2003
Psychotropes
Hypnose et toxicomanie : la remobilisation des processus depensée
Christian Miel
Docteur en psychologie Directeur du Centre Spécialisé de Soins aux Toxicomanes, la « Porte Ouverte », géré par l’association ABCD, 114 rue de Calais, B.P. 98,62502 Saint-Omer CEDEX.
L’attention portée sur le rapport du toxicomane à ses représen~tations mentales nous a amenés à questionner le processus de
désymbolisation induit par la prise de produit. L’activité du corps pulsion~nel comme la mise en suspens de l’identification projective se trouvent ainsi
évoquées.
Les limites rencontrées dans la prise en charge psychothérapique
d’inspiration psychanalytique de toxicomanes relevant d’un Centre
Spécialisé de Soins aux Toxicomanes, nous ont conduits à utiliser l’hypnose
comme technique d’appoint à un processus psychothérapique. Ce mode
d’approche utilisé dans un contexte bien défini a remobilisé les processus
de pensée et favorisé nettement la réinsertion sociale et professionnelle des
toxicomanes.
Nous pensons, après une expérience sur plusieurs années, que ce type de
réponse thérapeutique constitue une alternative non exclusive à la médica~lisation excessive de la toxicomanie et de l’existence en général.Mots-clés :
Toxicomanie, Hypnose, Concept, Identification projective, Psychanalyse.
The careful attention about the link between the drug addict with
his thought has been the begin of a question on the desymbolization process
because of the drug. The instinct activity like the stop of projective
identification have brought up.
The limits of the psychotherapy of psychoanalytical inspiration for drug
addict coming from a care Center have brought us to use hypnosis in a
psychotherapy process. This technique has permited to speed up the
thought process and favoured the social and professionnal reinsertion of
drug addicts.
We think that this technique appears like an option not exclusive to the
excessive medicalization of the drug addiction and the existence.
La clinique psychanalytique du toxicomane nous a amenés à nous interroger sur les rapports du toxicomane à l’activité de penser et à questionner son
mode de traitement des représentations mentales par l’absorption du produit
(Miel, 2002). Nos observations cliniques ont essentiellement porté sur un public
héroïnomane dont la démarche définie par Geberovitch (1984) comme un
narcissisme masochisme réfléchi est caractérisée par une dynamique de
désymbolisation.
Les difficultés rencontrées dans l’approche psychothérapique de toxicomanes (motivation relative, discours pauvre, capacité d’introspection restreinte
sur fond d’atonie psychique, troubles mnésiques, etc.) nous ont conduits à
substituer un traitement hypnotique au traitement chimique, à des fins de
restauration des processus de pensée. Cette réactivation a donné lieu à l’émergence de contenus qui, à l’aide d’un étayage interprétatif, ont contribué à
redynamiser le processus de mentalisation visant à transformer l’énergie
pulsionnelle en formes psychiques via la relation objectale et l’activité symbolique et fantasmatique.
Le toxicomane apparaît comme quelqu’un sans désir, entièrement orienté vers
la satisfaction de besoins primaires, enfermé dans une relation exclusive au
produit. Il procède à un rabattement du désir au besoin excluant du même coup
toute activité fantasmatique. Cette situation s’observe aisément pendant les
moments d’intoxication et l’absence de désir persiste pendant la période de
rémission où la personne n’est plus sous l’emprise du produit.
1. Le trop plein ou pas assez d’objet
Les transformations apportées aux perceptions de la réalité par l’intensification
du registre sensoriel sous l’effet du produit occasionnent des modifications de
l’état de conscience qui se substituent à l’expérience du vécu fantasmatique. Le
toxicomane semble agir sur le contenant, sur l’appareil psychique comme pour
échapper à l’émergence de contenus de l’inconscient. L’acte toxicomaniaque y
apparaît comme un équivalent de l’expérience de la satisfaction hallucinatoire,
il situe le Moi, hors réalité et hors champ représentatif, en réalisant un déni de
l’objet de désir ou de sa perte, un évitement de tout travail de pensée (Aulagnier,
1979).
Les données anamnestiques du toxicomane révèlent une confrontation à
une mère qui a désiré pour lui, dans son omniprésence ou sa revendication
phallique ou l’a désiré pour elle, en tant qu’objet de complétude narcissique, lieu
de projection de sa propre souffrance. Cette dynamique relationnelle du trop
plein ou du pas assez d’objet (Miel, 2002) est à restituer dans une configuration
triangulaire où la fonction paternelle s’est avérée inopérante. La relation
œdipienne ne s’est pas construite ici autour de projections fantasmatiques de
l’enfant mais autour d’une souffrance partagée. Il ne parvient pas à la repérer
comme un objet avec ses limites et ses manques, à vivre les moments de
présence et d’absence maternelles, à soumettre la mère à la symbolisation, la
condition préalable étant que l’absence de l’objet soit reconnue comme possible.
2. Un processus de symbolisation défaillant
Dans cette relation à l’objet de besoin où l’expression de fantasmes agressifs,
violents devient problématique par peur de perdre l’amour de l’objet ou
d’atteindre l’objet par défaut de distanciation entre la pensée et l’acte, l’identification projective (Miel, 2002) se trouve mise entre parenthèses par la consommation du produit. Celle-ci se donne pour objectif de contenir et de lier les
représentants – représentations des pulsions destructrices en activant une libido
narcissique. Elle substitue un acte d’incorporation (Gutton, 1984) à l’introjection qui contribue initialement à la constitution de l’objet interne par l’inclusion
des liens pulsionnels établis avec l’objet, dans le Moi.
Le produit consomme alors la rupture de la relation objectale. Il compromet
la formation des symboles perçue, selon Segal (1970), comme une tentative de
maîtrise des relations objectales. La toxicomanie s’offre comme une tentative
illusoire de réalisation du deuil de l’objet ou de mise à distance de l’objet
persécuteur. Elle accompagne et accentue le processus de démétaphorisation où
il est substitué un acte au fantasme d’incorporation.
La représentation procède du processus de symbolisation. Elle se construit
à partir de l’expérience de la perte de l’objet qu’elle retrouve au-dedans en tant
qu’objet interne, marqué toutefois du sceau de la différence. Le recours au
produit réalise un blocage du processus de mentalisation par la réactivation
d’expériences de satisfaction hallucinatoire du désir à partir d’un
surinvestissement du pôle sensorio-perceptif et hallucinatoire, alors que l’activité représentative ne peut se développer et se déployer que sur fond de
renoncement à la satisfaction hallucinatoire du désir. Le produit, par son action
sur la chimie cérébrale, réalise une dissolution de l’activité représentative dans
le registre sensorio-perceptif (Miel, 2002).
Ce mode de rapport à l’activité représentative chez le toxicomane rend
compte des limites observées dans l’approche psychothérapique quant aux
capacités d’introspection, à la réactivation pulsionnelle et émotionnelle, à
l’investissement objectal et à l’implication transférentielle. C’est ainsi qu’il
nous a semblé opportun d’utiliser l’hypnose en tant que technique d’appoint de
modification de l’état de conscience afin de réenclencher et d’accompagner des
processus de pensée autour d’un travail de métabolisation des affects.
Notre attention dans cet article se portera sur l’intérêt thérapeutique de l’hypnose auprès des toxicomanes. Nous ne réinterrogerons pas les rapports entre
l’hypnose et la psychanalyse qui pourront faire l’objet d’une autre publication.
Nous n’exposerons pas davantage les approches théoriques relatives à l’hypnose, préférant relater les effets thérapeutiques obtenus par cette technique.
Peu de travaux ont été réalisés dans le domaine de la prise en charge des
toxicomanes sous hypnose, contrairement à l’utilisation de l’hypnose dans le
traitement de l’alcoolisme dans les pays anglo-saxons, qui donne des résultats
encourageants. Aux travaux anciens de Levine (1965) et Ludwig (1965)
s’ajoutent des travaux plus récents (Hartman, 1972 ; Manganiello, 1984 ;
Kraft, 1991 ; O’Connor, 1982), dont ceux de Handley (1993) qui a utilisé
uniquement l’hypnose chez une cocaïnomane toujours abstinente au bout de 9
mois. Orman (1991), de son côté, relate l’utilisation de l’hypnose dans un cadre
psychothérapique et constate la persistance d’une abstinence un an après la prise
en charge.
Pour ma part, l’objectif recherché est de créer les conditions d’un meilleur
engagement psychothérapique, par une réactivation des processus de pensée,
jusque-là mis à mal, en raison notamment d’une consommation d’héroïne de
longue date. Toutefois, le public auquel nous nous adressons est celui d’un
Centre Spécialisé de Soins aux Toxicomanes, constitué majoritairement de
personnes qui se sont trouvées, dans leur parcours, confrontées à des difficultés
scolaires importantes ou à des échecs scolaires.
Les séances d’hypnose sont toujours insérées dans un processus psychothérapique en cours. Les contenus qui apparaissent pendant les séances font l’objet
d’un travail de reprise dans le cadre des entretiens psychothérapiques. La
confrontation du toxicomane à l’expression imaginaire et à l’émergence de
l’activité pulsionnelle suscite une crainte de débordement de l’imaginaire ou de
passage à l’acte. Aussi, les séances d’hypnose ne sont jamais très nombreuses
et sont souvent espacées par des entretiens psychothérapiques.
Notre objectif thérapeutique est avant tout de permettre au toxicomane de
se réapproprier ses processus de pensée, dans une articulation assumée du
conscient et de l’inconscient. Une mise en activation de la créativité de
l’inconscient par l’approche métaphorique suscite, dans le public que nous
suivons, une crainte de perdre la maîtrise des processus psychiques ainsi activés
et se présente comme un facteur supplémentaire de déstabilisation dans sa
démarche d’insertion sociale.
1. L’induction hypnotique
La technique hypnotique que nous utilisons relève d’une approche classique
telle qu’elle a été pratiquée par Chertok et ne se réfère pas à un modèle
autoritaire. L’introduction de l’état hypnotique repose sur une croyance partagée
entre le thérapeute et le toxicomane, sur fond de relation de confiance et
d’empathie. Nous préférons recourir à une méthode d’induction rapide consistant
à fixer un point indiqué sur l’ongle du pouce droit et présenté à vingt-cinq
centimètres des yeux du patient. Elle prend en compte l’impatience du toxicomane
et sa recherche, au travers de l’hypnose, du « déclic » qu’il éprouvait lors de la
prise de produit et qui signifiait le basculement dans un état de conscience
modifié. Les techniques d’induction éricksonienne conçues autour de métaphores
sont d’une utilisation plus longue. Elles donnent aux patients l’impression de
ne pas parvenir à entrer en état d’hypnose et les amènent à renoncer, mettant en
doute la technique ou les capacités du thérapeute.
Rarement nous essuyons un refus face à nos propositions de séances
d’hypnose. Souvent les toxicomanes se contentent de quelques séances, ne
souhaitant pas être confrontés trop intensément à des souvenirs pénibles et à
l’émergence pulsionnelle. L’état de relaxation progressive, avec sensations de
lourdeur, de chaleur, est induit par des suggestions verbales monotones et
répétées. La verbalisation sur le mouvement respiratoire sert de fil conducteur
à l’approfondissement de l’état de transe accentué par la présentation de scripts
évoquant un mouvement de chute.
Tout au long de ce cheminement, le sujet est amené à focaliser son attention
sur lui-même, sur ses éprouvés corporels, ses émotions, ses images. Il devient
spectateur de lui-même et réalise un état de dissociation. L’hypnothérapeute
commente ses états internes, ce qui augmente sa crédibilité et conduit à ce que
« les frontières du “je” et du “tu” tendent à s’estomper » (Melchior). Il se
produit une réactivation du mode de relation primaire qui définit le rapport
hypnotique et un certain nombre d’indicateurs de l’état de transe chez les
toxicomanes sont relevés : l’immobilité corporelle, le ralentissement de la
respiration et du rythme cardiaque, l’augmentation du temps de réaction, la
disparition partielle du réflexe de salivation et de déglutition, l’altération de la
voix et la lenteur de l’élocution. Les états de transe que nous avons obtenus
correspondent à la transe légère, à une transe moyenne partielle, selon l’Échelle
de Davis et Husband. Ils tiennent au fait que nous avons cherché à maintenir bien
souvent un dialogue verbal avec le toxicomane, sous hypnose.
2. Le vécu et l’imagerie hypnotique
Au réveil, la distorsion temporelle est souvent évoquée : « On dirait que j’ai
dormi, je ne sais pas combien de temps ». D’autres commentaires portent sur des
sensations de détente corporelle, de fourmillements, d’engourdissements, de
lourdeur jusqu’à la pétrification : « J’ai eu une sensation bizarre, comme si mon
corps était changé en pierre ou en métal » ou une impression d’anesthésie sur des
parties du corps. Plus rarement, des états cataleptiques au niveau des doigts et
des bras sont observés.
Une sensation de chaleur est parfois relatée au niveau du plexus solaire. Elle
est rapprochée de vécus sous héroïne :
« J’ai l’impression de ressentir les mêmes sensations que l’héroïne,
mieux, plus sain… Un bouillonnement de bien-être, une sensation
d’être heureux qu’il y a très longtemps que je n’ai pas ressenti, une
envie de faire plein de choses, une motivation ».
L’état de sensation subeuphorique relève d’une induction différente de la
prise de produit : « Quand j’étais sous héroïne, il fallait que j’en prenne pour
avoir le goût de faire quelque chose. Ici, l’envie vient sans le produit ». Il permet
de faire l’expérience du désir comme d’une modalité venant de l’intérieur et non
pas consécutive à un acte d’incorporation.
Lors de la première séance, nous utilisons volontiers l’hypnose sèche sans
suggestion qui « repose sur l’efficacité curative de l’état hypnotique en lui-même » (Jeammet, 1999). Nous laissons le toxicomane évoluer dans un silence
ponctué de soupirs, de légers bruits, signifiant notre présence. Ce contexte
accentue le mode de relation primaire et assure une fonction réparatrice, de
reconsolidation du Moi. Elle permet d’inscrire profondément cette expérience
comme une faculté nouvelle susceptible d’étayages ultérieurs. La personne
établit un autre rapport à son corps et opère des décentrations par rapport à des
modèles de comportement et un rôle social qui la situaient en marge de sa
personnalité propre et de la société.
Il est ensuite suggéré au patient de laisser venir en lui un souvenir heureux
de son enfance. Le parcours du toxicomane étant émaillé de drames, de deuils
non résolus, il nous paraît important de lui donner la possibilité de rétablir des
liens avec des sources positives de son psychisme, afin de retrouver une
confiance en lui, en ses possibilités de symbolisation. Il est fait appel à la
technique de régression dissociée où le toxicomane se voit à l’âge suggéré
contrairement à la régression simple en âge qui caractérisait la méthode
cathartique élaborée par Breuer et Freud, où le sujet se vit comme ayant l’âge
suggéré. Ces deux techniques diffèrent de la régression psychanalytique où la
personne reste consciente de son âge réel, du lieu où elle se trouve ou du moment
qu’elle vit.
Les scènes évoquées relatent des situations banales de la vie quotidienne
sous couvert d’une famille unie : jeux d’enfants, fêtes familiales, jours d’anniversaire, une grand-mère qui beurre des tartines alors que la fratrie est à table.
L’hypermnésie réalisée par la visualisation de ces scènes suscite un effet
d’étonnement et de joie au réveil. Elles semblaient oubliées à jamais et
apparaissent comme des « flashs » qui témoignent d’une capacité propre à
produire des images, à halluciner. L’actualisation de telles scènes qui s’accompagnent d’une expression émotionnelle contenue, en raison de la technique de
régression dissociée, modifie parfois le regard porté sur une figure parentale et
suggère la capacité d’en modifier la dynamique relationnelle :
Éric s’est revu se promener avec sa famille sur la plage, en train de faire
du bateau avec son père. Battu par son père depuis la puberté, exclu du
milieu familial à 15 ans et mis à la rue, son héroïnomanie porte sur
plusieurs années émaillées de sept années d’incarcération. Cette séance
sera le départ de retrouvailles avec le père autour de la construction
d’un bateau en commun. Il lui aura fallu entre temps contenir sa
réaction face à la violence du père qui l’avait surpris, à 29 ans, se piquer
avec une seringue. Il s’agissait d’un traitement contre l’hépatite que le
père avait confondu avec une injection d’héroïne. La situation aura
déclenché chez le père, pour la première fois, un profond sentiment de
culpabilité.
3. Données cliniques
Des changements importants apparaissent dans la personnalité des toxicomanes,
même après quelques séances. La transe hypnotique favorise un état de
relaxation profonde, une réappropriation du vécu corporel. Le relâchement de
la tension neuromusculaire procure un état de bien-être qui s’accompagne d’un
état de fatigue momentané. Les transformations corporelles portent aussi sur
l’expression mimique qui n’apparaît plus tenue, cireuse. La démarche est moins
gauche, plus harmonieuse. L’expression posturale traduit davantage les émotions
et la séduction, notamment chez les femmes. Il en ressort l’impression d’un
corps désormais habité, investi comme une enveloppe protectrice.
L’activité pulsionnelle s’exprime à nouveau. La sexualité jusque-là vécue
sous produit chez les femmes, est davantage appréhendée dans le registre de la
sensorialité et du plaisir. L’activité pulsionnelle réapparaît aussi sur le versant
agressif et se trouve vécue différemment selon les personnes en fonction des
conflits intra-psychiques sous-jacents, de leurs capacités de mentalisation et de
leur engagement psychothérapique. Des réponses diverses peuvent s’observer
sous la forme de réactions physiques vives à des vexations, des insultes, ou de
débats contradictoires vifs qui surprennent l’entourage. La personne revendique
davantage son désir propre, même si elle reconnaît parfois ses difficultés à
maîtriser son activité pulsionnelle. Celui-ci donne lieu au développement d’une
motivation, à l’engagement dans des activités, dans un processus d’insertion, à
une nouvelle disposition qui l’aide à prendre une place dans la société au prix
d’une lutte intérieure. Ces observations relatives à l’émergence pulsionnelle
nous conduisent à ne proposer que quelques séances d’hypnose espacées au sein
d’un processus psychothérapique afin d’éviter que l’appareil psychique ne soit
à nouveau submergé, avec en prime, le risque potentiel d’une rechute. De même,
nous écartons les personnalités aux prises avec les pulsions violentes qu’elles
contiennent difficilement.
L’expression verbale bénéficie d’une amélioration notoire dès la première
séance avec l’apparition d’une fluidité verbale et d’un enrichissement du
vocabulaire. Le ton est moins monotone, le temps de réaction dans la communication verbale se réduit et le registre de l’expression verbale est davantage
utilisé avec les proches. Cette donnée nouvelle est importante pour les entretiens
psychothérapiques. La personne met des mots sur ses émotions, accède à des
prises de conscience, exprime plus fidèlement ses pensées en même temps que
son niveau de compréhension intègre davantage des notions abstraites. Pour
ceux qui, au contraire, manifestent une aisance verbale tournant à la logorrhée,
ils gagnent en authenticité. Leur discours se remplit d’affects alors qu’il n’était
constitué que de formules vagues ou n’était que le reflet d’un quotidien banal
et artificiel.
Les séances d’hypnose suscitent une hypermnésie qui, très rapidement,
engendre une dynamique au niveau du processus mnésique, reconstitue l’empan
mnésique. La mémorisation des faits récents devient possible et contredit les
remarques souvent adressées à son encontre : « T’oublies toujours tout ce qu’on
te dit. T’as pas de tête ! ». Souvent nous remarquons que l’amnésie des faits
anciens porte de façon massive sur les années antérieures à la consommation de
cannabis qui a coïncidé bien souvent avec un événement particulier. Cette
période semble comme voilée, les années qui ont suivi étant marquées par des
situations dramatiques, des moments de galère. La reviviscence de la période
qui a précédé l’adolescence suscite un étonnement agréable, se vit comme une
régénérescence vite ponctuée de moments d’appréhension face à la résurgence
d’affects désagréables.
Les souvenirs divers, les fantasmes agressifs sont réactivés. Les personnes
rêvent à nouveau, ce qu’elles ne faisaient plus depuis des années. Le rêve peut
tourner au cauchemar, quand elles se revoient dans les moments de galère et
éprouvent un sentiment de honte. Certaines rêvent d’anciennes relations sentimentales avec nostalgie, d’autres expriment leur gêne face à des rêves à contenu
sexuel. Parfois, des rêveries diverses témoignent de projections dans l’avenir et
deviennent le support d’un projet de vie. La densité et la variabilité fantasmatique sont fonction des parcours individuels, de l’ancienneté dans la toxicomanie et des capacités de mentalisation.
Cette situation nouvelle génère des transformations importantes qu’il
importe d’accompagner dans les entretiens psychothérapiques :
Ludwig déplace et maîtrise ses fantasmes agressifs en adoptant un
compagnon domestique, un rat blanc !
Laure réinvestit sa scolarité : « Je me sens mieux dans ma tête » et
renouvelle ses fréquentations.
Jacky, 28 ans, disparaît peu de temps après l’unique séance d’hypnose : « J’ai senti que ça descendait !» Il reconnaît ses enfants dont le
plus âgé a 8 ans, épouse sa femme et retrouve un emploi. L’hypnose
semble avoir suscité un « insight » et favorisé, à partir d’entretiens, une
remise en question de son mode de vie marqué par l’irresponsabilité,
les infidélités sentimentales, l’absence d’engagement. Père de deux
enfants, il continuait de vivre chez ses parents tout en maintenant des
liens avec son amie.
Éric, père de 3 enfants, cesse définitivement sa consommation et ses
années de galère et se remet en ménage avec son épouse. Il opte pour
un autre logement pour sa famille dans un environnement plus serein
et trouve un emploi.
Nadine n’apprécie plus la superficialité de ses amies de fêtes. Elle
réalise un travail de deuil d’une relation sentimentale à connotation
perverse qui l’a déstabilisée. Un médecin, dans le cadre de son travail,
lui déclare ses sentiments amoureux. Elle panique dans sa confrontation au désir de l’autre, où elle exprime un fantasme oral d’anéantissement : « Parfois, j’ai des blocages, j’ai l’impression qu’on me mange
des yeux !» Deux séances d’hypnose lui permettent de trouver une
confiance en elle, de reconsidérer son existence à partir de son désir
propre et d’engager une relation de couple.
La vie psychique tend à s’organiser autour d’une trame temporelle, se
substitue au fonctionnement du « tout, tout de suite ». Les désirs sont différés,
s’inscrivent dans des séquences temporelles, les demandes d’insertion sociale
correspondent davantage à leurs possibilités présentes. À la restructuration de
l’espace psychique coïncide la réorganisation de l’espace relationnel et social
qui implique des choix, des priorités, l’acceptation de frustrations, d’attentes, la
confrontation à des moments d’effervescence ou de calme qui ne sont plus vécus
comme un vide.
4. La remobilisation des processus de pensée
Roustang propose, face à une personne dépressive, de lui donner la
possibilité sous hypnose d’habiter la dépression : « on la prive de sa résistance
et on l’intègre comme un élément parmi d’autres ». Le toxicomane, sous
hypnose, renoue avec sa dépressivité. Il ne peut y échapper par la jouissance. Il
l’approfondit jusque dans un éprouvé corporel de fatigue, de relâchement, de
résignation qui prépare l’acceptation dans la réalité de la perte de l’objet, en
vivant au plus profond de soi, la souffrance du manque.
L’impossibilité momentanée de recourir à l’acte d’incorporation, voire son
renoncement, sur fond d’un rétablissement du mode de relation primaire,
réactive les mécanismes d’introjection et d’identification. Le lien entre l’affect
et la représentation que la toxicomanie avait rompu se rétablit et la fonction
objectalisante se remet en marche. Comme le montrent nos observations
cliniques, il s’effectue une réappropriation du vécu corporel et une réactivation
du registre pulsionnel. Le Moi-peau pallie ses défaillances, se substitue à
l’enveloppe virtuelle du « cocon » dans le même temps que l’hypnothérapeute
investi comme bon objet, se substitue au produit. Le cadre psychothérapique,
ses interprétations, sont davantage assimilés et mieux intégrés.
Dans les transformations des processus internes qui s’opèrent chez le
toxicomane sous hypnose, nous assistons à la réactivation de l’identification
projective. Il redécouvre le plaisir dans le registre de la sensorialité et du
pulsionnel et s’inscrit à nouveau dans le champ du désir. Il fait l’expérience de
la perte de l’objet qu’il lui faut combler par des processus et des contenus
psychiques, après avoir renoncé à la satisfaction hallucinatoire jusque-là entretenue par les effets du produit en prolongement d’une sollicitude maternelle ou
de ses défaillances excessives. L’hypnose amorce un travail de deuil de l’objet,
un réinvestissement libidinal corporel et objectal – la libido restait encapsulée
dans le produit –, d’où un effet de renarcissisation et l’acceptation de la
frustration.
L’abandon de la situation dépressive, avec son cortège d’affects, inaugure
une dynamique des représentations avec le rétablissement des rapports entre
l’inconscient et le conscient. Les événements biographiques jusque-là évoqués
sur le ton de l’anecdote se déclinent sur le registre émotionnel. Le préconscient
reprend ses prérogatives. L’apparition des rêves nocturnes et diurnes, des
fantasmes, témoigne de la reconstitution de liens entre les représentations de
choses conscientes et inconscientes. L’augmentation de la fluidité verbale,
l’amélioration de la quantité et de la qualité des représentations, signent le
rétablissement des liens entre les représentations de choses et de mots. L’évocation de sentiments témoigne de l’instauration de liens dynamiques entre les
représentations de choses et les affects.
Le renoncement à la réitération de la satisfaction hallucinatoire, le
réinvestissement libidinal corporel et objectal, réactivent les traces mnésiques
qui accèdent à la représentation. L’activité onirique retrouve ses marques sous
l’effet d’une irruption pulsionnelle parfois vive. Elle organise à nouveau les
perceptions, les représentations, au sein de processus de symbolisation.
L’hypnose, par son action au niveau archaïque, contribue à la consolidation
du refoulement primaire par l’engagement dans un travail de deuil de la perte
de l’objet et le renoncement à l’activité hallucinatoire. L’émergence de l’activité
pulsionnelle accentue le contre-investissement. Ce dernier mécanisme propre
au refoulement primaire est assuré par le préconscient et correspond à un
investissement de l’appareil psychique afin de contenir les excitations internes.
Alors que la dépendance apparaît comme « l’utilisation à des fins défensives de
la réalité perceptivo-motrice comme contre-investissement d’une réalité
psychique interne défaillante ou menaçante » (Jeammet, 1999), l’appareil
psychique, sous l’impulsion de la relation hypnotique est à nouveau investi.
Dans l’expérience toxicomaniaque, la drogue prend possession du corps en
agissant sur la neurochimie cérébrale. Le rite dévoyé que constitue la prise
régulière de produit constitue un processus de rappel, de récréation et d’activation du souvenir de l’expérience première de jouissance. La drogue, véritable
phénomène d’emprise, enserre le corps dans ce rituel incessant qui se met au
service d’un Surmoi sadique et d’une volonté tyrannique du sujet d’enfermement
de la vie pulsionnelle. À la compulsion de répétition de la dynamique inconsciente, il est préféré le rituel de l’intoxication qui scande la vie quotidienne et
donne l’illusion de la maîtrise.
La transe hypnotique, par la modification de l’état de conscience qu’elle
induit, inaugure un relâchement des processus de pensée et favorise des
associations de perceptions et de représentations. La dissociation mentale et
l’état cataleptique qu’elle produit, précèdent l’expression de l’imagination qui
devient « un nouveau monde de perception ou, en d’autres termes, une nouvelle
forme d’expérience vécue ». Il s’agit d’une expérience imaginaire qui peut
prendre l’apparence d’une réalité vivante, surtout quand elle porte sur l’évocation de souvenirs.
Le corps en état de catalepsie est alors soustrait de la domination du produit
et de la rigidité du Surmoi. La libération des tensions active l’expression
corporelle en même temps que l’imagination restaure l’expression de la vie
émotionnelle. C’est tout un fonds inconscient mnésique qui se remet à fonctionner et permet la remise en route de la « dynamique de récréation permanente de
l’information mémorisée » (Bonvin, 2001).
La psychanalyse vise à rendre représentable par la médiation de la parole
ce qui est soustrait à la représentation consciente. L’hypnose intervient en deçà,
établit des liens là où il n’y avait que rupture. Elle lie les pulsions de mort,
permet, par l’évocation de souvenirs, de mobiliser des représentations de choses
inconscientes qui, accédant à la conscience, se trouvent liées à des représentations de mots.
Le réinvestissement de l’appareil psychique, sous l’impulsion de la relation
hypnotique, signe le contre-investissement. Il s’accompagne momentanément
d’une projection des pulsions agressives par des conduites physiques ou
verbales et sollicite parfois le mécanisme d’identification à l’agresseur sur un
mode pathologique.
Ce mécanisme de défense contribue momentanément à évacuer l’angoisse
éprouvée face à l’irruption pulsionnelle, dans l’attente d’une métabolisation de
celle-ci par l’appareil psychique, sous l’effet de l’action psychothérapique.
C’est alors que les éléments inconscients contenus par le refoulement primaire
vont exercer une fonction attractive sur d’autres éléments psychiques à refouler.
Ils vont contribuer à la mise en place ou à la consolidation du refoulement
secondaire jusque-là mis à mal. Toute cette transformation psychique est rendue
possible par l’action sur le corps qui favorise l’émergence pulsionnelle à la
faveur d’une réactualisation du mode de relation primaire, dans le cadre d’un
accompagnement psychothérapeutique.
Confronté à la clinique du toxicomane au quotidien, à l’évolution du phénomène
toxicomaniaque et à des politiques sanitaires, notre préoccupation est d’élaborer
une approche psychothérapique qui s’offre comme une alternative à médicalisation excessive de la toxicomanie comme à l’échec de l’utilisation de la
technique psychanalytique auprès des toxicomanes (Deglon, 2000). La substitution nous apparaît comme un outil thérapeutique parmi d’autres, à utiliser dans
un cadre bien défini et de façon appropriée, en évitant de se présenter comme
une réponse privilégiée voire exclusive.
La médicalisation de l’existence, véritable toxicomanie de société, par
l’usage abusif de psychotropes relayé ici par des médicaments de substitution,
nécessite que se pose la question de la normalisation. Elle est ici instituée et
entretenue de par la dépendance à l’autre qu’elle induit au sein d’un système de
soins organisés. La question du sens de l’expérience et de l’existence ne trouve
plus à s’exprimer. Une attention plus soutenue à l’égard de l’hypnose dans le
domaine de la recherche et des applications thérapeutiques comme le préconise
le professeur Zarifian (1994), apparaîtrait comme une alternative appréciable
dans ce domaine en même temps qu’elle viendrait renouveler l’approche
psychothérapique.
Reçu en mars 2002
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