2004
Psychotropes
Notes de lecture
JACQUET M.-M., DESCOMBEY J.-P. (Dir.), Actualités des conduites
addictives,Psychologie Clinique,
Paris, L’Harmattan, (14), 2002.
Le plan triennal (1998-2001) mis en œuvre sous la
responsabilité de l’ancienne directrice de la Mission Interministérielle de
Lutte contre la Toxicomanie (MILT) – Mme Maestrachi – prônait une approche
préventive et thérapeutique décloisonnée des usages de substances
psychoactives, qu’elles soient licites ou illicites. Conséquence
institutionnelle de cette orientation, alors que dans notre pays le soin aux
toxicomanes et le soin aux personnes alcooliques ont été historiquement
concrétisés par deux champs institutionnels distincts, quelques centres – le
plus souvent hospitaliers et dits « d’addictologie » — ont vu récemment le jour
et accueillent des personnes dépendantes d’une drogue quelle qu’elle soit.
Parallèlement, un nombre croissant de cliniciens-chercheurs travaille – à la
suite de Pédinielli (1997) – à préciser les « invariants » et les spécificités
de chaque type d’addiction sur les plans étiopathogénique et psychodynamique.
Ce numéro de Psychologie clinique
présente une quinzaine de recherches ad
hoc. J’évoquerai ici les plus marquantes de ces
contributions.
Gérard Pommier établit un lien de causalité entre la rupture
des idéaux politiques et religieux en Occident, source d’émancipation de la
pensée, de l’affect et du corps mais aussi mobilisatrice d’une certaine peur du
vide, et le développement des usages de substances psychoactives, notamment
euphorisantes. Ces consommations serviraient à « payer le prix d’une liberté
nouvelle qui crée une angoisse légère et hypomane » (p.27). Corrélativement, «
dans les églises et les armées, où l’on sait ce qu’il faut penser, il est
interdit de penser » (ibid.). Signe de la transformation du lien social, la
prise de drogues, après avoir antiquement légitimé le rapport au sacré puis,
jusqu’au XXe siècle, aidé à « supporter la difficulté du
rapport à autrui et à la sexualité », sert à présent à « se supporter soi-même,
seul tel qu’en soi-même » (p. 33). On reconnaît ici « la fatigue d’être soi »
soulignée par Ehrenberg.
Jacquet met l’accent sur deux types de consommations d’alcool
actuellement fréquents : d’une part, les pratiques d’alcoolisation « en trop »,
qui sont essentiellement le fait d’adolescents et de jeunes adultes, « portées
par l’excès et la démesure, telles les ivresses massives de fin de semaine »,
et qui « interrogent sur la violence agie, les prises de risques et la
transgression des limites » (p.61); d’autre part, les pratiques
d’alcoolisation« en trou » par des adultes plus âgés qui recherchent le «
comblement d’un éprouvé de vacuité intérieure » et témoignent ainsi de «
l’illusion qu’il existerait toujours un produit « culturel » pour faire taire
un certain malaise existentiel » (ibid.).
Vladimir Marinov s’appuie sur le mythe de Narcisse et d’Echo
pour comparer le destin tragique de cette nymphe – qui, désespérée de ne pas
parvenir àêtre aimée par Narcisse, s’isole, maigrit et dépérit jusqu’à se
transformer en une simple voix gémissante—à celui de l’anorexique. Se référant
aux travaux d’Aulagnier sur « l’ombre portée », il insiste sur le fait que «
pour se faire l’écho du désir parental, plus ou moins inconscient, les futures
anorexiques devront devenir tout et n’importe quoi, sauf des filles » (p.111).
Il rappelle enfin les liens qui existent entre la paranoïa et l’anorexie,
laquelle serait « une paranoïa intra-psychique, l’élément persécuteur devenant
l’image de son propre corps » (p.105).
Descombey étudie les travaux de Joyce Mc Dougall dans leurs
rapports avec la pensée opératoire et l’alexithymie. Il précise que si le sujet
addicté est mentalement l’esclave de son produit, « ce n’est pas le fait d’un
but originel, mais le résultat d’une lutte inégale du sujet avec une partie de
lui-même, à travers l’objet addictif » (p.119). Il détaille surtout l’impact
contre-transférentiel négatif de la douleur non verbalisée par le patient et
plus ou moins efficacement recouverte par le produit : culpabilité, confusion
et éteinte du « feu affectif » du thérapeute, qui « voyant ses interprétations
tomber comme dans un gouffre sans fond, se sent menacé dans son identité même
de psychanalyste » (p.133).
J’introduirai un dernier article par une référence personnelle.
Jusqu’à ces dernières années, les travaux de Nicolas Abraham et de Maria Torok
(et de leurs rares continuateurs : C. Nachin, J.-C. Rouchy, N. Rand, etc.) ont
été accueillis de manière assez réservée et parfois très fraîche par une bonne
partie de la communauté psychanalytique, sans oublier l’existence
d’indélicatesses telles que le déni, le caviardage, le procès d’intention et le
plagiat… Aussi, lorsqu’il y a dix ans mes patients toxicomanes m’ont « provoqué
»à interroger leur souffrance à la lueur des formes de vie psychiques
identifiées et conceptualisées par ces auteurs, j’ai dû faire face au double
désagrément d’une solitude intellectuelle presque complète et d’une grande
appréhension concernant la façon dont ma recherche serait accueillie. Cette «
traversée du désert » a débouché en 1996 sur un livre,
Les Toxicomanes et leurs secrets
(éditions Les Belles Lettres-Archimbaud), très précisément consacré aux
particularités des cryptes et des fantômes chez les toxicomanes aux opiacés.
Dès la parution de cet ouvrage, j’ai bénéficié de multiples marques de
sympathie de la part d’intervenants en toxicomanie, qui ont estimé « s’y
reconnaître » dans leur pratique. Pour autant, alors que les années passaient,
j’ai constaté que la voie théorico-clinique que j’avais ouverte pour la
compréhension et la prise en charge psychanalytiques des toxicomanies n’était
guère suivie sur le plan de la recherche scientifique. Aussi est-ce avec
plaisir que j’ai constaté que Colette Lhomme-Rigaud, au gré d’un article
intitulé « Hantises et intoxications du sujet transculturel », a bien voulu se
risquer dans mes brisées. Notre collègue y présente l’observation détaillée de
Katia, une jeune femme d’origine calabraise dont l’héroïnomanie, accompagnée de
tentatives de suicides, tente d’atténuer un sentiment d’étrangeté construit en
réaction fantomatique à l’influence transgénérationnelle d’un secret encrypté
dans le Moi de sa grand-mère maternelle : la naissance illégitime de la mère de
la patiente, enfant de l’inceste.
Pascal HACHET Psychologue Émail : pascal. hachet@ wanadoo. fr
LE POULICHET S., Psychanalyse de
l’informe. Dépersonnalisations, addictions, traumatismes, Paris,
Aubier, 2003.
Altération de la perception des contours du visage ou du corps,
« sensations d’auto-absorption ou de cadavérisation corporelle partielle »
(p.9) et addictions; ce sont là autant de formations symptomatiques que
l’auteur désigne sous le néologisme psychanalytique d’« informe ». Le Poulichet
propose de comprendre cette clinique à la lueur du vacillement identificatoire
que subit le Je lorsqu’il n’a pas pu « se constituer en une forme stable au
regard du « ça » sans se trouver lui-même fragmenté » (p.10); en d’autres
termes, si le Je peut alors advenir dans un espace somato-psychique, il ne peut
en revanche pas s’y tenir (p.12). Être ou ne pas être (notamment un homme ou
une femme)? Avoir ou ne pas avoir ? Être ou avoir ? À l’instar de Hamlet et
plus encore, le sujet – alors privé de la faculté de discriminer entre ce qui
appartient au soi et au non-soi et entre ce qui est bon pour lui et ce qui ne
l’est pas (on pense au Kafka mis sur le divan par Réfabert, 2001) – risque à
tout moment d’être en proie à une angoisse de désintégration, comme si sa «
potentialité psychotique » (Aulagnier) menaçait d’éclore.
Le Poulichet explique que dans une telle conjoncture
intrapsychique, le sujet n’a d’autre ressource que de franchir les limites de
son corps : il recourt à la pseudo-solution addictive. La personne addictée
modifie ses sensations, son tonus et sa motricité– tout en endiguant une
angoisse de fond – en trouant son corps (injections par voie intra-veineuse),
en le remplissant (boulimie) ou en le vidant (anorexie). Ces pratiques «
empêchent le corps de chuter sans cesse », lui assignent « un tenant-lieu de
limite entre le dehors et le dedans » ou encore « une surface déformée par la
greffe d’un corps étranger » (p.60). On songe icià la théorie du « miroir brisé
» selon Olievenstein et au rôle compensatoire de ciment que l’héroïnomane fait
jouer au produit, dont les effets restaurent une unité psychique temporaire et
illusoire.
L’auteur parle d’« identification addictive inconsciente »
(p.59) pour rendre compte de l’origine des addictions. Ce concept appelle
plusieurs remarques. D’abord, s’agit-il d’une identification addictive (d’une
addiction à l’identification) ou d’une identification à l’addiction d’un autre,
comme le suggère l’observation de Lydia, alcoolique, qui adopte au comptoir des
bars la même position corporelle que son père décédé, qui buvait lui aussi ?
Ensuite, les termes « identification » et « inconsciente » s’accordent mal,
l’identification étant pour l’essentiel un processus conscient même s’il est
ensuite soumis à un refoulement, dynamique dans les névroses de transfert et
conservateur – comme l’a montré Nachin (1989) — dans les maladies du deuil et
les autres névroses traumatiques. En témoigne l’observation précitée, où Lydia
a tout à fait conscience qu’elle a adopté une attitude corporelle de son père
mort. Enfin, ce concept rappelle celui de « fantasme d’identification
inconscient » au moyen duquel Alain de Mijolla (1981) lança sans véritable
succès une théorie concurrente de celle du « travail d’un fantômedans
l’inconscient » selon Nicolas Abraham (1978). À cet égard, lorsque Le Poulichet
affirme que « l’addictusreprend
souvent à son compte une dette symbolique restée impayée par la ou les
générations précédentes » (p.77) – sa patiente Lydia fut par ailleurs conçue
pour remplacer et nier un enfant que son père eut avec une autre femme et ne
reconnut jamais -, il apparaît qu’une référence aux travaux existants sur la
fantomologie des toxicomanes (Hachet, 1996) n’aurait pas été inutile…
Dans sa conclusion, l’auteur avance une notion originale : les
« signifiants de bascule ». Ces bizarreries langagières témoignent d’un défaut
d’inscription des limites, alors bouleversées : « on reconnaît là un élément
détaché de la chaîne signifiante, qui s’impose comme un commandement surmoïque
insensé » (p.119). L’irruption de tels signifiants dans le discours
s’accompagne d’un « principe de décomposition des images » (ibid.) qui révèle
et promeut à son tour une atteinte sévère des conditions d’émergence du sens
et, corrélativement, du sentiment d’une continuité d’existence. Je pense que
par leur caractère invasif et massif, ces brisures symboliques sont très
proches des hypothèses de Mélèse (2000) au sujet de la « crise » (d’épilepsie,
de panique, etc.) qui, à la différence du symptôme, compose de façon
transgénérationnelle avec le trauma caché d’un autre et signe donc l’existence
d’un « travail de fantôme ». Or ce dysfonctionnement psychique – comme
l’expliquent Nachin (1993) et Tisseron (1996)– tord et met constamment en
souffrance les capacités de symbolisation en leurs différents versants verbal,
imagé et sensori-affectivo-moteur.
Au total, ce livre vaut le détour pour sa lisibilité même si
son étayage théorique est insuffisamment ramifié et, de fait, parfois…
informe.
Pascal HACHET
Psychologue
Émail: pascal. hachet@ wanadoo.
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