Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4202-7
220 pages

p. 195 à 202
doi: en cours

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Vol. 9 2003/3-4

2003 Psychotropes

L’influence du groupe des pairs sur les usages de drogues  [1]

Karl Bohrn Irefrea Austria, Institut für Sozial und Gesundheitspsychologie (ISG) Linke Wienzeile 112/4, A-1060 Wien, Austria. web : http ://www.isg-wien.org Regina Fenk Irefrea Austria, Institut für Sozial und Gesundheitspsychologie (ISG) Linke Wienzeile 112/4, A-1060 Wien, Austria. web : http ://www.isg-wien.org
Une étude conduite par le réseau IREFREA dans 10 villes euro~péennes fournit des données quantitatives et qualitatives sur différents aspects de l’usage de drogue en Europe. Cet article illustre quelques as~pects de la consommation et s’attache notamment à décrire l’influence des groupes de pairs sur les usages récréatifs. Il montre que les consom~mateurs de drogue (licite ou illicite) ont tous beaucoup plus d’usagers parmi leurs amis que les non consommateurs. Inversement, les non con~sommateurs comptent très peu d’usagers parmi leurs amis, et lorsque c’est le cas, il ne s’agit que d’usagers de cannabis. Même s’ils sortent dans les mêmes endroits pour se divertir, consomma~teurs et non consommateurs paraissent former deux groupes séparés : in~terrogés à ce propos, les jeunes de l’enquête avancent notamment comme argument que les individus adaptent leur comportement aux normes du groupe auquel ils appartiennent, et qu’il est plus facile de communiquer avec des personnes qui consomment la même substance. Le comporte~ment des consommateurs semble difficile à comprendre par les non con~sommateurs, voire leur semble étranger. Mots-clés : Usage récréatif, Pairs, Norme, Non consommateurs. A survey conducted by the IREFREA network in 10 European cities provides quantitative and qualitative data about different aspects of drug use. This article presents some results about young people, peer group and recreational drug use: For all drugs – licit as well as illicit – young people who themselves consume a drug count much more consumers among their friends than non consumers do. Non consumers count only very few consumers of illicit substances among their friends, if they have consuming friends, these only smoke cannabis. Even if they go outin the same places, consumers and non consumers seem to form two groups apart – some arguments given by young people are: that an individual adapts its behaviour to the groups norms, that it is more easy to communicate with persons «who are on the same drug» and that consumer´s behaviour is difficult to understand and therefore strange for non consumers.
Cet article se fonde sur les travaux du réseau IREFREA [2] auquel participent les auteurs. Au cours de ces dernières années, ce réseau a déjà mené plusieurs études dans le domaine des usages récréatifs de drogue. Les données présentées viennent d’une étude menée en 2001, reposant sur un échantillon total de 1 777 jeunes gens résidant dans 10 villes européennes [3] interviewés entre mars et juillet2001. Tous les participants étaient des jeunes gens qui sortent fréquemment et qui aiment la vie nocturne [4]. Par ailleurs, des entretiens individuels approfondis et des entretiens de groupes (focus groups) ont permis de collecter une information qualitative. Deux groupes ont été formés dans chaque pays participant, l’un rassemblant des jeunes non utilisateurs de drogue, l’autre des jeunes utilisateurs. Au total, 143 jeunes ont participé à 20groupes de discussion.
L’étude traite de différents aspects de l’usage de drogue dans la vie nocturne, comme la perception des risques, les « tribus urbaines », la perception mutuelle des utilisateurs et des non-utilisateurs, leurs caractéristiques socio-démographiques, etc. Dans ce court article sera présentée une vue d’ensemble des résultats concernant les relations entre le groupe de pairs et l’usage de drogue.
Même si la petite enfance au sein du cadre familial a une influence primordiale sur le développement de l’enfant et son comportement, les enfants commencent à se socialiser très tôt dans d’autres milieux et d’autres groupes comme les jardins d’enfants, l’école maternelle et élémentaire. Dans ces cadres, les enfants occupent leurs loisirs ensemble, font du sport, ou simplement, passent le temps ensemble.
Avec l’âge l’influence du groupe des pairs et des amis augmente pour atteindre un sommet à l’adolescence.
Ce qui est vrai pour les parents et les frères et sœurs est aussi vrai pour les amis : ils ont le rôle de modèle, surtout quand ils sont plus vieux. Mais la différence entre la famille et les amis réside dans la possibilité, dans une certaine mesure, de choisir un groupe de pairs. Au sein du groupe de pairs, l’influence est généralement double : les « pairs » ou amis exercent une influence sur l’individu, mais l’individu a aussi son mot à dire dans le groupe (à l’exception des groupes très rigides ou d’individus très « faibles » ou très peu estimés au sein du groupe). Ces influences s’exercent dans tous les domaines -l’ha-billement, la musique, l’alimentation- et pas seulement en ce qui concerne les usages de drogue.
Au sein du groupe, ces normes peuvent inciter à l’usage de drogue, comme le montre la citation suivante :
Freak (C [5], Allemagne): Votre cercle social... fournit un rôle de modèle. Vous vous orientez en fonction, vous imitez les choses et essayez les choses que font les autres. (...) Cela a à voir avec l’identification au groupe.
Mais un groupe peut aussi protéger de l’usage de drogue si aucun membre n’utilise des drogues :
Claudia (NC, Autriche) : Non, mes amis partagent mon opinion. Aucun d’eux ne prend de drogue.
Dans une étude autrichienne, 47,2% des adolescents ont dit appartenir à un groupe stable d’amis (« clique ») et 41,0% sortir souvent avec leurs amis. L’usage ou l’usage abusif de substances sont influencés par les amis : parmi ces adolescents appartenant à une « clique », 26,5% boivent des boissons alcoolisées plusieurs fois par mois, 16,9% ont expérimenté le cannabis et 4,9% l’Ecstasy. Parmi ceux qui ne sont pas membre d’une clique, seulement 15,5% consomment de l’alcool plusieurs fois par mois, 9,9% ont essayé le cannabis et 2,8% l’Ecstasy (Bohrn et Bittner, 2000).
Les données quantitatives de l’étude IREFREA fournissent aussi de l’information sur l’environnement social immédiat des répondants : il leur a été demandé la proportion de leurs amis qui consomment différentes substances psychoactives (les modalités de réponses étant « la majorité », « la moitié », « un petit nombre » et « aucun »). Les paragraphes suivants résument les principaux résultats.
 
L’alcool
 
 
Parmi les consommateurs, une grande majorité (84%) déclare que la plupart de leurs amis boivent des boissons alcoolisées [6]. Parmi les non consommateurs, 22% déclarent que seuls quelques-uns de leurs amis boivent de l’alcool. En dépit du fait que la moitié des non consommateurs ont une majorité d’amis qui boivent de l’alcool, les non consommateurs trouvent diverses façons de ne pas boire d’alcool : certains peuvent ne pas sortir avec des consommateurs, mais d’autres ont trouvé d’autres stratégies pour résister, par exemple en simulant les effets de l’alcool.
Parmi les usagers d’alcool, 38% disent que la majorité de leurs amis sont régulièrement ivres, alors que c’est le cas de seulement 11% des non-usagers [7]. Parmi ces derniers, 20% disent qu’aucun de leurs amis n’est régulièrement ivre et seulement 2% qu’aucun de leurs amis ne boit d’alcool. Dans une moindre mesure, la même chose est également vraie chez les consommateurs : 6% disent qu’aucun de leurs amis n’est régulièrement ivre, et seulement 0,3% qu’aucun de leurs amis ne consomme d’alcool. Apparemment, une partie de ces jeunes consomme donc de manière contrôlée, sans jamais atteindre l’ivresse : c’est le cas de 20% au sein des groupes de non-usagers. D’après ces données, la consommation modérée d’alcool semble être la norme au sein des groupes de non-usagers.
 
Le tabac
 
 
La seconde substance légale interrogée dans l’enquête est le tabac. Sa consommation est à peine moins répandue que celle de l’alcool. Sortir avec des amis paraît être un facteur de risque : Bohrn et Bittner (2000) ont montré que 73,3% des adolescents qui sortent souvent entre amis ont expérimenté le tabac, alors que ce n’est le cas que de 27,2% de ceux qui sortent moins souvent. Ce qui est important est l’intensité et la proximité de la relation amicale : 12,5% des adolescents dont le meilleur ami fume beaucoup fument également beaucoup, alors que ce n’est le cas que de 3,9% de ceux dont le meilleur ami ne fume pas.
De façon similaire à ce qui a été observé pour l’alcool, alors que la majorité des usagers de tabac (79%) disent que leurs amis fument, c’est le cas de « seulement » 42% des non-fumeurs [8]. Ici encore, une grande proportion des non-usagers déclare que la majorité de leurs amis sont des usagers. Cela montre l’importance du contrôle que l’individu exerce sur lui-même à l’égard de l’usage de substances psychoactives, contrôle qui peut permettre de résister à la « pression sociale » de l’environnement.
 
Le cannabis
 
 
Le cannabis est la substance illicite la plus consommée. L’étude de Bohrn et Bittner (2000) montre que son usage est également influencé par le groupe des pairs : lorsque leurs pairs consomment du cannabis, 51,5% des répondants disent avoir expérimenté le cannabis, alors que ce n’est le cas que de 5,3% des jeunes dont les pairs ne sont pas usagers. De même, plus du quart des usagers (26,6%) appartiennent à un groupe d’usagers réguliers, et seuls 1,4% d’entre eux n’a pas d’usagers parmi leurs amis.
Par contraste avec l’alcool et le tabac – substances licites et communément acceptées – la différence entre utilisateurs et non-utilisateurs est plus frappante pour le cannabis. Parmi les utilisateurs, 48% déclarent que la majorité de leurs amis consomme fréquemment du cannabis alors que ce n’est le cas que de 5% des non-utilisateurs [9]. Presque tous les usagers de cannabis ont au moins quelques amis usagers, tandis que 55% des non usagers déclarent avoir seulement un usager parmi leurs amis.
 
L’ecstasy
 
 
Comme pour le cannabis, les consommateurs rapportent plus souvent que les non consommateurs que la majorité de leurs amis consomme fréquemment de l’ecstasy (bien que les chiffres soient inférieurs à ceux mesurés précédemment): 40% des utilisateurs (contre 86% des non-utilisateurs) ne comptent aucun utilisateur parmi leurs amis [10].
En plus de la découverte que les non consommateurs s’entourent plus fréquemment de non consommateurs, nous voyons que les consommateurs ne se mêlent qu’à des usagers de cannabis, et que la majorité déclare avoir seulement « quelques » amis (voire aucun) qui consomment de l’ecstasy. Une raison pourrait être que l’Ecstasy est une drogue utilisée principalement dans des contextes festifs, généralement durant de grands événements et que ses effets dépendent de l’atmosphère générale aussi bien que par les autres utilisateurs alentour. Par contraste avec le cannabis, l’ecstasy est souvent consommée de façon plus individuelle.
 
La cocaïne
 
 
Les réponses obtenues pour la cocaïne sont très proches de celles obtenues pour l’ecstasy : 46% des consommateurs et 85% des non consommateurs déclarent ne compter aucun consommateur parmi leurs amis. Même parmi le groupe des usagers, seulement 6% déclarent qu’une majorité de leurs amis consomme de la cocaïne, 9% disent que la moitié consomme et autour de 15% des répondants déclarent être eux-mêmes des usagers de cocaïne [11].
Les non consommateurs quant à eux n’ont presque pas de contact avec les consommateurs (comme c’est le cas pour l’ecstasy).
 
Les autres substances illicites
 
 
La dernière question concerne l’ensemble des autres substances illicites : 10% des individus de l’échantillon déclarent avoir consommé du LSD, 10% du speed, 10% d’autres substances.
Parmi les usagers, 36% disent qu’ils ont quelques amis qui utilisent de ces substances, et seulement 6% disent que la majorité de leurs amis en consomment, et presque la moitié (46%) qu’aucun de leurs amis n’est consommateur de ces produits [12].
Nous pouvons imaginer que les jeunes dont la moitié ou la majorité des amis sont consommateurs de ces substances en consomment eux-mêmes, et que par conséquent ils forment un groupe spécifique d’« usagers ».
 
Conclusion
 
 
En conclusion, il apparaît que la plupart des jeunes (usagers de substances psychoactives ou non) comptent une majorité de consommateurs d’alcool et de tabac parmi leurs amis. Les non-usagers connaissent seulement très peu de gens qui prennent des substances illicites : ils sortent avec des consommateurs d’alcool et de tabac et/ou de cannabis. Le cannabis paraît être à la frontière entre les drogues acceptées – par les non-usagers – et celles qui ne le sont pas, comme l’ecstasy, la cocaïne et l’héroïne.


IMGIMG% de répondants déclarant que la maj...IMGIMF
% de répondants déclarant que la majorité de leurs amis…. Consomment de l’alcool Sont ivres régulièrement Fument du tabac Fument du cannabis Consomment de la cocaïne Consomment de l’ecstasy Consomment d’autres substances illicites Usagers 84 % 38 % 79 % 47 % 6 % 10 % 6 % Non-usagers 50 % 12 % 43 % 5 % 1 % 1 % 1 %

D’après nos données, les principales raisons qui font que les non consommateurs forment un ensemble distinct des consommateurs de substances illicites sont :
  • Le fait d’avoir eu une expérience négative avec des usagers de substances
  • Mais ça me tape sur les nerfs quand je suis entouré par des gens qui sont défoncés et perdent la tête. Je m’en vais»).
  • Le fait que les consommateurs aient un comportement étrange («Honnêtement, pour moi les gens, ou même les amis, qui sont sous l’influence de la cocaïne sont trop fatigants parce qu’ils parlent beaucoup et sont très sûrs d’eux »).
  • Le fait qu’il existe parmi eux une pression du groupe («Ceux qui ne prennent pas de drogues sont très déterminés à vous convaincre de ne pas en prendre»).
  • Le fait que la communication soit difficile entre usagers et non usagers
  • C’est simplement que ceux qui prennent des drogues sont sur une longueur d’onde différente »).
  • Le fait que les deux groupes aient des loisirs différents («Les usagers et les non-usagers sont comme deux mondes différents qui se rencontrent l’un l’autre au début du week-end seulement pendant quelque temps et qui après se séparent»).
Selon les normes prévalant dans les groupes, la pression qui s’y exerce peut donc inciter à l’usage de drogue mais aussi prévenir cet usage.
Reçu en octobre 2003
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BOHRN K., BITTNER M., Und substanzkonsum – bei du missbrauch und kindern jugendlichen : risiko – und schutzfaktoren, probier – und einstiegsverhalten, und verläufe ausstieg. Institut für Sozial und Gesundheitspsychologie, Wien, 2000. Im vom Auftrag für Bundesministerium und Jugend Familie.
·  BOLDT S., Subjektive zur Erklärungsmuster Drogenabstinenz dans der TechnoreceptionSzene, Diplomarbeit, Berlin, 1997.
·  CALAFAT et al., Characteristics and social representation of Ecstasy in Europe, 1998.
·  CALAFAT et al., Nightlife and recreational use of drugs in Europe, 1999.
·  CALAFAT et al., Risk and control in the recreational drug culture, 2001.
 
NOTES
 
[1] Texte traduit de l’anglais par Stéphane Legleye et François Beck.
[2] Institut de recherches sur les facteurs de risque chez les enfants et les adolescents.
[3] Athènes (Grèce), Berlin (Allemagne), Bologne (Italie), Lisbonne (Portugal), Liverpool (Royaume-Uni), Nice (France), Palma de Mallorca (Espagne), Turku (Finlande), Vienne (Autriche), et Utrecht (Pays-Bas).
[4] Les non consommateurs sont ceux qui ne prennent aucune drogue illégale, et qui n’ont pas été ivres une seule fois au cours de l’année. S’ils sont fumeurs de tabac, ils n’ont pas fumé plus de trois fois pendant le mois dernier et, quand ils ont fumé, ils n’ont pas fumé plus de trois cigarettes. Pour la consommation d’alcool, ils n’ont pas bu sur plus de quatre jours pendant le mois dernier et, à chaque occasion, ils n’ont pas bu plus de deux boissons alcoolisées. L’acceptation d’un usage minimum d’alcool et de tabac a été considéré comme une attitude d’usage modéré, proche de l’abstinence. Sont considérés comme consommateurs ceux qui, en plus de l’usage de tabac et/ou de l’alcool en plus grande quantité et fréquence que celles décrites dans le paragraphe précédent, ont aussi pris une drogue illicite. Les caractéristiques de l’échantillon sont les suivantes : femmes : 916 (51,5%), hommes : 861 (48,5%), consommateurs : 943 (53%), non consommateurs : 834 (47%), moins de 20 ans : 878 (49,4%), plus de 20 ans : 899 (50,6%).
[5] NC = non consommateur, C = consommateur
[6] Écart très significatif (χ2 = 260,805, p =0.000).
[7] Écart très significatif (χ2 = 226,896, p =0.000).
[8] Écart très significatif (χ2 = 318,913, p =0.000).
[9] Écart très significatif (χ2 = 736,692, p =0.000).
[10] Écart très significatif (χ2 = 408,630, p =0.000).
[11] Écart très significatif (χ2 = 226,896, p =0.000).
[12] Écart très significatif (χ2 = 307,200, p =0.000).
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NC = non consommateur, C = consommateur Suite de la note...
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Écart très significatif (χ2 = 260,805, p =0.000). Suite de la note...
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Écart très significatif (χ2 = 226,896, p =0.000). Suite de la note...
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Écart très significatif (χ2 = 318,913, p =0.000). Suite de la note...
[9]
Écart très significatif (χ2 = 736,692, p =0.000). Suite de la note...
[10]
Écart très significatif (χ2 = 408,630, p =0.000). Suite de la note...
[11]
Écart très significatif (χ2 = 226,896, p =0.000). Suite de la note...
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