Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4499-2
142 pages

p. 7 à 17
doi: en cours

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Vol. 10 2004/1

2004 Psychotropes

Toxicomanie et mythe de famille « sans histoire »

Romain Giffard Étudiant en D.E.S.S. de Psychologie clinique et pathologique, Université Paris 8, Institut d’enseignement à distance.
Quel éclairage donne le concept de mythologie familiale aux conduites toxicomaniaques ? Plusieurs auteurs ont repéré l’existence de mythes particuliers dans les familles de toxicomanes (notamment P. & S. Angel, S. Cirillo, B. Prieur, J. Schwartzman, M. Kuntz, P. Hachet, R. Neuburger). Cette étude, centrée sur les représentations mythiques de huit couples parentaux confrontés à la toxicomanie de leur enfant, a été réali~sée au sein d’une association d’aide aux toxicomanes de la région pari~sienne. Les résultats montrent que les familles interrogées tendent à véhiculer un mythe général de famille «sans histoire», au sein duquel l’agir toxicomaniaque assurerait une fonction d’attaque. Mots-clés : Toxicomane, Mythe, Famille, Génération, Fonction du symptôme. How to understand drug abuse problematic throught the con~cept of familial mythology? Several writters had underlined special my~thes into the drug abuser’s family (wich P. & S. Angel, S. Cirillo, B. Prieur, J. Schwartzman, M. Kuntz, P. Hachet, R. Neuburger). This research, focused on mythical representations of eight couples of parents who have to cope with their children drug use, has been realised into a help center for drug abusers, in the parisian suburb. The results show that interviewed families have the tendancy to develop general myth, called «without issues », into wich one the drug abuse acting-out has an attack meaning.
C’est souvent à partir d’observations étonnantes que l’intérêt d’une recherche se développe. En effet, fréquent et frappant est le décalage entre les actes déviants du toxicomane (passages à l’acte multiples, conduites délictueuses et à risque…) et une attitude familiale qui tend à normaliser ces actes par une image de paix, de non-violence au sein du groupe familial.
Quel sens attribuer à ce contraste, à l’écart entre des actes qui marginalisent et une image qui banalise, quelles relations entre de telles représentations familiales et un contexte toxicomaniaque conflictuel, qui place souvent les familles en état de crise importante ? Ce genre de paradoxe a orienté cette étude vers le concept de mythe familial, qui, par sa fonction défensive [1], paraît pertinent pour rendre compte de ces phénomènes.
Quelle éventuelle fonction assure le symptôme « toxicomanie » par rapport à la mythologie spécifique de sa famille ? La trajectoire « faite d’histoire » du toxicomane vient-elle dénoncer un mythe de famille « sans histoire » ? Décrivons pour cela deux tendances idéales et opposées :


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Mythe familial Règle prescrite Représentations actuelles Représentations transgénérationnelles Fonction de la toxicomanie Famille « sans histoire »… « Sois conforme ! et préserve ton groupe dans ce qu’il a de normal, de banal, ne te singularise pas, ne te distingue pas !» Images d’union, de bonheur, de banalité… Discours familial qui annule les différences, qui lutte contre les écarts à la norme Histoire et saga familiale pauvre, phénomènes de « gommages» transgénérationnels destinés à effacer tout ce qui « fait histoire », occulter tout élément de la mémoire familiale qui risque de marginaliser et stigmatiser le groupe familial Attaque du mythe de « famille sans histoire » Famille « faite d’histoires » « Sois différent! et préserve ton groupe dans ce qu’il a de spécifique, d’a-typique, de remarquable par rapport au reste du monde !» Images de marginalité, d’exceptionnalité… Discours familial qui renforce les spécificités du groupe familial Histoire et saga familiale riche et complexe.Valorisation d’une histoire « faite d’histoires» Défense du mythe de « famille faite d’histoires»

 
Hypothèse et méthodologie
 
 
Hypothèse générale
Dans les familles de sujets toxicomanes (héroïnomanes), on retrouve des représentations mythiques familiales qui véhiculent et défendent une image de famille « sans histoire », et ce, tant au niveau de l’image de la famille transgénérationnelle (histoire familiale) – sous-hypothèse 1 – qu’au niveau de l’image de la famille actuelle (présent familial) – sous-hypothèse 2.
Les axes principaux du guide d’entretien explorent notamment le niveau de complexité et de richesse de l’histoire familiale, de la saga familiale, des comptes familiaux, de l’équilibre éthique et relationnel entre les générations, les rôles familiaux présentés comme plus ou moins contrastés ou uniformisés, et aussi l’investigation de tous les éléments permettant à la famille de s’autodéfinir, l’identité familiale, le système de valeurs, les qualités familiales supposées partagées par tous, le degré d’ouverture du système familial.
 
Résultats et discussion
 
 
Les résultats obtenus vont dans le sens d’une validation partielle de l’hypothèse générale : la 1re sous-hypothèse n’apparaît que partiellement confirmée, tandis que la 2de est clairement validée.
1re sous-hypothèse
D’une part, nous observons en réalité une réelle tendance de ces familles à construire une saga familiale riche et complexe, valorisant tant les faits jugés « positifs » que ceux jugés « négatifs », tant les zones de honte que celles de fierté. À plusieurs reprises, on observe de véritables « mythes épiques », des récits héroïques, des familles présentées comme marquées par les événements familiaux (guerres, immigrations, persécutions, et autres traumatismes).
Les rôles familiaux sont présentés comme contrastés et différenciés, par le récit d’individus magnifiés forçant le respect par leur courage et leur charisme, des individus sources de « mystère » par leur personnalité énigmatique, des individus méprisés par leur déviance, des individus cachés, ou bien craints par leur violence. Les couples ont donc tendance à dresser des tableaux familiaux « faits d’histoires » et hétérogènes.
D’autre part et contrairement à nos attentes, les couples ont tendance à ne pas défendre une image de comptes « équilibrés » au niveau transgénérationnel [2], dans le sens où ils mettent largement en évidence notamment des sentiments d’injustice subie, des situations de rupture relationnelle totale avec le reste de la famille, de rupture dans la continuité familiale, de parentification, d’héritages conflictuels, de loyauté clivée, de loyauté invisible, de délégation, etc.
À côté de ces premiers résultats, nous remarquons cependant d’importants phénomènes de « gommages » transgénérationnels [3] venant alimenter notre hypothèse de mythe d’histoire familiale « sans histoire »:
  • Tout d’abord, à côté d’une saga familiale relativement développée et mouvementée, nous observons un certain nombre de niveaux générationnels vides, de « trous », de « blancs » dans l’évocation de certains parents ou de certains événements. Nous retrouvons des secteurs de l’histoire familiale entièrement inconnus dans quatre familles, des générations littéralement « effacées » de la mémoire familiale.
  • Une autre constatation frappante consiste en le faible niveau de verbalisation en famille des traumatismes de guerre en particulier, et en général des événements de vie douloureux et honteux (notamment les suicides et incestes, véhiculant beaucoup de honte dans la famille) vécus par les ascendants. En fait, la saga familiale semble souvent riche mais la transmission intergénérationnelle de cette histoire paraît altérée voire bloquée, en ce sens que le fait « brut » historique («…il s’est passé ceci…») est transmis mais n’est pas véritablement intégré à l’identité familiale (« …on sait que…mais on ne nous en a jamais parlé…»). En effet, l’absence d’élaboration familiale touche des faits potentiellement traumatisants, que les familles ont abondamment mentionnés (mort liée à la guerre, suicide, inceste, viol, disparition, meurtre, migration, exil politique, persécution, abandon d’enfant, handicap, maladie physique et mentale grave, etc.). On retrouve ici les observations de S. Cirillo sur le mécanisme de minimisation (qu’il retrouve dans les familles de toxicomanes), « qui ne consiste pas à nier ou à cacher le déroulement de ce qui s’est « réellement » passé, mais à désamorcer l’importance émotive qui l’accompagne, surtout s’il s’agit de la douleur liée à des événements à portée traumatique » [4]. On remarque en fait à plusieurs reprises des situations de membres de la famille proche
  • (oncles, grands-parents) totalement inconnus du couple, dont les parents ne leur ont jamais parlé. Cette quasi-absence d’informations sur ces ascendants se retrouve de façon massive dans notre échantillon.
Cette tendance à méconnaître les souffrances des générations passées apparaît comme une constante troublante dans les entretiens, ce qui nous amène à revenir sur les travaux de P. Hachet. L’auteur aborde les situations où les toxicomanes sont contraints de symboliser certains événements psychiquement non intégrés et tenus secrets, mensongèrement déformés par leurs parents ou leurs grands-parents. Il insiste sur une tendance chez certaines familles à maintenir un mythe de famille « paisible »en raison d’expériences passées difficiles : « leurs familles leur ont verrouillé l’accès aux aspects troubles de leur propre histoire, s’affichant précisément comme “des familles sans histoires”» [5]. La toxicomanie peut prendre en réalité une certaine signification vis-à-vis des grands-parents qui ont eu à vivre des temps difficiles, des événements parfois honteux, mais qui n’ont pas reçu une élaboration psychique satisfaisante.
• À cinq reprises, les couples remarquent leur manque d’initiative spontanée à interroger les secteurs inconnus ou très méconnus de leur histoire familiale («…en fait je me suis jamais posée la question…je n’ai pas posé de questions, ça ne me venait pas à l’esprit de me demander si…»). Cette tendance récurrente à ne pas initier cette démarche de savoir évoque une règle familiale intégrée par ses membres, selon laquelle « il ne faut pas poser de questions », car «il y a des choses à ignorer»!
On observe en effet une double transmission, non seulement une transmission de ce « rien », de cette absence de contenu, et en même temps une transmission d’une absence de questionnement spontané sur ces générations « manquantes ». Autrement dit, les membres de la famille semblent avoir appris à ne pas tirer les « tiroirs » étanches et verrouillés de la mémoire familiale.
P. Hachet confirme ces observations en soulignant la difficulté - dans les familles de toxicomanes - à évoquer la génération des grands-parents, « ce ne sont pas des choses dont on parle dans la famille (…) les parents évitent ce genre de questions » [6]. Non seulement il est demandé d’oublier le contenu, mais il semble aussi être demandé de ne pas percevoir ce manque d’informations…
Cette observation est particulièrement fréquente chez les parents ayant quitté la terre de leurs ancêtres, situations où les liens avec leur propre ascendance ont été rompus (les situations d’exil politique et d’immigration de deux familles de notre échantillon). L’auteur insiste sur ces déplacements effectués dans un contexte douloureux de rupture et de non-dit, dont les effets émotionnels sur les futurs toxicomanes n’ont pas pu être convenablement introjectés [7].
Ces phénomènes de non-connaissance ou de méconnaissance peuvent aussi être expliqués par les travaux de R. Neuburger sur la mémoire de la famille, en tant que processus de transmission-sélection de ce qui sera jugé bon par les ascendants de transmettre, afin d’assurer, selon eux, un lignage de préférence conforme aux attentes et aux aspirations familiales. La transmission peut concerner un oubli afin d’assurer l’identité et la continuité familiale, afin de maintenir le mythe du groupe à travers le renouvellement des générations.
En résumé, on relève :
  • de nombreux « blancs », des trous dans l’histoire familiale (transmission de l’oubli : « on ne sait pas…»),
  • une verbalisation très limitée dans la famille des divers drames familiaux, les traumatismes de guerre et tout événement douloureux et source de honte (faible transmission des souffrances vécues par les ascendants : « on n’en parlait pas…»),
  • et enfin une sorte de règle familiale intégrée par les membres selon laquelle « il ne faut pas poser de questions » (transmission d’une règle qui interdit le questionnement spontané sur les origines : « on ne s’est jamais posé la question de savoir…»).
En conclusion, ces formes de « gommage » participent à une sorte de transmission d’un mythe normalisé et banalisé, destiné à faire disparaître les particularismes de la famille vécus comme des différences dangereuses.
2de sous-hypothèse
Au niveau de la famille actuelle, le mythe de famille « sans histoire » domine largement dans les familles interrogées.
• Pour la plupart des familles. Ce mythe général est véhiculé par les images d’union, de cohésion, de solidarité qui sont défendues de façon massive et appuyée. Plusieurs formules et devises familiales viennent le signer, «…se serrer dans les coups durs…tous pour un et un pour tous…tous unis…se serrer les coudes…”. La solidarité se manifeste souvent sous forme d’un soutien mutuel inconditionnel, « dès qu’un de nous a un problème, tout le monde va l’aider ».
On comprend alors avec A. Nicolo Corigliano comment la toxicomanie peut venir valider et renforcer le mythe de cohésion. Le mythe semble en effet pourvoir lui-même à une vérification empirique, telle une prédiction qui se vérifie. Le toxicomane qui enfreint ce mythe d’unité est lui-même à l’intérieur de ce mythe, et il est finalement le premier à le maintenir par son infraction même, car paradoxalement par son symptôme, il permet au groupe de manifester pleinement ses capacités de cohésion, en les amenant à se centrer sur le problème.
Une des familles fournit une illustration claire de ce phénomène. Ses membres baignent en effet tous ensemble dans une sorte de mission familiale d’aide, une sorte de mythe d’altruisme et de générosité pourrait-on dire, tant les différents domaines de la vie familiale sont portés vers l’engagement humanitaire, l’activisme caritatif, le secours à autrui. Nous voyons alors comment le jeune toxicomane peut jouer dans ce contexte le rôle de « malade-désigné » nécessitant les « soins » de sa famille, et renforçant de cette manière le mythe familial d’aide et de réparation.
Notons aussi le cas d’une famille dont l’insistance du discours de cohésion, voire de dépendance intra-familiale (les réticences - explicites - du couple à voir leurs fils prendre leur autonomie) évoque un mythe qui s’énoncerait ainsi : « une solidarité étroite peut seule nous protéger contre les influences extérieures néfastes ». Ces « influences néfastes » renvoient dans notre exemple aux douloureuses histoires familiales des conjoints (rupture culturelle brutale, injustices subies). Et dans un tel contexte, une séparation des membres du groupe – le fils toxicomane notamment – serait exclue du fait de la nécessité vitale de maintenir cette règle et ce mythe de solidaritérapprochée. Nous voyons donc clairement comment ce mythe protège la famille contre ses conflits transgénérationnels, conflits passés que nous estimons très présents mais que le mythe d’unité même interdit d’aborder.
Par ailleurs, la découverte de la toxicomanie du fils par une famille évoque parfaitement l’expression de S. Angel d’« éclair dans un ciel serein », dans un contexte de mythe de famille “ paisible, sans problème et sans histoire », où le paysage affectif - avant la « découverte »de la drogue - était des plus limpides ; et l’on comprend que l’« éclair » est d’autant plus « claquant et éblouissant » que le mythe est marquant… La famille en effet présente une image relativement idyllique de son passé jusqu’à l’apparition soudaine du problème.
Il est de même intéressant de relier mythe d’union - fréquemment relevé dans ces familles - avec le déni parental de l’enjeu mortel, souvent remarqué dans ce type de familles. En effet, le mécanisme de production du mythe est proche du processus du déni, par la distorsion de la réalité qui est produite et par sa fonction défensive. Nous voyons alors comment le déni du risque vital et le mythe selon lequel « il ne peut rien lui arriver puisque nous sommes unis » s’associent et se renforcent mutuellement afin d’assurer la permanence rassurante d’une pseudo-harmonie familiale.
  • Notons aussi les familles qui insistent sur le caractère normal, banal et commun de leur vie familiale, (« pourquoi se différencier…on est comme les autres…se fondre dans le moule… »), telles des vies de familles semblables aux autres.
  • Nous observons à trois reprises des traits surprenants allant dans le sens d’unmythe de vérité. Ce mythe se manifeste de deux façons :
    • D’une part, par la désillusion parentale face à leur enfant qui pratique le
    • « mensonge » (« …il mentait jamais avant, il cachait rien… »), défaut suprême et marque de profonde déloyauté pour la famille qui cultive la confiance mutuelle. Les valeurs familiales d’honnêteté, de confiance et de vérité, semblent brutalement remises en cause par les conduites délictueuses et manipulatoires du jeune, conduites qui brisent un tel mythe de vérité. Et que le jeune ait caché sa toxicomanie pendant un temps semble vécu plus douloureusement que la toxicomanie elle-même…comme si cette dissimulation représentait une attaque majeure du mythe unificateur du groupe familial.
    • D’autre part, cette notion de vérité est présentée comme une qualité partagée par tous les membres de la famille («…on joue franco…être honnête, ne pas mentir, se faire confiance…il y a une intimité entre nous…»). Ces valeurs communes de transparence, de liberté de parole, de « bonne » communication intra-familiale sont érigées en qualités dont chacun est pourvu, même le jeune toxicomane…
Il est intéressant de situer ce mythe de vérité, où l’« on se dit tout», en contradiction avec les phénomènes de trous – remarqués précédemment - au niveau de l’histoire familiale, où en fait « on ne se dit rien»!…Les actes démonstratifs du jeune viendraient-ils alors agir sur un mode déviant les pages obscures de l’histoire familiale, ses secrets actuels seraient-ils en effet une tentative de réaction aux secrets des origines ?
• Enfin, une des familles exprime un mythe de l’enfant roi, de l’enfant idéal, tel que M. Kuntz l’a relevé dans certaines familles de toxicomanes («…On a vécu de manière heureuse quand il était jeune…il a été un enfant vraiment exceptionnel…il était très doué, en avance pour tout…». Le discours du couple montre bien le difficile travail de deuil de cet enfant idéal
- à qui il ne doit rien arriver - devenu brusquement si imparfait, et brisant au passage une sorte d’aspiration familiale à la complétude et à la perfection.
Ainsi, mythe de vie familiale harmonieuse, mythe d’unité, d’union, de solidarité et de cohésion, mythe de banalité, mythe de vérité et mythe de l’enfant idéal s’associent aisément et participent au mythe général d’une vie familiale « sans histoire », « où l’on est soudé, où l’on s’aime tous, où l’on se dit tout », à un mythe de famille « typique », semblable aux autres, où les différences (conflits, spécificités, déviances) entre les membres sont abrasées voire annulées.
Les mythes de famille « sans histoire » ont en effet valeur de « gommage » de la réalité familiale, en faisant disparaître les particularismes de la famille vécus comme des différences inacceptables car peut-être dangereuses. Il s’agit par ce biais de favoriser la transmission d’un mythe normalisé, de tendre vers la conformité, le « normal » et le « banal », et de préserver ainsi un certain narcissisme collectif.
Nous relevons toutefois deux autres représentations mythiques, allant dans le sens d’un mythe de famille « a-typique », de famille différenciée et « faite d’histoires ». Il s’agit de ce l’on pourrait nommer mythe de liberté et mythe de marginalité :
  • Une des familles cultive en effet un mythe de liberté, avec une volonté de marquer une certainedifférenciation avec le reste du monde, notamment par leur spécificité familiale de diversité culturelle, linguistique et religieuse, soignant une image de famille « cosmopolite », dans laquelle «…on a toutes les couleurs, les religions, les langues…». On note la redondance de ces qualités familiales d’ouverture partagées par tous les membres. Cette recherche de la pluralité et de la différence entre les membres évoque un mythe de liberté et d’indépendance selon lequel «…nos enfants, ils font ce qu’ils veulent, c’est justement ce qui est enrichissant…», et ainsi le fils, par la toxicomanie et ces conduites «…anti-conformistes et marginales…», apporterait lui aussi « sa » propre différence, sa spécificité, par loyauté à cette règle familiale.
  • Une seule famille enfin présente un mythe familial de désunion, de marginalité, de famille « maudite », et ce avec beaucoup de conviction («…on est une famille à éviter…une famille hors norme, pas ordinaire…on n’est pas une famille respectable »). Cette famille se définit davantage par ses différences et ses difficultés que par ses points communs et ses qualités partagées. La toxicomanie du jeune viendrait de ce fait alimenter et renforcer cette espèce de logique familiale, de culture familiale faite de malheurs et d’exclusion. Cette famille se décrit comme faite d’histoires et de drames, de ruptures, de deuils, de crises ouvertes au sein de la famille nucléaire. Avec B. Prieur, nous observons que le fils toxicomane suit, comme sa famille, un itinéraire mouvementé et chaotique (par ses problèmes judiciaires notamment), renforçant le discours familial de déviance et de stigmatisation sociale, c’est-à-dire le mythe organisateur du groupe.
En conclusion, les mythes soutenant une image de famille « typique » et « sans histoire » (mythe d’union, de cohésion, de solidarité, de banalité, de vérité, de l’enfant idéal) dominent les mythes défendant une image de famille « a-typique » et « faite d’histoires » (mythe de liberté et de marginalité). Notre seconde sous-hypothèse s’avère donc plutôt confirmée.
 
Conclusion
 
 
Dans ce contexte mythologique de famille « sans histoire », il est possible de comprendre la fonction de la toxicomanie (et son caractère démonstratif, en tant que pathologie de l’agir associant conduites délictueuses et à risque) au sein de la famille. Le comportement toxicomaniaque prendrait un sens valeur de dénonciation et d’attaque du mythe familial dominant, car rigide, inadapté, ne servant plus le groupe, et ne correspondant à aucune réalité familiale.
Dans ce cadre, la toxicomanie représenterait donc une mise en acte et une attaque sur un mode déviant d’un mythe familial normalisant et banalisant.
Reçu en avril 2002
 
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NOTES
 
[1] « Le mythe est à la famille ce que les défenses sont à l’individu », FERREIRA A. J. (1977, 1981), p. 88.
[2] Au sens de l’approche contextuelle de I. BOSZORMENYI-NAGY.
[3] Expression reprise à R. NEUBURGER (1995,1997).
[4] CIRILLO S. et al. (1997), p. 55.
[5] HACHET P. (1996b), p. 99.
[6] HACHET P. (1996a), p. 52.
[7] P. et S. ANGEL soulignent de même la fréquence de ce phénomène d’émigration de première ou deuxième génération dans les familles de toxicomanes.
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[3]
Expression reprise à R. NEUBURGER (1995,1997). Suite de la note...
[4]
CIRILLO S. et al. (1997), p. 55. Suite de la note...
[5]
HACHET P. (1996b), p. 99. Suite de la note...
[6]
HACHET P. (1996a), p. 52. Suite de la note...
[7]
P. et S. ANGEL soulignent de même la fréquence de ce phénom...
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