Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4499-2
142 pages

p. 129 à 133
doi: en cours

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Divers

Vol. 10 2004/1

JACQUET M.-M., DESCOMBEY J.-P. (Dir.), Actualités des conduites addictives,Psychologie Clinique, Paris, L’Harmattan, (14), 2002.

Le plan triennal (1998-2001) mis en œuvre sous la responsabilité de l’ancienne directrice de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Toxicomanie (MILT) – Mme Maestrachi – prônait une approche préventive et thérapeutique décloisonnée des usages de substances psychoactives, qu’elles soient licites ou illicites. Conséquence institutionnelle de cette orientation, alors que dans notre pays le soin aux toxicomanes et le soin aux personnes alcooliques ont été historiquement concrétisés par deux champs institutionnels distincts, quelques centres – le plus souvent hospitaliers et dits « d’addictologie » — ont vu récemment le jour et accueillent des personnes dépendantes d’une drogue quelle qu’elle soit. Parallèlement, un nombre croissant de cliniciens-chercheurs travaille – à la suite de Pédinielli (1997) – à préciser les « invariants » et les spécificités de chaque type d’addiction sur les plans étiopathogénique et psychodynamique. Ce numéro de Psychologie clinique présente une quinzaine de recherches ad hoc. J’évoquerai ici les plus marquantes de ces contributions.
Gérard Pommier établit un lien de causalité entre la rupture des idéaux politiques et religieux en Occident, source d’émancipation de la pensée, de l’affect et du corps mais aussi mobilisatrice d’une certaine peur du vide, et le développement des usages de substances psychoactives, notamment euphorisantes. Ces consommations serviraient à « payer le prix d’une liberté nouvelle qui crée une angoisse légère et hypomane » (p.27). Corrélativement, « dans les églises et les armées, où l’on sait ce qu’il faut penser, il est interdit de penser » (ibid.). Signe de la transformation du lien social, la prise de drogues, après avoir antiquement légitimé le rapport au sacré puis, jusqu’au XXe siècle, aidé à « supporter la difficulté du rapport à autrui et à la sexualité », sert à présent à « se supporter soi-même, seul tel qu’en soi-même » (p. 33). On reconnaît ici « la fatigue d’être soi » soulignée par Ehrenberg.
Jacquet met l’accent sur deux types de consommations d’alcool actuellement fréquents : d’une part, les pratiques d’alcoolisation « en trop », qui sont essentiellement le fait d’adolescents et de jeunes adultes, « portées par l’excès et la démesure, telles les ivresses massives de fin de semaine », et qui « interrogent sur la violence agie, les prises de risques et la transgression des limites » (p.61); d’autre part, les pratiques d’alcoolisation« en trou » par des adultes plus âgés qui recherchent le « comblement d’un éprouvé de vacuité intérieure » et témoignent ainsi de « l’illusion qu’il existerait toujours un produit « culturel » pour faire taire un certain malaise existentiel » (ibid.).
Vladimir Marinov s’appuie sur le mythe de Narcisse et d’Echo pour comparer le destin tragique de cette nymphe – qui, désespérée de ne pas parvenir àêtre aimée par Narcisse, s’isole, maigrit et dépérit jusqu’à se transformer en une simple voix gémissante—à celui de l’anorexique. Se référant aux travaux d’Aulagnier sur « l’ombre portée », il insiste sur le fait que « pour se faire l’écho du désir parental, plus ou moins inconscient, les futures anorexiques devront devenir tout et n’importe quoi, sauf des filles » (p.111). Il rappelle enfin les liens qui existent entre la paranoïa et l’anorexie, laquelle serait « une paranoïa intra-psychique, l’élément persécuteur devenant l’image de son propre corps » (p.105).
Descombey étudie les travaux de Joyce Mc Dougall dans leurs rapports avec la pensée opératoire et l’alexithymie. Il précise que si le sujet addicté est mentalement l’esclave de son produit, « ce n’est pas le fait d’un but originel, mais le résultat d’une lutte inégale du sujet avec une partie de lui-même, à travers l’objet addictif » (p.119). Il détaille surtout l’impact contre-transférentiel négatif de la douleur non verbalisée par le patient et plus ou moins efficacement recouverte par le produit : culpabilité, confusion et éteinte du « feu affectif » du thérapeute, qui « voyant ses interprétations tomber comme dans un gouffre sans fond, se sent menacé dans son identité même de psychanalyste » (p.133).
J’introduirai un dernier article par une référence personnelle. Jusqu’à ces dernières années, les travaux de Nicolas Abraham et de Maria Torok (et de leurs rares continuateurs : C. Nachin, J.-C. Rouchy, N. Rand, etc.) ont été accueillis de manière assez réservée et parfois très fraîche par une bonne partie de la communauté psychanalytique, sans oublier l’existence d’indélicatesses telles que le déni, le caviardage, le procès d’intention et le plagiat… Aussi, lorsqu’il y a dix ans mes patients toxicomanes m’ont « provoqué »à interroger leur souffrance à la lueur des formes de vie psychiques identifiées et conceptualisées par ces auteurs, j’ai dû faire face au double désagrément d’une solitude intellectuelle presque complète et d’une grande appréhension concernant la façon dont ma recherche serait accueillie. Cette « traversée du désert » a débouché en 1996 sur un livre, Les Toxicomanes et leurs secrets (éditions Les Belles Lettres-Archimbaud), très précisément consacré aux particularités des cryptes et des fantômes chez les toxicomanes aux opiacés. Dès la parution de cet ouvrage, j’ai bénéficié de multiples marques de sympathie de la part d’intervenants en toxicomanie, qui ont estimé « s’y reconnaître » dans leur pratique. Pour autant, alors que les années passaient, j’ai constaté que la voie théorico-clinique que j’avais ouverte pour la compréhension et la prise en charge psychanalytiques des toxicomanies n’était guère suivie sur le plan de la recherche scientifique. Aussi est-ce avec plaisir que j’ai constaté que Colette Lhomme-Rigaud, au gré d’un article intitulé « Hantises et intoxications du sujet transculturel », a bien voulu se risquer dans mes brisées. Notre collègue y présente l’observation détaillée de Katia, une jeune femme d’origine calabraise dont l’héroïnomanie, accompagnée de tentatives de suicides, tente d’atténuer un sentiment d’étrangeté construit en réaction fantomatique à l’influence transgénérationnelle d’un secret encrypté dans le Moi de sa grand-mère maternelle : la naissance illégitime de la mère de la patiente, enfant de l’inceste.
Pascal HACHET Psychologue Émail : pascal. hachet@ wanadoo. fr

LE POULICHET S., Psychanalyse de l’informe. Dépersonnalisations, addictions, traumatismes, Paris, Aubier, 2003.

Altération de la perception des contours du visage ou du corps, « sensations d’auto-absorption ou de cadavérisation corporelle partielle » (p.9) et addictions; ce sont là autant de formations symptomatiques que l’auteur désigne sous le néologisme psychanalytique d’« informe ». Le Poulichet propose de comprendre cette clinique à la lueur du vacillement identificatoire que subit le Je lorsqu’il n’a pas pu « se constituer en une forme stable au regard du « ça » sans se trouver lui-même fragmenté » (p.10); en d’autres termes, si le Je peut alors advenir dans un espace somato-psychique, il ne peut en revanche pas s’y tenir (p.12). Être ou ne pas être (notamment un homme ou une femme)? Avoir ou ne pas avoir ? Être ou avoir ? À l’instar de Hamlet et plus encore, le sujet – alors privé de la faculté de discriminer entre ce qui appartient au soi et au non-soi et entre ce qui est bon pour lui et ce qui ne l’est pas (on pense au Kafka mis sur le divan par Réfabert, 2001) – risque à tout moment d’être en proie à une angoisse de désintégration, comme si sa « potentialité psychotique » (Aulagnier) menaçait d’éclore.
Le Poulichet explique que dans une telle conjoncture intrapsychique, le sujet n’a d’autre ressource que de franchir les limites de son corps : il recourt à la pseudo-solution addictive. La personne addictée modifie ses sensations, son tonus et sa motricité– tout en endiguant une angoisse de fond – en trouant son corps (injections par voie intra-veineuse), en le remplissant (boulimie) ou en le vidant (anorexie). Ces pratiques « empêchent le corps de chuter sans cesse », lui assignent « un tenant-lieu de limite entre le dehors et le dedans » ou encore « une surface déformée par la greffe d’un corps étranger » (p.60). On songe icià la théorie du « miroir brisé » selon Olievenstein et au rôle compensatoire de ciment que l’héroïnomane fait jouer au produit, dont les effets restaurent une unité psychique temporaire et illusoire.
L’auteur parle d’« identification addictive inconsciente » (p.59) pour rendre compte de l’origine des addictions. Ce concept appelle plusieurs remarques. D’abord, s’agit-il d’une identification addictive (d’une addiction à l’identification) ou d’une identification à l’addiction d’un autre, comme le suggère l’observation de Lydia, alcoolique, qui adopte au comptoir des bars la même position corporelle que son père décédé, qui buvait lui aussi ? Ensuite, les termes « identification » et « inconsciente » s’accordent mal, l’identification étant pour l’essentiel un processus conscient même s’il est ensuite soumis à un refoulement, dynamique dans les névroses de transfert et conservateur – comme l’a montré Nachin (1989) — dans les maladies du deuil et les autres névroses traumatiques. En témoigne l’observation précitée, où Lydia a tout à fait conscience qu’elle a adopté une attitude corporelle de son père mort. Enfin, ce concept rappelle celui de « fantasme d’identification inconscient » au moyen duquel Alain de Mijolla (1981) lança sans véritable succès une théorie concurrente de celle du « travail d’un fantômedans l’inconscient » selon Nicolas Abraham (1978). À cet égard, lorsque Le Poulichet affirme que « l’addictusreprend souvent à son compte une dette symbolique restée impayée par la ou les générations précédentes » (p.77) – sa patiente Lydia fut par ailleurs conçue pour remplacer et nier un enfant que son père eut avec une autre femme et ne reconnut jamais -, il apparaît qu’une référence aux travaux existants sur la fantomologie des toxicomanes (Hachet, 1996) n’aurait pas été inutile…
Dans sa conclusion, l’auteur avance une notion originale : les « signifiants de bascule ». Ces bizarreries langagières témoignent d’un défaut d’inscription des limites, alors bouleversées : « on reconnaît là un élément détaché de la chaîne signifiante, qui s’impose comme un commandement surmoïque insensé » (p.119). L’irruption de tels signifiants dans le discours s’accompagne d’un « principe de décomposition des images » (ibid.) qui révèle et promeut à son tour une atteinte sévère des conditions d’émergence du sens et, corrélativement, du sentiment d’une continuité d’existence. Je pense que par leur caractère invasif et massif, ces brisures symboliques sont très proches des hypothèses de Mélèse (2000) au sujet de la « crise » (d’épilepsie, de panique, etc.) qui, à la différence du symptôme, compose de façon transgénérationnelle avec le trauma caché d’un autre et signe donc l’existence d’un « travail de fantôme ». Or ce dysfonctionnement psychique – comme l’expliquent Nachin (1993) et Tisseron (1996)– tord et met constamment en souffrance les capacités de symbolisation en leurs différents versants verbal, imagé et sensori-affectivo-moteur.
Au total, ce livre vaut le détour pour sa lisibilité même si son étayage théorique est insuffisamment ramifié et, de fait, parfois… informe.
Pascal HACHET
Psychologue
Émail: pascal. hachet@ wanadoo. fr
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