Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4202-7
220 pages

p. 37 à 55
doi: en cours

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Vol. 9 2003/3-4

2003 Psychotropes

Stairway to heaven

Les consommations d’alcool et de cannabis dans les concerts de rock métal

Sylvain Aquatias Maître de conférence en sociologie à l’IUFM du Limousin
La description du public des concerts rock de métal et des con~sommations de cannabis et d’alcool montre plusieurs types de spectateurs, dont la consommation et la fréquentation des concerts varient fortement selon la plus ou moins grande insertion qu’ils ont dans ce milieu. Les consommations varient aussi selon la place du concert dans la se~maine et sa durée et selon la renommée du groupe. Ces différences de consommations sont interprétées comme des moyens de créer de la rupture par rapport à la quotidienneté des jeunes. La néces~sité de maîtrise de soi que la société impulse trouve sa contrepartie dans des instances de décontrôle émotionnel. Les concerts de métal en sont une expression, qui réclame parfois l’addition de produits psychoactifs tels que l’alcool et le cannabis pour produire la sortie du contrôle de soi. Mots-clés : Psychotropes, Cannabis, Alcool, Image de soi, Émotions, Musique, Milieu festif, Rave, Plaisir. Through the description of the audience of metal rock perfor~mances and of the uses of alcohol and cannabis, we can see some types of public. Each type could be specified by his insertion in the metal culture, the frequency of the concerts and the uses of psychoactive substances. Also, the more the concert is lasting and the more it takes place at the end of the week, the more the uses of substances are important. These differences between the uses of substances are seen as means to create discontinuity in the everyday life. The society demands a strong self-control on the young people and they need, in return, occasions to let go of the emotional control. The metal performances are some of these occasions, where the uses of psychoactive substances as alcohol and can~nabis are sometimes needed to produce the abandon of self-control.
Il est dix-huit heures environ, ce vendredi soir. Le parvis du palais omnisports de Paris Bercy est couvert de morceaux de bouteilles brisées. Sur les marches et les esplanades se tiennent des grappes de jeunes vêtus de tee-shirts, souvent noirs, aux motifs colorés où l’on peut lire des noms : Slayer, Metallica, Megadeth, Sepultura, etc. Tout autour de la structure, il y a foule et les terrasses et les bars des cafés avoisinants sont pleins. Ce soir a lieu le concert « Tattoo the Planet », qui réunit dans une même soirée les groupes les plus éminents de cette forme de rock appelée métal.
Lorsque l’on monte les marches parsemées de flyers, on distingue mieux les groupes qui « tiennent », littéralement, « le haut du pavé ». Ils rient et parlent par petits groupes de trois à huit personnes, bouteilles de bière, parfois de whisky, à la main. Certains, assis sur les marches latérales, roulent tranquillement des joints. Quelques-uns sont déjà visiblement ivres. D’autres sont hilares et s’esclaffent en chœur. Ce soir, c’est la fête sur la planète des « métalleux » et l’excès est de la partie.
Cette description n’est pas étonnante. D’une part, la culture rock a une longue histoire avec les usages de produits psychoactifs, licites ou non : depuis (et même avant) les musiques psychédéliques des années soixante et soixante-dix, jusqu’au punk rock, en passant par le hard rock ou la new wave, on trouve de nombreuses consommations, festives ou non. D’autre part, le lien entre festivités et consommation de produits psychoactifs, qu’ils soient licites ou illicites, est bien avéré (Mignon, 1991).
Le sens commun a d’ailleurs souvent, en France, divisé les usages de produits psychoactifs en deux catégories : d’un côté, un usage occasionnel et collectif, volontiers qualifié de « festif » ou de « récréatif », de l’autre un usage régulier et solitaire qui désigne le « drogué ». Dans cette conception, « faire la fête » s’intègre pleinement à des occasions culturelles qui participent du lien social, ce qui s’oppose à l’image de l’héroïnomane, séparé de la société par le rapport exclusif qu’il entretient avec son produit. Les fêtes techno et, plus récemment, les problèmes de sécurité routière ont ramené l’attention des politiques publiques sur ces consommations. En montrant des excès et des mélanges de produits, en rendant évidents les risques qui en découlent, ces phénomènes réduisent la partition idéologique qui faisait tolérer les usages festifs de produits psychoactifs.
C’est pourquoi l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies) a commandité une recherche, dans le cadre du dispositif TREND (Tendances Récentes et Nouvelles Drogues), portant spécifiquement sur le milieu rock, en contrepoint d’études sur le milieu festif techno. La démarche ethnographique étant privilégiée, quarante-quatre événements musicaux ont été observés, qui représentent environ deux cent soixante-treize heures d’observation.
Le présent article met l’accent sur le métal, un sous-courant du rock, qui a été suffisamment abordé dans cette recherche pour permettre une analyse à part sur le lien entre consommations de produits psychoactifs et sorties. On y traitera seulement les consommations d’alcool et de cannabis qui sont les deux produits les plus utilisés. Nous n’avons pas observé de consommation d’autres produits psychoactifs dans ce milieu précis [1]. Les consommations de cigarettes, pourtant bien présentes, seront laissées de côté, à la fois par manque de place et parce que les effets du tabac ne peuvent être considérés de la même manière que ceux du cannabis et de l’alcool [2].
Nous avons observé dans ce milieu musical neuf événements, deux autres qui peuvent y être rattachés, trois autres faisant partie d’un autre style, le gothique, où l’on trouve fréquemment des « métalleux » [3], un dernier, enfin, réunissant des groupes d’inspirations diverses, mais où certains familiers du métal underground étaient présents, soit en tout quinze événements.
Parmi ceux-ci, on trouve sept concerts de durée limitée (deux à trois heures), six mini festivals (plusieurs groupes se succèdent pendant six à sept heures) et deux soirées (durant toute la nuit, soit à peu près neuf heures). Les mini festivals sont très nombreux en milieu métal, les soirées en milieu gothique. Le tout représente environ soixante-quinze heures d’observation.
Avant cependant de présenter les résultats de cette recherche, il me semble indispensable de présenter le courant musical et le public, ainsi que quelques us et coutumes du milieu métal qui, ensuite, permettront de mieux comprendre comment les consommations de produits psychoactifs prennent sens dans ce contexte. Cette présentation est faite à partir des données de la recherche et s’inscrit donc dans les limites de celle-ci.
 
Le public du métal
 
 
Musique très rythmée, jouée par une association guitares, basse et batterie, le métal correspond avant tout à une expérience adolescente et les « teenagers » forment la majorité de son public. Les textes des chansons traitent des thématiques de la violence, de la mort ou du sexe, sujets qui sont souvent au centre des préoccupations des adolescents.
Les tranches d’âge vont en moyenne de quinze à vingt-cinq ans. La classe d’âge la plus fréquente réunit les quinze à vingt ans. On voit bien sûr aussi des plus jeunes (douze ou treize ans), mais seulement à certains concerts et dans des proportions plus restreintes, et des personnes plus âgées (de trente jusqu’à soixante ans). Ces derniers sont moins nombreux et souvent très minoritaires, ce qui laisse à penser que la fréquentation des concerts de métal baisse après vingt-cinq ans. De même le métal est plutôt un monde masculin, les filles étant très minoritaires lors des concerts. Enfin, les jeunes issus de l’immigration sont peu présents dans ce milieu.
Très vite, on peut voir que le public se divise selon son implication dans le milieu, implication que l’on peut voir s’établir au confluent de la fréquentation des événements et des signes d’identification au courant. Nous avons classé de manière empirique les différents types de public observés. Quatre catégories s’imposent :
  • Les spécialistes: ils sont de tous les concerts, connaissent beaucoup de monde dans le milieu. Ils portent sur eux les attributs de leur appartenance culturelle : tee-shirts aux couleurs de leur groupe favori, cheveux longs, tatouages. Ils ont une connaissance approfondie des groupes et passent autant de temps à discuter ensemble qu’à regarder les groupes qui passent.
  • Ils sont très souvent en bande. En fait, on peut dire qu’une partie de leur identité recoupe celle du courant musical qui les occupe.
  • Les fidèles: ils vont à beaucoup de concerts, mais pas à tous. Ils ont plusieurs centres d’intérêt, mais le métal occupe une place de choix parmi ceux-ci. Ils maîtrisent parfaitement les codes du genre, portent eux aussi les distinctions vestimentaires du style. Ils sont plus ouverts sur d’autres styles de musique et sont moins sélectifs que les spécialistes. On peut trouver des fidèles qui sont affiliés à un ou deux courants proches, comme le gothique ou le hard-core.
  • Les amateurs: ils aiment la musique rock et plus spécialement le métal, mais leurs autres centres d’intérêt le concurrencent. Ils sont souvent plus âgés que les fidèles et les spécialistes. Parmi eux, on trouvera d’anciens spécialistes ou fidèles dont le rythme de vie a changé, ou de simples auditeurs avertis. Ils affichent un marquage vestimentaire modéré. Ceux-là entrent tôt dans les salles de concerts là où spécialistes et fidèles vont continuer à discuter dehors. On les trouvera peu dans les concerts underground.
  • Les périphériques: ils apprécient un bon concert de rock de temps en temps, mais la simple appartenance d’un groupe à un courant ne suffit pas à les décider à y aller. Ils peuvent voir des concerts très différents. Leur marquage vestimentaire et corporel est faible.
Les niveaux d’implication montrent que les choix des spectacles se déclinent sur une gamme qui va de tout événement dans le style apprécié (les spécialistes) à quelques grands événements accessibles (les périphériques) en passant par un choix d’événements sélectionnés par des contraintes plus ou moins importantes (les fidèles et les amateurs).
Finalement, on pourrait décliner ces catégories en fonction de la relation entre l’intensité des sentiments éprouvés pour un courant musical et les contraintes de la vie qui permettent un plus ou moins grand investissement dans cette musique.
Il semble qu’existe aussi un rapport entre la situation sociale des personnes et leur investissement dans le courant musical. Si la jeunesse même des personnes observées empêche de bien situer les appartenances sociales, un grand nombre étant encore collégiens ou lycéens, les spécialistes et les fidèles rencontrés qui travaillaient se trouvaient le plus souvent dans des situations précaires ou occupaient des emplois peu valorisés et situés au bas de l’échelle des rémunérations dans des grandes entreprises publiques, semi-privées ou privées. Leur niveau d’études était assez bas.
On notera aussi la présence d’une proportion non négligeable parmi les fidèles et les spécialistes du milieu métal de jeunes musiciens, soit encore lycéens ou étudiants, soit travaillant dans les métiers du son ou de la lumière, soit intermittents du spectacle. Bien que nous ne puissions réellement évaluer cette proportion, elle constitue une partie non négligeable des familiers de ce courant musical [4].
 
Us et coutumes du public de métal
 
 
Dans les concerts que nous avons observés, on distingue des comportements différents selon l’âge. Les plus jeunes sont plus nombreux devant, à l’avantscène et dans le milieu de la fosse, ce sont aussi souvent ceux qui ont les vêtements les plus marqués par le style musical, ce sont eux qui pogottent et slament [5] le plus, alors que les plus âgés, autour et derrière oscillent sur place au rythme de la musique.
Les déplacements dans la foule sont assez physiques. On se pousse sans trop de ménagement, parfois décollant les spectateurs trop serrés en les tirant par l’épaule, s’infiltrant entre les grappes de personnes. Mais la libération corporelle va bien au-delà, comme le montre la description suivante, tirée de l’observation d’un concert de Fear Factory.
Devant la scène, les adolescents s’en donnent à cœur joie, se bousculant joyeusement, sans méchanceté, se poussant en donnant des coups d’épaule par le côté, – un pas chassé, un petit saut, un coup d’épaule, un pas chassé, etc. – Comme tout cela est assez épuisant, par moments, ils s’éloignent du centre de la fosse et se réfugient sur les côtés quelques instants pour souffler avant de repartir de plus belle.
À un moment, un gars devant moi, vingt ou vingt-deux ans, calme jusque-là, sent la musique le prendre. On le voit qui agite la tête en cadence d’abord doucement, puis de plus en plus violemment. Il secoue encore une fois la tête, le chanteur beugle un « Zeul [6] » sauvage, le jeune dresse les épaules, prend sa respiration et se lance dans la foule, poussant deux mômes en même temps, rebondissant contre eux. Ils rient de son arrivée et le repoussent d’un coup d’épaule.
Le slam est fréquent. La scène est souvent libre d’accès. Les jeunes se hissent dessus et viennent devant le public. Des mains, ils appellent les spectateurs, encore et encore, jusqu’à ce que ceux-ci s’accumulent sous le plongeur et lèvent les bras. Quand il saute, ils le réceptionnent bras tendus et le portent, le faisant se déplacer en le passant à d’autres. Il leur faut réellement être attentifs, d’abord parce que, souvent, le plongeur gesticule les bras en l’air en criant et qu’il faut éviter que l’un de ses pieds ne frappe les porteurs et parce qu’il faut être sûr, au moment où on le fait passer à un autre groupe, que la réception s’opère bien. Souvent, lorsque le plongeur arrive aux frontières des danseurs, ses gesticulations menacent les spectateurs plus statiques qui s’écartent, aussi ses porteurs oscillent d’un côté à l’autre pour trouver leur prochain relais.
Peu importe que les « fans » soient nombreux ou pas, l’émulation musicale est souvent suffisante pour que le rituel de la libération corporelle soit mis en œuvre. Quand, lors d’un concert dans un squat, alors que la salle est encore quasiment vide, trois jeunes font slamer l’un d’entre eux, la mise en apesanteur ainsi réalisée prend tout son sens.
En règle générale, le public applaudit peu, mais, suivant l’expression consacrée, « fait du bruit ». Le cri se doit d’être grave, rauque et guttural. On en trouve une autre variante, le « Oï !», prononcé dans les mêmes tonalités, mais cette fois en chœur. Ainsi, lors d’un concert de Dimmu Borgir, à différentes reprises, le chanteur et le bassiste appellent le public à pousser ce cri que reprennent les spectateurs. Le « Oï !» se fait en brandissant le poing droit au-dessus de la tête, parfois avec l’index et l’auriculaire tendus pour évoquer deux cornes diaboliques. Si l’on se met sur le côté, on voit alors, depuis les fans qui sont appuyés le long de la barrière qui défend la scène jusqu’à plus de la moitié de la salle, une mer de poings qui montent et s’abaissent ou rythme des cris.
 
Les consommations d’alcool et de cannabis en milieu métal
 
 
Les proportions de consommateurs de même que l’intensité des consommations d’alcool et de cannabis varient de manière très importante selon les événements. Aussi bien nous avons pu observer des concerts avec une consommation assez faible, aussi bien nous avons pu voir des événements où l’excès était très présent.
Le tableau ci-dessous présente les caractéristiques principales des événements observés et du niveau de consommation d’alcool et de cannabis [7].

Tableau 1
Principales caractéristiques des événements observés et du niveau de consommation d’alcool et de cannabis [8]
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Tableau 1 Principales caractéristiques des événements observés et du niveau de consommation d’alcool et de cannabis 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 Dates8 Semaine Semaine WE WE Semaine Semaine Semaine Semaine Semaine Semaine WE WE Semaine WE WE Durée 9 3 6 6 3 6 6 3 3 6 6 9 3 3 3 Lieux Officiel Officiel Associatif Underground Officiel Officiel Officiel Officiel Officiel Officiel Officiel Associatif Officiel Officiel Officiel Contrôle officiel Fort Faible Faible Nul Faible Faible Faible Moyen Faible Faible Faible Nul Faible Faible Faible Style Gothique Néo métal Death métal Divers Black métal Death métal Death métal Gothique Métal Death métal Métal Gothique Fusion métal Electro métal Death métal Renommée Moyenne Importante Très faible Nulle Très importante Très faible Très faible Moyenne Très importante Faible Très importante Très faible Très importante Très importante Importante Diffusion de l’information Underground Normale Underground Underground Normale Underground Underground Normale Normale Underground Normale Underground Normale Normale Normale Alcool % 70 20 80 95 33 80 90 50 10 80 ? 95 ? ? 70 Cannabis % 3 30 70 70 1 75 70 1 1 10 ? ? ? ? 8 Affluence 400 1400 120 80 1200 180 100 500 1000 800 11000 700 6400 6000 600

Nous avons fait figurer dans ce tableau différents types d’information. La colonne des lieux indique s’il s’agit de salles officielles, soumises à des normes de sécurité, de salles associatives, souvent moins strictes, ou de lieux underground (squat). La variable du contrôle officiel exprime essentiellement le fait que des surveillants passent dans la salle, ce qui peut diminuer la consommation de produits illicites. Ce contrôle est généralement très faible. La question de la renommée du groupe est ici présentée par rapport au public rock, c’est-à-dire qu’on peut y lire la propension que le groupe va avoir à attirer un public plus ou moins diversifié. La diffusion de l’information confirme la variable de la renommée : plus l’événement a fait l’objet d’une diffusion restreinte, moins on trouvera d’amateurs et de périphériques. Enfin la colonne de l’affluence permet de considérer le nombre de spectateurs.
Quatre événements associent une forte consommation de cannabis et d’alcool, à la fois en nombre de consommateurs et en intensité de consommation. Il s’agit des minis festivals 3,4,6 et 7. Ils partagent des caractéristiques communes. La première est, bien sûr, la durée des événements. La deuxième est la taille restreinte du public (moins de deux cents personnes), dont beaucoup se connaissent. La troisième est la faible renommée des groupes. Encore faut-il s’expliquer ici sur les critères de cette renommée. Certains de ces groupes sont connus dans leur milieu restreint (Inhatred, Foeturpurical, Fate) et même parfois réputés (Gothic), parfois venant de l’étranger (Deranged, Destroyer 666, Immolation). Mais cette réputation ne dépasse jamais les frontières de leur milieu. Enfin le contrôle officiel est extrêmement faible.
Ces événements musicaux étaient :
  • Le mini festival « Cops Grinder Fest », littéralement, la fête des moulineurs de flics [9].
  • Un mini festival organisé dans un squat où métal et musique électronique se mélangeaient dans la programmation.
  • Deux soirées dans une petite salle officielle : un mini festival death métal et un mini festival nommé « Cocks and cunts », (bites et cons) [10]..
Dans les deux premières, les consommations de cannabis et d’alcool se faisaient à l’intérieur du site, alors que dans les deux autres concerts, se tenant dans une même salle, la consommation d’alcool baissait considérablement à l’intérieur, du fait que les consommations au bar y sont plus chères. C’est pourquoi les spectateurs boivent beaucoup avant de rentrer dans la salle, comme le montre la description suivante (concert 7).
D’abord, ils sont peu nombreux… Il est encore tôt et bien que l’entrée soit annoncée à dix-huit heures, les portes ne sont pas encore ouvertes. Quelques duos ou trios qui arrivent juste s’installent dans l’entrée du passage qui ouvre sur la salle. Nous sommes bientôt une vingtaine, puis une trentaine. Certains ne s’arrêtent que le temps de laisser leurs sacs à des amis ou de regarder le nombre de personnes qui attendent et repartent tout de suite chercher qui des cigarettes, qui un sandwich, qui des bières. Surtout des bières. On voit des jeunes qui reviennent de l’épicier du coin avec des lots de douze ou vingt-quatre canettes qu’ils partagent dans le groupe. D’autres ont à la main des boîtes de bières de cinquante centilitres qu’ils sirotent tranquillement. Certains, solitaires, ont des bouteilles de soixante-quinze centilitres qu’ils ont bien l’intention de vider seuls.
Deux autres filles ont rejoint un groupe de cinq jeunes (où figurait déjà une première fille) qui est dans l’encoignure gauche du passage. Dès qu’elles ont salué les autres, on leur tend des bières. En face de moi, à l’entrée du passage, un gars aux longs cheveux blonds est en train de boire sa canette de bière tranquillement, un pack de douze canettes posé à ses pieds. Il en boira trois ou quatre avant d’entrer, distribuant le reste à ses amis. Un autre gars arrive avec une bouteille de 1664® de soixante-quinze centilitres. Il vient vers le jeune blond et lui demande s’il a un ouvre-bouteille. Le jeune relève son teeshirt et laisse apparaître, attaché à sa ceinture, un porte-clés figurant une croix constituée de deux os croisés auquel est aussi suspendu un décapsuleur.
Il faut presque une heure pour que les portes s’ouvrent. En une heure, des allées et venues incessantes ont emmené les jeunes de l’épicerie au passage pour regarnir leurs provisions de bière chaque fois que nécessaire. Ceux qui n’ont pas fini leurs provisions continuent de boire alors que les portes sont ouvertes. En dehors de deux filles qui attendent leurs copains à l’entrée du passage, il n’en est pas un des jeunes qui attendent qui n’ait bu de bière. Celle-ci est vendue dans la salle à partir de vingt-cinq francs. La poubelle, au coin de l’entrée du passage à gauche, est désormais pleine, bouteilles et cartons s’y accumulent.
De la même manière, la consommation de cannabis est importante. La description qui suit rend compte de la fin de la même soirée. On comprend bien que les états des personnes proviennent tout autant des effets du cannabis que de l’alcool ingurgité précédemment.
Je vais au fond, m’adossant au dos d’une banquette. Deux groupes s’étalent devant moi, d’un côté un groupe de rastas à ma gauche, à droite une fille et deux mecs.
La fille et les deux gars roulent sans cesse, cherchent leur résine partout, oubliant ce qu’ils avaient commencé à faire l’instant d’avant, yeux mi-clos. Ils boivent aussi, quelques goulées de bière absorbées spasmodiquement après une taffe. À un moment, un des gars se lève pour aller aux toilettes. Il reste debout, oscille, puis reprend la discussion esquissée. Il a oublié pourquoi il s’est levé. Il faut que la fille lui rappelle pour qu’il s’éloigne enfin.
Pendant ce temps, le groupe de rastas a eu le temps de rouler quelques joints. Il en circule deux pour quatre personnes. Le cinquième a posé sa tête sur la table et s’est à moitié endormi, malgré la puissance de la musique.
Si les groupes que je peux voir sont à présent dans un état avancé de fatigue, ils ont dansé pendant une grande partie de la soirée. Les tables leur ont servi de base et, en général, il y est toujours resté quelqu’un, souvent une fille. Les gens des groupes observés se connaissent tous.
Après ces descriptions, on pourrait se demander pourquoi les autres événements possédant de mêmes caractéristiques ne donnent pas lieu à de telles conduites d’excès (la soirée 1 et le mini festival 10) [11]. Or, ces deux événements avaient lieu dans une même salle où le contrôle officiel est important. Les spectateurs se méfient du personnel de sécurité qui passe fréquemment dans la salle [12]. Bien sûr, cette variable joue sur la consommation de cannabis et non d’alcool et c’est ce qui explique que cette consommation est relativement élevée dans le cas de ces deux événements. On peut donc conclure que c’est cette variable qui change la configuration de consommation. De même les concerts 8 et 15, ayant lieu dans la même salle, ont vu des consommations de cannabis très faibles.
Ne restent dans notre échantillon que des concerts et le mini festival Tattoo the Planet, décrit en introduction de ce texte. Les logiques d’excès étaient bien présentes dans ce dernier, mais elles concernaient, en proportion, un nombre moins important de personnes que dans les événements underground. Au demeurant, nous avons pu remarquer que chaque fois que la taille du public augmente, le nombre des consommations d’excès baisse. Deux éléments peuvent expliquer cet état de fait. D’abord, les spécialistes et les fidèles, souvent consommateurs, se trouvent en quelque sorte dilués dans les autres types de spectateurs, qui sont parfois plus âgés et souvent dans une autre posture vis-à-vis du courant musical. Ensuite les spécialistes et les fidèles semblent moins consommer quand ils se trouvent dans des concerts où jouent des groupes plus réputés, qui, évidemment, attirent un public plus diversifié. La renommée du groupe semble jouer de manière considérable lors des concerts, la consommation baissant en proportion de l’importance de la réputation du groupe. C’est le cas notamment pour les concerts 5 et 9 où la consommation d’alcool et de cannabis était très faible et, probablement en partie, pour les concerts 13 et 14 où, si nous n’avons pu évaluer de manière précise les consommations, celles-ci nous ont paru moins nombreuses et moins intensives.
Reste le concert 2 qui a pour particularité de montrer une consommation de cannabis plus importante que d’alcool. Ce concert avait lieu dans une salle où le contrôle officiel est quasiment absent, ce qui permettait un tel comportement de consommation. Mais surtout une proportion non négligeable du public se composait d’adolescents, qui avaient un usage assez modéré du cannabis, partageant les joints en début de soirée et à l’entracte et n’en roulant plus ensuite. On peut penser qu’il s’agit là d’un problème de disponibilités budgétaires de ces adolescents, qui avaient préféré « investir » dans le cannabis pour l’occasion, plutôt que de dépenser leur argent en bières.
 
Une interprétation des consommations en milieu métal : rompre avec la quotidienneté
 
 
Si l’on reprend la théorie de Norbert Elias, les activités de loisir s’opposent aux activités quotidiennes où il existe une obligation de civilité et de maîtrise des émotions. Les activités de loisir créent des occasions de se libérer des tensions continuelles du contrôle de soi et équilibrent ainsi les plans les plus contrôlés de la vie en société par des espaces de liberté émotionnelle. Norbert Elias explique qu’elles « représentent une classe d’activité où plus que nulle part ailleurs, on peut -jusqu’à un certain point- relâcher, publiquement et avec l’approbation de tous, la contrainte routinière des émotions. Ici, un individu a l’occasion d’éprouver une poussée aiguë d’émotions agréables de force moyenne sans danger pour lui et sans danger, ou engagement durable, pour les autres » (Elias, Dunning, 1994,134). Les activités musicales font partie de ces occasions de libération et les usages corporels décrits plus haut montrent bien l’intensité du relâchement du contrôle de soi.
Ces activités ne sont pas les seuls moyens de favoriser le relâchement de soi. Certains produits psychoactifs comme l’alcool, le cannabis, la cocaïne, l’ecstasy, en sollicitant les centres nerveux, provoquent des phénomènes de désinhibition. Si on les consomme dans les réunions entre amis et dans beaucoup de festivités, c’est bien qu’ils facilitent le contact et l’émotivité en neutralisant le contrôle de soi. Les produits psychoactifs, s’ils ne se limitent pas à ces fins, sont assez fréquemment utilisés pour augmenter la sensibilité émotionnelle à certains événements, musicaux entre autres.
Activités de loisir et consommations de produits psychoactifs sont donc deux moyens possibles de se débarrasser du contrôle de soi qui nous empêchent d’exprimer spontanément des émotions. Les unes fournissent des stimuli dans un cadre où les émotions n’ont plus à être retenues, les autres sensibilisent et désinhibent, facilitant l’expression des émotions. Bien sûr, les deux peuvent se cumuler.
L’intensité des comportements de consommation en concert rock peut alors être comparée à l’intensité des occasions de rupture. Les différents événements ne proposent pas en effet la même « qualité » de clivage avec la vie quotidienne : entre le concert que l’on va voir dans une petite salle où l’on se rend régulièrement et où les artistes sont encore méconnus et le concert attendu depuis parfois plusieurs années d’une « star » de la musique rock qui se produit dans une grande salle, il existe une différence notable. La conjonction entre la rupture proposée par l’événement musical et les modalités de consommation des produits psychoactifs est un premier schéma explicatif du sens des consommations.
Le degré d’insertion dans le milieu métal est donc le principal facteur d’excès ou de modération dans les consommations. En effet, moins le groupe est réputé et plus le concert a fait l’objet d’une publicité restreinte, voire underground, plus le public est composé de spécialistes et de fidèles, plus les consommateurs sont nombreux et plus les consommations sont intensives. Une certaine valeur est accordée à l’excès dans ce milieu et facilite l’intensité des consommations pour ceux qui sont les plus intégrés au milieu métal. Mais surtout, le niveau d’adhésion à ce milieu fait que les événements musicaux créent des ruptures de qualité différente. En effet, lorsqu’un « spécialiste » va voir un concert mineur, ce n’est qu’un concert de plus dans la série d’événements auxquels il assiste. D’une certaine manière, il est nécessaire, pour augmenter la valeur de l’événement, de consommer. Pour un « amateur », au contraire, un concert mineur peut prendre une valeur exceptionnelle.
L’effet de rupture se lie donc logiquement à la renommée du groupe. On voit nettement cela quand, dans un concert comme celui de Dimmu Borgir, un des groupes actuels les plus importants du black métal, quasiment aucune consommation n’est observable alors que l’on y retrouve des spécialistes et des fidèles que l’on a pu voir consommer à outrance dans d’autres événements de moindre importance. De même, on observe que, dans les « petits » concerts, les spécialistes et les fidèles passent davantage de temps à discuter que lors des « grands » concerts, alors même que les groupes jouent, soit hors de la salle, soit dans des endroits périphériques.
Enfin, si le nombre de consommateurs baisse lors des concerts des groupes réputés, nous l’avons déjà dit, c’est aussi que ceux-ci attirent une proportion plus conséquente de personnes plus distantes du milieu métal qui ne sont pas nécessairement consommatrices ou qui consomment sans excès, le concert proposant une rupture suffisante.
On pourrait penser que l’organisation d’un grand concert amènerait les organisateurs à renforcer le service d’ordre et que ce serait alors le contrôle officiel qui, en augmentant, ferait baisser les consommations. Ce serait méconnaître le fait que le contrôle officiel, à l’exception de la salle que nous avons citée [13], est généralement assez faible, qu’il existe même une véritable tolérance vis-à-vis des consommations [14] et que si le nombre de vigiles augmente avec la taille des salles et la réputation des groupes, cette augmentation n’est pas en proportion de celle du public et ne saurait le contraindre à modérer ses consommations. Enfin, bien sûr, cela pourrait augmenter les consommations à l’extérieur de la salle avant le concert, ce que nous n’avons pas observé.
Enfin, les temporalités de l’événement et sa durée vont accentuer ou diminuer l’effet des variables précédentes. Plus l’événement est long et moins il se situe en semaine, plus des conditions confortables d’excès sont réunies. Le fait que la consommation soit plus intense lors des mini festivals que lors des concerts le montre bien.
Évidemment, les différentes associations de ces deux types de facteurs produisent des effets différents. Ainsi, le cumul d’un événement important dans une zone temporelle de semaine et sur un temps court produit peu de consommation et peu d’excès, à l’inverse, un groupe moyen en fin de semaine sera susceptible de produire davantage de consommations et d’excès.
 
Nécessité de rupture et jeunesse
 
 
Une autre manière de lire la rupture serait de la relier avec les circonstances de la vie ordinaire des spectateurs. L’expression émotionnelle qui s’affirme à travers le slam et le pogo des jeunes amateurs de métal correspond aussi à l’intensité de la rétention émotionnelle dans la vie courante.
Certes, ces expressions révèlent des codes propres au milieu du métal. Il faut, d’une certaine manière, montrer que l’on se libère des contraintes habituelles en utilisant le transport et l’abandon comme mode d’expression de la libération. On retrouve là le « zèle » dont Frédéric Saumade écrit qu’il « exprime en actes les ambiguïtés de la passion, partagée entre élan vital et pulsion nocive » (Saumade, 1998,313). Les codes de l’excès et du décontrôle corporel sont marqués par une forme d’abandon, abandon relatif puisqu’abandon convenu, suivant des codes et des manières de faire qui renvoient aux images sociales de l’excès et de la non-civilité. L’espace du concert rock en milieu métal s’affirme bien comme une mise entre parenthèses de la civilité quotidienne, non pas en la remplaçant par de l’incivilité, mais bien par d’autres codes plus directs, impliquant davantage de contact physique.
Paul Yonnet a noté combien les codes de relations sociales étaient changés par le contexte du concert rock dont l’introduction définit « une nouvelle police des rapports individuels – qui paraît fort peu policée au regard des règles communément admises du savoir-vivre, mais qui l’est pourtant, et qui s’apparente donc à une politesse, différemment normée de la précédente (…). Ainsi les jeunes s’abordent-ils et abordent-ils plus directement, par une affirmation appuyée d’eux-mêmes, qui s’exprime au travers du langage ou d’une langue (…) ésotérique et codée que l’on appelle le « look » – forme remaniée du vieux langage des apparences » (Yonnet, 1999,147). Plus loin, il soulignera à quel point le mode de communication dans les concerts est du domaine du non verbal. On ne peut qu’agréer ici à cette analyse en ce qui concerne le métal. On notera cependant que si les gens qui s’abordent dans les concerts de métal se tutoient spontanément, dans d’autres types de concert rock [15], le vouvoiement est majoritaire entre personnes inconnues.
Si nous ne disposons pas de données suffisamment précises pour définir les classes sociales du public du métal, il nous semble cependant que la tendance actuelle qui tend à penser que l’écoute de la musique rock se fait indépendamment de toute appartenance sociale pourrait être discutée au regard des sous-courants de la musique rock et du degré d’insertion dans le milieu. Comme nous l’avons dit plus haut, les « spécialistes » du milieu métal, qui travaillent et avec qui nous avons parlé, étaient plutôt dans des situations précaires et/ou en bas de l’échelle des revenus.
Au demeurant, il faudrait considérer que l’âge en lui-même peut ne pas être aussi une certaine forme d’appartenance sociale. Or, si l’on peut considérer que tous les jeunes ne se trouvent pas nécessairement dans des conditions de vie difficiles, néanmoins, il nous faut bien admettre que l’âge joue sur l’intégration sociale. La jeunesse, catégorie incertaine dont les frontières sont délimitées dans le sens commun par l’accès au monde du travail et la mise en ménage, voit son accès à l’indépendance reculer à travers l’extension de la scolarité et de l’accès à l’emploi (Galland, 1994). La durée de cette période transitoire n’est, bien sûr, pas la même pour tous et varie selon l’origine sociale et la réussite scolaire. Mais la prolongation des études et l’incertitude des perspectives de travail nivellent en partie les différences d’appartenance sociale, entre classes moyennes et populaires, à l’adolescence, en partie aussi parce que les jeunes sont encore très dépendants de leurs parents au moins pour toutes les questions matérielles.
Plus encore, le sens que l’on peut attribuer à ces différents comportements peut s’accorder à l’apprentissage du contrôle des émotions. Celui-ci s’opère au cours de l’enfance et de l’adolescence jusqu’à trouver, parfois et dans certaines limites, son achèvement à l’âge adulte. Au cours de ce long parcours où les jeunes sont sans cesse rappelés à l’ordre, ordre tout social qui s’inscrit dans les attitudes, à l’école et dans la famille, ils intériorisent des convenances et de la civilité, c’est-à-dire, du contrôle émotionnel.
Or, à une époque où l’injonction à la réussite sociale personnelle s’accentue à travers l’augmentation de l’individualisme (Ehrenberg, 1995), après aussi que la crise a construit une conjonction indéniable entre réussite scolaire, réussite professionnelle et réussite sociale, la pression qui pèse sur les jeunes par l’intermédiaire des exigences familiales, scolaires et, plus globalement, sociétales, semble avoir beaucoup augmenté aussi. Cette pression s’exerce à travers l’ensemble des contraintes scolaires et sociales et demande un contrôle de soi plus important.
L’appartenance au milieu du métal peut alors procurer des ressources d’identification, aussi bien par rapport aux doutes existentiels de certains jeunes, que par rapport aux conditions objectives de vie dans lesquelles ils se trouvent. Le radicalisme de l’attitude métal permet sans doute de trouver un espace de libération émotionnelle dans des modalités qui s’inscrivent à l’opposé des normes du contrôle de soi. Comme l’écrit Frédéric Saumade, « pour les passionnés, “être rock” signifie adopter un habitus indiquant la sauvagerie parce qu’il choque nécessairement les civilités bourgeoises » (Saumade, 1998, 316). Peu importe qu’il s’agisse là d’un choix conscient ou non. Ce qui est certain, c’est qu’à travers les modalités d’expression émotionnelle, qu’il s’agisse de consommations de produits psychoactifs ou de milieu musical, s’affirme un besoin de compenser le contrôle de soi qu’impose avec constance et force la société moderne. Ce besoin, pour certains jeunes, passe par des logiques d’excès qui marquent aussi bien les consommations que le milieu musical d’identification. Pour que les jeunes retrouvent une relative liberté d’expression émotionnelle, d’autant plus nécessaire que l’effort fait pour se contrôler dans la vie quotidienne est grand, il leur faut parfois passer par les stimuli musicaux ou par la consommation de produits psychoactifs, les deux pouvant être nécessaires pour atteindre ce stade de libération. Ici, la consommation est un moyen de se libérer du contrôle de soi et non une finalité. Musique et produits psychoactifs représentent bien un escalier, non pas vers les paradis, souvent qualifiés d’artificiels, de la drogue, mais vers le paradis perdu de l’enfance, ce temps social où la domination des pulsions n’est pas encore la condition obligatoire de la vie en société.
Reçu en février 2003
 
ANNEXE Méthode de calcul des consommations de cannabis et d’alcool
 
 
Afin d’estimer les consommations, nous avons mis au point une méthode de comptage par « carrés ». Un carré de 40 personnes environ est choisi, déterminé par une diagonale d’à peu près 18 personnes, que l’on observe pendant une durée de 20 minutes minimum, en comptant les occurrences de consommation visible.
Pour les concerts, trois périodes servent à évaluer le nombre de consommateurs : l’attente avant le concert et la première partie quand il y en a une, l’entracte, le concert lui-même. Pour chacune des trois périodes, les carrés sont rapportés à l’ensemble du public, suivant la formule suivante : 4 carrés de 40 personnes, dont 26 fumeurs de cannabis= 16,25 % de fumeurs de cannabis. Pour une salle de 1 200 personnes, 4 carrés représentent 13,33 % de la population. Les carrés doivent être pris dans des surfaces différentes de la salle pour que le calcul fonctionne. En effet, les fumeurs de cannabis sont plus souvent à la périphérie et sur les ailes de la salle. Une évaluation sur ces endroits créerait donc une sur représentation des consommateurs de cannabis. Pour quatre carrés, dans une salle de taille moyenne, on fera un carré à l’aile gauche et trois carrés en milieu de fosse. La représentation des spectateurs est alors assez fiable.
Comme les temporalités de la consommation évoluent, les trois périodes ne sont pas cumulées. C’est le pourcentage le plus fort des trois périodes qui est conservé. L’évaluation du nombre de consommateurs par spectacle est projetée sur le nombre global de spectateurs estimé par nos soins en début de concert afin d’obtenir un pourcentage.
L’évaluation des consommations d’alcool a été complétée par d’autres indices : la consommation totale pendant la soirée, quand nous pouvions en disposer auprès des barmen ou des organisateurs [16], le temps moyen d’accès au bar pendant les entractes, la présence d’une file d’approvisionnement entre la salle et le bar pendant les concerts.
Cette méthode ne nous donne pas ou peu d’indications sur les consommations d’excès en ce qui concerne les produits comme l’alcool et le cannabis. Nous avons donc cherché aussi à évaluer les comportements d’excès : d’une part, par l’observation directe de groupes dont la consommation semblait plus importante que la moyenne, d’autre part par la construction d’un indicateur de « traces d’ivresse ». Il est obtenu en additionnant les personnes qui ont eu un malaise, celles qui sont visiblement ivres (problèmes d’équilibre, vomissements, etc.) ou celles qui s’endorment et en rapportant le chiffre ainsi constitué au nombre de personnes présentes dans la salle.
Cet indicateur n’a aucun intérêt en ce qui concerne l’évaluation des excès dans un concert. Trop de variables peuvent entrer en ligne de compte, variables liées au contexte du concert (la chaleur et la déshydratation) ou à des situations personnelles (personnes n’ayant pas eu le temps de manger ou personnes fatiguées). Surtout, il est possible que des malaises et attitudes d’ivresse échappent à notre attention et cela d’autant plus facilement que le public est nombreux. Par contre cet indicateur permet de comparer les concerts entre eux, de manière à voir dans quel cadre des conduites d’excès peuvent se développer. En effet, on peut penser que les marges d’erreur dans l’observation des malaises et des comportements d’ivresse sont à peu près les mêmes d’un concert à l’autre, hormis quand les échelles d’observation sont radicalement différentes. Concrètement, si l’on ne peut comparer un concert observé à deux personnes dans une salle de 17 000 personnes avec un concert observé dans une salle plus petite, il nous semble possible de comparer des concerts observés dans des salles ne dépassant pas 2 000 personnes. Enfin, les traces d’ivresse observées ne peuvent être considérées que comme un minimum, le dispositif d’observation ne permettant pas d’assurer que toutes les situations ont pu être vues.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AQUATIAS S.(dir.), BOITELL., GRENOUILLETG., Les consommations de produits psychoactifs dans les milieux festifs de la culture rock, OFDT, RES, 2002, 116 p.
·  BECKF., LEGLEYES., PERETTI-WATELP., Regards sur la fin de l’adolescence : consommation de produits psychoactifs dans l’enquête ESCAPAD 2000, OFDT 2000, 220p.
·  BOURDIEU P, La Distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
·  EHRENBERGA., L’individu incertain, Paris, Calman-Lévy, 1995,351p.
·  ELIASN., DUNNINGE., Sport et Civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Agora — Fayard, 1994,392p.
·  GALLANDO., Les jeunes, Paris, La Découverte, 1984.124p.
·  HENNION H., MAISONNEUVE S., GOMART E., Figures de l’amateur, Formes, objets, pratiques de l’amour de la musique aujourd’hui, La Documentation française, Paris, 2000,281p.
·  MIGNON P., La démocratisation de la Bohême : drogues, jazz et pop music. In : EHRENBERG A. « éd. », Individus sous influence, Paris, Esprit, 1991,103-122.
·  NEVEU E, Won’t get fooled again, Pop musique et idéologie de la génération abusée. In : MIGNON P., HENNIONA. (dir.), Rock, de l’histoire au mythe, Anthropos, Paris, 1991,41-64.
·  RICARDB., Rites, code et culture rock, Paris, L’Harmattan, 2000, logiques sociales, 279p.
·  SAUMADE F., Le rock ou comment se formalise une passion moderne. In : BROMBERGERC. « éd. », Passions ordinaires, Paris, Bayard, 1998,309-329.
·  SECA J-M, Les musiciens underground, PUF, 2001,246p.
·  YONNETP., Travail, loisir, temps libre et lien social, Paris, Gallimard, 1999,324 p.
 
NOTES
 
[1] La présence de produits dont la consommation est difficilement observable (produits de synthèse notamment) a été recherchée de la manière suivante. Nous avons observé les alentours des salles afin de chercher les points de vente possibles, nous avons demandé à des spectateurs (en général consommateurs de cannabis) si nous pouvions trouver d’autres produits et où, nous avons discuté avec certaines personnes dont le comportement nous semblait pouvoir être interprété comme un effet de la prise de ces produits. Ces recherches n’ont jamais débouché, hormis sur la rencontre lors du festival « Tattoo the Planet » de deux personnes cherchant de l’ecstasy. On notera qu’à quelques centaines de mètres de plusieurs salles, il est assez facile de trouver de l’ecstasy, proposée directement dans la rue aux jeunes allant en boîte. Enfin, dans des festivals de rock à la programmation plus large, nous avons pu noter sans difficulté la présence de ces produits. Pour plus de précisions, on se reportera au rapport de recherche dont est tiré cet article.
[2] Si l’on peut proposer une interprétation des consommations festives, c’est parce que cannabis comme alcool sont des produits qui proposent une grande gamme d’utilisation, sans forcément aboutir à une dépendance. Il en va tout autrement pour le tabac qu’il serait difficile de traiter sans connaître la consommation des spectateurs en dehors des fêtes.
[3] J’ai supprimé de cette liste une soirée gothique, trop spécifique pour attirer les aficionados de métal (absence de groupe, programmation musicale orientée new wave).
[4] Les indications données ici ne prétendent pas à être généralisées. Si l’on sait que l’appartenance à un milieu peut favoriser l’adoption des goûts de ce milieu (Bourdieu, 1979), on manque de données fiables pour préciser le profil des amateurs de métal. La question de l’hétérogénéité des publics rock en terme de classes sociales est l’objet d’une discussion par ouvrage interposé entre Jean-Marie Seca (2001) et Bertrand Ricard (2000). Mais pour que la démonstration puisse être faite, il faudrait considérer chaque courant séparément et montrer qu’à chacun d’entre eux ne correspond pas majoritairement une classe sociale. Aucune étude statistique fiable ne permet à l’heure actuelle de préciser les profils des spectateurs et auditeurs de musique rock.
[5] Ces deux barbarismes désignent respectivement la danse des amateurs de métal, le « pogo » (qui est un terme originaire du punk rock) et le fait de se jeter dans la foule pour « surfer » sur les bras tendus des spectateurs, qu’on appelle aussi le stagediving (le plongeon de scène).
[6] Nous avons choisi de résumer par cette onomatopée le cri des chanteurs et spectateurs de death métal.
[7] Le mode d’évaluation des consommations est détaillé en annexe de l’article.
[8] Nous avons compté le vendredi soir dans le week-end et le dimanche soir dans la semaine, l’alternance entre jours travaillés et non-travaillés nous semblant plus pertinente.
[9] Mais c’est aussi une allusion au Grindcore, une variante du death métal, jouée très rapidement.
[10] Ces appellations sont courantes dans le milieu du métal qui se veut provocateur. Si elles ont un sens, c’est bien plus parce qu’elles évoquent de manière brutale des aspects de la vie quotidienne qui sont souvent dissimulés par la pudeur, la gêne ou la honte.
[11] Nous ne tenons pas compte ici de la soirée 12, les caractéristiques du lieu, d’anciennes carrières, ne permettant pas d’évaluer avec précision la consommation. Cependant des logiques d’excès étaient bien présentes et cette soirée correspond bien aux caractéristiques présentées pour les événements 3,4,6 et 7.
[12] Cette salle est une véritable exception dans le réseau officiel de concerts, les autres étant assez tolérantes et n’appliquant un contrôle qu’en apparence sur les spectateurs. Cette particularité pourrait être liée, d’après certains spectateurs, au fait qu’elle accueille de nombreuses soirées de musique techno et que la gérance, attentive à la réputation de la salle, craignant des incidents suite à des consommations, s’assure que rien de répréhensible ne s’y passe.
[13] Et qui, au demeurant, est une salle de taille moyenne (1000 places environ). Comme nous l’avons signalé plus haut, il semble s’agir bien davantage d’une politique particulière à cette salle que d’un rapport entre taille et contrôle.
[14] Il nous est souvent arrivé de voir des membres du service d’ordre détourner les yeux ou passer sans rien dire devant des fumeurs de cannabis. Par contre, les fumeurs choisissent souvent des endroits discrets pour consommer. On perçoit cependant des changements dans le comportement des fumeurs au fur et à mesure qu’ils s’aperçoivent que le contrôle est inexistant.
[15] Notamment les concerts de pop rock mélodique, comme Divine Comedy ou Sparklehorse, où l’on retrouve souvent un public plus âgé. De même, dans ces concerts, nous avons pu observer des comportements de consommation très faible et une expression corporelle très limitée. Le concert d’un groupe mythique de la musique progressive des années soixante-dix (le style comme l’époque étaient fortement associés à la consommation de cannabis), où le public était globalement plus âgé montre bien cela :aucune fosse pour danser, un public statique, un orchestre symphonique sur scène accompagnant le groupe, etc.
[16] En règle générale, cette information n’est disponible que lors des soirées privées qui préparent leur stock de boissons pour la soirée même, les salles officielles ne renouvelant pas leur stock à chaque concert.
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