2004
Psychotropes
Un cas de primoconsommation de subutex de rue chez un jeune
adulte
Xavier Aknine
Médecin Généraliste, Praticien Hospitalier à temps partiel au
CSST Gainville, Hôpital R. Ballanger, Aulnay S/Bois.
L’augmentation régulière du nombre de patients toxicomanes
substitués par le SUBUTEX® (80000 en 2003) a entraîné le développement d’un
marché clandestin de rue non négligeable. Ainsi, la disponibilité accrue de ce
médicament en milieu urbain et semi-rural peut être à l’origine de
primoconsommations de SUBUTEX® chez des personnes non dépendantes des opiacés.
On rapporte ainsi l’observation d’un jeune homme de 21 ans hospitalisé en
psychiatrie à l’hôpital R. Ballanger à Aulnay (93) en juin2003.
S.avait été amené aux urgences par les pompiers pour
intoxication médicamenteuse. Il avait ingéré un mélange de buprénorphine
(SUBUTEX®), de citalopram (SEROPRAM®) et d’alcool dans un contexte d’errance et
de rupture familiale. Ce jeune homme a quitté le domicile familial il y a 2 ans
et s’est retrouvé SDF, dans l’incapacité de mener à terme toute démarche de
réinsertion socio-professionnelle.
Il a un lourd passé familial marqué par l’absence du père,
souvent éloigné du domicile du fait de sa profession (chauffeur-routier) et une
mère qui s’est livrée à la prostitution depuis plusieurs années. Cette
situation a conduit au placement en famille d’accueil de S. à l’âge de 10 ans
et de son frère, plus jeune. À 18 ans, S.a formulé le souhait de revenir au
domicile familial alors que son frère a préféré rester dans la famille
d’accueil. À son retour, S.s’est trouvé rapidement en conflit avec sa mère qui
le menaçait souvent d’exclusion du domicile. Seule une voisine lui apportait un
soutien moral et matériel (aide financière, lessive). S.s’est alors soustrait à
ce milieu familial hostile pour passer ses journées et ses nuits dehors à errer
seul ou avec des amis. Ainsi, il a eu l’occasion de consommer des psychotropes
de rue : il a d’abord pris du SEROPRAM® pendant plusieurs mois.
L’interrogatoire ne permet pas de préciser l’effet escompté (antidépresseur ou
recherche d’effet stupéfiant).
Ensuite, il sera amené à consommer du SUBUTEX® pendant 5 mois
par voie sublinguale et nasale sans jamais avoir pris d’héroïne ni de codéine.
En dehors de cet usage de médicaments psychotropes, il fume du cannabis sans
abus (un joint par jour) et consomme de l’alcool occasionnellement. Il vit de
mendicité en petit groupe.
Au fil des mois, s’installe une dépression qui l’amène à un
passage à l’acte (abus de SEROPRAM®, de SUBUTEX® et d’alcool) évoquant un appel
à l’aide.
Le jeune homme est donc amené aux urgences par les pompiers en
état de coma stade 1 et sera hospitalisé en psychiatrie. Le surlendemain de son
admission, il fugue pour se procurer du SUBUTEX® en ville. Il sera alors fait
appel au médecin du centre Gainville (CSST situé dans l’hôpital) afin d’évaluer
la pharmacodépendance de ce patient et de prescrire un traitement substitutif
adapté. Le patient sera équilibré avec 6mg par jour de SUBUTEX® et un
anxiolytique associé. Durant l’hospitalisation, le patient dénote une
personnalité hystérique très marquée (mise en scène théâtrale fréquente,
agitation psychomotrice, instabilité, changements de vêtements
pluri-quotidiens, somatisation, difficultés à se concentrer pour suivre une
conversation, logorrhée).
Ce cas clinique de primoconsommation de SUBUTEX® de rue qui a
évolué vers une pharmacodépendance confirme le risque de voir se développer les
conduites d’essai de ce médicament largement disponible dans les quartiers. Ce
phénomène est relativement récent puisque l’AMM du SUBUTEX® remonte à 1996. Il
répond à des motivations diverses : recherche de néoperceptions voisines de
celles des opiacés avec un mésusage fréquemment associé (comprimé fumé, sniffé
ou injecté), tentative de soulagement d’une souffrance psychique voire d’une
dépression profonde dans un contexte d’errance.
Cette consommation clandestine de SUBUTEX® détourné de son
usage thérapeutique se pratique généralement dans le cadre d’une
polytoxicomanie associant benzodiazépines, barbituriques, alcool, amphétamines
et cocaïne.
Ce phénomène est à l’origine de graves complications en terme
de santé publique et mentale.
Reçu en décembre 2003