2003
Psychotropes
Editorial
François Beck
Pôle Enquêtes en population générale, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), 3 avenue du Stade de France 93218 Saint Denis la Plaine Cédex
Stéphane Legleye
Pôle Enquêtes en population générale, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), 3 avenue du Stade de France 93218 Saint Denis la Plaine Cédex
L’implication dans un mouvement culturel apparenté à un style musical et la
participation à des événements festifs, qu’elles s’inscrivent dans le quotidien
ou au contraire se constituent en moments de rupture avec lui, se révèlent fréquemment associées à l’usage de substances psychoactives. La prise de produits dans ces contextes peut être une question d’opportunité, procéder d’un
rite d’appartenance et de partage de valeurs communes, ou encore répondre au
désir que l’état de conscience s’accorde à l’événement. Le recours aux produits passe fréquemment pour renforcer le lien social au sein de la fête, être un
ferment de convivialité : outre son acception commune centrée autour de la
rencontre, de la musique et de l’amusement collectifs, dans le langage courant,
« faire la fête » ne signifie-t-il pas aussi parfois boire de l’alcool ou plus largement avoir recours à des substances psychoactives ? Cette dernière acception
fait implicitement de la fête une situation de gestion collective des états modifiés de conscience où l’abstinence peut devenir une déviance. Pourtant une
telle relation mérite d’être interrogée.
C’est de l’essence de la fête et de son éventuel lien avec des usages de
substances psychoactives dont il est question dans ce numéro spécial de
Psychotropes regroupant plusieurs analyses d’horizons différents. Essence au
sens de carburant parce que les auteurs y décrivent une palette de situations
festives où les usages de produits psychoactifs sont moteurs, mais aussi essence
en un sens plus métaphysique parce que c’est bien ce lien consubstantiel entre
drogues et fêtes qui se montre en filigrane. La portée heuristique de la
combinaison des analyses globales et des lectures opérées à partir d’entretiens
approfondis, voire de monographies, permet d’appréhender la diversité des
significations sociales et culturelles des pratiques tout en conservant un certain
sens de la mesure. L’agrégation statistique relativise ainsi l’image précise et
minutieuse des observations de terrains en décrivant l’ensemble du groupe, y
compris les non consommateurs, et fournit une certaine mesure de l’intensité
du lien.
Les contributions à ce numéro s’inscrivent dès lors dans un espace à trois
dimensions : la méthode d’investigation, le contexte festif observé et les produits. Statisticiens, sociologues et ethnologues livrent ici des travaux d’enquêtes auprès de milliers de jeunes de la population générale, des observations,
des réflexions sur la signification et la portée des pratiques d’usage tirées d’entretiens individuels, auprès de participants à des événements festifs ou d’usagers de drogues. Pour enrichir encore l’approche, il a été décidé de laisser la
parole à de jeunes chercheurs français, participants à des événements festifs ou
acteurs de prévention sur ce terrain, mais aussi à des chercheurs étrangers qui
apportent une indispensable dimension internationale et parfois comparative à
cette collection.
Les textes doivent également être resitués par rapport au contexte légal.
En effet, la mise en application en 2002 du décret Mariani sur l’obligation de
déclaration au préfet des événements festifs rassemblant plus de 250 personnes en a diminué le nombre et modifié la forme dès les premières saisies de
matériel opérées par les forces de l’ordre. Les rassemblements semblent depuis se restructurer en s’insérant plus volontiers dans les cadres festifs traditionnels tels que les discothèques, salles des fêtes ou les festivals musicaux, en
limitant le nombre de participants pour rester dans le cadre légal ou encore en
le fuyant hors des frontières.
Si au cours de ces dernières années l’attention portée à la fête s’est cristallisée sur les événements organisés autour des musiques électroniques, manifestations parfois extrêmes par leur intensité, leur durée et leur affluence, de
nombreuses autres formes de pratiques festives subsistent et méritent de voir
leur déroulement analysé. C’est notamment l’objet de l’article de Stéphane
Legleye et François Beck que de présenter plus largement la palette des sorties
musicales des jeunes de 18 ans. À travers la connaissance des fréquences de
sorties en discothèque, en fêtes techno, en concert (en distinguant trois principaux styles : rap, reggae, rock) et celle d’autres éléments de sociabilité, les
auteurs objectivent les liens spécifiques qui existent entre préférence musicale
et intensité des relations amicales d’une part et usages de certains produits
psychoactifs de l’autre. Cette étude permet de nuancer le lien entre fête et usage
de substances psychoactives en donnant une place aux individus qui en consomment peu ou pas du tout, tout en ayant une pratique festive.
Sylvain Aquatias propose dans sa contribution un regard ethnographique
sur les participants à différents types de concerts de rock « métal », interrogeant leurs consommations de cannabis et d’alcool, notamment par le prisme
de l’implication des adeptes au sein du mouvement. Cette exploration lui permet d’esquisser une typologie des participants suivant leur familiarité avec le
courant « métal » et leurs types de consommation de produits psychoactifs. Il
montre comment ces concerts fournissent des occasions de se libérer des tensions quotidiennes et d’échapper au contrôle de soi induit par la plupart des
circonstances de la vie en société, et à quel point ce relâchement se fait avec
l’approbation des autres individus présents.
Catherine Reynaud-Maurupt, Céline Verchère, Abdalla Toufik et Pierre-Yves Bello, ayant également recours à la méthode ethnographique, explorent
par plusieurs entretiens approfondis la diffusion de nouveaux usages d’héroïne
dans différents contextes urbains et festifs, et particulièrement dans le milieu
techno où cette substance véhiculait jusqu’alors une mauvaise image et était
plutôt marginalement utilisée. À ce titre, les auteurs décrivent quelques premières expériences vécues et des carrières de consommation en milieu techno,
l’héroïne étant souvent utilisée pour atténuer les effets ressentis lors de la phase
de descente de produits stimulants ou hallucinogènes. À travers ces analyses
de récit, ils montrent la transformation de l’image du produit ainsi que celle de
ses utilisateurs.
Emmanuelle Hoareau a une expérience personnelle relativement longue
et variée de la scène techno, au Brésil et en France, et des usages de produits
psychoactifs que l’on peut y rencontrer. Elle interroge la portée signifiante, sur
le plan social et personnel, de la pratique des états de conscience modifiés
induits par la prise de drogues dans le contexte spécifique de la rave, qui cumule musique, danse, transe, et socialité d’un genre très particulier. Cette pratique s’avère dès lors plus une composante de la fête qu’un but en soi.
Thierry Trilles et Barbara Thiandoum, à partir de leur pratique de réduction
des risques en fêtes techno, interrogent le rapport qu’entretiennent les
participants à leur consommation de drogue et le mettent en perspective avec
l’approche institutionnelle dominante : dans quelle mesure ces usages festifs
ne remettent-ils pas en cause l’image classique de l’usager de drogue comme
individu fragile et dépendant, et, partant, toute une tradition de la santé
publique ?
Grâce à une équipe de recherche nombreuse et pluridisciplinaire, l’étude
sur la réduction des risques réalisée par Médecins du Monde en milieu techno
se situe au cœur de l’articulation des approches qualitatives et quantitatives.
Elle a en effet su allier, dans une recherche-action de grande envergure, l’observation ethnographique et une enquête quantitative, tout en posant avec acuité
la question de la représentativité. L’analyse secondaire entreprise par Charly
Barbero, François Beck et Renaud Vischi à partir de cette expérience et des
données de l’enquête informe sur les dynamiques de différenciation rencontrées au sein de l’espace festif techno. Qu’il s’agisse des représentations sociales ou des usages de drogues, l’analyse des données montre une nette distinction
entre les manifestations officielles et payantes et les événements clandestins,
en écho à l’évolution des configurations festives sur la dernière décennie.
Emmanuelle Mollet examine et compare la scène techno américaine de
Détroit à la scène techno française, qu’elle a fréquentée dans le cadre de la
Mission rave de Médecins du Monde. Elle interroge les conditions d’appartenance à ces mouvements clandestins et leur signification, mais aussi le rapport
au risque et à la mort qu’entretiennent nécessairement ses membres du fait de
l’intensité de leurs usages de drogues. Les pratiques de prévention et les solutions apportées dans les deux pays aux risques sanitaires que font peser ces
mouvements éclairent les différences culturelles d’un jour nouveau.
Mikko Salasuo et Airi-Alina Allaste procèdent également à la comparaison de deux cultures nationales en étudiant le lien entre usage de drogues et
culture « club » en regard des évolutions historiques contemporaines de deux
sociétés proches géographiquement : l’Estonie et la Finlande. Si la culture du
« clubbing » a suivi des dynamiques semblables, passant d’une période ésotérique puis underground à une période où la culture « club » constitue un phénomène de masse, son influence sur les usages de drogues s’avère pour sa part
relativement contrastée entre les deux pays.
L’article de Gaël de Peretti, François Beck et Stéphane Legleye s’attache
à mesurer précisément les usages d’alcool, de tabac, de cannabis et d’autres
produits illicites des jeunes en regard de leur fréquentation des boîtes de nuit, à
partir d’une enquête quantitative menée en milieu scolaire auprès de lycéens.
Plus cette fréquentation est intensive, plus le niveau d’usage déclaré par les
adolescents est important. L’usage de cannabis reste toutefois relativement indépendant de cette forme de sociabilité nocturne, tandis que le lien le plus fort
est observé pour la consommation d’alcool et l’ivresse. Au vu des déclarations
d’usage et d’ivresse des jeunes qui s’y rendent et en reviennent en voiture,
cette étude souligne l’importance de procéder à des campagnes de prévention
dans les discothèques, notamment en direction des plus jeunes.
Wouter Devriendt et Tom Evenepoel suggèrent une piste opérationnelle
pour progresser sur la question de la prévention des usages nocifs de drogues
de synthèse en impliquant au niveau local, dans les Flandres, les professionnels
du monde de la nuit. Leur article montre également la place de la téléphonie
sociale dans la perspective d’une meilleure appréhension du phénomène de
l’usage de ces produits et des représentations des usagers, et le souci de respecter
la dimension créative et originale de la scène « dance ».
Karl Bohrn et Regina Fenk interrogent pour leur part l’influence des pairs
sur les pratiques de jeunes rencontrés dans les bars ou en discothèque dans une
dizaine de villes européennes. Même si leurs sorties nocturnes se font dans les
mêmes lieux, les individus adaptent leur comportement d’usage de drogues
aux normes du groupe auquel ils appartiennent, notamment parce qu’il est plus
facile de communiquer avec des individus qui se trouvent dans le même état de
conscience que soi.
S’appliquant à quantifier des observations de nature ethnographique, Karen Trocki, Laurence Michalak et Patricia McDaniel abordent la fête avec un
regard sans empathie et tentent de démêler le factice du sincère dans les relations qui se nouent le temps de la fête. Leurs observations, menées dans les
bars de la région de San Francisco, restent complètement extérieures à leur
objet, à l’inverse des approches participantes d’autres contributeurs à ce numéro. Ils caractérisent les bars, selon le niveau d’usage de drogues qui y est
observé, par des indicateurs tels que les activités proposées, les comportements
et le style de la clientèle.
Malgré le nombre important de contributions, plusieurs types de pratiques
festives et de styles musicaux ne sont que peu abordés ou seulement par le
biais d’enquêtes quantitatives ne permettant pas de progresser de façon satisfaisante. C’est le cas par exemple du hip-hop, du reggae, de certaines musiques électroniques dérivant de la techno, de la variété… autant de champs
d’investigation prometteurs pour de futurs travaux de terrain. Même si les frontières entre les différents styles tendent à devenir moins rigides qu’il y a quelques décennies (free jazz, ambient, lounge, fusion, « musiques du monde »…),
chaque style est susceptible d’engager un rapport au corps très spécifique, par
le biais de la danse ou d’autres performances, dans lequel la recherche d’états
de conscience modifiée trouve plus ou moins sa place.