2003
Psychotropes
Fréquentation des fêtes techno et consommation de produits
psychoactifs
L’apport d’une enquête ethnographique quantitative
[1]
Charly Barbero
École Nationale de la Statistique et de l’Administration
Économique (ENSAE)
François Beck
Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies
(OFDT)Centre de Recherche Psychotropes Santé Mentale Société (CNRS, Université
Paris 5, INSERM – CESAMES)
Renaud Vischi
Ethno-sociologue indépendant
– L’espace festif techno entre actuellement dans une phase de
transformation rapide consécutivement à l’application d’un dispositif légal
visant à réglementer l’ensemble de ses manifestations. L’association Médecins
du Monde (MDM) a réalisé, entre août1998 et janvier 1999, une enquête par
questionnaires dans huit régions de France dans le cadre des Missions Rave,
recherche-action liée à des démarches sanitaires et préventives menées en
environnement festif techno. Première enquête quantitative réalisée en France
sur le milieu festif techno, elle porte sur 949 participants à différents types
de fête. Le traitement des données liées à ces questionnaires informe sur les
dynamiques de différenciation ayant cours au sein de l’espace festif techno
dans la période précédant ødiatement la mise en place d’une politique
répressive. Qu’il s’agisse des représentations sociales des participants
interrogés ou de leurs usages de drogues, une distinction nette sépare les
manifestations officielles (rave payante/club) des manifestations clandestines
(free party/teknival). Cette distinction qui apparaît de manière évidente au
niveau statistique, répond à une histoire et à un processus d’évolution des
configurations festives. Elle éclaire sur les enjeux endogènes au mouvement
techno et constitue un précédent utile pour comprendre les logiques de
transformations actuelles et à venir.
Mots-clés :
Épidémiologie descriptive, Rave, Milieu festif, Consom- mation, Ethnographie, Ecstasy, LSD, Recherche, Musique, Repré- sentation sociale.
– Since a few years now, the setting in France of a specific
legal legislation in order to regulate all techno party events has lead to a
pro~gressive but quick phase of mutation of the techno party community. Before
the political awareness of the existence of this community, the association
Médecins du Monde set up a fact-finding survey in aid of those taking part in
techno parties between August 1998 and January 1999. This survey took place in
8 regions in France within the framework of the Rave Mis~sion. The purpose of
this mission was to propose sanitary and preventive assistance to the techno
party environment and to give an overview of the situation. This survey, the
first quantitative one concerning the techno community in France, reached 949
members of the various techno scenes. The statistical analysis of these
questionnaires enables us to bring to light the differentiation processes
within the techno community before the insti~tution of the current Repressive
policy. Thus, concerning both their vision of society and their drugsuse a
clear distinction separates members of official techno events (club, rave for
which there is an admission charge) and those who frequent clandestine parties
like teknivals or free parties. This distinction, obvious from a statistical
point of view, sociologically fits a specific history and the evolution process
of these parties. It allows us, for the first time, to understand the changes
within the techno movement and to better understand the logic behind current
transformations and those to come.
Les données de terrain sur lesquelles reposent la plupart des
enquêtes en milieu techno ne permettent pas de savoir combien de participants
d’une tranche d’âge ont déjà pris part à une fête techno, ni même de connaître
la proportion de consommateurs de substances psychoactives parmi ces
participants. Seules les enquêtes en population générale permettent d’y
parvenir mais elles ne posent que rarement et de façon superficielle la
question des pratiques festives (Beck et
al., 2001). Par ailleurs, plusieurs problèmes spécifiques sont
susceptibles de biaiser les enquêtes quantitatives menées auprès des
participants aux fêtes techno. Un premier travail consiste à tracer les
contours de la fête techno, ce qui montre d’emblée toute la difficulté de
cerner les populations festives. Si une fête techno peut se définir comme une
manifestation collective organisée autour de la diffusion de musique(s)
électronique(s), il apparaît que la réalité festive techno ne correspond pas
pour autant à un ensemble homogène. Les différents types de fêtes peuvent être
classés suivant de nombreux critères : droit d’entrée, durée de l’événement,
style musical, périodicité, médiatisation, statut légal, etc. (Confort Moderne,
1997). La typologie synthétique la plus couramment retenue distingue cinq
grandes catégories de fêtes techno. Ces catégories reflètent en partie la
réalité du terrain mais doivent être nuancées :
- les soirées privées.
Ce type de soirées est légal et se déroule dans des lieux privés. L’information
les concernant circule exclusivement par le biais des réseaux de connaissances
(ces fêtes ne font pas l’objet de dépôts de flyers). Les participants, qu’ils
paient ou non un droit d’entrée, sont invités.
- les soirées en club.
Ces fêtes légales se déroulent dans des lieux spécifiquement dédiés à
l’organisation de soirées dansantes. Elles sont généralement payantes, flyées
et régulières.
- les raves payantes.
Ces événements autorisés ont lieu dans des endroits transformés pour
l’occasion. Ils sont flyés et les participants doivent s’acquitter d’un prix
d’entrée prédéfini sur le flyer.
- les free party. Ces
fêtes sont généralement clandestines et ont également lieu dans des endroits
transformés pour l’occasion (Queudrus, 1997). Elles sont gratuites ou sur
donation et la plupart du temps flyées.
- les teknivals. Comme
les free party, il s’agit d’événements clandestins gratuits ou sur donation,
mais de plus grande ampleur. Ils réunissent plusieurs sound system et se
déroulent sur plusieurs jours. Ils ont lieu dans des endroits investis pour
l’occasion, sont le plus souvent flyés. Ils se tiennent généralement pendant
l’été.
D’autres critères de définition d’une fête techno ne sont pas
pris en compte par cette typologie. Certaines manifestations sont par exemple
identifiées en fonction de leur temporalité : before en début de soirée,
after en début de matinée ou début
d’après-midi selon la durée de la fête. D’autres manifestations sont
caractérisées en fonction du style musical diffusé : fête trance, fête
hardcore…, d’autres encore se situent au carrefour des types développés plus
hauttelle la quasi free ou les raves
payantes organisées dans des salles de spectacle. Quoi qu’il en soit, aucune
quantification de la répartition n’est disponible pour stratifier par type de
fête (d’autant que certains participants peuvent être considérés comme des
participants mobiles, qui fréquentent indifféremment plusieurs types de
fête).
Les repères sont d’autant plus flous que le mouvement techno
s’inscrit dans un processus dynamique et mouvant. Apparues à l’aube des années
1990, les fêtes techno ont fortement évolué depuis dix ans et continuent de se
transformer. L’audience de ces fêtes se renouvelle constamment et tend à
s’élargir. Les pratiques festives, qu’elles concernent leurs dimensions
artistiques et culturelles, le profil des participants ou les usages de
substances psychoactives se modifient en conséquence. Or cette évolution de
l’espace festif techno est faite de ruptures qui, à chaque fois, métamorphosent
radicalement son espace, l’obligent à se reconfigurer et tendent à le
fragmenter. Pour exemple, le dispositif légal mis en place en 2002 qui
décourage très efficacement l’organisation de manifestations sauvages (free
party/teknival) a fortement déstabilisé la structure même du mouvement techno.
Les manifestations festives visées par le dispositif sont précisément celles
qui, d’après les observateurs de terrain, avaient le plus de succès auprès des
participants. Étouffée en pleine croissance, la composante free party/teknival
entre dès lors dans une phase de mutation rapide qui se répercute évidemment
sur les autres types de fête, obligeant l’observateur à redéfinir ses critères
d’identification et complexifiant toute appréhension au long cours des
pratiques et représentations festives. En ajoutant aux phénomènes de rupture le
décalage temporel du champ scientifique dans l’étude des pratiques festives
techno, il est probable que les données documentaires produites et présentées
par les analystes sont à la fois très approximatives et obsolètes dès leur
parution.
Le présent article ne fait pas exception à la règle puisqu’il
offre une photographie imprécise quant à la fiabilité des données traitées et
périmée quant à la réalité actuelle de la configuration festive techno. Il
donne néanmoins une idée des interactions, profils de participants,
représentations et pratiques festives ayant cours dans les années qui précédent
immédiatement la répression légale des fêtes sauvages.
L’association Médecins du Monde (MDM) a mené, entre août 1998
et janvier1999, une enquête dans huit régions de France (Ile-de-France, Centre,
Haute-Normandie, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Languedoc-Roussillon, Rhône-Alpes,
Aquitaine, Bretagne) dans le cadre des Missions Rave, missions sanitaires et
préventives intervenant en environnement festif techno. Il s’agissait, dans un
contexte de recherche action
[2], d’interroger les participants sur leurs pratiques
festives et leurs usages de substances psychoactives (Médecins du Monde, 1999).
Le champ d’étude se limitait strictement aux
participants aux fêtes techno, c’est-à-dire à
toute personne présente dans une fête techno, à l’exclusion des acteurs de la
sphère publique en exercice de leurs fonctions, tels que les fonctionnaires de
police, agents de sécurité, membres des associations en exercice, etc.
Pour mener à bien cette enquête, une équipe multidisciplinaire
a tout d’abord observé les terrains festifs et fait passer un questionnaire
pilote. Les difficultés rencontrées ont été analysées et un formulaire révisé a
été proposé au cours des fêtes techno sous la forme d’un questionnaire
volontaire et anonyme, dont la passation s’est déroulée sous deux formes
différentes. La méthode la plus employée a été la passation du questionnaire
par libre approche, notamment pour les fêtes payantes (raves payantes, soirées
en club) et les soirées privées : une pile de questionnaires était déposée sur
un stand et il s’agissait de laisser chacun entièrement libre quant à la
décision de répondre ou non à l’enquête. Ce mode de passation semblait le plus
adapté au climat libertaire induit par la fête. En revanche, lors de fêtes de
nature plus clandestine (free party, teknivals), un tel mode de passation était
susceptible de déclencher des réactions de méfiance et d’hostilité. Il est
apparu plus indiqué dans ce contexte de nouer une relation de confiance entre
les enquêteurs et les enquêtés préalablement à la présentation du questionnaire
et d’être disponible lors de la passation même. Parmi les questionnaires
recueillis, 56% ont été passés en free party ou teknivals, 22% en soirées
payantes (raves), 13% en clubs et 1% en soirées privées. Par ailleurs, 9% des
questionnaires ont été recueillis en périphérie des contextes festifs.
L’objectif principal de Médecins du Monde à travers cette
enquête était de caractériser les pratiques à risque des participants aux
événements techno, notamment en matière d’usage de drogues, au travers de leurs
caractéristiques socio-démographiques et de leurs pratiques festives afin de
permettre aux organismes sanitaires de mieux cibler leur action de prévention.
Pour réaliser cet objectif, trois grands thèmes ont été successivement abordés
dans le questionnaire.
- La première partie vise à situer le
participant aux fêtes techno par
rapport à sa pratique festive : type de fêtes fréquentées, fréquence des
sorties, critères de choix des fêtes, styles de musique appréciée, implication
dans le mouvement techno, changements induits par la fréquentation des
fêtes.
- La deuxième le replace dans son environnement quotidien :
confiance en l’avenir, position dans la société, opinions politiques et
religieuses, caractéristiques socio-démographiques, histoire psychologique et
médicale.
- La troisième tente d’estimer ses pratiques en termes de
risques : consommation de substances psychoactives, opinion et information sur
les drogues, pratiques sexuelles, prise de risque dans la conduite
automobile.
À la suite de cette enquête, 1024 questionnaires ont été
recueillis dont 949 ont été traités. À partir de ces résultats, une base de
données comportant 249 variables relatives aux différents thèmes abordés par le
questionnaire a été construite.
L’enquête de Médecins du Monde, si elle propose une approche
quantitative sur les participants aux événements techno qui apporte beaucoup
sur leurs pratiques et les représentations, ne peut être pour autant jugée
représentative de l’ensemble des personnes se rendant aux événements techno
(les pages 32 à37 du rapport de recherche publié par Médecins du Monde
présentent en détail les précautions à prendre dans la lecture de ces données –
liées notamment aux préoccupations déontologiques des membres de l’équipe de
recherche – et proposent une réflexion pertinente sur ces questions de
représentativité). En effet, l’échantillon contient beaucoup plus de
questionnaires passés en free party ou en teknival qu’en soirées payantes, en
club ou en soirées privées, et il n’est pas possible de redresser ces données
puisque les proportions réelles ne sont pas connues. « Nous ne pouvons
absolument pas considérer les pourcentages définis par l’enquête comme des
traductions chiffrées exactes de la réalité » (Médecins du Monde, 1999, p.33).
Les sujets qui ont répondu à cette enquête sont pour la plupart concernés par
la question des substances psychoactives, dans la mesure où, même si les
enquêteurs ont parfois fait l’effort d’aller à la rencontre des participants
aux fêtes techno, de nombreux questionnaires ont été proposés en libre accès
sur le stand Réduction des risques de Médecins du Monde. De plus, les enquêtés
de l’échantillon sont en grande majorité des personnes qui fréquentent
régulièrement les événements techno. Ainsi cette enquête participe à la
construction d’une observation objective des participants aux fêtes techno mais
ne saurait livrer une proportion fiable de consommateurs de drogues parmi
l’ensemble des participants aux événements techno. Si une telle précision peut
paraître triviale, elle est bien souvent oubliée au profit d’un certain
sensationnalisme, comme ce fut par exemple le cas dans un article du Monde du
24mai 2001, ou encore dans un article du Figaro du 11août 2001 tentant
notamment d’établir le « chiffre d’affaire » moyen d’une rave.
Dans cet article, il s’agira d’étudier les caractéristiques des
participants aux fêtes techno du point de vue des pratiques et représentations
de la fête, de leur positionnement au sein de la société et en regard de leurs
usages éventuels de substances psychoactives. Ce point de vue quantitatif sera,
au fil du texte, nuancé par des réflexions issues d’un matériau qualitatif qui
offre des précisions dans l’analyse (éclairages historiques et données
ethnographiques principalement issues d’observations d’événements et
d’entretiens semi-directifs avec des participants).
Caractérisation de la population
Les pratiques festives des
participants aux fêtes techno
Parmi les personnes interrogées, 71,9% ont déclaré fréquenter
les free party, 50,7% les teknivals, 39,8% les raves, 35,5% les soirées privées
et 33,8% les clubs. Il leur a aussi été demandé quel style de musique ils
aimaient écouter en fête techno (house, transe, techno, hardcore, acidcore,
jungle, ou encore « peu importe le style ») et selon quels critères ils
choisissaient habituellement leurs fêtes techno (DJs, type de fête, style de
musique, organisateur ou encore « le principal c’est de s’amuser »). Chaque
type de fête apparaît associé dans une certaine mesure à un genre musical
particulier et à une attente spécifique des participants :
- Les participants aux fêtes techno fréquentent les
raves essentiellement pour écouter de la
techno plus que tout autre type de musique. En effet,
- 73,5% des raveurs aiment écouter de la techno contre 34%
pour la house et 24,8% pour l’acidcore. Il semble également que les
raveurs choisissent leurs fêtes plutôt
en fonction des DJs (63,5%).
- À l’inverse, ceux qui apprécient
l’acidcore, le hardcore et la jungle
fréquentent beaucoup les free party (91,4%
chez les amateurs d’acidcore,
- 87,9% chez les amateurs de hardcore et 79,9% chez les
amateurs de jungle). Par ailleurs, les amateurs de house et de transe sont peu
représentés parmi les participants aux free party (avec respectivement 19,6 %
et
- 25,8%). Ces participants sont, pour 59,2% d’entre eux,
attirés par le type même de la fête. Un élément d’explication serait que la
free party se démarque fortement des autres rassemblementspar sa clandestinité,
son éloignement de la ville et son identité libertaire.
- Les participants aux teknivals ont des préférences musicales et des
attentes proches des participants aux free party : ils ont une nette préférence
pour le hardcore et l’acidcore par rapport
à la house et la transe.
- Les participants aux soirées
privées, ne semblent avoir, quant à eux, aucune préférence marquée
en style de musique et en attentes, ce qui s’explique peut-être par
l’hétérogénéité de cette catégorie de fête. Il apparaît toute-fois que le «
principal est de s’amuser » pour la moitié des participants et que 56,7%
fréquentent ces soirées pour le(s) DJ(s).
- Les participants aux soirées en
club sont, quant à eux, plutôt amateurs de techno (71,3%) et très
peu d’acidcore (16,5%). Comme pour les soirées privées, 51,5% des participants
sont là pour « s’amuser ».
On peut, à partir de ces éléments, distinguer deux attitudes
générales : les personnes fréquentant le circuit « officiel » (raves payantes,
clubs, soirées privées) pour y écouter de la musique électronique assez
développée commercialement et répandue, comme la house ou la techno, et les
personnes préférant le circuit « non officiel » (free party, teknival) pour y
écouter de la musique beaucoup plus rapide et agressive (acidcore, hardcore,
voire jungle).
Les caractéristiques
socio-démographiques des participants aux fêtes techno
L’âge moyen des personnes interrogées est de 22 ans et demi
et la moitié des personnes a entre 20 et 24 ans (l’âge de l’échantillon variant
entre 15 et 45 ans). Les relations familiales des participants aux fêtes techno
semblent en réalité assez « classiques » par rapport à la population générale :
70,4% des personnes interrogées ont été élevées par leurs deux parents. La
plupart gardent d’ailleurs contact avec leur famille (87,8% avec leur père et
95,6% avec leur mère) et estiment entretenir de bonnes relations avec eux
(85,9% avec leur père et 90,6% avec leur mère). Parmi les 30% de personnes qui
n’ont pas été élevées par leurs deux parents, la très grosse majorité à été
élevée par la mère seule.
Les enquêtés habitent pour la plupart chez leurs parents
(41,5%) ou dans un logement personnel (39,3%). Ils sont tout de même 5,7% (soit
une cinquantaine de personnes) à loger dans des foyers, logements mobiles,
communautés ou squats. Enfin, seuls 5,4% ont des enfants (un seul en général)
et une personne sur 5 environ vit en couple. Ces résultats ne semblent pas
surprenants compte tenu de l’âge moyen de l’échantillon : d’après les données
du Baromètre Santé 2000,29,9% des 20-25 ans vivent en couple (Guilbert
et al., 2001), ce qui est légèrement
supérieur au pourcentage trouvé sur l’échantillon de l’enquête Médecins du
Monde.
Ces observations semblent montrer que les caractéristiques
socio-démo-graphiques des participants aux fêtes techno ne se démarquent pas
nettement de celles de la population générale.
En ce qui concerne leur situation professionnelle, les
individus interrogés sont le plus souvent étudiants (32,3%) ou salariés
(25,0%). 15,8% des personnes interrogées ont une situation professionnelle
précaire (chômage, stage, RMI ou CES). 34,2% d’entre eux ont un diplôme
inférieur au baccalauréat, 29,0% ont un niveau baccalauréat et 24,2% ont un
diplôme supérieur. Le plus haut diplôme obtenu (corrélé fortement à la
situation professionnelle) semble influencer légèrement l’intensité de
fréquentation des fêtes : ainsi, les personnes peu diplômées fréquentent plus
souvent les fêtes que les personnes ayant un diplôme sanctionnant des études
supérieures. En effet, 47,1% des non diplômés fréquentent très souvent les
fêtes (au moins une fois par semaine) contre seulement 35,3% pour les plus
diplômés.
Typologie des pratiques
festives
Afin de décrire l’implication dans le milieu festif techno en
fonction de caractéristiques socio-démographiques et de prises de risques, nous
avons effectué une classification ascendante hiérarchique (CAH) sur 25
variables actives décrivant les pratiques festives (type et fréquence des fêtes
fréquentées, critères de choix des fêtes, activités exercées au sein de la
fête, etc.) et 28 variables illustratives (caractéristiques
socio-démographiques, questions relatives à la citoyenneté, changements induits
par la fête, prise de risques).
Les méthodes de classification permettent d’obtenir une
analyse plus fine que les statistiques descriptives simples, en regroupant les
individus en différentes classes homogènes vis-à-vis des variables actives
retenues. La classification ascendante hiérarchique est le type de
classification le plus souvent utilisé en raison de son caractère intuitif et
des temps de calcul raisonnables qu’elle induit. Le principe est le suivant :
les n individus composant l’échantillon constituent n classes « singletons »,
réparties dans l’espace des variables à p dimensions, où p est le nombre de
variables actives retenues. À la première étape, les deux individus « les plus
proches » au sens d’une certaine métrique
[3] sont réunis et remplacés par un individu théorique
dont les caractéristiques correspondent à la moyenne des deux individus
agrégés; il reste alors (n-1) classes. Étape par étape, les individus sont peu
à peu regroupés et remplacés par leur « moyenne » jusqu’à obtenir un
emboîtement de partitions allant de n classes (avant la première étape) à une
seule classe (réunissant tout l’échantillon). Le choix du nombre de classes se
fait ensuite en effectuant le bon arbitrage entre garder de nombreuses classes
très homogènes mais petites, et ne conserver que très peu de classes avec des
effectifs suffisants, mais trop hétérogènes pour que leur analyse soit vraiment
intéressante
[4].
Une fois le nombre de classes choisi, on peut, grâce à
l’homogénéité des classes, associer à chaque groupe un profil-type des
individus de la classe, en le comparant au profil moyen des individus
interrogés. Par exemple, si une classe donnée est constituée d’une majorité
d’hommes, alors que ceux-ci représentent la moitié de l’ensemble de
l’échantillon, cette classe sera qualifiée de « masculine ». Dans notre cas,
les statistiques d’aide au choix du nombre de classes invitent à ne retenir que
quatre classes.
Classe 1 : les participants aux fêtes techno du circuit non
officiel
La première classe regroupe 478 personnes (50,3% de
l’effectif total) et se caractérise principalement par les personnes qui vont
en free party et teknival, qui écoutent du hardcore et de l’acidcore et qui
choisissent leurs fêtes techno pour le type de musique. Rares sont ceux qui
vont en rave et en club et qui écoutent de la transe ou de la house dans cette
classe. Cette classe regroupe également les personnes qui fréquentent les fêtes
depuis un à trois ans et qui les organisent.
Dans cette catégorie de participants aux fêtes techno, les
18-25 ans sont sur-représentés, ainsi que ceux qui n’ont pas du tout confiance
en la police, l’assemblée nationale, les media, qui estiment prendre des
risques dans les fêtes techno, dans leur rapport avec les lois et qui ont déjà
eu des rapports sexuels sous l’effet d’une substance psychoactive. Ces
personnes déclarent en outre que les fêtes ont eu des effets positifs dans leur
vie sur les plans amical, personnel et familial.
Classe 2 : les participants aux fêtes techno du circuit
officiel
La deuxième classe regroupe 378 personnes (soit 39,8% de la
population totale) et se caractérise principalement par les personnes qui
fréquentent les clubs et les raves, qui écoutent de la house, de la techno et
de la transe, mais ne choisissent pas leurs fêtes pour le style de musique. Ces
individus ne semblent pas fréquenter les fêtes assidûment ni depuis longtemps.
Cette catégorie de participants aux fêtes techno estime que les fêtes n’ont pas
induit de changements les concernant. Ils déclarent avoir plutôt confiance en
les institutions, trouvent relativement bien leur place dans la société, et les
personnes n’ayant jamais eu de rapport sexuel sous l’effet d’un produit sont
sur-représentées dans cette classe.
Classe 3 : les « anciens »
La troisième classe a un faible effectif (28 personnes) et
regroupe surtout les individus de plus de 25 ans fréquentant les fêtes depuis
au moins huit ans (les deux variables n’étant bien sûr pas indépendantes). On
retrouve également dans cette classe les personnes qui aiment écouter de la
transe et de la house, qui choisissent leurs fêtes en fonction de
l’organisateur et/ou du DJ et qui déclarent trouver très bien leur place dans
la société.
Classe 4 : les non-répondants
La dernière classe regroupe seulement 65 personnes et
s’avère surtout caractérisée par ceux qui n’ont pas répondu aux questions
concernant les fêtes, la confiance en les institutions et leur histoire
personnelle. Cette classe contient un fort pourcentage de personnes fréquentant
les fêtes depuis peu (moins de trois mois), touchant le RMI, n’ayant aucun
diplôme, et habitant dans des communautés.
On peut retenir de cette classification qu’elle oppose ici
encore principalement les individus fréquentant des fêtes clandestines aux
musiques souvent plus « agressives », prenant plus de risques dans les fêtes,
leurs rapports aux lois et leur sexualité (classe 1), et les participants aux
fêtes « classiques/légales » (clubs et raves) aux musiques souvent plus «
répandues », qui se trouvent plutôt « bien dans la société » et ont confiance
dans ses institutions (classes 2 et 3).
La position des participants aux
fêtes techno dans la société
Les participants aux fêtes techno se sentent globalement bien
intégrés dans la société (seuls 13,1% des participants aux fêtes techno pensent
ne pas y trouver pas leur place) et sont « plutôtconfiants » dans leur avenir
(42,7%). Ils ont cependant d’une manière générale peu confiance dans les
institutions (Assemblée nationale, institutions religieuses, media, police, à
l’exception toutefois de l’Union Européenne) et préfèrent ne pas se prononcer
sur le plan politique (24,4% des participants aux fêtes techno se déclarent de
gauche, 7,6% se déclarent au centre, 4% se déclarent de droite et 64% ne se
prononcent pas). Notons enfin qu’il ne semble y avoir aucun lien significatif
entre la fréquence de participation aux fêtes et le positionnement des
participants aux fêtes techno dans la société.
Afin d’affiner les résultats, nous avons utilisé une nouvelle
fois les méthodes de classification ascendante afin d’étudier les relations
entre positionnement des participants aux fêtes techno dans la société,
caractéristiques socio-démographiques, pratiques festives et usages de drogues.
Dix variables actives concernant la confiance en l’avenir et la place dans la
société, le positionnement politique et religieux et la confiance en les
institutions, ont été retenues. Cette classification est donc complémentaire de
la précédente, dans le sens où on utilise cette fois les variables de
positionnement dans la société comme variables actives et les variables portant
sur le contexte festif comme variables supplémentaires, alors qu’elles étaient
utilisées en variables actives dans la précédente CAH. La classification a été
réalisée sur les répondants à ces variables actives et non sur l’ensemble de la
population, elle porte ainsi sur 748 individus. L’observation des aides à
l’interprétation a conduit à retenir quatre classes.
Classe 1 : les modérés
Cette classe de 397 personnes est la classe de plus fort
effectif et représente les personnes que l’on peut considérer comme modérées.
Il s’agit des participants aux fêtes techno ayant répondu « plutôt oui » ou «
plutôt non » aux questions sur la confiance en les institutions et qui sont «
plutôt confiants » ou « plutôt inquiets » pour leur avenir. Dans cette classe
sont sur-représentées les personnes de gauche ou centristes qui trouvent plutôt
bien leur place dans la société. Les modalités sous-représentées sont les
non-réponses et les modalités extrêmes (totalement confiance, pas du tout
confiance, appartenance à l’extrême droite, etc.).
On retrouve dans cette catégorie de participants aux fêtes
techno ceux qui fréquentent plutôt les clubs, mais peu les free party et les
technivals. Ils écoutent plutôt de la house et de la techno mais pas de
hardcore. Ce sont plutôt des jeunes (entre 20 et 25 ans) habitant encore chez
leurs parents et ayant un diplôme universitaire. Notons enfin que les femmes
sont également surreprésentées dans cette classe (61% des femmes de la
population appartiennent à la première classe).
Cette classe se démarque par ailleurs fortement au point de
vue des drogues, puisque la modalité « je n’ai jamais essayé cette drogue » est
surreprésentée pour tous les produits envisagés (c’est-à-dire héroïne,
amphétamines, ballon, cocaïne, ecstasy, LSD, plantes hallucinogènes, poppers,
smart drinks, opium).
Classe 2 : les contestataires
Cette deuxième classe (259 personnes) regroupe en majorité
des personnes n’ayant pas du tout confiance en les institutions religieuses
(88% contre 46% dans l’ensemble de l’échantillon), ni en l’Assemblée nationale
(82% contre 40%), ni en la police (79% contre 47%), ni en les médias (77%
contre 37%), ni en l’éducation nationale (67% contre 31%) et ni en l’Union
Européenne (59% contre 24%). Sont également sur-représentées les personnes
ayant des positions extrêmes (extrême gauche, « très confiantes » ou « très
inquiètes » pour leur avenir) ainsi que celles qui ne se retrouvent pas sur les
échelles proposées (modalités « autre » ou « je ne me retrouve pas sur cette
échelle »).
Contrairement au groupe précédent, on trouve dans cette
classe une forte proportion de participants aux fêtes techno fréquentant les
free party (81%) et les teknivals (59%) afin d’y écouter du hardcore. Enfin,
les personnes habitant dans un logement mobile sont également sur-représentées
tandis que celles habitant chez leurs parents et ayant un diplôme universitaire
sont sous-repré-sentées.
Cette opposition avec la première classe est enfin
confirmée par les comportements en matière de consommation de drogues puisque
c’est la modalité « j’ai déjà essayé cette drogue » qui est sur-représentée
pour toutes les drogues citées précédemment.
Classe 3 : les confiants
Les individus ayant totalement confiance dans les
institutions précédemment citées (sauf institutions religieuses) sont très
nettement sur-représentés dans cette classe de 34 personnes (entre 20 et 32%
pour cette modalité dans la classe contre 1,5% au maximum dans l’ensemble de la
population). Elle regroupe d’ailleurs la totalité des personnes ayant
totalement confiance en la police et de celles ayant totalement confiance en
l’éducation nationale. Les personnes trouvant parfaitement ou plutôt bien leur
place dans la société sont également sur-représentées. Enfin, cette classe
regroupe l’ensemble des personnes d’extrême droite, ce qui représente environ
un quart de la classe (8 personnes, mais notons que 8 personnes de la classe se
déclarent de gauche, ce qui empêche toute conclusion trop catégorique sur
l’orientation politique du groupe).
La majorité d’entre elles (59%) fréquente les raves et
clubs, mais pas les free party ni les teknivals, et lorsqu’elles sortent, c’est
pour écouter de la house (41% contre 26% dans la population totale), mais pas
de hardcore, d’acidcore, ni de jungle. Sont également sur-représentées les
personnes fréquentant le milieu festif techno depuis 6 ans, celles habitant
dans un squat ou étant SDF et celles n’ayant pas de diplôme.
Enfin, les personnes n’ayant jamais essayé l’Ecstasy, la
cocaïne, le LSD ou l’héroïne sont sur-représentées dans cette classe. Le profil
socio-démogra-phique et festif de ces personnes est donc proche de celui des
individus de la classe 1 et s’oppose à celui des individus de la classe
2.
Classe 4 : les non-répondants
Cette classe regroupe la majorité des personnes n’ayant pas
répondu à la question « Fais-tu confiance à…» l’Assemblée nationale (100% des
non-répon-ses), l’éducation nationale, les institutions religieuses (86%), les
médias (93%), la police (100%) et l’Union Européenne (100%).
Dans cette classe sont sur-représentées les personnes âgées
de 30 à 35 ans (même si la majorité de la classe a moins de 25 ans),
fréquentant le milieu festif techno depuis 7 ans et écoutant du hardcore ou de
la jungle lors de teknivals.
Du point de vue de l’usage de drogues, cette classe se
distingue de l’échantillon par une plus forte proportion de personnes ayant
déjà essayé l’opium (49% contre 38%) ou les plantes hallucinogènes (62% contre
45%).
Cette analyse permet donc d’opposer deux grandes catégories
de participants aux fêtes techno : d’une part ceux qui sont confiants ou
modérés vis-à-vis des institutions, de leur avenir et de leur place dans la
société; ils fréquentent plutôt le circuit officiel (rave, club, soirées
privées), écoutent de la house ou de la techno et n’ont pas essayé beaucoup de
drogues. D’un autre côté, ceux qui au contraire semblent plus contestataires,
n’ayant aucune confiance dans les institutions et affirmant des positions
extrêmes; ils fréquentent plutôt le circuit non officiel (free party,
technival), sont amateurs de hardcore, acidcore ou jungle et ont souvent essayé
plusieurs drogues différentes. Ces personnes refusent les schémas classiques de
la société, mais ne s’en sentent pas pour autant exclus.
L’histoire de l’espace festif techno reflète dans une
certaine mesure cette dissociation entre deux grandes catégories de
participants festifs. Les premières manifestations techno apparaissent à la fin
des années 1980. Invisibles du grand public durant quelques années, celles-ci
prennent rapidement de l’ampleur. Le potentiel économique du mouvement devient
vite avéré. Œuvres et manifestations électroniques se multiplient, les cachets
et le prestige des DJs augmentent, les styles musicaux évoluent et se
diversifient, le son électronique envahit le paysage sonore quotidien, un
phénomène d’institutionnalisation du mouvement soutenu par une partie de ses
pionniers les plus actifs commence à s’opérer tandis que de nombreux clubs se
convertissent et profitent ainsi de l’engouement. Les acteurs se mélangent et
les fêtes changent de forme. L’effervescence des raves libertaires et
égalitaristes des débuts, au sein desquelles tout participant était également
organisateur de la fête et dont l’objectif affiché consistait à opérer une
coupure temporelle radicale avec la quotidienneté en ouvrant des espaces
éphémères aux normes sociales élargies a été rattrapée par la loi du marché et
les cadres plus rigides de l’institution. La double dynamique de
commercialisation et d’institutionnalisation des manifestations techno a eu
pour effet principal de réinjecter du quotidien dans la fête; par exemple et
selon les cas : investissement de lieux classiquement dévolus à l’organisation
de spectacle, temps de fête resserré, sélection/fouille à l’entrée, tenue
correcte exigée, émergence d’une élite identifiée dotée de privilèges (espaces
VIP…), sponsors affichés, mise en avant des scènes… Autant d’éléments qui ont
participé à gommer les spécificités et revendications identitaires que la rave
véhiculait à ses débuts. Les fêtes officielles et commerciales prospèrent,
qu’elles se déroulent en club ou dans d’autres lieux.
Dans le même temps, c’est-à-dire dans le ventre mou des
années 1990, les fêtes type free party/teknival émergent et gagnent de nombreux
participants. La plupart des témoignages oraux ou documentaires situent
l’apparition des free party en 1993. Les premières fêtes de ce type auraient
été organisées par des groupes britanniques chassés de leurs pays par un
dispositif légal décourageant les rassemblements sauvages en Grande-Bretagne.
Mais ce lancement contraint par l’exil de quelques éléments entrés en
résistance n’explique pas le succès des free party/teknival sur le territoire
français tout au long de la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix (succès
grandissant jusqu’au début des années 2000 et la mise en place d’un dispositif
légal visant réduire ces manifestations clandestines). Apparition et
développement de ces fêtes procèdent d’abord d’une dynamique de scission
endogène au mouvement techno stimulée par le double processus de
commercialisation/institutionnalisation de la rave originelle. La fête sauvage
représente la réaction vive des dimensions égalitariste et libertaire
caractérisant l’âge d’or des premières manifestations techno, une réponse
radicale au quotidien par le biais des temporalités festives : gratuité, DJs
cachés, fêtes durant des jours entiers, espaces non cloisonnés,
clandestinité…
Cette scission entre fêtes légales et fêtes sauvages se
répercute de manière assez tranchée (mais non exclusive) au niveau strictement
musical. La techno proposée lors des rassemblements sauvages est plus dure,
plus violente, plus rapide, souvent plus forte que celle diffusée lors des
manifestations institutionnalisées. Il s’agit d’une musique moins consensuelle,
moins accessible au grand public qui a
contrario renforce la dimension identitaire des fêtes sauvages.
Enfin, il est remarquable de constater que cette dissociation culturelle et
musicale réapparaît au niveau des représentations politiques, c’est-à-dire
concernant la perception du système global d’organisation de la société. Si la
techno d’une manière générale ne diffuse pas de discours politique explicite
(absence de textes/paroles dans la musique) il n’en demeure pas moins que ces
différents composants expriment un positionnement symbolique, une attitude
politique perceptible à travers les pratiques festives, attitude palpable dans
les discours des participants interrogés à ce sujet. Les fêtes légales marquent
une acceptation relative du système politique global tandis que les fêtes
sauvages constituent une alternative temporaire à ce même système. L’adhésion à
un type de fête particulier devient un marqueur politique, il reflète le
positionnement et les représentations des participants par rapport au système
global de la société d’appartenance. Si les fêtes légales symbolisent une
acceptation relative du système en place, les fêtes clandestines s’y opposent
radicalement et manifestent, au moins de façon éphémère, une volonté claire
d’émancipation.
Données de
cadrage
La population interrogée se caractérise principalement par
une expérimentation très répandue du cannabis, de l’ecstasy et de l’acide
(LSD): en effet, 85,4% des participants aux fêtes techno interrogés ont déjà
pris du cannabis, 66,4% de l’ecstasy et 59,3% de l’acide. Les autres drogues
dont l’expérimentation est relativement répandue sont la cocaïne et les
amphétamines. En revanche, parmi celles qui ont été le moins testées se
trouvent le crack, le Gamma OH‚ ou le Cristal.
En matière d’expérimentation de drogues, on observe de forts
écarts avec la population générale. Par rapport aux 15-34 ans de la population
générale, l’écart est relativement moins fort pour le cannabis, qui reste un
produit très couramment expérimenté 47,0%, que pour les autres produits dont
l’expérimentation ne dépasse pas 5%: 3,0% pour la cocaïne, 2,8% pour le LSD,
2,7% pour l’ecstasy, 1,9% pour les amphétamines et 1,2% pour l’héroïne (Beck
et al., 2001).
Le fait que les usages de drogues apparaissent aussi massifs
en contexte festif techno n’est pas en soi un phénomène surprenant. Par
définition, les temps festifs, qu’ils soient techno ou non, constituent des
espaces particulièrement propices à la consommation de produits psychoactifs.
Faire la fête c’est prendre du bon temps, se démarquer des contraintes
quotidiennes, communier, s’amuser. Du mariage le plus traditionnel à la free
party, du banquet gaulois aux guinguettes modernes, dans toutes les sociétés,
la consommation de drogues a toujours participé au « faire la fête » (Hansen
et al., 2001). En temps festif, les
drogues, qu’elles soient légales ou illégales, s’avèrent donc très accessibles,
leur consommation étant par ailleurs particulièrement favorisée par différents
processus d’incitation (socialité autours de la consommation, phénomène
d’entraînement, effets désinhibants des produits…). La fête comme temps
particulier et défini par rapport à la quotidienneté, compose un espace de
socialité différent, qui nécessite et/ou s’accommode parallèlement d’une
modification des comportements individuels. Les rapports aux autres et les
rapports à l’action se trouvent transformés. Les produits psychoactifs, en même
temps que la musique ou les autres dispositifs d’animation (lumières,
spectacles éventuels...), aident dans une certaine mesure (et avec plus ou
moins de bonheur) les participants à changer de costume, à devenir « fêtards ».
Les drogues renforcent naturellement la construction du temps festif, elles
intègrent les ingrédients qui composent l’identité propre de la fête.
En regardant les résultats présentés plus haut concernant les
drogues expérimentées par les participants aux fêtes techno, le fait
remarquable réside donc moins dans les fortes proportions d’expérimentateurs
que dans la diversité des produits utilisés lors de ces fêtes. Si dans tous les
types d’événements festifs on peut raisonnablement avancer que la majorité des
participants consomme au moins une drogue (qui sera l’alcool dans la plupart
des cas), la fête techno se démarque nettement par la gamme étendue de drogues
différentes qui y sont consommées. Cet aspect doit être particulièrement
souligné car il a naturellement motivé des pratiques de poly-consommation,
c’est-à-dire le fait de consommer plusieurs produits psychoactifs différents au
cours d’une même période de consommation. Reléguant les focalisations
classiques sur les caractéristiques pharmaco-chimiques des produits
psychoactifs, la poly~consommation met particulièrement en perspective la
notion d’usage elle-même, elle implique de se pencher sur ses mécanismes, d’en
appréhender les contextes et d’en reconnaître la diversité.
Afin de traiter de façon synthétique les questions relatives
aux drogues, une analyse en composantes multiples (ACM) a été menée. Le but de
cette méthode est de résumer au mieux l’information issue d’une grande masse de
données, à savoir un nuage de n individus situés dans un espace à p dimensions,
p étant le nombre de variables sélectionnées pour l’analyse. Il n’est pas
possible de visualiser un tel espace qui n’est concevable que d’un point de vue
mathématique. Les analyses factorielles permettent de réaliser des projections
optimales de cet espace abstrait et de les visualiser graphiquement, en
dimension 2, afin de mettre en évidence les plus fortes relations statistiques
qui s’établissent entre les variables considérées.
Ont été retenues comme
variables
actives les questions qui ont trait aux types de drogues déjà
consommées par les participants aux fêtes techno. Nous avons sélectionné les
drogues pour lesquelles la prévalence se situait entre 30 et 70% afin de ne pas
accorder trop de poids aux modalités rares (comme par exemple le Cristal), que
seules 7% des personnes déclarent avoir essayé, ou inversement le cannabis,
déjà essayé par 9 participants aux fêtes techno sur 10. Nous avons donc
finalement retenu les amphétamines (expérimentées par 47% des individus), les
ballons (37%), la cocaïne (56%), l’ecstasy (70%), le LSD (63%), les plantes
hallucinogènes (45%), le poppers (42%), les smart drink/ boissons énergétiques
(42%) et l’opium ou rachacha
[5] (35%). Nous avons ensuite décidé d’éliminer de cette
ACM les personnes qui n’avaient pas répondu à une de ces questions afin de ne
pas accorder trop de poids à la modalité de non-réponse, ce qui revient à un
échantillon de 824 individus.
Il convient de noter qu’il est possible qu’ils aient essayé
une drogue pour la première fois dans un contexte tout à fait différent de
celui de la fête techno. Dans la mesure où cette question renvoie plus à l’idée
d’une expérience qu’à une idée de prise régulière, il n’y aurait pas eu de sens
à projeter en variables supplémentaires toutes les questions relatives à la
dernière fête techno. Nous avons donc choisi de projeter en variables
supplémentaires les autres substances psychoactives citées dans le
questionnaire, les questions relatives aux pratiques festives et à la position
de l’individu dans la société, ainsi que des variables
socio-démographiques.
Dans l’étude de cette ACM, nous interpréterons principalement
les axes 1, 2 et 4 qui se révèlent être les plus intéressants. En dehors du
premier axe qui explique 41,5% de l’inertie totale
[6], les autres axes ne se démarquent pas de
façon flagrante entre eux (le pourcentage d’inertie expliquée décroît assez
lentement). Les axes sont décrits par les modalités contribuant fortement à
leur construction. Pour les variables supplémentaires, nous ne considérerons
que les modalités dont les coordonnées sont significativement différentes de
0.
Remarque préliminaire
Quel que soit l’axe considéré, les modalités « homme » et «
femme » se situent toujours au centre du graphe (sauf pour le premier axe), ce
qui montre que le sexe n’est pas discriminant dans l’analyse des drogues déjà
essayées. Il en va de même pour le fait d’avoir été ou non élevé par ses deux
parents (coordonnées nulles à partir du troisième axe), pour le plus haut
diplôme obtenu, la musique écoutée en fête techno, les fêtes fréquentées
(coordonnées non significatives à partir du troisième axe pour ces deux
variables), ou encore le fait d’avoir essayé le cannabis (intéressante
uniquement sur le premier axe). On voit ainsi qu’il ne sera pas facile de
caractériser de façon catégorique les personnes selon leur expérience par
rapport aux substances psychoactives.
Ce premier axe est essentiellement déterminé par les
variables amphétamines, cocaïne, ecstasy, LSD, opium et plantes hallucinogènes
(c’est-à-dire les drogues illégales) dont la modalité 1 (« déjà consommé ») se
projette positivement et la modalité 0 (« jamais consommé ») négativement. Au
contraire, les drogues légales (poppers, ballons, smart drinks, même si en
France ce type de boisson a un statut légal particulier – la marque Red Bull
par exemple est interdite – mais les boissons sportives énergétiques sont
autorisées) ne contribuent pas à la formation de cet axe, mais se projettent
aussi positivement. Cet axe marque donc la différence entre ceux qui ont déjà
essayé des drogues illégales autres que le cannabis et ceux qui ne l’ont pas
fait.
La projection des autres drogues (crack, GHB, kétamine,…)
en variables supplémentaires confirme l’analyse de l’axe : le fait d’avoir
essayé une drogue se projette toujours positivement sur l’axe tandis que le
fait de ne pas les avoir essayées se projette toujours négativement. Ces
coordonnées sont beaucoup plus élevées pour l’essai (entre 0,6 et 1,0) que pour
le non-essai (entre –0,3 et –0,1, alors que pour les modalités actives ce
coefficient était supérieur à 0,3), sauf pour le cannabis où on assiste à
l’effet contraire (0,1 pour l’essai et –1,2 pour le non-essai). Cela montre
bien que ce qui discrimine les individus est le fait d’avoir essayé ces drogues
(crack, GHB, kétamine), généralement plus difficiles à se procurer que les
drogues choisies en variables actives (LSD, ecstasy, poppers…).
Plus les personnes sont jeunes, moins elles ont tendance à
avoir essayé ces drogues (la différence est surtout marquée entre les moins de
20 ans et les plus de 35 ans), et de même pour les personnes fréquentant le
milieu techno depuis moins d’un an par rapport aux personnes le fréquentant
depuis plus de 4 ans. Concernant les musiques et les fêtes, les personnes
allant en free party, en fêtes privées ou assistant à des teknivals et écoutant
de l’acidcore, du hardcore ou de la jungle semblent avoir essayé plus de
drogues que celles allant en club et écoutant de la house (voire de la techno).
Ce phénomène pourrait en partie s’expliquer par l’encadrement moins strict de
ces fêtes (moins officielles, donc généralement moins contrôlées). Le fait de
ne pas avoir été élevé par ses deux parents semble légèrement favoriser l’essai
de drogues, et les femmes paraissent moins sujettes à ces expériences.
Cependant, ces caractérisations sont peu marquées (projections entre 0,2 et
–0,2). Enfin, les personnes qui se considèrent en dehors des schémas habituels
de la société ainsi que les personnes qui n’ont pas du tout confiance en les
institutions ont plutôt tendance à avoir déjà testé certaines drogues.
Cet axe est un peu l’équivalent du premier axe pour les
drogues légales (hors ballons). Il est en effet presque exclusivement déterminé
par les variables poppers et smart drinks, dont la modalité 1 se projette
encore une fois positivement. Les autres variables contribuent peu à la
formation de cet axe, mais il est important de noter que le fait d’avoir essayé
des drogues illégales se projette cette fois négativement. Cet axe oppose donc
les personnes n’ayant consommé que des drogues légales (poppers, smart drinks)
et celles n’ayant jamais consommé ces drogues légales mais ayant déjà consommé
des drogues illégales.
La projection des autres drogues confirme ce résultat : la
codéine, la colle et les médicaments se projettent positivement tandis que
l’héroïne et le Cristal se projettent négativement.
L’âge et l’ancienneté dans les fêtes techno ne semblent pas
liés à l’essai de ces drogues. Les personnes ayant déjà essayé le poppers et
les smart drinks sont plutôt celles allant en clubs, en soirées privées ou en
raves payantes et écoutant de la house (voire de la techno). En comparant les
deux premiers axes, on retrouve à peu de choses près l’opposition déjà
constatée entre club/ rave/house/techno d’une part et
free/technival/acidcore/hardcore/jungle d’autre part.
Socialement, ce sont plutôt les personnes de gauche ou qui
trouvent bien leur place dans la société, ayant confiance en la police qui se
projettent positivement, tandis que les personnes ne se reconnaissant pas dans
les classifications habituelles (autre proposition ou non-réponse pour la
position politique et la place dans la société) semblent avoir plus essayé les
drogues illégales que des produits comme le poppers ou les smart
drinks.
Axe 3
Cet axe est formé principalement par le fait d’avoir déjà
inhalé des ballons et consommé de l’opium et/ou des plantes hallucinogènes. Peu
de modalités se démarquent vraiment sur cet axe : seule l’héroïne se projette
significativement et positivement parmi les autres drogues. Les personnes de
moins de 20 ans semblent sujettes à l’essai de ballons mais ont peu essayé les
opiacés ou les plantes hallucinogènes, alors qu’on observe le contraire chez
les personnes de plus de 35 ans, ces produits étant moins accessibles.
Cet axe oppose les personnes qui ont déjà essayé des
drogues à effet stimulant (cocaïne, Ecstasy et smart drinks : projection
négative) et celles qui ne les ont jamais essayées, mais ont déjà consommé de
l’opium, des plantes hallucinogènes et des ballons. Ces résultats montrent
d’une part une opposition entre stimulants et autres drogues, et d’autre part
le statut particulier du trio ballon-opium-plantes hallucinogènes qui
apparaissait déjà dans l’axe 3. Les personnes de moins de 20 ans ou fréquentant
le milieu techno depuis peu (moins de 3 mois) ont moins tendance à avoir déjà
essayé des produits excitants. Ils sont beaucoup plus marqués que pour le
premier axe (où les « seuils » étaient moins de 25 ans et fréquentant le milieu
depuis moins d’un an).
L’enseignement principal à retirer de cette ACM est qu’il
n’est pas légitime, comme nous l’avions déjà pressenti lors des remarques
préliminaires, de caractériser les participants aux fêtes techno selon les
drogues qu’il leur est déjà arrivé d’essayer. Finalement seuls les deux
premiers axes se sont révélés réellement intéressants : ils soulignent
l’opposition club/rave/house/techno contre
free/teknival/acidcore/hardcore/jungle déjà constatée d’une part, et moins de
20 ans contre plus de 30 ans d’autre part (les premiers ayant en général essayé
moins de drogues que les seconds). Apparaissent par ailleurs également les deux
grandes tendances de positionnement par rapport à la société : les personnes
qui s’intègrent plutôt bien dans un système de référence traditionnel
(gauche/droite, bien dans la société/mal dans la société…) d’une part et celles
qui refusent d’être cataloguées selon ce système, et qui ont plutôt tendance à
avoir déjà essayé certaines drogues.
Ecstasy et LSD : étude
approfondie
La partie du questionnaire sur les drogues s’intéresse à deux
produits en particulier, l’ecstasy et le LSD, à travers une série de questions
communes. Elles s’adressent aux personnes ayant pris un de ces deux produits
lors de leur dernière fête techno et concernent les motivations et l’importance
de leur prise, leur lieu d’achat, et leur niveau d’information vis-à-vis du
produit consommé. Le choix s’est porté sur ces deux produits particuliers parce
que d’une part ils semblaient, au moment de la construction du questionnaire,
assez massivement disponibles et consommés dans tous les types de fêtes techno
et d’autre part parce qu’à travers les discours des usagers, leurs effets
apparaissent très différents. Globalement l’ecstasy est défini comme une drogue
socialisante, dont les propriétés emphatiques sont soulignées par les usagers,
un produit qui rassemble et renforce les effervescences festives. Le LSD par
contre, est perçu comme un produit plus intérieur, propice aux réflexions et
expériences sur l’ordre des choses. Il semblait donc intéressant de comparer
les consommateurs d’ecstasy et de LSD sur ces bases, mais conformément au
phénomène de poly-consommation, 81,3% des personnes ayant pris de l’ecstasy
lors de leur dernière fête techno avaient aussi pris de l’acide, et inversement
93,6% des personnes qui avaient pris de l’acide avaient aussi pris de
l’ecstasy, ce qui peut expliquer des comportements similaires sur les deux
échantillons.
Les principaux effets recherchés sont légèrement différents
selon les produits. Pour l’ecstasy, c’est avant tout pour « s’éclater en
dansant » (53,4%), par plaisir (53%) et pour « faire l’expérience » (52%),
tandis que pour l’acide l’envie d’expérience est plus nette (63,5%) et le motif
de la danse moins marqué (35,3%), le plaisir rassemblant toujours près de la
moitié des personnes (47,8%). En revanche, si le pourcentage assez faible
(6,7%) de personnes prenant de l’acide pour se « sentir mieux avec les autres »
n’est pas surprenant (l’idée d’expérience mystique et de voyage intérieur étant
souvent mise en avant lorsque l’on évoque l’acide), il l’est déjà plus chez les
personnes prenant de l’ecstasy (13,4%). En effet, cette drogue surnommée «
pilule de l’amour » est censée favoriser la communication avec les autres,
autant que de permettre de résister à la fatigue.
Ces résultats sont confirmés par la possibilité qu’ont eu les
participants aux fêtes techno de s’exprimer librement sur le sujet grâce à une
question ouverte; les motifs les plus évoqués sont la fête, la danse et
l’ambiance pour l’ecstasy (« pour le fun », « pour tenir le coup », « danser
plus longtemps », « se lâcher », « avoir la pêche/la forme », « s’amuser »…) et
les délires sensoriels pour l’acide (« pour aider ma perception », « halluciner
», « modifier la perception », « tripper », « me découvrir », « connaître
d’autres sphères », « le voyage », « toutes les phases mystiques du LSD
»…).
L’achat de ces produits semble s’être fait plutôt sur place
(66,7% pour l’ecstasy et 68,6% pour l’acide) qu’avant la fête (48,5% et 48,4%),
certaines personnes ayant acheté ces produits à la fois avant et pendant la
fête (15% et 17 %). En supprimant certaines valeurs estimées aberrantes
(au-delà de 20 comprimés), on observe qu’en moyenne les personnes ayant pris
des comprimés d’ecstasy en ont consommé presque 2 (1,94). Il en est de même
pour la consommation sous forme de gélules (2,04 par personne). Pour les
consommateurs d’acide, la moyenne est de 1 buvard
[7] et demi (1,57) ou de 1,28
micropointe
[8]. Notons
que les produits les plus couramment déclarés sont les comprimés d’ecstasy et
les buvards d’acide : 331 personnes ont consommé de l’ecstasy sous forme de
comprimés contre seulement 69 sous forme de gélules et 191 personnes ont
consommé de l’acide sous forme de buvards contre seulement 42 sous forme de
micropointes.
Les principales sources d’information sur ces drogues sont
les amis usagers (67%) et l’expérience personnelle (59%). Les media (32%) et la
presse techno (25%) ne sont pas pour autant négligeables. L’information
via les vendeurs reste limitée (16%).
Les consommateurs d’ecstasy et d’acide s’estiment généralement assez informés
sur les effets de ces drogues (58,7% pour l’ecstasy et 45,3% pour l’acide) mais
estiment en revanche ne pas être assez informés sur les composants des produits
achetés (49,2% pour l’ecstasy et 45,9% pour l’acide).
Plus de la moitié des personnes ont déclaré faciliter leur
descente (phase pendant laquelle les effets de la prise de produits s’estompent
puis disparaissent) en prenant d’autres substances (56% pour l’ecstasy et 60%
pour l’acide). Apparaissent pendant cette période des contre-effets physiques
et psychologiques (tels que crampes musculaires, épuisement, états d’anxiété ou
de dépression, etc.). Pour atténuer ces effets secondaires, les usagers ont
parfois recours à d’autres substances psychoactives. Il est possible qu’un
certain nombre de participants aux fêtes
techno n’aient pas pensé à citer le cannabis comme produit de
descente, à cause de son caractère banalisé. En effet, parmi les personnes
ayant répondu à la question, 83% de celles qui avaient pris de l’ecstasy lors
de leur dernière fête techno avaient fumé du cannabis plus de dix fois dans les
trois derniers mois, et cela représente 86% des personnes qui avaient pris de
l’acide, ce qui laisse penser qu’une partie d’entre elles a pu l’utiliser lors
de leur descente.
298 personnes ont précisé, grâce à une question ouverte, les
produits utilisés lors de la descente d’ecstasy, et 267 l’ont fait pour
l’acide. Ces produits ont été classés en 8 groupes : les boissons, les éléments
hors drogues et boissons, les médicaments, le cannabis et ses dérivés, les
drogues ayant un effet calmant, celles ayant un effet stimulant, celles ayant
un effet hallucinogène et les autres produits. Le produit le plus utilisé pour
la descente est de loin le cannabis : 82,6% des personnes pour l’ecstasy, et
83,5% pour l’acide. Les autres produits sont tous cités par moins de 10% des
personnes.
Ce sont généralement des drogues à effet calmant qui sont
censées amortir la descente, à l’instar du cannabis. Cependant, certaines
personnes font face à la descente en reprenant des produits excitants ou
hallucinatoires. Les produits utilisés sont presque les mêmes et représentés
dans les mêmes proportions pour l’ecstasy et l’acide, à l’exception des
produits stimulants cités par deux fois moins de personnes ayant pris de
l’ecstasy (ceci s’expliquant sans doute par le fait que l’ecstasy est déjà,
contrairement à l’acide, un produit stimulant).
Les participants aux fêtes techno ne semblent pas avoir de
caractéristiques socio-démographiques et de considérations sur la société trop
particulières. En effet, ils ne se distinguent pas significativement des jeunes
en France, ni par leur éducation, ni par leur situation professionnelle. Ils
s’estiment également globalement bien intégrés dans la société et ont plutôt
confiance en l’avenir. La population étudiée n’est pas pour autant homogène.
Ainsi ressort tout au long de notre analyse une dichotomie entre deux types de
participants aux fêtes techno. La première catégorie regroupe les participants
aux fêtes techno du circuit « non-officiel »: ils fréquentent davantage les
fêtes clandestines (free party, teknivals), écoutent des styles musicaux
spécifiques (acidcore, hardcore). Ils semblent généralement plutôt
contestataires dans leur vision de la société, exprimant entre autres leur peu
de confiance dans les institutions traditionnelles, et paraissent prendre plus
de risques, qu’il s’agisse de la conduite automobile, de la sexualité ou de
l’usage de drogues. Enfin, ils déclarent plus souvent que les autres
participants aux fêtes techno avoir testé des drogues illégales (cocaïne,
amphétamines, ecstasy, LSD, etc.). La seconde catégorie comprend au contraire
les participants aux fêtes techno du « circuit officiel »: ils sortent
principalement dans les fêtes autorisées (raves payantes, clubs) pour y écouter
des musiques plus largement diffusées dans la société globale, comme la house
et la techno. Ils sont globalement confiants ou modérés dans leur jugement sur
la société et semblent prendre moins de risques tant au niveau de leur
comportement sexuel que dans leur rapport aux drogues (leur expérimentation se
limite généralement aux drogues légales, comme l’alcool, le tabac, le poppers
et les smart drinks, ou banalisées, comme le cannabis).
Si le milieu festif techno constitue un espace d’observation de
la dynamique des usages de drogues et des comportements de consommation, il
n’en reste pas moins un terrain en perpétuelle évolution. Dans cette
perspective, il convient de souligner que l’amendement Mariani, en vigueur
depuis mai2002, imposant une demande légale d’autorisation pour la mise en
place d’une fête techno, a profondément bouleversé la structure du mouvement
techno, gênant considérablement l’organisation de fêtes non déclarées, les
refoulant hors des frontières de l’hexagone ou les supprimant complètement. De
nouvelles stratégies sont donc élaborées par les participants concernant
l’organisation des événements. Les données présentées dans cet article ne
sauraient en conséquence caractériser le mouvement actuel. Mais elles
soulignent et informent, en revanche, sur un précédent historique qui concerne
les effets liés à l’institutionnalisation économique et normative du mouvement
techno. Les deux conséquences principales de cette dynamique ont consisté d’une
part en un phénomène de fragmentation de l’espace festif techno dont la
scission la plus évidente distinguait les événements légaux de leurs pendants
contestataires et sauvages (free party/teknival), et d’autre part en une
radicalisation des normes liées au versant sauvage et clandestin du mouvement.
Ces constatations incitent naturellement à penser que la récente intervention
volontariste de l’État visant à réglementer les fêtes sauvages pourrait
provoquer des phénomènes similaires à ceux déjà observés par le passé,
c’est-à-dire une parcellisation encore plus forte des fêtes (multiplication de
modes d’organisation différents complexifiant l’appréhension des pratiques
ayant cours) et une radicalisation plus achevée d’un certain nombre de
participants aux fêtes sauvages (organisation d’événements peu visibles, mise à
l’écart des dispositifs de prévention et de vigilance…) aux conséquences
hasardeuses en termes de santé publique.
Reçu en mai 2003
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(65).
[1]
Cet article prolonge un travail effectué en 2001 par 4
étudiants de l’ENSAE dans le cadre d’un groupe de statistique appliquée, Charly
Barbero, Aline Oliveira, Aude Tanniou et Grégory Thurin, sous la direction de
François Beck et Renaud Vischi. Remerciements à Médecins du Monde qui a mis ces
données à notre disposition
.
[2]
Le principe est d’associer à une activité pragmatique
(prévention, travail social…) une analyse des phénomènes observés à cette
occasion. Les fêtes techno sont souvent le théâtre de ce type de recherche
(Vanthournhout, 2001).
[3]
Cette métrique est choisie en fonction des objectifs fixés; le
plus souvent on utilise la « distance de l’inertie », qui consiste à utiliser
la distance euclidienne pour évaluer la proximité de deux individus. On parle
alors de méthode de Ward.
[4]
Notons ici que l’intérêt de cette méthode est que les classes
ne sont pas déterminées
a priori. Les
classifications sont d’ailleurs souvent présentées comme un outil de classement
neutre, mais comme toute procédure statistique, elles requièrent des choix dans
les variables utilisées, le codage des modalités, la distance mesurant leurs
proximités, le nombre de classes à retenir pour l’interprétation, leur mode de
représentation…
[5]
Décoction de têtes de pavot.
[6]
L’inertie totale s’interprète comme la quantité totale
d’information fournie par les données.
[7]
Papier imbibé d’acide
[8]
Support en forme de pointe de mine de crayon, imbibé
d’acide