Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4202-7
220 pages

p. 57 à 77
doi: en cours

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Vol. 9 2003/3-4

2003 Psychotropes

Les usages de l’héroïne en France chez les consommateurs initiés à partir de 1996

La contribution d’une étude qualitative exploratoire menée en 2002

Catherine Reynaud-Maurupt GRVS, Groupe de Recherche sur la Vulnérabilité Sociale,Chercheur en sociologie Céline Verchère GRVS, Groupe de Recherche sur la Vulnérabilité Sociale,Doctorante en sociologie à l’université de Grenoble Abdalla Toufik OFDT, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies, Pôle Tendances récentes et nouvelles drogues Pierre-Yves Bello OFDT, Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies, Pôle Tendances récentes et nouvelles drogues
Les usages de l’héroïne ont connu des bouleversements en France depuis la mise sur le marché des traitements de substitution en 1996. Ce constat a conduit à mettre en place une étude qualitative exploratoire auprès de consommateurs d’héroïne récents. Elle s’appuie sur l’analyse de quarante entretiens semi-directifs auprès d’usagers d’héroïne initiés à partir de 1996 et ayant moins de trente ans lors de cette première prise. L’héroïne est principalement utilisée comme une «solution» pour «le lendemain » d’une consommation festive de substances stimulantes ou hallucinogènes. Des usages occasionnels même réguliers peuvent être recensés, mais la majorité des personnes rencontrées a finalement perdu le contrôle de sa fréquence d’usage de l’héroïne. Les pratiques et les représentations qui ont cours dans l’espace festif techno apparaissent comme un vecteur de banalisation de l’usage d’héroïne mais les scènes ouvertes ne constituent pas un contexte propice à la consommation, car les pratiques de l’héroïne y sont mal acceptées. Cette étude permet de poser des hypothèses raisonnées sur l’évolution des usages de l’héroïne depuis 1996, et sur l’identification des facteurs sociaux et subjectifs qui favorisent sa consommation. Mots-clés : Héroïne, Usage habituel, Usage occasionnel, Abus, Représentation, Produit de régulation, France. Heroin use has undergone major upheaval in France since subs~titution treatments came onto the market in 1996. This result led to the setting up of an exploratory qualitative study among recent heroin users. It is based on an analysis of forty semi-directive interviews conducted with heroin users who started using heroin from 1996 onwards and were aged under thirty the first time they took it. Heroin is principally used as a « day-after solution » following the use of stimulant or hallucinogenic substances in a party context. Occasional even regular use may be recorded, but the majority of the individuals encountered eventually lost control of the frequency of their heroin use. The practices and perceptions that are current in the techno party arena appear to be a vehicle for making heroin use more widespread, but open scenes do not constitute a favourable context for use because heroin practices are rejected in these places. This study puts forward reasoned hypotheses on the changes in heroin use since 1996, and also on the identification of the social and subjective factors which favour its use.
 
Introduction
 
 
Les pratiques de l’héroïne en France ont subi une involution à compter de 1996 : la stigmatisation de l’héroïne comme « drogue du sida » et la médicalisation d’une part importante de ses consommateurs par les traitements de substitution (méthadone, buprénorphine haut dosage) à partir de cette date a généré une altération de son image et, probablement, une restriction de sa diffusion et une diminution de la fréquence de son usage (OFDT, 2000). Cette analyse de situation est appuyée par certains indicateurs de la performance policière liée à la lutte contre les stupéfiants, qui constituent des critères indirects d’appréciation de l’évolution de l’usage de l’héroïne au cours des dernières années. Par exemple, selon le Fichier National des Auteurs d’Infractions à la Législation sur les Stupéfiants (FNAILS) et l’Office Central pour la Répression du Trafic Illicites de Stupéfiants (OCTRIS), les saisies d’héroïne ont été divisées par trois entre1996 et1999; selon les mêmes organismes, les interpellations pour usage d’héroïne ont été divisées par deux entre1996 et1999; enfin, les décès par surdose d’héroïne constatés par la police, qui étaient au nombre de trois cent cinquante en 1996, sont moins d’une centaine en 1999, puis en 2000 (OFDT, 2002). Pourtant, une stabilisation du recours à l’héroïne peut être constatée à partir de l’an 2000 voire une augmentation de son usage au sein d’une nouvelle population d’usagers de drogues : l’observation de « nouveaux profils » d’usagers d’héroïne a ainsi été récemment rapportée, notamment chez de jeunes usagers de substances psychoactives (Fontaine et al., 2001). Parallèlement, les saisies d’héroïne ont été multipliées par deux entre1999 et2000 (OFDT, 2002). L’observation de ces pratiques minoritaires conduit à poser l’hypothèse que le profil des consommateurs d’héroïne et les significations qui y sont associées se sont modifiées. Ce constat préliminaire pouvant avoir des implications importantes sur les stratégies de prévention et de prise en charge méritait un approfondissement afin de le confirmer et de disposer d’une description plus détaillée. La mutation de la consommation d’héroïne en France à partir de la mise sur le marché des traitements de substitution en 1996 permet de considérer cette date comme une date de rupture. On distinguera ainsi les consommateurs d’héroïne dont l’initiation est postérieure à 1996 de ceux des années 1980-1990. Ce travail cherche donc à décrire les caractéristiques, les motivations et les représentations d’usagers d’héroïne qui ont débuté leur consommation à partir de 1996. Il est issu d’un rapport de recherche publié par l’OFDT en 2003 (Reynaud-Maurupt, Verchère, 2003).
 
Méthode
 
 
Cette étude s’appuie sur des entretiens semi-directifs réalisés avec des consommateurs d’héroïne.
Les axes de la recherche ont pour but de décrire et d’analyser les pratiques de l’héroïne (initiation, voie d’administration, fréquence de consommation, association de produits, espace de consommation), les processus sociaux et les représentations subjectives qui ont conduit à son usage, ainsi que le sens investi dans cette consommation par les personnes rencontrées.
La méthode qui a été retenue est l’approche biographique, car elle permet de situer les pratiques de consommation dans les étapes successives des parcours sociaux, et d’encourager l’expression des représentations subjectives.
Les critères d’inclusion ont permis de sélectionner une population qui a consommé de l’héroïne pour la première fois à partir de 1996, en ayant moins de trente ans lors de cette première prise.
L’objectif de quarante entretiens semi-directifs a été fixé. Une répartition, a priori, entre les six sites géographiques retenus par le dispositif TREND a été décidée [1]. Sur chaque site, les enquêteurs ont mis à profit leurs réseaux professionnels pour rencontrer les personnes recherchées. Ces réseaux pouvaient être des structures de prise en charge de la toxicomanie (CSST, boutiques à bas seuil d’exigence) ou bien des réseaux de connaissance liés à l’espace festif techno ou liés à l’espace « urbain ». Le processus d’échantillonnage au sein de ces réseaux n’a consisté qu’à obtenir l’accord éclairé de l’interlocuteur après s’être assuré qu’il correspondait au critère d’inclusion dans l’étude. Chaque enquêteur disposait d’une grille d’entretien identique pour conduire la conversation en fonction de thèmes présélectionnés (les événements de la vie avant l’usage de substances psychoactives, les substances consommées avant l’héroïne, l’initiation à l’héroïne, les conduites de consommation au cours de la vie avec ce produit, les séquences de consommation d’héroïne, les représentations liées à cette substance, les changements survenus dans la vie depuis l’usage de l’héroïne, les caractéristiques sociales et sanitaires des répondants au jour de l’enquête); cependant, tous avaient la consigne de laisser le locuteur procéder avant tout par associations libres. Les entretiens, pour lesquels l’anonymat a été assuré aux personnes qui ont bien voulu prêter leur concours à la recherche, ont été enregistrés sur bande magnétique, et intégralement retranscrits. Leur recueil s’est déroulé entre octobre2001 et mai2002.
L’analyse qualitative s’est attachée à considérer les données empiriques comme point de départ de l’analyse compréhensive. Le classement exhaustif des éléments discursifs, à partir des axes de la recherche comme des thèmes mis spontanément en avant par les locuteurs, a permis de proposer une analyse de contenu thématique. Cette analyse restitue plusieurs niveaux de compréhension des pratiques discursives, depuis la description des activités de consommation jusqu’à l’interprétation du sens que les personnes investissent dans ces activités. Sur ce dernier point, un raisonnement typologique a été utilisé pour mieux rendre compte de l’interprétation des données. Il facilite en effet la compréhension d’une réalité complexe en proposant un classement interprétatif des différents types de sens investis dans la consommation d’héroïne. Ce procédé peut sembler réducteur parce qu’il fige des processus et des perceptions dynamiques, et inscrit les données dans des catégories discriminantes qui masquent leur caractère perméable. Il a cependant l’avantage de mettre en valeur les façons d’envisager et de donner du sens à la consommation d’héroïne en 2002.
Cette méthode de travail contribue à l’approfondissement des logiques qui sous-tendent les comportements, mais ne permet pas la généralisation des résultats à l’ensemble des personnes qui consomment de l’héroïne depuis peu au jour de l’enquête. C’est une approche exploratoire, dont l’objectif est de poser des hypothèses empiriquement fondées sur la nature et les spécificités des usages récents de l’héroïne.
 
Résultats
 
 
Les quarante entretiens semi-directifs réalisés se répartissent entre neuf entretiens recueillis à Bordeaux, neuf entretiens à Dijon, huit entretiens à Toulouse, six à Rennes, six à Nice et deux à Paris.
Parmi les consommateurs d’héroïne rencontrés, vingt-trois personnes l’ont été par l’intermédiaire du dispositif de prise en charge de la toxicomanie : dix personnes ont été contactées dans un Centre Spécialisé de Soins en Toxicomanie, sept par le biais d’une maison de postcure où elles séjournent au moment de l’entretien ou ont séjourné, et six ont été rencontrées dans une boutique (lieu d’accueil à bas seuil d’exigence pour usagers de drogues). Les autres personnes qui ont participé à l’étude (17/40) ont été contactées par l’intermédiaire de l’espace festif techno (14/17), ou par le biais d’informateurs privilégiés en milieu « urbain » (3/17).
Les caractéristiques démographiques et sociales
Le corpus regroupe vingt-cinq hommes et quinze femmes, âgés de vingtquatre ans en moyenne (minimum : 20; maximum : 32). Les plus nombreux sont célibataires (25/40). Un seul individu a un enfant, qui vit avec sa mère. La majorité dispose d’un appartement personnel (23/40). D’autres bénéficient de conditions d’hébergement temporaires (maison de postcure, chez les parents, des amis, un foyer pour jeunes travailleurs, 10/40). Sept personnes ne disposent pas de logement et déclarent vivre dans la rue. Au jour de l’entretien, la majorité n’a pas d’activité professionnelle (22/40) : dix-huit ne disposent d’aucune ressource personnelle, deux personnes bénéficient du RMI – Revenu Minimum d’Insertion –, une autre d’une AAH – Allocation Adulte Handicapé– [2], tandis qu’une quatrième bénéficie d’allocations de chômage. Parmi les autres, certains sont étudiants (5/40) ou exercent un emploi (13/40). Une étudiante prépare un BTS – Brevet de Technicien Supérieur –, un autre étudie la musique au Conservatoire, pendant que les autres (3/5) effectuent un cursus en second ou troisième cycle de Lettres ou de Droit. Ceux qui exercent un emploi se définissent comme employés (4/13), intérimaire (1/13), artisans menuisier ou boucher (2/13), cuisinier ou serveurs (3/13), ou bien exercent une profession à caractère social (animateurs ou éducateur spécialisé : 3/13).
Les « nouvelles » pratiques de l’héroïne
L’héroïne la plus souvent consommée est appelée de « la brune ». L’héroïne « blanche » est perçue comme étant de meilleure qualité mais très difficile à se procurer.
Elle est nommée « came », « héro », mais aussi « rabla ». Une des personnes rencontrées a ainsi effectué sa première consommation de « rabla » sans savoir qu’il s’agissait d’héroïne, mais les autres n’ont jamais été dupes de cette subtilité lexicale, ou n’y ont pas été confrontés.
L’initiation
La moyenne d’âge lors de l’initiation à l’héroïne est de vingt ans (minimum : 14; maximum : 30). Lorsque les personnes rencontrées ont été confrontées à cette première prise, elles avaient généralement connu l’usage de nombreuses substances psychoactives (35/40). Alcool, tabac, cannabis, ecstasy, LSD, co-caïne, amphétamines, ont déjà été expérimentés ou consommés régulièrement. La moitié des personnes rencontrées ont déjà consommé de la kétamine (20/ 40).
L’initiation à l’héroïne a parfois lieu dans un contexte festif, (avant, pendant, ou après une fête), cadre dans lequel sont habituellement consommées les autres drogues déjà expérimentées. Elle s’effectue aussi dans un lieu privé avec des gens connus, quelquefois des amis d’enfance, parfois chez soi (avec des « potes », dans son propre logement ou pendant l’absence des parents).
Différents facteurs influençant la première expérimentation d’héroïne ont été identifiés. Certains soulignent le fait d’avoir été « motivés » depuis un certain temps pour expérimenter ce produit. Comme le dit Pam (21 ans, Dijon), « c’est toujours pour essayer la première fois ». Des premières consommations « en mélange » peuvent être favorisées par le fait qu’un speed-ball (héroïne et cocaïne) n’est pas forcément conçu comme une véritable expérience de l’héroïne. « L’héroïne c’était par erreur. Par erreur. (…) Je vois un keps (paquet) sur la table. Donc j’ouvre, je croyais que c’était un speed-ball héro-coke. Et j’avais déjà pris héro-coke donc c’était… C’était cool, j’avais bien aimé le délire, donc j’ai dit…(….) ma sœur me voit dans le salon et me dit « Qu’est ce que tu as pris »? J’ai dit « ben j’ai pris le speed-ball qui était sur la table » « Quel speed-ball ?», « le truc qui était dans le keps ». « C’était pas un speedball, c’est de l’héro ». « Ah ben c’est génial hein !» (Dimitri, 26 ans, Toulouse).
Une partie des personnes rencontrées invoque plutôt le « hasard » des rencontres ou des contextes. C’est ainsi « par hasard » qu’on leur propose, lors d’une fête, de l’héroïne au moment d’une descente de psychostimulants ou « par hasard » que le dealer de cannabis avait de l’héroïne ce jour-là. La première prise d’héroïne peut également être explicitée par la consommation excessive d’autres substances au cours d’une fête, qui a conduit à une absence de distance critique. Le fait d’être saoul, « raide d’alcool », « déjà défoncé » et de ne pas avoir fait attention lors de la « première fois » légitime la prise. «J’en ai pris parce que j’étais bourré. (…) J’étais moi-même déjà défoncé, on m’en a proposé et en fait j’ai accepté alors que j’étais pas conscient… Mais s’il faut, si j’avais été clair, j’aurais pas accepté. Tu comprends ?» (Bob, 26 ans, Nice).
Les voies d’administration
La voie nasale est la voie d’administration la plus répandue chez les personnes rencontrées (33/40). L’héroïne fumée (dans une cigarette, un joint ou « en chassant le dragon » [3]) apparaît comme une voie d’administration moins fréquente et n’est que rarement utilisée de façon exclusive (18/40). L’injection d’héroïne a été expérimentée par moins de la moitié des personnes rencontrées (15/40) [4]. Parmi elles, quatre personnes ne l’ont pratiqué que brièvement, ou une seule fois pour essayer. Quatre autres personnes injectaient déjà de multiples substances (cocaïne, amphétamines, et parfois ecstasy, Subutex®, Artane®, kétamine…) au moment de leur première injection d’héroïne. « Mon premier shoot à l’héroïne ouais. J’avais déjà fait des shoots au speed (amphétamines) et à la coke » (Jim, 21 ans, Nice).
Les fréquences de consommation de l’héroïne
Au jour de l’entretien, vingt-trois personnes ne consomment plus d’héroïne pendant que les dix-sept autres sont consommatrices actives. Parmi les anciens consommateurs (23/40), dix-sept ont été des consommateurs quotidiens, quatre ont été des consommateurs abusifs (au moins plusieurs fois par mois, généralement plusieurs fois par semaine) et deux sont d’anciens consommateurs occasionnels. Les consommateurs actifs (17/40) sont majoritairement occasionnels (16/17). Parmi eux, certains (5/16) ont connu une période, révolue au jour de l’entretien, de perte de contrôle de leur fréquence de consommation (3/5 ont consommé quotidiennement).
Dix-sept personnes (quatorze anciens consommateurs et trois consommateurs actifs) bénéficient d’un traitement médical de substitution (Buprénorphine HD ou méthadone). Ces traitements ont été prescrits après une consommation d’héroïne quotidienne d’une durée comprise entre un mois et deux ans.
Les associations de produits
Les associations de produits apparaissent comme ayant deux fonctions distinctes : une fonction festive avec des effets spécifiques ciblés; une fonction « fourre-tout », où l’addition de substances variées n’a pour but que d’atteindre une altération de la perception jugée suffisante. Dans la majorité des cas, les associations de produits s’inscrivent dans les pratiques festives, sont préméditées pour leurs effets spécifiques, en fonction des contextes de consommation :
  • La consommation d’héroïne peut être simultanée à celle d’une autre substance pour en moduler les effets. Les stimulants sont les principales substances associées à l’héroïne dans ce cas. Celle-ci est utilisée juste après une consommation de cocaïne, qui peut avoir été préparée en « free-base » [5], ou consommée directement mélangée en « speed-ball » (héroïne et cocaïne).
  • La prise d’héroïne peut être réservée au temps post-festif : elle est alors consommée après la cocaïne, ou les amphétamines, en fin de soirée ou le lendemain, pour se calmer et masquer les usages abusifs devenus problématiques pour les consommateurs dans leur vie quotidienne. «Il fallait que je paraisse un minimum calme, c’était la solution de fait de… Pour…
  • Pour mieux paraître au niveau de la famille quoi» (Jean-Baptiste, 23 ans,
  • Dijon). Elle est également utilisée pour améliorer le déroulement des descentes de substances hallucinogènes (LSD/trip): «Parce que comme on prenait des produits de… De l’ecstasy ou du LSD heu après la descente de ces produits là, on est souvent…, on a mal, ou alors on est pas très bien et l’héroïne ben c’est…C’est la solution quoi.» (Mylène, 20 ans, Bordeaux);
  • « une trace d’héro une fois de temps en temps pour les descentes de trips parce que je bouffais pas mal de trips quoi» (Nico, 22 ans, Rennes). La fonction de l’héroïne s’assimile ainsi à un effet thérapeutique et la substance est spontanément qualifiée de « solution » dans plusieurs entretiens : « ça soigne ».
Enfin, la prise d’héroïne peut être en partie conditionnée par les habitudes festives de polyconsommation, sans qu’une stratégie intentionnelle ait pour autant été à l’origine de l’expérience. L’héroïne est alors consommée par défaut, car elle est le seul produit disponible au moment de la consommation « et en fait, ce soir-là, il n’y avait que ça. Ce jour-là, il n’y avait que de l’héro. Et donc, c’est là que j’ai vu qu’il y avait de la dépendance aussi; c’est que ça me faisait chier de prendre de l’héro mais que j’en ai pris quand même parce qu’il n’y avait rien d’autre » (Froufrou, 26 ans, Toulouse).
Espace festif et espace urbain
Parmi les quarante consommateurs d’héroïne rencontrés, quatorze personnes ont été contactées par le biais de l’espace festif techno, alors qu’en réalité trente-trois d’entre elles côtoient ou ont côtoyé ce même espace festif. Une trentequatrième personne a fréquenté assidûment l’espace festif rock (comme ont pu le faire certains amateurs de techno au cours de leur vie), tandis que six personnes seulement ne se rattachent à aucun mouvement musical alternatif. Deux parmi ces dernières rapportent néanmoins des pratiques festives régulières, par l’entremise du « milieu étudiant » (sorties en boîtes de nuit, en pub, soirées étudiantes).
D’une manière générale, la consommation d’héroïne est «quand même mal vue » dans le contexte festif techno. «Plutôt sur les teknivals [6]. En free [7], c’est rare ou alors, il faut connaître la personne qui tape, elle. Il faut qu’elle ait cinq, six grammes avec elle, quoi. Elle en vend un ou deux. Mais il faut la connaître quoi pour savoir si… C’est le seul produit que j’ai pas encore entendu quelqu’un gueuler « rabla, rabla » [8].(…) C’est la drogue la plus dure à trouver la rabla. Il faut savoir où la trouver» (Sam, 23 ans, Nice). Il semble difficile de se procurer de l’héroïne dans les « teufs » sauf si l’on appartient à un réseau « d’initiés » qui reste discret quant à sa consommation. « J’ai vu qu’une fois un mec qui se baladait en essayant de vendre de la came, il s’est fait dépouiller le gars, il avait cent grammes de came. Ils ont tout jeté par terre, ils ont tout éclaté, bon, ils l’ont pas massacré, massacré tu vois, mais bon ils lui ont foutu des gifles et ils l’ont ridiculisé : ils l’ont foutu à poil et ils l’ont dégagé quoi. Ils lui ont dit « plus jamais tu reviens, et si tu as des potes qui vendent de la came ici, dis-leur de disparaître parce que ça va pas le faire quoi » (David, 24 ans, Bordeaux). Certains témoignages estiment pourtant que l’usage d’héroïne est moins stigmatisédans l’espace festif techno ces dernières années. «En teuf, le sniff quoi. Pas devant tout le monde quoi, parce qu’en teuf c’est mal vu quoi. (…) Surtout si… ‘fin… Ouais, ouais, même si elle est pas injectée, mais de plus en plus on en voit quoi de l’héroïne. On se faisait montrer du doigt avant, parce qu’on prenait de l’héroïne quoi. Certaines personnes le savaient mais maintenant, ces certaines personnes viennent me voir et m’en demandent. Et ça me fait rire quoi» (Yohann, 23 ans, Bordeaux).
Certains usagers d’héroïne rencontrés (6/40) ont la spécificité de rapporter des consommations qui s’effectuent principalement dans l’espace urbain (squats d’habitation, rues, lieux publics,…). Ils ont tous côtoyé l’espace festif techno : espace festif et espace urbain n’apparaissent donc pas comme des espaces opposables. Parmi eux, la majorité revendique l’identité techno, le mode de vie « tribe » ou « traveller », qui est assimilé à « l’indépendance ». Tous sont partis d’eux-mêmes ou ont été chassés du domicile parental au cours de l’adolescence, et n’ont jamais connu de situation d’autonomie stable avant d’être sans domicile fixe.
De « nouvelles » représentations de l’héroïne
L’examen des représentations de l’héroïne permet de mieux comprendre les raisons subjectives qui ont conduit à son usage. Ces représentations peuvent être abordées par l’examen du « statut » qui est conféré à ce produit parmi les substances psychoactives dont les effets ont été expérimentés ou observés chez d’autres. La connaissance sensible d’une variété de substances psychoactives incite les consommateurs à effectuer un classement personnel des drogues connues, gradué du « plus doux » au « pire » des produits. Ce classement subjectif s’exprime dans la phrase «j’ai tout goûté, du shit à la kéta», et montre que la kétamine détrône l’héroïne en tant que produit perçu comme le plus puissant. La comparaison avec la kétamine est souvent utilisée pour renforcer l’idée que l’héroïne n’est pas un produit « si puissant que ça »: « c’est vrai qu’il y a quand même un tabou au niveau de… de l’héro. C’est eh… C’est assez bizarre tu vois : des gens par exemple qui vont prendre de la kétamine. La kétamine, c’est quand même fort quoi, on peut pas dire, c’est pas de la gnognotte. Et ben ils vont pas prendre de l’héro à côté de ça » (Sarah, 24 ans, Nice).
En termes de dangerosité potentielle, le LSD et la kétamine sont perçus comme les produits les plus « dangereux » au moment de la séquence de consommation du fait de la puissance des effets ressentis et des risques induits (chutes, coupures, accidents psychiatriques), l’alcool et l’ecstasy sont volontiers cités en ce qui concerne la nocivité pour la santé si il y a usage à long terme, tandis que l’héroïne est principalement retenue pour sa capacité à « accrocher ». Ce classement subjectif des substances [9] conduit à une démystification de l’héroïne, et à la relative banalisation de son expérimentation.
La première expérimentation d’héroïne naît le plus souvent avec la conjonction de plusieurs éléments : une personne polyconsommatrice de drogues, une disponibilité de l’héroïne, et une envie d’essayer ce produit « pour savoir ». Cette première expérience d’un effet « doux et cotonneux » remet en cause l’image préconçue d’un produit fort, qui rend dépendant, notamment chez des personnes qui connaissent bien les substances hallucinogènes, qui induisent une déformation importante des perceptions. L’héroïne peut alors être perçue, surtout lors des premières expérimentations, comme « un truc en plus », « c’est marrant parce qu’on dédiabolise le truc quoi ». Pour ceux qui l’utilisent comme « produit de descente », les effets ressentis comme positifs modifient aussi la représentation du produit : « j’avais peur entre guillemets parce que c’est de l’héroïne. Et c’est vrai que sur le coup ça m’a fait du bien et donc je me suis dit ben finalement…» (Ghislaine, 30 ans, Bordeaux). Ces constats leur donnent l’impression de pouvoir maîtriser leur fréquence d’usage : « Pour moi, toutes les drogues étaient pareilles, donc vu que j’arrivais à gérer… gérer la coke, j’aurais pas dû avoir de problème à gérer l’héroïne, donc pas de problème pour en prendre non plus quoi » (Jean-Baptiste, 23 ans, Dijon).
La proximité et la disponibilité du produit participent aussi à banaliser son usage et le croisement de ces nouveaux indicateurs de jugement (expérience faite, effets ressentis, degré d’accessibilité du produit) permet la modification de la conception de l’héroïne. Les personnes concernées pensent finalement que « ça détruit moins le mental que les autres produits hallucinogènes », que « ça met dans un état de conscience proche de la réalité ».
Il faut également souligner le rôle de la perception des différentes voies d’administration dans le processus de banalisation qui participe à l’initiation. Les voies d’administration non intraveineuse (sniffer, fumer), déjà largement utilisées pour la consommation d’autres substances, rendent l’expérience de l’héroïne plus anodine. La pratique de l’injection est en effet conçue par beaucoup comme « la limite à ne pas franchir ». Des « rumeurs » sont ainsi rapportées, avec l’idée « qu’on ne peut pas devenir dépendant en sniffant de l’héroïne ». « On l’a fait de façon très innocente au départ. On était persuadé qu’on n’allait jamais tomber accro, qu’on savait ce qu’on faisait et que de toute façon tant qu’on ne se piquait pas, il n’y avait pas de problème » (Jeannot, 24 ans, Paris).
Les façons de conférer du sens à la consommation d’héroïne
Six façons de conférer du sens à la consommation d’héroïne ont pu être identifiées dans les discours des personnes rencontrées. Elles correspondent à six fonctions spécifiques attribuées à l’héroïne et se regroupent en deux tendances opposables, selon que l’usage de l’héroïne est envisagé comme un « temps de rupture » (Le Garrec, 2002) circonscrit par un moment de fête (deux fonctions), ou qu’il s’inscrive dans un « mode de vie » (Castel, 1998) au quotidien (quatre fonctions). Le sens investi dans la consommation peut être celui d’un mode de vie au jour de l’entretien, alors que la fonction de l’héroïne qui a conduit à cet engagement dans une carrière d’héroïnomane était initialement une fonction festive ou liée aux pratiques festives.
Lorsque la consommation d’héroïne est perçue comme un temps de rupture, elle peut être le fruit d’une volonté d’expérimentation et de découverte ou d’un comportement hédoniste plus régulier, dont les pratiques sont espacées dans le temps. Lorsque l’héroïne s’inscrit au contraire dans un mode de vie, elle peut être assimilée à n’importe laquelle des substances psychoactives et consommée indifféremment parmi elles, ou bien susciter un véritable envoûtement. Elle peut également être utilisée comme un moyen de régulation de la descente d’une substance stimulante ou hallucinogène avant de prendre la place du produit principal, voire être prise dans le cadre de pratiques d’autosubstitution.
Un temps de rupture : l’héroïne comme voie d’entrée dans le jeu festif
L’héroïne comme expérimentation
L’expérimentation consiste à « essayer » pour porter un jugement éclairé : c’est exactement la perspective adoptée par les consommateurs regroupés dans cette catégorie, qui veulent « se faire leur idée », leur opinion personnelle sur cette substance. D’autres personnes dans l’ensemble de l’échantillon attestent que leur première expérience de l’héroïne était motivée par cette volonté d’expérimentation, mais celles-ci sont les seules à s’en tenir à cette première phase. Leur usage de l’héroïne est ponctuel ou très occasionnel, toujours effectué dans des circonstances festives, par curiosité. Depuis la première fois, cet usage est resté rare ou ne s’est pas renouvelé. Les effets opiacés le font percevoir comme peu adapté aux pratiques festives, contexte habituel des prises de drogues. L’idée de ne pas ressentir le besoin de consommer à nouveau domine dans les discours. «Et surtout eh…C’est pas du tout le délire que je recherche avec les drogues. C’est que moi, j’ai envie d’un truc joyeux, festif, communicatif, ce que m’apporte d’avantage la C (cocaïne) où tout le monde est speed, tout le monde est bien. Alors que l’héroïne c’est plus individualiste, c’est eh…enfin, je trouve c’est…C’est moins, tu partages moins : chacun vit son truc (…) Et j’ai eu de multiples et de multiples occasions d’en reprendre et jamais j’en ai eu l’envie» (Nicole, 23 ans, Rennes, éducatrice spécialisée).
Les personnes qui attribuent ce sens à leur expérience de l’héroïne continuent l’usage occasionnel et festif d’autres produits (principalement cocaïne, ecstasy et LSD). Leur discours montre bien le sentiment de maîtrise de tous les produits consommés. «Moi j’ai l’impression de… de… vraiment de consommer intelligemment quoi. De ne pas consommer pour eh… je sais pas ce qu’ils peuvent rechercher les gens en défonçant grave. Je… je… je sais pas. Moi je me défonce pas parce que je suis malheureux, je me défonce parce que… parce que j’ai envie d’être eh… De tenir toute la nuit, d’être endurant, de faire des prouesses artistiques que j’extériorise au fond de moi…(…) c’est zen quoi c’est… J’extériorise quoi, je suis heureux ! HEU-REUX ! Même sans rien je suis heureux quand je vais en teuf transe. Que la transe, je suis heureux. Pas besoin de prendre quelque chose. Même s’il n’y avait pas de produits» (Dimitri, 26 ans, Toulouse, cuisinier).
L’héroïne comme hédonisme
L’hédonisme a pour principe la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance. Les personnes concernées par ce second type de sens investi dans la consommation d’héroïne cherchent à maximiser leur temps de plaisir en utilisant des drogues dans leur vie quotidienne, dont l’héroïne. Elle peut être utilisée comme calmant après l’usage de psychostimulants ou d’hallucinogènes, mais ce n’est pas le cas systématiquement, car elle peut également être consommée pour ses effets psychoactifs propres. Toutes apprécient les effets de la substance, mais se méfient de ses capacités addictives et respectent des temps de pause importants entre les prises (souvent plusieurs mois). L’héroïne est le plus souvent réservée à l’usage festif au sein d’un groupe de pairs, mais peut aussi avoir une fonction aphrodisiaque. Dans le contexte festif, elle permet de constituer l’indice mémoriel d’une soirée particulière, la substance renforçant le caractère spécial de l’événement. «Moi, les soirées que j’ai le plus appréciées en prenant de l’héro, bon, c’était ce premier de l’an où c’était assez particulier parce qu’on est quand même assez euphorique parce que c’était le premier de l’an, que tout le monde faisait la fête, tout le monde était en train de rigoler. C’était vraiment… l’événement quoi. C’est pas comme le samedi normal ou un week-end normal quoi» (Sandra, 23 ans, Toulouse, sans travail).
Cependant, tous parmi ceux qui confèrent un sens hédoniste à leur pratique de l’héroïne rapportent un usage régulier et abusif des autres substances psychoactives au jour de l’entretien (principalement LSD, cocaïne, Ecstasy), depuis plusieurs années, et passent beaucoup de temps à « faire la fête ». «Pendant une semaine t’es chez toi mais eh… tu restes chez toi mais tu es tellement perchée (déphasée) de… De ton week-end que bon ta semaine elle passe comme une journée quoi. Puis du coup tu ressors le week-end d’après donc eh…» (Sarah, 24 ans, Nice, étudiante).
Un mode de vie : l’héroïne comme voie de sortie du jeu social
L’héroïne entre autres défonces
L’héroïne ne revêt généralement pas, pour les personnes qui envisagent l’héroïne « entre autres défonces », de statut spécifique vis-à-vis des autres substances. Elle est considérée comme un produit comme un autre, dont le panachage au gré des occasions permet d’obtenir le quota nécessaire à une altération quotidienne de la conscience. «l’Artane® (…) l’héro, la cesse (cocaïne), le Sub (Subutex®) ouais, le Skénan®. (…) Ouais, rachacha, taz (ecstasy), trips…(…) Le taz, je l’ai shooté (injecté) (…) Encore la semaine derrière, j’étais à donf (à fond) de datura en train de taper la manche» (Valérie, 20 ans, Nice, sans domicile).
Au moment de l’initiation, l’héroïne a pu être utilisée pour faciliter la descente de produits psychostimulants. «Ouais, au début j’en prenais pour eh… Pour me retrouver quoi. C’est vrai que je m’en servais en descente. Parce que c’est le meilleur produit je crois qu’il y a pour eh… une sale descente ou un bad trip ou n’importe quoi eh… il y a rien de mieux qu’une bonne trace de rabla» (Sam, 23 ans, Nice, sans domicile). Substance interchangeable avec d’autres, l’héroïne semble plus difficile à se procurer que les médicaments psychotropes. Pour une minorité, l’héroïne peut être appréhendée comme unluxe, une substance appréciée mais peu consommée du fait de son caractère onéreux : «une ou deux fois on m’a dit des prix, c’est hallucinant quoi, donc je laisse tomber» (Sam). Ces personnes consomment effectivement l’héroïne de façon toujours occasionnelle, mais connaissent une polydépendance à diverses substances, qu’elles consomment simultanément ou successivement de façon quotidienne (principalement de l’alcool et des médicaments psychoactifs, mais aussi du free-base/crack, et des amphétamines). La consommation d’héroïne se fond dans une carrière d’usagers compulsifs de toutes substances psychoactives à disposition, qui s’inscrit dans « la vie de la rue ». Toutes sont dans une phase durant laquelle elles ne remettent pas en cause leur consommation, ni leur mode de vie. «C’est ma vie, je vis dehors, j’ai le goût du voyage » (Didier, 25 ans, Bordeaux, sans domicile); «la vie de la rue, c’est une vie que j’aime bien moi. Je veux dire que j’aime bien vivre de cette manière en étant à la rue eh… voilà quoi. J’ai aucune attache, je suis tranquille (…) Je veux dire qu’on va pas me faire chier, qu’on va pas me mettre à la porte. Parce que je veux dire, on m’a déjà mis dehors donc j’ai pas envie qu’on me remette dehors» (Gaëlle, 20 ans, Toulouse, sans domicile).
L’héroïne comme envoûtement
Les personnes qui relèvent de cette catégorie décrivent la fascination et l’attrait irrésistible de l’héroïne pour eux. Cet « envoûtement » se traduit par une succession de consommations qui s’accélère sans que les personnes n’y prennent garde, car elles sont rapidement obnubilées par la recherche des effets. «C’est la consommation qui augmente sans que tu t’en ren…sans…sans que tu t’en aperçoives tellement en fin de compte. Tu te persuades de…, ‘fin de trouver un prétexte pour en … Pour en avoir à la limite (…) Mais c’est vrai que ça te fait oublier plein de problèmes, ça te met comme dans une enveloppe, une couverture, tu vois. Qui te permet d’oublier tout et puis qui te rend bien aussi au niveau de ton corps et au niveau de tes problèmes. Donc c’est…C’est génial quand tu commences» (Thierry, 29 ans, Rennes, intérimaire). Les personnes concernées débutent généralement l’usage de l’héroïne sans percevoir ou sans adhérer à l’idée que cette substance détient des propriétés addictives fortes, et se laissent surprendre par l’appétence toujours grandissante que l’héroïne génère à leur insu. L’idée qu’elles ont été « prises par surprise » est récurrente dans leurs discours. «Je me suis rendu compte que j’étais accroché quand j’ai commencé à vouloir un peu calmer le jeu quoi. Arrêter un peu. Et eh… je me suis rendu compte que c’était pas du tout facile du tout quoi en fait. J’étais accroché quoi» (Jeannot, 24 ans, Paris, sans travail).
L’héroïne peut être utilisée comme calmant après l’usage de psychostimulants ou d’hallucinogènes majeurs, mais ce n’est pas le cas systématiquement, car elle est appréciée pour ses effets propres ou le devient après un premier usage comme produit de régulation. L’usage des autres substances a été contrôlé ou abusif puis l’héroïne est peu à peu devenue le produit principal. Avant l’héroïne, ces personnes pouvaient ne consommer que du cannabis ou abuser de l’ensemble des drogues, mais de toutes les substances consommées jusqu’alors, l’héroïne est la première à s’instaurer en mode de vie. «En fait le… Comme si j’avais pas vu le temps passer. Comme si le temps s’était arrêté. (…) comme si en fait, ça n’avait duré qu’une journée, tu vois, cette période là. Tu vois le délire ? (…) moi ça a duré six mois et… tu vois, j’étais jeune et j’avais encore la pêche et…. Voilà, c’est une expérience et je regrette pas et heureusement que ça n’a pas duré plus longtemps, c’est tout quoi» (Roberte, 21 ans, Toulouse, animatrice).
Après cette expérience du caractère irrésistible de l’héroïne, toutes ont amorcé ou réalisé une sortie de cet usage : celles qui ont connu un usage quotidien bénéficient d’un traitement de substitution qu’elles s’administrent en respectant les prescriptions médicales (dosage et voie sublinguale), pendant que les autres, qui consommaient plusieurs fois par semaine mais pas quotidiennement, ont su s’arrêter de façon autonome.
L’héroïne comme moyen de régulation
Dans ce cas, l’héroïne est essentiellement prise pour équilibrer les descentes de produits stimulants (cocaïne, free-base, amphétamines) ou hallucinogènes (LSD). «Descente de trips.(…). C’est un speed-ball qu’il m’a payé hein. La première fois, je n’ai pas pris de l’héroïne pure, c’était avec de la coke. Parce qu’au début, il me proposait une trace de coke et je lui disais “ouais, mais bon, t’as vu comment je suis déjà et tout…”. Et puis il me dit “ben attends si tu veux…’’. Et j’ai dit oui et c’est parti. (…) Et puis après ben régulièrement avec le même mec tu vois, en allant en teuf avec lui, bon ben ma fois, une petite trace d’héro puis ça, c’était le dimanche matin, le dimanche après-midi en revenant» (Nico, 22 ans, Rennes, sans travail). La régulation de la consommation d’ecstasy peut aussi être recensée «Je pense que l’héroïne, j’ai beaucoup pris par rapport au départ…. Pour la redescente de taz» (Sophie, 32 ans, Dijon, sans travail).
L’usage de ces derniers produits (stimulants et hallucinogènes) n’est pas perçu comme une contrainte au moment de la rencontre avec l’héroïne. Ces épisodes de consommation sont le plus souvent hebdomadaires, mais vécus comme étant « contrôlés ». Ils peuvent dans d’autres cas avoir lieu plusieurs fois par semaine, voire quotidiennement, sans pour autant être appréhendés comme une difficulté par les consommateurs. «J’étais un gros accro aux trips (…) j’ai fini par en manger cinq par jour pendant eh… Et vous descendiez avec quoi ? Jamais. Avec quelque chose ? Jamais ? Rire. J’avais pas le temps de descendre. Vous ne descendiez jamais donc ? J’avais pas le temps de descendre. Voilà. Et puis je descendais… quand on voulait descendre, on prenait de l’héro» (Freddy, 25 ans, Bordeaux, sans travail). Les prises répétées ont finalement conduit les plus nombreux à renverser le sens de leurs consommations et à consommer l’héroïne comme produit principal, de façon quotidienne. La majorité bénéficie aujourd’hui d’un traitement de substitution, qui semble connaître un succès thérapeutique (cessation de l’usage, respect de la voie d’administration du traitement) avec des personnes qui ont pour point commun de ne pas être marquées par une désaffiliation sociale importante.
L’héroïne comme pratique d’auto-substitution
Lorsque l’héroïne est consommée dans le cadre de pratiques d’autosubstitution, elle est envisagée par les consommateurs comme une thérapie. Elle est prise exclusivement dans le but de réduire la souffrance générée par le sentiment d’une dépendance à un autre produit, le plus souvent un stimulant (crack/free-base ou amphétamines). L’usage de l’héroïne apparaît également comme produit de remplacement du LSD, ainsi que de l’alcool dans un autre cas. «Et eh… à… à dix-huit ans : rave party, tout ça, les trips j’en bouffais même le matin au lever eh… Pour… Pour… Pour…. J’étais en art plastique en plus alors bon, ça m’aidait un petit peu on va dire (…) et un jour un pote à moi s’est suicidé à cause… à cause d’un trip. (…) tous les deux on s’est dit “on prend plus de trip”. Alors que moi j’adorais ça les trips, vraiment (…) quand on a dit “on arrête les trips ” on s’est mis au MDMA, pas aux taz hein ! Les ecstas on en prenait eh… par dizaines (…) Et on s’est fait descendre du MDMA de Hollande, on a mangé, mangé, mangé des gélules…. (…) Et eh… donc on prenait des taz, on prenait de la coke, on prenait du speed, après on prenait de la came eh… À l’époque pas trop mais juste pour la redescente eh… Parce que les descentes de speed, c’est dur (…) Et eh… on a… on a arrêté les teufs, on a arrêté les produits et à partir de ce moment là, mes dents ont commencé à se casser (…) Moi, dès que je fumais un pétard je voyais un point rouge et vert de cet œil là, tu vois ? C’est une fois que tu arrêtes les produits qu’il y a les effets secondaires qui arrivent, tu… tu comprends ? (…) on a vraiment flippé pendant eh… ça a été hyper dur eh… Et donc on s’est mis à la came (…) Alors on a pris une décision là : on a de la rachacha, on s’est dit “on va décrocher à la rachacha ”» (Hélène, 23 ans, Bordeaux, sans travail).
L’héroïne devient rapidement le produit principal des personnes qui confèrent ce type de sens à leur consommation. Elle permet l’arrêt des autres substances prioritairement incriminées, conformément à ce que cherchait le consommateur en se tournant vers l’usage d’opiacés. Ces consommateurs peuvent bénéficier d’un traitement de substitution à l’héroïne, qui connaît un succès (cessation de l’usage, respect de la voie d’administration du traitement) avec les patients qui ne sont pas marqués par une marginalité sociale importante.
 
Discussion
 
 
La méthodologie adoptée ne garantit pas la représentativité des données recueillies, mais permet cependant de livrer des hypothèses empiriquement fondées sur l’évolution des usages de l’héroïne depuis 1996, et d’explorer les facteurs sociaux et subjectifs qui peuvent expliquer ces changements.
L’évolution des politiques publiques, qui s’appuient depuis plusieurs années sur la politique de réduction des risques et des dommages, conditionne fortement le caractère novateur des usages actuels de l’héroïne observés dans la recherche. Notamment, le recours aisé aux traitements de substitution (le plus souvent six mois après le début d’un usage régulier) explique la durée courte des usages compulsifs de l’héroïne qui ont été recensés au jour de l’entretien, alors même que les consommateurs de cette substance appartenant à la génération précédente ont le plus souvent relaté des parcours parsemés de rechutes et de tentatives de sevrage. Même si des rechutes ne sont pas exclues, les personnes rencontrées semblent amorcer une sortie de la toxicomanie à l’héroïne avant d’avoir réellement subi un processus de marginalisation. La prescription du traitement de substitution marque en effet l’avènement d’une nouvelle étape dans la vie des personnes rencontrées, qui peuvent « refermer la parenthèse » de l’héroïne, et reprendre les activités sociales cessées au moment du dysfonctionnement de l’usage (reprise du travail ou des études). Par contre, d’autres personnes, caractérisées par des facteurs de vulnérabilité sociale et psychologique plus importants au moment de la rencontre avec l’héroïne, s’engagent dans des pratiques de mésusage des traitements de substitution prescrits (non respect des voies d’administration, non respect des dosages prescrits, association avec d’autres produits psychoactifs). La perte de contrôle de la fréquence de consommation d’autres produits avant l’usage de l’héroïne apparaît comme un facteur favorisant mais non systématique de l’échec des prises en charge, mais ce sont surtout les variables sociales comme la précarité financière, l’absence d’insertion professionnelle ou étudiante, et l’absence de soutien familial, qui semblent influencer lourdement la possibilité du détournement des prescriptions médicales.
Selon les données recueillies, une raison majeure du développement de nouvelles pratiques, fonctions et perceptions de l’héroïne en 2002 serait leur insertion chez une partie des consommateurs abusifs de stimulants et d’hallucinogènes dans l’espace festif. La banalisation de l’usage de stimulants et d’hallucinogènes chez certaines des personnes rencontrées a favorisé la découverte d’effets « puissants », provoquant de fortes distorsions du réel, qui contrastent avec les premiers effets de l’héroïne. Cette comparaison des effets ressentis conduit à considérer l’usage d’héroïne comme plus acceptable. Cette reformulation de son image semble renforcée par l’accessibilité plus importante de la kétamine, qui semble venir détrôner l’héroïne en tant que produit perçu par les usagers comme étant le plus « nocif », parce que plus « puissant » en termes d’effets ressentis lors des prises (pour ceux qui en ont fait l’expérience comme pour les autres). Les effets perçus comme doux de l’héroïne atténuent voire masquent souvent aux yeux des consommateurs le risque de devenir dépendant des opiacés. La reformulation de l’image de l’héroïne s’appuie également sur le recours à des voies d’administration comme le sniff ou la fumette, expérimentées au préalable pour consommer d’autres substances psychoactives. En effet, la distinction de l’héroïne et de l’injection, catégories auparavant très imbriquées, favorise le caractère plus anodin des prises. La tendance forte du développement des comportements de polyconsommations tend à expliquer la pratique de l’héroïne en tant que produit de régulation. D’autres pratiques de régulation d’une substance psychoactive avec une autre sont d’ailleurs souvent déjà expérimentées par ces personnes (LSD/kétamine; Ecstasy/cannabis; cocaïne/cannabis ou rachacha, etc.). Cette façon de débuter l’usage de l’héroïne par le biais de sa consommation comme un produit de régulation ou de substitution s’inscrit le plus souvent dans le contexte des pratiques post-festives (après la cocaïne ou le crack, le LSD, les amphétamines, l’ecstasy ou pour supporter l’absence de ces produits), mais elle s’observe également chez des personnes n’ayant pas de lien avec l’espace festif (pour remplacer l’alcool ou de la Buprénorphine Haut Dosage).
La diffusion actuelle des comportements d’usage dans l’espace festif techno peut être comprise comme ayant un caractère trans-historique : si une partie des usages de l’héroïne tels qu’ils ont été décrits peuvent être qualifiés de « nouveaux », comparativement à ceux des « junkies » des années1980 et1990, sont-ils vraiment différents de ceux qui ont vu le jour au cours de la décennie 1960-1970 ? Les scènes festives hippies connaissaient des pratiques de polyconsommations notoires (LSD, amphétamines), puis ont vu se développer la pratique de l’héroïne, d’abord parmi les autres produits consommés, puis de façon monovalente (1965-1975). C’est de la même façon que le mouvement punk, d’abord féru de l’usage d’amphétamines, investit rapidement la consommation d’héroïne (1976-1982). À cette époque, les rafles policières organisées dans le centre des villes participent au déplacement progressif des réseaux de distribution en banlieue (Coppel, 1993), réseaux qui étendent alors leur sphère d’action à l’ensemble de l’espace urbain et particulièrement aux sites victimes de précarité économique et sociale (1980-1995). À la fin de cette période, de 1990 à 1995, les espaces festifs alternatifs connaissent le renouveau des usages de stimulants, d’hallucinogènes majeurs et la diversification du panel des substances psychoactives disponibles par la multiplication des drogues de synthèse. L’assèchement progressif du marché de l’héroïne au milieu des années 1990 naît de la conjonction de multiples facteurs, entre autres la modification des représentations du produit liée à l’épidémie de VIH/sida, l’association subjective des notions d’« exclusion » et de « dépendance » (Lert, 2000), et l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) des traitements de substitution (1996). Un ensemble d’événements favorise ainsi la réduction des pratiques dans l’espace urbain, mais celles-ci connaissent un essor relatif dans les contextes festifs alternatifs : associée au départ aux mêmes fonctions qu’elle eût jadis lors des rassemblements hippies, l’héroïne semble pourtant être plus facilement perçue aujourd’hui comme une substance « comme une autre » au sein de l’ensemble grandissant des substances psychoactives disponibles. Pour autant, l’espace festif génère des normes émergées de l’accord tacite et/ou explicite entre les participants. Ces normes favorisent le contrôle de l’usage et de sa visibilité sur site, et sont principalement issues de la confrontation de consommateurs et de non-consommateurs dans un même espace.
 
Conclusion
 
 
L’étude exploratoire des usages de l’héroïne en 2002 permet de poser des hypothèses raisonnées sur la nature des modifications qu’ont subi ces usages au cours des dernières années. L’héroïne est principalement sniffée, et est majoritairement utilisée, du moins lors des premières consommations, comme un produit de régulation ou de modulation d’autres substances psychoactives, stimulantes ou hallucinogènes. L’héroïne apparaît ainsi comme une « solution » pour supporter ou effacer les effets secondaires d’autres substances psychoactives habituellement consommées (cocaïne, crack/free-base, LSD, amphétamines, ecstasy). Des usages occasionnels de l’héroïne peuvent être recensés, mais la majorité des personnes rencontrées a finalement perdu le contrôle de sa fréquence d’usage pour consommer l’héroïne comme produit principal. L’héroïne est le plus souvent consommée dans un domicile privé (seul, lors d’une fête privée, ou après une fête), ou dans l’espace urbain si celui-ci constitue le domicile de jeunes sans abri. Les pratiques et les représentations qui ont cours dans l’espace festif techno apparaissent comme un vecteur de banalisation de l’usage de l’héroïne chez des polyconsommateurs de drogues « confirmés » mais les scènes ouvertes (free-party, teknival) ne constituent pas un contexte de consommation fréquentcar les pratiques de l’héroïne y sont mal acceptées.
Reçu en avril 2003
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] TREND : Tendances récentes et nouvelles drogues. Bordeaux, Dijon, Toulouse, Rennes, Nice et Paris. Le recueil de données sur chacun de ces sites a pu être mené à bien grâce au travail et à l’investissement d’Anne-Cécile Rahis (CEID, Bordeaux), de Florence Romano et Brahim Ryaschi (SEDAP, Dijon), de Saloua Chaker et Serge Escots (Graphitti, Toulouse), de Guillaume Poulingue (CIRDD, Rennes), de Stéphane Akoka et Philippe Thiemonge (GRVS, Nice), et de Malika Tagounit (RES, Paris).
[2] Bob [26 ans, Nice] bénéficie d’une AAH depuis une chute de plusieurs mètres, l’accident étant survenu lors d’une prise importante de produits psychoactifs.
[3] Inhaler de la fumée d’héroïne chauffée sur de l’aluminium.
[4] Si quinze personnes ont consommé ponctuellement ou régulièrement de l’héroïne par voie injectable, ce sont vingt personnes au total qui ont expérimenté au moins une fois cette voie d’administration au cours de leur vie (kétamine en intramusculaire; Buprénorphine HD ou cocaïne en intraveineuse).
[5] Le terme « free-base » désigne la substance obtenue par la préparation artisanale de la poudre de cocaïne en caillou de crack. Le terme « crack » est peu cité et les individus interrogés ne font que très rarement le lien entre une consommation de free-base et la consommation de crack (le chlorhydrate de cocaïne obtenu par la préparation artisanale de la cocaïne en freebase étant strictement équivalent du point de vue chimique au crack déjà vendu pour sa part sous forme de caillou prêt à fumer).
[6] Festival techno d’une durée de plusieurs jours.
[7] Free- party, soirée techno sans autorisation légale.
[8] Sam fait référence aux ventes d’ecstasy, d’amphétamines ou de LSD « à la criée ».
[9] Il est remarquable que, quels que soient les critères mis en avant (prise de risques au moment de la séquence de consommation; prise de risques pour la santé; risque de dépendance), la cocaïne, y compris lorsqu’elle est préparée et consommée en free-base / crack, n’est jamais citée comme substance « la plus dangereuse » par les personnes rencontrées.
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