Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4202-7
220 pages

p. 5 à 9
doi: en cours

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Vol. 9 2003/3-4

2003 Psychotropes

Editorial

François Beck Pôle Enquêtes en population générale, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), 3 avenue du Stade de France 93218 Saint Denis la Plaine Cédex Stéphane Legleye Pôle Enquêtes en population générale, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), 3 avenue du Stade de France 93218 Saint Denis la Plaine Cédex
L’implication dans un mouvement culturel apparenté à un style musical et la participation à des événements festifs, qu’elles s’inscrivent dans le quotidien ou au contraire se constituent en moments de rupture avec lui, se révèlent fréquemment associées à l’usage de substances psychoactives. La prise de produits dans ces contextes peut être une question d’opportunité, procéder d’un rite d’appartenance et de partage de valeurs communes, ou encore répondre au désir que l’état de conscience s’accorde à l’événement. Le recours aux produits passe fréquemment pour renforcer le lien social au sein de la fête, être un ferment de convivialité : outre son acception commune centrée autour de la rencontre, de la musique et de l’amusement collectifs, dans le langage courant, « faire la fête » ne signifie-t-il pas aussi parfois boire de l’alcool ou plus largement avoir recours à des substances psychoactives ? Cette dernière acception fait implicitement de la fête une situation de gestion collective des états modifiés de conscience où l’abstinence peut devenir une déviance. Pourtant une telle relation mérite d’être interrogée.
C’est de l’essence de la fête et de son éventuel lien avec des usages de substances psychoactives dont il est question dans ce numéro spécial de Psychotropes regroupant plusieurs analyses d’horizons différents. Essence au sens de carburant parce que les auteurs y décrivent une palette de situations festives où les usages de produits psychoactifs sont moteurs, mais aussi essence en un sens plus métaphysique parce que c’est bien ce lien consubstantiel entre drogues et fêtes qui se montre en filigrane. La portée heuristique de la combinaison des analyses globales et des lectures opérées à partir d’entretiens approfondis, voire de monographies, permet d’appréhender la diversité des significations sociales et culturelles des pratiques tout en conservant un certain sens de la mesure. L’agrégation statistique relativise ainsi l’image précise et minutieuse des observations de terrains en décrivant l’ensemble du groupe, y compris les non consommateurs, et fournit une certaine mesure de l’intensité du lien.
Les contributions à ce numéro s’inscrivent dès lors dans un espace à trois dimensions : la méthode d’investigation, le contexte festif observé et les produits. Statisticiens, sociologues et ethnologues livrent ici des travaux d’enquêtes auprès de milliers de jeunes de la population générale, des observations, des réflexions sur la signification et la portée des pratiques d’usage tirées d’entretiens individuels, auprès de participants à des événements festifs ou d’usagers de drogues. Pour enrichir encore l’approche, il a été décidé de laisser la parole à de jeunes chercheurs français, participants à des événements festifs ou acteurs de prévention sur ce terrain, mais aussi à des chercheurs étrangers qui apportent une indispensable dimension internationale et parfois comparative à cette collection.
Les textes doivent également être resitués par rapport au contexte légal. En effet, la mise en application en 2002 du décret Mariani sur l’obligation de déclaration au préfet des événements festifs rassemblant plus de 250 personnes en a diminué le nombre et modifié la forme dès les premières saisies de matériel opérées par les forces de l’ordre. Les rassemblements semblent depuis se restructurer en s’insérant plus volontiers dans les cadres festifs traditionnels tels que les discothèques, salles des fêtes ou les festivals musicaux, en limitant le nombre de participants pour rester dans le cadre légal ou encore en le fuyant hors des frontières.
Si au cours de ces dernières années l’attention portée à la fête s’est cristallisée sur les événements organisés autour des musiques électroniques, manifestations parfois extrêmes par leur intensité, leur durée et leur affluence, de nombreuses autres formes de pratiques festives subsistent et méritent de voir leur déroulement analysé. C’est notamment l’objet de l’article de Stéphane Legleye et François Beck que de présenter plus largement la palette des sorties musicales des jeunes de 18 ans. À travers la connaissance des fréquences de sorties en discothèque, en fêtes techno, en concert (en distinguant trois principaux styles : rap, reggae, rock) et celle d’autres éléments de sociabilité, les auteurs objectivent les liens spécifiques qui existent entre préférence musicale et intensité des relations amicales d’une part et usages de certains produits psychoactifs de l’autre. Cette étude permet de nuancer le lien entre fête et usage de substances psychoactives en donnant une place aux individus qui en consomment peu ou pas du tout, tout en ayant une pratique festive.
Sylvain Aquatias propose dans sa contribution un regard ethnographique sur les participants à différents types de concerts de rock « métal », interrogeant leurs consommations de cannabis et d’alcool, notamment par le prisme de l’implication des adeptes au sein du mouvement. Cette exploration lui permet d’esquisser une typologie des participants suivant leur familiarité avec le courant « métal » et leurs types de consommation de produits psychoactifs. Il montre comment ces concerts fournissent des occasions de se libérer des tensions quotidiennes et d’échapper au contrôle de soi induit par la plupart des circonstances de la vie en société, et à quel point ce relâchement se fait avec l’approbation des autres individus présents.
Catherine Reynaud-Maurupt, Céline Verchère, Abdalla Toufik et Pierre-Yves Bello, ayant également recours à la méthode ethnographique, explorent par plusieurs entretiens approfondis la diffusion de nouveaux usages d’héroïne dans différents contextes urbains et festifs, et particulièrement dans le milieu techno où cette substance véhiculait jusqu’alors une mauvaise image et était plutôt marginalement utilisée. À ce titre, les auteurs décrivent quelques premières expériences vécues et des carrières de consommation en milieu techno, l’héroïne étant souvent utilisée pour atténuer les effets ressentis lors de la phase de descente de produits stimulants ou hallucinogènes. À travers ces analyses de récit, ils montrent la transformation de l’image du produit ainsi que celle de ses utilisateurs.
Emmanuelle Hoareau a une expérience personnelle relativement longue et variée de la scène techno, au Brésil et en France, et des usages de produits psychoactifs que l’on peut y rencontrer. Elle interroge la portée signifiante, sur le plan social et personnel, de la pratique des états de conscience modifiés induits par la prise de drogues dans le contexte spécifique de la rave, qui cumule musique, danse, transe, et socialité d’un genre très particulier. Cette pratique s’avère dès lors plus une composante de la fête qu’un but en soi.
Thierry Trilles et Barbara Thiandoum, à partir de leur pratique de réduction des risques en fêtes techno, interrogent le rapport qu’entretiennent les participants à leur consommation de drogue et le mettent en perspective avec l’approche institutionnelle dominante : dans quelle mesure ces usages festifs ne remettent-ils pas en cause l’image classique de l’usager de drogue comme individu fragile et dépendant, et, partant, toute une tradition de la santé publique ?
Grâce à une équipe de recherche nombreuse et pluridisciplinaire, l’étude sur la réduction des risques réalisée par Médecins du Monde en milieu techno se situe au cœur de l’articulation des approches qualitatives et quantitatives. Elle a en effet su allier, dans une recherche-action de grande envergure, l’observation ethnographique et une enquête quantitative, tout en posant avec acuité la question de la représentativité. L’analyse secondaire entreprise par Charly Barbero, François Beck et Renaud Vischi à partir de cette expérience et des données de l’enquête informe sur les dynamiques de différenciation rencontrées au sein de l’espace festif techno. Qu’il s’agisse des représentations sociales ou des usages de drogues, l’analyse des données montre une nette distinction entre les manifestations officielles et payantes et les événements clandestins, en écho à l’évolution des configurations festives sur la dernière décennie.
Emmanuelle Mollet examine et compare la scène techno américaine de Détroit à la scène techno française, qu’elle a fréquentée dans le cadre de la Mission rave de Médecins du Monde. Elle interroge les conditions d’appartenance à ces mouvements clandestins et leur signification, mais aussi le rapport au risque et à la mort qu’entretiennent nécessairement ses membres du fait de l’intensité de leurs usages de drogues. Les pratiques de prévention et les solutions apportées dans les deux pays aux risques sanitaires que font peser ces mouvements éclairent les différences culturelles d’un jour nouveau.
Mikko Salasuo et Airi-Alina Allaste procèdent également à la comparaison de deux cultures nationales en étudiant le lien entre usage de drogues et culture « club » en regard des évolutions historiques contemporaines de deux sociétés proches géographiquement : l’Estonie et la Finlande. Si la culture du « clubbing » a suivi des dynamiques semblables, passant d’une période ésotérique puis underground à une période où la culture « club » constitue un phénomène de masse, son influence sur les usages de drogues s’avère pour sa part relativement contrastée entre les deux pays.
L’article de Gaël de Peretti, François Beck et Stéphane Legleye s’attache à mesurer précisément les usages d’alcool, de tabac, de cannabis et d’autres produits illicites des jeunes en regard de leur fréquentation des boîtes de nuit, à partir d’une enquête quantitative menée en milieu scolaire auprès de lycéens. Plus cette fréquentation est intensive, plus le niveau d’usage déclaré par les adolescents est important. L’usage de cannabis reste toutefois relativement indépendant de cette forme de sociabilité nocturne, tandis que le lien le plus fort est observé pour la consommation d’alcool et l’ivresse. Au vu des déclarations d’usage et d’ivresse des jeunes qui s’y rendent et en reviennent en voiture, cette étude souligne l’importance de procéder à des campagnes de prévention dans les discothèques, notamment en direction des plus jeunes.
Wouter Devriendt et Tom Evenepoel suggèrent une piste opérationnelle pour progresser sur la question de la prévention des usages nocifs de drogues de synthèse en impliquant au niveau local, dans les Flandres, les professionnels du monde de la nuit. Leur article montre également la place de la téléphonie sociale dans la perspective d’une meilleure appréhension du phénomène de l’usage de ces produits et des représentations des usagers, et le souci de respecter la dimension créative et originale de la scène « dance ».
Karl Bohrn et Regina Fenk interrogent pour leur part l’influence des pairs sur les pratiques de jeunes rencontrés dans les bars ou en discothèque dans une dizaine de villes européennes. Même si leurs sorties nocturnes se font dans les mêmes lieux, les individus adaptent leur comportement d’usage de drogues aux normes du groupe auquel ils appartiennent, notamment parce qu’il est plus facile de communiquer avec des individus qui se trouvent dans le même état de conscience que soi.
S’appliquant à quantifier des observations de nature ethnographique, Karen Trocki, Laurence Michalak et Patricia McDaniel abordent la fête avec un regard sans empathie et tentent de démêler le factice du sincère dans les relations qui se nouent le temps de la fête. Leurs observations, menées dans les bars de la région de San Francisco, restent complètement extérieures à leur objet, à l’inverse des approches participantes d’autres contributeurs à ce numéro. Ils caractérisent les bars, selon le niveau d’usage de drogues qui y est observé, par des indicateurs tels que les activités proposées, les comportements et le style de la clientèle.
Malgré le nombre important de contributions, plusieurs types de pratiques festives et de styles musicaux ne sont que peu abordés ou seulement par le biais d’enquêtes quantitatives ne permettant pas de progresser de façon satisfaisante. C’est le cas par exemple du hip-hop, du reggae, de certaines musiques électroniques dérivant de la techno, de la variété… autant de champs d’investigation prometteurs pour de futurs travaux de terrain. Même si les frontières entre les différents styles tendent à devenir moins rigides qu’il y a quelques décennies (free jazz, ambient, lounge, fusion, « musiques du monde »…), chaque style est susceptible d’engager un rapport au corps très spécifique, par le biais de la danse ou d’autres performances, dans lequel la recherche d’états de conscience modifiée trouve plus ou moins sa place.
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