2003
Psychotropes
La toxicomanie. Vers une approche accessible au changement
?
Grégory Lambrette
Psychologue – psychothérapeute détaché au Centre Emmanuel,
Hëllef fir drogenofhängeg Jugendlech an hir Familjen, Membre de la Cellule
d’orientation et de consultance du projet Equal — Luxembourg, 1, rue du Fort
Bourbon – 1249 Luxembourg
Inspiré des travaux de Grégory Bateson, le présent article
expose une vision constructiviste et interactionnelle de la toxicomanie. Il
introduit à une vision du monde s’appuyant sur les prémisses et postulats
partagés tant par la systémique que par la cybernétique. Sur base de ces
préalables épistémologiques, il explicite les contradictions de certaines
positions cliniques comme l’incidence des représentations dans les ac~tions
engagées. La position de l’auteur consiste ainsi à présenter la toxi~comanie
comme étant la résultante d’un processus adaptatif, et donc interactionnel,
dont il faut tenir compte en toute thérapeutique ou en tout processus de
changement.
Mots-clés :
Théorie, Épistémologie, Adaptation, Motivation.
Inspired by the work of Gregory Bateson, this article shows a
constructivist and interactional vision of what drug addiction is. It
introduces a vision of the world relying on the premises and postulates shared
as well by systemic and cybernetic. Based on this epistemological
preconditions, it explains the contradiction of some clinical positions such as
the incidence of representations on committed actions. The position of the
author consist in presenting drug addiction as the result of an adaptive
process, and so interactional, that we must considerate in all therapeutic or
in every change process.
« Que le goust des biens et des
maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons. » Michel
de Montaigne,
Essais – LivreI
[1].
C’est là une évidence incontestée pour qui se garde de suivre
ou de guider, il circule encore aujourd’hui à propos des toxicomanes toutes
sortes de vérités apocryphes. Et nul ne peut les ignorer sous peine de les
colporter, d’une manière ou d’une autre. C’est qu’il se cache souvent derrière
des notions aussi absconses que « la personnalité toxicomaniaque », et de sa
légendaire « fourberie », comme face à celles de familles « potentiellement
toxiques », une vision pour le moins dichotomique et déterministe du monde et
des choses.
Le toxicomane, criminel ou malade ? L’interrogation laisse
songeur pour qui n’adhère aux étiquettes et au propos réducteur. C’est qu’il
est dans la manière dont l’on pose une question la construction d’une réalité
en laquelle on peut aussi enfermer l’autre. Et cela n’est pas sans porter
préjudice aux interventions curatives auxquelles prétendent l’essentiel des
institutions du champ psycho-médico-social, comme à la représentation que « la
société » s’est forgée bon an mal an et par là même des actions en lesquelles
elle s’est engagée.
Mais par-delà le bien et le mal, et autant que nous avons pu en
juger, il transparait dans la manière dont on aborde la toxicomanie en général,
et les personnes toxicomanes en particulier, une certaine logique rendant
davantage compréhensible et cohérent certaines de nos attitudes et de nos
comportements. Aussi nous souhaitons en ces lignes mettre en exergue la dite
logique en nous inspirant, en filigrane, du propos (et par ce biais des
postulats épistémologiques) développé tout au long de son œuvre par Grégory
Bateson. C’est donc à travers le prisme batesonien que nous considérerons
présentement la toxicomanie pour l’aborder sous un angle constructiviste et
interactionnel.
Mais en prologue à tout développement, il convient selon nous
de poser les jalons épistémologiques sur lesquels notre article s’appuie pour
étayer sa vision. Le cadre de notre réflexion, pourrions-nous dire, est ainsi
balisé tant par la pensée systémique que par l’application de la cybernétique
aux sciences humaines. Nous nous proposons ci-après d’en esquisser
succinctement les linéaments sans pour autant nous y appesantir. Car notre
ambition en effet n’est point de présenter de manière exhaustive ces deux
courants de pensée mais bien plutôt de les insérer en les appliquant à notre
lecture des faits. Il nous faut ainsi d’emblée préciser que nous
n’expliciterons nullement la portée spécifique des thérapies systémiques dans
le champ des toxicomanies. Mais nous nous appliquerons à en dégager les
prémisses afin d’en recadrer la visée. Cela étant précisé, brossons un rapide
portrait des deux courants susmentionnés sans pour autant nous y
attarder.
Les prémisses : la systémique et la cybernétique appliquées aux
sciences humaines
Tout système, dans son acceptation la plus large, est un
ensemble d’éléments en constante interaction régulé par un mécanisme dynamique
dénommé « rétroaction » ou « feedback », c’est-à-dire par une action ou une
communication répondant à une autre
[2] en fonction d’une finalité déterminée. Les éléments
d’un système étant interdépendants, la modification d’une relation entre deux
de ses éléments entraîne conséquemment une modification des autres relations et
donc de l’ensemble du système à travers son organisation. Aucune partie ou
élément du système toutefois ne peut exercer un contrôle unilatéral sur le
reste ou sur toute autre partie du système. C’est là une loi invariante et
essentielle de la
Théorie générale des
systèmes dont nous nous servirons plus loin afin de montrer que si
le général est à notre portée le particulier ne l’est point comme Bateson
aimait à le déclarer.
Ainsi énoncé, le principe d’une régulation des systèmes par
feedbacks successifs suggère l’adoption d’une causalité circulaire et non plus
linéaire des choses. Aussi la logique explicative peut y être renversée, même
si l’effet ne précède jamais la cause
[3]. Communs deviennent ainsi dans le cercle commencement
et fin comme l’écrivait Héraclite
[4]. L’effet ainsi alimente la cause qui nourrit l’effet
en retour qui alimente la cause, etc. C’est là une dynamique interactionnelle
(une sorte de chaîne sans fin diraient certains) constatée en tout système
ouvert dès qu’on l’envisage sous l’angle relationnel
[5]. Et toute organisation humaine représente
un système ouvert, c’est-à-dire un système qui se livre à des échanges avec son
environnement. Par rétroactions ou feedbacks, des informations circulent et
régulent l’adaptation de l’un et de l’autre
[6]. Ainsi, nous dit Hall, le rapport qui lie l’homme à
la dimension culturelle se caractérise par un façonnement réciproque
[7] et constitue ce processus de
changement naturel et mutuel que Bateson appela « co-évolution ».
Aussi un système présente schématiquement deux modes principaux
d’existence et de fonctionnement : le maintien ou le changement. Le premier
repose sur des boucles de régulations négatives installant ainsi des
interactions caractérisées par la stabilité (appelée également « homéostasie
»). Le second repose sur des boucles positives et se caractérise par la
croissance ou le déclin
[8]. S’il est cependant important de préciser que la
norme, sur laquelle repose le système, et qui peut être représentée comme une
sorte d’équilibre dynamique, est la résultante de l’émergence du comportement
des individus et de leur co-évolution, il ne l’est pas moins de distinguer les
valeurs biologiques des valeurs spécifiquement humaines. Les premières
concernent en effet le maintien de l’individu et la survivance des espèces,
alors que les secondes concernent toujours un univers symbolique
[9]. La définition la plus simple
d’une valeur étant de la considérer comme un principe idéal auquel les membres
d’une même communauté se réfèrent pour fonder leur jugement ou pour diriger
leur conduite
[10].
La conception cybernétique que nous venons de développer
ci-dessus est usuellement qualifiée « de premier niveau » et met en lumière les
principes homéostatiques (la morphostase) propres aux systèmes ouverts. La
cybernétique « de second niveau » ou « de deuxième ordre » s’est, elle,
davantage penchée sur les mécanismes dont usent ces mêmes systèmes pour évoluer
et créer de nouvelles structures (la morphogenèse).
Pour le sujet qui nous occupe présentement, nous pouvons ainsi
noter avec Wittezaele que lorsqu’un organisme doit s’adapter à son milieu, il
doit maintenir son intégrité en compensant les agressions de son environnement
par un mécanisme de feedbacks continuels. Il arrive cependant que, dans des
circonstances particulièrement difficiles, lorsque l’individu est confronté en
permanence à des conditions qui poussent son organisme près de seuils de
fonctionnement de certaines de ses variables, ce processus correcteur s’avère
insuffisant pour rétablir les conditions optimales de fonctionnement. Pour
survivre, il devra alors, dans la mesure du possible, recourir à des
changements plus fondamentaux, plus profonds, qui concernent cette fois une
constellation de variables et qui nécessitent la modification de la norme de
fonctionnement de l’ensemble du système
[11]. On trouve ce type de modification structurelle, que
Bateson appelle le
calibrage de
l’organisme, dans le phénomène d’acclimatation mais aussi dans celui
d’accoutumance
[12].
Tout système doit donc s’adapter aux modifications de
l’environnement et évoluer sur cette base sous peine de voir sa structure se
désorganiser ou se détruire. Il doit donc s’engager en un « développement
adaptatif régulé » comme le déclarerait de Rosnay
[13] sous peine de mourir, d’une manière ou
d’une autre (c’est là un phénomène connu sous le nom d’entropie en
thermodynamique).
L’organisme adopte ainsi un nouvel équilibre nécessitant la
présence soit d’une substance spécifique (ou jugée comme telle par la
personne
[14]) soit
d’un contexte environnemental déterminé afin d’assurer son bon fonctionnement,
ou à tout le moins un fonctionnement suffisamment satisfaisant (ce qui peut
être entendu ici comme réduisant l’état de manque pour les personnes
toxicomanes).
Notons que l’observateur, dans le cadre de la cybernétique de
second ordre, s’inclut lui-même dans le système observé et doit par-là même
abandonner toute prétention d’objectivité. Car l’observateur est influencé par
la chose observée et réciproquement. C’est là une conception importante pour
tout thérapeute. Le pôle d’intérêt se déplace ainsi vers l’interaction entre
les protagonistes, l’épistémologie singularisant chacun, et le contexte de
leurs échanges. Les transformations inhérentes à ces interactions (amplifiant
l’écart par rapport à la norme pour créer des formes nouvelles) montrent ainsi
un système changeant son organisation soit en acquérant plus de souplesse soit
devenant plus rigide. Car si des feedbacks positifs peuvent amener le système
loin de sa position d’équilibre, celui-ci peut bien entendu éclater, mais il
peut aussi passer par une phase « créative », c’est-à-dire acquérir un autre
type de stabilité, un nouvel ordre, un nouveau calibrage des variables
essentielles permettant alors au système de poursuivre son adaptation
[15]. Toute addiction peut ainsi être
appréhendée comme susceptible de générer un nouveau type de fonctionnement, et
donc d’interactions, pour l’organisme concerné. Et cette forme
d’apprentissage
[16],
comme dirait Bateson, acquis à travers l’adoption d’une nouvelle norme,
favorise l’émergence de conduites dont la logique est déterminée principalement
par un renforcement positif. Car même si une dépendance peut être perçue par
nous sous des traits négatifs, elle répond toujours d’une manière ou d’une
autre à un niveau logique supérieur apportant une certaine satisfaction à
l’individu impliqué
[17], c’est-à-dire à son organisation
fonctionnelle.
Une intervention thérapeutique sur cette base ne peut être
efficace que si elle correspond à ce que le patient croit être recevable, et
répond ainsi à son cadre de référence. L’art de toute thérapie consisterait
alors à conduire le patient à construire une situation à l’intérieur de
laquelle le changement de ses perceptions et réactions n’est pas seulement
souhaitable mais inévitable
[18]. Et l’efficacité d’une stratégie thérapeutique
dépend en grande partie du cadre suggestif dans lequel elle est présentée au
patient; et présentée « correctement » (c’est-à-dire « s’appuyant » sur les
valeurs et l’épistémologie de la personne), elle peut mener à une collaboration
thérapeutique totale et donc à l’acceptation du changement
[19].
L’action thérapeutique consiste à modifier certaines boucles
interactionnelles de manière à ce que le patient puisse retrouver un rapport
plus satisfaisant avec son environnement
[20] et avec lui-même.
Notre lecture des faits s’inspire également et principalement
du postulat systémique selon lequel aucun des facteurs intervenants dans la
mise en place de la toxicomanie n’est considéré comme ayant en lui-même une
valeur causale. Plusieurs facteurs, au contraire, se combinent et interagissent
pour déboucher sur une forme de structure, c’est-à-dire un pattern
comportemental inséré en un contexte de vie. Toute stratégie d’intervention se
devrait donc de cerner, au préalable, quelles sont les régularités des
comportements observés empiriquement avant de modifier éventuellement ceux-ci
tout en se préoccupant du contexte en lequel ils s’inscrivent (et donc de leur
pertinence adaptative). Car c’est du rapport entre un message (ou un
comportement) et son contexte qu’émerge la signification
[21]. Et par « contexte », nous pouvons
entendre tous les événements indiquant à l’organisme à l’intérieur de quel
ensemble de possibilités il doit faire un prochain choix
[22]. Il constitue l’environnement
favorisant la création de sens que la personne accordera au message perçu. Et
cette création se fonde sur l’épistémologie de l’individu comme sur la relation
englobant le contenu du message. Ainsi si l’émetteur du dit message choisit un
type d’informations dans un ensemble de possibilités, le récepteur
l’interprétera lui selon son propre système de référence. Le contexte est donc
une donne relative et subjective, sinon changeante selon la nature et le
contenu des interactions co-construites.
Mais revenons à la loi de l’équifinalité, conjointement
partagée par la systémique comme par la cybernétique, selon laquelle aucun
facteur « en-soi », c’est-à-dire aucun facteur pris de manière objective et
isolée (ce qui constituerait une gageure heuristique
[23]), ne saurait expliquer
l’émergence de conduites toxicomaniaques dans un environnement déterminé. La
dite loi considère qu’un même état final peut être atteint à partir de
conditions initiales différentes (qu’elles soient économiques, sociologiques,
psychologiques, etc.) ou par des chemins différents. Ce postulat, appliqué dans
le champ des relations humaines, dépathologise toute considération attribuant à
l’un ou l’autre facteur, événement et/ou individu la cause du « mal », et
considère à rebours qu’une même « cause » ou qu’une condition initiale
identique peut produire des états finaux différents. Car aucun événement n’a de
valeur intrinsèque, car ce n’est que dans l’ensemble des modes de
communication, lui-même rapporté au contexte de l’interaction, que la
signification peut prendre forme
[24].
Si nous introduisons ici de manière prosaïque la théorie des
types logiques, nous devons considérer qu’il existe une hiérarchisation entre
les éléments et les classes d’éléments. Il réside ainsi une distinction entre
les propriétés des éléments et celles de la classe sans laquelle nous
induirions nombre de confusion de type logique. Ainsi une famille ne peut être
« toxique ». Car parler de « famille toxique » équivaut à attribuer à
l’ensemble familial une propriété d’un ou de plusieurs de ses membres.
Aussi la famille ne peut être appréhendée comme étant
La Cause de la toxicomanie d’une
personne, pas plus qu’elle ne peut être qualifiée de « toxique » lorsque l’un
des siens est toxicomane.
Mais abordons à cet endroit un autre point important selon
nous. La collusion récurrente entre la pensée systémique et l’implication de la
sphère familiale doit être nuancée, ici pensons-nous. Nous considérons en effet
la personne, et non sa famille, comme l’unité d’intervention prioritaire. Car
en fait, et à l’instar de Sardan, nous pouvons considérer l’analyse systémique
soit comme un paradigme, soit comme une métaphore. Et en tant que paradigme,
l’analyse systémique offre deux versions : une première, maximaliste, où la
réalité est un système; une seconde, minimaliste, où tout se passe
comme si la réalité était un
système
[25].
L’approche systémique est donc plus une question de vision du monde et des
problèmes qui lui sont attachés que du nombre de personnes que vous rencontrez
pour mener à bien la thérapie
[26]. La seule pertinence à envisager est la portée
écologique et éthique de vos interventions et des changements générés par elles
pour le patient concerné. Une thérapie systémique n’est donc pas
de facto familiale.
Il peut toutefois être intéressant d’impliquer l’entourage si
celui-ci manifeste une souffrance et un désir de changement en regard de la
toxicomanie de l’un de ses membres. Car nous considérons alors que ce même
entourage fait davantage partie de la solution que du problème. Nous pensons en
effet que la sphère familiale peut favoriser la construction de contextes
propices aux changements souhaités et soutenir ceux-ci. Elle peut s’avérer une
ressource supplémentaire favorisant par exemple la réinsertion sociale de la
personne ou une certaine stabilité dans l’abstinence comme dans la gestion de
son addiction. Nous pensons ici entre autres aux traitements de
substitution.
Outre cela, si nous partageons la présupposition propre à
l’École de Palo Alto que l’on connaît un problème par sa solution
[27], force nous est de
constater que la désintoxication (ou plus simplement un travail consistant à
cerner les problèmes dont souffrent la personne) confirme souvent bien
davantage de problèmes qu’elle n’en résout. La finalité thérapeutique doit
alors viser de nouveaux objectifs, négociés avec la personne, et réorienter sa
dynamique de changements à partir des difficultés mises alors en lumière ou
confirmées dans la sobriété. Et là comme ailleurs l’objectif visé est alors de
modifier l’interaction que le client a avec son environnement. Car notre but
principal n’est point me semble-t-il d’éclairer le client sur la genèse de son
problème mais davantage de porter son attention sur les possibilités
d’abandonner la relation qu’il entretient avec ce dernier et qu’il maintient en
son milieu. Pour ce faire, nous pouvons interroger les visées de l’addiction,
car lorsque la cause d’un comportement paraît obscure (et la toxicomanie dans
sa forme morbide peut l’être), questionner sa finalité peut nous fournir une
réponse valable
[28].
Ainsi émergent alors parfois des problèmes relationnels avec un pair, des
phobies, des troubles alimentaires ou d’identité qui, s’ils ne sont abordés et
résolus, risquent de favoriser une rechute ou un nouvel accès de consommation.
Toute politique de substitution ne doit être ainsi évaluée qu’à l’aune de la
réduction des risques qu’elle permet. Si elle favorise une meilleure gestion,
qualitative et/ou quantitative, de la consommation pour la personne toxicomane,
sa portée est essentiellement sociale et porte sur un souci socio-sanitaire
partagé avec la société au sens large. Et si celle-ci rêve, à travers ses
programmes de substitution, de construire une réalité où l’addiction n’a plus
sa place, il convient de constater que certains suivront probablement ces dits
programmes à vie. Dire cela force à l’humilité nous semble-t-il et par là même
à reconnaître que le problème des uns n’est pas celui des autres. Le générique
est à notre portée, pas le spécifique; et qu’il parfois bon d’adopter des
objectifs minimalistes plutôt que de se désespérer d’atteindre un jour un but
utopiste.
Évolution, adaptation et communication
Cela étant précisé, il apparaît évident que c’est la relation
entre éléments et non pas la nature de ceux-ci qui intéresse le modèle
cybernétique
[29]. Et
cette perspective fut appliquée par Bateson dans le champ de la communication
et ses applications dans le monde vivant.
C’est en effet à ce dernier que revient le mérite d’avoir été
parmi les premiers à introduire l’explication de type cybernétique au champ des
sciences humaines, et plus particulièrement à l’étude de la communication.
Ainsi, con-sidéra-t-il, si l’explication de type causal est, en général,
positive (nous disons, par exemple, que la boule de billard B s’est déplacée
dans telle ou telle direction, parce que la boule de billard A l’a heurtée sous
tel ou tel angle), l’explication de type cybernétique est toujours négative.
C’est-à-dire qu’elle examine d’abord quels sont les événements qui auraient eu
le plus de chances de se produire, pour nous demander ensuite pourquoi un grand
nombre d’entre eux ne s’est pas réalisé; montrant ainsi que l’événement
particulier étudié était l’un des rares à pouvoir se produire
effectivement
[30].
Ainsi si la cybernétique s’occupe du général, et non du particulier, c’est pour
se poser avec plus d’acuité la question de savoir pourquoi les réalités se
réduisent à une si petite portion des possibilités totales
[31].
Cela étant précisé, Bateson étudia sur base des postulats
précités la communication animale et humaine, c’est-à-dire des systèmes qui
sont liés par l’information
[32] et évoluent au gré de leur interaction avec
l’environnement (à travers un changement naturel et mutuel qu’il dénomme pour
rappel « coévolution »). La diversité potentielle des conduites individuelles
est alors perçue comme se restreignant par les apprentissages relationnels, par
les conduites imposées par le jeu des interactions au sein des systèmes dont
l’individu fait partie
[33]. Le cours des événements est ainsi soumis à des
restrictions, à des contraintes réduisant la gamme des possibles. La marge de «
liberté interactionnelle » se fait plus étroite et réduit le panel de conduites
et de comportements envisageables au fur et à mesure de la structuration des
relations (formant ainsi ces redondances, ces habitudes sans lesquelles aucune
vie n’est par ailleurs possible) tout en s’adaptant aux éléments extérieurs,
c’est-à-dire à l’environnement.
Mais cette « évolution » des conduites se réifie et se
rigidifie toutefois avec davantage d’acuité chez les personnes toxicomanes dont
l’essentiel des activités, au cours de leurs parcours, s’articule autour de la
seule quête et de l’absorption de produits réduisant la souffrance du
manque.
Une longue période de consommation concourt ainsi à
l’installation de comportements stéréotypés, diminue les capacités de
l’individu à faire face à des situations nouvelles et restreint son champ
d’actions et/ou d’activités. Et cet « apprentissage » (au sens où toute
adaptation correspond à une acquisition de savoir
[34]) est manifestement le produit d’une
interaction, et corrobore l’hypothèse selon laquelle les problèmes humains
semblent être engendrés, maintenus et changés par des processus
systémiques
[35] et
donc par une dynamique interactionnelle. Sur cette base et à l’instar de
Loonis, nous pouvons ainsi considérer qu’une addiction se développe à partir
d’une boucle de feedback positif (c’est-à-dire, et pour rappel, s’écartant du
mode de fonctionnement habituel de l’organisme, de son état d’équilibre
dynamique pour reprendre une conception plus proche de celle de Bateson)
impliquant une série d’erreurs cognitives qui conduisent un besoin acquis pour
des états émotionnels
[36], et donne naissance à une nouvelle « norme »
d’équilibre conditionnée par la prise régulière du ou des produits psychotropes
(et donc de fait procédant d’un jeu interactionnel).
Il est à cet endroit intéressant de remarquer avec Lorenz que
lorsqu’un dispositif adaptatif s’inverse, la loi d’irréversibilité découverte
par le paléontologue Dollo intervient, ce qui signifie que le retour à
l’adaptation initiale ne peut en aucun cas se faire par les voies qu’a suivies
l’adaptation une première fois
[37].
Un sevrage seul, si l’on tient compte de ce principe évolutif,
ne saurait ainsi suffire à recouvrir les conditions originelles (et notamment
psychologiques) caractérisant l’individu avant sa toxicomanie, c’est-à-dire
avant l’émergence d’une nouvelle dépendance et par là même d’une nouvelle norme
fonctionnelle. Ce constat a amené Bateson à postuler que s’acharner à combattre
une dépendance de façon mécaniste est inutile, car l’on ne fait alors
qu’accentuer la division entre l’esprit et le corps et tenter de créer un
conflit entre eux
[38],
car l’un n’est rien sans l’autre. Mais ne nous attardons pas sur cette vision
moniste qui nous entraînerait vers des rivages bien trop éloignés par rapport
au sujet qui présentement nous occupe.
Appuyant sa réflexion sur la métaphore informationnelle et non
plus sur l’autel de l’énergie
[39] chère à nombre d’écoles de psychologie, et fort des
prémisses explicitées ci-dessus, Bateson appréhenda ainsi tous symptômes non
plus sous l’angle d’une pathologie d’ordre individuel (ou intra-individuel)
mais bien plutôt comme un trouble relationnel, une adaptation particulière à un
contexte déterminé. Toute notion « psychopathologique » mue alors pour prendre
de nouveaux contours et se définir en termes de perturbations de la
communication
[40],
c’est-à-dire de perturbations internes et/ou externes à l’organisme et à
l’individu au niveau des échanges d’informations. Dit encore autrement, il
s’agirait là d’une altération des conduites par lesquelles les personnes
s’influencent l’une l’autre, ou par lesquelles elles s’influencent elles-mêmes.
Cette position est à l’opposé, nous le sentons confusément, de la conception
structuraliste classique (représentée par la mouvance nosographique) suggérant
la formalisation d’une norme dont on oublie trop souvent de préciser qu’elle
procède d’une construction sociale dont les formes varient selon les lieux et
les temps, et parfois même des intérêts du moment
[41]. Et la toxicomanie ne fait pas
exception à cette règle.
Tenir ainsi pour malade, ou même criminel, celui qui s’adonne à
la consommation de produits illicites, et ce quels qu’ils soient, c’est faire
un raccourci épistémologique pour le moins étonnant. C’est qu’il est surprenant
en effet de constater que certains imposent encore à leur monde la prémisse que
« juste » ou « faux », « bon » ou « mauvais » sont des attributs attachés aux
éléments qui le composent plutôt qu’aux relations existantes entre ces
éléments
[42].
Chaque individu s’adapte selon nous à sa manière à son
environnement à travers la pathologie, la déviance, le conformisme social, et
bien d’autres formes encore. La question est alors de savoir quel processus
social, et non pas quelles réponses individuelles, « produit » de la
toxicomanie. C’est qu’il est bien différent de traiter le cancer que de soigner
un cancéreux si l’on peut user à cet endroit, et pour des raisons didactiques,
d’une métaphore empruntée à un autre champ. En effet, le premier cas de figure
exige recherche et expérimentation quand le second consiste à atténuer la
souffrance d’une personne. Les procédures mises en place sont distinctes et
procèdent d’une visée qui ne l’est pas moins.
Gardons-nous donc de fournir une réponse individuelle à un
phénomène social. C’est-à-dire d’expliquer par un quelconque trouble
psychologique, et donc intra-individuel, l’apparition de conduites addictives
comme beaucoup trop l’ont fait. C’est là une confusion logique pour le moins
dangereuse et réductrice dont le corollaire consiste à confondre les éléments
de la classe (les personnes toxicomanes) avec la classe elle-même (la
toxicomanie), et par là même les mesures à y appliquer. Nous l’avons vu, c’est
bien plutôt l’agencement de plusieurs facteurs qui favorisent l’émergence de
certaines conduites que l’existence d’un élément isolable et isolé.
Chaque individu, disions-nous plus haut, s’adapte à sa manière
à son environnement. Il est donc utopique d’attendre de chacun qu’il aspire à
vivre selon les principes de la classe dominante et que le recours à des
comportements marginaux n’est qu’une erreur passagère que tout le monde, au fin
fond de lui-même, souhaite corriger
[43]. Et pourtant, nos sociétés ne cessent benoîtement de
fonctionner sur ces vieux réflexes pour s’en tenir encore à ce « Triangle d’or
» formalisé par Ehrenberg et dont les piliers sont l’abstinence, l’éradication
et le traitement
[44].
Or pour qu’il y ait changement, il faut, pour reprendre
Bateson, que le « nouveau » satisfasse à une double exigence : l’exigence de
cohérence interne à l’organisme, à la personne, et l’exigence externe du
milieu
[45]. Croire
ainsi que « modifier » la personne suffit (si tant est que l’on adhère à cette
conception réductrice du changement), c’est là oublier le contexte global en
lequel ses conduites se sont inscrites (et donc leurs logiques adaptatives),
d’où l’oubli récurrent de créer et de construire un environnement favorable à
d’autres types de comportements. Il est d’ailleurs intéressant de souligner
avec Stengers et Ralet que l’efficacité des méthodes mises en place aux
Pays-Bas a été accrue à partir du moment où la personne toxicomane a été
considérée comme étant un citoyen comme les autres
[46]. Au regard de l’éthique démocratique,
il s’agissait simplement de poser que les toxicomanes ne sont pas exclus, de
par leur « état », du statut de membre de la société et à rabaisser à celui
d’enfant à protéger
[47], mais sont capables de penser et d’influer sur la
politique d’aide et de soutien qui leur est logiquement destinée. Car face à
toutes thérapeutiques ou politiques imposées, l’individu garde toujours une
possibilité de « battre le système
[48] » pour reprendre l’expression de Crozier. Car si le
générique est à notre portée, le particulier ne l’est pas (autrement dit, une
partie du système ne peut contrôler le tout). Mieux vaut donc consulter et
impliquer les personnes concernées en toutes actions les touchant d’une manière
ou d’une autre. C’est là un principe éthique évident pour toute démarche se
prévalant d’une ébauche adaptée aux besoins des différents protagonistes
engagés.
Représentations et co-constructions d’une réalité
La représentation qu’exsudent ainsi les professionnels à
travers leurs pratiques (au sujet des toxicomanes comme de toute autre
problématique d’ailleurs) est déjà un préalable important à la dite
co-construction d’un contexte favorable. Car la manière dont les acteurs
forgent leurs connaissances contribue à construire les réalités sociales sur
base desquelles ils fondent également leur action
[49]. C’est là un phénomène, décrit avec
précision par Watzlawick, et proche des prédications se vérifiant elles-mêmes.
Et nous pouvons constater que le déficit de confiance des usagers à l’égard des
dispositifs institutionnels et de leurs représentants ne cesse de s’accroître
tout en s’appuyant sur des représentations sociales négatives des drogues
véhiculées et relayées encore et toujours par le corps social lui-même. Cet
état de fait laisse entrevoir la nécessité de déconstruire ces représentations,
et ce notamment dans le cadre des sessions de formation ou d’information des
adultes et du grand public
[50].
Il est intéressant à cet endroit de remarquer pour étayer cette
vision des choses que certains sujets peuvent devenir dépendants d’un
placebo
[51], comme on
le devient des opiacés, et éprouver lors de leur suppression des malaises
évoquant un syndrome de sevrage
[52]. Mais toutefois, la sensibilité aux placebos ne
correspond pas à un type particulier de personnalité et un même individu peut
réagir différemment suivant les circonstances. Il apparaît ainsi clairement que
l’effet placebo (et donc que toute intervention) dépend essentiellement de la
qualité de la relation entre celui qui l’administre et la personne impliquée.
Le soulagement que procure un remède est donc fonction du talent que possède
l’intervenant à établir une communication, du réconfort qu’il apporte et de sa
capacité à persuader de la valeur de sa prescription
[53] (et/ou de ses
interventions). L’efficacité des placebos, nous dit Bateson, prouve que la vie
humaine, la guérison et la souffrance humaine appartiennent au monde du
processus mental, monde où les différences, les idées, les informations, les
absences même peuvent être des causes
[54].
Il est en effet évident que la foi, l’opinion, la croyance de
tout intervenant au sujet de son client influe sur le pronostic d’évolution de
ce dernier
[55]. Cette
influence a déjà été mise en exergue de façon récurrente au travers de
nombreuses études et travaux, et plus particulièrement ceux de Rosenthal
[56]. C’est que les gens font
plus souvent ce que l’on attend d’eux que le contraire
[57]. Les événements ainsi, pour reprendre
le propos de Bertallanffy, semblent impliquer plus que de simples décisions ou
actions individuelles; ils sont déterminés par des systèmes socioculturels,
qu’on appelle préjugés, idéologies, groupes de pressions, tendances, sociales,
croissance…
[58]
procédant des convictions collectives et/ou individuelles s’autovalidant par ce
qu’elles produisent
[59]. Car l’homme vit en fonction de propositions dont la
validité dépend de sa croyance en ces propositions
[60]. Le cercle réflexif se referme, et si
les faits ne correspondent pas à la théorie alors tant pis pour les faits comme
l’écrivit Hegel.
Bon nombre de personnes partagent cependant encore cette
prémisse épistémologique selon laquelle toute théorie procède des faits. Et ce
alors qu’il est évident que nous projetons dans la nature nos propres
abstractions, les plus récentes et les plus élevées, fermant ainsi la boucle de
la circularité inhérente à la connaissance humaine sans laquelle notre
compréhension de la nature est impossible
[61]. La plupart de nos interprétations spécifiques des
faits, ajouterait Popper, sont donc circulaires, au sens où elles doivent
s’accorder avec l’interprétation utilisée lors de la sélection initiale des
faits
[62].
Reste toxicomane, celui qui l’est encore à nos yeux. C’est là
un truisme qu’il est parfois bon de rappeler.
Il est cependant autre chose que d’adopter la vision du monde
du client
[63]. Car ce
dernier a quelque fois tout intérêt à comprendre sa conduite en terme de
maladie et de perte de contrôle afin d’échapper tant à la désapprobation
sociale qu’à la dissonance cognitive qu’induit l’adoption d’un comportement
autodestructeur
[64].
C’est qu’à l’instar de Nietzsche, nous pourrions considérer que ramener quelque
chose d’inconnu à quelque chose de connu allège, tranquillise et satisfait
l’esprit… Une explication quelconque est préférable à un manque
d’explication
[65].
Prémisses et logiques sociales des prises en charge
Mais si les prémisses sur lesquelles la société s’appuie
déterminent et légitiment ses actions, elles expliquent par ailleurs grandement
une vision isomorphique entre l’alcoolisme d’hier et la toxicomanie
d’aujourd’hui. C’est que les postulats comme la logique de nos raisonnements
restent inchangés et, à l’instar de cette remarque de Casanova, concourent à
toujours faire porter à l’esclave le nom de son maître
[66] (le toxicomane est lié ainsi
inexorablement à sa toxicomanie). Ainsi précisait Bateson, on pense communément
que c’est dans la vie sobre de l’alcoolique qu’il faut rechercher les causes
(ou les raisons) de sa dipsomanie. Pendant leurs phases de sobriété, les
alcooliques sont généralement qualifiés d’« immatures », « fixés sur la mère »,
« oraux », « homosexuels », « passifs – agressifs », « angoissés par le succès
», « hypersensibles », « fiers », « affables » ou tout simplement de « faibles
»
[67]. Ces attributs
ne sont pas sans rappeler ceux que l’on accole encore maintenant aux personnes
toxicomanes.
Mais poursuivons avec Bateson sa lecture des faits tout en
l’adaptant à notre sujet. Ainsi considéra celui-ci, si c’est bien la vie sobre
et abstinente qui pousse le toxicomane à consommer et l’amène au seuil de
l’intoxication, il ne faudra pas s’étonner de ce que des procédés visant à
consolider son style personnel de sobriété réduisent ou « contrôlent » sa
toxicomanie. Par ailleurs, si c’est son style de sobriété qui le pousse à
consommer, ce sera celui-ci qui devra contenir une erreur, voire une
pathologie; l’intoxication, elle, ne fait qu’apporter une correction
(subjective) de cette erreur. Autrement dit, par rapport à sa sobriété qui est
en quelque sorte « mauvaise », on peut dire que l’intoxication est « bonne ».
On peut également suggérer que le toxicomane en état d’abstinence est en
quelque sorte plus sain d’esprit que ceux qui l’entourent et que cette
situation lui est intolérable. Nous pouvons également considérer que nombre de
toxicomanes faisant appel à la drogue y recourent comme à un anesthésiant, qui
les soulage de leurs soucis, de leurs ressentiments ou de leurs souffrances
physiques (autrement dit et d’une manière ou d’une autre de leur relation au
monde). Nous pourrions ainsi dire, pour paraphraser Watzlawick, que ces sujets
souffrent en partie de leur image du monde, c’est-à-dire d’une contradiction
non résolue entre le monde tel qu’il apparaît et le monde tel qu’il devrait
être, d’après l’image qu’ils s’en sont faite
[68].
Le but principal ainsi de toute thérapeutique, disions-nous
plus haut, ne doit point être d’éclairer le client sur la genèse de son
problème mais davantage de porter son attention sur les possibilités
d’abandonner la relation qu’il entretient avec ce dernier et qu’il maintient en
son milieu.
Une intervention thérapeutique n’est donc possible que dans la
mesure où les personnes engagées le sont de leur propre et plein gré. En cas
contraire, et pour échapper à toute forme de punition (et ce même si elle est
qualifiée sous une appellation curative), la personne saura, la prochaine fois
qu’elle voudra commettre un délit ou produire quelques comportements marginaux,
qu’elle doit mieux réfléchir à la manière de s’y prendre pour éviter les
conséquences négatives de ses actes.
Peut-être faut-il éviter aussi d’user à tous crins de cette
notion retorse qu’est la volition. Car pour nombre d’entre nous, ce que la
volonté a pu faire elle peut aussi le défaire. Or rien n’est moins sûr. Et ce
bien que la volonté constitue un préalable important à tout processus de
changement.
Mais il est intéressant également de souligner la caducité du
raisonnement si l’on s’appuie sur les postulats systémiques précédemment cités.
« Je peux me contrôler » pourrait se traduire par « je peux, par ma volonté
consciente, contrôler l’ensemble de ma personnalité ». Et chaque rechute, sur
cette logique réflexive, engendre alors un sentiment d’impuissance conjugué à
un sentiment de honte. Or, en dehors de toute vision dichotomique et des lois
systémiques qui lui sont attachées, une partie ne peut contrôler le tout. En
d’autres mots, ma volonté ne saurait influer sur l’ensemble de ma personne en
tant qu’entité monadique. En réalité, il n’y a pas de « je » qui contrôle, mais
seulement une « volonté » qui lutte. Le contrôle est en fait une
illusion
[69].
S’il est ainsi vrai que tout comportement humain intentionnel
dépend largement des conceptions ou prémisses de ses auteurs, car elles
gouvernent son interprétation des situations, des événements et des
relations
[70], il est
temps de se démarquer de nos vieux réflexes épistémiques, teintés de dualisme,
et de construire enfin une vision accessible au changement.
Et de nous rappeler à l’instar de ce maître zen qu’un aveugle
prit un jour la jambe d’un éléphant entre ses bras et en déduisit qu’il avait
affaire à un arbre tiède. Du point de vue de l’aveugle ce n’était pas une
erreur, mais ce n’était pas non plus la vérité
[71].
Reçu en octobre 2002
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l’esprit selon Bateson, Chimère, 1996,15,55-73.
[1]
MONTAIGNE DEM.,
Essais – Livre
1, Paris, Flammarion, 1969, p. 91.
[2]
Selon l’axiome désormais célèbre de la logique de la
communication tel qu’il a été formulé par l’École de Palo Alto « on ne peut pas
ne pas communiquer » et qui s’inspire, si l’en croit Winkin, du principe
méthodologique de Birdwhistell selon lequel « Il n’arrive jamais que rien
n’arrive » (voir WINKINY.,
Anthropologie de la
communication. De la théorie au terrain, Bruxelles, De Boeck, 1996,
p. 75). L’individu s’inscrit toujours dans un contexte communicationnel qui lui
est préexistant et perdurera sous d’autres formes sa suite.
[3]
BATESONG.,
La nature et la
pensée, Paris, Seuil, 1984, p. 67.
[4]
HÉRACLITE,
Fragments,
Saint Clément, Fata Morgana, 1991, p.65.
[5]
Ce « phénomène » est dénommé « boucle interactionnelle » et
peut donner l’impression d’un cercle vicieux dès que l’on aborde les problèmes
humains.
[6]
À l’instar de Le Moigne, nous pouvons considérer l’adaptation
comme étant un processus endogène par lequel une organisation modifie
délibérément son comportement à chaque instant par régulation synchronique, et
sa morphologie (transformation) par morphogenèse diachronique, afin d’établir
une correspondance entre son comportement projeté et son comportement effectif
(Voir LE MOIGNE J-L
., La modélisation des
systèmes complexes, Paris, Dunod, 1990, p. 114).
[7]
HALL E.T.,
La dimension
cachée, Paris, Seuil, 1971, p. 17.
[8]
ROSNAY DEJ.,
Le macroscope. Vers
une vision globale, Paris, Seuil, 1975, p. 125.
[9]
VON BERTALANFFY L.,
Théorie
générale des systèmes, Paris, Dunod, 1973, p. 221.
[10]
Lire à ce sujet BOILY C.,
Guide
pratique d’analyse systémique, Montréal, Éd. Gaëtan Morin, 2000, p.
48.
[11]
Selon la terminologie propre à Bateson « l’Apprentissage I »
désigne la révision du choix dans un cadre d’un ensemble inchangé de
possibilités. L’Apprentissage II se rapporte à la révision de l’ensemble à
l’intérieur duquel le choix est fait. (Voir Bateson,
Les catégories de l’apprentissage et de la
communication, in
Vers une écologie de
l’esprit – Tome 1, Seuil, Paris, 299-331). L’École de Palo Alto a
repris cette vision du monde en l’appliquant au champ de la psychothérapie et
pour donner de la notion de changement deux conceptions (de type 1 et de type
2). De manière générale, on parlera de changement de type 1 lorsque les règles
relationnels restent les mêmes, alors que le changement de type 2 désigne une
modification d’une ou des règles relationnelles régissant le système (Lire
WITTEZAELEJ-J., GARCIAT.,
À l’école de Palo
Alto, Paris, Seuil, 1992, p. 269).
[12]
WITTEZAELEJ.-J.,
L’écologie de
l’esprit selon Bateson, Chimère, 1996,15,55-73.
[13]
Lire à ce sujet ROSNAY DEJ.,
L’homme symbiotique, Paris, Seuil,
1995.
[14]
Pensons dans ce cas de figure au phénomène « placebo ».
[15]
WITTEZAELE J.-J., GARCIA T.,
À
l’école de Palo Alto, Paris, Seuil, 1992, p. 318-319.
[16]
Puisque aucune connaissance n’est en effet due aux seules
perceptions, car celles-ci sont toujours dirigées et encadrées par des schèmes
d’actions. La connaissance procède donc de l’action, et toute action qui se
répète ou se généralise par application à de nouveaux objets, engendre par cela
même un « schème », c’est-à-dire une sorte de concept praxique » (PIAGETJ., La
psychogenèse des connaissances et sa signification épistémologique. In :
Théories du langage. Théories de
l’apprentissage, Paris, Seuil, 1979,51-64).
[17]
Pour illustrer cette conception, reprenons une expérience
relatée par Bateson concernant le conditionnement des rats et son implication
dans la structuration de l’apprentissage en niveaux logiques. Les rats ont une
tendance naturelle à explorer leur environnement. Et des expérimentateurs
avaient imaginé de mettre au point une procédure expérimentale destinée à
amener une extinction de cette conduite d’exploration. Différentes boîtes
étaient disséminées sur le parcours du rat et, à chaque fois, que l’animal
avançait le museau vers les boîtes, il recevait une décharge électrique. Mais
contrairement aux attentes des expérimentateurs, ces renforcements négatifs ne
diminuaient en rien la tendance du rat à explorer son environnement. Pour
Bateson, ceci n’a rien de surprenant; en effet la tendance à l’exploration est
une conduite d’un niveau logique supérieur à l’approche des différentes boîtes.
Même si son approche des boîtes lui procure un effet désagréable, ce
renforcement négatif du comportement précis en question se transforme en
renforcement positif si l’on se place au niveau supérieur (lire WITTEZAELE
J.-J., GARCIAT.,
À l’école de Palo
Alto,
op. cit., p.119).
[18]
NARDONEG., Des Modèles généraux aux protocoles spécifiques de
traitement. In :
Stratégie de la thérapie
brève, Paris, Seuil, 2000,243-261.
[19]
NARDONEG., WATZLAWICK P.,
L’art
du changement, Bordeaux, L’Esprit du Temps, 1993, p. 90.
[20]
WITTEZAELEJ.-J., Cybernétique et psychothérapie, Cybernétique,
1994,37 (3-4), 393-406.
[21]
WITTEZAELEJ.-J.,
Question de
contexte, Intuitions, 1993,21,22-24.
[22]
Et tout contexte, selon Bateson, a lui-même un méta-contexte
(
ad infinitum), dans la mesure où
chaque événement véhicule de l’information sur son contexte (BATESONG.,
Une unité sacrée, Paris, Seuil, 1996,
p. 206).
[23]
Cet aspect se révèle davantage encore dans ce que Duterme
dénomme « le monde des relations ». En effet, nous déclare ce dernier, « le
monde des relations ne peut se concevoir de la même manière que le monde des
choses, de l’énergie et de la matière. Dans ce monde des relations,
l’information n’existe pas en dehors de ceux qui la perçoivent ou la manipulent
» (DUTERME C.,
La communication interne en
entreprise. L’approche de Palo Alto et l’analyse des organisations,
Bruxelles, De Boeck, 2002, p. 35). C’est là une vision que l’on peut également
découvrir chez Berkeley au travers de ses principes de la connaissance humaine
(BERKELEY,
Principes de la connaissance
humaine, Paris, Flammarion, 1991) comme chez d’autres
constructivistes plus contemporains.
[24]
WINKIN Y., Le télégraphe et l’orchestre. In :
La nouvelle communication, BATESONG.,
BIRDWHISTELLR.,
et al., Paris, Seuil,
1981,13-26.
[25]
SARDAN DE J.-P.O.,
Anthropologie
et développement, Paris, Éd. Karthala, 1995, p. 35.
[26]
SERON C., WITTEZAELE J.-J.,
Aide
ou contrôle, Bruxelles, De Boeck, 1991, p. 124.
[27]
Voir NARDONEG., WATZLAWICKP.,
L’art du changement, Bordeaux, L’Esprit du
Temps, 1993.
[28]
WATZLAWICKP., BEAVINJ.H., JACKSOND.D.,
Une logique de la communication,
Paris, 1972, p. 41.
[29]
« L’un des aspects les plus dignes d’intérêts se révèle à nous
quand on considère le monde comme composé de modèles (de patterns). Un modèle
est essentiellement un arrangement. Il est caractérisé moins par la nature
intrinsèque de ses éléments que par l’ordre de ceux-ci (WIERNERN.,
Cybernétique et Société, Paris, Éd.
des Deux-Rives, 1952, p. 15).
[30]
BATESONG.,
Vers une écologie de
l’esprit – Tome 2, Paris, Seuil, 1980, p. 155.
[31]
ASHBYW.R.,
Introduction à la
cybernétique, Paris, Dunod, 1958, p. 157.
[32]
Avec Caillé, nous pourrions considérer que ce qui devient
information dépend de la vision du monde de l’observateur, de l’épistémologie à
laquelle il se réfère (Lire CAILLÉP.,
Familles et
thérapeutes, Paris, E.S.F., 1985, p. 16.).
[33]
WITTEZAELE J.-J., Cybernétique et psychothérapie, Cybernetica,
1994,37,393-406.
[34]
LORENZ K.,
L’homme dans le fleuve
du vivant, Paris, Flammarion, 1981, p. 33.
[35]
WIDLDER-MOTTC.,
Rigor and
Imagination, in Rigor and Imagination : Essays from the Legacy of Grégory
Bateson, Edited by Wilder-MottC., WeaklandJ.H., New York, Praeger
Publishers, 1981,5-42.
[36]
LOONIS E., Lain Brown : un modèle de gestion hédonique des
addictions,
Psychotropes, 1999,5 (3),
59-73.
[37]
LORENZ K.,
Ibidem, p.
86.
[38]
BATESONG., BATESON M.C., Métalogue : dépendance. In :
La peur des anges, Paris, Seuil, 1989,
p. 177.
[39]
À ce titre, Rosnay déclare que « Dans les organismes vivants,
l’utilisation de l’énergie est contrôlée par l’information » (ROSNAY DEJ.,
L’homme symbiotique, Paris, Seuil,
1995, p. 209.).
[40]
RUESCH J.,
Communication et
maladie mentale, in
Communication et
société, Bateson G., Ruesch J., Paris, Seuil, 1988,67-111.
[41]
Lire la position de Broch-Jacobsen sur la dépression dans son
ouvrage
Folies à plusieurs, De l’hystérie à la
dépression, Paris, Seuil – Les empêcheurs de penser en rond, 2002,
p. 19.
[42]
BATESONG., BATESONM.C.,
La peur
des anges, Paris, Seuil, 1989, p. 72.
[43]
WITTEZAELEJ.-J.,
La sanction :
une approche relationnelle de la récompense et de la punition,
Document de travail, Liège, IGB, 1999, p. 8.
[44]
Lire EHRENBERGA.,
L’individu
incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
[45]
BATESON G.,
La nature et la
pensée, Paris, Seuil, 1984, p. 150.
[46]
STENGERS I., RALET O.,
Le défi
hollandais, Pars, Éd. Synthelabo, 1991.
[47]
STENGERS –
Ibidem, p.
82.
[48]
CROZIER M., FRIEDBERG E.,
L’acteur et le système, Paris, Seuil, 1977, p.
42.
[49]
BROUWERS I., CORNET A.,
et
al.,
Management humain et contexte de
changement, Bruxelles, De Boeck, 1997, p. 32.
[50]
PANUNZI-ROGER N.,
La place des
usagers de drogue et des professionnels de terrain dans la construction sociale
des drogues, Psychotropes, 2001,7 (3-4), 49-72.
[51]
Nous invitons le lecteur à se pencher sur les divers éléments
de réflexions formulées par SHAPIRO A.K., SHAPIRO E. dans leur ouvrage fort
documenté
The Powerful Placebo. From Ancient
Priets to Moder Physician, Baltimore, The Johns Hopkins University
Press, 1997.
[52]
COERS C.,
Médecins ou magiciens
?, Paris, Arthaud, 1985, p. 120.
[53]
Ibidem, p.
120.
[54]
BATESON M.C.,
Métalogue :
pourquoi les placebos, in
La peur des
Anges, de BATESONG., BATESONM.C., Paris, Seuil, 1989, p.
93.
[55]
Il est par exemple intéressant de remarquer avec Borch-Jacobsen
en matière d’histoire de la psychiatrie que « loin de subir les catégories
psychiatriques qui leurs sont imposées, (les malades) s’y conforment au
contraire très activement » (Lire BORCH-JACOBSEN M.,
Folies à plusieurs. De l’hystérie à la
dépression, Paris, Seuil – Les empêcheurs de penser en rond, 2002,
p. 19).
[56]
Cette donne interactionnelle est dénommée également « effet
Pygmalion ».
[57]
ROSENTHAL R.A.,
Pygmalion à
l’école, Tournai, Casterman, 1971, p.17.
[58]
BERTALANFFY VON L.,
Théorie
générale des systèmes, Paris, Dunod, 1973, p. 6.
[59]
Ainsi, nous dit Bateson, « comme on le sait dans le domaine de
l’interaction humaine, les croyances individuelles deviennent autovalidantes, à
la fois directement, par « suggestion », le croyant ayant tendance à voir,
entendre ou même goûter ce qu’il croit; et indirectement, en façonnant les
actes des croyants de sorte qu’ils outrepassent ce qu’ils croient vrai (qu’ils
l’espèrent ou le craignent)» (Voir BATESONG.,
La
peur des anges, Paris, Seuil, 1989, p. 191).
[60]
BATESON G., Communications et conventions. In :
Communication et Société, BATESONG.,
RUESCH J., Paris, Seuil, 1988,241-257.
[61]
KORZYBSKIA.,
Le rôle du langage
dans les processus perceptuels, in
La
carte n’est pas territoire, Paris, Éd. de l’Éclat,
2001,17-100.
[62]
POPPERK., Le sens et l’écriture de l’histoire. In :
Toute vie est résolution de problèmes,
Paris, Actes Sud, 1998,37-73.
[63]
Ce que Carroll appellerait « l’univers du discours » (voir
CARROLL L.,
Logique sans peine, Paris,
Hermann, 1966).
[64]
BRIEFER J-F., Intégration sociale et psychopathologie chez les
usagers de drogues,
Psychotropes,
2002,8 (1), 23-41.
[65]
NIETZSCHE F., Le crépuscule des idoles. In :
Œuvres, Paris, Flammarion, 1999, p.
1059.
[66]
CASANOVA DE SEINGALT J.,
Histoire
de ma vie, Paris, Gallimard, 1986, p. 45.
[67]
BATESONG.,
La cybernétique du «
soi » : une théorie de l’alcoolisme, in
Vers une écologie de l’esprit, Tome 1,
Paris, Seuil, 1977,263-297.
[68]
WATZLAWICK P.,
Le langage du
changement, Paris, Seuil, 1980, p. 47.
[69]
SERVAIS V., Une logique de l’anorexie mentale,
Revue Internationale de Systémique,
1993, 7 (4), 385-418.
[70]
FISCHR., WEAKLANDJ.H., Segal L.,
Tactiques du changement, Paris, Seuil, 1986,
p.25.
[71]
Voir DESHIMARUT.,
Dialogues avec
un maître zen, Paris, Albin Michel, 1984, p.149.