2004
Psychotropes
Trip, speed et taz
Christian Sueur
Journée « Usages, abus, et dépendances aux drogues de
synthèse »Paris, Ministère de la Santé, 13 décembre 2002.ANHPP, Association
Nationale des Hospitaliers Pharmaciens et PsychiatresPsychiatre, praticien
hospitalier, CHU Pointe à Pitre, GuadeloupeCo-fondateur et coordinateur des «
Missions Raves » de Médecins du Mondede 1996 à 1999.
De quoi s’agit-il ? De trois substances, de trois drogues
synthétiques interdites au cœur du discours sur les fêtes technos, et de leur
persécution par les pouvoirs en place, mais trois substances vieilles comme le
monde, trois substances magiques…
Trip, « voyage », le
diéthylamide de l’acide lysergique, le LSD-25,25° composé synthétisé en 1943
par Albert Hofmann
[1], à
partir de dérivés de l’ergot de seigle. Ce champignon parasite était suspecté
d’être à l’origine au moyenâge de crises de folie collective, « le feu de saint
Antoine » (« holy fire ») du nom du saint qui s’était fait une spécialité de
s’occuper des survivants de ces épidémies; il semble en effet probable que ces
accès de folie soient secondaires à des intoxications liées à la présence de ce
parasite dans du pain fabriqué avec de la farine insuffisamment raffinée.
C’était bien avant la vague psychédélique, « l’épidémie » de consommation
d’acide qui traversa les années 60 / 70, chez les hippies et la Beat
génération
[2]
Mais c’est aussi un produit fortement sérotoninergique, pouvant
causer de l’ergotisme, une pathologie vasculaire distale, une gangrène causées
par les troubles vasculaires massifs parfois provoqués par les fortes
intoxications. Un composé psychotrope, fortement psychédélique, nommé à tort
hallucinogène, puisqu’il ne provoque en fait que de massives distorsions
sensorielles, et des modifications du cours de la pensée; «risque de délire, d’hallucinations et de confusion mentale,
à proscrire chez les patients présentant des troubles psychiques»,
peut-on lire dans le dictionnaire Vidal, aux chapitres « effets indésirables »
de nombreux composés de la même famille : la dihydroergotamine, antimigraineux,
le lisuride (Arolac® ou Dopergine®) et le cabergoline (Dostimex®) qui sont des
agonistes dopaminergiques D2, inhibiteurs de la prolactine hypophysaire,
utilisés en endocrinologie, la methylergométrine (Methergin®) diminuant les
contractions utérines, utilisés en gynécologie, qui sont tous des alcaloïdes
synthétiques dérivés de l’ergot de seigle.
Une autre drogue de synthèse, soit disant « moderne » a
récemment fait son entrée remarquée dans les raves parties : la kétamine
(Kétalar®)
[3]. La
kétamine a été synthétisée aux USA en 1962, et est utilisée comme anesthésiant
depuis 1970, principalement vis à vis de sujets considérés comme fragiles par
les anesthésistes, à savoir les enfants et les vieillards, ou alors de missions
humanitaires ou en médecine de guerre, car elle permet de se passer du matériel
lourd d’anesthésie-réanimation. Elle provoque des états délirants expérimentés
dès 1964, caractérisés par de fortes distorsions sensorielles, une sorte de
dissociation corps-esprit (« dissociative anesthesia »), l’impression que
l’esprit s’échappe du corps pour une sorte de « voyage astral », un trip
cosmique. En 1965, des travaux paraissent sur la kétamine et ces effets «
trance-like »; l’année suivante, les laboratoires Parke-Davis déposent le
brevet, en tant qu’anesthésiant humain et vétérinaire. Sur le dictionnaire
Vidal, il est indiqué, c’est ce que connaissent beaucoup de patients au moment
du réveil, « effets indésirables : délire, hallucinations, agitation
psychomotrice transitoire post opératoire »; ce n’est pas dramatique, ça ne
dérange aucun anesthésiste, et à priori aucun patient, même s’ils ont parfois
de drôles de souvenirs. Cela ne vous étonnera pas, la kétamine est une
arylcyclohexylamine, une substance proche du PCP, la phencyclidine ou « poudre
d’ange », un puissant hallucinogène utilisé par les hippies américains dans les
années 70/80. C’est une substance d’action plus courte et aux effets moins
intenses que le PCP, mais c’est comme elle un esther synthétique présentant des
effets et des caractéristiques moléculaires proches du LSD.
Des effets indésirables, certes, lorsqu’il s’agit d’une
indication médicale « sérieuse », ciblée sur un symptôme pathologique; mais ces
effets psychédéliques constituent les effets recherchés, l’effet jouissif,
l’effet magique, l’effet positif, lorsque « l’indication » du produit est
spirituelle, ludique, artistique ou psychothérapique. Ce sont ces effets « non
prescrits » qui intéressent les consommateurs de drogues psychédéliques, leur
propension à produire des états modifiés de conscience (la confusion mentale),
des distorsions du cours de la pensée (le délire), des modifications des
perceptions (les hallucinations).
Speed and taz, sont-ce
deux autres nouvelles substances liées à l’émergence du mouvement techno ?
Certes non. Il s’agit de deux substances d’une même famille chimique, les
phényléthylamines, comprenant les amphétamines, les substances dites
entactogènes de la famille de l’ecstasy et certaines substances hallucinogènes
(mescaline, DOB, DOM etc.).
L’ecstasy n’est pas si nouveau que ça : la MDMA
[4], nom de code et de baptême de
l’ecstasy, Méthyléne-Dioxy-Méth-Amphétamine, a été synthétisée en 1891 par
Fritz Haber, et sa première indication thérapeutique, lors du dépôt de brevet
par les laboratoires Merck en 1914 est celle d’anorexigène, mais elle a été
utilisée comme psychostimulant par les soldats allemands pendant la guerre de
14-18. En 1950, l’armée américaine l’expérimente, avec d’autres substances
psychédéliques (LSD, MDA…) en tant que « lavage de cerveau », en tant qu’arme
chimique, dans son programme MK-Ultra. Puis, en 1970, cette substance renaît,
dans le milieu des psychothérapeutes psychédéliques californiens, privés de la
mescaline et du LSD qu’ils utilisaient alors dans les thérapies psycholytiques,
les psychothérapies chimiquement assistées. Ses propriétés empathogènes en font
un outil de choix pour libérer la parole et accéder aux conflits psychiques
refoulés. Ce n’est que vers la fin des années 80, qu’elle s’octroie une place
privilégiée dans la culture techno, auprès des jeunes du monde entier, qui
l’utilisent du fait de ses propriétés à catalyser l’extase recherchée dans les
fêtes, ces fameuses rave-parties
[5].
La première indication thérapeutique de la MDMA était donc
celle d’un anorexigène, comme tant d’autres substances de cette famille des
phényléthylamines, qui vont être abondamment prescrites tout au long du 20°
siècle : l’amfépramone (Ténuate Dospan®, Moderatan® ou Anorex®), la
benzphétamine (Inapetyl®), le clobenzorex (Dinintel®)
[6], le méfénorex (Pondinil®), le
Fenproporex, le fenfluramine et la D-fenfluramine (Pondéral® et Isoméride®).
Ces médicaments seront prescrits de part le monde à des dizaines de millions de
personnes; en 1995, ce marché des anorexigènes amphétaminiques était estimé à 5
millions de boites par an
[7]; et oui, le trop manger, l’obésité est un mal très
répandu, en augmentation semble-t-il, comme son contraire d’ailleurs, la
famine, mais ceci est un autre sujet…
Ces médicaments ont été retirés de la pharmacopée, du fait de
la survenue de troubles cardiaques rarissimes, essentiellement, semble-t-il,
lors d’associations malencontreuses avec des IMAO
[8]; peut-être aussi parce que des dérives
toxicomaniaques étaient de plus en plus souvent constatées, ainsi que des cas
de psychoses amphétaminiques, qui sont décrites de longue date, et qui
constituent l’un des principaux dangers de ces substances
[9].
Par contre, il s’agit de substances vis à vis desquelles aucune
suspicion de produire des dégénérescences neuronales n’a curieusement été
évoquée
[10] : les
jeunes femmes modernes plus ou moins boulimiques et soucieuses de leur ligne
seraient-elle moins sujettes aux attaques neurologiques de ces drogues que les
jeunes raveurs technoïdes… ou bien s’agit-il vraiment de substances
différentes, ou bien encore faut-il, pour des raisons politiques ou autres,
persécuter les rassemblements nocturnes de jeunes danseurs non contrôlés par
les « adultes »?
Il est probable que nombre de ces jeunes femmes, depuis que la
plupart des anorexigènes amphétaminiques (à part un dernier composé le
Médiator®, benfluorex) ont été retirés de la pharmacopée
[11], fréquentent assidûment les raves
parties, et y trouvent des substituts à leurs drogues de prédilection.
Dernière innovation pharmacologique de cette famille, le Zyban®
(bupropion ou amphébutamone): «
adjuvant du
traitement de la dépendance tabagique»: voilà aussi un fléau
moderne, le tabagisme, des millions de morts de par le monde (pas de la
nicotine, mais des produits de combustion, et vraisemblablement du fait de
l’action toxique de certains adjuvants) une pharmacodépendance « dure »,
classée par le rapport Roques
[12] comme supérieure à celle des amphétamines.
Cette substance, qui n’a pas été retenue comme antidépresseur
lors de sa découverte il y a une quinzaine d’annés, se retrouve donc une
nouvelle jeunesse, comme seul traitement pharmacologique de la dépendance
tabagique à coté de la substitution par les produits à base de nicotine
(substitution = fournir une drogue légale produite par des laboratoires
officiels, contre une drogue illégale identique ou similaire fournie par le
marché clandestin, une drogue « propre » contre une drogue « sale »).
Il est écrit dans le dictionnaire Vidal, au chapitre « mise en
garde » : «
Comme les propriétés pharmacologiques
(inhibiteur sélectif de la recapture de la dopamine et de la noradrénaline) du
bupropion sont proches de celles de certains antidépresseurs, il existe un
risque que Zyban LP®
déclenche des
épisodes psychotiques chez les sujets prédisposés». Difficile d’être
plus hypocrite, sur deux pages entières du Vidal, la classe pharmacologique des
substances amphétaminiques ou des phényléthylamines n’est pas évoquée. Il
serait pourtant plus simple et plus honnête d’écrire « comme avec toutes les
amphétamines, il existe un risque modéré de pharmacopsychose. Remarquons que
l’amineptine (Survector®)
[13] présentant le même mode d’action, inhibition de la
recapture de la dopamine, comme la cocaïne d’ailleurs, et l’Alival® et de
l’Upstène®, autres antidépresseurs ayant des capacités amphétamine-like ou
psychostimulantes; ont tous été retirés de la pharmacopée il y a une dizaine
d’années. Il est fort probable que dans l’avenir, le bupropion connaîtra le
même destin…
Très proche de ces dernières substances, se trouve la
Ritaline®, (méthylphénidate), utilisée largement dans les pays anglo-saxons
pour traiter le syndrome d’hyperactivité du jeune enfant, ou le « trouble
déficitaire de l’attention ». Il paraît que dans certaines classes aux USA, un
enfant sur 15 prendrait bien régulièrement son traitement pour la paix des
enseignants
[14]. Ces
jeunes seront d’une certaine manière entraînés pour amortir les effets des
substances gobées lors des premières rave parties… Il est vrai que la Ritaline®
n’est pas une phényléthylamine, mais un composé hétérocyclique, tout comme la
pémoline, nouvelle substance découverte en 2001 par le programme SINTES dans
des pilules d’ecstasy; ce comprimé d’ecstasy avait pour logo le symbole du
Dollar…; cette substance est, comme la Ritaline®, abondamment prescrite aux USA
sous le nom de Cylert®, pour les mêmes indications en pédopsychiatrie
[15]. Notons également que le programme
SINTES
[16] a également
découvert en juillet 2002 du bupropion dans certaines gélules disponibles dans
au moins 6 rave parties.
Revenons-en au Speed; à la « vieille amphétamine »
[17], la pilule de tous les
combats, militaires d’abord, GIs américains contre Vietkong, dans les rizières
vietnamiennes (Apocalypse Now). Avant, les kamikazes japonais contre la flotte
américaine à Pearl Harbor. Après, la Guerre du Golfe, puis la lutte du Bien
contre le Mal dans les montagnes afghanes, les troupes spéciales sont sans
doute toujours aidées chimiquement à affronter l’adversité… Produit phare du
dopage sportif également, l’amphétamine augmente la résistance à la fatigue,
améliore la vigilance, augmente le rendement, repousse le sommeil…
Les jeunes raveurs utilisent encore aujourd’hui les
amphétamines pour ces propriétés, qui leur permettent de danser toute la nuit
sans ressentir de fatigue, comme les étudiants qui se boostaient avant les
examens, les conducteurs de camions longue distance qui luttaient contre la
fatigue... Dans tous les sports d’endurance, elles étaient couramment utilisées
jusque dans les années80, surtout dans le monde du cyclisme; les marcheurs de
moyenne montagne en consommaient également beaucoup, tels les paysans andins
qui mâchent de la coca en pérégrinant d’un village à l’autre, ou les rebelles
somaliens qui luttent contre la faim, la chaleur, la peur, le désert, la tribu
voisine ou les soldats américains de l’opération « Restor hope », et qui sont
intoxiqués au khat, une plante importée à grand frais à partir du
Kenya.
Cathine, cathinone, deux phényléthylamines présents dans les
feuilles de khat que l’on trouvait encore récemment fraîches à leur descente
d’avion, en Angleterre à l’aéroport d’Heathrow, (et qui était consommées par
des ressortissants originaires de la corne de l’Afrique). C’était avant
l’interdiction du khat sur le sol anglais, mesure qui existait en France de
longue date, et qui est devenue effective récemment en Angleterre.
La forme N-méthylée, la methylcathinone, est un composé
synthétique récemment apparu comme succédané d’ecstasy aux USA, sous le nom
d’éphédron, de goob, ou de wild cat; cette dernière substance serait plus
toxique pour les neurones sérotoninergiques que la forme naturelle, du fait de
cette méthylation
[18].
C’est semble-t-il une constante de toutes ces drogues : les formes naturelles
paraissent moins toxiques que les formes de synthèse, d’après les
pharmacologues. Cette vérité, si c’en est une, pourrait servir de support une
réflexion sérieuse en matière de santé publique, car une libéralisation
concernant les produits naturels, au détriment du trafic illicite des
substances de synthèse, pourrait constituer une véritable attitude de
prévention, de réduction des risques.
Même si le problème du dopage sportif aux amphétamines a
fortement régressé depuis une vingtaine d’années, alors que la consommation de
speed dans les raves parties (et autres évènements festifs) est probablement un
phénomène en augmentation, ces deux champs sociologiques ne sont pas les seuls
concernés par la consommation et le trafic d’amphétamines.
En effet, les stimulants de type amphétaminique, selon la
terminologie internationale, constituent d’après l’ONU, l’une des familles de
drogues la plus répandue quantitativement
[19] dans le monde, avant les opiacés et la co-caïne
réunis, après le cannabis et l’alcool. On estime à plus de 30 millions le
nombre de consommateurs d’amphétamines dans le monde (essentiellement aux USA,
en Europe et en Asie du Sud-est).
La consommation d’amphétamine est donc beaucoup plus large
qu’elle n’apparaît de prime abord, et touche d’autres publics que ceux
habituellement désignés : ainsi par exemple une enquête menée aux USA montre
que beaucoup de toxicomanes au crack sont passés à la métamphétamine et que de
1991 à 1995,2400 décès seraient liés à cette drogue
[20].
Mais il est surtout important de comprendre que les quantités
importantes d’amphétamines commercialisées dans le monde ne concernent pas que
les toxicomanes, les raveurs, ou les sportifs : des consommations « cachées »
ou plutôt « non perçues » sont extrêmement répandues dans certains pays, et peu
d’informations existent sur les usages « intégrés » dans les sociétés
concernées par ce phénomène (dont la consommation socialement répandue après la
deuxième guerre mondiale au Japon, et la consommation plus récente touchant
très largement la population urbaine thaïlandaise
[21]).
Ainsi, devrions nous croire que ces stimulants ne sont
consommés que par les quelques millions de jeunes raveurs, de crackeurs ou de
sportifs… ou bien y-a-t-il des raisons objectives pour laisser dans le flou ce
phénomène de consommation des amphétamines, qui intéresse non seulement
l’industrie pharmaceutique, mais aussi certains secteurs de l’économie
mondiale, les armées, et peut-être certains hommes politiques, qui, comme des
champions olympiques, courent de meeting en poignées de main, de réunions
officielles en voyages éclairs, le sourire aux lèvres et l’argument
décisif…!
[22] Mais
dans notre système de « guerre à la drogue », une question se pose : «
Qui va contrôler la consommation de psychotropes chez les
politiques, les policiers, les décideurs, les puissants ? Ces gens là se
situent au dessus des lois… Il semble pourtant que leurs responsabilités soient
écrasantes, puisqu’ils gèrent la destinée et la sécurité de ce pays.
»
[23]
Les pays du nord-est de l’Amérique du sud, quant à eux, ont
bien compris qu’on repère facilement les champs de coca par avion ou satellite,
et que les troupes spéciales américaines envoyées former les polices
anti-drogues des pays andins peuvent détruire des champs entiers de cocaïne à
l’aide de défoliant/ napalm largué par hélicoptère. Les cartels savent bien que
l’avenir est plus aux laboratoires de chimie pouvant produire discrètement des
drogues de synthèse, qu’aux méthodes classiques utilisant la culture des «
plantes à drogue ».
Or, la question des drogues de synthèse n’est bizarrement
abordée que par rapport à la « jeunesse », et sous l’angle exclusif des raves
parties. Il s’agit peut-être alors de s’interroger sur les liens ambigus qui
unissent les pouvoirs en place, et les drogues. C’est une longue histoire où
l’hypocrisie le dispute aux attitudes franchement criminelles; les États, tous
les États, qu’ils participent au trafic de drogues illicites, qu’ils profitent
financièrement de la commercialisation des drogues licites, ou qu’ils couvrent
les manipulations pharmaceutiques, contribuent de mille manières à la
production et la diffusion des drogues (de toutes les drogues, même si c’est
plus patent chez nous en ce qui concerne l’alcool et le tabac), et en même
temps ils organisent la prohibition, la chasse aux dealers et la persécution
des drogués.
Et ce par une propagande éhontée, la diffusion de fausses
informations, et de contre vérités. Pour s’en convaincre, il y a aujourd’hui
beaucoup d’écrits sur le sujet, dont l’excellent livre de Christian Bachmann et
Anne Coppel, intitulé « Le dragon domestique »
[24], les articles de M. Tibon-Cornillot,
philosophe à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (« L’état toxique
»
[25]), ou le livre de
la psychiatre suisse Annie Mino, « Ces mensonges qui tuent les drogués »
[26].
Il est vrai que durant les années 90, l’industrie chimique
clandestine des drogues de synthèse a déversé dans les raves parties, les fêtes
technos, clubs « house » et autres boites de nuit, diverses substances
alternatives à la MDMA et au LSD, essentiellement des amphétamines
[27]. Par ailleurs, la
polyconsommation s’est répandue, et de plus en plus de jeunes se sont mis à
mélanger l’ecstasy avec de l’alcool, la cocaïne, les opiacés et d’autres
drogues de synthèse (PCP, kétamine, DXM, GHB, PMA…) et des produits frelatés
divers, des « arnaques ». Mais ceci n’est pas propre au milieu des rave
parties, et cela n’a rien à voir objectivement avec la consommation classique
de MDMA.
Cette MDMA, coexiste aujourd’hui avec de nombreux « cousins » :
MDME, MBDB, 2 CB, 2 CT-7, et d’autres phényléthylamines plus anciennes qui
reviennent depuis quelques années sur le marché : MDA, 4-MTA, PMA … Alexander
Shulgin
[28], dans les
années 60/70 en a synthétisé plus de 80; il les a toutes testées, consommées
lui-même avec ses amis chercheurs, aucun n’est mort ni n’est devenu fou à notre
connaissance, mais seule une minorité de ces molécules, selon lui, « méritent
le détour » pour leurs capacités psychédéliques, et leur bonne
tolérance.
Pourtant, toutes ces substances sont désormais une à une
interdites, du fait de leurs « ravages potentiels » sur la santé publique. Le
système d’alerte rapide européen (et mondial) fonctionne, les expertises
internationales vont toutes dans le même sens, ces substances sont dangereuses,
c’est prouvé ou probable, il faut les interdire. Le 2 CB et le MBDB ne se
trouvent plus librement, avec leurs conseils d’emploi dans les Smart Shops
d’Amsterdam comme au milieu des années 90 : à notre connaissance, elles
n’avaient provoqué objectivement aucun problème sanitaire, mais les épais
rapports d’expertise de l’Observatoire Européen des Drogues l’écrivent,
« elles sont proches des substances déjà connues
sous le vocable d’ecstasy, qui sont interdites, elles doivent donc être
également interdites pour que le message préventif ne soit pas brouillé aux
yeux des utilisateurs»
[29]. Cqfd. Les dernières drogues interdites sont le
2C-I, le 2C-T-2, le 2C-T-7 et la TMA-2
[30].
Pourtant, il y aurait certainement un intérêt en terme de santé
publique à « favoriser » les substances les moins suspectes de danger
sanitaire, contre celles déjà interdites, ou réellement reconnues comme
dangereuses. Cette logique de bon sens de santé publique n’a pas droit de cité,
il est vrai que le principe de précaution, vieux remix du « primum non nocere »
est là pour peser dans la balance, mais au service de qui, de la population
concernée, ou des politiques ? Il peut être important dans ce contexte de «
guerre à la drogue », « à toutes les drogues », de relire René Girard
[31], « La violence et le sacré », « Le bouc
émissaire », ou Thomas Szasz
[32], « La persécution rituelle du drogué ».
À ce stade de mon exposé, avant de revenir sur le travail mené
par les missions rave de Médecin du Monde, vis-à-vis de ces substances
psychédéliques, je vous propose un voyage dans le temps et dans l’espace, un «
trip » dans les univers étranges de l’ethnographique, du chamanisme, des
anciennes religions, et des anciens rites initiatiques.
Réfléchissant sur les substances hallucinogènes, Claude
Levi-Straus a pu écrire ceci : «Les
hallucinogènes ne recèlent pas un message naturel dont la notion même apparaît
comme contradictoire; ce sont des déclencheurs et des amplificateurs d’un
discours latent que chaque culture tient en réserve et dont les drogues
permettent ou facilitent l’élaboration…»
Les substances psychoactives sont en effet connues des êtres
humains depuis les temps les plus reculés. Il s’agit autant des substances
sédatives ou euphorisantes, (les « calmants »), que des psychostimulants (les
drogues de « performance », amphétamines et cocaïne), que des substances
psychédéliques, dites « hallucinogènes », ou empathogènes. Entactogènes ou
empathogènes, c’est le terme employé pour certaines substances, en particulier
les phényléthylamines de la famille de l’ecstasy (MDA, MDEA, MDMA, MBDB),
améliorant chez de nombreux sujets la capacité à entrer en relation avec les
autres (l’empathie), et à atteindre pour soi-même un état de sérénité.
L’euphorie provoquée est également caractéristique et se rapproche de celle
induite par les champignons hallucinogènes de la famille des psilocybes
(contenant des tryptamines). Le terme d’entactogène a été défini au début des
années 80 par Shulgin et Nichols comme le fait de « produire un contact avec
son propre corps »
[33].
Ce sont clairement ces deux dernières catégories de substances
qui ont le plus fasciné les hommes, par leurs capacités à modifier le cours de
la pensée et les perceptions sensorielles, c’est-à-dire leur capacité à
produire des « états modifiés de conscience »
[34].
Le rôle que ces substances ont joué dans la plupart des
civilisations connues est fondamental; les recherches archéologiques ont
clairement montré l’universalité de leur usage par les hommes préhistoriques,
qu’il s’agisse d’une utilisation à des fins magico-religieuses (chamanisme),
initiatiques (rites initiatiques et rites de passage
[35]), ou à des fins
thérapeutiques.
Des recherches historiques rapportent leur utilisation en
Mésopotamie, en Inde, en Perse, en Egypte, en Afrique, en Chine, au Japon, en
Europe, et en Amérique précolombienne, entre autres.
Dans la plupart des cas, leur usage semble avoir été
socialement bien intégré, au point même que certains anthropologues, au rang
desquels Claude Lévi-Strauss, considèrent qu’ils ont occupé un rôle social
central, voire même que leur utilisation a participé au fondement même de la «
culture » de certaines civilisations
[36].
Cette observation est particulièrement pertinente lorsqu’on
étudie les sociétés dites chamaniques
[37], l’archétype vraisemblablement des
anciennes sociétés. Pour Peter Furst
[38], l’un des meilleurs anthropologues sur les Indiens
du Mexique contemporain, «
cela fait des
millénaires que les plantes psychédéliques sont une partie intégrante du bagage
culturel de l’humanité; bien plus elles ont une place de toute première
importance dans l’idéologie et la pratique religieuse des peuples sur toute la
surface de la planète, et tiennent encore une telle place aujourd’hui dans
certaines cultures traditionnelles… Peut-être la découverte par l’homme que
certaines espèces végétales peuvent élargir son champ de conscience et le faire
accéder à des « états de réalité non ordinaire » et l’institutionnalisation de
telles expériences extatiques personnelles dans un cadre idéologique et rituel
accepté par l’ensemble du groupe (c’est à dire une religion ou un culte
organisé), remontent-elles à l’émergence de la culture romaine, à l’apparition
de l’homme. Religion de l’origine, le chamanisme qui donna naissance à
plusieurs cultes, parmi lesquelles les religions mondiales, provient du cœur du
paléolithique. La pratique du chamanisme remonte au moins à une centaine de
millions d’années, et probablement à plusieurs centaines de
millénaires.»
Le philosophe Mircea Eliade
[39], spécialiste des religions comparées et de la pensée
mythique, a qualifié le chamanisme de «
science de
l’extase»:
« Chaman est un mot qui
appartient au langage de la tribu des Tungus en Sibérie, lieu où les
anthropologues situent une des origines du chamanisme. Cette pratique est un
rite sacré qui a pour fonction de conduire à l’extase, celle-ci étant définie
comme une transe susceptible de supprimer les frontières entre veille et
sommeil, entre ciel et terre, entre vie et mort, maladie et
santé.»
[40]
Le recours à des agents hallucinogènes n’est que l’un des accès
possibles aux états de transe, conducteurs de la sensation d’entrer en contact
avec le surnaturel »
[41]; c’est aussi la méthode la plus rapide.
Nous ne sommes donc pas vraiment très loin de notre sujet,
extase, ecstasy, transe religieuse, ou techno; usage nocturne de substances,
pour des sujets entre deux états, l’adolescence et l’âge adulte, des
problématiques entre deux mondes, le « normal », et l’autre monde, celui de la
transgression, celui où il faut passer de l’autre côté du miroir, « trangredior
», traverser, franchir la limite, le voyage initiatique.
L’un des aspects typiques de l’expérience chamanique est le
passage d’un état de conscience à un autre. C’est l’état de «transe»
qui permet ce passage, et il est vécu par le chaman comme un véritable
«voyage».
En Sibérie, «
dans toute cette
aire immense qui comprend le centre et le nord de l’Asie, la vie
magico-religieuse de la société est centrée sur le chaman. […], le chaman reste
la figure dominante car, dans toute cette zone où l’expérience extatique est
tenue pour l’expérience religieuse par excellence, le chaman, et lui seul, est
le grand maître de l’extase.»
[42] Le chaman, qui, par rapport à d’autres magiciens,
est le seul à posséder «
la maîtrise du
feu» et à pratiquer «
le vol
magique», est également le plus souvent, dans la plupart des
civilisations possédant des chamans, un « medicine-man », un
guérisseur.
C’est également celui qui connaît les mystères des champignons
hallucinogènes (et particulièrement, la façon d’absorber
l’amanita muscaria, qui, à forte dose,
est un poison violent). Lors des cérémonies magico-religieuses, le chaman, qui
connaît les plantes, et est entraîné à subir les effets hallucinogènes de
l’amanite tue-mouche, mange le champignon, alors que les différents officiants,
qui n’ont pas l’expérience du chaman, absorbent l’urine du chaman, qui contient
les alcaloïdes dilués.
[43]
Depuis une cinquantaine d’années, plusieurs générations de
chercheurs (ethnographes, anthropologues, botanistes, psychologues, philosophes
et théologiens), ont étudié sur l’ensemble du globe un certain nombre de
pratiques chamaniques traditionnelles, parfois très anciennes, utilisant des
drogues hallucinogènes.
L’hallucinogène va, dans le contexte chamanique, servir d’outil
pharmacopsychique permettant l’accès à un certain type d’information
difficilement accessible autrement, mais toujours utilisé en complément d’une
autre technique corporelle inductrice de modifications de l’état de conscience
(ascèse, méditation, épuisement, jeûne, danse, transe…). Pour La Barre, par
exemple, « à chaque fois qu’un indien consomme du
tabac ou du peyotl, …il s’incorpore le pouvoir de
l’esprit».
Pour l’ethnologue Jean Pierre Chaumeil, qui a particulièrement
travailler sur l’usage de l’ayahuasca,
« Il faut
d’abord voir pour connaître, la vision est la première par rapport au savoir.
Si l’ingestion des drogues n’est pas toléré par le novice, celui-ci ne pourra
pas prétendre à la position de chaman, car, privé de l’expérience visionnaire,
le savoir lui restera inaccessible, tout comme les alliés des pouvoirs
essentiels à sa pratique, les esprits auxiliaires et les fléchettes
magiques.»
[44]
«
Chaque hallucinogène induit un
type particulier de vision, modifiable par l’adjonction de nouvelles plantes,
établissant ainsi une corrélation entre la composition des breuvages et la
production d’hallucination.»
[45]-
[46]
Puis, les plantes hallucinogènes perdent de l’importance à
mesure que le chaman maîtrise ses visions; elles sont alors remplacées par le
tabac.
«
Toutes les sociétés de tradition
orale, en particulier les sociétés à chamanisme, opposent deux mondes : ce
monde-ci, du quotidien, du profane, de l’ordinaire…, et le « monde-autre »,
peuplé de dieux, d’ancêtres, de spectres, de créatures fantastiques et d’êtres
de ce monde-ci doués provisoirement de propriétés spéciales, tel le chaman. Le
monde-autre est qualifié par chaque société d’un mot que l’on peut rendre par «
sacré ». Entre ces deux mondes, on suppose possible une communication et l’on
considère que bon nombre d’infortunes - parfois de bonnes fortunes - en sont
les conséquences. Les êtres du monde-autre menacent ou agressent les âmes, les
corps, les biens ou le milieu. Mais le monde-autre offre aussi aux humains la
possibilité de communiquer avec lui et de répondre à ses attaques. Cette
communication se fait le plus souvent par le rêve, considéré comme une voix
émise et gouvernée par le mondeautre qui révèle ainsi la vérité à venir,
proférant pronostics et oracles.»
[47] Le chaman est l’intermédiaire entre ces deux
mondes.
Le chaman perçoit ce que les autres ne perçoivent pas, et il
agit en fonction d’un enjeu collectif, au service de la communauté. Il est de
ce fait le médiateur entre deux mondes, le monde réel perçu par tous, et «
l’autre-monde », et ce, dans une perspective de guérison, aussi bien collective
qu’individuelle. La quête de la vision et le chamanisme correspondent à la
recherche d’un sens des choses par le rituel.
«La tâche des chamans est de
faire face à tous les dangers qui menacent la communauté en tant que telle,
directement ou à travers ses membres, de faire face aussi bien à l’épidémie ou
à la guerre qui la déciment qu’au défaut de fécondité qui entrave sa
perpétuation, à toute calamité qui affecte sa sub-sistance, à toute entorse à
l’éthique qui met en péril son bon ordre interne ou l’équilibre de ses rapports
tant avec les autres communautés qu’avec le monde surnaturel.
» [48]
La conception de la santé dans nombre de ces sociétés
traditionnelles, est une conception holistique, globalisante. Corps, esprit,
âme et surnaturel ne font qu’un. La guérison est autant sociale
qu’individuelle, préventive que curative. Dans les rituels de guérison, le
chaman et le « patient » prennent tous deux « le traitement », la, ou les
plantes psychoactives. Les drogues deviennent de ce fait les « véhicules »
d’une expérience spirituelle, communautaire et ritualisée
[49], dans le but d’améliorer un bien-être
individuel et social
[50].
L’ethnologue Michel Perrin a conceptualisé les différentes
fonctions tenues par les drogues hallucinogènes par les termes de « signe,
véhicule et catalyseur »
[51]. Ces concepts peuvent être déclinés de façon très
polyvalente, en fonction des drogues, des populations d’usagers, et des types
d’usages considérés.
« La drogue est considérée
ici non seulement comme un élément capable de disloquer la perception normale
du monde, mais aussi comme un véhicule qui amène le chaman dans un ailleurs où
résident les êtres surnaturels. […] Par ailleurs, dans les sociétés
traditionnelles, l’usage de la drogue est très codifié, comme l’est l’accès au
surnaturel ; seules certaines personnes (chaman, sorcier, prêtre…) y sont
autorisées, ou bien des groupes restreints, dans des occasions spécifiques
(initiations, rituels d’alliance, cérémonies thérapeutiques…). La drogue sert
alors de signe. Elle désigne le groupe qui y a accès, ainsi que les pouvoirs et
les qualités qui lui sont attribués. »
[52]
Aujourd’hui aussi, on attribue également aux drogues une
fonction de signe ; « le discours médical (évoquant les dangers de la drogue
avec des termes d’épidémiologie : contamination, prédisposition, terrain à haut
risque, etc.) peut alors servir à justifier une collusion entre le juridique et
le politique. Sous couvert de santé publique on peut établir un contrôle
social. Le drogué – réel ou supposé – devient un véritable symbole, signifiant
implicitement les valeurs négatives du groupe visé. »
[53]
Par ailleurs, les drogues peuvent être les catalyseurs du
voyage de l’état modifié de conscience, et de ses conséquences. Elles peuvent
alors devenir les catalyseurs d’une révolte collective ;
« ainsi, dans un état de perception
extraordinaire, sont mieux portés à la conscience et clamés par des populations
entières, des faits dénonçant un état de domination ou d’oppression. La drogue
joue donc ici le rôle d’un « catalyseur » qui, au lieu de mener à une
expression bien structurée du voyage psychédélique, garante du maintien de
l’ordre social, le menace en stimulant la contestation, l’expression ouverte du
désespoir ou la révolution. »
[54]
Pour illustrer la place tenue par les hallucinogènes dans les
anciennes civilisations, nous pourrions nous tourner vers l’ancienne Asie, et
les rites védiques sacralisant le soma, qui serait la dénomination sacrée de
l’amanite tue-mouche, (qui contient divers éthers fortement délirogènes, le
muscimol, l’acide iboténique et la muscazone); nous pourrions nous diriger vers
l’Afrique centrale, vers les Bwitis du Gabon, et leurs rites initiatiques
assistés par l’ibogaine, ou l’Amerique centrale, et les peuples qui utilisent
le peyotl ou le san pedro, deux cactus contenant de la mescaline, (une
phényléthylamine naturelle très proche du 2 CB par ses effets), ou vers les
peuples andins vénérant l’olioliuqui, plante contenant un alcaloïde voisin du
LSD, l’isoergine, proche du volubilis, le « morning glorie » cette fleur
contenant elle aussi des acides lysergiques naturels, ou le bois de rose des
hawaïens, autre source naturelle de LSD.
[55]
Nous pourrions aussi partir explorer les mystères d’Eleusis,
quatre mille ans en arrière, dans la Grèce antique. Un livre, « La route
d’Eleusis »
[56] a été
publié aux États-Unis en 1978. Il a été écrit par trois auteurs qui sont
respectivement Richard Gordon Wasson, le père de l’ethnomycologie (il a
commencé à étudier les champignons hallucinogènes dans le cadre de leur
utilisation culturelle en 1927), qui le premier étudia les rites amérindiens de
consommation des champignons sacrés les psylocybes, Albert Hofmann, le chimiste
suisse qui découvrit le LSD, et Carl Ruck, un helléniste de renom, professeur
d’ethnobotanique à l’Université de Boston.
Les mystères d’Eleusis, correspondent à la pratique ancestrale,
dans la Grèce antique, de cérémonies initiatiques secrètes. Pendant près de
2000 ans avant l’ère chrétienne, ces rites furent pratiqués tous les ans au
mois de septembre.
Wasson, Hofmann et Ruck pensent avoir percé une partie de ces
mystères, 2000 ans après la fin de ces pratiques, 4000 ans après leur
commencement, et leur explication repose, comme pour leur explicitation des
rites magiques mexicains, sur la consommation de substances hallucinogènes,
inductrices d’états modifiés de conscience, et dans ce cas précis sur celle
d’une décoction d’ergot de seigle.
Mais revenons en aux raves parties.
C’est toute l’histoire de la « Mission Rave » de Médecin du
Monde qui nous a démontré la pertinence de ces concepts ethnographiques et
anthropologiques, cette décennie de recherches et de réflexions sur le sujet,
qui nous a permis de rapprocher ces réflexions anthropologiquement
fondamentales, de notre observation du contexte moderne de consommations de
drogues de synthèse dans l’espace festif techno.
Des premières raves à la fin des années 80, début de la
consommation festive des ecstasy, aux premières questions sanitaires en 1994,
quinze ans se sont écoulés : à cette époque, une recherche bibliographique nous
donnait moins de dix références françaises
[57] : la thèse de Raphaelle Cammas, interne à
Marmottan
[58],
l’article de Pierre Angel dans la revue de l’ANIT, puis dans la revue
Toxibase
[59], l’étude
sociologique de Kokoreff et Mignon
[60] et quelques autres.
En 1995, deux groupes d’auto-support d’usagers d’ecstasy se
constituent, le Tipi à Marseille, engagé dans la lutte contre le sida, et
Techno Plus à Paris, jeunes raveurs responsables se préoccupant d’accidents
sanitaires, de plus en plus nombreux, sans grande gravité, mais impressionnants
pour des jeunes sans connaissances médicales. Les pionniers de Techno Plus nous
invitent dans des raves, à titre d’observateurs sanitaires. André Bénézech au
Tipi, commence à réaliser du testing, du « contrôle rapide des produits » lors
de fêtes clandestines
[61], avec le réactif de Marquis, en vente en Angleterre,
et s’intéresse au DIMS Project
[62] qui commence à fonctionner en Hollande
[63].
En 1996, Astrid Fontaine et Caroline Fontana publient leur
travail ethnographique sur les raves
[64], et la traduction de l’ouvrage anglais de Nicolas
Sanders « E comme ecstasy », est publié par les Editions du Lézard
[65]. Les premiers articles
journalistiques paraissent, et la dramatisation du phénomène démarre.
Marc Valleur me propose alors « de représenter la France », ou
plus simplement les intervenants en toxicomanie français au
« Colloque Européen sur l’Ecstasy» qui
se tient à Bologne en novembre 96
[66]. Ce fut l’occasion d’une première rencontre avec
George Ricaurte, le chercheur américain qui diffuse les données de
neurotoxicité recueillies chez l’animal sous MDMA
[67]. D’emblée, le ton n’est pas le même que
ce que répercutent les médias. Ricaurte admet la controverse, il admet qu’il ne
s’agit que de données fragmentaires, d’animaux particuliers, de doses
particulières, de conditions d’expériences qui sont assez éloignées de la
réalité humaine. Il réfléchit avec ses contradicteurs, comme Eric
Fromberg
[68], le
pionnier de la réduction de risques en Hollande, l’initiateur du contrôle et de
l’information sur les drogues de synthèse en Europe, et avec Charles Grob, le
psychiatre californien qui vient de recevoir en 1994 l’autorisation de
reprendre des recherches sur les potentialités thérapeutiques de la MDMA à
l’UCLA University
[69].
C’est l’époque des partages d’expérience : Eric Fromberg nous
incitant à venir voir son dispositif en Hollande, le DIMS Project, Charles Grob
nous proposant de mettre en place des études cliniques sur la MDMA à
Paris…
Et c’est le début de la « mission rave » de Médecins du Monde :
avec André Bénézech (le véritable « inventeur » de la mission rave) et Bertrand
Lebeau, deux ans après l’ouverture et les premiers pas du Centre Méthadone de
Médecins du Monde à Paris, à partir duquel nous mettons sur pied l’équipe de
cette nouvelle mission, nous tentons de conceptualiser la réduction des risques
en matière de drogues de synthèse.
Nous allons définir progressivement nos axes de travail. Tout
d’abord, l’information sur les substances, leurs risques reconnus, les
interrogations quant à leur toxicité; nous collaborons aux premiers flyers
d’information de Techno Plus, qui sont distribués par milliers dans les
raves-parties.
Une enquête de terrain est indispensable : nous constituons
alors une petite équipe de chercheurs et d’acteurs sanitaires coordonnée par
Marie Bastiannelli, pour sortir en rave avec les membres de Techno Plus; et
nous essayons au fils des mois de convaincre le conseil d’administration de
Médecins du Monde de s’investir dans cette nouvelle action.
Marie Pierre Joly, responsable à l’époque à la Direction de
l’Action Sociale de la prévention en matière de drogue nous propose un
financement, et c’est sans doute grâce à elle que la mission rave voit le jour.
Nous commençons alors à monter des « antennes de réduction des risques » dans
les free parties, à recueillir des pilules, et le savoir empirique des
utilisateurs, les considérations différentielles et esthétiques des gobeurs
d’ecsta.
Martine Galliot Guiley, au laboratoire de toxicologie de
Fernand Widal accepte d’analyser immédiatement, sans réticence mais plutôt avec
un intérêt scientifique non dissimulé, ces petits comprimés aux couleurs
chatoyantes et aux logos ludiques que nous ramenons le lundi de nos expéditions
nocturnes dans les free-parties clandestines des forêts d’Ile de France
[70].
C’est au cabinet de Bernard Kouchner, Secrétaire d’Etat à la
Santé, que nous obtenons le soutien politique à notre action, et que des moyens
d’analyse supplémentaires sont mis à disposition du laboratoire de toxicologie
de l’hôpital Fernand Widal. Les délais de rendu des analyses nous paraissent
une dimension importante du dispositif que nous voulons monter sur le modèle du
DIMS-Project hollandais piloté par Eric Fromberg, auquel nous rendons
visite.
L’analyse des produits en usage dans les raves doit alors nous
donner une vision objective de l’état du marché illicite, et corroborer les
tests présomptifs réalisés sur le terrain, le contrôle rapide des produits
réalisé avec le réactif de marquis. C’est à ce prix, que nous pourrons informer
rapidement les utilisateurs de drogues des produits les plus dangereux : à
savoir les dosages trop importants, la présence d’adultérants, de substances
inconnues, tous les comprimés frelatés, qui, en polyconsommation avec d’autres
substances plus authentiques, produisent des mélanges à risques multipliés. Dès
le début de ce programme d’analyse, nous confirmons en France ce qu’a déjà
décrit Eric Fromberg en Hollande, à savoir la multiplicité des substances
vendues sous le vocable générique d’ecstasy, et le fort pourcentage
d’amphétamines psychostimulantes parmi ces pilules (près du tiers).
Parallèlement, nous définissons sur le terrain d’autres
pratiques de réduction des risques
[71] : la sécurisation des sites avec les organisateurs,
qu’il s’agisse de raves clandestines, ou déclarées, la fourniture d’eau en
quantité suffisante pour favoriser une bonne hydratation, la ventilation et les
conseils concernant l’habillement, pour éviter l’hyperthermie, qui paraît l’un
des facteurs les plus dangereux concernant le risque de neurotoxicité
sérotoninergique
[72],
la mise à disposition de bouchons d’oreilles, contre les décibels parfois
carrément « exagérés », de préservatifs, la mise en place de petites
infirmeries dans les grands rassemblements (free parties, technivals), ainsi
que de chill-out, d’espaces tranquilles de « décompression », de repos, la
prévention en direction de l’association consommation de drogues et conduite
automobile.
La présence de bénévoles de plus en plus nombreux et compétents
nous a aussi permis de mettre en place une véritable activité d’écoute,
d’échange, de conseil, de transmission d’informations concourrant non seulement
à notre action de recherche, mais réalisant un véritable travail de soutien
psychologique et de prévention vis à vis des sujets les plus fragiles.
Tous ces éléments contribuent à rendre le contexte
spatio-temporel, le « set and setting » de l’expérience psychédélique, plus sûr
pour le jeune expérimentateur; travailler sur le contexte, l’environnement de
la prise de drogue, c’est un des axes les plus importants de l’attitude
préventive, de la réduction des risques liés à l’utilisation des drogues
[73].
Nos premières rencontres à la MILDT, avec sa présidente
nouvellement nommée, Nicole Maestracci, et avec l’OFDT sont tout à fait
prometteuses, nous avançons dans le sens de l’injonction faite aux États
membres de l’Union Européenne de mettre en place un Early Warning System,
(système d’alerte rapide sur les drogues de synthèse
[74]), à des fins sanitaires
et policières.
Nous ne sommes pas dupes à l’époque des risques de cette
dialectique difficile entre prévention et répression. Mais nous n’avons pas le
choix, notre travail ne peut pas rester clandestin, il nous faut des
autorisations officielles, une reconnaissance publique pour participer d’un
travail sanitaire commun, partagé, et bénéficiant d’une large médiatisation
nécessaire à la prévention de risques et des dommages éventuels liés à ces
substances.
À l’époque, dans la presse, ecstasy = mort
[75], les raves mortelles en Angleterre font
les choux gras des journalistes. C’était avant l’époque plus soft et plus
récente, ecstasy = neurotoxicité, le rapport de l’INSERM et la promesse de «
maladies neurologiques d’apparition tardive » pour les consommateurs
[76].
C’était bien avant la loi Mariani, qui persécute les raveurs,
et officialise l’utilisation des flash-ball par la police pour interdire les
raves, mais déjà, pour nous, parmi les problèmes médicaux que nous rencontrons,
il y a les premiers blessés du fait des violences policières. Rappelons qu’à
l’époque, il n’y avait pas eu de décès en France imputé à l’ecstasy, après la
consommation depuis une décennie environ de millions de pilules, mais déjà,
nous pouvions récolter les balles en caoutchouc que nous apportaient les
raveurs des fêtes ou nous n’étions pas présents
[77]. Nous constations ainsi que la police
préfère intervenir lorsqu’il n’y a pas de regard extérieur, et que nous
participions involontairement à procurer une sorte d’immunité aux fêtes où nous
étions présents. Pour nous aussi, les autorités n’ont pas toujours été tendres
: intimidations armées, propos grossiers et blocages divers…
[78]
Lors de nos veilles sanitaires dans les raves, rien à déplorer
que de banal, quelques chutes de tension neurovégétatives, de rares crises
épileptoïdes chez des sujets prédisposés, des attaques de panique, crises
d’angoisse et bad trip bien connus des utilisateurs de substances
psychédéliques
[79].
Sur le plan information, prévention, recherche, nous étions sûrs de la
pertinence de notre place dans ces raves parties, mais la plupart des médecins
urgentistes qui participaient à nos actions, heureusement, ne rencontraient
aucune situation grave sur le plan sanitaire.
C’était aussi l’époque où le pouvoir politique anglais,
précurseur en matière de répression venait de déchoir de leur nationalité
certains raveurs, en particulier les fondateurs des premières tribus technos
qui commençaient à parcourir le monde, et publiait une loi d’interdiction des
évènements festifs technos.
Une vingtaine de décès étaient imputés en Europe du nord, en
Angleterre principalement à des syndromes sérotoninergiques cataclysmiques,
avec hyperthermie maligne, des phénomènes proches de ce que nous connaissions
jadis avec les premiers neuroleptiques chez nos patients schizophrènes; or,
jamais la survenue de décès par syndrome sérotoninergique n’a remis en question
l’emploi thérapeutique des neuroleptiques.
Ce syndrome sérotoninergique, c’est aussi ce que l’on appelle
en médecine du sport, « le coup de chaleur du sportif », pouvant le mener
directement du terrain de compétition à la réanimation. L’essentiel de ce
syndrome mortel est lié à la déshydratation, à la chaleur ambiante, et à la
plus ou moins grande rapidité de l’intervention médicale à même d’enrayer les
désordres métaboliques qui s’enchaînent très vite, insuffisance rénale,
rhabdomyolyse, déshydratation intra cellulaire, coma, mort.
Bizarrement, chez nos voisins anglais, ces décès, une quinzaine
par an, n’interviennent que dans les boites de nuits, lieux ou la chaleur est
intense, la ventilation insuffisante, et où on se réhydrate plutôt au whisky
qu’à l’eau fraîche. Or, ce sont les rassemblements dans les champs, les « raves
» au sens littéral, (raver = battre la campagne, ou délirer, sortir du sillon,
de l’ordre établi), qui sont interdits et pourchassés, alors que la réalisation
de fêtes en extérieur constitue la meilleure prévention des risques en la
matière.
Il est clair que la politique anglaise préfère s’attaquer aux
tribus technos, souvent proches des écolo-warrior typiquement anglais et
politiquement gênants, plutôt qu’aux boites de nuit.
En tous cas, il ne s’agit pas de santé publique, qui passe
encore une fois au second plan. Cela rappelle sans doute une autre époque, 20
ans plus tôt, les hippies, le power of love, le flower power, les black
panthers, la lutte contre la guerre du Vietnam, le capitalisme débridé, la
mondialisation économique conduite par les multinationales au pouvoir, déjà; le
temps des hippies, la fin des années soixante, la révolte de la jeunesse, et la
place du cannabis, du LSD.
C’est également l’époque des désormais habituels flash
d’information radiodiffusés sur la saisie du siècle, «100 000 comprimés, un
trafic international démantelé », ou les « supermarchés de la drogue » que
constitueraient les raves parties; mais pas un mot dans les médias sur
l’importance du phénomène de consommation de drogues de synthèse dans les lieux
festifs autorisés, les boites de nuits, sauf dans les travaux de recherche qui
montrent bien que le phénomène des free parties, c’est l’arbre qui cache la
forêt
[80].
Fin 1997, début officiel de la Mission Rave, à Paris, puis à
Montpellier, Nice, Lyon, Strasbourg, Bayonne, à partir le plus souvent des
programmes d’échange de seringues de Médecins du Monde; par la suite de
nombreuses associations travaillant dans le champ des drogues s’inspirent de la
mission rave MDM pour monter leur propre dispositif de prévention
[81].
Parallèlement sur le plan de la recherche, Rodolphe Ingold,
avec l’IREP à Paris
[82], et Jean Michel Delile avec le CEID à
Bordeaux
[83], rendent
à l’OFDT leurs rapports ethno-sociologiques sur la consommation d’ecstasy dans
les raves, qui explorent le phénomène sur les plans sociaux, culturels et
sanitaires, sans alimenter les sirènes catastrophiques de la presse.
Lors des colloques nationaux et internationaux, comme la 8°
Conférence Internationale sur la Réduction des Risques à Paris en mars 1997, la
Conférence Européenne sur la Réduction des Risques à Amsterdam en juin 1998, la
conférence « Sud européenne » sur l’ecstasy à Bordeaux en 1999, différentes
équipes publient au fil des années leurs expériences de prévention sur ce
phénomène soit disant nouveau de consommation des drogues de synthèse.
Mais la controverse sur la dangerosité de l’ecstasy fait rage :
aucun travail scientifique en France, aucun en Europe selon les médias,
toujours les mêmes travaux américains de recherche fondamentale de l’équipe de
neurobiologistes américains proches de Ricaurte, qui déroulent lentement leurs
indices en faveur de la dégénérescence axonale de certains neurones
sérotoninergiques, particulièrement chez le singe, notre proche cousin. Puis
des travaux beaucoup moins sérieux scientifiquement, pour essayer de corréler
ces résultats de recherche avec l’étude de conséquences sanitaires (mémoire,
test de performances psychotechniques…)
[84] chez des populations d’usagers, de drogues diverses
faut-il le rappeler, de cocktails de drogues plus ou moins frelatées la plupart
du temps, car ces sujets n’ont certainement pas consommé les substances pures
administrées dans les laboratoires à nos cousins les singes.
Rien de bien convaincant pour les scientifiques sérieux, dans
ces travaux très critiquables sur le plan méthodologique
[85]; une recherche à poursuivre, qui plus
ou moins facilement, se met en place dans de nombreux pays occidentaux
[86], aux USA
[87], en Suisse à
Zurich
[88], en
Allemagne
[89], en
Hollande, en Espagne, en Australie, en Israël, au Brésil
[90] etc… Lors d’un congrès à Amsterdam,
avec André Bénézech, nous rencontrons « l’internationale psychédélique », les
spécialistes internationaux qui travaillent depuis trente, quarante, cinquante
ans sur les substances psychédéliques, avec en tête, Albert Hofmann, Alexander
Shulgin, Ralph Metzner et d’autres, les chimistes, les psychothérapeutes, les
anthropologues, et comme deux ans plus tôt lors du colloque de Bologne, je fais
l’expérience de « l’exception française », l’absence de réflexion étoffée et
mesurée, de capacité épistémologique, qui caractérise la France sur ce
sujet.
C’est ainsi, parallèlement à notre travail de recherche-action
dans les raves, à force d’échanges internationaux et de lectures de plus en
plus parallèles à la presse médicale officielle, que nous découvrons «
l’inconcevable » : l’ecstasy ne serait pas plus toxique que la plupart des
médicaments que vous prescrivez ou que vous utilisez couramment : au sein
d’organismes reconnus, des scientifiques de plus en plus nombreux, discutent
les conclusions de l’équipe du John Hopkins Medical Center de Baltimore,
l’équipe de Ricaurte), aux États-Unis même; ainsi le neurotoxicologue J.
O’Callaghan de l’Agence Américaine de Protection de l’Environnement et du U.S.
Center for Disease Control and Prevention, Charles Grob de l’UCLA, ou Rick
Doblin et les collaborateurs de la Multidisciplinary Association on Psychedelic
Studies (MAPS)
[91],
réfutent point par point les études du groupe de Baltimore. D’autres
neurobiologistes également, à l’Université de Kuopio en Finlande
[92], et en Suisse (l’équipe
de Franz Vollenweider de l’Université de Zurich)
[93] remettent en cause la validité même des
protocoles scientifiques de Ricaurte.
En France, pour la première fois, des propos semblables sont
tenus, lors du symposium «Ecstasy, mécanismes
d’action et pathologie», organisé au Collège de France le 2 juin
1999, en particulier par le Pr Cadet, neurophysiologiste du National Institute
of Drug Abuse (NIDA).
Pour ces spécialistes, il n’y a actuellement aucune preuve
d’une destruction neuronale structurelle irréversible, mais uniquement
l’hypothèse d’une modification fonctionnelle de la neurochimie, qui aboutit
effectivement à une diminution plus ou moins persistante de la sérotonine intra
cérébrale, chez des sujets consommateurs de « grosses quantités » de MDMA, et
qui sont d’ailleurs le plus souvent des consommateurs concomitants d’autres
drogues.
Oui, ça c’est certain, l’ecstasy, et surtout, plus on rapproche
les prises, plus on augmente les doses, produit une sorte de vidange de la
sérotonine intra cérébrale, et une sorte de dépression biologique quelques
jours après la fête, ce que les raveurs appellent le blues du mercredi (le jour
des enfants). Mais la thèse de Ricaurte, répercutée par les médias généralistes
et reprise sans discussion par le rapport INSERM sur l’ecstasy, à savoir :
« même une dose unique de MDMA peut causer des
dommages cérébraux irréversibles» ne fait absolument pas consensus,
et loin de là, dans la communauté scientifique internationale.
Tous les travaux sur la neurotoxicité constatée lors
d’expériences sur différentes espèces d’animaux ne sont pas applicables à
l’usage oral chez l’homme comme le prouvent les études sur la toxicité
expérimentale avérée de la fenfluramine (le Ponderal® un des anorexigène que
j’évoquais au début de ce propos), qui n’ont pour autant jamais trouvé de
corrélation clinique, alors que cette substance a été prescrite pendant plus de
trente ans à plus de 25 millions de personnes
[94].
D’autres travaux de neurobiologie fondamentale vont même
jusqu’à affirmer que le « pruning effect », c’est à dire une sorte de taille en
espalier des axones des neurones sérotoninergiques comme celle qui apparaît
chez l’animal après la prise de MDMA, et qui constitue l’un des principaux
arguments en direction d’une atteinte neuronale, constituerait un phénomène
naturel d’évolution cérébrale à l’adolescence, et se produit de façon très
banale avec de nombreuses substances pharmacologiques
[95].
Plus encore, l’ecstasy serait un médicament sans grand risque :
Charles Grob aux États-Unis, a obtenu, après 7 années de recherches
préliminaires, l’autorisation de la DEA en 2001 d’utiliser l’ecstasy pour le
soutien antalgique et psychologique des cancéreux aux derniers stades de leur
maladie
[96]. Certes,
il s’agit là de patients proches de la mort, chez qui le risque neurotoxique
passe au second plan.
Mais que dire alors de ces programmes thérapeutiques en faveur
de jeunes victimes de traumatismes existentiels, souffrant de pathologies
post-traumati-ques secondaires à des agressions ou des catastrophes, qui
s’ouvrent dans d’autres universités ou hôpitaux publiques, aux USA (le
protocole de Michael Mithoefer, en Caroline du sud)
[97], en Israël, ou en Espagne ?
Comment expliquer qu’en Espagne, en 2002, une étude de phase 1
sur l’utilisation de la MDMA chez l’homme se mette en place à Barcelone (Dr.
Jordi Cami), et qu’un protocole de traitement par la MDMA chez des patients
souffrants de troubles psychotraumatiques va débuter à l’Hôpital Psychiatrique
de Madrid (P.A Sopelana Rodriguez et J.C. Bouso Saiz)
[98]?
De même, comment comprendre qu’un protocole d’utilisation de la
MDMA dans cette même indication du traitement des troubles post-traumatiques
soit en cours à l’Université Ben Gourion du Negev en Israël (Dr. Moshe Kotler),
et que des études sur des volontaires sains se pratiquent à l’Université de
Zurich, pour comparer les effets neurophysiologiques de la MDMA, de la
psilocybine et de la kétamine (Pr. Vollenweider)
[99], et que des travaux similaires se
poursuivent à l’Université d’Aachen en Allemagne
[100]?
S’agit-il là d’irresponsables, ou bien ces chercheurs
considèrent-ils que les patients atteints de troubles psychotraumatiques, ou
les « volontaires sains », peuvent sans risque subir des destructions
neuronales irréversibles ?
Que dire encore des études de follow –up réalisées sur des
patients soignés au LSD dans les années cinquante / soixante (en particulier en
Hollande, des dizaines de rescapés de la Shoah)
[101], ou des patients en psychothérapie
assistée au LSD si fréquentes en Californie dans les années soixante
[102], et à la MDMA,
jusqu’en 1984, avant son interdiction internationale ? Ou des patients suisses
traités à la MDMA, de 1988 à 1993, et oui bien après son interdiction
Internationale, pour des troubles existentiels, anxieux ou dépressifs ? Il
semble d’ailleurs que tous ces patients vont très bien
[103].
Les auteurs de ces thérapies, tant aux USA qu’en Suisse,
continuent d’affirmer que ces traitements sont des traitements sûrs
[104]. Aucun trouble
particulier permettant d’étayer l’affirmation de dégâts cérébraux n’a jamais
été avancé, concernant tous les sujets évalués dans des études
rétrospectives.
Mais, pas un mot dans la presse, silence radio.
Après le cannabis, le LSD, l’héroïne, la cocaïne, le moment
était venu à la fin du siècle dernier, de diaboliser l’ecstasy. La « science »
a été convoquée pour servir d’argumentaire à nos « entrepreneurs de morale »
moderne. Fin 99 une campagne médiatique s’est développée sur ce thème. On avait
ainsi pu lire dans un dossier du Nouvel Observateur
[105], intitulé «
Ecstasy, la pilule du malheur – la déferlante des drogues
chimiques», et une pleine page dans Le Monde du jeudi 3 février 2000
:
« Les pouvoirs publics s’alarment des risques
liés à la consommation d’ecstasy » - « De réels dangers à court et à long
terme, malgré une réputation d’innocuité ».
Il y a maintenant quatre ans, l’expertise INSERM sur
l’ecstasy
[106]
avait recours au risque de mort subite « quelque soit la dose », pour faire
peur aux utilisateurs, et ceci malgré l’évidence d’un risque quasiment nul au
plan statistique. Au diable la rigueur scientifique et l’honnêteté
intellectuelle, c’est, au début du XXI
e siècle, grâce au
fait «
qu’il existe aujourd’hui un consensus
scientifique sur le fait que la MDMA entraîne une dégénérescence neuronale à
moyen et à long terme, différente selon les individus. Nos experts ne savent
cependant pas si les neurones détruits vont se régénérer, ni comment
»
[107],
que la guerre à l’ecstasy est relancée.
Aujourd’hui, dans cette époque de populisme et de démagogie
effrénée, même plus besoin d’argument scientifique, retour en arrière : la
drogue, « c’est mal ». Nos «chères têtes blondes
technos», n’ont qu’à bien se tenir, continuer de danser, mais
surtout, arrêter de «gober»
innocemment de la MDMA.
Nous déplorons le fait que la plupart des journalistes se
contentent de résumés simplistes, et se fassent, dans ce domaine comme dans
d’autres, les porte-voix des politiques, qui, bien qu’ayant une parole «
autorisée », n’ont peut-être pas pour premier souci l’objectivité en matière de
drogues (dont l’usage est effectivement interdit par la loi, même si c’est «
purement artificiel », et anticonstitutionnel, puisque le danger de l’usage de
drogue ne nuit pas à autrui, dans l’immense majorité des situations).
Certes, l’usage de MDMA n’est pas sans risque; c’est
particulièrement le cas pour des sujets psychologiquement fragiles, consommant
de façon abusive
(« un ecstasy par semaine, c’est
déjà trop !», comme le rappelait dès 1995 l’association Techno
Plus), et mélangeant différents produits psychotropes, licites ou illicites
(amphétamines, cocaïne, alcool en particulier), qui plus est dans des
conditions environnementales augmentant les risques. Le blues du mercredi, que
j’évoquais plus haut, le « mid week low » de nos voisins anglais, existe bien,
et une étude britannique montre qu’il est encore plus sévère chez les usagers
réguliers mélangeant habituellement la MDMA avec la co-caïne et la
metamphétamine
[108].
Nous avons tous rencontré, et soigné de tels patients, sans
d’ailleurs avoir constaté de troubles irréversibles, qui soient strictement
liés à l’abus de produit; la déplétion sérotoninergique et son cortège de
symptômes cliniques semblent disparaître sous traitement antidépresseurs en
quelques mois. Ce qui persiste, ce sont les troubles psychologiques qui
préexistaient aux prises de drogue.
Le risque le plus grave de la consommation d’ecstasy, c’est
celui de troubles psychologiques lors d’abus ou de polyconsommation; voilà ce
qui est certain, et vis à vis de quoi il s’agit de mettre en garde les
utilisateurs. Et on peut étendre ce propos aux autres drogues de synthèse.
Voilà ce qui, de notre point de vue, devrait être mis en avant dans l’intérêt
de la santé des consommateurs. Voilà ce qui serait véritablement entendu par
les jeunes gobeurs d’ecstasy, car cela correspond à leur savoir empirique, à
l’observation simple de leur environnement. Voilà ce qui serait pris au sérieux
par ces jeunes, et qui permettrait un véritable accès aux soins pour ceux qui
vont mal.
Mais pour l’immense majorité des raveurs d’hier et
d’aujourd’hui, c’est d’une expérience personnelle parfois psychologiquement
marquante, dont il s’agit, une expérience existentielle, une étape dans la
construction de leur identité, certainement proche de ce qui se passait il y a
bien longtemps dans un tout autre contexte, lors des utilisations festives,
rituelles ou sacrées que nous évoquions plus haut. Et même si la peur des
adultes est que ce ne soit pas suffisamment encadré, pour limiter les risques
et favoriser l’accession à une métabolisation symbolique de l’expérience,
qu’est-ce qui justifie honnêtement d’interdire l’expérience ?
C’est non seulement ridicule, mais inefficace, et ça aura lieu
de toute façon, dans des contextes de plus en plus clandestins, c’est dans la
nature humaine, et l’augmentation démesurée de la répression finira par avoir
pour effet une sorte de génocide anthropologique, la disparition du savoir sur
les drogues psychédéliques, l’un des piliers historiques de
l’humanité.
Nos dirigeants méconnaissent gravement le fait que pour nombre
d’anthropologues, l’usage de substances psychédéliques peut être consubstantiel
de l’adolescence et de ses rites de passage, et ce dans toutes les
sociétés
[109]. Le
nier et le réprimer n’est pas un signe de sérieux, de responsabilité, mais
révèle plutôt la peur de la remise en question par ces adolescents et ces
jeunes adultes de l’ordre établi, cet ordre qui fait les choux gras de ces
politiques, celui qui rassure le bon peuple, l’application de la loi du père...
surtout celle du pouvoir.
Par contre, dire la vérité, c’est finalement encadrer de façon
cohérente cette consommation adolescente, c’est faire savoir, entre autres, ce
qu’ont constaté depuis longtemps les consommateurs esthètes des premières
années, et tous les patients et thérapeutes ayant utilisé l’ecstasy de par le
monde : savoir que plus on en prend, plus les effets d’euphorie, les effets
empathogènes diminuent, et que la surconsommation confronte à l’expérience
amphétaminique classique, avec ses conséquences dépressogènes plus ou moins
désagréables.
Enfin, qu’est-ce qui peut raisonnablement justifier que l’on se
prive, ou que nous médecins, soyons privés de ces outils
psycho-pharmacologiques que sont les substances psychédéliques ? Étudions
sérieusement les résultats des thérapies proposées à Saint Petersbourg aux
alcooliques et héroïnomanes à l’aide de la kétamine
[110], aux cures de désintoxications de
l’héroïne réalisées en Hollande et aux USA avec le Tabernante Iboga (racine
africaine contenant de l’ibogaine)
[111], aux usages modernes de l’Ayahuasca,
le breuvage sacré des chamanes amazoniens utilisé dans le centre Takiwasi au
Pérou pour soigner les cocaïnomanes
[112], et pour changer de registre, les traitements de
troubles post-traumatiques qui commencent en Espagne avec l’ecstasy, comme
évoqué plus haut, ou comme adjuvant des psychothérapies. Et bien sûr, réévaluer
les résultats des nombreuses pratiques thérapeutiques des années 50/60
réalisées à l’aide des psychédéliques
[113].
Ainsi, pour reprendre les propos du pharmacologue Ronald
Siegel
[114],
«
une approche calviniste de la pharmacologie nous
a empêché de considérer les modifications agréables que peuvent subir le corps
et l’esprit comme étant indispensables à une bonne santé. La notion
d’automédication doit être étendue à l’usage des drogues. Mais dès que l’on ose
dire que l’état d’intoxication sert des objectifs médicaux ou résout des
problèmes d’adaptation, l’étendard de l’abus et de la perte de contrôle est
dressé. Or il devrait être aussi gratifiant de créer des drogues sûres que de
chercher à tout prix à inventer des pilules miracles… Une solution serait de
fabriquer des drogues non dangereuses. Pour ce faire le meilleur moyen
consisterait à utiliser les technologies mises au point par les hommes au cours
des âges. » Et particulièrement retourner vers les usages ancestraux
de plantes psychédéliques.
En 1982, Rodolphe Ingold posait déjà la question suivante qui
nous paraît toujours d’actualité, bien que sans réponse :
« Pour bien faire : il faudrait parler du
plaisir, mais il faudrait aussi parler de l’ennui, c’est-à-dire qu’il nous
faudrait comprendre notre histoire, comprendre pourquoi c’est au
XXe siècle avec la disparition progressive des rites que
les problèmes de la pharmacodépendance se manifestent
socialement.»
[115]
Pour conclure, nous citerons Henri Atlan : «Lorsque la vie quotidienne est particulièrement répétitive,
avare en renouvellement et ressemble de plus en plus à un présent sans avenir,
et surtout quand la puissance de penser et d’imaginer est toute entière
investie dans la tâche de survivre… alors le rêve donne l’expérience de ce qui
apparaît au contraire comme une vraie vie, à la mesure de la richesse du penser
et de l’imaginer. Et quand l’absorption de plantes produit, en dehors du
sommeil, des états de conscience qui rappellent ceux du rêve, alors se produit
un retournement des valeurs : le train-train quotidien, la lutte pour survivre
en s’adaptant aux contraintes d’espace et du temps afin d’assurer la nourriture
indispensable n’apparaît alors que comme une préparation, une antichambre de ce
qui serait la vraie vie, libérée de ces contraintes, telle qu’on peut en faire
l’expérience dans le rêve et l’hallucinose.»
Post scriptum, décembre 2003
Enfin pour en finir avec les « mensonges », ou les
mystifications pseudo-scientifiques concernant les drogues, citons cet exemple
qui constitue un véritable « cas d’école » en matière de manipulation de
l’information relative aux drogues, à savoir les prétendues preuves
scientifiques de la neurotoxicité de l’ecstasy. Il y a quelques années déjà,
nous étions un certain nombre
[116] à mettre en doute les assertions du Dr Ricaurte, le
neuro-biologiste américain de la John Hopkins School of Medecine de Baltimore
qui, depuis le début des années 1990, était pratiquement le seul à produire des
travaux démontrant la neurotoxicité sérotoninergique de la MDMA (« ecstasy »),
chez le singe. Or, le message de la MILDT concernant l’ecstasy s’appuyait
encore récemment sur ces travaux, au titre du principe de précaution ; mais
notre position « iconoclaste » avait conduit les autorités concernées à exercer
une pression sur le journal Le Monde qui avait dans un premier temps accepté
notre article critique sur le sujet
[117], puis qui s’était rétracté.
Or, non seulement les autres équipes de recherche universitaire
dans les autres pays du monde ne retrouvaient pas les mêmes résultats
[118] (mais ces études ne sont jamais
citées dans la grande presse), mais plus encore, un certain nombre de ces
recherches reposent sur des bases erronées, essentiellement car les
expérimentateurs de l’équipe de Ricaurte se sont tout simplement trompés de
produit. Ils n’utilisaient pas de la MDMA, mais de la méthamphétamine, qui est,
elle, reconnue internationalement comme étant une substance neurotoxique, ce
dont témoignent les nombreux problèmes sanitaires à laquelle elle est associée,
essentiellement aux USA et en Thaïlande
[119].
C’est le 6 septembre 2003, que le docteur Ricaurte s’est «
rétracté » officiellement dans la revue américaine Science, (rétractation
reprise dans la presse quotidienne
[120]), vis à vis de son article qui
dénonçait le fait que l’ecstasy causait de sévères déplétions dopaminergiques,
et pouvait causer des maladies de Parkinson. Ricaurte s‘était rendu compte
qu’il s’était trompé, alors qu’il n’obtenait plus les mêmes résultats
désastreux en répétant la même expérience; il s’est aperçu alors d’une erreur
de manipulation sur la nature de la drogue employée.
Il est troublant de constater que, dans le même temps, le
Docteur Alan Leshner, précédent directeur du très officiel NIDA (National
Institut on Drug Abuse), qui avait témoigné devant le Congrès américain quant à
la dangerosité de l’ecstasy, à l’appui d’une loi en discussion qui devait
mettre en accusation les directeurs de lieux festifs où de l’ecstasy est
consommé, et qui avait durement défendu l’article de Ricaurte lors de sa
publication, faces aux critiques immédiates de la communauté scientifique
américaine, était entre-temps devenu le directeur exécutif de l’American
Academy for the Advancement of Science, qui publie la revue Science…
Reçu en janvier 2003
[1]
HOFMANN A.,
LSD, mon enfant
terrible (1979), Paris, Éditions du Lézard, 1997.
[2]
WOLFE T.,
Acid Test
(1968), Paris, Seuil, coll. Points, 1975.
[3]
JANSEN K. L.R.,
Ketamine : dreams
and realities, USA, MAPS, 2001.
[4]
SUEUR C., CAMMAS R., LEBEAU B., L’ecstasy au sein de la famille
des substances psychédéliques : effets et dangerosité,
Psychotropes, 2000, vol. 6,
n°2,9-71.
[5]
EISNER B., Ecstasy : the MDMA story, USA, Berkeley, Ronin
Publishing, 1989 SAUNDERS N., E comme ecstasy, Paris, Ed. du Lézard, 1996.
FONTAINE A., FONTANA C.,
Raver, Paris,
Editions Anthropos, 1996. HOLLAND J. ed.,
Ecstasy
: the complete guide, USA, Rochester, Vermont, Park Street Press,
2001. GROB C., Deconstructing Ecstasy : the Politics of MDMA Research,
Addiction Research,
2000,8,6,549-588.
[6]
ROQUES B.,
La dangerosité des
drogues, Paris, Ed. Odile Jacob, 1999,143.
[7]
« Tous les médicaments coupe-faim sont désormais interdits à la
vente », J. Y. Nau,
Le Monde, 4
septembre 1999.
[8]
IMAO = Inhibiteurs de la MonoAmine Oxydase.
[9]
DENIKER P., COTTEREAU M.J., OUGHOURLIAN J.M., Amphétamines et
psychoses amphétaminiques,
Revue du
Praticien, 1971,21,7,1025-1037.
[10]
O’CALLAGHAN J.P., Commentary on article by Ricaurte et
colleagues, Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies (MAPS),
1995,6,1,13. FROMBERG E., Science, drogue et politique ! Associations
inattendues,
Les Cahiers de Prospective
Jeunesse, 1998,3,2,27-30.
[11]
Retrait de tous les lots d’anorexigènes amphétaminiques,
Communiqué de l’Agence Française de Sécurité sanitaire des Produits de Santé,
19 octobre 1999.
[12]
Rapport du professeur B. ROQUES au Secrétaire d’Etat à la Santé
: Problèmes posés par la dangerosité des drogues (mai 1998), Paris, Ed. Odile
Jacob, 1999.
[13]
Rapport ROQUES, p.143.
[14]
« Ne bourrez pas les enfants de psychotropes »,
Le Monde, 27 mai 2000.
[15]
Veille internet Yaba-Pemoline, OFDT / TREND, septembre 2001,
sur w
www. drogues. gouv. fr/
fr/savoir_plus/syntheses_dossiers/veille_intern