2003
Psychotropes
Le processus de sortie de la toxicomanie : l’attrition
David Vavassori
Docteur en Psychopathologie, attaché temporaire à l’enseignement et à la recherche, CERPP, Centre d’Études et de Recherches en Psychopathologie, Maison de la Recherche, Université Toulouse Le Mirail, 5 allée Antonio Machado, 31058 Toulouse CEDEX 01
Sonia Harrati
Docteur en Psychopathologie, attachée temporaire à l’enseignement et à la recherche
Anne-Marie Favard
Chargée de Recherches au CNRS, Docteur en Psychologie, Docteur en Droit
Lorsque nous étudions la littérature relative à la sortie de la
toxicomanie, nous constatons trop souvent la tendance, à concevoir l’arrêt de la toxicomanie et plus généralement de la dépendance, comme principalement caractérisée par l’arrêt de la consommation et la normalisation
des attitudes des sujets. Nous pensons qu’il existe un processus d’attrition
intervenant dans l’arrêt du comportement addictif, qu’il faut appréhender en tant que fonctionnement régi par des modalités internes (psychiques) et externes (environnement), qui sous-tendent l’usure du processus
d’addiction au-delà de l’arrêt de la consommation. Dans cet article nous
tentons de montrer dans quelle mesure l’analyse du processus d’attrition
et des éléments qui le caractérisent permet une analyse plus pertinente
dans la prise en charge du sujet dépendant.Mots-clés :
Addiction, Dépendance, Processus de maturation, Trajectoire, Abstinence.
When study the literature relative to the exit of the drug addict,
too often, we establish, the inclination to conceive the stop of the addiction and more generally of the dependence, like principally, characterized
by the stop of the consummation and normalisation of subjects’behaviours.
We think that it exist a attrition processus intervening into the stop of the
addictif behaviour and it must observe like as asperation governed by the
internal modes (psychics) and external (environement) and wich determine
the wear of addict processus beyond the stop of the consumation. An this
article, we tempt to dermonstrate, the analyse of attrition processus and
the elements which characterize it, let a analyse more judicious in the take
care of the dependant subject.
Depuis plusieurs années les recherches sur les pratiques addictives se succèdent
et permettent aux chercheurs d’avancer dans la compréhension et l’explication
des comportements de consommation de substances psychoactives. Cependant,
l’arrêt, la sortie ou l’abandon d’un comportement addictif est trop souvent évité,
ou peu abordé. Il semble donc nécessaire aujourd’hui d’intégrer dans l’étude
de ces comportements de consommation marqués par la dépendance, l’étude
des démarches d’arrêt dans lesquelles s’engagent certains sujets pour tenter
d’échapper à la dépendance. Si nous nous situons dans une perspective
psychopathologique, nous ne devons pas oublier qu’après l’apparition d’une
pathologie, le retour à l’état initial (avant la pathologie) est improbable. Ainsi,
il faut considérer que si le sujet parvient à un état de stabilité psychologique, il
ne peut retrouver complètement l’état de l’avant pathologie si l’on tient compte
de l’impact psychologique, mais aussi social, familial, de la pathologie. Il en
est de même pour un sujet dépendant à une drogue, un comportement ou une
situation. Dès lors, nous considérons la démarche de diminution et d’abandon
du comportement addictif comme un processus impliquant des facteurs internes
et externes, processus que nous désignons d’attrition, devant être identifié et
analysé.
1–Origine et pertinence du concept d’attrition
Le terme d’attrition (latin :
attritio, frottement) dans la langue française renvoie
à deux acceptions
[1] :
- La première définition renvoie à une acception théologique qui signifie le
regret d’avoir offensé Dieu, causé par un motif humain, tel que la honte
ou la crainte du châtiment.
- La seconde acception est issue de la physique et désigne l’action de deux
corps durs qui se frottent et s’usent.
La seconde définition apparaît plus pertinente pour illustrer les processus
intervenants dans le cheminement d’arrêt de la consommation de substances
psychoactives, puisqu’elle permet de mettre en évidence l’aspect progressif et
lent qui caractérise l’installation du processus de diminution ou d’arrêt de la
consommation.
Notre choix d’utiliser ce terme d’attrition à été également orienté par son
application en sciences sociales, plus précisément en criminologie, renvoyant
au processus de désistement, d’abandon ou d’usure d’un comportement. La
discipline tente de comprendre comment un sujet cesse d’être délinquant et
quels sont les facteurs qui le conduisent au désistement du comportement déviant
(Tremblay, 1999). L’attrition est considérée comme le résultat d’un processus
graduel de maturation et la conséquence d’effets dissuasifs. Ce processus vient
en opposition du comportement de récidive considéré comme résultant d’une
prédisposition individuelle de nature compulsive et comme le résultat induit
par une réaction de défiance.
Le concept d’attrition est aussi repris dans les études psychiatriques sur
les toxicomanies pour désigner les facteurs impliqués dans la continuation ou
l’abandon des traitements de substitution (Pelletier, Pérodeau, 1996). Cependant,
elles ne se centrent pas sur l’arrêt du comportement même de dépendance
toxicomaniaque mais sur l’arrêt de l’entreprise d’un traitement substitutif. Dans
cette perspective, les auteurs s’intéressent plus particulièrement aux problèmes
de décrochage et d’abandon précoce que l’on peut retrouver dans les traitements
de la toxicomanie ou de l’alcoolisme. En ce sens, les travaux criminologiques
centrés sur l’abandon des comportements délinquants semblent plus proches
de notre conception et réflexion, même si globalement l’objet de notre réflexion
porte, comme les autres auteurs, sur l’abandon d’un comportement. En effet,
par rapport à notre questionnement, nous cherchons à savoir comment un sujet
abandonne sa consommation de substances psychoactives et quels sont les
facteurs qui le conduisent au renoncement de son comportement addictif.
L’intérêt du concept d’attrition dans le champ des addictions, réside dans
l’aspect progressif des comportements d’arrêt de consommation que l’on
observe chez les sujets dépendants. Il faut souvent que le sujet soit dans une
situation extrême de précarité ou de problème de santé pour que la tentative
d’arrêt ou de diminution soit effective. Pour le sujet toxicomane il n’est pas
nécessaire d’envisager un arrêt tant que dure la « lune de miel »
[2]. L’aspect
négatif de la consommation prend le pas sur le côté positif de façon graduelle
et nécessite plusieurs étapes.
C’est souvent quand l’addiction atteint son acmé que le sujet prend
conscience de sa dépendance. Ce « déclic » est un moment essentiel car il
correspond à cet endroit du parcours où le sujet prend la décision d’agir. Tout
se passe comme si un instinct de survie conduit le sujet à se sortir –
momentanément – du cycle infernal d’autodestruction dans lequel il s’inscrit
depuis plusieurs années. Mais ce déclic même est porteur d’une angoisse terrible
et mortifère : «si je continue, j’en meurs et si j’arrête, j’en souffre à mourir».
Cet exemple illustre l’enjeu de la sortie de la toxicomanie qui ne se mesure
pas seulement à l’aune de la sortie de la dépendance physique. Nous proposons
alors d’aborder différents modèles théoriques de la sortie de la toxicomanie et
de leur implication dans le soin et la prise en charge et de montrer en quoi ces
modèles sont des apports pertinents dans le cadre de notre réflexion.
2–L’arrêt de la toxicomanie :
Approches théoriques
2-1. Les approches sociologiques
Les théories sociologiques et psychosociales ont un intérêt certain
notamment dans la mise en évidence du « Maturing out », c’est-à-dire de la
« Guérison » par le vieillissement (Biernacki, 1986).
La théorisation de ces processus part du postulat que toutes les personnes
toxicomanes s’arrêtent de consommer avec l’âge, que le temps joue en la faveur
de l’abandon de la consommation.
À travers une investigation auprès de 101 sujets toxicomanes, Biernacki
(1986) dégage une typologie de la sortie de la toxicomanie. Il relève 3 types de
cessation :
-
Cessation sans décision radicale: il s’agit de toxicomanes qui n’ont jamais
investi massivement le monde illégal de la drogue. Les sujets ne
reconnaissent pas leurs toxicomanies. Dans cette catégorie, les sujets ne
sont pas rentrés dans une consommation compulsive, motivée par un désir
identificatoire à un groupe, ce qui leur permet une sortie sans décision
résolutive, à tout moment.
-
Cessation sur décision rationnelle et explicite: Cette catégorie est
caractérisée par le sentiment, chez le sujet, que la consommation devient
trop contraignante et trop coûteuse sur le plan social. Les sujets peuvent
mesurer l’éventail des possibilités et pensent qu’ils ont bien plus à gagner
en arrêtant de consommer (Castel, 1998). Ici, nous sommes face à une
usure de la consommation liée aux contraintes financières, à la disponibilité
du produit, aux enjeux légaux et vitaux.
-
Cessation après avoir « touché le fond » ou suite à une crise existentielle:
- Le sujet toxicomane atteint un moment de son existence où il prend la
décision de changer de vie. Cette crise existentielle s’accompagne d’une
sorte de mortification ou d’une mise à mort symbolique.
Biernacki conclut son analyse en relevant que l’importance de l’immersion
dans l’univers de la drogue ne dépend pas de la durée de la carrière
toxicomaniaque, mais plutôt de la force de l’investissement de cette carrière.
Cette catégorisation sociologique de la sortie de la toxicomanie pointe
certaines spécificités dans les modes de consommation notamment dans la
dépendance. Néanmoins, elle présente aussi des limites dans la seule prise en
compte des opiacés, alors qu’un élargissement aux autres grandes classifications
de produits aurait permis de mettre en évidence des nuances significatives dans
les résultats. De plus, nous n’apprenons rien concernant le contexte de rechute
et de récidive. Ces limites sont estompées dans les recherches plus actuelles
comme celle de Castel (1998).
En s’appuyant sur la définition du sujet comme «un homme ou une femme,
c’est-à-dire un être social qui en tant que tel est doté d’une certaine capacité à
maîtriser sa conduite», Castel (1998) propose une description de facteurs
impliqués dans le processus d’arrêt de l’usage de drogue. Il parle de sorties
«auto-contrôlées», où les sujets s’éloignent de la toxicomanie sans relation
directe avec une institution, et «hétéro-contrôlées» où la sortie de la
toxicomanie passe par la prise en charge institutionnelle.
- Les sorties «auto-contrôlées»: Même si les sujets fréquentent à plusieurs
moments de leur trajectoire des institutions, ils ne réalisent pas leur sortie
dans le cadre d’une institution. Néanmoins, une sortie « auto-contrôlée »
n’est pas synonyme d’une plus grande maîtrise, puisque ce qui les conduit
à ce niveau de consommation et de dépendance, c’est bien le manque de
contrôle dans un cadre socialement acceptable. Dans cette configuration
- « l’auto-contrôle » n’est possible qu’à travers l’existence et la qualité de
supports sociétaux (familial, professionnel, amical, voisinage…).
- Les sorties «hétéro-contrôlées»: Les sujets réalisent la sortie dans le cadre
d’une prise en charge institutionnelle. Ici, le sujet suit les programmes
proposés ou imposés par les institutions. De la même manière que la sortie
- « auto-contrôlée » n’implique pas que le sujet reste seul et isolé, la sortie
- « hétéro-contrôlée » ne signifie pas non plus qu’elle soit liée à l’action de
l’équipe institutionnelle.
À partir des facteurs contextuels mis en cause, cette approche commente
les modes de sorties de la dépendance toxicomaniaque. Dans ces études,
l’analyse du processus de sortie s’appuie principalement sur la capacité et les
moyens utilisés par le sujet pour retourner à un niveau de socialisation
acceptable. L’objectif étant pour le sujet de revenir à un comportement de
consommation socialement réglé.
Cette conception rejoint la critériologie de l’usage de substances
psychoactives proposée par l’Organisation Mondiale de la Santé. Même si les
approches sociologiques n’ont pas pour vocation première de fournir des
modèles explicatifs du fonctionnement individuel, des limites essentielles
résident toutefois dans l’absence d’éléments explicatifs de la sortie de la
toxicomanie.
2-2. Les approches psychosociologiques
Les modèles psychosociologiques, tentent d’exposer les facteurs individuels
intervenant dans l’arrêt de la toxicomanie Brisson (2000), en se basant sur les
travaux français et québécois, décrivent le processus de rétablissement, terme
qui prend sa source dans le champ de la santé mentale. Ce vocable demande
quelques précisions et se différencie de celui de réadaptation. La réadaptation
renvoie à une nouvelle adaptation ou à une réduction des séquelles d’un accident,
d’une opération, afin de se réadapter à une vie normale. L’action est conduite
par un acteur externe qui entraîne et rééduque. Le rétablissement renvoie quant
à lui, à un effort pour retrouver son équilibre. C’est la personne elle-même qui
exerce un rôle déterminant.
Pour Brisson (2000), le processus de rétablissement est à appréhender
comme faisant partie du fonctionnement de réadaptation, et renvoie à un
fonctionnement de transformation et de découverte de soi, de reconstruction à
la suite de problème de santé (Anthony, 1993 ; Deegan, 1988). C’est la reprise
du contrôle sur la maladie et sur sa vie, la « ré-appropriation du pouvoir d’agir».
En effet, le sujet dépendant est bien dans cet état où la dépendance et le produit
prennent le contrôle de sa vie et imposent leur loi.
L’étude de ce processus est certes, intéressante mais n’est possible que par
une démarche rétrospective. À cet effet, des études françaises et québécoises
mettent en évidence des étapes jalonnant ce processus de rétablissement.
En France les travaux de Castel (1992,1994) présentent une modélisation
de la trajectoire temporelle de la toxicomanie en 6 étapes : l’initiation ou
l’expérimentation, l’escalade, le maintien, la période dysfonctionnelle, l’arrêt
et la période d’ancien toxicomane.
L’étude québécoise (Mercier, Corin, Alaric, 1999) réalisée en follow-up à
partir de deux entretiens, dégage quatre étapes dans la sortie de la toxicomanie :
-
La prise de conscience et la décision de l’arrêt. Les sujets se remettent en
question et la consommation prend une place différente. La prise de
conscience peut être liée à des événements de vie, à l’âge ou au contexte
de vie. Ici, même les « faux-départs » font partie du processus.
-
La réduction, le contrôle ou l’arrêt de la consommation par divers moyens :
la demande d’aide et le suivi du traitement, rompre avec le milieu, apprendre
à dire non, se refaire une vie (logement, emploi, réseau social), éviter les
situations à risque.
- Pour cette étape, les auteurs soulignent l’utilisation de stratégie de
dissuasion. Les sujets vont volontairement se mettre dans des situations
critiques représentant des sortes de repoussoir (exemple : avoir des dettes
de drogues entraînant l’impossibilité d’aller voir le revendeur). Encore
une fois, la rechute fait partie du processus et est corrélée à l’ennui, à
l’isolement, aux situations de stress, rendant difficile la stabilisation.
-
La stabilisation : Elle est liée à la fois à la consommation et à la vie
quotidienne du sujet (logement, revenus). La stabilisation est souvent
déterminée par la supervision des réseaux d’aide et de tutelle.
- Ce contexte de stabilisation, représente pour les sujets toxicomanes une
limite dans l’affirmation de l’arrêt. C’est-à-dire que l’accompagnement à
long terme ne permet pas de dire qu’ils s’en sont vraiment sortis.
-
Le maintien à long terme, une fois la stabilisation passée, dès lors que les
sujets retrouvent une « sécurité de base », et qu’ils tentent d’améliorer
leur bien-être psychologique, marquant le désir de passer à autre chose.
- Ici, les sujets privilégient les démarches personnelles afin de faire face au
passé, de crainte qu’il ne les rattrape.
Ces études illustrent le processus de rétablissement en modélisant la sortie
de la toxicomanie et proposent des indicateurs temporels de l’état de
consommation, repères essentiels dans la mise en place de suivi
psychothérapeutique.
Certains éléments communs se dégagent de l’ensemble de ces études tel
que l’épuisement de l’expérience toxicomaniaque (la consommation n’apporte
plus l’intérêt des premières prises), la peur du passé qui hante les sujets après
l’arrêt, le besoin de combler le temps libéré, l’ennui et le vide généré par la
disparition des rituels liés à la consommation (recherche du produit, achat,
préparation) (Brisson 2000). Ces mêmes éléments expliquent en partie la rechute
qui n’est pas seulement la marque d’un fonctionnement externe d’essai et
d’erreur, comme le présentent les approches comportementales.
Cependant, nous regrettons que ces études, ne prennent pas en compte le
mode de consommation (par injection, nasale, buccale…), le contexte de
consommation (festif, urbain…), les différences entre les classifications de
produits (alcool, opiacés, psychostimulants, psychotropes). Même si ces
variables semblent intermédiaires, elles sont essentielles pour saisir les nuances
existantes dans les trajectoires de consommation. De plus, nous nous
interrogeons sur la place, accordée par ces modèles, aux traitements de
substitution et sur les étapes auxquelles ils correspondent et interviennent.
Enfin, nous pensons qu’il est essentiel d’introduire dans l’étude des
processus de sortie de la toxicomanie, l’incidence des facteurs psycho-pathologiques sur la capacité du sujet à stabiliser, à arrêter sa consommation
ou à sortir définitivement de cette spirale addictive.
L’étude québécoise pointe l’importance de la dimension psychologique et
la domination de cette variable dans le maintien de l’arrêt à long terme. Castel
(1992) comme Adler (1992) soulignent l’importance de la « peur du risque »
dans la prise de conscience.
Néanmoins, les tendances actuelles de consommation (OFDT 2001)
montrent que la « prise de risque » est plutôt un facteur de consommation et la
peur du risque de mort chez le sujet consommateur (usager ou dépendant) n’est
pas systématiquement une perspective repoussante. Il y a plusieurs années
maintenant que l’abstinence totale et soudaine n’est plus considérée comme la
seule solution thérapeutique de l’arrêt de la consommation, mais comme la
meilleure solution pour que l’arrêt perdure. Aussi, de nouvelles approches
thérapeutiques sont apparues pour répondre et compléter les contextes de
sevrage.
Ainsi, les approches sociologiques et psychosociologiques présentent des
intérêts en ce sens où, elles fournissent des repères temporels de l’arrêt de la
consommation et de ses conséquences pour le sujet. L’objectif est de tenter de
dégager des niveaux dans la démarche d’arrêt de consommation.
2-3. Approche psychiatrique
Dans les classifications notamment dans le DSM-IV, l’évolution de la
dépendance est décrite comme variable, mais en général chronique, pouvant se
prolonger des années avec des périodes d’exacerbation et de rémission partielle
ou complète (Valleur, Matysiak, 2002). La classification DSM-IV propose de
rendre compte de l’évolution et de la diversité dans le temps des comportements
de dépendance et de leurs rémissions :
-
La rémission précoce complète: pendant au moins un mois, mais moins
de douze mois, aucun critère de dépendance ou d’abus n’a été présent;
-
La rémission précoce partielle: pendant au moins un mois, mais moins de
douze mois, au moins un critère de dépendance ou d’abus a été présent
- (sans que les critères complets de la dépendance aient été présents);
-
La rémission prolongée complète : à aucun moment pendant au moins
douze mois, aucun critère de dépendance ou d’abus n’a été présent;
-
La rémission prolongée partielle: à aucun moment pendant au moins douze
mois, les critères complets de la dépendance n’ont été présents; toutefois
au moins un critère de dépendance ou d’abus a été présent;
-
La rémission sous traitement agoniste de substitution: le sujet reçoit une
médication agoniste sur prescription, et aucun critère de dépendance ou
d’abus n’a été présent pour cette classe de médication pendant au moins le
dernier mois;
-
La rémission en environnement protégé: le sujet se retrouve dans un
environnement où l’accès à l’alcool et aux substances réglementées est
limité, et aucun critère de dépendance ou d’abus n’a été présent pendant
au moins le dernier mois. Des exemples de cet environnement sont les
prisons avec surveillance intensive et interdiction des substances
psychoactives, les communautés thérapeutiques ou les unités fermées dans
les hôpitaux.
-
La rémission complète : toute rechute, correspondant aux critères de
dépendance ou d’abus de substance, doit être considérée comme une
dépendance en rémission partielle.
L’approche psychiatrique présente l’avantage de différencier des niveaux
dans la rémission issue du modèle de la maladie. Cependant, des limites
apparaissent rapidement, puisque la description des différents niveaux de la
rémission, correspond davantage à l’arrêt d’un comportement de consommation
qu’à la rémission de la dépendance en tant que processus psychique. En effet,
la dépendance prise en compte comme une maladie, induit une conception
privilégiant l’origine organique et neurobiologique, et laissant paraître la
possibilité d’une éventuelle « guérison » marquée par l’arrêt de la consommation
de la substance psychoactive. La lecture discontinuiste, de la dépendance et de
sa « guérison », limite la compréhension des processus qui sous-tendent
l’addiction à une substance psychoactive, notamment par le fait que le repère
principal de la guérison soit l’arrêt de la consommation.
2-4. Approche psychopathologique
L’approche psychopathologique nous permet de répondre aux limites relevées
dans les autres modèles. Elle vise à fournir une interprétation psychologique et
une représentation théorique organisée des phénomènes, et ceci quel que soit
le paradigme de référence (cognitif, comportemental, psychanalytique…)
(Pedinielli, Rouan, 2000). Cependant, peu de travaux en psychopathologie
s’intéressent directement à l’étude des processus d’arrêt de la dépendance. Ceci
est probablement induit par l’utilisation de définitions neurobiologiques (circuit
de récompense) de la dépendance ne différenciant pas dépendance physique et
dépendance psychique. Cette dernière est principalement considérée comme
l’expression de la dépendance physique et des processus neurobiologiques
(Raynaud, Parquet et Lagrue, 2000).
Toutefois, l’approche psychopathologique permet d’envisager la
dépendance sous différents angles, de réintroduire la dépendance psychique
comme une entité autonome, et d’élargir ainsi la compréhension du processus
d’attrition.
En effet, nous constatons que les divergences, qui apparaissent dans les
modèles descriptifs et explicatifs de l’arrêt de la dépendance, résident
principalement dans les définitions de la dépendance, qui ont une incidence
directe sur les prises en charge. Pourtant, l’enjeu de la sortie de la toxicomanie
ne se mesure pas totalement à l’aune de la sortie de la dépendance physique.
Nos travaux (Vavassori, 2002) nous conduisent à appréhender la
dépendance pathologique comme un système constitué à la fois par la
dépendance psychique et la dépendance physique et comme autonomes. Reste
à déterminer qui de l’une ou de l’autre est primaire et comment elles interagissent
entre elles. Deux hypothèses se présentent à nous :
- La dépendance physique conditionne la dépendance psychique, faisant du
phénomène biologique le responsable de l’assuétude à une substance
psychoactive. La dépendance psychique ne serait alors que l’interprétation
des effets de cette substance, conditionnant par la suite la recherche du
produit et impliquant des conséquences sociales et sanitaires. Néanmoins,
cette hypothèse ne suffit pas à comprendre l’entrée dans la consommation
et la sortie de la toxicomanie, qui ne dépend pas seulement de l’arrêt de la
consommation.
- De plus, cette conception ne prend pas en compte la diversité
psychopathologique des sujets. Notre travail tend à s’opposer à cette vision
de la dépendance, et met en évidence la présence d’aménagements
psychiques de la dépendance, en référence aux travaux de Jeammet (2001),
antérieurs à la dépendance physique.
- La dépendance psychique est primaire et se voit réactivée ou relayée
secondairement par la dépendance physique, entraînant une réaction en
chaîne de troubles psychologiques. Ces deux fonctionnements sont
autonomes : la dépendance psychique primaire est issue d’une conjonction
de facteurs contribuant à des aménagements de la dépendance. La
dépendance physique intervient seulement à partir de la consommation
de produit.
- L’une et l’autre interagissent, se réactivent mutuellement et entraînent un
fonctionnement cyclique. Notre travail contribue à mettre en évidence et à
illustrer cette hypothèse.
- Chacune de ces dépendances présente ses propres facteurs constitutifs.
- Cependant, nous supposons que la conjonction des facteurs
psychodynamiques, psychologiques, ainsi que le contexte événementiel
et environnemental, peut constituer un lit favorable aux premières
consommations « problématiques » (dont la visée est autre que la recherche
de plaisir). À partir de là, la dépendance physique intervient comme élément
fixateur dans la dépendance pathologique, et induit des impacts aggravants
sur l’état psychologique et sur la santé des sujets. Ainsi, ce fonctionnement
cyclique de la dépendance peut interférer dans le processus d’attrition,
sous différentes formes :
- Le sujet parvient à maintenir une stabilité psychique, qui intervient grâce
à une prise en charge thérapeutique ou un environnement omniprésent et
étayant. L’évolution ou la diminution de la consommation de drogue ou
d’alcool peut s’associer à une aide médicamenteuse, si nécessaire.
- Néanmoins, l’intervention d’événements difficilement gérables sur un plan
émotionnel et affectif, peut entraîner une envie compulsive de consommer
- (le craving) la substance, et ainsi la perte de l’homéostasie psychique
maintenue jusque-là. L’aménagement de la dépendance, prévalant, il
réactive la recherche d’un objet substitutif (substance psychoactive) dont
la finalité est le maintien de l’homéostasie psychique.
- Le sujet peut céder à l’offre par l’environnement de substances
psychoactives. Cette consommation réactive les processus internes
défaillants se traduisant par une succession de sentiments de dévalorisation,
de fatalité, de remise en question des repères externes donnant l’impression
au sujet d’être dans une impasse.
L’ensemble de ces éléments est essentiel dans la compréhension du
processus d’attrition. En effet, cette approche met en évidence l’aspect
processuel et autonome de la dépendance psychique, ainsi que son impact
déterminant aussi bien dans l’apparition et l’aggravation que dans la diminution
et l’arrêt de la consommation. Ainsi, l’arrêt ou la diminution de la prise de
substances psychoactives reste, certes, une première étape mais un travail au
niveau psychodynamique est tout aussi essentiel si nous tenons compte des
aménagements psychiques de la dépendance, antérieurs à la première
consommation. Les traitements de substitution illustrent bien cela, nous y
reviendrons plus loin. Ainsi, si nous envisageons que l’aménagement psychique
de la dépendance, en tant que processus dynamique, régit le comportement de
consommation, nous pouvons alors considérer qu’il perdure pendant la
diminution et l’abandon sous une autre forme.
Pour une meilleure prise en charge, cela souligne l’importance et la
nécessité de la prise en compte des facteurs psychodynamiques,
comportementaux, biographiques et environnementaux. De plus, la prise de
conscience par le sujet de ses difficultés ainsi que son souci de les résoudre,
apparaissent également comme des facteurs essentiels pour la diminution et
l’arrêt de la toxicomanie.
3–Prise en charge thérapeutique
de la dépendance
3–1. Les traitements de substitution
L’étude des problématiques addictives ou de la dépendance aux substances
psychoactives (drogues, alcool), nous amène à poser deux questions : comment
le sujet dépendant peut-il arrêter sa consommation et quels sont les moyens
pour l’accompagner dans cette démarche ?
De nombreuses solutions ont été apportées par les études pharmacologiques
pour répondre aux problèmes de la dépendance physique, notamment par la
mise au point de traitements de substitution, comme la Méthadone, le Subutex®
(Buprénorphine), le LAAM (L-alpha-acétyl-méthadol) présentant un double
principe (Morel et al., 1997):
-
Déplacer la consommation d’un produit d’action rapide et intense (héroïne)
vers un produit d’action moins rapide et moins psychomodificatrice
- (méthadone ou subutex). L’utilisation de cette médication induit un
détachement à la fois physiologique du produit problématique, et social
puisqu’elle soustrait le sujet du cercle infernal de la recherche de l’argent
- (vols), du milieu de la consommation, où le temps ne tourne plus qu’autour
du produit.
-
Déplacer le mode de régulation de la consommation du sujet vers le
prescripteur, ouvrant alors un intervalle où des mesures d’accompagnement
et d’aide sont mises en place. Les lieux de distribution des traitements
substitutifs, ne sont pas seulement là en tant que « boutiques », ils sont
aussi des lieux transitifs visant à rétablir un lien social, une accroche sociale.
- Le principe des traitements de substitution consiste à accepter une
dépendance à une substance psychoactive tout en gardant une qualité de
vie et un sentiment de liberté pour le sujet, suffisants pour qu’il se considère
et soit considéré comme normal (Catteeuw, Sztulman, 1999 ; Valleur,
- Matysiak, 2002).
Même si ce dispositif thérapeutique est essentiel dans le processus
d’attrition, il présente certaines limites. En effet, la compliance au traitement
est souvent difficile à respecter de manière stricte et conduit à des rechutes
entraînant une nouvelle consommation de drogue ou même l’abandon du
traitement (Pelletier et Pérodeau, 1995).
Ce contexte contraint les services de soins distributeurs deMéthadone à
faire des contrôles, à partir d’analyse d’urine pour surveiller cette fréquence de
l’association dangereuse de drogue et du produit substitutif. La mise en place
de tels dispositifs de « veille », marque la difficulté, voir l’impossibilité, pour
l’équipe soignante, de capter et d’interrompre, les processus psychiques
intervenant dans la dépendance. Cette difficulté se retrouve également dans la
tentative d’arrêt du traitement qui reste souvent difficile même si une diminution
progressive, en accord avec le patient, est mise en place. Les sujets que nous
rencontrons dans le cadre de nos recherches et de nos pratiques, évoquent la
présence constante de la peur de l’arrêt et de l’après.
Nous constatons alors, que le traitement de substitution n’est qu’une étape
dans le processus d’attrition, et l’arrêt de ce traitement ne marque en rien la fin
de dépendance psychique. En effet, le traitement de substitution vise à remplacer
la substance psychoactive à laquelle le sujet est assujetti, et à mettre fin à la
dépendance physique. Néanmoins, la dépendance psychique, quant à elle tend
à se déplacer sur de nouveaux objets si elle n’est pas également prise en compte
de manière autonome.
Les traitements de substitution, jouent, certes, un rôle déterminant dans
l’arrêt de la consommation de substances psychoactives. Toutefois, certains
sujets se considèrent comme dépendants à ces médications substitutives,
procurant alors un sentiment d’impuissance. Nous sommes dans ce cas face à
l’abandon d’un objet de dépendance pour un autre, favorisant certes une
réinsertion sociale, une diminution des actes délictueux en lien avec la recherche
du produit (ce qui reste un point important de la substitution), mais ne permettant
pas l’attrition de la dépendance. Ainsi, les aménagements psychiques (Jeammet
et Corcos, 2000) de la dépendance peuvent nous apporter des éléments de
réponses.
Si nous envisageons la présence d’aménagements psychiques de la
dépendance déterminant ou favorisant le choix d’une substance psychoactive
comme réponse substitutive à une souffrance psychique, et que ce
fonctionnement est présent avant une assuétude physique, considérons alors
que ces aménagements subsistent après l’arrêt de la consommation. Nous devons
envisager l’attrition non pas comme le simple arrêt de la consommation, mais
comme un processus incluant d’autres éléments, notamment l’impact
psychodynamique, psychologique, social, somatique, environnemental.
La prise en charge substitutive est donc essentielle dans le dispositif de
soins, mais les limites retenues soutiennent la nécessité de proposer au patient
des soutiens psychologiques et des aides psychothérapiques adaptés aux
défaillances internes (psychodynamique) et externes (environnement). La prise
en charge d’un sujet dépendant, doit être introduite avant tout par l’analyse de
la position du sujet par rapport à sa consommation. Nous ne parlons pas ici
seulement de son rythme de consommation ou de la quantité de produit
consommée, mais plutôt de la qualité de la consommation et de la fonctionnalité
de l’objet externe que constitue la substance psychoactive. Pour cela, il semble
important de repérer à la fois :
- Quelles sont les défaillances internes à impliquer dans les aménagements
psychiques de la dépendance.
- À quel niveau du processus d’attrition le sujet se situe. Dans ce sens, il
faut donc s’appuyer sur l’importance de la prise de conscience par le sujet
de ses difficultés ainsi que son souci de les résoudre, qui apparaissent
comme des facteurs essentiels pour la diminution et l’arrêt de la
toxicomanie. Le simple fait de fréquenter une structure de bas seuil
- (« boutique » par exemple) marque déjà l’amorce du processus d’attrition,
auquel les équipes pluridisciplinaires doivent répondre de manière adaptée.
Le plus souvent la demande d’aide d’un sujet toxicomane, n’est pas
directement l’arrêt de la consommation, mais plutôt une demande de ré-ancrage
social, notamment pas le biais de démarches administratives, de soins
somatiques, de logement….
Toutes les demandes d’aides n’ont donc pas le même niveau ou plutôt la
même maturité et doivent être prises en compte en fonction de leurs
caractéristiques. Il convient alors de s’interroger :
- Sur l’existence chez le sujet d’un véritable désir d’arrêter la consommation.
- Sur l’existence d’une prise de conscience par le sujet de son état de
consommation et de la dangerosité de son comportement, et si cette prise
de conscience est associée à une tentative de contrôle de la consommation.
- Sur l’existence, dans le parcours du sujet, d’une éventuelle implication
dans un traitement de substitution ou dans une prise en charge
chimiothérapique.
- Sur l’existence dans le parcours du sujet d’un maintien à plus ou moins
long terme d’un arrêt.
Ces indicateurs contextuels et motivationnels sont les premiers éléments
permettant d’analyser comment le sujet se positionne par rapport à sa
consommation de substances psychoactives. Ils peuvent être appréhendés sur
un continuum, servant de repère clinique en ce qui concerne l’usure du processus
d’addiction, et le niveau du processus d’attrition.
Cependant, cette analyse reste insuffisante si nous ne prenons pas en compte
l’aménagement de la dépendance (Jeammet, 2000; Vavassori, 2002) qui sous-tend cette consommation et qui permet de fournir les éléments psychiques
impliqués dans la dépendance chez le sujet. Le repérage d’un aménagement
particulier, permet de cibler l’action du clinicien sur les ressources et les
défaillances psychiques du sujet.
L’analyse de la place de l’aménagement de la dépendance dans le processus
d’attrition permet au clinicien d’ajuster au mieux ses interventions, en les
associant à des mesures faisant appel aux ressources aussi bien internes
(psychodynamique, psychologique…) qu’externes (environnementale,
familiale…) du sujet. Cette démarche s’inscrit donc dans un contexte
thérapeutique qui reste à préciser en fonction du clinicien et de l’accès au cadre
thérapeutique du sujet.
3–2. Psychothérapie et sortie de la toxicomanie
La prise en charge psychothérapeutique d’un sujet dépendant est souvent incluse
dans une «chaîne thérapeutique» comprenant le sevrage – la postcure, le
traitement de substitution. L’accompagnement psychologique est une démarche
garantie, actuellement dans les services de soins.
Il existe une grande diversité dans la prise en charge psychothérapeutique,
qui montre bien la difficulté de faire adhérer le sujet dépendant à une démarche
de soins, mais également de trouver une démarche thérapeutique adaptée. Nous
prenons le parti de présenter ici quelques méthodes en lien avec notre réflexion.
L’adhésion du sujet dépendant à une prise en charge thérapeutique présente
une double difficulté :
- La recherche de mise à distance des liens objectaux rend difficile l’approche
thérapeutique.
- Le danger du transfert de la dépendance sur le thérapeute représente un
aspect négatif de la prise en charge.
Nous privilégions alors, pour une meilleure prise en charge, la nécessité
d’une utilisation combinée de plusieurs modes de suivis thérapeutiques.
Psychothérapie individuelle
La prise en charge individuelle sous forme psychothérapeutique
d’inspiration psychanalytique ne représente pas un idéal de soin psychologique,
mais tient compte de la subjectivité du sujet. L’addiction dans ce contexte est
avant tout considérée comme la traduction symptomatique d’un conflit
psychique entre les différentes instances. Le contexte institutionnel est souvent
difficile pour la mise en place de l’aide psychologique, puisque le sujet présente
sa demande d’abord à une institution avant de l’adresser au thérapeute. Cela
entraîne alors une étape supplémentaire dans la demande d’aide.
La méthode psychanalytique en maintenant la singularité du sujet au centre
du processus thérapeutique, permet le contrôle de l’homogénéisation du soin
imposé par le contexte institutionnel. La prise en charge est donc mise en place
pour une longue durée, ne s’arrêtant pas à l’arrêt de la consommation de drogue,
notamment si l’on considère que l’aménagement de la dépendance est permanent
mais variable en fonction d’une dialectique entre l’interne et l’externe et donc
réagissant à la prise en charge.
Néanmoins, cette démarche psychothérapeutique présente souvent des
limites, notamment face à l’incapacité du sujet toxicomane ou alcoolique à
élaborer une quelconque problématique. De plus, le contexte transférentiel reste
difficile et long à instaurer et conduit fréquemment à une irrégularité dans les
consultations et parfois même à l’abandon. Dans ce contexte, la prise en charge
s’avère problématique, mais lorsqu’elle fonctionne, elle revêt un caractère
d’efficacité.
Psychothérapie de groupe
L’attrition pose le problème du choix thérapeutique. Que doit-on favoriser ?
Une prise en charge individuelle ou en groupe ? Nous venons de voir que le
cadre psychanalytique classique n’est pas toujours le mieux adapté au sujet
dépendant et qu’il faut souvent l’aménager.
Ce constat est d’autant plus vrai si nous tenons compte des possibles effets
de « transfert de dépendance » sur le thérapeute.
D’autres possibilités, comme les thérapies de groupe, s’offrent à nous,
même si elles ne représentent pas une prise en charge « idéale ». La thérapie de
groupe apparaît comme une des alternatives dans le soin des sujets dépendants.
Même si les effets de transfert ont tendance à se diluer dans le groupe, elle
donne au sujet une possibilité de se fondre dans le groupe (Pagés-Berthier,
Farges, 2000).
Le danger dans ce contexte est de renforcer l’appartenance identitaire à un
groupe, ce que le plus souvent le sujet dépendant tente de fuir lorsqu’il décide
d’arrêter sa consommation. Plusieurs thérapies de groupe sont possibles telles
que :
-
Les groupes de parole adoptant une approche non-directive et dans lesquels
aucun discours n’est sanctionné. La gestion non-directive permet
l’établissement d’un équilibre dynamique et une communication facilitée.
-
Les thérapies de groupe plus directives d’inspiration comportementaliste,
s’appuient sur l’expression des sentiments. Le travail ne repose pas sur
l’interprétation du contenu du discours mais sur l’intensité avec laquelle
le message est délivré.
Ces approches partent du modèle du « disease concept
[3] » des Alcooliques
Anonymes ou des Narcotiques Anonymes.
Ces méthodes sont de plus en plus recherchées notamment aux États-Unis,
parce qu’elles reposent sur une progression par étapes (twelve steps), dont
l’objectif est l’abandon du comportement addictif et agissent sur du court terme.
Malgré l’attrait que représente ce type de thérapie de groupe, il existe un danger
de perdre la singularité du sujet et de fragiliser une certaine autonomie dans la
décision d’arrêter le comportement de consommation.
Les études sur l’addiction, observée en tant que fonctionnement diachronique,
considèrent la diminution ou l’arrêt comme la conséquence principale de la
prise en charge thérapeutique (psychothérapeutique et chimiothérapeutique).
Dans les approches psychosociales (Morel, 1997) ou sociologiques (Castel,
1998), l’arrêt de la consommation ne peut être considéré comme un retour à un
comportement socialement et psychologiquement « normal » ou plutôt
« normatif ».
Si nous envisageons l’addiction comme comportement régi par un
aménagement psychique de la dépendance en tant que processus dynamique,
nous pouvons considérer que ce dernier perdure pendant la diminution et
l’abandon de la consommation sous une autre forme. Ainsi, certaines études
(Brisson, 2000; Valleur, 2002) mettent en évidence des processus spécifiques
(processus de rétablissement, de rechute, de sortie) de l’arrêt ou de la diminution.
Ces différentes approches empiriques, théoriques, voire même
praxéologiques, sont essentielles pour l’analyse et la compréhension de l’enjeu
et de la complexité des processus impliqués dans l’attrition comme processus
d’arrêt.
Nous pensons alors que cette compréhension ne peut se faire que par une
prise en compte de facteurs : physiologiques et biologiques permettant
d’appréhender la pertinence des traitements de substitution (Méthadone,
Subutex, Laam…), psychologiques (cognitif) et psychiques, sociaux et culturels.
L’intérêt que nous portons au processus d’attrition, reflète l’importance de
comprendre dans l’étude des comportements de consommation, les processus
d’arrêt et la dynamique psychique intervenant dans ces processus.
Il est nécessaire d’envisager l’attrition à la fois comme une démarche
marquée par un certain nombre d’étapes observables, mais également comme
un fonctionnement multidimensionnel, caractérisé par des facteurs psychiques
indépendants des facteurs physiologiques et neurobiologiques, même s’il existe
une interaction entre ces différentes dimensions. Il est alors essentiel
d’appréhender l’addiction et son déclin, l’attrition, dans des temporalités
différentes :
- Une temporalité physique liant le sujet aux caractéristiques
pharmacologiques du produit consommé et à son impact psychologique.
- Une temporalité psychique, marquée par des aménagements de la
dépendance présents avant même la première consommation, se constituant
en réponse aux défaillances internes du sujet, et perdurant sous forme
stabilisée après l’arrêt de la consommation.
C’est la prise en compte de cette double temporalité qui oriente et détermine
la mise en place d’une prise en charge efficiente du sujet dépendant à une
substance psychoactive.
Reçu en avril 2003
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[1]
Dictionnaire Encyclopédique Larousse, 1990.
[2]
Période au début de la consommation pendant laquelle l’effet du produit est à son maximum. Exempleissu du film « Trainspotting » pour décrire un « flash »:
« Prends ton meilleur
orgasme, multiplie-le par mille, et tu seras encore loin du compte… ».
[3]
La traduction en français signifie « le modèle de la maladie ».