2003
Psychotropes
Les usages de l’héroïne en France chez les consommateurs initiés à
partir de 1996
La contribution d’une étude qualitative exploratoire menée en
2002
Catherine Reynaud-Maurupt
GRVS, Groupe de Recherche sur la Vulnérabilité
Sociale,Chercheur en sociologie
Céline Verchère
GRVS, Groupe de Recherche sur la Vulnérabilité
Sociale,Doctorante en sociologie à l’université de Grenoble
Abdalla Toufik
OFDT, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies,
Pôle Tendances récentes et nouvelles drogues
Pierre-Yves Bello
OFDT, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies,
Pôle Tendances récentes et nouvelles drogues
Les usages de l’héroïne ont connu des bouleversements en France
depuis la mise sur le marché des traitements de substitution en 1996. Ce
constat a conduit à mettre en place une étude qualitative exploratoire auprès
de consommateurs d’héroïne récents. Elle s’appuie sur l’analyse de quarante
entretiens semi-directifs auprès d’usagers d’héroïne initiés à partir de 1996
et ayant moins de trente ans lors de cette première prise. L’héroïne est
principalement utilisée comme une «solution» pour «le lendemain » d’une
consommation festive de substances stimulantes ou hallucinogènes. Des usages
occasionnels même réguliers peuvent être recensés, mais la majorité des
personnes rencontrées a finalement perdu le contrôle de sa fréquence d’usage de
l’héroïne. Les pratiques et les représentations qui ont cours dans l’espace
festif techno apparaissent comme un vecteur de banalisation de l’usage
d’héroïne mais les scènes ouvertes ne constituent pas un contexte propice à la
consommation, car les pratiques de l’héroïne y sont mal acceptées. Cette étude
permet de poser des hypothèses raisonnées sur l’évolution des usages de
l’héroïne depuis 1996, et sur l’identification des facteurs sociaux et
subjectifs qui favorisent sa consommation.
Mots-clés :
Héroïne, Usage habituel, Usage occasionnel, Abus, Représentation, Produit de régulation, France.
Heroin use has undergone major upheaval in France since
subs~titution treatments came onto the market in 1996. This result led to the
setting up of an exploratory qualitative study among recent heroin users. It is
based on an analysis of forty semi-directive interviews conducted with heroin
users who started using heroin from 1996 onwards and were aged under thirty the
first time they took it. Heroin is principally used as a « day-after solution »
following the use of stimulant or hallucinogenic substances in a party context.
Occasional even regular use may be recorded, but the majority of the
individuals encountered eventually lost control of the frequency of their
heroin use. The practices and perceptions that are current in the techno party
arena appear to be a vehicle for making heroin use more widespread, but open
scenes do not constitute a favourable context for use because heroin practices
are rejected in these places. This study puts forward reasoned hypotheses on
the changes in heroin use since 1996, and also on the identification of the
social and subjective factors which favour its use.
Les pratiques de l’héroïne en France ont subi une involution à
compter de 1996 : la stigmatisation de l’héroïne comme « drogue du sida » et la
médicalisation d’une part importante de ses consommateurs par les traitements
de substitution (méthadone, buprénorphine haut dosage) à partir de cette date a
généré une altération de son image et, probablement, une restriction de sa
diffusion et une diminution de la fréquence de son usage (OFDT, 2000). Cette
analyse de situation est appuyée par certains indicateurs de la performance
policière liée à la lutte contre les stupéfiants, qui constituent des critères
indirects d’appréciation de l’évolution de l’usage de l’héroïne au cours des
dernières années. Par exemple, selon le Fichier National des Auteurs
d’Infractions à la Législation sur les Stupéfiants (FNAILS) et l’Office Central
pour la Répression du Trafic Illicites de Stupéfiants (OCTRIS), les saisies
d’héroïne ont été divisées par trois entre1996 et1999; selon les mêmes
organismes, les interpellations pour usage d’héroïne ont été divisées par deux
entre1996 et1999; enfin, les décès par surdose d’héroïne constatés par la
police, qui étaient au nombre de trois cent cinquante en 1996, sont moins d’une
centaine en 1999, puis en 2000 (OFDT, 2002). Pourtant, une stabilisation du
recours à l’héroïne peut être constatée à partir de l’an 2000 voire une
augmentation de son usage au sein d’une nouvelle population d’usagers de
drogues : l’observation de « nouveaux profils » d’usagers d’héroïne a ainsi été
récemment rapportée, notamment chez de jeunes usagers de substances
psychoactives (Fontaine et al., 2001).
Parallèlement, les saisies d’héroïne ont été multipliées par deux entre1999
et2000 (OFDT, 2002). L’observation de ces pratiques minoritaires conduit à
poser l’hypothèse que le profil des consommateurs d’héroïne et les
significations qui y sont associées se sont modifiées. Ce constat préliminaire
pouvant avoir des implications importantes sur les stratégies de prévention et
de prise en charge méritait un approfondissement afin de le confirmer et de
disposer d’une description plus détaillée. La mutation de la consommation
d’héroïne en France à partir de la mise sur le marché des traitements de
substitution en 1996 permet de considérer cette date comme une date de rupture.
On distinguera ainsi les consommateurs d’héroïne dont l’initiation est
postérieure à 1996 de ceux des années 1980-1990. Ce travail cherche donc à
décrire les caractéristiques, les motivations et les représentations d’usagers
d’héroïne qui ont débuté leur consommation à partir de 1996. Il est issu d’un
rapport de recherche publié par l’OFDT en 2003 (Reynaud-Maurupt, Verchère,
2003).
Cette étude s’appuie sur des entretiens semi-directifs réalisés
avec des consommateurs d’héroïne.
Les axes de la recherche ont pour but de décrire et d’analyser
les pratiques de l’héroïne (initiation, voie d’administration, fréquence de
consommation, association de produits, espace de consommation), les processus
sociaux et les représentations subjectives qui ont conduit à son usage, ainsi
que le sens investi dans cette consommation par les personnes
rencontrées.
La méthode qui a été retenue est l’approche biographique, car
elle permet de situer les pratiques de consommation dans les étapes successives
des parcours sociaux, et d’encourager l’expression des représentations
subjectives.
Les critères d’inclusion ont permis de sélectionner une
population qui a consommé de l’héroïne pour la première fois à partir de 1996,
en ayant moins de trente ans lors de cette première prise.
L’objectif de quarante entretiens semi-directifs a été fixé.
Une répartition,
a priori, entre les
six sites géographiques retenus par le dispositif TREND a été décidée
[1]. Sur chaque site, les enquêteurs ont mis
à profit leurs réseaux professionnels pour rencontrer les personnes
recherchées. Ces réseaux pouvaient être des structures de prise en charge de la
toxicomanie (CSST, boutiques à bas seuil d’exigence) ou bien des réseaux de
connaissance liés à l’espace festif techno ou liés à l’espace « urbain ». Le
processus d’échantillonnage au sein de ces réseaux n’a consisté qu’à obtenir
l’accord éclairé de l’interlocuteur après s’être assuré qu’il correspondait au
critère d’inclusion dans l’étude. Chaque enquêteur disposait d’une grille
d’entretien identique pour conduire la conversation en fonction de thèmes
présélectionnés (les événements de la vie avant l’usage de substances
psychoactives, les substances consommées avant l’héroïne, l’initiation à
l’héroïne, les conduites de consommation au cours de la vie avec ce produit,
les séquences de consommation d’héroïne, les représentations liées à cette
substance, les changements survenus dans la vie depuis l’usage de l’héroïne,
les caractéristiques sociales et sanitaires des répondants au jour de
l’enquête); cependant, tous avaient la consigne de laisser le locuteur procéder
avant tout par associations libres. Les entretiens, pour lesquels l’anonymat a
été assuré aux personnes qui ont bien voulu prêter leur concours à la
recherche, ont été enregistrés sur bande magnétique, et intégralement
retranscrits. Leur recueil s’est déroulé entre octobre2001 et mai2002.
L’analyse qualitative s’est attachée à considérer les données
empiriques comme point de départ de l’analyse compréhensive. Le classement
exhaustif des éléments discursifs, à partir des axes de la recherche comme des
thèmes mis spontanément en avant par les locuteurs, a permis de proposer une
analyse de contenu thématique. Cette analyse restitue plusieurs niveaux de
compréhension des pratiques discursives, depuis la description des activités de
consommation jusqu’à l’interprétation du sens que les personnes investissent
dans ces activités. Sur ce dernier point, un raisonnement typologique a été
utilisé pour mieux rendre compte de l’interprétation des données. Il facilite
en effet la compréhension d’une réalité complexe en proposant un classement
interprétatif des différents types de sens investis dans la consommation
d’héroïne. Ce procédé peut sembler réducteur parce qu’il fige des processus et
des perceptions dynamiques, et inscrit les données dans des catégories
discriminantes qui masquent leur caractère perméable. Il a cependant l’avantage
de mettre en valeur les façons d’envisager et de donner du sens à la
consommation d’héroïne en 2002.
Cette méthode de travail contribue à l’approfondissement des
logiques qui sous-tendent les comportements, mais ne permet pas la
généralisation des résultats à l’ensemble des personnes qui consomment de
l’héroïne depuis peu au jour de l’enquête. C’est une approche exploratoire,
dont l’objectif est de poser des hypothèses empiriquement fondées sur la nature
et les spécificités des usages récents de l’héroïne.
Les quarante entretiens semi-directifs réalisés se répartissent
entre neuf entretiens recueillis à Bordeaux, neuf entretiens à Dijon, huit
entretiens à Toulouse, six à Rennes, six à Nice et deux à Paris.
Parmi les consommateurs d’héroïne rencontrés, vingt-trois
personnes l’ont été par l’intermédiaire du dispositif de prise en charge de la
toxicomanie : dix personnes ont été contactées dans un Centre Spécialisé de
Soins en Toxicomanie, sept par le biais d’une maison de postcure où elles
séjournent au moment de l’entretien ou ont séjourné, et six ont été rencontrées
dans une boutique (lieu d’accueil à bas seuil d’exigence pour usagers de
drogues). Les autres personnes qui ont participé à l’étude (17/40) ont été
contactées par l’intermédiaire de l’espace festif techno (14/17), ou par le
biais d’informateurs privilégiés en milieu « urbain » (3/17).
Les caractéristiques
démographiques et sociales
Le corpus regroupe vingt-cinq hommes et quinze femmes, âgés
de vingtquatre ans en moyenne (minimum : 20; maximum : 32). Les plus nombreux
sont célibataires (25/40). Un seul individu a un enfant, qui vit avec sa mère.
La majorité dispose d’un appartement personnel (23/40). D’autres bénéficient de
conditions d’hébergement temporaires (maison de postcure, chez les parents, des
amis, un foyer pour jeunes travailleurs, 10/40). Sept personnes ne disposent
pas de logement et déclarent vivre dans la rue. Au jour de l’entretien, la
majorité n’a pas d’activité professionnelle (22/40) : dix-huit ne disposent
d’aucune ressource personnelle, deux personnes bénéficient du RMI – Revenu
Minimum d’Insertion –, une autre d’une AAH – Allocation Adulte
Handicapé–
[2], tandis
qu’une quatrième bénéficie d’allocations de chômage. Parmi les autres, certains
sont étudiants (5/40) ou exercent un emploi (13/40). Une étudiante prépare un
BTS – Brevet de Technicien Supérieur –, un autre étudie la musique au
Conservatoire, pendant que les autres (3/5) effectuent un cursus en second ou
troisième cycle de Lettres ou de Droit. Ceux qui exercent un emploi se
définissent comme employés (4/13), intérimaire (1/13), artisans menuisier ou
boucher (2/13), cuisinier ou serveurs (3/13), ou bien exercent une profession à
caractère social (animateurs ou éducateur spécialisé : 3/13).
Les « nouvelles » pratiques de
l’héroïne
L’héroïne la plus souvent consommée est appelée de « la brune
». L’héroïne « blanche » est perçue comme étant de meilleure qualité mais très
difficile à se procurer.
Elle est nommée « came », « héro », mais aussi « rabla ». Une
des personnes rencontrées a ainsi effectué sa première consommation de « rabla
» sans savoir qu’il s’agissait d’héroïne, mais les autres n’ont jamais été
dupes de cette subtilité lexicale, ou n’y ont pas été confrontés.
L’initiation
La moyenne d’âge lors de l’initiation à l’héroïne est de
vingt ans (minimum : 14; maximum : 30). Lorsque les personnes rencontrées ont
été confrontées à cette première prise, elles avaient généralement connu
l’usage de nombreuses substances psychoactives (35/40). Alcool, tabac,
cannabis, ecstasy, LSD, co-caïne, amphétamines, ont déjà été expérimentés ou
consommés régulièrement. La moitié des personnes rencontrées ont déjà consommé
de la kétamine (20/ 40).
L’initiation à l’héroïne a parfois lieu dans un contexte
festif, (avant, pendant, ou après une fête), cadre dans lequel sont
habituellement consommées les autres drogues déjà expérimentées. Elle
s’effectue aussi dans un lieu privé avec des gens connus, quelquefois des amis
d’enfance, parfois chez soi (avec des « potes », dans son propre logement ou
pendant l’absence des parents).
Différents facteurs influençant la première expérimentation
d’héroïne ont été identifiés. Certains soulignent le fait d’avoir été « motivés
» depuis un certain temps pour expérimenter ce produit. Comme le dit Pam (21
ans, Dijon), « c’est toujours pour essayer la
première fois ». Des premières consommations « en mélange » peuvent
être favorisées par le fait qu’un speed-ball (héroïne et cocaïne) n’est pas
forcément conçu comme une véritable expérience de l’héroïne.
« L’héroïne c’était par erreur. Par erreur. (…)
Je vois un keps (paquet) sur la table.
Donc j’ouvre, je croyais que c’était un speed-ball héro-coke. Et j’avais déjà
pris héro-coke donc c’était… C’était cool, j’avais bien aimé le délire, donc
j’ai dit…(….) ma sœur me voit dans le salon et me dit « Qu’est ce que tu as
pris »? J’ai dit « ben j’ai pris le speed-ball qui était sur la table » « Quel
speed-ball ?», « le truc qui était dans le keps ». « C’était pas un speedball,
c’est de l’héro ». « Ah ben c’est génial hein !» (Dimitri, 26 ans,
Toulouse).
Une partie des personnes rencontrées invoque plutôt le «
hasard » des rencontres ou des contextes. C’est ainsi « par hasard » qu’on leur
propose, lors d’une fête, de l’héroïne au moment d’une descente de
psychostimulants ou « par hasard » que le dealer de cannabis avait de l’héroïne
ce jour-là. La première prise d’héroïne peut également être explicitée par la
consommation excessive d’autres substances au cours d’une fête, qui a conduit à
une absence de distance critique. Le fait d’être saoul, « raide d’alcool », «
déjà défoncé » et de ne pas avoir fait attention lors de la « première fois »
légitime la prise. «J’en ai pris parce que
j’étais bourré. (…) J’étais moi-même déjà défoncé, on m’en a proposé et en fait
j’ai accepté alors que j’étais pas conscient… Mais s’il faut, si j’avais été
clair, j’aurais pas accepté. Tu comprends ?» (Bob, 26 ans,
Nice).
Les voies d’administration
La voie nasale est la voie d’administration la plus
répandue chez les personnes rencontrées (33/40). L’héroïne fumée (dans une
cigarette, un joint ou « en chassant le dragon »
[3]) apparaît comme une voie d’administration moins
fréquente et n’est que rarement utilisée de façon exclusive (18/40).
L’injection d’héroïne a été expérimentée par moins de la moitié des personnes
rencontrées (15/40)
[4].
Parmi elles, quatre personnes ne l’ont pratiqué que brièvement, ou une seule
fois pour essayer. Quatre autres personnes injectaient déjà de multiples
substances (cocaïne, amphétamines, et parfois ecstasy, Subutex®, Artane®,
kétamine…) au moment de leur première injection d’héroïne.
« Mon premier shoot à l’héroïne ouais. J’avais
déjà fait des shoots au speed (amphétamines)
et à la coke » (Jim, 21 ans,
Nice)
.
Les fréquences de consommation de l’héroïne
Au jour de l’entretien, vingt-trois personnes ne consomment
plus d’héroïne pendant que les dix-sept autres sont consommatrices actives.
Parmi les anciens consommateurs (23/40), dix-sept ont été des consommateurs
quotidiens, quatre ont été des consommateurs abusifs (au moins plusieurs fois
par mois, généralement plusieurs fois par semaine) et deux sont d’anciens
consommateurs occasionnels. Les consommateurs actifs (17/40) sont
majoritairement occasionnels (16/17). Parmi eux, certains (5/16) ont connu une
période, révolue au jour de l’entretien, de perte de contrôle de leur fréquence
de consommation (3/5 ont consommé quotidiennement).
Dix-sept personnes (quatorze anciens consommateurs et trois
consommateurs actifs) bénéficient d’un traitement médical de substitution
(Buprénorphine HD ou méthadone). Ces traitements ont été prescrits après une
consommation d’héroïne quotidienne d’une durée comprise entre un mois et deux
ans.
Les associations de produits
Les associations de produits apparaissent comme ayant deux
fonctions distinctes : une fonction festive avec des effets spécifiques ciblés;
une fonction « fourre-tout », où l’addition de substances variées n’a pour but
que d’atteindre une altération de la perception jugée suffisante. Dans la
majorité des cas, les associations de produits s’inscrivent dans les pratiques
festives, sont préméditées pour leurs effets spécifiques, en fonction des
contextes de consommation :
- La consommation d’héroïne peut être simultanée à celle
d’une autre substance pour en moduler les effets. Les stimulants sont les
principales substances associées à l’héroïne dans ce cas. Celle-ci est utilisée
juste après une consommation de cocaïne, qui peut avoir été préparée en «
free-base »
[5], ou
consommée directement mélangée en « speed-ball » (héroïne et cocaïne).
- La prise d’héroïne peut être réservée au temps
post-festif : elle est alors consommée après la cocaïne, ou les amphétamines,
en fin de soirée ou le lendemain, pour se calmer et masquer les usages abusifs
devenus problématiques pour les consommateurs dans leur vie quotidienne.
«Il fallait que je paraisse un minimum calme,
c’était la solution de fait de… Pour…
-
Pour mieux paraître au
niveau de la famille quoi» (Jean-Baptiste, 23 ans,
- Dijon). Elle est également utilisée pour améliorer le
déroulement des descentes de substances hallucinogènes (LSD/trip): «Parce que comme on prenait des produits de… De l’ecstasy ou
du LSD heu après la descente de ces produits là, on est souvent…, on a mal, ou
alors on est pas très bien et l’héroïne ben c’est…C’est la solution
quoi.» (Mylène, 20 ans, Bordeaux);
-
« une trace d’héro une
fois de temps en temps pour les descentes de trips parce que je bouffais pas
mal de trips quoi» (Nico, 22 ans, Rennes). La fonction de l’héroïne
s’assimile ainsi à un effet thérapeutique et la substance est spontanément
qualifiée de « solution » dans plusieurs entretiens : « ça soigne ».
Enfin, la prise d’héroïne peut être en partie conditionnée
par les habitudes festives de polyconsommation, sans qu’une stratégie
intentionnelle ait pour autant été à l’origine de l’expérience. L’héroïne est
alors consommée par défaut, car elle est le seul produit disponible au moment
de la consommation « et en fait, ce soir-là, il
n’y avait que ça. Ce jour-là, il n’y avait que de l’héro. Et donc, c’est là que
j’ai vu qu’il y avait de la dépendance aussi; c’est que ça me faisait chier de
prendre de l’héro mais que j’en ai pris quand même parce qu’il n’y avait rien
d’autre » (Froufrou, 26 ans, Toulouse).
Espace festif et espace urbain
Parmi les quarante consommateurs d’héroïne rencontrés,
quatorze personnes ont été contactées par le biais de l’espace festif techno,
alors qu’en réalité trente-trois d’entre elles côtoient ou ont côtoyé ce même
espace festif. Une trentequatrième personne a fréquenté assidûment l’espace
festif rock (comme ont pu le faire certains amateurs de techno au cours de leur
vie), tandis que six personnes seulement ne se rattachent à aucun mouvement
musical alternatif. Deux parmi ces dernières rapportent néanmoins des pratiques
festives régulières, par l’entremise du « milieu étudiant » (sorties en boîtes
de nuit, en pub, soirées étudiantes).
D’une manière générale, la consommation d’héroïne est
«
quand même mal vue » dans le contexte
festif techno. «
Plutôt sur les
teknivals
[6]. En
free
[7], c’est rare ou alors,
il faut connaître la personne qui tape, elle. Il faut qu’elle ait cinq, six
grammes avec elle, quoi. Elle en vend un ou deux. Mais il faut la connaître
quoi pour savoir si… C’est le seul produit que j’ai pas encore entendu
quelqu’un gueuler « rabla, rabla »
[8].(…) C’est la drogue la
plus dure à trouver la rabla. Il faut savoir où la trouver» (Sam, 23
ans, Nice). Il semble difficile de se procurer de l’héroïne dans les « teufs »
sauf si l’on appartient à un réseau « d’initiés » qui reste discret quant à sa
consommation.
« J’ai vu qu’une fois un mec qui se
baladait en essayant de vendre de la came, il s’est fait dépouiller le gars, il
avait cent grammes de came. Ils ont tout jeté par terre, ils ont tout éclaté,
bon, ils l’ont pas massacré, massacré tu vois, mais bon ils lui ont foutu des
gifles et ils l’ont ridiculisé : ils l’ont foutu à poil et ils l’ont dégagé
quoi. Ils lui ont dit « plus jamais tu reviens, et si tu as des potes qui
vendent de la came ici, dis-leur de disparaître parce que ça va pas le faire
quoi » (David, 24 ans, Bordeaux)
. Certains témoignages estiment pourtant que
l’usage d’héroïne est moins stigmatisédans l’espace festif techno ces dernières
années. «
En teuf, le sniff quoi. Pas devant tout
le monde quoi, parce qu’en teuf c’est mal vu quoi. (…) Surtout si… ‘fin… Ouais,
ouais, même si elle est pas injectée, mais de plus en plus on en voit quoi de
l’héroïne. On se faisait montrer du doigt avant, parce qu’on prenait de
l’héroïne quoi. Certaines personnes le savaient mais maintenant, ces certaines
personnes viennent me voir et m’en demandent. Et ça me fait rire
quoi» (Yohann, 23 ans, Bordeaux).
Certains usagers d’héroïne rencontrés (6/40) ont la
spécificité de rapporter des consommations qui s’effectuent principalement dans
l’espace urbain (squats d’habitation, rues, lieux publics,…). Ils ont tous
côtoyé l’espace festif techno : espace festif et espace urbain n’apparaissent
donc pas comme des espaces opposables. Parmi eux, la majorité revendique
l’identité techno, le mode de vie « tribe » ou « traveller », qui est assimilé
à « l’indépendance ». Tous sont partis d’eux-mêmes ou ont été chassés du
domicile parental au cours de l’adolescence, et n’ont jamais connu de situation
d’autonomie stable avant d’être sans domicile fixe.
De « nouvelles » représentations
de l’héroïne
L’examen des représentations de l’héroïne permet de mieux
comprendre les raisons subjectives qui ont conduit à son usage. Ces
représentations peuvent être abordées par l’examen du « statut » qui est
conféré à ce produit parmi les substances psychoactives dont les effets ont été
expérimentés ou observés chez d’autres. La connaissance sensible d’une variété
de substances psychoactives incite les consommateurs à effectuer un classement
personnel des drogues connues, gradué du « plus doux » au « pire » des
produits. Ce classement subjectif s’exprime dans la phrase «j’ai tout goûté, du shit à la kéta», et montre
que la kétamine détrône l’héroïne en tant que produit perçu comme le plus
puissant. La comparaison avec la kétamine est souvent utilisée pour renforcer
l’idée que l’héroïne n’est pas un produit « si
puissant que ça »: « c’est vrai qu’il y a quand même un tabou au niveau de… de
l’héro. C’est eh… C’est assez bizarre tu vois : des gens par exemple qui vont
prendre de la kétamine. La kétamine, c’est quand même fort quoi, on peut pas
dire, c’est pas de la gnognotte. Et ben ils vont pas prendre de l’héro à côté
de ça » (Sarah, 24 ans, Nice).
En termes de dangerosité potentielle, le LSD et la kétamine
sont perçus comme les produits les plus « dangereux » au moment de la séquence
de consommation du fait de la puissance des effets ressentis et des risques
induits (chutes, coupures, accidents psychiatriques), l’alcool et l’ecstasy
sont volontiers cités en ce qui concerne la nocivité pour la santé si il y a
usage à long terme, tandis que l’héroïne est principalement retenue pour sa
capacité à « accrocher ». Ce classement subjectif des substances
[9] conduit à une démystification
de l’héroïne, et à la relative banalisation de son expérimentation.
La première expérimentation d’héroïne naît le plus souvent
avec la conjonction de plusieurs éléments : une personne polyconsommatrice de
drogues, une disponibilité de l’héroïne, et une envie d’essayer ce produit «
pour savoir ». Cette première expérience d’un effet « doux et cotonneux » remet
en cause l’image préconçue d’un produit fort, qui rend dépendant, notamment
chez des personnes qui connaissent bien les substances hallucinogènes, qui
induisent une déformation importante des perceptions. L’héroïne peut alors être
perçue, surtout lors des premières expérimentations, comme
« un truc en plus »,
« c’est marrant parce qu’on dédiabolise le truc
quoi ». Pour ceux qui l’utilisent comme « produit de descente », les
effets ressentis comme positifs modifient aussi la représentation du produit :
« j’avais peur entre guillemets parce que c’est
de l’héroïne. Et c’est vrai que sur le coup ça m’a fait du bien et donc je me
suis dit ben finalement…» (Ghislaine, 30 ans, Bordeaux). Ces
constats leur donnent l’impression de pouvoir maîtriser leur fréquence d’usage
: « Pour moi, toutes les drogues étaient
pareilles, donc vu que j’arrivais à gérer… gérer la coke, j’aurais pas dû avoir
de problème à gérer l’héroïne, donc pas de problème pour en prendre non plus
quoi » (Jean-Baptiste, 23 ans, Dijon).
La proximité et la disponibilité du produit participent aussi
à banaliser son usage et le croisement de ces nouveaux indicateurs de jugement
(expérience faite, effets ressentis, degré d’accessibilité du produit) permet
la modification de la conception de l’héroïne. Les personnes concernées pensent
finalement que « ça détruit moins le mental que
les autres produits hallucinogènes », que
« ça met dans un état de conscience proche de la
réalité ».
Il faut également souligner le rôle de la perception des
différentes voies d’administration dans le processus de banalisation qui
participe à l’initiation. Les voies d’administration non intraveineuse
(sniffer, fumer), déjà largement utilisées pour la consommation d’autres
substances, rendent l’expérience de l’héroïne plus anodine. La pratique de
l’injection est en effet conçue par beaucoup comme « la limite à ne pas
franchir ». Des « rumeurs » sont ainsi rapportées, avec l’idée « qu’on ne peut
pas devenir dépendant en sniffant de l’héroïne ». « On l’a fait de façon très innocente au départ. On était
persuadé qu’on n’allait jamais tomber accro, qu’on savait ce qu’on faisait et
que de toute façon tant qu’on ne se piquait pas, il n’y avait pas de problème
» (Jeannot, 24 ans, Paris).
Les façons de conférer du sens à la consommation
d’héroïne
Six façons de conférer du sens à la consommation d’héroïne
ont pu être identifiées dans les discours des personnes rencontrées. Elles
correspondent à six fonctions spécifiques attribuées à l’héroïne et se
regroupent en deux tendances opposables, selon que l’usage de l’héroïne est
envisagé comme un « temps de rupture » (Le Garrec, 2002) circonscrit par un
moment de fête (deux fonctions), ou qu’il s’inscrive dans un « mode de vie »
(Castel, 1998) au quotidien (quatre fonctions). Le sens investi dans la
consommation peut être celui d’un mode de vie au jour de l’entretien, alors que
la fonction de l’héroïne qui a conduit à cet engagement dans une carrière
d’héroïnomane était initialement une fonction festive ou liée aux pratiques
festives.
Lorsque la consommation d’héroïne est perçue comme un temps
de rupture, elle peut être le fruit d’une volonté d’expérimentation et de
découverte ou d’un comportement hédoniste plus régulier, dont les pratiques
sont espacées dans le temps. Lorsque l’héroïne s’inscrit au contraire dans un
mode de vie, elle peut être assimilée à n’importe laquelle des substances
psychoactives et consommée indifféremment parmi elles, ou bien susciter un
véritable envoûtement. Elle peut également être utilisée comme un moyen de
régulation de la descente d’une substance stimulante ou hallucinogène avant de
prendre la place du produit principal, voire être prise dans le cadre de
pratiques d’autosubstitution.
Un temps de rupture : l’héroïne comme voie d’entrée dans le
jeu festif
L’héroïne comme
expérimentation
L’expérimentation consiste à « essayer » pour porter un
jugement éclairé : c’est exactement la perspective adoptée par les
consommateurs regroupés dans cette catégorie, qui veulent « se faire leur idée
», leur opinion personnelle sur cette substance. D’autres personnes dans
l’ensemble de l’échantillon attestent que leur première expérience de l’héroïne
était motivée par cette volonté d’expérimentation, mais celles-ci sont les
seules à s’en tenir à cette première phase. Leur usage de l’héroïne est
ponctuel ou très occasionnel, toujours effectué dans des circonstances
festives, par curiosité. Depuis la première fois, cet usage est resté rare ou
ne s’est pas renouvelé. Les effets opiacés le font percevoir comme peu adapté
aux pratiques festives, contexte habituel des prises de drogues. L’idée de ne
pas ressentir le besoin de consommer à nouveau domine dans les discours.
«Et surtout eh…C’est pas du tout le délire que je
recherche avec les drogues. C’est que moi, j’ai envie d’un truc joyeux, festif,
communicatif, ce que m’apporte d’avantage la C (cocaïne)
où tout le monde est speed, tout le monde est
bien. Alors que l’héroïne c’est plus individualiste, c’est eh…enfin, je trouve
c’est…C’est moins, tu partages moins : chacun vit son truc (…) Et j’ai eu de
multiples et de multiples occasions d’en reprendre et jamais j’en ai eu
l’envie» (Nicole, 23 ans, Rennes, éducatrice spécialisée).
Les personnes qui attribuent ce sens à leur expérience de
l’héroïne continuent l’usage occasionnel et festif d’autres produits
(principalement cocaïne, ecstasy et LSD). Leur discours montre bien le
sentiment de maîtrise de tous les produits consommés. «Moi j’ai l’impression de… de… vraiment de consommer
intelligemment quoi. De ne pas consommer pour eh… je sais pas ce qu’ils peuvent
rechercher les gens en défonçant grave. Je… je… je sais pas. Moi je me défonce
pas parce que je suis malheureux, je me défonce parce que… parce que j’ai envie
d’être eh… De tenir toute la nuit, d’être endurant, de faire des prouesses
artistiques que j’extériorise au fond de moi…(…) c’est zen quoi c’est…
J’extériorise quoi, je suis heureux ! HEU-REUX ! Même sans rien je suis heureux
quand je vais en teuf transe. Que la transe, je suis heureux. Pas besoin de
prendre quelque chose. Même s’il n’y avait pas de produits»
(Dimitri, 26 ans, Toulouse, cuisinier).
L’héroïne comme
hédonisme
L’hédonisme a pour principe la recherche du plaisir et
l’évitement de la souffrance. Les personnes concernées par ce second type de
sens investi dans la consommation d’héroïne cherchent à maximiser leur temps de
plaisir en utilisant des drogues dans leur vie quotidienne, dont l’héroïne.
Elle peut être utilisée comme calmant après l’usage de psychostimulants ou
d’hallucinogènes, mais ce n’est pas le cas systématiquement, car elle peut
également être consommée pour ses effets psychoactifs propres. Toutes
apprécient les effets de la substance, mais se méfient de ses capacités
addictives et respectent des temps de pause importants entre les prises
(souvent plusieurs mois). L’héroïne est le plus souvent réservée à l’usage
festif au sein d’un groupe de pairs, mais peut aussi avoir une fonction
aphrodisiaque. Dans le contexte festif, elle permet de constituer l’indice
mémoriel d’une soirée particulière, la substance renforçant le caractère
spécial de l’événement. «Moi, les soirées que
j’ai le plus appréciées en prenant de l’héro, bon, c’était ce premier de l’an
où c’était assez particulier parce qu’on est quand même assez euphorique parce
que c’était le premier de l’an, que tout le monde faisait la fête, tout le
monde était en train de rigoler. C’était vraiment… l’événement quoi. C’est pas
comme le samedi normal ou un week-end normal quoi» (Sandra, 23 ans,
Toulouse, sans travail).
Cependant, tous parmi ceux qui confèrent un sens
hédoniste à leur pratique de l’héroïne rapportent un usage régulier et abusif
des autres substances psychoactives au jour de l’entretien (principalement LSD,
cocaïne, Ecstasy), depuis plusieurs années, et passent beaucoup de temps à «
faire la fête ». «Pendant une semaine t’es chez
toi mais eh… tu restes chez toi mais tu es tellement perchée
(déphasée) de… De ton week-end que bon ta semaine
elle passe comme une journée quoi. Puis du coup tu ressors le week-end d’après
donc eh…» (Sarah, 24 ans, Nice, étudiante).
Un mode de vie : l’héroïne comme voie de sortie du jeu
social
L’héroïne entre autres
défonces
L’héroïne ne revêt généralement pas, pour les personnes
qui envisagent l’héroïne « entre autres défonces », de statut spécifique
vis-à-vis des autres substances. Elle est considérée comme un produit comme un
autre, dont le panachage au gré des occasions permet d’obtenir le quota
nécessaire à une altération quotidienne de la conscience.
«l’Artane®
(…) l’héro, la cesse (cocaïne), le
Sub (Subutex®)
ouais, le Skénan®. (…) Ouais, rachacha,
taz (ecstasy), trips…(…) Le taz, je
l’ai shooté (injecté) (…) Encore la
semaine derrière, j’étais à donf (à fond)
de datura en train de taper la manche»
(Valérie, 20 ans, Nice, sans domicile).
Au moment de l’initiation, l’héroïne a pu être utilisée
pour faciliter la descente de produits psychostimulants. «Ouais, au début j’en prenais pour eh… Pour me retrouver
quoi. C’est vrai que je m’en servais en descente. Parce que c’est le meilleur
produit je crois qu’il y a pour eh… une sale descente ou un bad trip ou
n’importe quoi eh… il y a rien de mieux qu’une bonne trace de rabla»
(Sam, 23 ans, Nice, sans domicile). Substance interchangeable avec d’autres,
l’héroïne semble plus difficile à se procurer que les médicaments psychotropes.
Pour une minorité, l’héroïne peut être appréhendée comme unluxe, une substance
appréciée mais peu consommée du fait de son caractère onéreux : «une ou deux fois on m’a dit des prix, c’est hallucinant
quoi, donc je laisse tomber» (Sam). Ces personnes consomment
effectivement l’héroïne de façon toujours occasionnelle, mais connaissent une
polydépendance à diverses substances, qu’elles consomment simultanément ou
successivement de façon quotidienne (principalement de l’alcool et des
médicaments psychoactifs, mais aussi du free-base/crack, et des amphétamines).
La consommation d’héroïne se fond dans une carrière d’usagers compulsifs de
toutes substances psychoactives à disposition, qui s’inscrit dans « la vie de
la rue ». Toutes sont dans une phase durant laquelle elles ne remettent pas en
cause leur consommation, ni leur mode de vie. «C’est ma vie, je vis dehors, j’ai le goût du voyage
» (Didier, 25 ans, Bordeaux, sans domicile); «la vie de la rue, c’est une vie que j’aime bien moi. Je
veux dire que j’aime bien vivre de cette manière en étant à la rue eh… voilà
quoi. J’ai aucune attache, je suis tranquille (…) Je veux dire qu’on va pas me
faire chier, qu’on va pas me mettre à la porte. Parce que je veux dire, on m’a
déjà mis dehors donc j’ai pas envie qu’on me remette dehors»
(Gaëlle, 20 ans, Toulouse, sans domicile).
L’héroïne comme
envoûtement
Les personnes qui relèvent de cette catégorie décrivent
la fascination et l’attrait irrésistible de l’héroïne pour eux. Cet «
envoûtement » se traduit par une succession de consommations qui s’accélère
sans que les personnes n’y prennent garde, car elles sont rapidement obnubilées
par la recherche des effets. «C’est la
consommation qui augmente sans que tu t’en ren…sans…sans que tu t’en aperçoives
tellement en fin de compte. Tu te persuades de…, ‘fin de trouver un prétexte
pour en … Pour en avoir à la limite (…) Mais c’est vrai que ça te fait oublier
plein de problèmes, ça te met comme dans une enveloppe, une couverture, tu
vois. Qui te permet d’oublier tout et puis qui te rend bien aussi au niveau de
ton corps et au niveau de tes problèmes. Donc c’est…C’est génial quand tu
commences» (Thierry, 29 ans, Rennes, intérimaire). Les personnes
concernées débutent généralement l’usage de l’héroïne sans percevoir ou sans
adhérer à l’idée que cette substance détient des propriétés addictives fortes,
et se laissent surprendre par l’appétence toujours grandissante que l’héroïne
génère à leur insu. L’idée qu’elles ont été « prises par surprise » est
récurrente dans leurs discours. «Je me suis rendu
compte que j’étais accroché quand j’ai commencé à vouloir un peu calmer le jeu
quoi. Arrêter un peu. Et eh… je me suis rendu compte que c’était pas du tout
facile du tout quoi en fait. J’étais accroché quoi» (Jeannot, 24
ans, Paris, sans travail).
L’héroïne peut être utilisée comme calmant après l’usage
de psychostimulants ou d’hallucinogènes majeurs, mais ce n’est pas le cas
systématiquement, car elle est appréciée pour ses effets propres ou le devient
après un premier usage comme produit de régulation. L’usage des autres
substances a été contrôlé ou abusif puis l’héroïne est peu à peu devenue le
produit principal. Avant l’héroïne, ces personnes pouvaient ne consommer que du
cannabis ou abuser de l’ensemble des drogues, mais de toutes les substances
consommées jusqu’alors, l’héroïne est la première à s’instaurer en mode de vie.
«En fait le… Comme si j’avais pas vu le temps
passer. Comme si le temps s’était arrêté. (…) comme si en fait, ça n’avait duré
qu’une journée, tu vois, cette période là. Tu vois le délire ? (…) moi ça a
duré six mois et… tu vois, j’étais jeune et j’avais encore la pêche et…. Voilà,
c’est une expérience et je regrette pas et heureusement que ça n’a pas duré
plus longtemps, c’est tout quoi» (Roberte, 21 ans, Toulouse,
animatrice).
Après cette expérience du caractère irrésistible de
l’héroïne, toutes ont amorcé ou réalisé une sortie de cet usage : celles qui
ont connu un usage quotidien bénéficient d’un traitement de substitution
qu’elles s’administrent en respectant les prescriptions médicales (dosage et
voie sublinguale), pendant que les autres, qui consommaient plusieurs fois par
semaine mais pas quotidiennement, ont su s’arrêter de façon autonome.
L’héroïne comme moyen de
régulation
Dans ce cas, l’héroïne est essentiellement prise pour
équilibrer les descentes de produits stimulants (cocaïne, free-base,
amphétamines) ou hallucinogènes (LSD). «Descente
de trips.(…). C’est un speed-ball qu’il m’a payé hein. La première fois, je
n’ai pas pris de l’héroïne pure, c’était avec de la coke. Parce qu’au début, il
me proposait une trace de coke et je lui disais “ouais, mais bon, t’as vu
comment je suis déjà et tout…”. Et puis il me dit “ben attends si tu veux…’’.
Et j’ai dit oui et c’est parti. (…) Et puis après ben régulièrement avec le
même mec tu vois, en allant en teuf avec lui, bon ben ma fois, une petite trace
d’héro puis ça, c’était le dimanche matin, le dimanche après-midi en
revenant» (Nico, 22 ans, Rennes, sans travail). La régulation de la
consommation d’ecstasy peut aussi être recensée «Je pense que l’héroïne, j’ai beaucoup pris par rapport au
départ…. Pour la redescente de taz» (Sophie, 32 ans, Dijon, sans
travail).
L’usage de ces derniers produits (stimulants et
hallucinogènes) n’est pas perçu comme une contrainte au moment de la rencontre
avec l’héroïne. Ces épisodes de consommation sont le plus souvent
hebdomadaires, mais vécus comme étant « contrôlés ». Ils peuvent dans d’autres
cas avoir lieu plusieurs fois par semaine, voire quotidiennement, sans pour
autant être appréhendés comme une difficulté par les consommateurs. «J’étais un gros accro aux trips (…) j’ai fini par en manger
cinq par jour pendant eh… Et vous descendiez avec quoi ?
Jamais. Avec quelque chose ? Jamais ?
Rire. J’avais pas le temps de
descendre. Vous ne descendiez jamais donc ?
J’avais pas le temps de descendre. Voilà. Et puis
je descendais… quand on voulait descendre, on prenait de l’héro»
(Freddy, 25 ans, Bordeaux, sans travail). Les prises répétées ont finalement
conduit les plus nombreux à renverser le sens de leurs consommations et à
consommer l’héroïne comme produit principal, de façon quotidienne. La majorité
bénéficie aujourd’hui d’un traitement de substitution, qui semble connaître un
succès thérapeutique (cessation de l’usage, respect de la voie d’administration
du traitement) avec des personnes qui ont pour point commun de ne pas être
marquées par une désaffiliation sociale importante.
L’héroïne comme pratique
d’auto-substitution
Lorsque l’héroïne est consommée dans le cadre de
pratiques d’autosubstitution, elle est envisagée par les consommateurs comme
une thérapie. Elle est prise exclusivement dans le but de réduire la souffrance
générée par le sentiment d’une dépendance à un autre produit, le plus souvent
un stimulant (crack/free-base ou amphétamines). L’usage de l’héroïne apparaît
également comme produit de remplacement du LSD, ainsi que de l’alcool dans un
autre cas. «Et eh… à… à dix-huit ans : rave
party, tout ça, les trips j’en bouffais même le matin au lever eh… Pour… Pour…
Pour…. J’étais en art plastique en plus alors bon, ça m’aidait un petit peu on
va dire (…) et un jour un pote à moi s’est suicidé à cause… à cause d’un trip.
(…) tous les deux on s’est dit “on prend plus de trip”. Alors que moi j’adorais
ça les trips, vraiment (…) quand on a dit “on arrête les trips ” on s’est mis
au MDMA, pas aux taz hein ! Les ecstas on en prenait eh… par dizaines (…) Et on
s’est fait descendre du MDMA de Hollande, on a mangé, mangé, mangé des
gélules…. (…) Et eh… donc on prenait des taz, on prenait de la coke, on prenait
du speed, après on prenait de la came eh… À l’époque pas trop mais juste pour
la redescente eh… Parce que les descentes de speed, c’est dur (…) Et eh… on a…
on a arrêté les teufs, on a arrêté les produits et à partir de ce moment là,
mes dents ont commencé à se casser (…) Moi, dès que je fumais un pétard je
voyais un point rouge et vert de cet œil là, tu vois ? C’est une fois que tu
arrêtes les produits qu’il y a les effets secondaires qui arrivent, tu… tu
comprends ? (…) on a vraiment flippé pendant eh… ça a été hyper dur eh… Et donc
on s’est mis à la came (…) Alors on a pris une décision là : on a de la
rachacha, on s’est dit “on va décrocher à la rachacha ”» (Hélène, 23
ans, Bordeaux, sans travail).
L’héroïne devient rapidement le produit principal des
personnes qui confèrent ce type de sens à leur consommation. Elle permet
l’arrêt des autres substances prioritairement incriminées, conformément à ce
que cherchait le consommateur en se tournant vers l’usage d’opiacés. Ces
consommateurs peuvent bénéficier d’un traitement de substitution à l’héroïne,
qui connaît un succès (cessation de l’usage, respect de la voie
d’administration du traitement) avec les patients qui ne sont pas marqués par
une marginalité sociale importante.
La méthodologie adoptée ne garantit pas la représentativité des
données recueillies, mais permet cependant de livrer des hypothèses
empiriquement fondées sur l’évolution des usages de l’héroïne depuis 1996, et
d’explorer les facteurs sociaux et subjectifs qui peuvent expliquer ces
changements.
L’évolution des politiques publiques, qui s’appuient depuis
plusieurs années sur la politique de réduction des risques et des dommages,
conditionne fortement le caractère novateur des usages actuels de l’héroïne
observés dans la recherche. Notamment, le recours aisé aux traitements de
substitution (le plus souvent six mois après le début d’un usage régulier)
explique la durée courte des usages compulsifs de l’héroïne qui ont été
recensés au jour de l’entretien, alors même que les consommateurs de cette
substance appartenant à la génération précédente ont le plus souvent relaté des
parcours parsemés de rechutes et de tentatives de sevrage. Même si des rechutes
ne sont pas exclues, les personnes rencontrées semblent amorcer une sortie de
la toxicomanie à l’héroïne avant d’avoir réellement subi un processus de
marginalisation. La prescription du traitement de substitution marque en effet
l’avènement d’une nouvelle étape dans la vie des personnes rencontrées, qui
peuvent « refermer la parenthèse » de l’héroïne, et reprendre les activités
sociales cessées au moment du dysfonctionnement de l’usage (reprise du travail
ou des études). Par contre, d’autres personnes, caractérisées par des facteurs
de vulnérabilité sociale et psychologique plus importants au moment de la
rencontre avec l’héroïne, s’engagent dans des pratiques de mésusage des
traitements de substitution prescrits (non respect des voies d’administration,
non respect des dosages prescrits, association avec d’autres produits
psychoactifs). La perte de contrôle de la fréquence de consommation d’autres
produits avant l’usage de l’héroïne apparaît comme un facteur favorisant mais
non systématique de l’échec des prises en charge, mais ce sont surtout les
variables sociales comme la précarité financière, l’absence d’insertion
professionnelle ou étudiante, et l’absence de soutien familial, qui semblent
influencer lourdement la possibilité du détournement des prescriptions
médicales.
Selon les données recueillies, une raison majeure du
développement de nouvelles pratiques, fonctions et perceptions de l’héroïne en
2002 serait leur insertion chez une partie des consommateurs abusifs de
stimulants et d’hallucinogènes dans l’espace festif. La banalisation de l’usage
de stimulants et d’hallucinogènes chez certaines des personnes rencontrées a
favorisé la découverte d’effets « puissants », provoquant de fortes distorsions
du réel, qui contrastent avec les premiers effets de l’héroïne. Cette
comparaison des effets ressentis conduit à considérer l’usage d’héroïne comme
plus acceptable. Cette reformulation de son image semble renforcée par
l’accessibilité plus importante de la kétamine, qui semble venir détrôner
l’héroïne en tant que produit perçu par les usagers comme étant le plus « nocif
», parce que plus « puissant » en termes d’effets ressentis lors des prises
(pour ceux qui en ont fait l’expérience comme pour les autres). Les effets
perçus comme doux de l’héroïne atténuent voire masquent souvent aux yeux des
consommateurs le risque de devenir dépendant des opiacés. La reformulation de
l’image de l’héroïne s’appuie également sur le recours à des voies
d’administration comme le sniff ou la fumette, expérimentées au préalable pour
consommer d’autres substances psychoactives. En effet, la distinction de
l’héroïne et de l’injection, catégories auparavant très imbriquées, favorise le
caractère plus anodin des prises. La tendance forte du développement des
comportements de polyconsommations tend à expliquer la pratique de l’héroïne en
tant que produit de régulation. D’autres pratiques de régulation d’une
substance psychoactive avec une autre sont d’ailleurs souvent déjà
expérimentées par ces personnes (LSD/kétamine; Ecstasy/cannabis;
cocaïne/cannabis ou rachacha, etc.). Cette façon de débuter l’usage de
l’héroïne par le biais de sa consommation comme un produit de régulation ou de
substitution s’inscrit le plus souvent dans le contexte des pratiques
post-festives (après la cocaïne ou le crack, le LSD, les amphétamines,
l’ecstasy ou pour supporter l’absence de ces produits), mais elle s’observe
également chez des personnes n’ayant pas de lien avec l’espace festif (pour
remplacer l’alcool ou de la Buprénorphine Haut Dosage).
La diffusion actuelle des comportements d’usage dans l’espace
festif techno peut être comprise comme ayant un caractère trans-historique : si
une partie des usages de l’héroïne tels qu’ils ont été décrits peuvent être
qualifiés de « nouveaux », comparativement à ceux des « junkies » des
années1980 et1990, sont-ils vraiment différents de ceux qui ont vu le jour au
cours de la décennie 1960-1970 ? Les scènes festives hippies connaissaient des
pratiques de polyconsommations notoires (LSD, amphétamines), puis ont vu se
développer la pratique de l’héroïne, d’abord parmi les autres produits
consommés, puis de façon monovalente (1965-1975). C’est de la même façon que le
mouvement punk, d’abord féru de l’usage d’amphétamines, investit rapidement la
consommation d’héroïne (1976-1982). À cette époque, les rafles policières
organisées dans le centre des villes participent au déplacement progressif des
réseaux de distribution en banlieue (Coppel, 1993), réseaux qui étendent alors
leur sphère d’action à l’ensemble de l’espace urbain et particulièrement aux
sites victimes de précarité économique et sociale (1980-1995). À la fin de
cette période, de 1990 à 1995, les espaces festifs alternatifs connaissent le
renouveau des usages de stimulants, d’hallucinogènes majeurs et la
diversification du panel des substances psychoactives disponibles par la
multiplication des drogues de synthèse. L’assèchement progressif du marché de
l’héroïne au milieu des années 1990 naît de la conjonction de multiples
facteurs, entre autres la modification des représentations du produit liée à
l’épidémie de VIH/sida, l’association subjective des notions d’« exclusion » et
de « dépendance » (Lert, 2000), et l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM)
des traitements de substitution (1996). Un ensemble d’événements favorise ainsi
la réduction des pratiques dans l’espace urbain, mais celles-ci connaissent un
essor relatif dans les contextes festifs alternatifs : associée au départ aux
mêmes fonctions qu’elle eût jadis lors des rassemblements hippies, l’héroïne
semble pourtant être plus facilement perçue aujourd’hui comme une substance «
comme une autre » au sein de l’ensemble grandissant des substances
psychoactives disponibles. Pour autant, l’espace festif génère des normes
émergées de l’accord tacite et/ou explicite entre les participants. Ces normes
favorisent le contrôle de l’usage et de sa visibilité sur site, et sont
principalement issues de la confrontation de consommateurs et de
non-consommateurs dans un même espace.
L’étude exploratoire des usages de l’héroïne en 2002 permet de
poser des hypothèses raisonnées sur la nature des modifications qu’ont subi ces
usages au cours des dernières années. L’héroïne est principalement sniffée, et
est majoritairement utilisée, du moins lors des premières consommations, comme
un produit de régulation ou de modulation d’autres substances psychoactives,
stimulantes ou hallucinogènes. L’héroïne apparaît ainsi comme une « solution »
pour supporter ou effacer les effets secondaires d’autres substances
psychoactives habituellement consommées (cocaïne, crack/free-base, LSD,
amphétamines, ecstasy). Des usages occasionnels de l’héroïne peuvent être
recensés, mais la majorité des personnes rencontrées a finalement perdu le
contrôle de sa fréquence d’usage pour consommer l’héroïne comme produit
principal. L’héroïne est le plus souvent consommée dans un domicile privé
(seul, lors d’une fête privée, ou après une fête), ou dans l’espace urbain si
celui-ci constitue le domicile de jeunes sans abri. Les pratiques et les
représentations qui ont cours dans l’espace festif techno apparaissent comme un
vecteur de banalisation de l’usage de l’héroïne chez des polyconsommateurs de
drogues « confirmés » mais les scènes ouvertes (free-party, teknival) ne
constituent pas un contexte de consommation fréquentcar les pratiques de
l’héroïne y sont mal acceptées.
Reçu en avril 2003
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[1]
TREND : Tendances récentes et nouvelles drogues. Bordeaux,
Dijon, Toulouse, Rennes, Nice et Paris. Le recueil de données sur chacun de ces
sites a pu être mené à bien grâce au travail et à l’investissement
d’Anne-Cécile Rahis (CEID, Bordeaux), de Florence Romano et Brahim Ryaschi
(SEDAP, Dijon), de Saloua Chaker et Serge Escots (Graphitti, Toulouse), de
Guillaume Poulingue (CIRDD, Rennes), de Stéphane Akoka et Philippe Thiemonge
(GRVS, Nice), et de Malika Tagounit (RES, Paris).
[2]
Bob [26 ans, Nice] bénéficie d’une AAH depuis une chute de
plusieurs mètres, l’accident étant survenu lors d’une prise importante de
produits psychoactifs.
[3]
Inhaler de la fumée d’héroïne chauffée sur de
l’aluminium.
[4]
Si quinze personnes ont consommé ponctuellement ou
régulièrement de l’héroïne par voie injectable, ce sont vingt personnes au
total qui ont expérimenté au moins une fois cette voie d’administration au
cours de leur vie (kétamine en intramusculaire; Buprénorphine HD ou cocaïne en
intraveineuse).
[5]
Le terme « free-base » désigne la substance obtenue par la
préparation artisanale de la poudre de cocaïne en caillou de crack. Le terme «
crack » est peu cité et les individus interrogés ne font que très rarement le
lien entre une consommation de free-base et la consommation de crack (le
chlorhydrate de cocaïne obtenu par la préparation artisanale de la cocaïne en
freebase étant strictement équivalent du point de vue chimique au crack déjà
vendu pour sa part sous forme de caillou prêt à fumer).
[6]
Festival techno d’une durée de plusieurs jours.
[7]
Free- party, soirée techno sans autorisation légale.
[8]
Sam fait référence aux ventes d’ecstasy, d’amphétamines ou de
LSD « à la criée ».
[9]
Il est remarquable que, quels que soient les critères mis en
avant (prise de risques au moment de la séquence de consommation; prise de
risques pour la santé; risque de dépendance), la cocaïne, y compris lorsqu’elle
est préparée et consommée en free-base / crack, n’est jamais citée comme
substance « la plus dangereuse » par les personnes rencontrées.