2004
Psychotropes
Quelles interventions psychologiques possibles auprès des
toxicomanes incarcérés ?
Pascal Hachet
Psychologue, Docteur en psychanalyse, Membre du Centre de
Recherches en Psycho-pathologie et Psychologie Clinique (CRPPC) de l’Université
Lyon 2. Association SATO — Picardie 2, rue Achille Sirouy 60000 Beauvais. Tél.
03.44.48.34.40. Fax. 03.44.45.46.57
L’intervention d’un psychologue auprès de toxicomanes incar~cérés
se heurte à divers obstacles : le patient redoute une collusion avec la
justice, il peut nous utiliser comme des prestataires de service,etc. Mais ce
cadre de travail est intéressant à plus d’un titre. Il donne l’occasion de
rencontrer un patient dont l’habitus toxicomaniaque est défait, à la ma~nière
d’un masque qu’il aurait été contraint d’ôter. De manière spécifi~que, le
caractère clos du milieu carcéral permettrait de mettre en travail les «cryptes
au sein du Moi» (Abraham et Torok) dont certains patients sont porteurs à la
suite d’expériences indicibles. Ces clivages peuvent commencer à se résorber
face à une oreille attentive et sous l’effet d’in~terprétations sans
préjugés.
Mots-clés :
Moi, Psychologue, Intervention, Prison, Psychothérapie.
Working as psychologist with drug addicts in a prison set
involves various desadvantages : the patient either fears to be used by justice
system or tries to use the therapist. Nevertheless, it is realy interesting to
work in such a specific set because drug addiction habits are reduced. In a
specific way, the closing environment of a prison allows secretely to work
through the «crypts in the Ego» (Abraham and Torok) that some patients bear
because of hidden experiences. Thoses psychic splitting process may began to
diminish thanks to a mindful ears and some neutre interpretations.
Psychologue dans un Centre Spécialisé de Soins aux Toxicomanes
(CSST), je me rends une fois par semaine, et depuis dix ans, dans la maison
d’arrêt de la ville de Picardie où ce centre d’accueil ambulatoire est implanté
(Hachet, 2002
a). J’interviens alors à
titre de ce que l’administration pénitentiaire nomme « visiteur professionnel
»; c’est-à-dire un professionnel distinct des administrations pénitentiaire,
judiciaire et hospitalière
[1]. Afin de prévenir chez le lecteur toute velléité de
partir en croisadeéthique -qui reviendrait ici à lutter contre des moulins à
vent -, précisons que cette appellation désigne les professionnels qui
interviennent en milieu carcéral lorsqu’ils y sont sollicités par des détenus
ou/ et par d’autres professionnels, c’est-à-dire de manière ponctuelle (même si
des prises en charge régulières peuvent avoir lieu), à la demande (au moins
pour le premier entretien), et non sur le mode d’une permanence, d’un temps de
travail fixe. Le terme de « visiteur professionnel » n’est donc nullement
sous-tendu par un dessein machiavélique de négation de « l’identité » du
psychologue…
La maison d’arrêt comporte comme toutes les autres une Unité de
Consultations et de Soins Ambulatoires (UCSA), dont le personnel « psy » –
psychiatres et psychologues – a une approche généraliste de la souffrance
psychique. Autre précision, une psychologue travaillant dans le Centre de
Consultations Ambulatoires en Alcoologie (CCAA) local se rend elle aussi à la
maison d’arrêt pour rencontrer une population spécifique : des personnes
dépendantes de l’alcool. Associant un éducateur du Service Pénitentiaire
d’Insertion et de Probation (SPIP), une réunion de synthèse a lieu tous les
deux mois entre ces différents acteurs du « soin psychique ». La situation
clinique des détenus que les uns et les autres prennent en charge y est abordée
dans un cadre de « secret technique partagé » et certains patients sont
utilement orientés entre soignants. Des suivis conjoints – nous veillons à ce
qu’ils ne soient pas redondants – ont également lieu; par exemple un double
suivi psychologique et médical pour un toxicomane bénéficiant d’un traitement
de substitution. Ces temps de rencontre n’annulent bien sûr pas le fait que
d’autres réunions de synthèse se tiennent au sein de chaque institution
partenaire.
Lorsqu’il entre en maison d’arrêt, chaque détenu reçoit (en
principe…) un imprimé qui l’informe de la possibilité de me rencontrer, à
condition d’avoir ou d’avoir eu des problèmes de dépendance à une drogue
[2]. Je dispose d’une boîte aux
lettres où le personnel du greffe dépose le courrier que les détenus rédigent à
mon intention. Les Conseillers d’Insertion et de Probation (CIP) du SPIP et
l’équipe de l’UCSA, mais aussi le personnel de surveillance (surtout au
quartier des femmes, où des échanges moins brutaux et basés sur le rapport de
force sont possibles entre surveillants et détenus), font également circuler
des informations au sujet de mes visites. Dans tous les cas, une proposition
est faite – et non une obligation, ce point est crucial sur le plan éthique –
aux toxicomanes incarcérés de me rencontrer. Ces personnes ne sont pas soumises
à une mesure d’obligation de soins
[3]. Précision ergonomique : si le personnel de l’UCSA
dispose de locaux attitrés pour assurer entretiens, consultations et petits
soins, les professionnels « visiteurs » reçoivent les détenus dans de
minuscules pièces sans fenêtre sur l’extérieur et sans ventilation, baptisées «
parloirs » et qui servent normalement aux rencontres entre les avocats et leurs
clients. Inutile de préciser qu’avant et pendant les sessions d’assises,
l’accès à ces lieux – alors « embouteillés » – devient très difficile.
Après avoir posé le décor de ma pratique, j’en viendrai à
l’essentiel de mon propos : les éléments favorables et les obstacles (avec
quelques pistes pour tenter d’amenuiser ces derniers) aux interventions
psychologiques réalisées dans ce cadre.
Les éléments qui facilitent les interventions
psychologiques
Tout d’abord, la demande du patient est respectée. L’intéressé
n’a nulle obligation de solliciter ma présence, de sorte qu’il se pose d’entrée
de jeu en acteur de sa démarche.
De plus, mon statut de visiteur professionnel – que j’explique
lors du premier entretien – aide le patient à acquérir une représentation
différenciée de mon rôle par rapport à celui de l’administration pénitentiaire
et de la justice. Dans un certain nombre de cas, ceci ôte à l’intéressé le
désir de m’utiliser pour « plaider » son affaire auprès de l’une ou l’autre de
ces administrations. Dans les faits, le patient essaye souvent; c’est de bonne
guerre. Mais il n’est pas trop difficile de recadrer les choses.
Par ailleurs, je dispose d’une continuité de temps pour ouvrir
un espace de parole et, donc, pour fortifier une demande d’aide. Et le fait que
je sache où trouver le patient est un facteur positif dans son adhésion au
caractère régulier de la prise en charge : à l’issue de chaque entretien, je
fixe la date et l’heure du rendez-vous suivant avec le patient et un
surveillant va le chercher dans sa cellule ou dans la cour de promenade ou
encore à l’atelier lorsque ce moment contractualisé arrive. Par ailleurs,
lorsque je présente mon cadre d’intervention à un surveillant nouvellement
embauché ou muté, je lui indique que si, à tel ou tel moment, un détenu avec
lequel des entretiens réguliers ont été contractualisés rechigne à me
rencontrer, soit ponctuellement, soit définitivement, je souhaite néanmoins le
rencontrer pour qu’il me le dise sans utiliser de façon désinvolte un
intermédiaire.
Un autre point positif réside dans le fait que d’autres
professionnels intervenant à la maison d’arrêt – comme je l’ai évoqué plus haut
– recommandent à des toxicomanes de s’adresser à moi; l’accès aux soins est
facilité par l’existence d’un travail en réseau interne à l’établissement
carcéral. Tout ne repose pas sur mes seules épaules ! Cette réalité me protège
du désir – qui serait écrasant pour moi et menaçant et source de confusion pour
le patient – de vouloir occuper toutes les places dans une prise en charge qui,
de façon incontournable et à l’instar de celle des toxicomanes rencontrés à
l’extérieur, requiert fréquemment des interventions pluridisciplinaires et
concertées : soutien psychoéducatif, aide sociale, soins médicaux,
etc.
Par ailleurs, en ce qui concerne les toxicomanes ayant un ou
plusieurs enfants, j’ai l’habitude de m’enquérir de ce que l’intéressé a dit ou
non à sa progéniture au sujet de l’incarcération. La tentation est en effet
fréquente pour le patient de faire de son séjour en prison un secret qu’il doit
absolument cacher à ses enfants (Hachet, 2002b). Face à un père ou une mère affirmant par
exemple à son fils ou à sa fille lors d’une visite au parloir que « papa ou
maman ne rentre pas à la maison parce qu’il a trop de travail, ici, dans cette
usine », j’invite le patient à faire preuve de franchise et de tact. Il s’agit
en effet d’éviter à l’enfant d’être écartelé entre ce qu’il entend de mensonger
au sujet de l’éloignement prolongé du parent et ce qu’il en perçoit ou observe
réellement. Il me revient d’expliquer au toxicomane qui « croit bien faire » en
dissimulant la vérité – selon lui inassumable par l’enfant ou inutile – de son
incarcération qu’un tel écartèlement psychique est toujours nocif : faisant peu
à peu tache d’huile, il risque de condamner l’enfant qui le subit à douter
systématiquement et durablement de tout ce qu’il pense, voit, imagine, ressent
et fait.
Un dernier point facilitant tient au caractère clos du cadre
carcéral
[4]. Certes, ce
cadre attaque foncièrement la capacité des détenus (et sans doute celle des
personnels…) à penser, à ressentiret à sentir (Esneault, 2001); et ce fait est
encore accru par le phénomène de « zombification » (Veil, 2000) que provoque la
consommation excessive de benzodiazépines et d’hypnotiques, dont les
toxicomanes – on l’imagine sans peine – sont particulièrement friands. Certes,
ces réalités constituent un frein à l’élaboration psychique. Certes, cette
stase relative de la libido se paye souvent – retour du balancier oblige – de
moments où le détenu « déborde » sur un mode mental ou/et comportemental;
sachant que s’il est alors sanctionné, la détention en quartier disciplinaire
le prive de la possibilité de mettre « à chaud » des mots sur son passage à
l’acte et, partant, de commencer à en enrayer le « montage critique » (Mélèse,
2000). Pourtant, il semble que le caractère clos du cadre carcéral soit de
nature à favoriser l’émergence d’une forme de vie psychique particulière dans
la relation thérapeutique : j’ai observé à plusieurs reprises dans ce cadre la
verbalisation d’expériences traumatisantes que le patient avait jusqu’alors
tues sous l’effet de la honte et de la peur. Une fenêtre – au sens astronomique
d’une configuration exceptionnelle de corps célestes qui permet de procéder à
l’envoi d’une fusée ou d’un satellite ou d’effectuer certaines observations au
télescope – est alors créée. Dans le détail, cette fenêtre tient à la «
conjonction »:
- d’un clivage qui affecte sévèrement le Moi du patient et
délimite une zone où les composantes de sa participation à une ou plusieurs
expérience(s) indicible(s) sont hermétiquement closes (Hachet, 1996),
- d’un espace et d’un temps qui retranchent le patient de la
« vie du dehors » tout en rendant possible l’instauration d’un espace et d’un
temps où l’intéressé peut tout dire et où le psychologue (ça n’est pas moins
important !) peut a priori tout
entendre.
C’est comme si la topique psychique du patient s’étayait alors
sur la topique spatiale et temporelle afin de devenir manifeste afin de faire
appel de sa mise sous séquestre… La résorption du clivage sévère dans le Moi
correspondant nécessite, comme le préconise Nachin (1989), une oreille
attentive et des interprétations sans préjugés de la part du
thérapeute.
Dans tous les cas, j’insiste auprès du toxicomane pour qu’il
continue à me rencontrer (s’il n’habite pas trop loin) une fois sorti de
prison. En effet, à ce moment-là, il subit fréquemment une sorte d’embolie
pulsionnelle due au fait qu’il doit faire face à un regain de
stimuli, ce qui lui arrache les
exclamations suivantes : « Tout bouge trop; il y a trop de couleurs, de gens,
de bruit, de choses en mouvement ». Les avancées intrapsychiques – « des
changements minuscules, apparus de manière presque invisible, insensible,
effets de cette épreuve de l’étranger renouvelée à de multiples reprises »
(Dubois, 2003) – impulsées par nos rencontres dans le microcosme étiolé de la
maison d’arrêt sont alors mises à l’épreuve d’un environnement beaucoup plus
mobile et diversifié. Une rechute rapide dans l’addiction, que l’on pourrait
qualifier d’homéostatique ou de régulatrice est fréquente; notons qu’elle
survient comme pour fournir au patient un indice sur son degré d’addiction («
où en suis-je avec le produit ?»). Pour cette raison, je suis vigilant au fait
que le patient n’interrompe pas la prise en charge à ce moment où il en a
particulièrement besoin.
L’observation de Manuelle
J’illustrerai certaines de ces considérations par l’observation
de Manuelle, vingt-huit ans, primo-incarcérée pour détention et vente
d’héroïne. J’ai rencontré cette jeune femme consommatrice d’opiacés à sa
demande. La prise en charge a consisté en des entretiens hebdomadaires d’une
heure et a duré un an.
Manuelle se présente avec des gestes lents et un visage crispé
par la douleur. Une honte diffuse émane d’elle. Le timbre de sa voix a quelque
chose d’enfantin. Son physique lui-même, peu affiné, paraît puéril, inachevé.
Après s’être assurée au gré de plusieurs séances de ma capacité à l’écouter de
façon « étanche » et, surtout, sans préjugés, elle évoque des souvenirs
d’enfance pénibles. Alcoolique et brutal, son père frappait tous les jours sa
mère et lui co-gnait la tête contre les murs. Chaque matin, elle était couverte
d’hématomes. Cette femme est morte d’une méningite – et peut-être des
conséquences des coups – alors que la patiente, âgée de dix ans seulement, se
trouvait en classe de neige. C’est à son retour qu’on lui a annoncé le décès.
Puis son père a entrepris de la frapper systématiquement. Il l’enfermait
également dans un placard et condamnait les fenêtres de sa chambre avec un
cadenas. Aînée de trois enfants, la patiente protégeait son frère et sa soeur
contre leur père, tout comme sa mère le faisait auparavant pour eux trois. Son
père lui reprochait essentiellement de trop ressembler (par son physique et par
sa gentillesse) à sa mère. Seul le placard la rendait suppliante (elle ressent
depuis une peur du noir et des sensations d’étouffement), alors que sous les
coups elle demeurait stoïque, ce qui énervait son père. Sa mère, par contre,
pleurait et suppliait à chaque fois qu’elle était battue et Manuelle était
mortifiée de ne pas pouvoir empêcher cette maltraitance. « Mais je n’étais
qu’une enfant » proteste t-elle en pleurant.
Elle fait presque toutes les nuits des cauchemars où son père
bat sa mère, au gré de scènes transposées telles quelles de la réalité. Elle
subit également des flashs imagés
angoissants en ce sens. Quelques séances plus tard, après s’être abondamment
confiée et avoir beaucoup pleuré, elle me parle d’un cauchemar obsédant, dont
adolescente la recrudescence l’avait amenée, de son propre aveu, à consommer de
l’héroïne : « Je suis dans un hôpital, du moins je le crois. Tous les gens sont
habillés en blanc et ils n’ont pas de visage, qui est remplacé par un trou
noir. J’aperçois le cercueil de ma mère. Celle-ci, belle, est assise dedans,
morte, et elle me demande d’approcher d’elle, en me tendant les bras pour me
consoler. Je me réveille alors ». Je pense qu’il s’agit d’une tentative de la
patiente pour se représenter et ressentir la mort de sa mère, à laquelle elle
n’a jusqu’ici pas pu se résoudre du fait d’un sentiment de honte, lié à son
impuissance à avoir autrefois empêché sa mère d’être battue. Le trou noir à la
place des visages renverrait aux enfermements que son père lui a infligés et à
sa difficulté à élaborer psychiquement ces expériences. Manuelle se souvient en
outre qu’après avoir tenté de pendre le chien de la famille, son père, quand
elle avait huit ans, s’était lui-même pendu. Elle l’avait trouvé, seule, par
hasard, en rentrant de l’école, et avait appelé un voisin, qui l’avait décroché
in extremis: « son visage était violet
». Aucune explication ne fut communiquée à la fillette concernant ce passage à
l’acte.
Mais surtout, au bout de plusieurs mois, la patiente me révèle
qu’elle a été violée, et de nombreuses fois, par son père. Elle avait toujours
tenu cette expérience secrète. Je sens qu’il est vital pour elle que je
n’accable pas son abuseur (même si l’envie ne m’en manque pas), car si Manuelle
n’avait jamais pu communiquer cet événement traumatique, c’était non seulement
pour écarter tout risque de honte qui aurait pu être attirée sur elle, mais
aussi et surtout pour écarter la honte qui aurait pu être attirée sur son père,
objet d’amour malgré tout et, en tant que tel, narcissiquement indispensable
pour la fillette qu’elle était alors. M’efforçant de ne pas juger moi-même
l’attitude du père tout en prenant soin de ne pas la banaliser ni encore de
soupçonner la patiente d’avoir produit un fantasme de séduction hystérique, je
m’autorise simultanément à éprouver pleinement et muettement l’effroi dégoûté
que ses propos tendent à susciter en moi. À travers le déploiement de cette
émotion dérangeante, je sens qu’il est nécessaire que je sois pour un temps
dépositaire de la partie la plus déplaisante de la mémoire affective de
Manuelle. Cette acceptation lui a permis de commencer à se réapproprier, à
l’aide de mes interprétations, qui ont entre autres porté sur ce qu’elle me
donnait à ressentir, les composantes sensorielle et motrice jusqu’alors
inintégrées de ses expériences pathogènes répétées. Il est frappant (!) de
constater que je ressortais alors de nos entretiens
groggy, comme si les coups que
Manuelle avait subis lorsqu’elle était enfant m’étaient portés ! Mais c’est au
prix de ce partage impliqué, et nommé par moi aux moments (je l’espère)
opportuns, des différentes composantes de la participation de la patiente à
divers événements psychiquement catastrophiques que le clivage du Moi dont
Manuelle est porteuse a commencé à céder et à faire place à une élaboration
psychique authentique. Lors des ultimes séances de cette prise en charge, la
patiente m’a dit qu’elle a enfin envie de « mordre la vie à pleines dents » et
qu’elle envisageait de demander des explications à son père au sujet de son
comportement d’antan. Ses cauchemars macabres disparurent. J’ai pensé dans
l’après-coup que les traces d’aiguille liées aux prises d’héroïne, qu’elle
avait tenu à me montrer en même temps que diverses cicatrices dues aux sévices
de son père, rappelaient quelque chose des coups et des viols – qui avaient
débuté alors qu’elle n’était pas encore sexuellement formée. Quant aux effets
sédatifs et euphorisants du produit, ils auraient visé à faire oublier la
souffrance physique et psychique ressentie lors de ces expériences.
La psychothérapie de Manuelle a pris fin lorsqu’elle a été
libérée. Son habitat était trop éloigné pour qu’elle poursuive sa
psychothérapie avec moi à l’extérieur. Des nouvelles reçues indirectement de
cette patiente m’ont appris qu’elle n’était pas retombée dans la toxicomanie
plusieurs mois après sa sortie de prison… certes avant de renouveler un peu
plus tard sa consommation d’héroïne, mais moins intensément, avec une amorce de
distance critique. Entre deux moments de crise psychique gérés par l’addiction
et avec mon aide, Manuelle avait donc fait quelques pas. Il m’a semblé que ce
n’était pas rien.
Au total, cette patiente recourait à la toxicomanie en une
tentative magique d’élaborer psychiquement les composantes sensorielle et
motrice de sa participation à des expériences traumatisantes. En substance,
Manuelle avait échoué à élaborer des expériences infantiles de deux ordres
:
- Des expériences de risque réel de mort, à savoir subir le
sort de sa mère, peut-être battue à mort par son père et à laquelle elle
s’était identifiée secrètement, tout en étant elle-même fréquemment battue par
son père.
- Des expériences de violence sexuelle perpétrées sur elle
par son père, verrouillées par le secret du fait de menaces de mort proférées
par l’intéressé.
L’intrication de ces deux types d’expériences traumatiques
avait rendu particulièrement difficile l’intégration dans le Moi des
composantes participatives correspondantes. Ces traumatismes avaient engendré
un clivage hermétique dans le Moi : une « crypte » (Abraham, Torok, 1978). Dans
ce contexte, les effets de la drogue visaient à compenser la mise au tombeau
d’une bonne part de l’affectivité et de la participation corporelle de la
patiente.
Telle que nous l’avons présentée, l’observation de Manuelle
peut conduire le lecteur à se dire que les interventions psychologiques en
milieu carcéral n’ont rien de spécifique par rapport aux autres lieux –
notamment en exercice libéral – où elles sont coutumièrement pratiquées. Cette
observation montre à tout le moins qu’une psychothérapie est possible en
prison. Pour autant, il est clair que le milieu carcéral dresse de nombreux
obstacles face aux interventions psychologiques. Même si ces obstacles ont été
nettement moins prononcés au cours de la prise en charge de Manuelle que dans
beaucoup d’autres, il serait naïf et malhonnête de ne pas les détailler tant
ils sont fréquents, voire permanents.
Les obstacles aux interventions psychologiques
Tout d’abord, il y a l’omniprésence de l’activité
pénitentiaire. Même au cours des entretiens, cette activité suinte plus ou
moins intensément. Les surveillants passent assez souvent devant la porte
vitrée et regardent alors dans la pièce
[5]; certains détenus font de même lorsqu’ils partent en
promenade ou en reviennent; le couloir attenant à la pièce peut être bruyant et
certaines manifestations verbales sont dérangeantes : humour troupier – portant
parfois sur le patient que l’on est en train d’écouter ! – propre à certains
surveillants, expressions de désespoir ou de colère de la part de détenus
placés au quartier disciplinaire – le « mitard » –, crissements du chariot de
la « gamelle » (dont la survenue signale au demeurant au visiteur qu’il lui
faut partir). Gênant tant la parole que l’écoute mutuelles en situation
d’entretien, ces phénomènes – qui constituent la partie émergée de l’iceberg
carcéral tel qu’il se présente au visiteur professionnel – donnent une petite
idée de la lutte permanente que le détenu est obligé de mener pour préserver,
plus encore que sa dignité, son intériorité. Lhuilier (2000) explique que le
détenu souffre d’un « sentiment d’être toujours exposé » et que « les regards
des autres omniprésents, la perte de tout espace personnel, la mise à nu de
l’intimité attaquent les différentes enveloppes construites pour se protéger ».
Corrélativement, le caractère sordide et potentiellement dangereux du vécu
carcéral sature quelquefois l’entretien de plaintes qui touchent aux conditions
de détention (par exemple le fait d’être le souffre-douleur de la cellule). Ces
plaintes nécessitent un aiguillage vers qui de droit (par exemple l’avocat, le
directeur de la prison, etc.). Elles n’exonèrent par contre pas le psychologue
de faire preuve d’une attitude de compréhension impliquée, par exemple en
encourageant le patient à refuser de tenir pour normaux des coups ou des
insultes dont il est l’objet et à engager une démarche appropriée.
Un autre obstacle possible à l’intervention psychologique est
que la demande d’aide du toxicomane peut être en fait téléguidée par son
avocat, qui lui conseille alors de me rencontrer et d’être assidu aux
entretiens dans le seul but d’obtenir ensuite une attestation écrite de prise
en charge psychologique qui figurera en bonne place dans le dossier préparé par
la défense. Se trouve ici questionnée la capacité du thérapeute à sentir assez
rapidement les situations où le patient est un peu ouvert aux fondements
douloureux de son addiction et les situations où il ne l’est pas du
tout.
Autre point, étroitement solidaire du précédent, parce que
c’est moi qui me déplace, le patient m’utilise quelquefois comme un prestataire
de service. Il m’arrive alors qu’il fasse savoir par un surveillant qu’il
préfère rester dans sa cellule. Les prétextes avancés sont de deux types : soit
le détenu se dit trop fatigué pour descendre ou il fait la sieste; soit « tout
va bien aujourd’hui » ou il préfère regarder la télévision ou jouer aux cartes.
À titre préventif, j’explique à l’intéressé lors du premier entretien que s’il
n’honore pas deux entretiens successifs, il devra me réécrire pour me
rencontrer de nouveau et son absence sera alors mise à la discussion entre
nous.
Un autre obstacle réside dans l’amplification possible de la
culpabilité que le patient peut ressentir lorsqu’il réalise que son envie de
drogue l’a suivi, poursuivi derrière les barreaux. Ces retrouvailles intimes
avec le désir de « s’accrocher » au produit sont, comme nous l’avons vu plus
haut, prévisibles. Le toxicomane qui retrouve son besoin de « défonce », voire
qui passe à l’acte au gré du « business » qui peut avoir lieu en milieu
carcéral, risque de penser qu’il est incurable et qu’il me fait perdre mon
temps, et donc de ne plus avoir le désir de me rencontrer. Au début du suivi,
je tente de prévenir la survenue de tels aléas – au plutôt de préparer cette
survenue, car de tels aléas sont quasi-ment inévitables et d’une certaine
manière nécessaires
[6], à
condition qu’ils surviennent sur fond de prise en charge continue – en
expliquant au patient qu’il a sa place dans les entretiens même s’il n’a pas
cessé d’avoir besoin de s’intoxiquer lorsqu’il a demandé à rencontrer un
professionnel de l’écoute.
Bien que l’incarcération proprement dite facilite des
rencontres régulières, je suis impuissant devant le fait que, par décision du
juge et de la direction de la maison d’arrêt, un détenu puisse être du jour au
lendemain libéré
[7] ou,
plus fréquemment, transféré vers une autre maison d’arrêt. Je pallie les
conséquences de ces interruptions possibles de la prise en charge en informant
rapidement le patient que si cela se produit, il aura la possibilité de
poursuivre sa psychothérapie soit avec moi-même, à l’extérieur, dans les locaux
du Centre Spécialisé de Soins aux Toxicomanes, soit avec un collègue
intervenant en milieu carcéral (j’ajoute que je contacterais alors le collègue
en question).
Autre obstacle possible, bien que je prenne le soin d’expliquer
au toxicomane la nature de mon articulation, simplement technique – et donc ma
différenciation, et en tout cas mon absence de collusion –, avec les services
de justice, mon interlocuteur peut ne pas comprendre ce qu’il fait avec moi et
quels services je peux lui rendre. La méfiance et, quelquefois, des facultés de
compréhension limitées – d’autant plus que certains patients recourent
massivement aux benzodiazépines et hypnotiques généreusement prescrits –,
risquent alors d’enkyster chez l’intéressé une représentation exagérément
sévère de mon rôle. Je n’ai d’autre ressource que de lui dire et redire que je
suis soumis au secret professionnel, y compris (et surtout ?) dans ce
cadre.
Un dernier obstacle possible surgit face aux patients qui sont
grosso modo assidus aux entretiens
mais qui n’y sont guère expressifs, le « déclic » du désir de changer ne
semblant pas s’être produit. On sait que dans ce type de scénario, le patient,
comme l’explique Eiguer (1989), s’emploie à érotiser la relation thérapeutique
au moyen de son silence, pour faire l’économie d’une parole qui engagerait sa
subjectivité souffrante. Si cette forme de résistance peut survenir dans
n’importe quel cadre d’intervention clinique, la dimension coercitive du milieu
carcéral fragilise la capacité du thérapeute à brider ses velléités de réaction
péjorative. Le Code pénal français indiquant que la peine d’emprisonnement doit
être « afflictive et infâmante », une des fonctions essentielles de la prison
est le châtiment. Fonctionnant comme une insidieuse « philosophie de travail »,
cette réalité influence forcément les représentations de l’ensemble des
professionnels (donc, pas seulement le personnel de surveillance) qui
travaillent en milieu carcéral. Il est donc inévitable qu’elle torde les
capacités empathiques et interprétatives du psychologue ! De fait, je suis
parfois amené à faire mentalement face à de brusques envies de rétorsion
contre-transférentielleoù j’imagine que je moleste verbalement un patient trop
mutique ou apathique en m’emportant, en le déconsidérant ou en le mettant
crûment devant l’aspect peu enviable, voire sordide, de sa situation, juridique
et autre.
En définitive, assurer des interventions psychologiques en
prison nécessite de prendre constamment la mesure – et de veiller à s’en
démarquer – de la violence, fantasmée et parfois agie, ou du moins
verbalisée
[8], qui fonde
et déshumanise une bonne partie des liens sociaux (entre les détenus, entre ces
derniers et les surveillants, etc.) qui ont cours dans les établissements
carcéraux.
Reçu en janvier 2003
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HACHETP., La prison ne soigne pas la toxicomanie,
Psychologues et psychologies,
1996b, 135, p.72.
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HACHETP., Psychologue dans un
service d’aide aux toxicomanes, Ramonville Saint-Agne, Erès,
2002a, 154p.
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HACHETP., L’incarcération d’un parent doit-elle être un secret
qu’il faut cacher aux enfants ? Soins
pédiatrie-puériculture, Paris, Masson, 2002b, 204,19-22.
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LHUILIER D., La santé en prison : permanence et changement. In
: VEIL C., LHUILIER D.(éd.), La Prison en
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MELESEL., La Psychanalyse au
risque de l’épilepsie, ce qui s’acharne, Ramonville Saint-Agne,
Erès, 2000,162p.
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NACHINC., Le Deuil
d’amour, Paris, Éditions Universitaires, 1989,145p.
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VEILC., Evolution sur la longue durée du système de soins,
motivations et résistances. In : VEILC., LHUILIER D.(éd.),
La Prison en changement, Ramonville
Saint-Agne, Erès, 2000,255-275.
[1]
La maison d’arrêt où j’interviens est démographiquement trop
peu importante pour comporter une Antenne Toxicomanie.
[2]
Le cahier des charges institutionnel ne m’autorise pas à
prendre en charge d’autres personnes, en milieu carcéral comme sur le CSST
proprement dit.
[3]
C’est à l’issue de la détention que cette mesure peut être
décidée par le juge d’application des peines.
[4]
Dissipons toute ambiguïté. Comme je l’ai développé ailleurs
(Hachet, 1996
b) et à l’instar de
l’ensemble des intervenants en toxicomanie, je rejette sans appel l’idée
fascisante selon laquelle les murs des établissements pénitentiaires
guériraient à eux seuls la toxicomanie. Fausse sur le plan thérapeutique, car
tous les toxicomanes incarcérés et non soignés rechutent à leur sortie de
prison, cette idée est aberrante sur le plan éthique : elle revient à
criminaliser un symptôme et, partant, à cautionner l’équation toxicomane =
délinquant avec laquelle les discours sécuritaires se gargarisent (dont se font
l’écho dans notre pays les partisans des lois d’exception antidrogues et «
antidrogués » et le fait que la loi du 31 décembre 1970 prévoit une amende ou /
et une peine d’emprisonnement pour la consommation d’une drogue). Je constate
simplement que la situation d’emprisonnement de sujets qui sont mentalement «
prisonniers » du souvenir d’évènements pénibles concourt à l’actualisation des
traces psychiques de telles occurrences intrapsychiques et relationnelles dans
la relation thérapeutique.
[5]
Du fait de l’augmentation du nombre d’intervenants extérieurs,
qu’ils sont chargés d’accueillir, et de l’augmentation des mouvements de
détenus – dont ils ont également la charge – qui en résulte, les surveillants
ont de plus en plus le sentiment d’être « réduits à êtrede simples porte-clés »
(Combessie, 2000)et cette amertume compréhensible influence parfois
négativement la manière dont ils « gèrent » la présence des visiteurs
professionnels.
[6]
Ce qui bien sûr ne signifie pas que la consommation de drogues,
en prison comme ailleurs, doive être encouragée.
[7]
Même si les personnes incarcérées pour une infraction à la
législation sur les stupéfiants effectuent souvent un long séjour en «
préventive » – jusqu’à seize mois – avant d’être jugées.
[8]
Bourillon (1999) rapporte « l’immense satisfaction » que
certains surveillants affichent – « expression obscène de la pulsion de mort »
- lorsqu’ils apprennent la mort d’un détenu ou d’un ex-détenu, « surtout s’il
avait entamé un travail avec un « psy ».