2003
Psychotropes
Les ECIMUD et leur rôle dans le champ de la réduction des risques
en toxicomanie
Antoine Bioy
Psychologue clinicien, hypnothérapeute, ECIMUD Bicêtre,
Chargé de cours à l’Université de ParisV, René Descartes, Doctorant à
l’Université de Bordeaux II, Victor Segalen
Thierry Sainte-Marie
Médecin Généraliste, Responsable de l’ECIMUD
Bicêtre.
Jean-François Delfraissy
Chef de Service de Médecine Interne et des Maladies
Infectieuses, C.H.U. Bicêtre.
Les Équipes de Coordination et d’Intervention auprès des Ma~lades
Usagers de Drogues (ECIMUD) sont des unités hospitalières trans~versales,
intervenant auprès de patients toxicomanes hospitalisés pour raison somatique.
Cet article présente les modalités de fonctionnement de ces équipes
spécialisées, distinctes des CSST, et s’ouvre particulièrement à la question de
l’organisation du travail auprès des usagers de drogues avec les équipes de
soin comme médiateur, c’est-à-dire sans toujours une demande du patient. Les
ECIMUD apparaissent ainsi, avec la diversité des réponses auxquelles elles
peuvent prétendre, comme des unités à l’ar~ticulation entre un travail de bas
seuil et celui dit de haut seuil en matière de réduction des risques. Cette
exposition de pratique permet une discus~sion autour de l’utilité de pouvoir
articuler les deux domaines en matière de toxicomanie.
Mots-clés :
ECIMUD, Réduction des risques, Hospitalisation, Substitution.
ECIMUD are transverse hospital units, intervening with drug
addictive patients hospitalized for somatic reasons. This article presents the
way of functioning of these specialized teams, as well as the particularies of
the work oraganization with the teams of care which aim to mediate between the
drug addicted patient and ECIMUD team. We also discuss the difficulties
resulting from working with theses patients without their personal request.
Thus, the ECIMUD appears, with it’s multiple functions, as a unit which is able
to articulate a work of low threshold and a work of hight threshold in
reduction of risk. This exposure of practice allows a discussion around the
utility to articulate those two fields regarding drug addiction.
Les ECIMUD, acronyme signifiant « Équipes de Coordination et
d’Intervention auprès des Malades Usagers de Drogues », se sont implantées à
partir de 1995 dans les hôpitaux parisiens (AP-HP
[1]). Il s’agit d’équipes transversales
intervenant lorsqu’un patient est hospitalisé pour des raisons somatiques et
qu’il se trouve, par ailleurs, que ce patient est consommateur de drogues. La
mission principale de ces équipes est d’assurer l’adéquation délicate entre
pratique de soins hospitalière et données propres aux conduites
toxicomaniaques. L’objectif est que l’usager de drogues, avant tout dans ce
contexte usager de soins, puisse bénéficier d’une même prise en charge
soignante que n’importe quel autre patient.
Les ECIMUD constituent un dispositif qui se veut
intra-hospitalier, même si dans la pratique il se vit de façon plus ouverte sur
la ville. En particulier, le temps de l’hospitalisation est un temps de
rencontre avec l’usager de drogues qui ouvre de nombreuses perspectives en
matière d’accompagnement, mais aussi de prévention. Pourtant, les ECIMUD
occupent une place très particulière dans l’ensemble des structures de
réduction des risques (boutiques, CSST, etc.). En effet, elles ne semblent
pouvoir être classées ni dans les structures de bas seuil, ni dans celles de
haut seuil, car elles doivent s’adapter à toutes les demandes des usagers
alités qui peuvent concerner ces deux champs.
Aussi, les ECIMUD sont des structures « hybrides » dont
l’action est difficilement catégorisable. On peut alors se demander quelle
place elles occupent dans le champ des dispositifs de réduction des risques en
toxicomanie, et quelle légitimité ces équipes possèdent dans ce domaine. En
d’autres termes, nous posons la question de savoir si l’hospitalisation de
l’usager de drogue pour raison somatique constitue réellement un temps propice
de sensibilisation à la réduction des risques dans le domaine de la
toxicomanie, et si oui, comment ce travail peut s’organiser du mieux possible.
Notons que cette sensibilisation doit évidemment se réaliser en parallèle aux
soins prodigués, qui constituent une priorité, car toute restauration
corporelle éloigne d’autant un enjeu vital possible.
En effet, nous connaissons tous, peu ou prou, le parcours des
patients dont nous croisons la route et les nombreuses descriptions et analyses
qui sont faites de ces parcours dans un cadre plus général et théorique :
rencontre avec le produit, phase d’accrochage, installation de la dépendance,
remaniements de tous ordres dans la vie de l’usager pour satisfaire sa
dépendance, etc. Des parcours aux fins diverses, dont cependant une
constatation se dégage : le risque passe par la mise en jeu de son propre
corps, de son intégrité physique, et engage bien souvent le pronostic vital
pour l’usager.
Ainsi, ce peut être, par exemple, lors d’une hospitalisation
pour abcès suite à une injection hasardeuse que la première rencontre avec des
spécialistes de la dépendance va se faire. Il peut arriver également que les
ECIMUD interviennent auprès d’un patient qui est déjà encadré par ailleurs pour
sa toxicomanie et hospitalisé pour un problème somatique vraiment tiers
(fracture suite à un accident de la voie publique par exemple). Là, bien
souvent, les ECIMUD interviennent pour assurer un travail de liaison entre
praticiens ou centres référents et le cadre hospitalier.
Pour autant, la rencontre avec des soignants spécialisés en
toxicomanie n’engage pas forcément un accrochage (dans ce domaine comme dans
d’autres !), c’est-à-dire que cette rencontre va se faire (bien souvent) sans
démarche initiale de l’usager pour soigner son addiction, autant dire que cette
rencontre se fait initialement sans forcément une demande de la personne
concernée. Dans ce cadre, se poser la question du lieu « hôpital » pour
répondre à une demande annexe à la toxicomanie mais qui va mener à une approche
de celle-ci revient à se poser la question de savoir si l’on peut intervenir
auprès du patient sans demande de sa part.
Vont alors intervenir plusieurs facteurs : le déni du patient
concernant sa consommation et les risques qu’il prend, ou simplement le souhait
de ne rien en dire, à quelle étape de sa vie nous faisons quasiment irruption,
ce qu’il va être capable de percevoir de cette proposition d’aide et enfin
notre propre capacité à proposer une réponse adaptée à sa situation. Ces
facteurs vont constituer la trame de l’intervention et de la présentation du
dispositif ECIMUD, que nous illustrons ici à l’aide de notre expérience au sein
de l’hôpital Bicêtre.
Objectifs des ECIMUD et réduction des risques
Quatre objectifs principaux guident le travail des ECIMUD
:
- Permettre une meilleure prise en charge des malades
toxicomanes lors des hospitalisations. Ceci implique à la fois d’intervenir au
lit du malade à la demande des équipes soignantes pour conseiller au traitement
de l’addiction, et évaluer la demande propre au patient pour pouvoir y
répondre. Sur un plan purement fonctionnel, il s’agit aussi de pouvoir adapter
des prescriptions antalgiques (comme les morphiniques) en fonction de la
consommation antérieure du patient, avec en amont un difficile dépistage de ce
qui est de l’ordre de la douleur et ce qui est de l’ordre de la
dépendance.
- Assurer le suivi des sevrages, le cas échéant. Les ECIMUD
ne disposant pas de lits d’hospitalisation, il s’agit de sevrages menés dans
des services spécifiques, en psychiatrie et médecine interne
principalement.
- Former les équipes cliniques à la prise en charge des
personnes toxicomanes. Ces formations peuvent être soit formelles (cours,
conférences) soit informelles (lors des retours faits à propos d’un patient ou
lors de réunions d’équipe).
- Organiser la prise en charge des patients usagers de drogue
à la sortie de l’hôpital. Il peut s’agir d’une orientation pour suivi (médecin
de ville, association, etc.), d’un centre de cure ou de postcure, d’une
continuation de suivi par l’équipe ECIMUD en consultation externe, ou bien des
mesures plus particulières (famille d’accueil, appartement thérapeutique, stage
de formation, etc.).
Au tout début, les ECIMUD ont accompagné le mouvement de la
réduction des risques en toxicomanie. Pour autant, leur place était singulière.
Elles visaient avant tout à rendre les hospitalisations le moins problématiques
possible, mais si un travail plus conventionnel de réduction des risques devait
s’engager (inscription dans un programme de substitution, etc.), il n’était pas
le fait des ECIMUD mais d’autres structures auxquelles elles adressaient le
patient après son hospitalisation.
En effet, les ECIMUD ont été pensées comme des structures
temporaires et transitoires, avec des objectifs fixes. Pour autant, avec plus
de sept ans de recul, on peut dire que leur action se pérennise. Ainsi, le
travail de formation doit être constamment renouvelé (lors de l’accueil des
nouveaux internes, du « turn over » des équipes paramédicales, etc.).
Également, l’accompagnement au sevrage et le travail d’orientation sont
toujours d’actualité. Par contre, l’objectif premier (une meilleure prise en
charge des patients hospitalisés) est pour une bonne part atteinte. Les ECIMUD
ont ainsi permis que les hospitalisations des usagers de drogues se passent
mieux. Les sorties contre avis médical sont devenues rarissimes et une
meilleure formation et information des personnels soignants ont permis aux
mentalités de changer : l’usager de drogues est beaucoup moins
stigmatisé.
En parallèle et pour des raisons que nous allons aborder, les
équipes ECIMUD ont commencé à effectuer un travail beaucoup plus large et non
initialement prévu. Par exemple, la mise sous substitution à l’hôpital avec un
suivi post-hospitalier par l’ECIMUD est une activité qui ne fait pas partie des
objectifs initiaux de ces équipes mais qui s’est généralisée. Pour autant,
cette activité, comme d’autres (don de jetons pour des échangeurs de seringue,
par exemple) est encore tacite, et variable d’une équipe ECIMUD à
l’autre.
Les liens entre la médecine et la toxicomanie ont toujours été
complexes, partageant des produits communs. Chacune à leur manière, la pratique
médicale et la pratique toxicomaniaque relèvent du soin. Pour la médecine,
cette notion est évidente. Pour la toxicomanie, on trouve dans la littérature
la notion d’automédication, c’est-à-dire une tentative anarchique vers le
bien-être du corps et de l’esprit.
Ainsi, un patient usager de drogues hospitalisé, c’est la
rencontre entre deux mondes qui se rapprochent et qui sont pourtant aux
antipodes l’un de l’autre. Ces périodes étaient doublement mal perçues
:
Du côté de l’usager
:
- Difficulté à se plier aux règles strictes de
l’hospitalisation
- Peur ou confrontation au manque
- Difficulté à mettre entre parenthèses des comportements
addictifs
- Confrontation au jugement des soignants et à leurs
possibles contre réactions
Du côté des soignants
:
- Difficulté à faire respecter les règles hospitalières, à
favoriser la compliance du patient aux traitements
- Difficulté à adapter leurs pratiques aux demandes du
patient
- Manque de formation et incompréhension
- Représentations stéréotypées et négatives envers l’usager
de drogue
Ceci explique que pendant longtemps, lorsqu’un patient usager
de drogue devenait usager de soins, l’hospitalisation se soldait souvent par
une sortie contre avis médical. Problèmes relationnels, actes de malveillance,
patients en manque, compliquaient à la fois la prise en charge somatique du
patient mais aussi mettaient en danger à la fois les usagers comme les équipes
de soin. Par ailleurs, un fort sentiment d’impuissance existait chez les
soignants, avec l’impression d’un rendez-vous manqué, qu’ils possédaient des
moyens de pouvoir venir en aide au patient, sans parvenir à exprimer cette
aide.
Le changement des mentalités dans le domaine de la
toxicomanie (prévenir et encadrer plutôt que réprouver et punir), une politique
plus tournée vers la réduction des risques, a permis de repenser le temps de
l’hospitalisation des usagers de drogue et de modifier progressivement les
mentalités. En 1995, apparaissent les premières ECIMUD, à l’initiative des
pouvoirs publics et de quelques individualités médicales.
Le dispositif a fait ses preuves et va se généraliser
progressivement à l’ensemble des hôpitaux parisiens. La plupart des ECIMUD ont
une approche pluridisciplinaire s’articulant autour d’une stratégie d’équipe
cohérente, perceptible pour tous, y compris par l’usager de drogues. Ces
équipes sont transversales, elles vont au chevet du patient, à la demande des
services. Les demandes sont variables : de l’évaluation à la gestion des
conflits.
Le plus souvent, médecins, infirmiers, psychologues,
assistantes sociales, composent ces équipes et ce, de façon à pouvoir répondre
à toute problématique présentée par l’usager de soins. Même si, avant tout, il
s’agit d’un travail d’équipe, chaque intervenant va avoir son rôle propre.
Ainsi, schématiquement :
- Le médecin est prescripteur, il va être en charge de
l’évaluation du degré de dépendance du patient et de la mise en place des
mesures à prendre pour lui éviter le manque. Son travail répond à l’idée que la
dépendance est le substrat à la prise de risques.
- L’infirmier est le référent, il est à l’articulation
entre l’individuel du patient et le général du soin, il engage directement un
travail de réduction des risques avec l’usager et veille à ce que
l’hospitalisation se déroule le mieux possible, pour tous. Le cas échéant, il
assure également l’interface entre l’hôpital et les intervenants externes de
l’usager de drogues
- (CSST, etc.). Son travail répond à l’idée que la
consommation est l’instrument de la prise de risque du patient.
- L’assistante sociale est celle qui prépare l’après de
l’hospitalisation, fait un point avec le patient sur sa situation sociale, et
travaille avec lui sur cette dimension. Elle effectue également si nécessaire
un travail auprès des familles. Son action correspond à l’idée que les failles
sociales facilitent la prise de risques du patient.
- Le psychologue est celui qui aide le patient à « poser
ses valises », et tente si nécessaire de donner du sens à ce qui ne semble pas
en avoir, tant aux équipes de soin qu’au patient. Son travail répond à l’idée
que les failles psychologiques sont le moteur à la répétition des risques et
entretiennent la dépendance.
Le rattachement des équipes ECIMUD est variable, fonction des
politiques individuelles de chaque hôpital, et de l’inscription d’origine des
médecins responsables. On distingue trois rattachements principaux :
- Directement à l’administration de l’hôpital, comme un
service à part entière.
- Au service de psychiatrie, ce qui inscrit la toxicomanie
dans le champ des troubles des conduites, une psychopathologie sous-jacente à
la consommation se retrouvant assez communément.
- Au service de la Médecine Interne, ce qui inscrit la
toxicomanie dans le champ des pathologies qui réclament une vision ouverte,
avec l’appel à des domaines de soins plus spéciaux, comme la douleur, la
psychiatrie, la neurologie, etc.
Comment fonctionnent les ECIMUD ?
En premier lieu, les ECIMUD interviennent sur demande, soit
directement des équipes de soin, soit de l’usager mais même dans ce cas, la
demande est transmise par le service où il se trouve hospitalisé. Suit un
premier entretien avec le patient, axé sur la demande exposée dans un premier
temps, avec un retour à l’équipe ayant sollicité notre intervention.
Les motifs de demande sont variables, ils sont l’objet de la
première évaluation des équipes ECIMUD.
Venant directement des équipes
:
- Le patient a déclaré lors de l’entretien d’admission
consommer des stupéfiants. L’équipe souhaite un encadrement global du patient,
sans autre objectif que celui-ci. Notons tout de même qu’il s’agit à la fois du
cadre d’intervention que nous considérons comme le plus abouti.
- La demande intervient parce que le patient est usager de
drogues, et le service souhaite prévenir le manque.
- Le service se trouve en difficulté que ce soit dans son
évaluation clinique, sur le plan relationnel ou pour un autre problème
spécifique (par exemple pour faciliter la compliance, ou quand il est souhaité
de prévenir des contre attitudes).
- Enfin, il peut s’agir d’une décharge de l’équipe, qui ne
souhaite pas se confronter à un patient trop demandeur.
Demandes venant du patient
:
- Parce qu’il souhaite arrêter de consommer.
- Parce qu’il est déjà suivi (CSST, médecin généraliste…),
et souhaite ne pas rencontrer de difficulté de prise en charge, de délivrance
de substitution.
La création de l’ECIMUD de Bicêtre date d’octobre1996, à
l’initiative du Docteur Thierry Sainte-Marie et du Professeur Jean-François
Delfraissy, chef de service de Médecine Interne et infectieuse, auquel est
rattachée cette unité. Cette inscription nous situe dans un champ médical
ouvert, et en même temps marque notre préoccupation pour les infections
co-morbides pouvant intervenir dans le champ de la toxicomanie. Il est en effet
inutile de rappeler combien l’infection à VIH a accéléré la politique de
réduction des risques en toxicomanie.
Entre 1997 et 2001, plus de 650 usagers de drogue ont été vus
par l’ECIMUD, avec en 2001 une file active de 198 patients, et 11 nouveaux
patients en moyenne par mois. Si dans les statuts des ECIMUD n’est pas inscrite
l’activité de consultations externes, pour autant elle est devenue rapidement
incontournable.
Au travail intra-hospitalier de réduction des risques (gestion
des comportements de l’usager durant le temps d’hospitalisation comme les
shoots, actes d’information et de prévention auprès de celui-ci, distribution
de jetons pour échangeurs de seringue et de préservatifs) et de formation du
personnel dans ce sens, s’ajoute un travail extra-hospitalier. Outre les
actions de prévention en milieu scolaire et la formation des futurs
professionnels (élèves infirmiers, étudiants en médecine, etc.), l’ECIMUD mène
également des actions de terrain. Ainsi a été mis en place en 2000 un
Distribox® (échangeur de seringues) à proximité de l’hôpital, avec l’aide de la
Mairie du Kremlin-Bicêtre et de différents services sanitaires et sociaux.
Enfin, la réalisation d’enquêtes et l’organisation de rencontres
interprofessionnelles (médecins de ville, pharmaciens, etc.) permettent une
meilleure sensibilisation des acteurs de soins en matière de réduction des
risques dans le champ de la toxicomanie.
L’organisation du travail
Comme nous l’avons indiqué, l’appel du service est le point de
départ à notre travail. Lorsque celle-ci est clairement identifiée, la
rencontre avec le patient s’organise. L’infirmier de l’équipe est à la fois
celui qui reçoit les demandes et qui se déplace en première intention. Autant
que faire se peut, on fait en sorte que deux personnes de l’équipe voient le
patient pour le premier entretien. Le choix du second se fait en fonction de la
demande, mais également des disponibilités de ceux-ci au moment où l’équipe
intervient. Par exemple, s’il s’agit d’une évaluation de la consommation de
l’usager, le médecin interviendra avec l’infirmier. S’il s’agit plutôt d’une
gestion de conflit, l’accompagnant sera le psychologue. Nous essayons en tout
cas de répondre à la demande des équipes le plus rapidement possible, et le
plus souvent nous intervenons dans les deux heures où nous parvient
celle-ci.
Le premier entretien, mené en binôme, est de structure assez
classique, avec le type de consommation, l’environnement, les pratiques, etc.
La priorité est pour nous l’adéquation de l’usager de soin avec la structure
hospitalière. La bonne tenue du temps d’hospitalisation est privilégiée,
puisque c’est cela qui va nous permettre d’engager une démarche de réduction
des risques et de prévention.
Lors de cet entretien également, nous fixons avec l’usager un
objectif de soin, de nature assez variable car très dépendant des souhaits
qu’il exprime : éviter le manque, début de suivi en vue de l’abstinence,
modification de ses pratiques à risques, etc. Parfois, le patient ne souhaite
pas d’aide particulière, ou reste dans le déni de sa consommation. Une
proposition de nouveau rendez-vous est faite, libre à l’usager d’accepter ou de
refuser. Dans tous les cas, le patient repart avec nos coordonnées en poche,
dont il usera ou non.
En fonction de la demande initiale et du désir du patient, nous
proposons le passage régulier des intervenants qui semblent les plus à même de
convenir à la réalisation des objectifs fixés. Ces visites sont variables selon
les situations, et vont d’une rencontre hebdomadaire à une rencontre
journalière, mais rarement plus d’un intervenant ECIMUD par jour, pour ne pas
harceler le patient, ni se substituer au travail des équipes de soins.
Il est possible, après avoir suivi en hospitalisation le
patient, de proposer une orientation si nécessaire et acceptée par celui-ci.
Mais parfois, il est plus aisé de favoriser le suivi post-hospitalier au sein
même de l’hôpital, via des consultations dans les locaux de l’ECIMUD en
externe. Les raisons peuvent être multiples : pérenniser un contact positif et
fructueux, ou plus matériellement pour ne pas multiplier les lieux de
consultation pour un patient qui, par exemple, a déjà des rendez-vous
périodiques à l’hôpital (hôpitaux de jour principalement). La ligne directrice
de ce travail est alors de partir du symptôme pour arriver progressivement à ne
plus se centrer sur la toxicomanie mais sur la personne du toxicomane. Pour
autant, une simple demande de « soutien » peut s’entendre (problèmes familiaux,
financiers…), hors demande directe de prise en charge de la consommation, tout
en sachant que cette question se fera jour lors du suivi.
Comme nous l’avons vu, si le premier entretien se fait avec
deux intervenants et que tous les intervenants de l’ECIMUD sont présentés
verbalement à l’usager de drogues, les autres entretiens peuvent tout à fait ne
concerner qu’une seule personne de notre structure. Pour autant, nous avons une
réunion d’équipe chaque semaine de deux heures où se partagent autour de la
table des informations de chacun des patients que nous suivons. Au secret
professionnel individuel, nous préférons le secret partagé, facilité par le
fait que nous sommes peu d’intervenants à l’ECIMUD. Les raisons de ce partage
autour des patients sont multiples :
- Que chacun connaisse le patient s’il est amené à le voir
des mois plus tard, lors d’une nouvelle hospitalisation ou d’un passage aux
urgences.
- Que chacun puisse donner son sentiment, et proposer de
nouvelles pistes d’aide à l’intervenant ECIMUD référent du patient.
- Pouvoir être immédiatement opérationnel si un autre
intervenant est sollicité par le patient.
- Pouvoir donner des réponses claires et immédiates après la
sortie du patient si celui-ci rappelle pour un motif quelconque, ou si un
professionnel du soin nous contacte à propos de ce patient (médecin de ville,
pharmacien, association, autre ECIMUD, etc.).
Par ailleurs, nous tenons à jour des fiches où sont notées pour
chaque usager de drogues les informations qui le concernent à un temps « t »
(type et mode de consommation, situation médicale et sociale, sa demande), mais
également les personnes ECIMUD qu’il a rencontrées, ses contacts soignants
habituels, ce qui lui a été dit et ce qui a été fait. Ceci facilite un prochain
contact avec le patient, même à plusieurs années d’intervalle.
La réduction des risques peut se définir comme « un ensemble
d’actions à visée pragmatique, destiné à améliorer la santé et les conditions
d’existence des usagers de drogues qui ne peuvent ou ne veulent stopper leur
addiction » (ERIT
[2]). Le
lieu « hôpital » est un lieu de rencontre avec ces patients, aux détours de
leurs déboires somatiques, mais apparaît comme un dispositif à l’efficacité
fluctuante dans la définition stricte de ce qu’est la réduction des risques en
toxicomanie. Par contre, nous rejoignons volontiers la notion de réduction des
risques en tant que véritable philosophie d’intervention en toxicomanie, selon
deux axes : pragmatique et éthique.
- Le côté pragmatique tout d’abord. Nous conservons de l’idée
de réduction des risques l’observation de réalités concrètes, identifiables et
mesurables comme point de départ de toute action. Mais, alors que la définition
stricte mène à s’intéresser en priorité aux comportements dommageables liés à
l’usage de drogues, notre approche se situe beaucoup plus au niveau du
toxicomane et de son fonctionnement individuel. Nous sommes conscients
néanmoins qu’aucune approche ne se suffit à elle-même et c’est la raison pour
laquelle nous sommes à l’origine de l’implantation d’un échangeur de seringue
en ville, près de l’hôpital, ou que nous nous attachons à ne pas mener un
travail solitaire, mais en réseau avec les différents partenaires publics ou
privés locaux.
- Le côté éthique enfin. Il concerne la notion de « liberté
de choix » (de vie, de consommation, etc.) des usagers. Pour nous en effet, en
promouvant cette totale acceptation des usagers, la réduction des risques
acquiert une adaptabilité importante et articulée à chaque individualité. Par
ailleurs, épouser cette philosophie est souvent ce qui transforme une
acceptation des usagers en une acceptation mutuelle, et permet d’ouvrir le
champ de nos interventions. Ainsi, certains patients viennent consulter à
l’hôpital
- (lieu peu identifié comme aidant en première intention dans
les problèmes de consommation toxicomaniaques) car l’adresse leur a été fournie
par des patients que nous suivons ou que nous avons suivis.
Cette position qui est la nôtre est loin d’être simple. En
effet, nous naviguons constamment entre la demande d’un droit à consommer des
drogues au risque minimum et se donner les moyens d’entendre la demande de
pouvoir sortir de souffrances qui préexistent à la toxicomanie. Nous
privilégions le désir du patient, mais doit-on le dire ? Parfois à regret. Même
si la réduction des risques n’a pas comme objectif prioritaire l’abstinence ou
la substitution, en redonnant au sujet lors d’une hospitalisation sa capacité à
s’inscrire dans une évolution, nous pensons créer des conditions favorables à
des changements individuels pour qu’une nouvelle demande puisse s’exprimer de
la part du sujet.
Autre point notable de l’approche que nous avons en milieu
hospitalier : ce moment constitue bien souvent soit une première rencontre avec
la substitution, soit le moment d’une utilisation non détournée de celle-ci,
visant à devenir un vrai facteur de diminution des risques à terme. En effet,
ces produits sont à l’heure actuelle l’une des seules armes que nous possédons
pour lutter contre le manque physique auquel se confronte le patient usager de
drogues hospitalisé. Loin de nous l’idée d’assimiler substitution et résolution
du problème de la toxicomanie, mais il est indéniable qu’il s’agit là d’une
première étape qui, bien maniée dans une approche globale, peut s’avérer
fructueuse. Certes, nous savons que cette approche substitutive est
problématique chez certains acteurs de la politique de réduction des risques,
mais pour autant nous n’hésitons pas à l’utiliser dans ce cadre précis, que ce
soit en intra ou en extrahospitalier. Certes, nous ne sommes pas dupes de
l’usage détourné qui peut être fait du Subutex® (injection, inhalation), ou de
la consommation annexe à la prise de méthadone (alcool, cocaïne…). Mais
l’expérience nous a prouvé qu’une attitude adaptée mais sans concession quant à
l’éthique que nous avons exposée plus haut, permet un dialogue franc et
constructif avec le patient, dans le sens des objectifs qu’il a
défini.
En matière de réduction des risques en toxicomanie, on
distingue classiquement les structures dites à haut et bas seuil. Chacune
possède ses avantages et ses inconvénients, et il est important de faciliter la
transition et la fluidité entre ces deux dispositifs. Les ECIMUD sont
précisément à l’articulation entre les deux offres à l’usager de drogues. Son
cadre d’exercice : le secteur hospitalier, son travail multi-champs :
transversalité et consultations internes et/ou externes, la pluralité de son
approche et de ses moyens d’intervention qui permettent l’accompagnement de
l’usager le souhaitant d’étape en étape.
Précisément, il nous semble que ce qu’il reste à travailler en
terme de prise en charge de l’usager de drogues est précisément cette
articulation entre structure de bas et de haut seuil, dont le mariage reste
encore difficile. Nous pensons notamment au fait qu’il existe depuis plusieurs
années la possibilité pour une personne qui s’est éventuellement exposée au VIH
(relation sexuelle non protégée, partage de seringue, etc.) de bénéficier d’un
traitement préventif en se rendant aux urgences hospitalières avant 48heures.
Cette information est très faiblement diffusée dans la population française, et
a fortiori chez les usagers de drogues (moins de 0,5% des bénéficiaires de ces
soins préventifs). On pourrait imaginer, entre autres, un vrai travail
d’information notamment dans les centres méthadones, où il est parfois
compliqué pour un usager de dire à son praticien que par ailleurs il continue à
se shooter. Cette difficulté est la même dans tout lieu de délivrance de
substitution, y compris chez les médecins généralistes prescripteurs de
Subutex®. À quand la facilitation des échanges de seringues dans ces lieux ?
Actuellement, on trouve plus aisément des patients ayant peur, à tort ou à
raison, d’un discours moralisateur ou d’un discours autour de la perte de
confiance. Les différents niveaux de réponse apportés en matière de toxicomanie
sont une bonne chose : elles permettent d’être au plus proche de l’usager. Pour
autant, on oublie parfois qu’il en va de même de la toxicomanie et des
solutions sanitaires à l’usagede drogues : ces deux domaines excluent la
linéarité de parcours, et rien ne peut être tenu pour acquis…
Reçu en avril 2002
[1]
Assistance Publique, Hôpitaux de Paris
[2]
Fondation Européenne des Intervenants en Toxicomanie