2003
Psychotropes
Éditorial
Nadia Panunzi-Roger
Attachée de recherche, Psychologue, Enseignante
Comme chacun le sait, en France, la loi du 31décembre 1970 accorde au toxicomane le double statut de malade et de délinquant. Consommer des substances psychotropes interdites constitue un délit (infraction à la législation sur les
stupéfiants) passible d’une peine d’emprisonnement.
La très forte réprobation sociale à l’égard des toxicomanes au début des
années 1970 était liée pour partie à ce statut de délinquant que leur confère la
loi. De manière à les encourager à se faire soigner sans crainte d’être répertoriés comme usagers de drogues, cette même loi a établi un mode dérogatoire
de prise en charge anonyme et gratuite des dépenses d’hospitalisation et de
soins correspondant au traitement de la toxicomanie. Anonymat et gratuité sont
donc les deux principes majeurs dans l’organisation des soins relatifs au traitement d’une toxicomanie aux produits illicites.
Sur cette base législative s’est peu à peu constitué un dispositif spécialisé
en toxicomanie, marqué par la prépondérance du secteur associatif dont le développement a eu pour contrepartie de ne pas inciter le système sanitaire et
social à s’engager dans cette lutte contre la toxicomanie. Les premières initiatives sont venues de bénévoles et de professionnels en marge du système de
soins.
Le dispositif de lutte contre la toxicomanie s’est ainsi, et peut-être essentiellement, construit en marge du dispositif de droit commun qui ne souhaitait
pas prendre en charge ce type de patients. À l’époque, le secteur sanitaire traditionnel se montrait particulièrement réticent à accueillir, même en dehors de
l’injonction thérapeutique, des usagers de drogues perçus comme des perturbateurs difficiles à contrôler et qui ne sont décidément pas des malades comme
les autres. C’est donc aussi d’une mise à l’écart des toxicomanes qu’émane la
création du réseau spécialisé en toxicomanie, avec l’ouverture, en 1971, du
centre Marmottan par l’équipe du docteur Olievenstein. Enfin, c’est aussi en
réaction contre le système psychiatrique de l’époque que se sont constitué les
premiers centres spécialisés dont la variété et la souplesse de fonctionnement
permettaient une adaptation plus aisée aux contraintes locales et une différenciation des traitements, des thérapies qui pouvaient être proposés aux toxicomanes.
Ce contexte aura pour conséquencela partition historique des champs de
l’alcoologie et de la toxicomanie, produisant une distanciation réciproque des
professionnels et des équipes des deux secteurs, qui, il faut bien le reconnaître,
s’est révélée particulièrement dommageable. À constater aujourd’hui la proximité des problématiques liées à l’alcool et aux psychotropes illicites, de toute
évidence, le champ de la toxicomanie aurait pu utilement bénéficier – beaucoup plus tôt – de l’antériorité de la question de l’alcool et de la prise en charge
des malades alcooliques. Néanmoins, une telle coupure était probablement inévitable étant donné les particularités des dispositions législatives régissant alors
le statut et le traitement social des personnes en difficulté avec l’alcool et des
usagers de drogues illicites.
Une telle partition a contribué à façonner des cultures professionnelles de
secteur fortes, structurant une représentation majoritaire : « s’il existe deux
secteurs, c’est bien parce que les alcooliques et les toxicomanes sont différents; on ne peut donc pas les soigner ensemble, on ne peut pas les traiter, les
soigner de la même façon. »
Les orientations du dernier plan triennal (1999-2001) ont permis de réaliser un progrès décisif quant au décloisonnement des questions de l’alcool et
des psychotropes illicites par une unification du champ de la dépendance, en
s’appuyant sur des constats parmi lesquels figurent : l’évolution des modes de
consommation de produits psychotropes; le développement des comportements
de polyconsommation et l’inexistence en matière de drogues et de toxicomanies de cultures communes aux différents acteurs.
De ces constats, le plan triennal définira plusieurs grandes orientations,
parmi lesquelles : l’élargissement du champ d’action de la MILDT à la lutte
contre l’abus des produits licites, alcool, tabac, médicaments psychotropes; et
la création d’une culture commune de référence aux différents acteurs concernant les substances psychotropes.
Consécutivement, ces orientations – prometteuses – se sont traduites par
une transformation de l’approche théorique des phénomènes toxicomaniaques :
en intégrant dans le champ des dépendances toutes les substances psychotropes, licites et illicites, alcool, tabac, médicaments psychotropes; et en élargissant la notion de dépendance par l’intégration de la notion d’usages nocifs
comportant des risques sanitaires et sociaux pour le consommateur.
Pendant trois décennies, un combat conceptuel a été mené (et je crois à
juste titre) qui portait sur les conséquences problématiques en termes de représentations, de la coexistence de deux concepts pour qualifier une même dépendance et une même conduite, la toxicomanie et l’alcoolisme – à ceci près qu’il
ne s’agit pas du même psychotrope –, et qui suggère que l’alcoolisme ne constitue pas une toxicomanie puisque l’alcoolisme est de fait exclu du champ de
la toxicomanie: l’alcool ce n’est pas une drogue (ou plus localement la bière
ce n’est pas de l’alcool). La sémantique vient soutenir, confirmer la
représentationdont les effets sont perceptibles au vu du nombre de personnes
qui s’ignorent alcoolo-dépendantes sur le territoire national.
L’émergence du concept d’addiction, même s’il demande (encore) à être
discuté, suggère implicitement un rapprochement de l’alcool et des substances
illicites, et contribue à faire évoluer favorablement les représentations, y compris en population générale où émergent dorénavant des discours rarissimes il
y a 20 ou 30 ans : «l’alcool c’est comme une drogue», «l’alcool c’est aussi
dangereux que la drogue». Parallèlement, la réflexion collective sur la notion
d’addictologie, réunissant des acteurs de terrain et des responsables institutionnels avait suscité beaucoup d’espoir chez les professionnels de
terrainpuisque la Direction Générale de la Santé et les parties concernées ont
travaillé au cours de l’année 2002 sur un projet de décret orienté vers une
politique globale de lutte contre les addictions.
Mais le concept d’addictologie à peine posé, on apprend subitement (fin
2002) que le projet de décret «fixant les conditions minimales d’organisation
et de fonctionnement des centres de soins, d’accompagnement et de prévention
en addictologie» est abandonné. Ce texte devait fournir, comme le souligne
François Hervé, Président de l’Association Nationale des Intervenants en
Toxicomanie (ANIT), une base de référence commune à tous les acteurs
s’occupant de personnes dépendantes d’une consommation de substances
psychoactives. C’est à nouveau limiter les centres spécialisés de soins aux
toxicomanes à la prise en charge des personnes qui s’adonnent aux stupéfiants :
ce qui, à la fois, ne correspond pas à l’activité réelle de ces centres, et revient à
une logique de prise en charge par produit. Quelle que soit la substance, rappelle
François Hervé, légale ou illégale, c’est à des logiques de comportement qu’il
faut s’intéresser, comme en conviennent dorénavant tous les spécialistes.
Il me semble que l’abandon de ce décret constitue une négation pure et
simple du travail que cliniciens et chercheurs avons produit et produisons depuis une trentaine d’années pour sortir de l’obscurantisme et faire progresser,
au bénéfice de l’ensemble des membres de la société, la connaissance et la
compréhension des phénomènes toxicomaniaques, des personnes et des groupes qui consomment ces substances et améliorer l’offre de soins dans une triple optique : médicale, psychologique et sociale.