies
organiques – on pourrait les appeler «maladies
alcooliques» – consécutives à la consommation chronique prolongée
d’alcool.
On pourrait suivre le mouvement des découvertes
progressivement amassées par les recherches innombrables qui tout au long des
19e et 20e siècles ont adopté ce
point de vue biomédical et qui figurent en bonne place dans tout traité
d’alcoologie (voir Hillemand, 1995). Citons en particulier les chapitres
consacrés au métabolisme de l’alcool et aux complications (digestives,
neurologiques, cardio-vasculaires…) de l’alcoolisme.
Où se situe dès lors le défi, du point de vue du modèle
médical, de l’alcoolisme ? Dans la possibilité d’une convergence des deux
orientations éclatées. On sait que les recherches biomédicales les plus
récentes ont porté, depuis les années soixante-dix, sur la mise au jour des
mécanismes physiopathologiques de la dépendance. L’enjeu est de taille :
comprendre enfin les processus biologiques et singulièrement neurochimiques,
articulés à une composante génétique, qui sont fondateurs de la maladie de la
volonté, et comprendre aussi par là pourquoi l’abstinence s’impose aux
alcooliques. À moins que l’on ne puisse envisager – et peut-on ne pas
l’envisager ? – de soigner, voire de guérir les dysfonctionnements biologiques
sous-jacents par l’invention de thérapeutiques adéquates, génétiques,
pharmacologiques… Ce qui devrait permettre à l’ex-alcoolique enfin guéri de
reconsommer sans crainte !
Reconsommation modérée : fait et
interprétations
Si le mot d’ordre de l’abstinence peut ainsi revendiquer un
fondement théorique, pour le clinicien, il se fonde davantage encore sur les
observations cliniques quotidiennes. Le clinicien sait que la consommation
modérée est le rêve utopique de l’alcoolique, que celui-ci n’arrête pas de se
raconter des histoires – « cette fois, je m’arrêterai à temps, je ne boirai que
quelques verres » –, que toujours il défie la bouteille pour se prouver qu’il
est le plus fort… et que toujours il échoue. Envisager, fût-ce un instant, la
possibilité d’une reconsommation modérée, ce serait se laisser prendre à ce jeu
combien illusoire, et envoyer le patient au casse-pipe ! D’ailleurs, ajoutera
encore le clinicien, d’alcooliques revenus à un boire modéré ou contrôlé, « je
ne connais point ». Et pourtant, ils
existent.
Il est difficile aujourd’hui d’échapper à la conclusion qu’il
s’agit là d’un fait avéré – sous les
nuances que nous établirons ci-dessous. L’article de Davies (1962) déclencha
l’alerte. Entreprenant une enquête de follow-up à propos de 93 patients qui
avaient été soignés pour alcoolisme au Maudsley Hospital de Londres, et cela
dans la perspective de l’abstinence, quelle ne fut pas la surprise de Davies de
constater que 7 parmi les patients s’étaient installés dans un boire modéré
stable !
Gros émoi : contestation au nom de la clinique concrète,
objection qu’il ne s’agissait sans doute pas là de vrais malades alcooliques…
Mais ce ne fut pas tout. De remarquables enquêtes épidémiologiques (dont celle
de Vaillant, 1983) montraient qu’un triple destin pouvait s’offrir aux
alcooliques : soit la perpétuation – jusqu’à la mort – de la consommation
alcoolique, soit l’abstinence, soit, pour certains (16 % selon les données de
Vaillant), le reflux vers une consommation modérée. Par ailleurs, un courant
thérapeutique d’orientation comportementaliste s’instaura, qui, pour certains
alcooliques, visait l’objectif d’un boire contrôlé et obtenait des succès non
négligeables (pour un bilan des données empiriques qui plaident en faveur de la
consommation modérée, voir Cormier, 1989, et Heather et Robertson,
1998).
Le fait, disions-nous, est avéré. Restent les
interprétations. Deux tendances se sont dessinées. Pour les uns – s’exprimant
dans le langage de l’épistémologie de Kuhn (1962) –, le fait avait le statut
d’une « anomalie », il était inducteur d’une « crise » du « paradigme » médical
(Nadeau, 1988) et appelait une véritable « révolution » paradigmatique. Dans
cette direction, l’essai le plus avancé s’inscrit dans la perspective d’un
modèle de l’apprentissage social qui définit le boire problématique (« problem
drinking ») comme un désordre comportemental appris (« learned behavioural
disorder »), donc susceptible de désapprentissage au bénéfice de nouveaux modes
de comportements vis-à-vis de l’alcool, et qui se ré-approprie les apports des
psychologies comportementale, cognitive et sociale (voir Heather et Robertson,
1998).
Pour les autres, la portée du fait devait être nuancée, au
départ d’un autre constat régulièrement établi : plus la dépendance est sévère,
plus le retour à une consommation modérée est difficile et improbable. D’où
l’idée de sauver le modèle de la maladie alcoolique par la différenciation de
deux groupes d’alcooliques – celle-ci trouvant un appui dans les nouvelles
typologies étiopathogéniques (Babor et
al., 1992). Il existerait d’une part des alcooliques à proprement
parler « malades », sévèrement dépendants parce que porteurs d’une
prédisposition biologique; pour eux, l’abstinence absolue serait nécessaire.
Mais il existerait d’autre part des alcooliques « symptomatiques », dont les
problèmes seraient exclusivement de source psychique et/ou sociale, sans
étiologie biologique; dans ce cas, « la nécessité de l’abstinence pourrait
n’être ici que transitoire » (Hillemand, 1999, p. 309).
Nos orientations et hypothèses de travail
Bien que demeurant ouverts à toutes les hypothèses qui se
travaillent aujourd’hui dans le champ, nous nous inscrivons dans l’optique
d’une recherche d’alternatives au modèle médical (voir Legrand, 1997 et 1998,
et Lefebvre, 2001).
Une approche
dramatique-existentielle
Malgré son intérêt, le modèle alternatif de l’apprentissage
social (Heather et Robertson, 1998) nous paraît réducteur de la subjectivité du
buveur. Il méconnaît la dramatique existentielle de l’histoire d’une vie. Nous
nous en différencions par l’importance cruciale que nous accordons à ce qui,
dans l’histoire du buveur, a noué quête, drame, souffrance existentiels et
recours à la boisson. Le buveur investit d’abord l’alcool comme remède à une
souffrance, comme solution à un problème. Mais il arrive que l’alliance ainsi
nouée se délite et se renverse. Le buveur entre peu à peu dans un cycle
destructeur et mortifère – d’aucuns le nommeront cycle de l’addiction ou de la
dépendance. L’alcool n’ouvre plus, il ferme. Il ne soulage plus, il ajoute à la
souffrance. Sollicité à l’origine pour résoudre un problème, il l’entretient et
le reproduit indéfiniment. Il est devenu remède-poison, et de plus en plus
poison, solution-problème, et de plus en plus problème. Il s’est fait
impasse.
À cette lecture de la dramatique du buveur, nous associons
une double hypothèse thérapeutique.
- La nécessité d’une rupture du cycle par la mise à
distance du produit, bref par l’abstinence.
- L’opportunité d’une réanimation des questions
existentielles que les alcoolisations avaient fini par fermer et reproduire. La
« guérison » ne s’obtien-drait-elle pas de cette réanimation et de l’essai ou
de l’invention de nouvelles réponses, jusqu’à une possible transformation
existentielle ? Ne serait-ce pas alors que l’ancien buveur pourrait reboire
autrement qu’il ne l’avait fait autrefois, puisque n’ayant plus de motifs de se
soigner par l’alcool (Maisondieu, 1992)?
Une question se pose toutefois : ce reboire pourrait-il être
assimilé sans plus au boire, innocent en quelque sorte, du commun des mortels –
si tant est qu’un pareil boire « innocent », qui ne se soucie jamais de
lui-même, hors de tout processus de contrôle ou régulation, puisse exister ?
Pareil reboire ne serait-il pas toujours un boire prudent, attentif, « contrôlé
», voire « réfléchi » ?
De la liberté du
buveur
On a vu combien la question de la liberté ou de la volonté du
buveur avait été installée au cœur même de la problématique alcoolique, et
combien elle demeurait à cette place aujourd’hui par la référence commune à la
dépendance. À nos yeux, cette question est effectivement centrale, mais devrait
être pensée à nouveaux frais. Car la notion habituelle de dépendance est plus
aveuglante qu’éclairante.
Pensée à nouveaux frais, cela signifie d’abord pensée à son
niveau propre, là où se jouent les opérations de la subjectivité (réflexion et
décision), et non fuie dans la recherche de processus causaux. C’est de
philosophes et de phénoménologues dont nous avons besoin, plus que de
scientifiques fondamentalistes. Cela implique ensuite de dépasser la dichotomie
trop simple de la liberté entière, lucide et maître d’elle-même, et de la
liberté enchaînée ou aliénée.
Si assurément le buveur abandonné à la boisson ne pose pas un
choix résultant de sa claire volonté – ainsi qu’on le pensait encore aux
17e et 18e siècles – peut-on dire
néanmoins qu’il n’est pour rien, comme annulé, dans son activité de boire,
qu’il est emporté vers elle par une force irrépressible – ainsi que nous avons
tendance à le concevoir ? Le vin coule-t-il de lui-même dans sa bouche ? Ne
doit-il porter à chaque fois le verre à ses lèvres ? S’il est abandonné à
l’alcool, ne s’y abandonne-t-il pas tout autant ? Paradoxe d’un choix sur le
mode de l’être choisi (Sartre, 1971). N’oublions jamais que si, dépendance il y
a, celle-ci comporte deux faces, dont nous évacuons trop commodément la seconde
: la nécessité et le consentement
(Memmi, 1979).
Inversement, sommes-nous si sûrs que la décision de
s’abstenir de boire – au demeurant paradoxale pour qui « a perdu la liberté de
s’abstenir de boire » – s’obtient par l’avènement de la seule conscience lucide
? N’y intervient-il pas une force qui traverse et dépasse le buveur autant
qu’il se l’approprie ? Sorte, avons-nous dit (Legrand, 1998), de « volonté
involontaire », qualifiant par là la part d’involontaire qui œuvre dans toute
volonté (Ricoeur, 1950).
Quoi qu’il en soit, c’est le mérite de Dollard Cormier (1989)
d’avoir introduit le thème de la liberté dans l’analyse qu’il opère des formes
de sortie ou de dégagement de l’alcoolisme. Prenant acte de la possibilité de
reboire exercée par certains ex-alcooliques, il en distingue deux modalités,
celle d’un boire « contrôlé » – obtenu techniquement par les thérapies
comportementales de déconditionnement et reconditionnement –, mais encore celle
d’un authentique boire « réfléchi »,
s’appuyant sur les forces qui en l’individu humain poussent à l’autonomie ou à
l’autodétermination. Boire réfléchi, à savoir, qui procède d’une réflexion sur
soi et qui choisit en conséquence les circonstances, les quantités, les types
de boisson, en refusant certains, en privilégiant d’autres. Est-ce cette forme
du boire que nous observerions chez les buveurs qui se sont installés dans une
pratique prolongée de la consommation modérée ?
Notre recherche empirique : objectifs et méthodologie
Notre objectif est d’abord de faire connaître l’existence de buveurs autrefois
« alcooliques » revenus à une consommation modérée, puisque, même si le fait
est avéré par la littérature de recherche, il est encore trop peu connu et
accepté concrètement. Il est ensuite et surtout de contribuer à une
compréhension du phénomène, à la fois
des formes qu’il revêt et des processus biographiques à la suite desquels il a
pu s’installer dans l’histoire d’une personne. Il pourrait être enfin de
dégager des implications thérapeutiques, bien que nous privilégions à ce
stade l’objectif de compréhension.
Pour atteindre ces objectifs, nous avons choisi la méthode des
études de cas, plus précisément encore la méthode
des histoires de vie. Nous-même avons théorisé la pratique de cette
méthode comme méthode de recherche dans L’approche biographique (Legrand, 1993) et
montré sa fécondité pour l’abord de la problématique alcoolique dans
Le sujet alcoolique (Legrand, 1997).
Plus récemment, cette fécondité a été attestée par Niewiadomski (2000), qui
rapporte et analyse une pratique d’histoires de vie en groupe dans un hôpital
spécialisé pour alcooliques. En l’occurrence, comment procédons-nous ?
Dans le mouvement des histoires de vie, il est commun d’appeler
« narrataire » la personne qui suscite et accompagne la production d’un récit
de vie. La formation de celle-ci inclut, outre une formation de base en
sciences humaines (sociologie, psychologie, sciences de l’éducation…), une
formation clinique spécifique à la pratique des histoires de vie (réalisation
de son propre récit de vie, participation à des séminaires de recherche,
supervision, intervision dans des associations spécialisées
[4]).
Pour un narrataire engagé dans une recherche telle que la
nôtre, il s’agit d’abord d’entrer en contact avec des personnes correspondant
au profil recherché. Ce qui n’est pas simple dans ce cas puisque les (ex-)
alcooliques qui reboivent modérément ne sont pas joignables au travers des
circuits institutionnels habituels, qu’il s’agisse d’institutions médicales de
soins (les alcooliques qu’on peut y rencontrer ne sont évidemment pas des
buveurs modérés !) ou des mouvements d’anciens buveurs (qui ont opté pour
l’abstinence totale). Notre recours essentiel est donc le « bouche à oreille »:
la mobilisation de réseaux d’interconnaissance non institutionnalisés.
Une fois un contact obtenu, il s’agit pour le narrataire de
formuler une proposition de travail. Ayant présenté le thème de sa recherche,
il sollicitera de la personne rencontrée un récit de vie articulé autour de la
question de la place que l’alcool a occupée – ou du sens qu’il a revêtu – dans
son histoire de vie. Dans ce récit, la phase de reprise de la consommation
prendra une importance toute particulière. La négociation entamée alors, au
cours de laquelle une attention sera portée aux questions éthiques et
déontologiques (consentement libre et éclairé, garantie d’anonymat), ainsi
qu’aux détails pratiques du dispositif (nombre et durée des entretiens, par
exemple), pourra donner lieu à une forme de contractualisation (parfois déposée
dans l’écrit). À la suite de quoi le récit de vie oral, éventuellement
accompagné de productions autobiographiques écrites, pourra se
déployer.
Nos options de travail – l’idée que les problèmes de boisson
sont liés à la vie et à l’histoire dramatique d’une personne – nous conduisent
à recueillir, autant qu’il est possible, un récit de vie « complet » à la
faveur de plusieurs entretiens biographiques (enregistrés au magnétophone et
ensuite retranscrits intégralement), dont le nombre peut varier de 3 à 4
jusqu’à 10 ou même davantage, selon le degré d’implication de la personne.
Récit complet, nous voulons dire le récit d’une vie entière dans la
multiplicité de ses dimensions – même s’il est clair d’emblée que c’est la
place et le sens de l’alcool dans l’histoire d’une vie qui seront interrogés.
En outre, nous sollicitons le narrateur non seulement comme un informateur,
mais bien davantage comme celui qui a été et demeure en jeu dans cette vie,
nous l’invitons à un travail de réflexion sur sa vie et de remise en sens de
celle-ci. C’est dire que nous ne procédons pas par recueil de données et
analyse postérieure de ces données par le chercheur, c’est dire qu’une part de
l’analyse s’effectue dans le cadre même de la production du récit de vie, à la
faveur des échanges qui se nouent entre le narrateur et le narrataire, celui-ci
jouant un rôle actif par ses questions, ses relances, voire ses suggestions
d’hypothèses compréhensives, elles-mêmes toujours discutées avec le narrateur.
La méthode des histoires de vie gagne ainsi en subjectivation ce qu’elle perd
en « objectivité », elle est vouée à une quête de sens et non à la mise au jour
de causes ou facteurs, elle relève des sciences herméneutiques plutôt que des
sciences explicatives.
Toutefois, au-delà du récit et de l’analyse qui déjà s’y
déploie, le chercheur pourra encore procéder à une interprétation systématique
du récit dans laquelle il mobilisera référents et concepts théoriques. On
soulignera qu’il n’existe point de cadre théorique précis attaché à la pratique
des histoires de vie. Chaque chercheur construira son propre cadre, tenant
compte de sa problématique particulière de recherche ainsi que des choix
théoriques résultant de sa formation scientifique. Pour notre part, nous
tentons de pratiquer une approche plurielle pouvant recourir aux outils
(eux-mêmes non exhaustifs) de la socioanalyse (Bourdieu), de la psychanalyse
(Freud) et de la phénoménologie existentielle (Sartre). Si l’on constate
ci-dessous la part prise par le référent psychanalytique dans l’interprétation
de l’histoire de Richard, précisons bien qu’il ne s’agit pas là pour nous d’un
référent exclusif ni toujours privilégié.
Où en sommes-nous à l’heure qu’il est ? Nous sommes entrés en
contact avec sept personnes qui répondent à nos critères de départ ou s’en
approchent. Deux récits de vie sont dès à présent achevés, recueillis et
analysés, les cinq autres sont en cours de recueil et d’analyse. C’est l’un de
ces deux premiers récits, celui de Richard, que nous présentons
ci-dessous.
Richard Massart
[5]est un homme de 55 ans, d’origine belge. Il est
l’avant-dernier d’une famille de 9 enfants, 7 filles – dont deux mortes en bas
âge – et 2 garçons. Il est divorcé et père de trois fils.
Avant d’entrer dans son histoire, il importe d’indiquer que le
récit de Richard a été à certains égards exceptionnel. Ce n’est pas nous qui
nous sommes adressés à lui; c’est lui qui, à la suite de la lecture de
l’ouvrage de Michel Legrand (1997), a pris l’initiative d’un premier contact. À
la suite duquel s’est formulé, selon les termes détaillés ci-dessus, un contrat
de récit de vie. En outre, l’implication de Richard, son désir de travailler et
retravailler encore son histoire dans un souci de donation de sens, ont été
tels que son récit s’est développé tout au long d’une année, à l’occasion d’une
soixantaine d’heures d’entretien.
Un résumé de l’histoire de
vie
[6]
Richard choisit les termes d’instabilité et de manque de
points de repère pour caractériser la tonalité dominante de son enfance. Cette
instabilité, il l’associe à la personne de Robert, son père. Les affaires de
celui-ci, expert-comptable indépendant, vont cahin-caha. Tour à tour des hauts
et des bas, des moments de prospérité et des moments de chute et d’inconfort.
On déménage souvent dans la famille. En outre, Robert est un buveur, un buveur
paroxystique. Il se saoule périodiquement, au dehors, et lorsqu’il rentre à la
maison, dans un état épouvantable, il interpelle Richard, le prend à parti,
l’oblige à demeurer en sa compagnie. Terreur domestique. Richard a peur, peur.
Le mot peur revient fréquemment dans sa bouche.
À l’adolescence, c’est l’affrontement père-fils. Robert a
décrété que Richard, dont la scolarité bat de l’aile, travaillerait avec lui,
dans son affaire. Richard s’y oppose farouchement. Il a un projet à lui, de
fréquenter l’Académie des Beaux-Arts et de devenir artiste. Choc frontal.
Richard s’enferme dans sa chambre et fait la grève de la faim. Émoi. La famille
se réunit en conseil. Un beau-frère est chargé de parlementer avec Richard. On
aboutit à un compromis : la journée Richard secondera son père, le soir il
fréquentera les cours de l’Académie.
Richard a vingt ans, le père meurt d’une embolie cérébrale,
après qu’on lui ait administré à son insu et pendant des années, des comprimés
de disulfiram, ce qui avait fait régresser les comportements d’alcoolisation.
Pour Richard, c’est une libération. Il quitte la maison familiale, trouve un
emploi, et le soir festoie avec les copains. Vie légère, gaie. Dans ce
contexte, il rencontre Isabelle qu’il épouse.
Pendant quelques années, il vit sur un « petit nuage rose ».
Jusqu’à la crise identitaire. « Où en est ma vie ? Qu’est-ce que je fous avec
Isabelle ? Pourquoi ai-je abandonné mon ambition d’une carrière artistique ?»
Richard part à Londres dans l’intention de relancer sa vie. Mais c’est l’échec.
À son retour, il décide de devenir sérieux et d’entrer dans la réussite
sociale.
À l’aide d’un piston familial, Richard est engagé par « V
& P », une firme française multinationale. Il y fait une carrière
ascensionnelle forte et rapide, jusqu’à occuper un poste d’attaché de
direction. En même temps, il picole. Comme si, à mesure qu’il montait
hiérarchiquement, il picolait de plus en plus. Entre les deux, entre le poste
et la boisson : la peur, l’angoisse. La peur des responsabilités de plus en
plus lourdes, conjointe à un sentiment d’usurpation : il n’a pas de titres, pas
de diplômes, ce que les ingénieurs français lui font sentir : « Qu’est-ce que
c’est que ce petit Belge qui dispose d’une voiture de direction ?». La peur
devient si aiguë qu’un jour, brutalement, il démissionne. Mais il a déjà
organisé sa reconversion. Il entre à ISPA, une moyenne entreprise
manufacturière, au poste de directeur commercial. Mais il a une ambition plus
haute : s’emparer de l’entreprise, en devenir le propriétaire et le patron. La
lutte est engagée avec la patronne en titre.
C’est alors, dit Richard, que je deviens alcoolique. Il est
submergé par l’angoisse, dont les sources se surdéterminent. Son couple bat de
l’aile, il noue une relation amoureuse avec Électre, c’est la folie : il est
ballotté entre deux femmes, effectue des allers et retours de l’une à l’autre,
et Isabelle en a marre. Un jour, elle lui ordonne de foutre le camp après avoir
évacué ses vêtements au dehors. D’un autre côté, Isabelle a arrêté la pilule à
son insu, la voilà enceinte, Richard est paniqué. Enfin, il se sent menacé dans
son emploi, il a le sentiment que, du jour au lendemain, la patronne pourrait
le jeter.
Six mois d’angoisse décuplée, six mois de picole exaspérée.
Richard boit toute la journée, dès le matin, y compris pour atténuer les
symptômes de dépendance physique. Et son alcool tend à devenir visible. Car si,
à V & P, l’alcool faisait partie des mœurs commerciales, il n’en va plus de
même à l’ISPA. On ne boit pas à l’ISPA. Richard doit boire en cachette. Et un
jour, alors que, bourré, il s’est endormi à sa table de travail, une employée
le réveille en fin d’après-midi. C’est la honte.
Mais l’alcool, dit Richard, c’est surtout la souffrance. « Je
souffre, je souffre, je souffre ». Il n’en peut plus de boire. Et pourtant il
ne peut non plus vivre sans boire. Impasse. Comment la dénouer ? Il faudra un
flash mémoriel. Alors qu’il a 14 ans, Richard regarde à la télévision la
célèbre émission littéraire de la RTF : « Lecture pour tous ». Y parle Joseph
Kessel, qui commente son ouvrageAvec les
Alcooliques Anonymes. Richard est passionné, il pense à son père. Et
voilà que le souvenir lui revient. Les Alcooliques Anonymes ! Il prend une
décision, il téléphone et entend dire : « L’alcoolisme est une maladie. On peut
s’en sortir. Venez à l’une de nos réunions ». Richard est littéralement
bouleversé.
Richard devient ainsi abstinent du jour au lendemain, et
bientôt, un militant des AA. Ayant conquis la sobriété, il se trouve dans les
meilleures conditions pour réaliser son ambition sociale : de fait, il devient
propriétaire et patron d’ISPA, et se jette éperdument dans le travail, à la
manière d’un « workholic », d’un addicté au travail. Pourtant, après deux à
trois années d’abstinence, il vit un moment d’extrême dépression. Il est prêt à
se suicider. Le passage à l’acte est évité par le réflexe qu’il a d’appeler au
secours un ami AA, qui aussitôt se déplace. Celui-ci lui confie : « Les AA ne
résolvent pas tous les problèmes. Peut-être devrais-tu entreprendre une
psychothérapie ».
C’est alors que Richard engage une démarche de recherche
existentielle : psychothérapies diverses, rencontre de la PNL (« Programmation
Neurolinguistique »), à laquelle il se forme jusqu’à acquérir le titre de
maître en PNL. Une recherche existentielle qui deviendra aussi avec le temps
une recherche spirituelle : bouddhisme zen et plus tard judaïsme.
Parallèlement, l’objectif de réussite sociale qui n’avait cessé de l’animer se
délite peu à peu, jusqu’à s’épuiser. Son entreprise fait faillite, c’en est
fini du monde des affaires, le voilà à l’assistance publique. Dans le même
temps, son couple se brise définitivement, il divorce d’Isabelle et se retrouve
seul.
Richard connaît ainsi une sorte de traversée du désert,
propice à une reconversion existentielle. Bientôt, il noue une nouvelle
relation de couple et reprend des études en sciences humaines. Il s’oriente
vers le métier de formateur, qu’il exerce aujourd’hui. Enfin, il se convertit
au judaïsme, ce qui, à ses yeux, achève son parcours de
transformation.
Tout au long de cette période, Richard est demeuré abstinent,
bien qu’il ait pris ses distances vis-à-vis du mouvement AA, dont le discours
lui apparaît comme de plus en plus « imbuvable ». C’est lors d’une cérémonie
religieuse juive qu’il décide de boire un verre de vin. C’était il y a un peu
plus de trois ans. Depuis, il reconsomme régulièrement des boissons
alcoolisées.
Analyse et
interprétation
Nous devons d’abord nous poser une première question :
Richard répond-il à nos critères ? A-t-il été
alcoolique ? Et est-il aujourd’hui
dégagé de l’alcoolisme – pour ne pas dire « guéri » ? Sa
consommation actuelle de boissons alcoolisées exclut-elle l’hypothèse d’une
rechute alcoolique ?
Sur le premier point, nous nous référerons aux critères
usuels de l’alcoolodépendance. Si nous prenons au sérieux le récit de Richard,
si nous en acceptons l’authenticité – mais il est clair que nous sommes ici
tributaires de la reconstruction rétrospective de l’intéressé – nous ne pouvons
guère douter qu’il ait été alcoolodépendant. Pendant les six mois de sa période
alcoolique, Richard souffre de symptômes de dépendance physique et doit boire
dès le matin pour atténuer ces symptômes. En outre, il cherche à contrôler sa
consommation, chaque fois sans succès; il a beau se promettre de consommer
moins, l’échec est sans cesse au rendez-vous. Bref, il est devenu incapable de
s’abstenir de boire.
Depuis plus de trois ans, après une période d’abstinence
d’une vingtaine d’années, Richard consomme à nouveau des boissons alcoolisées.
Sous quelle forme ? Richard boit tous les jours, en particulier du vin aux
repas. Il dit aimer les boissons alcoolisées, la diversité des goûts et saveurs
des vins, bières, alcools (vodka, whisky…). Il valorise le plaisir de boire. Il
s’intéresse aux vins de sa région, achète et boit des vins de qualité. Il a le
projet d’approfondir ses connaissances œnologiques. Par ailleurs, il n’a pas
d’impulsion à l’ébriété, il ne cherche pas à se saouler et, de fait, ne s’est
jamais saoulé pendant sa période de reconsommation : il n’a pas connu de
rechute. À l’écoute de son corps, il s’arrête de boire dès qu’il sent qu’il
pourrait aller trop loin et ne boit pas du tout lorsqu’il se trouve en état de
tension ou de malaise. Sa reconsommation présente quelques traits d’un boire
réfléchi : l’autocontrôle qu’il exerce passe par des cognitions conscientes, du
genre : « À présent, il est temps que je m’arrête ».
Mais comment
comprendre? Telle est notre seconde question, qui appelle à
reparcourir les grandes étapes du parcours de Richard.
Quelles sont les sources existentielles du boire chez
Richard, à l’époque de son entrée dans la réussite sociale ? Réponse la plus
immédiate : pour Richard, l’alcool est un remède contre les peurs, contre les
angoisses. L’alcool est consommé comme un médicament. Une phrase prononcée par
Isabelle est ici significative : « Mieux vaut un whisky qu’un Mogadon ». On
doit savoir aussi qu’à la même époque, Richard est affecté par un symptôme
psychocorporel : de manière récurrente, il souffre de « boules » dans la gorge,
qui lui donnent une sensation d’étouffement. L’alcool sert à calmer les
boules.
Mais cet usage fonctionnel utilitaire de l’alcool doit être
réinséré dans un contexte de vie : celui que nous avons appelé de quête de la
réussite sociale. Derrière le geste fonctionnel, Richard perçoit une manière
d’être-au-monde : une course éperdue, une agitation effrénée, une recherche de
la toute-puissance, une visée de maîtrise. Ce qui fait obstacle à la réussite
ou à la maîtrise – les angoisses, dans leur forme psychique ou corporelle,
engendrées par ce même contexte de vie – doit être éliminé par les voies les
plus courtes. L’alcool, par ses effets psychotropes, lui permet de tenir le
coup, il l’aide à rester dans la course.
La période alcoolique, toutefois, manifeste les limites du
remède. La suraccentuation des angoisses appelle un recours redoublé au remède
qui a déjà servi. Mais le remède marche de moins en moins. Le
pharmakon libère ses potentialités de
poison.
« Je souffre, je souffre, je souffre ». Souffrances
dépressives, envies de mort, envies suicidaires. À quoi s’ajoute la dépendance
physique, qui n’est point phénomène-source ou phénomène-fondateur, mais
conséquence physiopathologique, qui apporte sa contribution à la
cristallisation de l’impasse du symptôme.
Car il y a bien « impasse » : A ou nA et ni A ni nonA, selon
la formule logique de Sami-Ali (1987). A ou nA : vivre ou non avec l’alcool. Ni
A ni nA, deux impossibilités rigoureuses et contradictoires (Sartre, 1971): «
je ne peux pas (plus) vivre avec l’alcool », mais « je ne peux pas ne pas vivre
avec l’alcool ». On reconnaîtra dans le second terme l’incapacité vécue de
s’abstenir d’alcool, qu’est venu renforcer le phénomène de dépendance physique,
et dans le premier terme l’effet de souffrance engendré par le symptôme. «
C’est intolérable, c’est plus possible de boire comme ça », à quoi vient
aussitôt s’opposer l’impossibilité inverse de vivre sans alcool.
Dans le « c’est plus possible », enraciné dans la souffrance,
on doit voir aussi l’émergence d’un sujet. Un sujet se lève pour opposer un
refus à la fatalité, une décision est amorcée et se prend. C’est plus possible
: « je dois faire quelque chose pour m’en sortir ». Mais quoi ? Richard ne sait
pas. Jusqu’à ce que vienne le flash mémoriel, le souvenir de Joseph Kessel, les
AA. Richard décroche son téléphone, et déjà alors, explique-t-il, « c’est comme
si je décidais ».
Dans la rencontre effective avec les AA, intervient un
processus connu, qui débloque l’impasse du symptôme. Sidéré et passionné,
Richard entend d’anciens buveurs qui racontent à la fois leur déchéance dans
l’alcool et leur sauvetage par les AA. Il se reconnaît, il s’identifie. Des
gens comme lui, qui s’en sont sortis ! C’est donc qu’il est possible de vivre
sans alcool ! Jo sera désormais son modèle, son parrain. Jo, un entrepreneur
comme lui, et un entrepreneur qui réussit !
Voilà Richard abstinent et reparti de plus belle dans la
réussite sociale. Une réussite, qui connaîtra, toutefois, outre des moments de
succès et de gloire, des moments d’échec et de chute. Faillites et
rebonds.
Il faut ici s’arrêter et opérer un retour vers l’enfance. Des
indicateurs précis nous permettent de penser que Richard n’a pas franchi la
dernière étape, résolutoire, de l’Œdipe. Car Robert, son père, s’est présenté –
spécialement en état d’alcoolisation – comme un personnage tyrannique, à
l’autorité arbitraire, faisant la loi selon son bon plaisir – et non comme le
porte-parole d’une loi qui le dépasse. Richard n’a pas intériorisé la loi du
père. Et de fait, il s’est maintenu tout au long de son enfance et adolescence
dans une posture de rivalité et de lutte vis-à-vis de Robert.
Jusqu’à la mort de ce dernier. Alors, nous dit Richard : «
J’enterre mon père. Comme si c’était terminé. Il n’a plus d’existence. À moi la
vie ». Mais précisément : est-il possible de penser que Robert n’ait plus
d’existence pour lui ? « J’enterre mon père ». Ne faut-il pas le prendre au mot
? Il l’enterre au-dedans de lui. Nous formulons l’hypothèse interprétative que
Robert garde une présence interne et que d’un lien interne – devenu « fantôme »
enfermé dans une « crypte », pour reprendre les mots métaphoriques de la
théorie d’Abraham et Torok (1978) – il agit et fait agir Richard à l’insu de
celui-ci.
On peut penser en effet qu’au long de sa période de réussite
sociale, Richard ne cesse de s’expliquer avec (le fantôme de) Robert. Il
s’agirait pour lui, par ses succès professionnels, par sa conquête de
l’abstinence, par son dévouement altruiste à la cause AA et sa participation
active au sauvetage des alcooliques, de réparer l’image d’un mauvais père,
raté, buveur, tyran domestique, d’apparaître aux yeux de tous, et
singulièrement de sa famille, de sa mère et de ses sœurs, comme le bon « R.
Massart », fier, droit, impeccable (« R. Massart Productions », ainsi Richard
présentait-il son entreprise). Mais en même temps, tout se passe comme si une
force obscure venait répétitivement faire échec à la gloire promise. N’est-il
pas significatif que régulièrement, à la date anniversaire de la mort du père
(le 2 janvier), se produisent des événements étranges, inexpliqués, sources
d’échec et de faillite ? Et est-il possible d’imaginer que Richard puisse se
libérer, y compris de ce qui alimente son débat avec l’alcool, sans passer par
un moment de réconciliation avec son père ?
Voilà donc Richard, disions-nous, reparti de plus belle dans
la réussite sociale. Il se jette dans le travail, à la manière d’un forcené.
Mais demeurent les boules. Et bientôt reviennent les envies de mort.
L’abstinence a ses limites ! À l’instigation de Jo, il consulte un psychiatre,
qui lui prescrit des médicaments psychotropes. Il faut bien calmer les boules
et les angoisses ! Toujours les voies les plus courtes, pour tenir. Rien n’a
encore vraiment changé dans le fonctionnement de Richard, dans son
être-au-monde.
Ensuite, toujours sur les conseils de Jo, Richard se tourne
vers un psycho-thérapeute, avec lequel il effectue un long parcours à travers
l’Analyse Transactionnelle, puis la PNL. Par la suite, enfin, viendra la quête
spirituelle, et d’abord la pratique du bouddhisme zen, avant le judaïsme. On
entre ainsi peu à peu dans une période de transition. Quelque chose commence à
bouger dans le rapport à soi de Richard. Il prend distance d’avec lui-même. «
J’apprends, explique-t-il, à écouter mon corps, j’apprends à me sentir, à me
regarder, à me penser ». L’évolution de l’expérience des boules est à cet égard
révélatrice. Alors qu’il s’agissait jusqu’alors de colmater ces boules, de les
évacuer, vite fait bien fait, à présent Richard les laisse venir, en assume la
douleur, et les entend comme un message : « elles veulent dire quelque chose,
ces boules ».
Transition vers quoi ? Vers une mutation de l’être-au-monde.
Pour parler de celle-ci, Richard utilise d’abord le terme de
refondation. Il se dit « refondé » –
voire fondé tout court. Le bâtiment se serait effondré et par là aurait révélé
les failles, les fragilités de ses fondations; celles-ci auraient été
reconstruites. Toutefois, aujourd’hui, le mot lui paraît pompeux, prétentieux.
Il lui préfère celui de refonte, au
sens d’un remaniement qui aboutit à l’émergence d’une nouvelle forme
d’existence. Laquelle ?
Il y va d’abord d’un renoncement – dont nous avons déjà
relevé quelques indicateurs concrets, dont le retrait du monde des affaires.
D’un abandon. De quoi ?
De la quête de la toute-puissance: ne
pas être à tout prix le plus grand, le plus fort, le plus beau. Parfait,
impeccable. Quête derrière laquelle se profilait l’ombre du père. À la faveur
d’une dernière psychothérapie, quasi conclusive, avec une thérapeute
systémicienne, Richard est amené à se rendre sur la tombe de son père avec ses
trois fils. Là il s’adresse à Robert, lui lit une lettre, lui dit la colère
contenue qu’il avait nourrie à son égard, mais aussi qu’il l’accepte tel qu’il
avait été. Richard fait enfin son deuil. Le fantôme du père cesse d’être
agissant.
Du coup, ce sur quoi était venu achopper le processus œdipien
pour en compromettre l’aboutissement, peut être remis en mouvement. Ici prend
sens la conversion de Richard au judaïsme. Dans le rapport au Dieu
transcendant, au Tout Autre, il y va pour Richard de l’intériorisation d’une loi qui pose limite à la
toute-puissance et paradoxalement autorise l’œuvre de liberté. La
passion qui l’avait animé de composer le « puzzle » complet, plein, sans
faille, de son être cède la place à l’assomption d’un manque irréductible : «
dans le puzzle de mon être, reconnaît-il, il y aura toujours des pièces
manquantes ».
Il est notable de remarquer qu’au terme du mouvement de
transformation, tant les boules que les affects dépressifs et les envies
suicidaires ont disparu.
Discussion
L’histoire de Richard atteste la possibilité, pour qui a été
alcoolodépendant, de reconsommer des boissons alcoolisées, sans rechute
alcoolique.
Dans cette histoire, le moment de
décrochage du produit par la conquête
de l’abstinence apparaît comme un moment nécessaire mais non suffisant.
L’abstinence d’alcool laisse persister un mal-être existentiel profond. Ce
mal-être qui sans doute avait été à la source du recours à l’alcool. Nous
rejoignons ainsi une thèse généralement admise : l’abstinence ne peut être le
seul but du soin de l’alcoolique, elle n’en constitue qu’une étape.
Dans le second temps de l’histoire, Richard affronte peu à
peu son mal-être existentiel. Jusqu’à une transformation de son être-au-monde,
ce qu’il appelle une « refonte » de soi. Est-ce cette refonte qui lui
permettrait désormais de reconsommer, sans rechute alcoolique ? En quelque
sorte, les sources existentielles de son boire alcoolique auraient été
asséchées. Pour reprendre la formule de Maisondieu (1992), Richard n’aurait
plus de motifs de se soigner par l’alcool. Il se serait
dégagé de l’alcool. Il serait un
exemple d’alcoolique « guéri », qui « aurait débouté l’alcool de sa posture
maîtresse, qui l’aurait remis à sa place, seconde, mineure, de breuvage certes
agréable, mais non vital » (Legrand, 1997, p. 91).
Nous ne pouvons éviter toutefois de réinscrire nos hypothèses
– et ce qui pourrait apparaître comme résultats d’une recherche, certes
toujours à élaborer et à confirmer sur d’autres histoires – dans le contexte de
l’opération méthodologique d’où elles émanent. Nous l’avons dit : il ne s’est
point agi ici d’une enquête objectiviste. L’hypothèse de la refonte, en
particulier, est le produit d’une construction de
sens émergeant de la relation singulière entre un narrateur et un
narrataire.
À cet égard, on peut penser que Richard est venu au récit
avec une préconstruction ou une préinterprétation de son histoire. L’idée que
des changements décisifs se sont opérés dans sa vie et que sa conversion au
judaïsme en représente l’accomplissement, l’idée que son rapport à l’alcool
s’est en conséquence transformé, ces idées sont déjà là présentes à son esprit,
bien que confusément. Autour de cette préconstruction, s’est établie entre
Richard et le narrataire une sorte de complicité, liée aussi aux enjeux
personnels du narrataire et à son désir d’attester l’exemplarité du cas de
Richard. Certes le narrataire interpellera Richard à maintes reprises sur le
sens de sa conversion au judaïsme. Ne s’agit-il pas là d’une nouvelle mise sous
dépendance ? La communauté juive n’aurait-elle pas pris la place des AA ? Une
communauté qui aujourd’hui le tiendrait et justifierait son boire modéré
(puisque, dans la tradition juive incarnée en rites précis, l’alcool est bon, à
condition de ne point perdre conscience, par quoi l’homme s’écarterait alors de
Dieu)? L’hypothèse en sera écartée. Pour l’essentiel, le narrataire, avec ses
outils intellectuels, aidera Richard à accoucher du sens préconstruit. Dans et
à travers le récit de vie, l’hypothèse de la refonte prendra consistance,
cohérence – en particulier par la construction d’une interprétation de source
psychanalytique mettant en jeu le personnage du père et le thème du rapport à
la Loi. Autrement dit, le récit de vie a été performateur d’une advenue à une
vérité subjective qui déjà se cherchait, à telle enseigne qu’on puisse dire que
la refonte, pour Richard, s’est accomplie, ou confortée, dans le récit de vie
lui-même. Ceci marque la limite des prétentions objectives de ce dernier,
autant qu’affirme son apport à un effet de construction ou remaniement
identitaire.
Nous avons tenté, à travers l’histoire de Richard, de répondre
à nos deux objectifs prioritaires. Nous avons donné à connaître l’histoire
vivante d’une personne revenue, après une période d’alcoolodépendance, à un
boire « non alcoolique ». Nous avons formulé quelques hypothèses compréhensives
à propos des processus biographiques qui pourraient rendre compte et de
l’alcoolisme de cette personne et de son dégagement de l’alcoolisme. Qu’en
serait-il alors de possibles implications thérapeutiques ?
L’histoire de Richard n’est pas l’histoire d’une personne qui
serait revenue à un boire modéré ou contrôlé en conséquence d’une thérapie
orientée explicitement vers cet objectif, ainsi que pourraient le proposer
certains thérapeutes d’orientation cognitivo-comportementale. Elle est
l’histoire de quelqu’un qui, à la suite des avatars de son existence – incluant
un parcours thérapeutique complexe – en est venu à décider, de lui-même, de
reconsommer, sans qu’une catastrophe s’ensuive. L’implication en termes d’un
agir thérapeutique n’est donc ni immédiate ni simple.
Précisons bien que, dans notre optique, il est hors de question
d’inciter ou de pousser à la reconsommation un alcoolique devenu abstinent
(quand bien même une refonte de soi nous paraîtrait accomplie !). Après tout,
la décision, qu’elle soit de s’abstenir ou de reboire, incombe toujours, en
dernière instance, au sujet lui-même
[7]. Simplement pensons-nous qu’aujourd’hui la
possibilité d’un retour à une consommation modérée ne devrait plus être
systématiquement tue ou exclue.
En outre, une transformation existentielle – si c’est bien cela
qui est en jeu– n’est pas programmable ou organisable sur le mode de
prescriptions techniques ! Aussi croyons-nous plus modestement à l’utilité
d’offrir aux personnes qui le souhaitent, dans un contexte de postcure, des
espaces leur permettant d’interroger le sens de leur vie et de leur histoire,
et en quoi l’alcool a pu s’intriquer à celui-ci. C’est à cela que nous voulons
œuvrer.
Reçu en mai 2002
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[1]
D’autres signes récents manifestent ce même désir d’ouverture.
Voir notamment le numéro d’
Alcoologie et
Addictologie sur « Thérapies cognitivo-comportementales et
addictions » (2000) et spécialement l’éditorial d’Henri-Jean Aubin «
L’abstinence à tout prix ?».
[2]
Nous nous basons ici sur l’histoire américaine de l’alcoolisme.
Voir en particulier H.G. Levine (1978).
[3]
L’idée d’une période morale ou moralisatrice qui juge et
stigmatise le buveur comme vicieux et qui aurait précédé l’avènement d’une
conception médicale de l’alcoolisme, devrait donc être relativisée.
[4]
Voir p. ex., en France, le mouvement de sociologie clinique
fondé par Vincent de Gaulejac, et en Belgique francophone, l’ARBRH (Association
pour l’Approche, la Recherche Biographique et la Réappropriation de son
Histoire) fondée par Michel Legrand et Francis Loicq.
[5]
Prénom et nom fictifs.
[6]
Précisons que le résumé que nous donnons ci-dessous a été
produit par Richard lui-même, au terme de son récit de vie.
[7]
Ainsi, quand bien même nous pensons à ce jour, à la lumière de
nos résultats de recherche, que le dégagement de l’alcool doive passer par une
période nécessaire d’abstinence, nous ne pouvons obliger à cette dernière.
Aussi, acceptons-nous d’accompagner des personnes alcoolodépendantes qui ne
sont point encore prêtes à l’abstinence, y compris, si tel est leur choix, et
après information qui ne tait pas les difficultés, dans la perspective d’une
modération contrôlée de leur consommation.