Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4201-9
110 pages

p. 9 à 29
doi: en cours

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Vol. 9 2003/2

2003 Psychotropes

Cocaïne chlorhydrate et cocaïne base ou crack : quelles différences ?

Catherine Ragoucy-Sengler Praticienne hospitalière pharmaco-toxicologie, Docteur es Sciences, Laboratoire de Biochimie Pharmaco-Toxicologie, BP 465, CHUPPA 97110 Pointe à Pitre, Guadeloupe FWI Maurice Simonetti Urgences/SMUR, BP 465, CHUPPA 97110 Pointe à Pitre, Guadeloupe FWI. Pascal Kintz Institut Médico-légal de Strasbourg, 11 rue Humann, 67085 Strasbourg
Depuis quelques années, plusieurs sources indépendantes met~tent en exergue l’augmentation de la consommation de cocaïne : chlorhydrate et cocaïne base. Si l’effet stupéfiant et les complications liés à la consommation de chlorhydrate sont connus depuis longtemps, ceux de la cocaïne base ou crack, le sont moins. Disposant du marqueur spécifique de la pyrolyse de la cocaïne : l’anhydroecgonine méthylester comme diagnostic biologique de la toxi~comanie au crack, nous avons étudié la fréquence relative des caractéris~tiques cliniques de l’intoxication aiguë et chronique au crack et nous avons comparé ces caractéristiques à celles de l’intoxication par le chlorhydrate de cocaïne. Une enquête cas-témoins, pluridisciplinaire, d’une durée de 19 mois a conduit à l’inclusion de 119 patients : 78 consommateurs de cocaïne sous forme fumée (CRACK+) et 41 consommateurs de cocaïne (COC+) sous forme sniffée ou injectée. L’hospitalisation est plus fréquente chez les consommateurs de crack, particulièrement (36 %) pour conduite à risque : suicide, agressions, accidents de la voie publique. La mortalité de la toxicomanie au crack ou au chlorhydrate de cocaïne est faible: moins de 2%. Les particularités médico-légales sont peu spécifiques. La chronicité de la toxicomanie au crack est démontrée ainsi que l’importance des complications psychiatriques et cardio-vasculaires associées. Mots-clés : Addiction, Cocaïne, Crack, Comparaison, Intoxication, Métabolisme, Pharmacologie. Since last years, several independant authority report an increase of cocaine consumption: hydrochloride and cocaine base. Com~plications related to hydrochloride were known for a long time, those of cocaine base or crack, were it less. Using the pyrolysis product of cocaine: anhydroecgonine methylester to carry out the biological diagnosis of crack~addiction, we studied the relative frequency of the clinical characteristics of crack-cocaine acute and chronic intoxication and compared them with cocaine hydrochloride. An investigation case-witnesses, multi-field, one 19 months duration led to the inclusion of 119 patients : 78 consumers of cocaine in smoked form (CRACK+) and 41 consumers of cocaine (COC+) snorted or injected. Hospitalization were more frequent among crack users, and particuraly (36%) for dangerous behavior: suicidal, physical fights, public highway crash... The mortality of cocaïne-addiction, crack or hydrochloride, is weak : less than 2 %. The medico-legal characteristics were not very specific. Chronic heavy use of crack-cocaïne was demonstrated with a high frequency of psychiatric and cardio-vascular related complications.
 
Introduction
 
 
Depuis quelques années, plusieurs sources indépendantes mettent en exergue l’augmentation de la consommation de cocaïne : chlorhydrate et cocaïne base.
L’effet stupéfiant et les complications liés à la consommation de chlorhydrate sont connus depuis longtemps, ceux de la cocaïne base ou crack, le sont moins. En dehors d’articles de description à propos d’une complication précise on ne retrouve pas dans la littérature d’étude clinique sur la prévalence des effets cliniques secondaires à la toxicomanie au crack.
En collaboration avec l’Institut Médico-Légal de Strasbourg, nous avons mis au point une technique de dosage (GC/MS) de la cocaïne, de ses métabolites principaux et du produit de pyrolyse de la cocaïne base (spécifique consommation de crack): l’anhydroecgonine méthylester, dans l’urine, la salive, la sueur et les cheveux. Disposant ainsi des outils nous permettant d’effectuer le diagnostic biologique de cette toxicomanie avec une large fenêtre de détection, nous avons étudié la fréquence relative des caractéristiques cliniques de l’intoxication aiguë et chronique au crack et les avons comparées à celles de l’intoxication par le chlorhydrate de cocaïne.
 
Matériel et méthodes
 
 
La fréquence relative des différents signes cliniques secondaires à la consommation de chlorhydrate de cocaïne et de cocaïne base ou crack a été étudiée au cours d’une enquête pluridisciplinaire, descriptive, de type cas-témoins, monocentrique, d’une durée de 19 mois réalisée au CHU de POINTE à PITRE.
La population concernée par l’enquête a été constituée de l’ensemble des patients ayant bénéficié d’une prise en charge au CHU de Pointe à Pitre. Les critères d’inclusion des cas et des témoins ont été les suivants : patients et témoins ont été choisis dans une tranche d’âge comprise entre 15 et 40 ans, cette tranche d’âge incluant 90% des toxicomanes aux Antilles (ODESSA [1]). Ce premier critère d’inclusion a conditionné le critère d’inclusion secondaire qui a été pour les témoins : le diagnostic biologique de la consommation de co-caïne et pour les cas : le diagnostic biologique de la consommation de cocaïne sous forme fumée.
Ont été exclus de l’étude : les patients pour lesquels le diagnostic biologique n’a pu être réalisé par refus ou absence de prélèvement et les patients pour lesquels l’anamnèse exclut à l’évidence une origine toxique.
Les critères d’inclusion de l’enquête ont restreint les enregistrements aux seuls patients ayant bénéficié d’une prise en charge hospitalière. Cette enquête n’a donc pas été exhaustive, cependant, s’agissant d’un calcul de fréquence instantané sur un échantillon, ce manque d’exhaustivité ne devrait pas entraîner de biais à l’étude.
La recherche de la cocaïne, de ses métabolites majeurs et du marqueur spécifique de la consommation de crack (l’anhydroecgonine méthylester : AEME) dans les différents prélèvements biologiques et particulièrement les phanères (cheveux ou poils pubiens), a assuré l’exhaustivité du diagnostic biologique au sein de l’échantillon.
Le protocole analytique a été précédemment décrit (Kintz et al. 1995,1997). 1 ODESSA : Observatoire Départemental Social et Sanitaire.
Le lien éventuel entre la consommation de crack et les différentes caractéristiques de l’échantillon a été étudié par régression logistique (SPSS8.0) par rapport à un échantillon de cocaïnomanes considérés comme témoins.
 
Résultats
 
 
Constitution des échantillons
Cent cinquante cinq patients ont été inclus dans l’étude selon le critère d’inclusion primaire, puis classés en deux échantillons, selon le mode de consommation du toxique :
  • L’échantillon COC +: mise en évidence de cocaïne ou d’un de ses métabolites et absence du produit de pyrolyse (AEME) dans un des prélèvements biologiques,
  • L’échantillon CRACK +: mise en évidence de l’AEME dans un des prélèvements biologiques.
Trente six patients COC +pour lesquels nous n’avons pu obtenir de phanères (AEME ?) n’ont pu être inclus. La répartition des patients dans les différents échantillons estla suivante : COC +=41, CRACK +=78.
La mise en évidence d’AEME dans les cheveux nous a permis de distinguer chez les sujets CRACK +les consommateurs chroniques (n=68) des consommateurs ponctuels (n = 10), nous avons donc analysé la fréquence des signes cliniques retrouvés au sein des échantillons des CRACK +aigus et chroniques.
1–Critères sociaux
• Âge
Les âges moyens des deux échantillons COC +CRACK +ne sont pas significativement différents (test de Wilcoxon; non significatif). L’âge moyen des deux échantillons confondus est de 31 ans (écart type 6,3; valeurs extrêmes : 17.5 – 40 ans), la distribution est normale (test de Kolmogorov – Smirnov; non significatif).
Ces résultats sont en accord avec l’âge moyen des patients fréquentant les structures locales de prise en charge.
• Sexe
Au sein des deux classes, la répartition des sexes n’est pas significativement différente. La répartition des sexes dans les des deux échantillons confondus est la suivante : 103 hommes (86,6%) pour 16 femmes (13,4%).
• Origine ethnique
Quatre vingt treize pour cent des patients des deux échantillons confondus sont d’origine antillaise. Au sein des deux classes, la différence d’origine est proche de la significativité (test de Fischer; p=0,09), les sujets CRACK +seraient en plus grande proportion d’origine antillaise contrairement aux patients d’origine métropolitaine qui seraient plutôt des sujets COC +.
• Situation familiale
Soixante douze pour cent des sujets issus des deux échantillons confondus sont célibataires. Il n’existe pas de différence significative entre les deux échantillons. Il n’existe pas non plus, de différence quant au nombre moyen d’enfants (moyenne : 0,6).
• Situation professionnelle
Plus de la moitié (57%) des patients des deux échantillons confondus sont sans profession : 67% des sujets CRACK +et 39% des sujets COC +. Cette différence est significative (test de Fischer; p <0,01).
• Hébergement
En raison d’effectifs insuffisants, les différents items : logement personnel, chez des parents ou amis, dans un foyer ont été regroupés pour l’étude du type d’hébergement, afin d’aboutir à deux classes. Les proportions des sujets sans hébergement sont significativement différentes entre les deux échantillons (test de Fisher, p <0,05). Elles se répartissent en 33% de sans abri pour les sujets CRACK +et 10% pour les sujets COC +.
Le tableau1 résume ces différentes observations.

Tableau 1
Caractéristiques sociales des patients
IMGIMGTableau 1 : Caractéristiques sociale...IMGIMF
Tableau 1 : Caractéristiques sociales des patients Âge N = 119 moyen (ans) COC +n=41 30,4 CRACK +n=78 31,6 Sexe M F 36 5 67 11 Origine ethnique A M 36 5 75 3 Situation Situation familiale professionnelle C Ma Avec Sans 27 14 25 16 59 19 26 52 Hébergement Avec Sans 37 4 52 26 M: masculin F: féminin A : origine Antillaise M: origine Métropolitaine C: célibataire Ma: marié ou concubin

2 –Circonstances de l’intoxication
Les patients inclus ont subi, lors de leur prise en charge hospitalière, un entretien particulier avec un praticien chargé de leur présenter l’étude, d’obtenir leur confiance et leur adhésion. Au cours de cet entretien, il leur a été systématiquement demandé s’ils consommaient de la drogue et, si oui, laquelle, sous quelle forme, avec quelle fréquence des prises et enfin, la date et l’heure de la dernière prise. Seuls, 42 patients (36%) (trois dossiers incomplets) ayant accepté l’enquête ont avoué une prise de drogue lors de l’entretien préliminaire.
Toutefois, les sujets classés CRACK +a posteriori sont beaucoup plus enclins à cet aveu : 37 (47%) reconnaissent une consommation alors que seuls 5 (12%) des sujets COC +la reconnaissent. (Test de Fisher; p <0,001). Le délai moyen avoué entre la dernière prise et le moment de la prise en charge n’est pas significativement différent entre les sujets COC +et les sujets CRACK +, il est de 40heures (minimum 1 heure, un maximum 144heures). La prise en charge s’effectue donc à distance de la prise, alors que les effets stupéfiants ont disparu.
3–Motifs d’hospitalisation
Vingt trois pour cent des motifs d’hospitalisation correspondent à une conduite à risque : accident de la voie publique, traumatisme par arme blanche ou par arme à feu, tentative de suicide. Ce type de conduite est significativement différent entre les deux échantillons.
(χ2; p <0,05). Il est retrouvé chez 32% des sujets CRACK +et seulement 15% des sujets COC +hospitalisés [OR (IC 95%)=2.8 (1,04 – 7,53)]. Les autres motifs de prise en charge ne sont pas différents chez les COC +et les CRACK +.
4 –Résultats des dosages biologiques
• Dosages dans le sang
Un délai moyen supérieur à 8heures, entre la prise en charge du patient et sa dernière consommation et la quantité consommée, explique sans doute que nous ne retrouvions que les métabolites de la cocaïne : benzoylecgonine (BE) et ecgonine méthylester (EME) moyenne : 109.2 ng/ml et non la molécule mère dans les échantillons sanguins analysés chez les CRACK +et seule la BE chez les COC +. Cependant, en raison du délai entre le prélèvement et sa prise en charge au laboratoire, une hydrolyse in vitro de la COC peut également être évoquée.
Le délai avoué entre la prise et le moment de la prise en charge étant équivalent pour les deux échantillons, la conservation des échantillons étant identique, afin d’autoriser les comparaisons quantitatives entre patients, nous avons établi le rapport moyen de la concentration de chaque métabolite en fonction de la concentration totale de la molécule mère et des métabolites (RAP). Nous avons ainsi défini le rapport moyen de la concentration de benzoylecgonine (RAPBE), d’ecgonine méthylester (RAPEME), de cocaéthylène (RAPCE), d’anhydroecgonine méthylester (RAPAEME) et le rapport moyen de la concentration de cocaïne en fonction de la concentration totale des métabolites (RAPCOC).
Ces rapports seront calculés pour les différents milieux biologiques.
• Dosages dans les urines
La concentration moyenne du total des métabolites urinaires est environ 10 fois plus élevée chez les consommateurs de crack (test de Wilcoxon ; p <0,001) (Tableau2).

Tableau 2
Concentrations urinaires moyennes de la cocaïne,
IMGIMGTableau 2 : Concentrations urinaires...IMGIMF
Tableau 2 : Concentrations urinaires moyennes de la cocaïne, de ses métabolites et du produit de pyrolyse COC +n=36 Moyenne (ng/ml) Écart-type Max. (ng/ml) CRACK +n=76 Moyenne (ng/ml) Écart-type Max. (ng/ml) AEME _ _ _ 132,30 350,29 1 981,00 EME 107,72 248,44 1 310,00 2 744,22 4 440,74 28 961,00 COC 5,86 10,46 10,46 2 213,07 4 882,57 28 642,00 CE 0,86 3,93 22,00 367,51 1 025,25 6 262,00 BE 836,92 2 217,02 12316 10 424,00 13 141,00 85 018,00

Le délai avoué entre la prise et le moment de la prise en charge étant équivalent pour les deux échantillons, la conservation des échantillons étant identique, cet écart de concentrationpeut s’expliquer par une différence entre les doses consommées.
• Dosage dans les cheveux
L’analyse des cheveux est la seule investigation permettant d’obtenir un diagnostic biologique de certitude de la toxicomanie lorsque l’analyse est négative dans les autres milieux. Ce recours est particulièrement important dans le cas de l’intoxication par la cocaïne pour laquelle la fenêtre de détection dans le sang et les urines est courte : quelques heures dans le sang, environ 48heures dans les urines. Quelle que soit la forme de consommation, dans 26% des cas étudiés ici, seule l’analyse des cheveux a permis de mettre en évidence la prise de cocaïne. Le diagnostic de la consommation de crack a été posé, dans 38% des cas, par le dosage de l’AEME dans les cheveux alors que les autres milieux étaient négatifs.
La concentration moyenne du total des métabolites est très significativement supérieure chez les sujets CRACK +(test de Wilcoxon; p <0,01). Elle est environ 60 fois plus élevée que celle des sujets COC +.

Tableau 3
Concentrations moyennes de la cocaïne,
IMGIMGTableau 3 : Concentrations moyennes ...IMGIMF
Tableau 3 : Concentrations moyennes de la cocaïne, de ses métabolites et de son produit de pyrolyse dans les cheveux AEME COC + (n = 41) Moyenne (ng/mg) _ Écart-type _ Maximum (ng/mg) _ CRACK + (n = 78) Moyenne (ng/mg) 4,88 Écart-type 6,83 Maximum (ng/mg) 28,30 EME 0,50 1,17 5,10 3,69 3,75 13,00 COC CE 2,15 1,79 2,69 5,59 8,90 21,33 204,64 10,68 229,25 20,75 765,10 94,00 BE 0,57 1,15 4,41 41,76 51,00 246,80

• Prises de toxiques associés
Cannabis
Les recherches urinaires ne mettent pas en évidence de différence significative quant à la consommation de cannabis entre les deux échantillons. 24% (28) des sujets inclus dans l’étude consomment du cannabis.
Opiacés
La recherche des métabolites de l’héroïne ou de la morphine a toujours été négative chez les sujets inclus dans l’enquête. Ceci confirme la notion habituellement retenue du non-chevauchement des deux types de toxicomanies aux Antilles. Cette caractéristique peut être expliquée par une tradition de consommation sous forme fumée due à une méfiance de l’abord veineux, obligatoire pour la consommation d’opiacés, et par la faiblesse des circuits de commercialisation pour ce type de drogue en Guadeloupe (4,7kg d’héroïne saisis en 1997 contre environ 22kg de cocaïne ou de crack (Louboutin, 1998).
Amphétamines
La recherche de dérivés des amphétamines a toujours été négative chez les sujets inclus dans l’enquête.
Benzodiazépines
Dix sept pour cent des sujets des deux échantillons confondus sont consommateurs de benzodiazépines. Seule une recherche semi-quantitative a été réalisée et la molécule en cause non identifiée. Les fréquences de ces associations ne sont pas significativement différentes entre les sujets CRACK +et COC +. Il n’en est pas de même pour la consommation d’alcool.
Alcool
L’association de substances psychoactives est fréquente chez les toxicomanes. Chez les cocaïnomanes, l’alcool, premier des anxiolytiques connus, peut être consommé au moment de la prise afin d’augmenter les effets de la drogue ou pendant la phase de descente ou « craving » afin d’atténuer l’anxiété et l’angoisse ressenties. La recherche systématique du cocaéthylène dans les différents échantillons biologiques recueillis chez les patients inclus dans cette étude nous a permis d’étudier la fréquence et les conséquences cliniques de cette association.
Parmi les 119 consommateurs de cocaïne inclus dans notre étude, 46% (55) avaient consommé de l’alcool. Au moment de la prise en charge, l’alcoolémie moyenne mesurée était de 1,91g/l (0,14 – 3,90). Cependant la mesure de l’alcoolémie, marqueur ponctuel, ne peut constituer un critère d’inclusion valide d’intoxication chronique COC-alcool. Nous avons donc choisi de n’inclure dans l’étude que les patients dont l’analyse des cheveux avait mis en évidence du CE, marqueur d’une intoxication chronique aux deux drogues. Deux échantillons ont donc été constitués sans tenir compte a priori du mode de consommation de la cocaïne, un échantillon témoin (n=48) de consommateurs chroniques de cocaïne (COC°) et un échantillon malade (n=43) (2 dossiers incomplets) de consommateurs chroniques de cocaïne associée à l’alcool (COCE +).
Les moyennes d’âge des deux échantillons ne présentent pas de différence significative, tout comme la répartition des sexes : 88% d’hommes, l’origine : 93% des sujets inclus dans l’étude (85) sont d’origine antillaise, le mode de prise en charge des patients, la durée d’hospitalisation ou les services d’accueil. Les résultats obtenus sont les suivants : la valeur de l’alcoolémie ne peut être un critère valide pour l’étude de la toxicité du cocaéthylène : nous n’avons pas mis en évidence de liaison significative entre l’alcoolémie et la présence de CE dans les urines ou les cheveux. En effet, 43 % (39) des patients COCE+ont une alcoolémie négative au moment de leur hospitalisation. Les études cliniques reposant sur ce critère devront être reconsidérées (Karch, 1999). Il n’existe pas de différence significative entre les deux échantillons quant à la consommation d’autres psychotropes : 63% (57) des patients des deux échantillons confondus consomment des benzodiazépines et 43% (39) consomment du cannabis. L’examen clinique des patients ne montre pas de différence significative quant aux signes neurologiques, pulmonaires et psychiatriques qui ont été recherchés. Seuls, les signes cardiaques présentent des différences entre les deux échantillons : l’indice cardiothoracique est significativement plus élevé que la normale (test de Wilcoxon; p <0,05), 70% des COCE présentent les signes d’une insuffisance cardiaque : une dyspnée et/ou une hypertrophie ventriculaire gauche et/ou une perturbation de l’électrocardiogramme (test de Fischer; p <0,001). Aucun accident ischémique aigu n’a été enregistré. Ces résultats confirment ceux des études animales précédemment publiées à propos de la toxicité du CE.
L’effectif de notre étude n’est pas suffisant pour autoriser une conclusion quant au risque de surmortalité de l’association. Cependant, les 2 décès enregistrés au cours de notre étude concernaient des patients consommateurs chroniques de COC et d’alcool. La recherche a posteriori du marqueur de la COC sous forme fumée dans les cheveux nous a permis de constater que 77% des sujets CE positifs (33) sont consommateurs de crack. Cette constatation nous a conduit à étudier la comorbidité de ce facteur. L’analyse statistique de comorbidité réalisée sur nos échantillons nous permet de conclure que le mode de consommation ne constitue pas un facteur de sur risque quant à la toxicité de l’association alcool COC. Cette analyse mériterait, cependant, d’être confirmée avec des échantillons d’effectifs plus importants.
Les risques de surmorbidité et de surmortalité et la fréquence de l’association COC-alcool, doivent conduire à rechercher et doser le CE et l’AEME dans tout échantillon biologique prélevé chez un cocaïnomane.
5 –Résultats cliniques
Signes cliniques
• Signes neurologiques
Une perturbation neurologique est mise en évidence chez 52% des patients issus des deux échantillons confondus. Il s’agit d’une perturbation de la vigilance dans 27% des cas, de céphalées inexpliquées (16%), de crises convulsives sans antécédents connus (10%). Parmi les troubles de la vigilance, la dépression centrale atteint le stade de coma dans 17% des cas. La fréquence de ces signes n’est pas significativement différente entre les sujets CRACK+et les sujets COC +. Si l’on ne tient pas compte de l’origine, on note une fréquence des comas non statistiquement différente entre les deux échantillons (COC +: 4/41; CRACK +: 16/77). Cependant, la stratification sur une origine autre que traumatique (AVP, suicide ou rixe), montre que 7 sujets CRACK+sur 52 ont été admis en coma, alors que cette proportion est de 1/35 pour les sujets COC +. Cette différence est à la limite de significativité (test de Fischer; p=0,09). Ce résultat serait en faveur d’une origine toxique des co-mas chez le patient CRACK +et d’un plus grand nombre de comas d’origine traumatique chez les patients COC +.
• Signes digestifs
Vingt cinq pour cent des sujets CRACK +ou COC +décrivent des douleurs abdominales très violentes, d’apparition brutale, pouvant se poursuivre sur plusieurs heures, voire jours. Les examens complémentaires pratiqués indiquent que ces douleurs abdominales sont vraisemblablement d’origine ischémique. Aucune différence significative n’a été notée entre les échantillons.
• Signes cardio-vasculaires
Les fréquences des différentes anomalies cardio-vasculaires trouvées chez les sujets COC +et CRACK +ne présentent pas de différence significative. Cependant 47% des sujets des deux échantillons confondus présentent au moins une anomalie de ce type. Les manifestations cardiaques sont dans 27% des cas une modification non spécifique du tracé électrocardiographique (essentiellement du segment ST), dans 16% des cas un trouble du rythme, dans 12% des cas une insuffisance ventriculaire droite ou gauche. Une ou plusieurs perturbations vasculaires comme des céphalées, des douleurs abdominales aiguës, des signes périphériques d’ischémie, des précordialgies, un infarctus ou un accident vasculaire cérébral, sont retrouvées chez plus de 26% de l’ensemble des patients. 43% des sujets CRACK +présentent un de ces symptômes, ce qui est significativement plus élevé que pour les sujets COC +(test de Fisher; p <0,05). Les accidents vasculaires cérébraux enregistrés ont été présentés uniquement par des sujets COC +, (test de Fisher; p <0,05). Cependant, l’effectif de notre échantillon est trop faible pour tirer une conclusion valide de cette observation.
• Signes pulmonaires
Les manifestations d’une perturbation pulmonaire ne sont pas fréquentes (11%); ce sont essentiellement des signes d’irritation (10%) se traduisant par une image radiologique dans 3,5% des cas. Deux de nos patients ont présenté des épisodes d’hémoptysie. Ces signes, contrairement à ce qui était attendu, ne sont pas spécifiques de la consommation de cocaïne sous forme fumée.
• État général
Prés de 14% (16) des sujets présentent une altération de l’état général accompagné d’un amaigrissement dans 88% (14) des cas. Cette manifestation est plus fréquente chez les sujets CRACK +(test de Fisher; p <0,05) et est à associer au caractère chronique de cette toxicomanie.
• Divers
La fréquence des myalgies (9.6%) rapportées et des lésions cutanées de grattage observées (8 %) est inférieure à celle qui était attendue par nos observations préliminaires.
• Signes psychiatriques
Cinquante deux pour cent des sujets présentent des troubles psychiatriques. Il s’agit dans 24% des cas d’une agitation psychomotrice se manifestant par une excitation, une agressivité ou un délire et dans 13% des cas d’hallucinations. Seize pour cent des patients expriment un sentiment d’anxiété, 10,4% expriment une plainte somatique, 5% expriment une peur et 5% un sentiment de culpabilité. La répartition de ces troubles psychiatriques n’est pas significativement différente entre les sujets COC +et les sujets CRACK +. Chez les consommateurs chroniques de crack, par contre, les conséquences psychiatriques de la toxicomanie apparaissent significativement différentes (test de Fisher; p <0,05). En effet, plus de 60% des consommateurs chroniques de crack présentent des signes d’altération de l’humeur avec une augmentation de la fréquence des troubles caractériels (13,2 %), l’expression d’une anxiété (22,6%), des hallucinations (9,2%) et des délires (5%).


[2]
IMGIMGTableau4 : Signes cliniques associés...IMGIMF
Tableau4 : Signes cliniques associés à la consommation chronique de crack Fréquence (%)2 Neurologiques Troubles de la vigilance au stade de coma 20,7 Céphalées 15,4 Convulsions 11,3 Cardio-pulmonaires Anomalie de l’ECG 28,3 Trouble du rythme 18,9 Signe IVD et/ou IVG 17,0 Dyspnée 13,2 Irritation pulmonaire 9,4 Précordialgies 7,5 Signes radiologiques 5,7 Bronchospasme 1,9 Gastro-intestinaux Douleur abdominale 32,1



IMGIMGConstitutionnels Amaigrissement 18,9...IMGIMF
Constitutionnels Amaigrissement 18,9 Altération de l’état général 17,1 Myalgies 11,3 Lésions de grattage 9,0 Signes d’ischémie 3,8 Psychiatriques Agitation psychomotrice 24,5 Anxiété 22,6 Troubles caractériels 13,2 Inhibition, apathie 13,2 Plaintes somatiques 10,4 Peur exprimée 9,4 Agressivité 5,7 Excitation 5,7 Idées délirantes 5,0 Idées tristes, culpabilité 4,7 Hallucinations 9,2

La fréquence des céphalées (15,4%) et des douleurs abdominales (32%), apparaissent spécifiques d’une intoxication chronique. Examens cliniques complémentaires
• Indice de Sokolow-Lyon
L’indice de Sokolow-Lyon est égal à la somme arithmétique des segments SV1 et RV5 mesurés sur l’électrocardiogramme. Au dessus de 35mm l’hypertrophie ventriculaire gauche est probable. L’indice de Sokolow-Lyon moyen correspondant aux deux échantillons confondus est de 30,7 ±13,18 (valeurs extrêmes : 11 – 70). Il n’est pas significativement différent entre les deux échantillons. Cependant, 80% des sujets présentant un indice de Sokolow-Lyon pathologique (>à 35) sont des sujets CRACK +. La valeur médiane de cet indice est significativement supérieure à l’indice des sujets COC +(test de Wilcoxon; p <0,01).
• Index cardio-thoracique
L’index cardio-thoracique (IRC) moyen IRC=0,62 ±0,08 (valeurs extrêmes : 0,40 – 0,80) mesuré sur le cliché de la radiographie du thorax n’est pas significativement différent entre les sujets COC +et les sujets CRACK +, il est cependant supérieur à la normale. Les sujets CRACK +représentent 70% des patients ayant un IRC supérieur à la normale (0,50).
En conclusion, pour la tranche d’âge considérée, un indice de Sokolow-Lyon supérieur à 35mm est associé à une consommation de crack dans 80% des cas. De même, une valeur supérieure à 0,5 de l’indice cardiothoracique est associée à une consommation de crack dans 70% des cas.
 
Discussion
 
 
L’étude épidémiologique présentée ici permet de résumer les complications médicales liées à l’usage du crack et du chlorhydrate de cocaïne. D’autres études ont déjà été publiées (Derlet, 1989) mais aucune n’a étudié les fréquences relatives des complications cliniques dues à la consommation de crack par rapport à celles dues à la consommation de cocaïne.
Cette étude a eu pour cadre le Centre hospitalier Régional et Universitaire de Pointe à Pitre, l’établissement le plus important de la Guadeloupe en nombre de lits et par son bassin de recrutement qui inclut les îles proches (îles des Saintes, Saint Martin, Marie Galante, Saint Barthélemy, la Désirade). Il est situé dans l’agglomération de Pointe à Pitre, proche du centre ville et des quartiers considérés comme les plus actifs quant à la circulation de stupéfiants. En 1998,15200 admissions ont été enregistrées au service des urgences médicales. Au cours de l’étude, d’une durée de 19 mois, nous avons interrogé 249 patients et inclus 119 patients consommateurs de cocaïne. Les patients hospitalisés à plusieurs reprises n’ont été inclus qu’une fois. Les consommateurs de crack sont à 87% des toxicomanes chroniques et sont essentiellement des hommes (85%), jeunes (âge moyen 31 ans sans différence significative entre les sexes), en grande majorité célibataires (76%), sans enfants pour plus de la moitié d’entre eux (68 %). Soixante sept pour cent des sujets CRACK+sont sans profession, 33% sans hébergement habituel. Ce type de profil socio-économique n’est pas spécifique du consommateur de crack antillais. Il est généralement reconnu que le crack entraîne une indéniable précarité, quand il n’induit pas une accentuation de la clochardisation et ce bien plus qu’une autre drogue, les usagers employant tout leur temps et dépensant tout leur argent pour le crack. De toutes les dépendances, la toxicomanie au crack est, en effet, considérée par les spécialistes comme la plus intense et la plus contraignante, l’expression «craving » qui désigne un désir impérieux de drogue est utilisée davantage pour le crack que pour l’héroïne (Hildago, 1997).
Quatre vingt seize pour cent des sujets CRACK +sont d’origine antillaise. La forme d’administration du crack a contribué à l’adoption de cette drogue dans la communauté antillaise, en raison de la peur traditionnelle des procédés invasifs comme les injections et de la proximité des lieux de vente de l’herbe et de la roche, facilitant le passage du joint au black-joint ou wulla (mélange de cannabis et de crack) puis au crack pur. En métropole, les fumeurs de cannabis consomment de la résine, le hasch, associée à du tabac blond et peu de blackjoint. Les circuits de commercialisation du crack sont plutôt urbains (Paris, Marseille…) et associés à celui de l’héroïne. Cette proximité pourrait expliquer, en partie, le passage de l’héroïne aux injections de crack, voie d’intoxication plus fréquente en métropole.
Seuls 50% des patients ayant accepté de participer à l’étude ont répondu aux questions posées concernant les circonstances de leur intoxication. Les sujets CRACK +avouent significativement plus volontiers leur toxicomanie que les COC +et ce d’autant plus qu’ils sont effectivement des consommateurs chroniques. Par rapport aux COC +, cette attitude peut avoir deux origines, soit une indifférence au jugement de l’autre, en raison du rejet des règles sociales et d’une exclusion des milieux autres que celui des crackeurs (à Pointe à Pitre, ils se retrouvent sur « le block ») soit, au contraire, en raison d’une grande détresse induisant une demande accrue de prise en charge, l’une n’excluant pas l’autre. Le pourcentage important de non réponses ou de fausses réponses nous conduit à mettre en doute la pertinence des enquêtes épidémiologiques dont la sélection des patients est uniquement basée sur l’aveu. Nous rejoignons en cela, Sally McNagny (JAMA, 1992) qui rapporte, en se référant aux contrôles urinaires, que 54% des toxicomanes nient une prise effective.
Dans 32% des cas, l’hospitalisation des sujets inclus est consécutive à une conduite à risque (accident de la voie publique, traumatisme consécutif à une rixe, suicide). Ce motif de prise en charge est significativement plus fréquemment retrouvé chez les sujets CRACK +. De possibles mécanismes pharmacologiques ont été évoqués pour expliquer la constante dégradation de la personnalité retrouvée chez les consommateurs chroniques de crack. Il s’agirait essentiellement d’une modification brutale et massive de la concentration synaptique en adrénaline, nor-adrénaline et dopamine entraînant une exagération de la réponse post-synaptique des neurones des régions hypothalamiques, septales et de l’amygdale provoquant des comportements impulsifs violents, agressifs et une altération du jugement. (Miller, 1991). Des manifestations paranoïaques peuvent se retrouver à un stade peu avancé de l’intoxication. Associées à la dépression, elles entraînent une désadaptation quasi totale du sujet au milieu ambiant. Le patient n’est plus en mesure d’établir des relations émotionnelles normales avec le milieu familial ou social, il subit une dégradation physique et morale, il ment, il vole, il commet des actes délictueux pour satisfaire ses besoins. Les autres motifs d’hospitalisation peuvent être associés à l’usage de la cocaïne mais ne sont pas spécifiques de la consommation de crack.
Dans un tiers des cas, le patient est acheminé vers la structure hospitalière par une Unité Mobile d’Urgence. Dans les autres cas celui-ci se présente spontanément ou est adressé par sa famille pour une perturbation organique. Les services hospitaliers d’accueil qui n’assurent au patient qu’un traitement symptomatique sont multiples. Ils ignorent généralement la toxicomanie du patient. Seul un patient sur dix, est orienté directement vers le service de psychiatrie ou une structure de soins adaptée, confirmant la nécessité d’établir un outil de diagnostic clinique de cette toxicomanie. Au cours de cette étude nous avons tenté de pallier cette anomalie, et montré qu’avec une connaissance succincte des conditions de vie du patient, une simple question concernant une prise de toxique permet au clinicien, dans un cas sur deux, de suspecter une toxicomanie autorisant un transfert vers un service spécialisé.
Si l’incidence des différentes pathologies rencontrées dans notre étude est dans la plupart des cas supérieure aux données de la littérature, aucun des signes cliniques retrouvés lors de l’examen médical des sujets n’apparaît, seul, spécifique de la consommation de crack.
Les complications liées à l’usage de la COC sont la conséquence de la stimulation excessive du système sympathique sans doute exercée à distance de la prise par les métabolites de la cocaïne : BE, EME, CE et AEME qui ont une demi-vie plus longue que la molécule mère. Comme nous l’avons montré, ces effets sont essentiellement cardio-pulmonaires et neuropsychiatriques.
Quarante sept pour cent des sujets CRACK +de notre étude, présentent des complications cardio-vasculaires qui se présentent comme une anomalie non spécifique de l’électrocardiogramme, un trouble du rythme, une insuffisance ventriculaire, des précordialgies, une dyspnée ou une irritation bronchique. Ces complications peuvent évoluer vers une pathologie grave. En effet, chez cinq de nos patients CRACK +, l’hypertension artérielle chronique a provoqué une insuffisance rénale nécessitant un recours à la dialyse. Un de ces patients est décédé. De même, un patient âgé de 34 ans a été hospitalisé en urgence pour un bloc auriculo-ventriculaire du 3e degré qui a du être appareillé.
Cette étude a permis de confirmer la cardio-toxicité de l’association COCalcool. Cette association est significativement plus fréquente chez les consommateurs de crack, sans doute pour compenser l’intensité de l’anxiété et de l’angoisse ressenties au cours de la période de descente.
À l’encontre de ce qui était attendu, les complications pulmonaires sont peu fréquentes (11%) et ne sont pas liées à la consommation de crack. Une « complication », récemment décrite, de la sphère ORL chez les consommateurs de crack est l’apparition d’abcès du pharynx. Cette complication est liée à l’augmentation du risque infectieux lors de l’échange buccal de fumée entre deux personnes. Cette pratique s’appelle le « shotgunning » (Nadel, 1998).
Les complications neurologiques sont la conséquence d’un infarctus ou d’une hémorragie intracérébrale. Ces infarctus demeurent la plupart du temps cliniquement silencieux. Les agressions de l’endothélium vasculaire, par un effet toxique direct de la COC et par des épisodes hypertensifs répétés, augmentent le risque de complication neurovasculaire. Il est possible également que la COC ou un de ses métabolites puissent induire un effet procoagulant (Chokshi, 1989). Ce risque de complication se situe autour de 3% d’après Peterson (1991). Seuls deux accidents vasculaires cérébraux ont été enregistrés dans notre étude, ils concernaient des sujets COC +. Cette pathologie apparaît, chez nos sujets, liée à l’âge et à la chronicité de l’intoxication. La moitié des sujets consommateurs de crack présentent une complication neurologique. Il s’agit de troubles de la vigilance dans 27% des cas atteignant le stade de coma dans 17% des cas. Dans un cas sur trois, ce coma est secondaire à un traumatisme chez les sujets CRACK +. Par ailleurs, l’analyse stratifiée des circonstances du coma sur une origine autre que traumatique met en évidence une augmentation de la fréquence des comas d’origine vraisemblablement toxique chez les consommateurs de crack. Ces troubles de la conscience ne sont liés ni à la prise d’alcool ni à celle de dépresseurs du système nerveux central. La proportion de toxicomanes chroniques inclus dans notre étude (81%) ainsi que l’importance de leur consommation (288 ng/mg en moyenne de COC dans les cheveux) explique sans doute, que la fréquence des troubles neurologiques que nous rapportons (39%) soit supérieure à celle rapportée dans la littérature.
Les douleurs abdominales (32%) décrites par les sujets toxicomanes chroniques n’ont jamais été rapportées avec cette fréquence dans la littérature. (Brody, 1990; Warner, 1993). Il s’agirait, comme nous avons pu le constater lors des cœlioscopies, d’ulcérations ou de nécroses digestives ischémiques. Ces troubles seraient liés à des vasospasmes d’origine adrénergique ou d’origine dopaminergique (Brody, 1990; Russell, 1991). Isner et col (1999), évoquent pour leur part, un mécanisme calcium dépendant. Nous avons pu constater que ces symptômes, extrêmement douloureux, peuvent se manifester plusieurs heures après la prise de COC.
Des symptômes comme une altération de l’état général, une perte de l’appétit accompagnée d’une perte de poids importante (17%) sont liés à la prise de crack. L’intense sollicitation musculaire due à l’état d’hyperactivité des toxicomanes, l’hyperthermie, la vasoconstriction engendrent des myalgies et une rhabdomyolyse qui peut être à l’origine d’une insuffisance rénale aiguë comme nous l’avons constaté chez cinq de nos patients. L’hyperactivité, associée à des mouvements désordonnés, constitue le syndrome appelé «crackdancing ». Elle serait liée à des altérations de la transmission dopaminergique. Les hallucinations consécutives au « binges » se manifestent par l’impression que des « vers courent sous la peau », d’où les lésions de grattage constatées chez 8% des sujets CRACK +. Nous n’avons pas rencontré au cours de cette étude les problèmes infectieux décrits essentiellement pour les consommateurs par injection intraveineuse.
Les complications psychiatriques sont liées à la dépendance.
L’exagération de la stimulation des circuits dopaminergiques « circuits de la récompense » est à l’origine de l’euphorie et de la dépendance consécutives à la prise de COC et particulièrement sous forme fumée (Ritz, 1987). Les effets propres du produit : flash très rapide (quelques secondes), de très courte durée (quelques minutes), très intense (l’effet stupéfiant est supérieur par inhalation de la fumée que par injection intraveineuse), conduisent le consommateur à la recherche immédiate d’une autre prise. La dépendance au crack s’exprime sur un mode discontinu : à la fois des prises très rapprochées pendant plusieurs heures voire jours, c’est le «binge », puis un arrêt total de plusieurs jours. Les binges sont associés à un vécu d’intense euphorie, de facilité de la pensée et de l’élocution dont les sujets se souviennent d’une façon vivace. A forte concentration, la dopamine provoque une activité psychomotrice intense, des comportements violents et psychotiques (paranoïa, comportements compulsifs) (Post, 1975). Ces troubles comportementaux sont rencontrés chez plus de la moitié des patients de cette étude. L’usage chronique du crack favorise la phase de déficit en dopamine liée à un dérèglement de sa synthèse et de sa libération synaptique. Ce déficit a pour conséquence la dépression, l’anxiété, la peur retrouvées chez 15.7% de nos patients.
 
Conclusion
 
 
Très largement répandue aux États-Unis, la consommation de crack reste marginale en France métropolitaine. Aux Antilles, par contre, depuis quelques années, plusieurs sources indépendantes mettent en exergue l’augmentation de cette toxicomanie. Ce développement est lié au faible coût d’un rocher (inférieur à 15 euros) et surtout à la très rapide dépendance engendrée par le mode d’administration du toxique. De toutes les dépendances, la toxicomanie au crack est considérée par les spécialistes comme la plus intense et la plus contraignante, l’expression «craving » qui désigne un désir impérieux est utilisée davantage pour le crack que pour l’héroïne. De nombreux effets pharmacologiques ont été associés à l’usage de la cocaïne. Ils sont liés essentiellement au blocage de la recapture des neurotransmetteurs au niveau des jonctions synaptiques tels que la noradrénaline (effets sympatomimétiques), la dopamine (circuit de plaisir, dépendance), la sérotonine. Ces effets sont liés à la dose et à la concentration sérique en cocaïne et peut-être à la vitesse de pénétration du stupéfiant. Ainsi les effets pharmacologiques périphériques de la cocaïne sous forme fumée sont-ils plus intenses que lors de la prise nasale de chlorhydrate.
L’étude clinique réalisée a permis de résumer les complications médicales liées à la consommation de crack et d’en faire la comparaison avec celles des consommateurs de cocaïne par voie nasale au sein d’une population homogène. L’inclusion des patients reposant sur un diagnostic biologique nous permet d’échapper au biais lié à l’aveu des patients, base du protocole de toutes les études publiées. L’analyse des cheveux réalise à elle seule, le diagnostic biologique dans 26% des cas et le diagnostic de la chronicité de l’intoxication (81% des sujets consommateurs de CRACK).
Malgré un degré de dépendance supérieur et une consommation plus importante, la pathologie présentée par les consommateurs de crack est peu spécifique. Elle diffère essentiellement par la fréquence de l’altération de l’état général, des complications cardio-vasculaires et psychiatriques. Cette pathologie apparaît peu pathognomonique et la morbidité est faible. Les conséquences sociales de la toxicomanie apparaissent plus nettement avec une exposition à des comportements à risque et laclochardisationde sujets jeunes. Des mesures plus efficaces doivent être entreprises pour sensibiliser le corps médical aux signes organiques de cette toxicomanie. Les praticiens doivent être des intervenants dans la prise en charge spécifique de ces patients.
Reçu en septembre 2002
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BRODY SL., SLOVIS CM., WRENN KD., Cocaïne related medical problems : consecutive series of 233 patients, Am. J.Med., 1990,88,325-331. CHOKSHI S., MILLER G., RONGIONE A.et al., Cocaïne and cardiovascular diseases; the leading edge, Cardiology, 1989,111,1-6. HILDAGOG., LEFORTC., TERNUSA., Étude sur le crack, Espoir Goutte d’or, 1997. ISNER J., CHOKSHI S., Cocaïne and vasospasm, N.Engl. Med., 1999,321,1604-1606. KARCH S.B., Cocaïne. In : The pathology of drug abuse, 2nd edition, CRC Press INC, 1996,1-175. KINTZ P., CIRIMELEV., SENGLERC., MANGINP., Testing human hair and urine for anhydroecgonine methylester a pyrolysis product of cocaïne, Journal of Analytical Toxicology, 1995,19 (6), 479-483. KINTZ P., SENGLER C., CIRIMELE V., MANGIN P., Evidence of crack use by anhydroecgonine methylester identification. Human and Experimental Toxicology, 1997,16,123-127. McNAGNY S.E., PARKER R.M., High prevalence of recent cocaïne use and the unreliability of patient self-report in an inner-city walk-in clinic, JAMA, 1992,267 (8), 1106-1108. MILLER N.S., GOLD M., MAHLER J., Violent behaviors associated with cocaine use : possible pharmacological mechanisms, J.Int. Addict., 1991,26 (10), 1077-1088. PETERSONP., ROSZLER M., JACOBSI., WILNERH., Neurovascular complications of cocaïne abuse, J.Neuro. Psy. Clin. Neur., 1991,3,143-149. POST RM., Cocaïne psychosis : a continuum model, Am. J. Psychiatry, 1975,132, 225-213. RITZ MC., LAMB RJ., GOLDBERG SR., KULHAR MF., Cocaïne receptors on dopamine transporters are related to self administration of cocaïne, Science, 1987, 237,1219-1223. RUSSELL D.Y., MIN W.H., McCARTY J.H., Ischemic colitis in a crack abuser, Dig. Dis. Sci., 1991,36 (2), 238-240.
 
NOTES
 
[1] ODESSA : Observatoire Départemental Social et Sanitaire.
[2] Le total excède 100% car les patients présentent souvent plusieurs signes associés.
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