Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4500-X
130 pages

p. 103 à 123
doi: en cours

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Vol. 10 2004/2

2004 Psychotropes

La passion et son héritage

Patrice Nominé Psychologue clinicien Espace Murger – Service de psychiatrie du Professeur J.P. Lépine Hôpital Fernand Widal, Paris
La passion pour « les poisons de l’esprit» offre une illustration saisissante et caractéristique de l’exaltation humaine, des plus insensibles à la raison et des plus insistantes. Le XIXe siècle témoigne de façon exemplaire d’un enthousiasme grandissant pour les psychotropes, baumes des douleurs physiques et morales, qui s’est vu sanctionné par un souci impérieux d’instaurer un contrôle social de leur usage. L’expression d’un tel moralisme appliqué aux abus de la magie chimique a peut-être trouvé un aboutissement provisoire dans la substitution de la santé au bien-être, qui s’appuie sur des politiques de santé publique qui opposent à la déréliction humaine les valeurs d’une responsabilité individuelle redevable au groupe social des preuves de la légitimité d’un tel recours. La morale sociale semble alors s’imposer comme idéal à la clinique médicale, au prix de l’hypothèque du droit que chaque individu peut revendiquer: être l’artisan de son propre malheur au cours de ses tentatives d’apaisement de la douleur d’exister. Mots-clés : passion, psychotrope, histoire, santé, éthique, douleur, abstinence, danger, santé publique, citoyenneté. The passion for « the poisons of the spirit» offers a striking illustration characteristic of the human exaltations, among those most insensitive to reason and highly insistent. The XIXth century shows, in an exemplary way, the growing enthusiasm for psychotropic substances, balms for physical and moral pains, which were sanctioned by a pressing concern to found a social control of their use. The expression of such a moralism applied to «chemical magic » abuses has perhaps got a provisional result through the substitution of wellbeing by health, based on public health policies that oppose the human dereliction to the values of a liability that is indebted to the social group for providing the evidence of such a recourse legitimacy. Social morals then seem to be prescribed as ideal to the clinical approach, at the price of the mortgage of the human right each individual can claim for: the right to be the worker of his own misfortune while attempting to soothe his pain and hinder its existence.
L’existence ne peut se concevoir sans mouvement, et quelle illustration plus exemplaire et manifeste peut-on saisir d’elle que le tourbillon de la passion ? La passion s’enthousiasme d’elle-même dans le défi qu’elle jette au néant, et comment ne pas reconnaître, dans le goût de soi et l’amour du destin, la source et le point d’appui de l’élan passionnel, et dans les passions relatives à la conservation de soi, la source des plus vives jouissances que l’âme puisse ressentir ?
Les stoïciens, au premier chef, avaient défini la passion comme tendance tyrannique, mouvement déraisonnable de l’âme et contraire à sa nature. Cette acception ne s’est guère démentie au cours des siècles, se caractérisant comme une inclination qui s’exagère, un dérèglement de la raison par l’appétit de sensations. La passion irait en effet de pair avec une détérioration de la volonté dans la poursuite de ses fins; elle serait marque de ce qui en l’homme ressortit à la matière, source de passivité et puérile dépendance, une abolition de l’esprit. On raconte dans le petit monde de la philosophie que beaucoup de stoïciens sont d’ailleurs volontairement morts d’un abus de la disposition contraire. L’aversion pour la passion peut se révéler redoutablement dangereuse. Serait-ce parce que l’emploi de cette funeste notion recèle un élément qui s’apparente à un jugement de valeur, en raison de l’attirance qu’elle exerce comme du danger qu’elle inspire ?
Or qu’est-ce que la passion sinon la soif de ressentir, par laquelle toute frontière entre l’imaginaire et le réel se veut supprimée ? Que la passion ne réfléchisse plus sur sa propre absence de fondement, aussitôt apparaîtra la profonde injustice qui la constitue, aveugle à tous les dangers, sourde à tous les avertissements. Elle conjugue l’exaltation et la souffrance au futur antérieur d’un aboutissement inatteignable, parce qu’elle ne se possède que dans l’instant de son propre mouvement, initié par un saisissement de soi inintelligible et irraisonné, et que rien ne semble capable d’arrêter. Mais, si elle abolit les limites de la capacité de souffrance, si elle libère cette énergie qui consiste dans l’assomption de son propre désir, n’est-ce point parce que le courage en constitue le ressort ? N’est-ce point que la passion se hausse à la vertu ? Et si elle apporte son contingent de délices et de jouissances à celui qui s’en trouve possédé, comment justifier sa condamnation sans se ranger frileusement parmi les velléitaires de la sensation forte et les contempteurs de l’exaltation individuelle ? Sans doute cette perspective reste-t-elle bien éloignée des conceptions des moralistes qui refuseront toujours de confondre, sinon le sublime et le pathétique, du moins le bon et le passionnel;
reste que la passion peut sembler désigner à bien des égards en chaque sujet cette exigence extravagante qui le définit et constituer le symbole, pourrait-on dire, de son humanité.
C’est que la passion caractérise l’être humain, et lui seulement, puisqu’elle ne saurait être attribuée à un être dépourvu de conscience et de volonté et, en tant que la passion signifie une attention aiguë à l’existence, elle ne saurait se dissocier du doute que cette dernière suscite en chacun de nous. Toute décision transforme un doute en incertitude.
Dès lors, dire que la passion se fait décisive, à défaut de résulter d’une décision, c’est dire qu’elle est le sommet de la subjectivité, et revient à la définir comme seul mode d’accès à la vérité, puisque seul mode d’intériorisation possible de l’incertitude objective. Ainsi, seul un intérêt passionné peut vouer l’être humain à exister pleinement, c’est-à-dire à pénétrer son existence par la conscience. Sa détermination élève alors la passion à la dimension du sublime, pour la soustraire à toute considération d’ordre moral : point n’est besoin d’apprécier la valeur de ce qui se trouve justifié par sa seule réalité ! L’homme passionné peut enfin se rapprocher de l’unique vérité pour un homme existant, c’est-à-dire de sa subjectivité. Ce qui s’impose à la conscience relève le plus souvent du sentiment personnel. En matière de passion, l’usage consacre l’exclusivité accordée à l’irrésistible mouvement affectif.
Le passionné se comporte alors à bien des égards comme l’artiste qui se détourne de la réalité pour laisser jouer librement ses désirs et ses ambitions. Nul démenti ne semble alors pouvoir être infligé au passionné, nul échec ne paraît susceptible de l’abattre, dans la mesure même où sa volonté obstinée passe outre à toute opposition immédiate des événements, et méprise toute invocation de règles spirituelles bien trop générales, voire aux prétentions d’universalité. Il se livre à la complaisance de sa propre subjectivité, en toute sincérité, oublieux de ce que les vérités sont toujours provisoires, lui qui pressent que le plus grand ennemi de la vérité n’est pas le mensonge, mais le mythe.
Rien n’est peut-être plus instructif que le relief historique du concept, et qui a singulièrement permis au XIXe siècle l’éloge de cette même passion, dont la stigmatisation plus ou moins nuancée ou obstinément farouche parcourt l’histoire. L’enthousiasme provoqué par l’apparition de nouveaux psychotropes à cette époque, comme le renouveau des anciens, s’est en effet accompagné de l’épanouissement d’un moralisme visant ces conduites extravagantes et déconcertantes, certes, mais en revanche réfléchies – action sur soi, action pour soi, déréalisation pour tous – donc élaborées, de modification du sentiment d’être-au-monde.
C’est pourquoi cette période marquée par l’apparition d’un intérêt grandissant pour les poisons de l’esprit se montre exemplaire dans l’illustration des passions humaines exacerbant ces petits vices, subreptices, qui s’épanouissent, avec délices, au fond de soi.
 
Les baumes de l’âme
 
 
Dans l’atmosphère libertine de cette fin du XVIIIe siècle, la figure la plus représentative de conduite d’excès et de la dépossession de soi par l’usage d’une substance est l’ivresse, en tant que manifestation de cet excès comme en tant qu’état délibérément recherché. Cette période s’est accompagnée de la prolifération de diverses descriptions d’états de conscience par les philosophes des Lumières. L’idée grandissante de la nécessité de prendre en compte une intériorité individuelle, une sphère psychique propice à la recherche d’un bonheur matérialiste se cristallisa grâce à l’assomption du citoyen tout droit issu de la Révolution française, nanti de devoirs, certes, mais aussi de droits. La recherche de celui à ne pas souffrir physiquement, légitimée par un renouveau des anodins, substances opiacées traditionnellement panacée des maux du corps, s’est assortie au cours du XIXe siècle de la survenue de la revendication d’un droit à ne pas souffrir moralement. L’idée d’un espace intérieur ouvert à la jouissance, privilégiant la valorisation des aspirations individuelles, en contrepoint d’une interrogation renouvelée de la place de Dieu dans un monde où la science remporte des succès que rien ne semble pouvoir arrêter, se solidarisera au cours du siècle de celle de pouvoir agir sur soi-même et d’accéder au plaisir en tant que tel. Renouant avec l’épistémologie empiriste et sensualiste de DÉMOCRITE, ÉPICURE et LUCRÈCE, on peut désormais se rendre tels des dieux, béats, car qui jouit ne pense pas à mal.
Rappelons au passage que le terme jouir a signifié jusqu’à la fin du XVIIe siècle : « accueillir chaleureusement quelqu’un ».
De la morphine extraite en 1806, la même année où l’ingénieur anglais EVANS inventa les rails de chemin de fer, à l’héroïne préparée en 1874, la même année où se tint la première exposition impressionniste – l’analogie est saisissante –, nombreuses furent les substances actives sur le système nerveux central promues avec enthousiasme par le corps médical qui, dans l’ère pré-pastorienne, vécut leur influence sur les pratiques comme un véritable prodige professionnel. C’est ainsi que, par exemple, la cocaïne fut l’objet d’un étourdissant succès, après les premières opérations de la cataracte rendues possibles grâce à ses étonnantes propriétés d’anesthésie locale. Durant des mois, les gazettes titrèrent : La cocaïne rend la vue aux aveugles, prenant la succession dans l’efficacité promotionnelle de celle de l’américain Samuel COLT, célèbre inventeur du revolver qui porte son nom, dont le slogan publicitaire inégalable futle suivant : « Dieu a fait les hommes différents; Colt les a rendus égaux. »
Le droit de ne pas souffrir, de plus en plus accessible à travers l’usage médicalisé de l’éther, du chloroforme et de la morphine pourra s’affirmer et fera le lit de la découverte d’un plaisir solitaire particulièrement culpabilisé durant ce siècle. Le souci de remédier aux souffrances morales grandira avec le romantisme, fleurissant sur le terreau du grand débat sur l’anesthésie du milieu du siècle et au gré de l’apparition de nouvelles molécules psychotropes, battant en brèche, par leurs vertigineux succès, la bonne vieille morale de la douleur rédemptrice. Les chirurgiens avaient bâti leur réputation sur l’adresse et la rapidité caractérisant leurs interventions, mais également sur leur indifférence souveraine aux cris du patient. La menace du recours à une anesthésie générale aurait ruiné leur auréole héroïque en réduisant à néant cette dramaturgie professionnelle. C’est ainsi que le grand MAGENDIE, à la suite d’un rapport de VELPEAU, récemment converti à l’éthérisation, déclara lors d’une séance de l’Académie des Sciences le 1er février 1847 : « Qu’un malade souffre plus ou moins, est-ce là une question qui offre de l’intérêt pour l’Académie des Sciences [1] ? »
La reine VICTORIA, qui n’a pas laissé le souvenir d’un caractère d’une grande aménité, mais qui s’accommodait de soulager la douleur de ses règles au moyen du haschisch, accouchera de son huitième enfant au bénéfice du chloroforme, dont l’administration prendra désormais le nom d’anesthésie à la reine. L’enthousiasme des médecins anglais pour ce produit ne le disputera pas à l’éther qui, après avoir fait la fortune des dentistes, sera rapidement intégré à la pharmacopée et dont les vertus seront célébrées diversement par les disciples d’HIPPOCRATE comme par les littérateurs, qui feront de leur côté la promotion de l’onirisme. On verra, par exemple, le docteur Honoré Albert PRÉVOST prôner en 1851 la valeur thérapeutique de l’éther, administré avec un franc succès à un buveur invétéré, en ces termes : « Quoi de plus désolant, en effet, que l’impuissance de la thérapeutique dans ces affections violentes qui jettent le trouble dans une maison entière; à quel rang élevé, au contraire, ne doit-on pas placer une médication qui peut tout d’un coup, et par une sorte d’enchantement, rendre le repos et la santé à un malade, le calme à toute une famille, en même temps qu’elle jette un grand lustre sur la dignité professionnelle [2]. »
Cet enthousiasme est partagé par un certain Auguste-Marseille BARTHÉLÉMY, poète de son état, auteur d’un Zodiaque poétique en 1846, et qui voit dans l’éther l’extinction de toutes les douleurs, de celles de l’amputé aux tourments de l’accouchement, en passant, là aussi, par les fureurs de l’éthylisme aigu. Je ne résisterai pas au plaisir de vous citer un court extraitdu cinquième chant, dithyrambique, s’adressant successivement à l’amputé incrédule, l’ivrogne apaisé, la parturienteémerveillée :
«L’autre, pareil aux morts couchés au cimetière,
N’est qu’un bloc insensible, une inerte matière,
Et quand il se réveille, il n’a pas le soupçon
Que du membre qu’il cherche il lui reste un tronçon.
Ici par des fureurs se déclare l’ivresse;
L’âme s’agite, ainsi que l’antique prêtresse
À l’approche du dieu qui venait la saisir.
Là, c’est le doux repos, l’extase, le plaisir.
Le spasme de l’amour l’éther hallucine;
La jeune femme en proie aux tourments de Lucine
Ô d’un double mystère ineffable pouvoir :
Au moment d’accoucher, elle croit concevoir [3]. »
La fascination des médecins pour l’efficacité des diverses substances qui vont apparaître au cours du siècle sur la disparition des symptômes va reléguer dans le passé l’image désastreuse du praticien tenant dans la chambre du malade des discours logomachiques sur l’affection qui les occupe, dans l’attente que la nature produise une heureuse évolution, ou que les remèdes aient achevé le patient. L’opium, sans lequel aucune médecine ne serait envisageable, selon les dires de Silvius DELBOE, surnommé docteur Opiatus [4] en raison de l’intensité de ses convictions, l’opium est l’objet d’un intérêt renouvelé. Nombreuses seront les intoxications chroniques induites par son administration, et l’apaisement des douleurs psychiques sera le choix de nombreux malades, au-delà du soulagement physique, qui tenteront assez significativement de dissimuler leur recours intempestif, qualifié sans ambages de caprice par les disciples d’HIPPOCRATE. Dès 1804, le célèbre Thomas de QUINCEY, très friand du laudanum d’un autre anglais, Thomas SYDENHAM, en fera l’éloge : « Oh, gracieux, subtil et puissant opium, toi qui verses le baume sur la plaie, la consolation sur les peines qui ne finissent jamais, toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture fantastique, devant laquelle pâlissent les PLIDIAS et les PRAXITÈLE. »
Et Charles BAUDELAIRE, dans ses Fleurs du mal, renchérira :
«L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
Allonge l’immensité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes,
Remplit l’âme au-delà de ses capacités. »
Au chapitre des effets collatéraux de la thérapeutique, les médecins ne sont toutefois pas en reste sur l’intérêt moral et psychique de l’usage de l’opium. «(L’opium) fait apparaître des fantômes qu’on prend pour des réalités [5] », « sur un arrière-fond de sensations délicieuses, il est enivrant par son empire sur le cerveau, il électrise l’imagination et développe avec une énergie surnaturelle les idées qu’elle a conçues, il donne plus d’étendue à l’intelligence et plus de vivacité à la pensée. À un second degré, il plonge dans cette extase, dans cet état que les Musulmans regardent comme le “summum” de la béatitude [6]. »
Cependant, les succès remportés par les anesthésiques déconcerteront parfois des praticiens habitués à une soumission admirative et craintive de leurs patients. Le docteur CLEMENS, interloqué, en viendra même à se méfier de ces derniers : « L’auteur regarde comme une mauvaise idiosyncrasie les efforts que fait le malade pour repousser le chloroforme dès les premières inhalations. Une disposition contraire, mais que l’auteur regarde aussi comme mauvaise, est celle qui porte les malades à inspirer fortement, et comme avec délices, les vapeurs du chloroforme en rapprochant de plus en plus le mouchoir de leur bouche;
ces sortes de malades doivent êtres surveillés attentivement, aussi l’auteur recommande-t-il de ne jamais laisser au malade lui-même le soin de tenir l’appareil [7]. »
Les abus de plus en plus fréquents de toutes ces substances, dont les conséquences seront le plus souvent l’installation d’une ivresse atypique ou d’un état de stupéfaction, présenteront également les caractéristiques de la durée et de la persévérance. Pour l’opium particulièrement, dont la consommation zélée est la plus manifeste, les abus dont il est parfois l’objet, quand ils se répètent, vont entrer dans le cadre de l’habitude, qui désigne dans la clinique de l’époque, l’épuisement au cours du temps de l’efficacité du médicament, et que nous appelons de nos jours tolérance.
Habitude qui, quand elle n’est pas un obstacle à la thérapeutique, peut être expliquée par la passion. C’est ainsi que l’intoxication qui se perpétue, si elle n’est pas iatrogène, revient de droit à l’abus pernicieux provoqué par un goût effréné et débouchant, cette fois, sur une funeste habitude. Ce que nous appelons de nos jours un psychotrope va devenir l’objet d’un penchant vers une drogue pernicieuse en exerçant une influence séduisante, procurant une jouissance irrésistible et dominatrice, son usage devenant funeste habitude ainsi que vice dégradant et blâmable [8]. La condamnation d’une telle habitude vicieuse constitue dès lors un jugement moral offrant un support de choix aux présupposés du temps. La toute-puissante influence de l’habitude « entraîne ses victimes volontaires vers une impossibilité de se séparer du rêve inutile ». Ces termes de l’époque sont l’illustration de ce qu’il faut bien appeler une stigmatisation. L’usage non médical de ces diverses substances est-il devenu assez déconcertant pour convoquer Théophile GAUTIER dans les colonnes des Annales Médico-Psychologiques: « Le désir de l’idéal est si fort chez l’homme qu’il attache autant qu’il est en lui de relâcher les liens qui retiennent l’âme au corps, et comme l’extase n’est pas à la portée de toutes les natures, il boit de la gaieté, il fume de l’oubli et mange de la folie, sous la forme du vin, du tabac et du haschisch [9]. »
Cette opinion, présentée comme celle d’un « feuilletoniste de la presse »semble bien éloignée du caractère médicalement induit de tels comportements, jusque-là principalement invoqué. On ne manquera pas non plus d’en observer la remarquable modernité. Notre auteur, auquel Charles BAUDELAIRE dédiera Les Fleurs du mal, vivait à une époque dont on pourrait dire qu’elle se scandalisait de la morale qu’elle pratiquait incessamment, fascinée par l’immoralité mais repoussant avec horreur l’immoralisme. Il ne sera jamais élu à l’Académie française. Pour l’anecdote, il faut savoir que lorsqu’on cherchait après lui, il était fréquent que l’on répondît finement : «Monsieur Théophile Gautier s’est absinthé.»
À partir de 1860, l’usage abusif de la morphine désormais injectable se répandra rapidement. Une utilisation énorme en sera faite tant pour ses propriétés antalgiques que pour lutter contre la fatigue et la dépression.
Et à partir de 1880, la mode est à son apogée. En dehors du monde médical et paramédical qui constituera longtemps un des milieux les plus touchés, c’est dans les milieux bourgeois et littéraires que les adeptes de la « fée grise » vont se multiplier. La « morphinée », femme de la bourgeoisie s’adonnant à la morphine pour tromper l’ennui contingent de son oisiveté, n’hésitera pas à dissimuler dans sa jarretière la seringue de Pravaz prête à l’emploi, pour tenir la distance au cours des soirées mondaines interminables auxquelles elle ne peut raisonnablement se dérober. Il y a également la demi-mondaine, que la morphine aide à supporter ses relations d’obligation. Quant à l’intoxiquée dégradée, amaigrie, ayant perdu toute pudeur, elle se laissera aller à soulever ses jupons en public pour effectuer l’injection qui lui permettra de tenir encore un peu. Si l’on se souvient qu’à une telle époque, le quidam qui avait la malchance d’apercevoir la cheville soudainement révélée d’une dame montant dans un fiacre pouvait en perdre connaissance sous le coup de l’émotion, sidéré par ce spectacle d’un insoutenable érotisme, on mesure l’effet d’une telle conduite [10].
À la différence de la période précédente (avec l’opium), le côté décadent s’affirme de plus en plus dans certains milieux. On est « fin de siècle », on cultive un aspect malsain, une dégénérescence, associant l’usage de la morphine à l’exhibition quelque peu perverse de mœurs sexuelles dissolues et parfois à un goût pour l’occultisme. La névrose fait bien, on l’affine. Dandies et nihilistes passifs trouvent un refuge dans la morphine tout en affichant leur mépris et leur désespoir devant une société affairiste. La morphine n’est pas utilisée en rapport avec une création ou pour accéder à d’autres dimensions; elle permet seulement de se réfugier dans un ailleurs, fin en soi, prélude éventuel d’un ailleurs définitif : la mort. Cette ambiance est fort bien évoquée par Paul BOURGET qui parle de la morphine comme « exutoire à la lassitude, à l’impuissance et au désespoir ».
Ces comportements débridés feront d’autant plus l’objet d’une réprobation grandissante que l’on n’aura pas été sans remarquer, pour le haschisch par exemple, qu’« il semble que la volonté ait perdu de son empire sur les manifestations morales comme elle l’a perdu sur l’intelligence et les mouvements. Les observateurs ont signalé une tendance à émettre ses opinions les plus cachées, ses sentiments les plus intimes ».
Il y avait de quoi susciter l’inquiétude des contempteurs de l’immoralité bohème. De façon plus directe, on retrouve encore : l’inclination à la paresse, la répugnance pour l’action, la pusillanimité, la dégradation intellectuelle respectant un instinct plus ou moins animal; voilà qui qualifie ce que le docteur Pierre Oscar RÉVEIL appelle « un bonheur factice obtenu au détriment de la pensée par le somnolent rêveur empoisonné ». Ces mêmes années n’auront cependant pas vu l’engouement suscité par ce dernier diminuer pour autant. En témoignent ces vers tirés de l’œuvre du poète Victor MICHAL, intitulée Le chanvre, l’initiation, datée de 1889 :
«D’aucuns disent que le bonheur
N’est pas dans l’humaine destinée,
Dont chacun porte en son cœur
L’espérance éternelle, innée.
Au Haschisch, ils n’ont point goûté;
Car un peu de sa pâte verte,
Du rêve fait réalité,
Est la porte toujours ouverte. »
Les médecins de l’époque, dépassés par le succès de leur thérapeutique, préoccupés des excès de consommation qu’ils constataient avec inquiétude, oublieux de leur propre prosélytisme déployé au nom de leur estimable pratique, eu égard à leur science ancestralement dévouée au salut des hommes et grâce aux vertus inattaquables attachées à de telles dispositions, craignirent à juste titre de se voir confisquer en partie les succès qui, enfin, pouvaient justifier avec une évidence bien venue la pratique de leur art. Ragaillardis par une efficacité sans précédent sur de nombreux symptômes, s’offrant à une activité professionnelle débordante, lucrative bien au-delà des espérances les plus déraisonnables, auréolés de gratitude, ils devinrent opulents notables, puis, par là, bons représentants de la nation, qui ne purent se dérober ensuite à la mise en œuvre de ce que nous appelerions aujourd’hui des politiques de santé publique, dont nous ne pouvons de nos jours nous dispenser d’apprécier diversement l’intense actualité. Le médecin, de personnage condescendant, devint donc le représentant de tous les espoirs des malades, dans ces moments où la fièvre et les humeurs noires se portent bien, charge qui pèse encore de nos jours sur ses irremplaçables épaules. C’est ainsi que les praticiens se préoccupèrent de juguler les inclinations de leur clientèle potentielle à user et abuser avec désinvolture de produits de bien-être, ce terme qui désignait jadis la santé.
La relation établie avec perspicacité entre le médicament et les plaisirs des sens, hors du regard du médecin, le désir tendu vers un nouveau vécu intérieur obtenu par l’usage de produits magiques, légitimé par le sentiment diffus d’une difficulté d’être dans ce passé récent, renforcé par l’effet d’après-coup entraîné par l’expérience même de ce type d’action sur soi-même, déconcertèrent autant les adeptes que les profanes. Le rapport passionné se justifiant par l’excès manifeste de la consommation, l’action sur soi-même excluant le rapport interpersonnel culturellement déchiffrable, la satisfaction ineffable alléguée par son bénéficiaire empêchant la représentation de cette dernière pour le commun, caractérisaient un plaisir solitaire analogue à celui largement décrit et décrié par le célèbre Docteur TISSOT, médecin suisse de la fin du XVIIIe siècle, qui a solidement arrimé son nom à l’onanisme. Si ces nouvelles pratiques ne présentaient pas à l’évidence les mêmes fâcheuses conséquences sur la croissance et l’audition, elles s’apparentaient fortement à la recherche de ces plaisirs troubles, suscitée par les tentations incessantes d’Aphrodite. Le syllogisme sexualité immorale/drogue aphrodisiaque/drogue immorale appliqua implacablement sa logique, effectuant un compromis ingénieux entre l’apparence et la désirabilité. Et lorsqu’en 1885, le docteur REGNARD, dans une revue scientifique dirigée par Charles RICHET, voulut stigmatiser fortement les maniaques du toxique, il déclara : « Ceux-là sont des prosélytes, ce sont des missionnaires en toxicomanie. » Il ne fit qu’introduire la force et le flou dans un terme ambigu, que l’on peut encore interpréter de nos jours comme folie pour le toxique, toxique qui rend fou, fou sans le toxique ou encore toxique fou lui-même, c’est selon, grâce à l’acharnement de la belle ambivalence taxinomique de notre langue et de son goût extrême pour le substantif. On ne peut que se féliciter de voir l’addictologie dissiper enfin ce malentendu au profit d’un nouveau mystère sémantique excitant qu’il reste à éclaircir.
L’exemple de la notion de « pratiques addictives » offre à lui seul une large opportunité de discussions de spécialistes.
À la moitié du XIXe siècle, le docteur DELBECQ, dans sa thèse consacrée aux boissons alcooliques affirmait : « Quand un usage est aussi ancien et aussi général, on peut dire qu’il est devenu un besoin; il ne s’agit donc pas de vouloir le déraciner mais de le limiter dans de justesmesures et de montrer à l’homme comment il doit se servir d’un bien dangereux.
Rechercher l’action des boissons alcooliques, leur utilité et leurs avantages, quand elles sont prises avec modération, leurs inconvénients et leurs dangers lorsqu’elles sont prises avec excès, examiner en même temps les moyens de combattre l’extension du mal, est un sujet digne non seulement de l’étude du médecin et de l’hygiéniste mais encore de toute l’attention du moraliste et de l’homme d’État [11]. »
 
La santé substituée au bien-être
 
 
C’est dans une telle disposition vigoureusement humaniste qu’a peut-être pris son origine la « nouvelle santé », dont nous connaissons actuellement le caractère éminemment respectable, santé qui se rattache à l’idée d’un organisme humain fragile, dont l’état d’équilibre précaire nécessite un comportement circonspect visant à ne l’ébranler en aucune manière, par exemple par des actes de recherche de plaisirs consommables qui comme chacun sait, font du bien par où ils passent en faisant du mal là où ils vont. Bref, il convient de considérer la mauvaise santé potentielle ou avérée comme une maladie endémique à traiter sans barguigner, par la prévention des plaisirs sensuels qui sont réservés à l’être humain, qui le préservera des fâcheuses et inévitables conséquences sanitaires y afférant, en même temps qu’elle lui propose d’éviter le remords d’y avoir cédé en lui recommandant fermement de se garder d’y avoir accès. Si tolérer, c’est souffrir ce que l’on ne peut empêcher, ça n’oblige pas pour autant à faire preuve d’indulgence, c’est-à-dire de faiblesse condamnable. On passe de la clinique médicale à la morale sociale. La maladie aux causes hédonistes avouées devient une faute civique et le citoyen, qui s’en fait la victime soumise, coupable d’incivilité caractérisée par la souillure du temple vivant et sacré de la Prophylaxie qu’il s’est cru autorisé à perpétrer. La santé désormais sanctifiée, le bien-être se trouve ramené à désigner l’état d’esprit produit par la contemplation des ennuis d’autrui, surtout lorsqu’ils sont la conséquence de leurs abus scandaleux. Notons au passage que cette disposition permet également de leur attribuer malicieusement les actions vicieuses que l’on n’a pas eu la tentation, ou l’opportunité, de commettre soi-même.
Augustin d’HIPPONE, dit « saint Augustin », pénible inventeur du péché originel et ex-manichéen brillant trop bien converti au christianisme, qui vécut au IVe siècle de l’ère vulgaire, soutenait volontiers que si la tentation était faite pour y résister, la meilleure façon de la faire disparaître était d’y succomber [12]. Il ajoutait d’ailleurs imprudemment qu’il était bien plus heureux, celui qui s’était perdu dans sa passion, que celui qui n’avait même pas connu la passion. Mais rien n’est moins sûr qu’il faille préférer le remords au regret. La courtisane qui, sous Louis XIV, récemment convertie au chocolat dont elle faisait ample consommation en s’écriant : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! », ne faisait, elle, qu’échapper aux maux de la modération pour se livrer à ceux de la dyspepsie.
En ces temps contemporains de culture de soi et de la vénération du corps transfiguré, rappelons qu’une manière globale de dénomination des intoxications volontaires, et au-delà de celles-ci, va faire florès dès la fin du XIXe siècle, puisque c’est durant cette période que vont être forgés dans un moule conceptuel remarquablement homogène, du moins au sens où il reflète les modes d’appréhension du temps, des vocables tels que le clitoridisme, la pyromanie ou la kleptomanie. En fin de siècle, le Grand Larousse ira jusqu’à fournir la définition du tempérantisme, figure de l’excès de modération, dont il ne sera pas fait abus.
La protection de la santé publique s’appuie sur des décisions marquées par l’espoir que leur application aura d’heureuses conséquences. Il s’agit là d’une forme particulière de la déception. Avec ce type d’intelligence qui estime que l’exception est une preuve de la règle –bien au contraire, exceptio probat regolam signifie « l’exception met la règle à l’épreuve » –, la sagesse d’un acte est jugée sur sa conséquence, son résultat et non sur sa légitimité éthique; une intelligence obstinément désireuse non seulement d’avoir raison mais exigeant par surcroît que tout ce qui s’oppose à elle soit confondu dans l’erreur et reconnaisse avoir tort, attitude définissant la bêtise, selon Robert MUSIL. Comment réglementer la passion qui anime celui qui recherche le bonheur obtenu à coup de drogues, de plaisir ou de divertissement, lui qui sait que des illusions confortables rendent plus facilement heureux que quelques vérités désagréables. L’usage de tels produits dans la civilisation contemporaine inscrit la modification de conscience comme un but ou une exigence non négligeable de l’activité humaine. NIETZSCHE, pour sa description du dernier homme– et quand je dis l’homme, j’embrasse toutes les femmes–dans le prologue de Zarathoustra, anticipe la fonction du toxique.
Dans ce texte incisif, il décrit le dernier homme comme celui qui « vit le plus longtemps », qui « a inventé le bonheur », pour qui « tomber malade et être méfiant… passe pour un péché ». « Un peu de poison de-ci, de-là, cela procure des rêves agréables. Et beaucoup de poison en dernier lieu pour mourir agréablement. »; « On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on révère la santé. »
C’est que les différents discours qui tentent d’expliquer l’absorption des produits psychotropes font tous référence à un certain plaisir, fût-ce sous la forme minimale de l’atténuation d’un mal d’être, c’est-à-dire d’un soulagement. Se faire de l’effet, c’est se sentir plus au point de ne plus se sentir, ou se sentir moins pour se sentir mieux. Le paradoxe s’illustre par la réduction du sentiment à l’éprouvé, de l’émotion à la sensation, une authentique subversion de soi-même. C’est dans ce plaisir que l’être tout entier se trouverait emporté, jouissant d’un sentiment de lui-même qui excéderait tout autre sentiment cénesthésique; il s’incorporerait ainsi non seulement du plaisir, mais aussi du vrai au sens de vérifiable à l’occasion de chaque consommation, à tout le moins de la sensation forte, tout entière inféodée à la synapse magique au sein de laquelle crachent les médiateurs infatigables de la promesse de l’effet vers les récepteurs impatients de la délivrance du plaisir.
C’est la puissance de ce sentiment proprioceptif qui suscite la passion de la réification de soi, au prix de l’abandon d’un regard un tant soit peu objectif sur soi. En 1829, Paul Émile BOTTA devient docteur en médecine après avoir soutenu une thèse intitulée De l’usage de fumer de l’opium, largement inspirée de sa propre expérience et dans laquelle il ne fait pas mystère de son prosélytisme. Y figurent ces considérations humaines : « Soumis par sa nature, non seulement aux peines physiques communes à tous les êtres animés, mais encore à des peines morales résultant du don d’intelligence qui lui a été accordé, l’homme s’est efforcé, dans tous les temps, de trouver les moyens d’échapper à son existence réelle, et d’aller dans un monde imaginaire chercher un bonheur factice et la satisfaction de ses insatiables désirs [13]. »
Rapporté à la totale sensualité qui caractérise l’animal, et à la sérénité inaltérable qui fait du minéral un modèle de détachement émotionnel, voilà qui vérifie admirablement la considération qui énonce que si l’homme n’est sans doute pas le seul animal qui pense, il est le seul qui pense qu’il n’est pas un animal. Pour en terminer provisoirement avec les erreurs de jugement régulièrement induites par la magie chimique, rappelons que l’expérience personnelle négative, en revanche, achoppe sur d’autres subjectivités malheureuses. Témoin MOREL LAVALLÉE qui note à propos de son expérimentation de l’héroïne : « D’euphorie, pas l’ombre, ce n’était même pas agréable du tout, et vraiment il n’y a pas là de quoi vous tenter, et vous faire devenir…héroïnomane », dans un article publié dans la Revue de Médecine en 1900, dont le titre à lui seul résume ses conclusions : « La morphine remplacée par l’héroïne. Pas d’euphorie, plus de toxicomanie [14]. » Un visionnaire.
 
Une tragique réponse à la déréliction
 
 
Ainsi s’opposent irréductiblement les figures du jouisseur et de l’abstinent. Le toxicomane est somme toute une personne qui s’est mise à la poursuite du plaisir de si bonne heure et avec tant d’ardeur qu’il a eu l’infortune de le rattraper, et qui recherche la complaisance d’autrui à faire de même, se satisfaire d’avoir plus de voile que de gouvernail, comme le disent savoureusement les Québécois. Quant à l’abstinent, c’est sans doute cette personne faible qui cède à la tentation de se refuser un petit plaisir. Un abstinent total est quelqu’un qui s’abstient de tout sauf de l’abstinence, qu’il pratique avec une opiniâtreté fortement excessive, et particulièrement de ne pas se mêler des affaires des autres. L’antagonisme de leurs prosélytismes, à tous deux, n’hypothèque pas leur désir farouche de se persuader mutuellement d’avoir choisi la posture humaine convenable. L’avilissement moral de l’inamendable jouisseur de ses synapses le dispute à la velléité consternante du tempérantiste étiolé.
« Qu’est-ce que cela vous fait ? », demande l’abstinent agacé. « Qu’est-ce que cela peut vous faire ?» rétorque l’intoxiqué finaud. L’être humain n’a pas le désir de ce dont il ne sait pas qu’il manque. Et pourquoi la vertu serait-elle toujours du côté de l’abstinence ? On n’échappe pas si facilement au plaisir en décidant d’y renoncer; on reste soumis à la menace de son attirance, et pour peu qu’on jouisse du frisson de ce danger permanent, on s’éloigne autant de la vertu que l’excès d’indignité confine au péché d’orgueil. La passion se rit des obstacles, proteste de son caractère exceptionnel, incomparable, irréductible. Elle est même capable de convoquer l’expérience acquise comme témoin de lucidité, et de la mépriser l’instant d’après au titre du respect de la créativité. Et quand elle perd son objet, c’est l’enfer.
Et puis, que vaudraient les idées des uns, si elles ne se produisaient que pour contredire celles des autres, qui ne valent d’ailleurs pas mieux, ni moins, que celles qu’elles ont suscitées [15] ? Le célèbre professeur de philosophie populaire Pierre DAC disait que « si tous les gens qui croient avoir raison n’avaient pas tort, la vérité ne serait pas loin ». Se fonde sur cette constatation irrécusable que plus une théorie se veut forte et solide, plus elle sélectionne et préconstruit les faits sur lesquels elle veut s’appuyer. Elle mériterait de passer pour une religion. C’est ainsi que BACCHUS ne fut peut-être que cette divinité complaisante inventée par les Anciens pour excuser leurs excès de boisson.
Et le chansonnier, bien entendu, de se gausser des frileux du sexe :
«Ils ont l’œil triste, le cou tendu,
Les ratés de la bagatelle.
Ils font la chose, en pardessus,
Les ratés du fruit défendu…
Ainsi tous ceux à qui la chose ne fait rien,
N’aiment pas ceux à qui la chose fait du bien. »
Remarquons en passant que si l’existence connaît de nombreux rebondissements, chacun conviendra que les plus universellement accessibles et les plus inlassablement réjouissants d’entre eux s’effectuent sur sommiers et matelas, avec passion. Certes, les drogues déverrouillent la porte de la geôle de l’identité, mais cette porte donne sur la cour de la prison.
La passion ne se justifie pas toujours de sa seule existence, elle se cherche souvent des raisons. Elle oppose le privilège de la recherche d’un équilibre individuel et subjectif à la rationalité sociale qui considère que ce dont on n’a pas le besoin impérieux, on peut se passer. Elle se rend néanmoins dépendante de causes extérieures, dans l’exaltation, et ce n’est pas mieux qu’être libre de se méfier de soi, dans la résignation. En fin de compte, la passion ne rend-elle pas étrange ce qui nous paraît familier ?
Il ne reste plus qu’à devenir raisonnable, à défaut d’avoir raison, et à se dépouiller de toutes les illusions contraires à celles dont on veut nous persuader qu’elles sont préférables, ce qui devient ordinairement d’autant plus nécessaire que c’est devenu plus difficile. C’est pourquoi, bien souvent, raisonner nos passions consiste non pas à chercher des arguments propices à les éteindre, mais plutôt à les justifier. C’est ainsi que ce n’est pas parce qu’une chose est bonne qu’on la désire, mais parce qu’on la désire qu’on dit qu’elle est bonne. « Même douloureuse, la vérité est préférable au mensonge et plus forte que le doute ! » clament les rationalistes de la pureté, qui font preuve par là même d’une propension extravagante au préjugé. « Osons nous faire du bien par l’artifice séditieux ! » rétorquent les expérimentalistes du soi revisité, et ils reconnaîtront sans peine comme une vieille amie la nouvelle bêtise qu’ils vont commettre :
«À celui qui, errant à travers la brume et la nuit,
Dans un putride marécage, tout recouvert de boue,
L’Expérience, telle l’aube qui point, vient lui révéler
Chaque trou d’eau dans lequel il n’est pas encore tombé [16]. »
La taupe devrait servir d’emblème aux opticiens de la vision existentielle.
Les drogues fournissent l’illusion que l’on fait quelque chose pour soi, alors que l’on se fait quelque chose à soi. C’est pourquoi il n’en reste jamais rien : la preuve en est qu’il faut toujours en reprendre pour en connaître à nouveau les effets. Elles sont le trompe-couillon de l’existence, cantonnent dans la passivité, autre facette de la passion, revers de la médaille peut-être, qui ne se trouve jamais bien loin de la vulnérabilité qui lui fait cortège. Sont-elles une composante du bonheur ou de simples petites satisfactions fugaces, aux fâcheuses conséquences ? Leur usage prétend vérifier l’aphorisme d’Alphonse ALLAIS, imaginé au sortir d’une brasserie, et en plein soulagement : « Si j’étais riche, je pisserais tout le temps ! »
FREUD disait de la morphine qu’elle était un briseur de soucis, ce qui ne le dispensait pas pour autant de consommer de la cocaïne, à l’occasion d’un manque d’entrain. Sacha GUITRY, lui, a dit qu’elle fut inventée afin que les médecins puissent enfin dormir tranquille. Qu’en penser ? Tout ce qui nous paraît nécessaire devient facilement légitime, tout comme on juge immoral ce qui nous semble inopportun, ce qui revient à considérer la raison comme une confusion de l’esprit, et à parler sans savoir ou à juger sans comparer. Et nous nommons les contraintes que nous nous imposons liberté, dont le sens étymologique est « ce qui dépend de soi », et qui est l’une des plus précieuses conquêtes de l’imagination.
Citons à titre d’exemple, le quatrain suivant :
«Esclave était-il, écrasé de servitude,
Le collier lui fouaillant les chairs.
La Liberté survint, effaça le nom de son maître,
Y inscrivit le sien, et resserra les rivets [17]. »
Tel est l’homme pris entre l’éternité et la vie d’ici-bas, ainsi que certains illusionnistes la désignent avec hauteur, dès lors qu’il s’attelle au paradoxe de l’existence et s’efforce passionnément de l’assumer, dans l’élan dérisoire d’une souffrance qui s’anime avec dignité en réponse à la souffrance qui l’opprime avec iniquité. Tragédie compassée ou comédie débridée, quel est notre choix de la mise en scène de notre existence ?
Convient-il d’aliéner notre liberté à la petitesse conjugale de l’adhésion pondérée aux valeurs de l’histoire collective ou bien de chercher à demeurer un célibataire social et se satisfaire goulûment de quelques immoraux frissons de bonheur ? Faut-il faire crédit gratuit à ceux qui, ne cédant rien à leur humilité défaillante, prétendent ne pas être exigeants au vu de ce qu’ils se contentent tout juste de la perfection, et qui se croient autorisés à exiger des autres ce qu’ils s’imposent à eux-mêmes, au titre de l’égalité des représentants de l’espèce au regard de leurs potentialités communes, un monde de bonheur où chacun serait libre de faire ce qu’on lui dit, sans chipoter sur les limites de l’excès supportables par les milieux autorisés ? Ne tenteraient-ils pas d’imposer l’adoption d’un modèle standard de posture existentielle, et pour prix de leur futile révérence à l’avantage trop facile d’une telle disposition aux allures de vertu, ils exigeraient le salaire de la ressemblance, charges sociales comprises.
Ceux-là ne sont-ils pas capables de condamner l’humanité entière à la perpétuité d’un régime de vie sans sel ? Et même d’imposer comme modèle de mourir en bonne santé, au terme d’une vie sans joies malsaines, persuadés d’avoir su en personnes averties finement garder la mort pour la fin ? Ou alors, convient-il de lâcher la bride aux chevaux fougueux de notre légitimité subjective, auquel cas enjouissons-nous sans entrave, mais en sachant que le patrimoine successoral de la passion présente constamment un passif impressionnant et que nous ne pouvons en refuser l’héritage.
Certains proposent de commencer par accepter que l’idée du bien puisse gouverner nos actes – le rêve est d’un prix abordable – et chercher, avec patience et avec justesse, à quel moment paraît le conflit d’intérêts;
en un mot, que nous nous appliquions à agir en conscience. Les mêmes soutiennent que nous comprendrions alors peut-être davantage pourquoi des émotions, comme la responsabilité et même la culpabilité, peuvent encore et toujours nous éprouver, dans un refus de l’altérité que dénonce RABELAIS, pour mieux la confondre dans l’altération, afin de bien nous persuader qu’une bonne soif s’épanche dans la grâce du vin des autres et fera que notre ivresse sera meilleure. Alors pourquoi fuir les délicieuses exubérances des hautes folies de DIONYSOS, tandis que nous subissons, sans réserve, la vésanie et la pusillanimité des gens sérieux ? Affrontons donc sans humeurs ces félicités qui nous ouvrent à la question de l’être, comme à celle de la perfection, à celle du devenir, à celle de la responsabilité, de la probité et enfin à tout ce qui fait que l’amour nous concerne, en paisibles cambrioleurs de la vertu. Des qualités qui n’ont ni à nous inquiéter, ni à nous ennuyer. Un refus de prendre la vie comme elle vient, une rebellion contre un ordre qui nous oblige à nous abriter sous le mol edredon de nos quiets privilèges et de souscrire au principe de protection de nous-mêmes. Une rebuffade contre la systématisation de la valeur qui n’ambitionne qu’à devenir une religion, au risque de nous faire manquer d’air. À cet égard, reconnaissons que la mauvaise foi n’éveille guère la jalousie des incroyants.
Ainsi, disent les rêveurs, nous ne fuirions plus la fantaisie et laisserions le délire nous conduire, puisque ce saut nous demande de sortir du sillon romain pour courir sur le talus des fortifs. Un conseil qui laisse la part belle au rebelle et que nous donne déjà RABELAIS, lorsqu’il se déclare grand buveur devant l’Éternel, pour dire qu’il bavarde devant la lanterne, comme d’autres salivent à sucer l’os. Car c’est bien de bavardage qu’il s’agit, puisque notre subtil auteur polissait la niaiserie du radoteur, avec le même bonheur qu’il cultivait la futilité des bagatelles, sachant que c’est en ces jardins désordonnés que poussent les plus belles roses. Et l’on ne voudrait plus opposer le sauvage au civilisé, persuadé qu’ils restent tous deux solidement attachés l’un à l’autre, dans une généreuse complémentarité.
Denis DIDEROT a écrit dans Les Pensées philosophiques: « On déclame sans fin contre les passions; on leur impute toutes les peines de l’homme, et l’on oublie qu’elles sont la source de tous ses plaisirs. […] Sans elles, plus de sublime, soit dans les mœurs, soit dans les ouvrages;
les beaux-arts retournent en enfance, et la vertu devient minutieuse. » Il ajoutait : « Ce qui nous trompe est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l’habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »
Peut-être faudrait-il en appeler encore résolument à la simplicité éthique de Maître François RABELAIS, tourangeau chinonais, curé de Meudon, docteur en médecine, bon viveur, grand suceur du piot, fougueux chiffonneur de filles et joyeux sceptique, ainsi que le décrit savoureusement Gustave FLAUBERT dans une œuvre de jeunesse. N’a-t-il pas eu, à l’heure de son trépas, cette parole courageuse et remplie du modeste plaisir de vivre sans illusions désespérantes : « Baissez le rideau, la farce est jouée. »
On ne se lasse pas de constater que parmi ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. Tardivement soucieux de faire partie de ces derniers, je m’empresse de conclure provisoirement que de la déréliction humaine, des tourments de l’incomplétude et des douleurs térébrantes de la nécessité d’être au monde, comme de l’inconvénient d’être né, on ne peut facilement s’exempter sans artifices. Aussi convient-il de témoigner quelque considération aux tentatives d’échapper aux abîmes de noirceur qui ont englouti l’innocence de l’enfance. Et en hommage à la respectable faculté de s’indigner de l’injustice, laissons-en l’expression à l’excellent Gustave FLAUBERT, encore lui, qui a écrit irrésistiblement, au terme de l’un de ses contes de jeunesse :
« J’engage tous les marmots à jeter la galette à la tête du pâtissier lorsqu’elle n’est point sucrée, les suceurs du piot leur vin à la trogne du mastroquet quand il est mauvais, les mourants leur âme quand ils crèvent et les hommes – leur existence à la face de Dieu lorsqu’elle est amère. »
La douleur ne se peut exiler ni dans le passé ni dans l’avenir, et se cantonner ni dans le souvenir de son épreuve, ni dans la crainte de sa survenue. ESCHYLE, le créateur de la tragédie grecque, s’il ne l’a pas inventée, au Ve siècle avant notre ère, qui a su parmi les premiers exprimer avec pertinence que la douleur réside en un lieu permanent qui est le présent, avait déjà tout ditde l’implacable fatalité de l’existence humaine : « Même dans notre sommeil, les douleurs que nous ne parvenons pas à chasser reviennent souvent chercher encore à notre cœur, et nous plongent dans le désespoir, en dépit de nos efforts et de l’entendement dont les dieux nous ont dotés. »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  *** Compte rendu de la séance du 1er février 1947 – In Gazette médicale de Paris: 111 (1847) *** Revue de Médecine, Paris : 872-890 et 977-997 (1900)
·  Barthélémy Auguste-Marseille : Zodiaque – Paris, Satyre, 2 vol (1846-1847)
·  Botta Paul-Émile : De l’usage de fumer de l’opium – Paris, thèse : 5 (1829)
·  Chopin P : Recherches historiques et médicales sur l’opium – Paris, thèse : 46 (1820)
·  Clemens Th : « Sur l’emploi des anesthésiques »– In Gazette médicale de Paris, volX :713 (1855)
·  Delbecq C-H : De l’influence des boissons alcooliques sur la santé – Paris, thèse : 6 (1854)
·  Dugarin Jean & NOMINÉ Patrice : « Toxicomanies : Historique et classifications » – In Confrontations psychiatriques28, Éd SPECIA (1987) – InHistoire, Économie et Société – Éd. CDU-CEDES 4e trimestre (1988)
·  Frad Bink Joël – In Le dictionnaire du diable d’Ambrose BIERCE (1911) – Paris, Éditions des 4 Jeudis (1955) – Bibliothèque étrangère Rivages (1989)
·  Gaulay U : Considérations générales sur les effets de l’opium – Paris, thèse : 11-12 (1808)
·  Gautier Th : « Description des effets du haschisch par un feuilletoniste de la presse » – In Annales médico-psychologiques, vol II, p 490 (1843)
·  G.J. – In Le dictionnaire du diable d’Ambrose BIERCE (1911) – Paris, Éditions des 4 Jeudis (1955) – Bibliothèque étrangère Rivages (1989)
·  Lacave Nic : Essai sur l’usage de l’opium – Paris, thèse : 9 (AN XI)
·  Nominé Patrice : Petit Traité d’Apophétique dans l’Espace – Éditions de l’Aléatoire et de l’Improbable Désunis (épuisé) (1999)
·  Prévost H-A : Valeur thérapeutique de l’éthérisme – Paris, thèse : 16 (1851)
·  Réveil P-O : Recherches sur l’opium des opiophages et des fumeurs d’opium – Paris, thèse : 96 (1856)
 
NOTES
 
[1] Compte rendu de la séance du 1er février 1947 – In Gazette médicale de Paris (1847) : 111
[2] Prévost H-A : Valeur thérapeutique de l’éthérisme – Paris, thèse : 16 (1851)
[3] Barthélémy Auguste-Marseille : Zodiaque – Paris, Satyre, 2 vol (1846-1847)
[4] Lacave Nic :Essai sur l’usage de l’opium – Paris, thèse : 9 (An xi)
[5] Chopin P : Recherches historiques et médicales sur l’opium – Paris, thèse : 46 (1820)
[6] Gaulay U :Considérations générales sur les effets de l’opium – Paris, thèse : 11-12 (1808)
[7] Clemens Th :« Sur l’emploi des anesthésiques » – In Gazette médicale de Paris, vol x : 713 (1855)
[8] Réveil PO :Recherches sur l’opium des opiophages et des fumeurs d’opium – Paris, thèse : 96 (1856)
[9] Gautier Th :« Description des effets du haschisch par un feuilletoniste de la presse »– In Annales médico-psychologiques, vol ii : 490 (1843)
[10] Dugarin J & Nominé P : « Toxicomanies : Historique et classifications » – In « Confrontations psychiatriques »28, Éd. Specia (1987) – In Histoire, Économie et Société, 4e trimestre, Éd. Cdu-Cedes (1988)
[11] Delbecq C-H :De l’influence des boissons alcooliques sur la santé – Paris, thèse, Paris : 6 (1854)
[12] Formule également attribuée à Oscar Wilde.
[13] Botta Paul-Émile : De l’usage de fumer de l’opium – Paris, thèse : 5 (1829)
[14] In Revue de Médecine: 872-890 et 977-997 (1900)
[15] NominéPatrice : Petit Traité d’Apophétique dans l’Espace – Éditions de l’Aléatoire & de l’Improbable Désunis (épuisé) (1999)
[16] Frad Bink Joel – In Le dictionnaire du diable d’Ambrose Bierce (1911), comme définition du mot « Expérience » – Paris, Éditions des 4 Jeudis (1955), Bibliothèque étrangère Rivages (1989). Sur Internet, en anglais, à : http ://bierce.thefreelibrary.com/ The-Devils-Dictionary/
[17] G.J. – In Le dictionnaire du diable d’Ambrose Bierce (1911), comme définition du mot « Émancipation » – Paris, Éditions des 4 Jeudis (1955), Bibliothèque étrangère Rivages (1989). Sur Internet, en anglais, à : http ://bierce.thefreelibrary.com/The-Devils-Dictionary/
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