Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4499-2
142 pages

p. 99 à 107
doi: en cours

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Faits cliniques

Vol. 10 2004/1

2004 Psychotropes

Rang de naissance dans la fratrie du toxicomane

Virginie Gourlay Centre Médical Marmottan, 17-18, rue d’Armaillé, 75014 PARIS.
Le rang de naissance joue-t-il un rôle dans la fratrie du toxico~mane? Les recherches historiques, sociologiques et ethnologiques notent l’influence du droit d’aînesse à de nombreuses époques et dans beaucoup de cultures. En outre, plusieurs auteurs ont regroupé des traits de person~nalité en fonction du rang de naissance. Cet article s’appuie sur des travaux effectués au Centre Médical Marmot~tan à Paris. Il étudie les troubles psychologiques, comportementaux et organiques relevés dans 40 fratries comprenant au moins un usager de produits illicites, en fonction du rang de naissance. Les résultats montrent que les aînés seraient moins touchés par des trou~bles divers, mais sont à relativiser car d’autres facteurs interagissent avec le rang de naissance. Ils fournissent des pistes de réflexion intéressantes pour la prise en charge thérapeutique du toxicomane et de sa famille. Mots-clés : Famille, Fratrie, Toxicomane, Psychopathologie. Does the order of birth play a role amongst siblings of drug~addict? Historical, sociological and ethnological research notes that the influence of the birthright is very important in many ages and in a lot of civilisations. Moreover, several authors have grouped different characteristics according to the place of the child in the family. The article relies on work carried out at Marmottan Medical Center in Paris. It studies psychological, behaviour and organic problems found in 40 siblings, according to the place of child in the family. Results show that first child would be less affected by various problems, but this is relative because other factors interact with the order of birth. They provide interesting ideas to treatment of drug-addict and his family.
Diverses remarques empiriques amènent à s’intéresser au rang de naissance. Des phrases formulées par notre entourage ou par des patients, telles que : Il est difficile d’assumer le rôle d’aîné. Par contre, jamais un cadet ou un benjamin ne se plaint d’avoir à assumer un rôle de puîné, mais plutôt de devoir prendre exemple sur son grand frère. Et souvent, des enfants qui occupent la position intermédaire dans la fratrie évoquent leurs difficultés à trouver leur place entre le petitet le grand.
D’autre part, différents auteurs ont relevé la présence de divers troubles dans la fratrie du toxicomane, notamment d’ordre psychologique.
De la rencontre entre ces deux aspects, rang de naissance et troubles divers, est née l’idée d’une étude sur la fratrie du toxicomane.
 
Rang de naissance et personnalité : le rôle du droit d’aînesse
 
 
D’un point de vue théorique, les aspects historiques, sociologiques et ethnologiques du rang de naissance montrent que dans beaucoup de cultures et à différentes époques, le droit d’aînesse existe. Il porte ce nom en Europe au Moyen-Âge et est instauré légalement afin de préserver les domaines féodaux. Mais qu’il soit légal ou de fait, il existe aussi au Japon, en Afrique, en Amérique du Sud, et privilégie les aînés, qu’il s’agisse de patrimoine, de nourriture ou de soins.
De la fin du XVIIIe siècle à nos jours, différents auteurs ont regroupé des traits de personnalité en fonction du rang de naissance. C’est le cas d’Adler au début du XXe siècle, de Sulloway en 1996 et de Sylvie et Pierre Angel en 2000.


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2e (cadet chez Adler, 3e(inexistant chez Adler, puîné chez Sulloway) Dernier-né Adler Confiance en soi, tendance conservatrice Sociable Sentiment d’infériorité, peu courageux ou avec l’esprit de compétition, souvent dépendant Sulloway Confiance en soi,autorité, tendances conflictuelles, recours à la force, attachement aux valeurs parentales, réussite professionnelle et sociale, émotifs, jaloux, coléreux (moins systématiquement) Coopération, altruisme, empathie, sociabilité envers leurs pairs, anticonformisme, aventureux, rebelles, tendance égalitaire Sylvie et Pierre Angel Héroïque, charismatique, généreux, secourable, brillant socialement et professionnellement, exceptionnel Bouc émissaire, médiocre, problèmes de comportement besoin de capter l’attention familiale Calme, timidité, tendance à la solitude, pacifique Utilisation des privilèges accordés par sa place de petit dernier choyé par toute la famille

L’explication de Sulloway est originale car elle s’appuie sur la théorie évolutionniste : les privilèges octroyés aux aînés seraient dus à leur plus grande robustesse physique, conséquence de l’âge des parents au moment de la naissance. Cette plus grande robustesse physique ferait des aînés des enfants à préserver car ce sont eux qui offrent les meilleures chances de survivre et de perpétuer l’espèce.
 
La fratrie du toxicomane
 
 
Boutillier (1998) pense que le premier-né ne joue pas forcément le rôle d’aîné dans la famille du toxicomane. Par exemple, il est courant qu’un membre de la fratrie prenne en charge la toxicomanie de son frère, même si ce dernier est l’aîné.
Sylvie et Pierre Angel (1987) ont relevé divers troubles psychologiques, comportementaux et organiques dans plus de la moitié des cas étudiés : dépression, tentatives de suicide, anorexie, mais aussi des problèmes liés à l’alcool, aux fugues, des problèmes organiques et des problèmes judiciaires.
Les travaux de Guillet (1985) arrivent à la conclusion suivante : la place d’aîné serait un facteur protecteur de toxicomanie.
Enfin, une équipe américaine composée de Brook, Whiteman, Scovell Gordon et Brook (1990) a noté l’importance du modèle identificatoire proposé par les aînés en matière de toxicomanie. En effet, ce rôle serait plus important que celui des parents : dans le cas de parents qui se droguent et d’aînés abstinents, les pûinés prendront le plus souvent exemple sur leur grand frère ou grande sœur.
 
Le rang de naissance dans la fratrie du toxicomane
 
 
Une étude menée au centre médical Marmottan
Afin d’étudier le rôle du rang de naissance dans la fratrie du toxicomane, les données de familles se rendant à la consultation qui leur est destinée au sein du centre Marmottan à Paris ont été recueillies, soit 40 questionnaires concernant 40 fratries, soit 101 sujets dont les âges varient de 3 ans 1/2 à 43 ans.
Les résultats
D’un point de vue général, on constate que 68,3% des enfants des fratries concernées par la recherche présentent divers troubles :
62,8% présentent des troubles psychologiques
38,6% présentent des troubles du comportement
5,9% présentent des troubles organiques
3,9% des enfants de ces fratries sont décédés.
Ces résultats pointent l’importance des troubles divers chez les frères et sœurs de toxicomanes et correspondent à ceux obtenus par Sylvie et Pierre Angel (1987).
D’un point de vue général, 72,5% des aînés ont rencontré divers problèmes, contre 80% des 2e enfants, 40% des 3e et 66,7% des 4e.
Voici les résultats généraux par catégories de troubles sous forme d’histogramme :
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pour les troubles psychologiques (65% des aînés contre 70% des 2e enfants, 46,7% des 3e et 66,7% des 4e) et les troubles organiques (0,10% et 13,3%). Par contre, en ce qui concerne les troubles d’ordre comportemental, aînés et seconds sont ex æquo à 42,5 %, les 3e étant concernés dans 33,3% des cas. Aucun trouble organique ne touche des aînés (0,10%, 13,3%,0), tandis que les décès ne concernent que des aînés (7,5%).
Les explications possibles des résultats
Précisément, les aînés sont moins touchés que les puînés par les situations suivantes : dépression, tentative de suicide, troubles psychiatriques, suivi psychologique, trafic, violence, prostitution, comportement bizarre, sans domicile fixe, asthme, handicap moteur, grossesse extra-utérine, séjour à l’hôpital sans que le motif soit précisé.
La place d’aîné serait-elle un facteur protecteur de divers troubles, et notamment de la prise de produits, licites ou illicites, aussi bien pour les filles que pour les garçons de cette étude ?
Ces résultats pourraient s’expliquer grâce aux études d’Adler, de Sulloway et de Sylvie et Pierre Angel, évoquées précédemment. Les aînés auraient une solide confiance en eux, une tendance à respecter la loi (représentée d’abord par les parents puis par la société), et ils s’efforceraient de rester des modèles exemplaires. Les cadets seraient plus attachés à leurs pairs (dont l’influence prévalente en matière de toxicomanie a été notée), plus rebelles, plus soucieux d’attirer l’attention familiale, ou peut-être de la détourner de l’aîné, et désireux de fuir leur rôle de bouc émissaire des problèmes familiaux dans la toxicomanie.
Les explications de Guillet s’appuient sur les travaux de plusieurs auteurs, évoquant une faille, une brèche, un manque originel dans la vie du toxicomane. C’est la brisure d’Olievenstein, le défaut fondamental de Balint.
Ce défaut surgirait dès la première ou la deuxième année de l’enfant, période étudiée par Spitz dans son ouvrage De la naissance à la parole. C’est le moment du passage de la réception interne, viscérale, sensorielle, liée à la surface de la peau, à la perception interne, fine, dirigée, tenant compte des signaux extérieurs. Ce passage serait progressif et correspondrait à l’évolution vers l’âge adulte.
Guillet relie cette succession réception/perception à l’injection et à la tirette pratiquée par le toxicomane, pratique qui permet de franchir sans cesse la barrière de la peau. La limite de la peau rappelle celles entre dedans et dehors, dépendance et indépendance, bonne poudre et mauvaise poudre.
L’évolution nécessaire de la réception interne à la perception interne s’effectuerait essentiellement grâce à la relation dyadique entre la mère et l’enfant, symbiose psychologique qui deviendrait inter-relation. C’est la succession d’expériences positives et négatives qui permettrait l’élaboration du Moi et de l’être social. Le rôle de la mère est donc très important : elle doit à la fois être bonne, nourricière, affectueuse, et mauvaise, frustratrice. Selon Freud, l’expérience de plaisir-déplaisir liés à l’objet est nécessaire à l’établissement du principe de réalité. C’est cette possibilité de surseoir au plaisir immédiat, de supporter la frustration qui fait défaut au toxicomane.
Le rôle du père est également très important, car il représente les relations sociales extérieures. L’enfant observera les relations entre son père et sa mère, qui lui serviront de modèle. Souvent, dans la famille du toxicomane, le père est absent, réellement ou symboliquement, en tout cas son rôle est carencé. Pour qu’il soit en mesure de jouer pleinement son rôle, il doit prendre une place que la mère doit lui laisser.
À ce schéma général de développement social viennent s’ajouter des éléments liés au sexe. Freud a souligné que la seule relation réellement satisfaisante est celle qui lie une mère à son enfant mâle, tandis que la relation mère-fille est ambivalente.
Après les paramètres sexuels, les aspects liés à l’ordre de naissance des enfants sont à prendre en compte. Le père s’investirait dans l’éducation de son premier-né de sexe mâle, car c’est celui qui reprendra les traditions familiales, qui portera son nom. Il va s’introduire dans la relation mère-fils, ce qu’il ne fera peut-être pas avec les puînés ni avec une fille aînée. Il s’imposera s’il le faut, dans le cas où la mère refuserait son intervention.
Ainsi, l’enfant mâle puîné serait entièrement livré à la mère, tout comme l’enfant mâle unique. La fuite dans la toxicomanie serait la seule échappatoire possible. L’enfant ne peut quitter sa mère, dont il est la seule raison d’existence, mais il ne peut pas non plus rester dans une situation insupportable pour lui, la mère l’aimant en fait pour son phallus qu’elle s’est approprié.
Les facteurs biologiques interviendraient du fait de l’âge des parents au moment de la naissance des aînés. Ces derniers seraient plus robustes physiquement d’une façon générale.
Les facteurs familiaux et sociaux sont originellement liés au droit d’aînesse, légal ou de fait, et qui peut jouer un rôle dans les différences entre aînés et puînés.
Selon Sulloway, la lutte entre frères et sœurs pour anticiper le favoritisme parental s’apparenterait à une lutte oedipienne : le puîné essaie de séduire le parent de sexe opposé en rivalisant avec son aîné de même sexe. Confronté à un père absent et/ou à une mèrefusionnelle, le puîné ne peut résoudre la crise oedipienne.
Les aînés, plus forts physiquement et plus assurés de leur rôle familial et social auraient toutes les chances de développer une psyché équilibrée. Le père ferait un effort d’investissement envers son premier-né, barrant la route à l’engloutissement par la mère. Ainsi, du point de vue familial, il n’y aura pas d’obstacle au déroulement normalde la petite enfance (notamment au niveau du complexe d’Œdipe).
Pour les puînés, il s’agirait d’un schéma inverse. Ils seraient de santé physique plus faible, et leur rôle familial, qui se transposera éventuellement au rôle socio-professionnel, les placerait au rang de bouc émissaire, se rebellant ou non. Avec un père absent et une mère envahissante, la petite enfance des puînés se déroulerait dans un climat familial pathogène, avec un complexe d’Œdipe impossible à résoudre. De plus, les puînés seraient plus sujets aux troubles organiques, ce qui peut avoir des répercussions psychologiques.
D’autre part, un élément de réflexion intéressant émerge de cette étude. Dans les fratries étudiées, seuls des aînés sont décédés. Au sein des familles touchées, les difficultés découlant de ces drames, sont probablement à l’origine de la survenue de troubles chez les puînés.
Mais la fonction protectrice de la place d’aîné est à relativiser. Certains peuvent difficilement supporter un rôle trop lourd à porter, et se mettre en échec. De même, le défi permanent que représente la vie des puînés peut s’avérer très stimulant et déboucher sur une grande réussite personnelle.
D’autre part, les explications évolutionnistes de Sulloway qui présentent les aînés comme étant plus robustes physiquement sont moins convaincantes à notre époque et dans nos sociétés. La plupart des familles n’ont que deux ou trois enfants, d’âge assez rapproché, ce qui réduit l’écart d’âge des parents au moment de la naissance.
Les résultats de cette recherche effectuée au centre Marmottan quinze ans après étendrait les conclusions de Guillet aux filles aînées. Cette évolution correspond probablement à celle de notre société dans laquelle les rôles sexuels ont beaucoup changé, les femmes rejoignant les hommes sur beaucoup de terrains, notamment celui de la réussite socio-professionnelle. Ainsi, les pères s’investiraient autant dans leurs relations avec leurs aînées filles qu’avec leurs garçons aînés.
 
Le rang de naissance intervient en interaction avec d’autres facteurs dans la fratrie du toxicomane
 
 
Les résultats montrent que l’historique droit d’aînesse a laissé des traces. Ainsi, le rang de naissance peut participer à la détermination de la place désignée dans la famille, et probablement dans la société.
Les aînés bénéficieraient d’une place privilégiée qui leur permettrait de développer estime et confiance en soi, et les protègerait de divers troubles. Ils feraient notamment l’objet d’un fort investissement de la part du père car ils transmettent le nom et les valeurs familiales. Le père jouerait ainsi son rôle de séparateur, empêchant une relation trop fusionnelle avec la mère, frustrant et ouvrant les portes sur le monde extérieur.
Par contre, les puînés prendraient, en quelque sorte, la place restante, et ne profiteraient pas du même investissement paternel.
Bien entendu, ce schéma explicatif est à relativiser, car le rang de naissance interagit avec bien d’autres facteurs : sexe, taille de la famille, milieu socio-culturel, fonctionnement familial, fonctionnement psychique individuel etc.
Son intérêt est de fournir des pistes de réflexion intéressantes pour le travail thérapeutique qui s’appuie souvent sur une redistribution des places et rôles de chaque membre de la famille.
Reçu en mars 2002
 
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