2004
Psychotropes
Rang de naissance dans la fratrie du toxicomane
Virginie Gourlay
Centre Médical Marmottan, 17-18, rue d’Armaillé, 75014
PARIS.
Le rang de naissance joue-t-il un rôle dans la fratrie du
toxico~mane? Les recherches historiques, sociologiques et ethnologiques notent
l’influence du droit d’aînesse à de nombreuses époques et dans beaucoup de
cultures. En outre, plusieurs auteurs ont regroupé des traits de person~nalité
en fonction du rang de naissance. Cet article s’appuie sur des travaux
effectués au Centre Médical Marmot~tan à Paris. Il étudie les troubles
psychologiques, comportementaux et organiques relevés dans 40 fratries
comprenant au moins un usager de produits illicites, en fonction du rang de
naissance. Les résultats montrent que les aînés seraient moins touchés par des
trou~bles divers, mais sont à relativiser car d’autres facteurs interagissent
avec le rang de naissance. Ils fournissent des pistes de réflexion
intéressantes pour la prise en charge thérapeutique du toxicomane et de sa
famille.
Mots-clés :
Famille, Fratrie, Toxicomane, Psychopathologie.
Does the order of birth play a role amongst siblings of
drug~addict? Historical, sociological and ethnological research notes that the
influence of the birthright is very important in many ages and in a lot of
civilisations. Moreover, several authors have grouped different characteristics
according to the place of the child in the family. The article relies on work
carried out at Marmottan Medical Center in Paris. It studies psychological,
behaviour and organic problems found in 40 siblings, according to the place of
child in the family. Results show that first child would be less affected by
various problems, but this is relative because other factors interact with the
order of birth. They provide interesting ideas to treatment of drug-addict and
his family.
Diverses remarques empiriques amènent à s’intéresser au rang de
naissance. Des phrases formulées par notre entourage ou par des patients,
telles que : Il est difficile d’assumer le rôle
d’aîné. Par contre, jamais un cadet ou un benjamin ne se plaint
d’avoir à assumer un rôle de puîné, mais plutôt de devoir
prendre exemple sur son grand frère.
Et souvent, des enfants qui occupent la position intermédaire dans la fratrie
évoquent leurs difficultés à trouver leur place entre le
petitet le
grand.
D’autre part, différents auteurs ont relevé la présence de
divers troubles dans la fratrie du toxicomane, notamment d’ordre
psychologique.
De la rencontre entre ces deux aspects, rang de naissance et
troubles divers, est née l’idée d’une étude sur la fratrie du toxicomane.
Rang de naissance et personnalité : le rôle du droit
d’aînesse
D’un point de vue théorique, les aspects historiques,
sociologiques et ethnologiques du rang de naissance montrent que dans beaucoup
de cultures et à différentes époques, le droit d’aînesse existe. Il porte ce
nom en Europe au Moyen-Âge et est instauré légalement afin de préserver les
domaines féodaux. Mais qu’il soit légal ou de fait, il existe aussi au Japon,
en Afrique, en Amérique du Sud, et privilégie les aînés, qu’il s’agisse de
patrimoine, de nourriture ou de soins.
De la fin du XVIIIe siècle à nos jours,
différents auteurs ont regroupé des traits de personnalité en fonction du rang
de naissance. C’est le cas d’Adler au début du XXe siècle,
de Sulloway en 1996 et de Sylvie et Pierre Angel en 2000.
2e (cadet chez Adler, 3e(inexistant chez
Adler, puîné chez Sulloway) Dernier-né Adler Confiance en soi, tendance
conservatrice Sociable Sentiment d’infériorité, peu courageux ou avec l’esprit
de compétition, souvent dépendant Sulloway Confiance en soi,autorité, tendances
conflictuelles, recours à la force, attachement aux valeurs parentales,
réussite professionnelle et sociale, émotifs, jaloux, coléreux (moins
systématiquement) Coopération, altruisme, empathie, sociabilité envers leurs
pairs, anticonformisme, aventureux, rebelles, tendance égalitaire Sylvie et
Pierre Angel Héroïque, charismatique, généreux, secourable, brillant
socialement et professionnellement, exceptionnel Bouc émissaire, médiocre,
problèmes de comportement besoin de capter l’attention familiale Calme,
timidité, tendance à la solitude, pacifique Utilisation des privilèges accordés
par sa place de petit dernier choyé par toute la famille
L’explication de Sulloway est originale car elle s’appuie sur
la théorie évolutionniste : les privilèges octroyés aux aînés seraient dus à
leur plus grande robustesse physique, conséquence de l’âge des parents au
moment de la naissance. Cette plus grande robustesse physique ferait des aînés
des enfants à préserver car ce sont eux qui offrent les meilleures chances de
survivre et de perpétuer l’espèce.
Boutillier (1998) pense que le premier-né ne joue pas forcément
le rôle d’aîné dans la famille du toxicomane. Par exemple, il est courant qu’un
membre de la fratrie prenne en charge la toxicomanie de son frère, même si ce
dernier est l’aîné.
Sylvie et Pierre Angel (1987) ont relevé divers troubles
psychologiques, comportementaux et organiques dans plus de la moitié des cas
étudiés : dépression, tentatives de suicide, anorexie, mais aussi des problèmes
liés à l’alcool, aux fugues, des problèmes organiques et des problèmes
judiciaires.
Les travaux de Guillet (1985) arrivent à la conclusion suivante
: la place d’aîné serait un facteur protecteur de toxicomanie.
Enfin, une équipe américaine composée de Brook, Whiteman,
Scovell Gordon et Brook (1990) a noté l’importance du modèle identificatoire
proposé par les aînés en matière de toxicomanie. En effet, ce rôle serait plus
important que celui des parents : dans le cas de parents qui se droguent et
d’aînés abstinents, les pûinés prendront le plus souvent exemple sur leur grand
frère ou grande sœur.
Le rang de naissance dans la fratrie du toxicomane
Une étude menée au centre médical
Marmottan
Afin d’étudier le rôle du rang de naissance dans la fratrie
du toxicomane, les données de familles se rendant à la consultation qui leur
est destinée au sein du centre Marmottan à Paris ont été recueillies, soit 40
questionnaires concernant 40 fratries, soit 101 sujets dont les âges varient de
3 ans 1/2 à 43 ans.
Les résultats
D’un point de vue général, on constate que 68,3% des enfants
des fratries concernées par la recherche présentent divers troubles :
62,8% présentent des troubles psychologiques
38,6% présentent des troubles du comportement
5,9% présentent des troubles organiques
3,9% des enfants de ces fratries sont décédés.
Ces résultats pointent l’importance des troubles divers chez
les frères et sœurs de toxicomanes et correspondent à ceux obtenus par Sylvie
et Pierre Angel (1987).
D’un point de vue général, 72,5% des aînés ont rencontré
divers problèmes, contre 80% des 2e enfants, 40% des
3e et 66,7% des 4e.
Voici les résultats généraux par catégories de troubles sous
forme d’histogramme :
pour les troubles psychologiques (65% des aînés contre 70%
des 2e enfants, 46,7% des 3e et 66,7%
des 4e) et les troubles organiques (0,10% et 13,3%). Par
contre, en ce qui concerne les troubles d’ordre comportemental, aînés et
seconds sont ex æquo à 42,5 %, les 3e étant concernés dans
33,3% des cas. Aucun trouble organique ne touche des aînés (0,10%, 13,3%,0),
tandis que les décès ne concernent que des aînés (7,5%).
Les explications possibles des
résultats
Précisément, les aînés sont moins touchés que les puînés par
les situations suivantes : dépression, tentative de suicide, troubles
psychiatriques, suivi psychologique, trafic, violence, prostitution,
comportement bizarre, sans domicile fixe, asthme, handicap moteur, grossesse
extra-utérine, séjour à l’hôpital sans que le motif soit précisé.
La place d’aîné serait-elle un facteur protecteur de divers
troubles, et notamment de la prise de produits, licites ou illicites, aussi
bien pour les filles que pour les garçons de cette étude ?
Ces résultats pourraient s’expliquer grâce aux études
d’Adler, de Sulloway et de Sylvie et Pierre Angel, évoquées précédemment. Les
aînés auraient une solide confiance en eux, une tendance à respecter la loi
(représentée d’abord par les parents puis par la société), et ils
s’efforceraient de rester des modèles
exemplaires. Les cadets seraient plus attachés à leurs pairs (dont
l’influence prévalente en matière de toxicomanie a été notée), plus rebelles,
plus soucieux d’attirer l’attention familiale, ou peut-être de la détourner de
l’aîné, et désireux de fuir leur rôle de bouc émissaire des problèmes familiaux
dans la toxicomanie.
Les explications de Guillet s’appuient sur les travaux de
plusieurs auteurs, évoquant une faille, une brèche, un manque originel dans la
vie du toxicomane. C’est la brisure
d’Olievenstein, le défaut fondamental
de Balint.
Ce défaut surgirait dès la première ou la deuxième année de
l’enfant, période étudiée par Spitz dans son ouvrage
De la naissance à la parole. C’est le
moment du passage de la réception interne, viscérale, sensorielle, liée à la
surface de la peau, à la perception interne, fine, dirigée, tenant compte des
signaux extérieurs. Ce passage serait progressif et correspondrait à
l’évolution vers l’âge adulte.
Guillet relie cette succession réception/perception à
l’injection et à la tirette pratiquée
par le toxicomane, pratique qui permet de franchir sans cesse la barrière de la
peau. La limite de la peau rappelle celles entre dedans et dehors, dépendance
et indépendance, bonne poudre et
mauvaise poudre.
L’évolution nécessaire de la réception interne à la
perception interne s’effectuerait essentiellement grâce à la relation dyadique
entre la mère et l’enfant, symbiose psychologique qui deviendrait
inter-relation. C’est la succession d’expériences positives et négatives qui
permettrait l’élaboration du Moi et de l’être social. Le rôle de la mère est
donc très important : elle doit à la fois être bonne, nourricière, affectueuse, et
mauvaise, frustratrice. Selon Freud,
l’expérience de plaisir-déplaisir liés à l’objet est nécessaire à
l’établissement du principe de réalité. C’est cette possibilité de surseoir au
plaisir immédiat, de supporter la frustration qui fait défaut au
toxicomane.
Le rôle du père est également très important, car il
représente les relations sociales extérieures. L’enfant observera les relations
entre son père et sa mère, qui lui serviront de modèle. Souvent, dans la
famille du toxicomane, le père est absent, réellement ou symboliquement, en
tout cas son rôle est carencé. Pour qu’il soit en mesure de jouer pleinement
son rôle, il doit prendre une place que la mère doit lui laisser.
À ce schéma général de développement social viennent
s’ajouter des éléments liés au sexe. Freud a souligné que
la seule relation réellement satisfaisante est
celle qui lie une mère à son enfant mâle, tandis que la relation
mère-fille est ambivalente.
Après les paramètres sexuels, les aspects liés à l’ordre de
naissance des enfants sont à prendre en compte. Le père s’investirait dans
l’éducation de son premier-né de sexe mâle, car c’est celui qui reprendra les
traditions familiales, qui portera son nom. Il va s’introduire dans la relation
mère-fils, ce qu’il ne fera peut-être pas avec les puînés ni avec une fille
aînée. Il s’imposera s’il le faut, dans le cas où la mère refuserait son
intervention.
Ainsi, l’enfant mâle puîné serait entièrement livré à la
mère, tout comme l’enfant mâle unique. La fuite dans la toxicomanie serait la
seule échappatoire possible. L’enfant ne peut quitter sa mère, dont il est la
seule raison d’existence, mais il ne peut pas non plus rester dans une
situation insupportable pour lui, la mère l’aimant en fait pour son phallus
qu’elle s’est approprié.
Les facteurs biologiques interviendraient du fait de l’âge
des parents au moment de la naissance des aînés. Ces derniers seraient plus
robustes physiquement d’une façon générale.
Les facteurs familiaux et sociaux sont originellement liés au
droit d’aînesse, légal ou de fait, et qui peut jouer un rôle dans les
différences entre aînés et puînés.
Selon Sulloway, la lutte entre frères et sœurs pour anticiper
le favoritisme parental s’apparenterait à une lutte oedipienne : le puîné
essaie de séduire le parent de sexe opposé en rivalisant avec son aîné de même
sexe. Confronté à un père absent et/ou à une mèrefusionnelle, le puîné ne peut résoudre la
crise oedipienne.
Les aînés, plus forts physiquement et plus assurés de leur
rôle familial et social auraient toutes les chances de développer une psyché
équilibrée. Le père ferait un effort d’investissement envers son premier-né,
barrant la route à l’engloutissement
par la mère. Ainsi, du point de vue familial, il n’y aura pas d’obstacle au
déroulement normalde la petite enfance
(notamment au niveau du complexe d’Œdipe).
Pour les puînés, il s’agirait d’un schéma inverse. Ils
seraient de santé physique plus faible, et leur rôle familial, qui se
transposera éventuellement au rôle socio-professionnel, les placerait au rang
de bouc émissaire, se rebellant ou non. Avec un père absent et une mère
envahissante, la petite enfance des puînés se déroulerait dans un climat
familial pathogène, avec un complexe d’Œdipe impossible à résoudre. De plus,
les puînés seraient plus sujets aux troubles organiques, ce qui peut avoir des
répercussions psychologiques.
D’autre part, un élément de réflexion intéressant émerge de
cette étude. Dans les fratries étudiées, seuls des aînés sont décédés. Au sein
des familles touchées, les difficultés découlant de ces drames, sont
probablement à l’origine de la survenue de troubles chez les puînés.
Mais la fonction protectrice de la place d’aîné est à
relativiser. Certains peuvent difficilement supporter un rôle trop lourd à
porter, et se mettre en échec. De même, le défi permanent que représente la vie
des puînés peut s’avérer très stimulant et déboucher sur une grande réussite
personnelle.
D’autre part, les explications évolutionnistes de Sulloway
qui présentent les aînés comme étant plus robustes physiquement sont moins
convaincantes à notre époque et dans nos sociétés. La plupart des familles
n’ont que deux ou trois enfants, d’âge assez rapproché, ce qui réduit l’écart
d’âge des parents au moment de la naissance.
Les résultats de cette recherche effectuée au centre
Marmottan quinze ans après étendrait les conclusions de Guillet aux filles
aînées. Cette évolution correspond probablement à celle de notre société dans
laquelle les rôles sexuels ont beaucoup changé, les femmes rejoignant les
hommes sur beaucoup de terrains, notamment celui de la réussite
socio-professionnelle. Ainsi, les pères s’investiraient autant dans leurs
relations avec leurs aînées filles qu’avec leurs garçons aînés.
Le rang de naissance intervient en interaction avec d’autres
facteurs dans la fratrie du toxicomane
Les résultats montrent que l’historique droit d’aînesse a
laissé des traces. Ainsi, le rang de naissance peut participer à la
détermination de la place désignée dans la famille, et probablement dans la
société.
Les aînés bénéficieraient d’une place privilégiée qui leur
permettrait de développer estime et confiance en soi, et les protègerait de
divers troubles. Ils feraient notamment l’objet d’un fort investissement de la
part du père car ils transmettent le nom et les valeurs familiales. Le père
jouerait ainsi son rôle de séparateur,
empêchant une relation trop fusionnelle avec la mère, frustrant et ouvrant les
portes sur le monde extérieur.
Par contre, les puînés prendraient, en quelque sorte, la place
restante, et ne profiteraient pas du même investissement paternel.
Bien entendu, ce schéma explicatif est à relativiser, car le
rang de naissance interagit avec bien d’autres facteurs : sexe, taille de la
famille, milieu socio-culturel, fonctionnement familial, fonctionnement
psychique individuel etc.
Son intérêt est de fournir des pistes de réflexion
intéressantes pour le travail thérapeutique qui s’appuie souvent sur une
redistribution des places et rôles de chaque membre de la famille.
Reçu en mars 2002
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