2003
Psychotropes
La drogue dans la fête
Un point d’interrogation aux politiques sanitaires
Thierry Trilles
DEA « Liens symboliques, Liens sociaux », Université Paul
Valéry, Montpellier, Membre fondateur de Techno Plus Pays D’oc
Barbara Thiandoum
DEA « Histoire et civilisations », Université Paul Valéry,
Montpellier, Coordinatrice des actions de réduction des risques à Agoratek
(Montpellier)
La Fête introduit dans nos sociétés un lien culturel qui est à la
fois un espace de transgression et de régulation sociales. Elle incite
l’in~dividu à un dépassement de soi, à une rupture du quotidien. Cette rupture
se traduit par l’abus. Un des abus spécifiques de la fête est, bien entendu,
celui de la drogue. Dans ce contexte, la prise de drogue acquiert un sens
symbolique en s’intégrant dans un cadre rituel, en créant du lien social entre
les membres qui y participent et en facilitant le passage du Je au Nous. Les
raves-party développent quant à elles des consommations spé~cifiques à ce mode
culturel qui viennent interroger les représentations de la drogue, qui
conduisent les politiques de soins en direction des toxico~manes à se redéfinir
et qui enfin, questionnent l’orientation biopolitique de la société. L’usage
social de stupéfiants au sein des fêtes techno vient directement heurter les
figures de l’illégalité de la drogue.
Mots-clés :
Politique, Santé publique, Culturel, Psychotropes, Milieu festif, Abus, Rite, Consommation, Sociabilité, Rave, Transgression.
The party phenomenon in our modern society represents a
sub-culture which is at once a zone of transgression and one of social
regulation. It is an incitement for the individual to transcend the self and
all that is, on a day to day basis, habitual. This transcendence is
characterised by abuse, especially in the case of consumption of narcotics. In
this context, drug~taking becomes a symbolic, ritualistic act wherein an
implicit social contract is established between the drug-takers. It facilitates
the link between the individual and the group. Rave parties imply and create
particular forms of drugs use in this sub-culture. The drug’s représenta~tions
has been challenged by this development; politicians have been forced to
address the problem of drug addiction in this context and, ultimately, it has
posed questions about the orientation and nature of «bio-politics » in
mainstream society. Widespread consomation at techno parties has had a
considerable effect on idea of illegal drug use.
Depuis le début des années quatre-vingt, les consommations de
drogues
[1] dites dures,
avec leur effet de forte dépendance, ont focalisé l’attention tant politique
que médiatique. Le système sanitaire s’est d’ailleurs bien adapté en adoptant
une double approche de la question de la toxicomanie, à savoir :
- une approche de soin qui vise à sortir l’usager de drogue
de sa dépendance par une prise en charge totale (pharmacologique, sociale,
juridique, médicale),
- une approche de réduction des risques, qui vise à limiter
les dégâts collatéraux liés à l’usage (infection V.I.H., septicémies, risque de
désocialisation...).
Ces approches sanitaires posent la posture du toxicomane comme
en marge de la société. Pourtant, la drogue est enjeu de liens sociaux. Robert
Castel (1998) propose une analyse pertinente de la toxicomanie sous le modèle
de l’intégration. Il analyse le facteur de la maladie comme un processus de
désocialisation et de resocialisation, le toxicomane élaborant des liens
sociaux au travers des pratiques liées à l’usage de drogues et à son économie.
Il montre ainsi que le toxicomane n’est pas un être asocial, mais une personne
qui se détourne des liens sociaux habituels. Bien que son mérite soit de
reconnaître la prégnance du lien social dans les pratiques toxicomaniaques, il
occulte la possibilité que la drogue puisse être intrinsèquement constitutive
de liens sociaux. C’est pourtant ce qui semble se définir dans l’espace festif
et en particulier celui de la rave. En effet, l’usage de drogues appartient
aussi aux pratiques festives. Il nous paraît intéressant de comprendre comment
la consommation participe à la fête et « re-crée » du lien social. À savoir, la
drogue peut-elle être enjeu de lien ?
Partant, nous verrons comment ces pratiques révélées viennent
reposer la question des stupéfiants dans les champs sanitaire et politique.
D’une part, parce que cet usage n’était pas traité, ni même pris en compte dans
le champ de santé et de répression, d’autre part, parce qu’il vient mettre en
échec des conceptions biopolitiques qui doivent s’adapter. Pour mettre en
lumière notre étude, nous nous appuierons sur la recherche-action que nous
menons depuis de nombreuses années dans une association de santé
communautaire.
La drogue dans le rituel festif
À l’instar des fêtes institutionnelles, les raves-party
développent une culture où l’usage d’adjuvants construit aussi les pratiques. A
contrario, si la féria a sa sangria, la rave-party a l’ecstasy, les fêtes
techno culturellement nouvelles font usage de drogues nouvelles.
La fête : structure propice à la
construction de liens sociaux
Les fêtes posent cette dialectique de rupture du lien social
et de perpétuation de ce dernier. François-André Isambert analyse que les fêtes
permettent d’outrepasser les interdits, « que le
sacré impose à la vie quotidienne tout en renforçant la sacralisation des
règles ». Cette « fête-transgression » implique, de ce fait,
« qu’elle soit transgression du sacré, et le
sacré de transgression suppose le sacré de respect » (Isambert,
1982, p.139). Nous retrouvons dans les raves cette double expérience de la fête
qui consiste à la fois à transgresser, en prenant des drogues illégales et à
réguler les tensions sociales.
« Ils (la société
et ses dirigeants) savent que l’on a besoin de ça
(les teknivals)…l’État contrôle tout…On (les raveurs)
s’énerve un peu, on se défonce la gueule […] pour
rentrer chez soi moins révolté ».
La Fête et les raves en particulier, jouent donc deux rôles :
régulation et transgression dont l’usage sous toutes ses formes permet d’y
parvenir.
À cela il faut ajouter que « de
gober » ou de rouler des joints…participent au partage et à la communion
» (Cathus, 1998, p.103). L’analyse d’Émile Durkheim sur les fêtes
Corborri rejoint cette analyse. Une fois les
individus assemblés, il se dégage de leur rapprochement une sorte d’électricité
qui les transporte vite à un degré extraordinaire d’exaltation
(Durkheim, 1990, p.139). L’état de transe implique donc la création d’un lien
social et collectif en rapport avec une culture (chez les Corborri le
sacré).
Le lien social, le partage que permet la drogue doit être
envisagé dans l’espace festif. Pour exemple, nous nous apercevons que lorsqu’un
individu veut quitter l’usage et rester dans des occupations festives, ce
dernier remplace l’usage par un autre lien. Nous observons un déplacement des
pratiques sociales auprès de certaines personnes, qui lorsqu’elles choisissent
de ne plus consommer se tournent vers des activités sociales autres
(participation à une action de prévention, création musicale …). Ainsi, l’usage
de drogue répond à une double logique : de dépense, de rupture au quotidien
mais permet aussi une reconstruction du lien social dans d’autres états
psychiques.
Les pratiques de drogues adaptées
à la culture
Nous avons pu observer dans les raves party un usage lié à la
culture de la rave en fonction de la musique, du lieu, et du temps où il se
déroule. Cette consommation peut parfois être très contrôlée. Pour exemple un
raver peut très bien commencer sa soirée en « gobant un exta » pour la bonne
humeur, puis continuer sur un « trip » pour le « délire » et finir sur du «
shit » pour assurer la « descente ».
« On le fait dans un
environnement qui est très particulier où là le but recherché est de pouvoir
être au mieux avec la musique, et la drogue va faire ressentir les émotions qui
vont sortir de la musique ».
Si nous trouvons généralement dans les fêtes traditionnelles
un usage unique de drogue, les ravers utilisent, quant à eux, un vaste
échantillon de la pharmacopée existante. La rave est aussi une multitude de
consommations.
De plus, les pratiques d’usage rejoignent les pratiques
culturelles. En effet, la culture techno fonctionne sur un détournement
perpétuel des rebuts matériels de la société
[2]. Les ravers occupent des espaces en friches,
détournent des musiques en les samplant.... Les drogues consommées, et c’est un
fait nouveau, suivent ce même cheminement. Les amphétamines utilisées pour des
intérêts militaires ou de travail permettent de danser sans répits toute la
nuit. La M.D.M.A. qui était un médicament utilisé jusqu’en 1985, incite à la
communion…
La Fête intègre des modes de socialités transgressives, mais
nécessaires où l’usage de drogues contribue à la fonction sociale de la fête.
Pour ce qui est des teknivals, ils s’inscrivent bien dans ces fonctions
générales de la fête. Pourtant, ils développent un ensemble de pratiques
spécifiques qui correspondent à des mutations sociales et culturelles
contemporaines.
Les espaces sociaux de la drogue : un paradigme censuré des
politiques publiques
Les politiques sanitaires face aux
raves
Les consommations récréatives dans les raves viennent alors
interroger notre rapport tant à la drogue qu’à la santé. En effet, l’OMS
définit la santé comme « l’absence de maladie » d’une part et comme « le
bien-être physique, moral, social », d’autre part. L’usage récréatif comporte
certes des dangers, mais les drogues récréatives apportent, aux dires de ceux
qui les consomment, un bien être psychologique qui ramène alors, à un état de
santé positif tel que le définit l’OMS. De plus, les consommations festives
déroutent quant aux représentations de l’usager de drogues. En effet, nous nous
retrouvons face à des personnes de tous milieux sociaux, qui pour la plupart
travaillent ou étudient. Nous sommes bien loin des figures de l’indigence qui
préoccupent le champ du travail social.
Les actions en direction des toxicomanes du champ sanitaire
et social ne répondent plus alors à ce cas de figure des consommations
récréatives. Lucas et Cattacin (Lucas et Cattacin, 1999) dans une étude
relationnelle au travers des pays européens définissent une typologie de trois
modèles politiques d’action en direction de la population toxicomane en
Europe.
- Le modèle sanitaire qui demande l’investissement de
l’État et de tous ses moyens de contrôle (pharmacologique, accès au soin,
techniques sociales). Ce modèle ne s’attache qu’à l’aspect curatif de la
toxicomanie et s’appuie sur la politique répressive pour en éviter la
propension. Il ne répond pas aux usages récréatifs qui sont faits dans les
raves-party et qui suscitent peu de dépendance.
- Le modèle de contrôle s’appuie sur le tissu social et
associatif et s’emploie à mettre en œuvre une société sans drogue. Il considère
la prévention primaire comme technique de gestion du non-usage. Ce modèle a été
invalidé par la réalité des consommations dans les raves. D’une part, l’usage
de drogue étant étroitement lié à la fête pour les ravers, le discours de la
fête sans drogues n’est pas pertinent, d’autre part, les discours alarmants tel
que « l’ecstasy tue »
[3],
sont largement remis en cause par la réalité que connaissent les ravers, à
savoir que beaucoup en consomment et n’en sont pas mort.
- Le modèle de réduction des risques considère surtout les
risques sanitaires collatéraux à l’usage de drogues. Il établit une première
inversion dans la typologie des problèmes liés à l’usage. D’abord, parce que
tout à coup ce n’est plus le produit qui est mis en cause, mais les pratiques
qui tournent autour de ce produit. Ensuite parce qu’il y a un déplacement de la
pratique médicale vers celle du sujet. C’est ce modèle qui a été retenu pour
intervenir dans les raves. Médecins du Monde, qui intervenait dans ce champ
auprès des usagers de drogues par voie intraveineuse a dû repenser son action
en fonction de problématiques nouvelles. En effet, le modèle de la gestion des
risques se bornait à agir sur les risques collatéraux sans intervenir sur
l’usage lui même. Dés lors qu’il se crée un lien social au travers de l’usage
de drogue, il faut aller plus loin encore dans la reconnaissance de l’usage et
intégrer les notions de bien-être et de socialité dans les actions de
prévention. L’intégration, dans son action, des informations distribuées par
les associations de santé communautaire s’inscrit dans cette logique.
Les modèles de gestion de l’usage de drogue qui avaient été
mis en place auparavant fonctionnaient pour la plupart dans un schéma où la
désocialisation du toxicomane et les risques sanitaires étaient importants.
L’usage festif remet en cause les approches précédentes. Bien que celui-ci ait,
semble-t-il, toujours existé, les drogues consommées étaient propres aux
cultures traditionnelles et par conséquent ne suscitaient pas d’interrogation.
L’arrivée des drogues de synthèse et la poly-consommation de stupéfiants dans
les teknivals viennent aujourd’hui poser le problème des stupéfiants dans un
usage socioculturel. En d’autres termes, les pratiques sociales viennent
s’opposer aux pratiques légales.
De surcroît, l’impératif biopolitique tend de plus en plus à
intégrer l’ensemble des pratiques sociales dans son champ, de sorte que l’on se
pose aujourd’hui la question de la « fête sans drogue », alors que la réalité
sociologique tend à montrer qu’elle est inhérente à la fête.
Quels possibles pour les
politiques sanitaires ?
L’adaptation des politiques sanitaires passe alors par une
reformulation des dangers de la drogue. La prédominance du biopolitique,
c’est-à-dire, comme le précise Michel Foucault (1994), la protection de la vie
comme nécessité du politique, organise le champ social et induit des domaines
de responsabilités où le principe de précaution domine. Le risque
toxicomaniaque semble, dans une telle perspective inacceptable. La figure de
l’illégalité de l’usage de stupéfiant vient heurter la socialisation de la
drogue dans l’espace festif. Deux positions sont alors envisageables dans le
contrôle du risque sanitaire lié à la drogue selon l’interprétation que l’on
donne à la définition de l’OMS.
L’implication forclose
L’idée que l’on pourrait faire la fête sans drogue, cette
idée qui détermine l’espace festif comme pur lieu de rencontre, s’entend aussi
comme exigence biopolitique où la vie prédomine. Le discours qui favorise la
rencontre plutôt que l’ivresse au sein de la fête, poursuit une logique
biopolitique qui contrôle aussi l’espace possible de la déviance. Pourtant,
cette dernière joue dans le cadre de la fête un rôle socialement exutoire. Si
nous voulons que la fête soit sans drogue ou plutôt sans danger, il nous faudra
alors penser ce qui aura cette fonction, ce qui semble difficile à
envisager.
Drogue et bien-être ?
Par contre, le rôle socialisant de la drogue dans la fête
impliquerait alors, que celle-ci puisse procurer du bien être dans un cadre
contrôlé. C’est ce qu’ont pris en compte les associations intervenant dans le
champ des raves. À savoir que par-delà les actions de réduction des risques, la
consommation de drogues participe dans un certain sens à la construction
sociale de la santé. L’intervention sanitaire dépasse alors les techniques de
réduction des risques et entend l’usage des plaisirs comme une pratique du
bien-être. Bien-être qui ne doit pas être vu comme une automédication mais plus
comme l’enjeu de liens sociaux. Les associations de santé communautaire telles
que Techno Plus, Agoratek ou Aides n’ont pas choisi d’empêcher l’usage de
stupéfiants dans l’espace festif mais en revanche ont mis en place des
procédures informatives sur les risques encourus. Ces moyens de régulation
obtiennent une certaine efficacité. D’abord, parce qu’ils reconnaissent une
réalité effective des raves-party, ensuite, parce qu’ils considèrent l’ensemble
des facteurs de risque lié à l’usage.
Enfin, la place qu’ont eue les associations de santé
communautaires dans les politiques sanitaires, a permis une « médiation » entre
les objectifs biopolitique et ceux des usagers de drogues récréatives.
L’espace social que créent les fêtes en général est
intrinsèquement lié à la dépense, à l’exaltation que peut permettre l’usage
d’adjuvants. En particulier, l’apparition des teknivals, dans un ensemble
social en mutation, a mis en exergue des pratiques de consommations nouvelles
qui se heurtent au cadre légal et politique de la gestion de la toxicomanie.
Partant, cette culture existe et est pleinement impliquée dans notre ensemble
social. Ces fêtes sont le lieu de polyconsommations récréatives qui interrogent
aussi nos représentations et les réponses sanitaires qui en découlent. D’abord,
parce que l’usage de drogue n’est pas uniquement lié à la dépendance et à une
marginalisation qui s’en suit, ensuite, parce que le bien-être et le lien
social qu’implique la fête peuvent alors être rattachés à un état de santé dont
parle l’OMS. Autrement dit, notre représentation du rapport entre la santé et
la drogue se trouve inversée. Enfin, dans un cadre plus philosophique, c’est la
conception du champ biopolitique qui est questionné, à savoir que la vie qui
est défendue à tout prix, a un double sens : la vie comme non-mort ou la vie
comme chemin menant inexorablement vers la mort.
Les actions sanitaires en direction des ravers ont dû être
radicalement remises en cause. Les associations de santé communautaire
intervenant dans ces fêtes ont alors reconsidéré les conceptions sanitaires,
tant de la santé que de l’objectif biopolitique. En outre, la place laissée aux
usagers de drogues eux-mêmes, a reformulé les actions sanitaires, souvent
limitées à la stricte propédeutique, qui se sont alors ouvertes au concept de
bien-être. L’usage de drogues et de stupéfiants ne peut plus, dans le cadre des
teknivals, être cantonné aux représentations désocialisantes. Pour qu’une
politique dans ce domaine puisse être efficace, elle doit alors reconsidérer
l’ensemble des possibles qui existent en la matière et comprendre si l’usage
est de nature désocialisante ou socialisante.
Reçu en février 2003
·
CABALLEROF., Droit de la
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·
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·
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LARSEN H.S., Le rite et le jeu,
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·
ZERGUINE V., Art Press, n° spécial Techno,1999.
[1]
Nous resterons sur une définition large du mot drogue, à
savoir, tout produit qui mis en interaction avec le corps provoque des effets
perceptibles sur le système nerveux central. Les pratiques évoluant, il ne peut
pas y avoir de définition fixe du terme.
[2]
Valérie Zerguine (1999) montre que les ravers développent une
pratique du détournement de tous les objets consuméristes. L’usage de drogues
n’échappe pas à cette règle.
[3]
Nous ne disons pas là que l’ecstasy ne comporte pas de danger,
mais que ses risques ont été surévalués dans les campagnes de prévention
primaire.