2004
Psychotropes
Tabagisme et états métamotivationnels chez des adolescents
lycéens
Lydia Fernandez
Maître de conférences en psychopathologie, Université de
Provence, Aix-Marseille I
et A. bonnet
[1]
M.F. Teyssier
[2]
M. Apter
[3]
J.L. Pedinielli
[4]
H. Sztulman
[5]
Des recherches réalisées auprès d’anciens fumeurs et
d’adolescents fumeurs montrent, d’une part, l’existence d’un lien entre le
tabagisme et certains états métamotivationnels – EM – (paratélique,
d’opposition, de maîtrise, de sympathie) et insistent, d’autre part, sur les
influences de ces EM. Ces considérations théoriques nous ont conduits à tester
les hypothèses suivantes: – il existe une relation entre les EM et le tabagisme
des adoles~cents; – il existe un effet significatif de certains EM
(paratélique, d’oppo~sition, de sympathie) sur le tabagisme des adolescents. La
population étudiée est composée de 31 adolescent(e)s lycéens fumeurs et de 31
adolescent(e)s lycéens non fumeurs âgés de 15 à 17 ans. Les instruments
utilisés sont: – le test de Fagerström (test de dépendance physiologique à la
nicotine); – le test de dépendance psychologique et comportementale au tabac; –
l’échelle des styles métamotivationnels d’Apter. Les résultats montrent qu’il
existe: – une relation entre l’intensité (forte ou moyenne) de certains EM
(paratélique, d’opposition, de sympathie) et l’intensité (forte ou moyenne) de
la dépendance psychologique et comportementale au tabac; – une relation entre
l’intensité (forte ou moyenne) de certains EM (télique, conformiste, maîtrise)
et le fait d’être non-fumeur; – un effet significatif de certains EM
(paratélique, d’opposition, de sympathie) sur le tabagisme des adolescents
lycéens. Ainsi pour les adolescents, l’état paratélique s’articule aux
fonc~tions sensorielles, l’état d’opposition aux fonctions transgressives et
l’état de sympathie aux fonctions sociales du tabagisme.
Mots-clés :
abus, tabac, dépendance, adolescent, milieu scolaire, psychologie, motivation.
Research among ex-smokers and teenagers smokers show the
existence of a relation between tobacco addiction and some metamotivational
states – MS – (paratelic, opposition, mastery, sympathy) and insist on the
influences of these metamotivational states. These theoretical considerations
drove us to formulate and test the following hypotheses: – A relation exists
between MS and tobacco addiction of the teenagers; – A meaningful effect of
some MS exists (paratelic, opposition, sympathy) on tobacco addiction of the
teenagers. The studied population is composed of 31 teenagers high school
students smokers and of 31 high school students non-smokers of 15-17 years old.
The instruments used are: – the Fagerström test (physiological dependence test
to nicotine); – the psychological and behavioral dependence test to tobacco; –
the Apter Metamotivational Styles Profile. The results show that it exists: – a
relation between the intensity (strong or middle) of some MS (paratelic,
opposition, sympathy) and the intensity (strong or middle) of the psychological
and behavioral dependence test to tobacco; – a relation between the intensity
(strong or middle) of some MS (telic, conformist, mastery) and the fact to be a
non-smoker; – a meaningful effect of some MS (paratelic, opposition, sympathy)
on the high school students’ tobacco addiction. So, for teenagers, the
paratelic state articulates to the sensory functions, the opposition state to
the desobeying functions and the sympathy state to the social functions of the
tobacco addiction.
Il est actuellement prouvé que l’entrée dans le tabagisme
s’effectue à l’adolescence (Lesourne, 1984; Chabrol, 1992 ; Houssemand, Bouyer,
1992; Marcelli, 1999; Dubois, Mélihan-Cheinin, 1997; Choquet, 1988;
Choquet, Ledoux, 1994 a et b ; Choquet, 2000). Rares sont ceux
qui rencontrent le tabac tardivement. Toutefois, le comportement tabagique
n’est pas stable dans le temps : le processus d’accession au comportement
tabagique s’établit dans l’intégration progressive du tabac dans le mode de vie
de l’adolescent. Diverses étapes peuvent être objectivées en fonction de l’âge
[mode d’entrée, phase de préparation, d’initiation, d’acquisition et de
maintien] (Lesourne, 1984; Houssemand, Bouyer, 1992; Choquet, Ledoux, 1994;
Fernandez, 1997 ; Fernandez, 1999; Dautzenberg, 2002).
En France, 36,7% des jeunes de 12 à 25 ans fument (Baromètre
Santé, 2000). Chez les 12-25 ans, la prévalence du tabagisme est de 36,8% chez
les garçons et de 36,5% chez les filles sans que cette différence soit
statistiquement significative. La prévalence tabagique passe de 8,5% pour les
12-14 ans à 40,9% pour les 15-19 ans et atteint un maximum de 47,5% chez les
20-25 ans. Les jeunes de 12 à 25 ans qui déclarent fumer régulièrement (au
moins une cigarette par jour soit 29,9%) consomment en moyenne 10,2 cigarettes
par jour et les quantités fumées augmentent rapidement au cours de
l’adolescence. En effet, chez les 12-14 ans, ce pourcentage est de 4,1%, de
33,2% chez les 15-19 ans, de 40,4% parmi les 20-25 ans. 21,9% des fumeurs
réguliers montrent des signes de dépendance moyenne et 5,2% de dépendance forte
selon le mini-test de Fagerström (Baromètre Santé, 2002).
L’âge moyen de la première cigarette est de 13 ans et demi pour
les filles et de 13 ans pour les garçons (Choquet et Ledoux, 1994 a et b).
Cette évolution de la consommation s’étend sur une période de 13 à 20 ans
(Boukris, 1997). Le fait de ne plus être scolarisé est corrélé avec le fait de
déclarer fumer pour les 16-18 ans. 38,4% des jeunes scolarisés (école ou
université) déclarent fumer.
Parmi les jeunes, tout comme parmi les adultes, le projet
d’arrêter de fumer est le plus souvent envisagé dans un avenir indéterminé.
Près de deux tiers des adolescents fumeurs souhaitent arrêter, mais ils ne sont
que 6% dans l’Union Européenne à avoir demandé de l’aide ou un conseil (INRA,
1995). À Paris, 65% des adolescents fumeurs scolarisés désirent s’arrêter de
fumer (Dautzenberg, 1996 a). En France, en 1996, plus d’un tiers des jeunes
fumeurs de 12 à 18 ans ont tenté d’arrêter (CFES, 1996).
La théorie du renversement psychologique (TRP) et les états
métamotivationnels (EM)
Parmi les multiples approches concernant l’abord du tabagisme,
nous avons choisi :
- de travailler sur la TRP caractérisée par l’existence des
EM;
- et d’examiner comment elle peut nous aider à expliquer
pourquoi des fumeurs ayant arrêté de fumer sont tentés de refumer ou rechutent
alors que d’autres résistent au désir de fumer.
« Le but premier de la TRP d’Apter (2001 a, b, c) est de
montrer que les divers aspects d’un large éventail de types d’expériences et de
comportements peuvent être expliqués en référence à certaines paires d’états et
de renversements qui surviennent entre eux. » La TRP s’intéresse à la dynamique
de la motivation, à sa propension à fluctuer et à changer, et aux effets de
tels changements sur notre façon de voir notre environnement et de nous y
engager. Il s’agit d’une théorie phénoménologique et structurale.
Phénoménologique car la théorie est centrée sur l’expérience du sujet en termes
d’état d’esprit, d’orientation des émotions et des cognitions; et structurale
car cette expérience possède une structure qui dérive des motivations. Cette
structure est dynamique et change de façon systématique au fil du temps. Les
différents aspects de la structure de l’expérience rendent compte des états de
cette expérience.
D’après Apter, il existe des paires d’EM opposés (deux états
d’une même paire ne peuvent pas apparaître en même temps, ils sont mutuellement
exclusifs), entre lesquels des renversements se produisent continuellement. Les
individus alternent constamment entre les différents états de chacune des
paires, parfois de façon très rapide : c’est le renversement. Les changements
d’états ne se réalisent pas progressivement mais par de brusques renversements.
À un moment donné dans le temps, l’un ou l’autre état de chaque paire est
toujours activé. Le processus de renversement d’états est involontaire. Les
renversements ont un rôle central dans les procédés humains émotionnels et
motivationnels. Ils déterminent quels types d’EM sont actifs à un moment donné.
Cet arrangement d’états induit les sentiments et émotions possibles à un moment
donné et guide les comportements que l’individu adoptera pour améliorer sa
tonalité hédonique.
Trois grandes catégories de facteurs interviennent dans le
processus de renversements d’états :
- Les événements ou situations environnementales peuvent
provoquer un renversement.
- Le processus de changement peut être déclenché par la
frustration quand l’individu ne parvient pas à atteindre des niveaux recherchés
de plaisir ou d’activation dans un état (Apter, 1999,2001 a, b, c;
- Loonis, 1999 a, b).
- Les stratégies cognitives et comportementales que les
individus utilisent afin de gérer leur hédonie interviennent aussi dans les
processus de renversements d’états psychologiques (Loonis, 2001;
- Brown, 1997).
L’être humain est marqué d’une souffrance psychique intrinsèque
:
ennui, anxiété, dépression… Il met en œuvre différentes
activités pour l’occulter, ne pas la ressentir. Ces activités ont toutes pour
objectif de lui permettre d’éprouver une tonalité hédonique positive, agréable.
En effet, les personnes passent rapidement d’un état d’esprit à un autre, d’une
émotion à une autre qui lui est opposée. Elles peuvent alors mettre au point
des stratégies (les renversements entre EM par exemple) pour manipuler leur
tonalité hédonique et essayer d’éprouver le plus souvent possible des émotions
agréables. Toutes les activités et/ou stratégies sont en même temps des actions
de gestion hédonique. L’acte de fumer en fait
partie.
Les émotions sont des variables constitutives de la motivation
: elles varient entre plaisir et déplaisir sur un continuum. Dès qu’il y a
changement d’EM, l’expérience peut complètement changer et passer d’un coup du
plaisir au déplaisir, ou inversement. Dans chaque paire d’états, les sentiments
sont ressentis agréablement ou désagréablement en fonction de l’état activé
(Apter, 1999; Loonis, 1999a, b, 2001; Loonis et Apter, 2000).
La TRP est caractérisée par l’existence de quatre paires d’EM
:
télique-paratélique (T-P); conformisme-opposition (C-O);
maîtrisesympathie (M-S) et autique-alloïque (A-A).
Ces quatre paires d’EM correspondent à différentes manières de
vivre les expériences, les sentiments, les émotions, soulignent des besoins
psychologiques et des buts particuliers et donnent un sens aux actions et aux
sentiments de valorisation personnelle quand elle est réalisée.
La paire télique-paratélique
(T-P)
La paire d’EM (T-P) concerne l’expérience des moyens et des
buts et avec le sentiment de signifiance. Dans l’état télique (ET), le but à
atteindre est primordial. Le sujet poursuit un but au-delà du comportement en
cours, les moyens sont choisis uniquement pour atteindre ce but. Un sujet dans
un (ET) peut être considéré comme un sujet sérieux. Dans l’(ET), la relaxation,
le calme sont ressentis comme plaisants et l’anxiété comme déplaisante. La
valeur centrale de l’(ET) est donc l’accomplissement (buts, objectifs à
atteindre).
Exemple : Je vois les choses à
long terme.
À l’opposé, dans l’état paratélique (EP), c’est le
comportement en cours qui est primordial. Les objectifs sont peu importants,
ils servent essentiellement à renforcer le comportement. Le sujet fait des
choses pour son propre bien au moment présent. Le sujet dans l’(EP) peut être
considéré comme quelqu’un d’enjoué. L’ennui est considéré comme désagréable et
l’excitation comme agréable. La valeur centrale est l’amusement.
Exemple : Je m’amuse, j’ai du plaisir.
La paire conformisme-opposition (C-O)
La paire d’EM (C-O) concerne les règles, les lois, les
contraintes et les sentiments d’opposition – qui correspondent au degré selon
lequel l’individu se sent en opposition avec les règles, coutumes ou attentes
(haut niveau d’opposition) ou en conformité avec elles (bas niveau
d’opposition).
Dans l’(EC), les règles sont perçues comme une manière de
structurer le comportement. Au sein de l’(EC), un sentiment d’opposition élevé
est ressenti comme déplaisant et un sentiment d’opposition bas comme agréable.
La valeur centrale de l’(EC) est la tranquillité.
Exemple : J’essaie de m’adapter
aux autres. J’essaie d’éviter de faire des vagues.
Dans l’état d’opposition (EO), les règles sont
essentiellement considérées comme restrictives. Les sentiments d’opposition
sont hauts. Un sentiment d’opposition bas dans l’(EO) est vécu comme
déplaisant, alors qu’un sentiment élevé d’opposition est ressenti comme
plaisant (sentiment agréable de liberté). Quant à l’(EO), sa valeur centrale
est la liberté.
Exemple : J’aime briser les règles. J’agis de façon
contraire.
La paire maîtrise-sympathie (M-S)
La paire d’EM (M-S) est confrontée à l’expérience des
transactions avec les autres personnes, les choses et les situations. Elle
traite avec les sentiments de ténacité. Les sentiments de ténacité renvoient au
degré auquel l’individu se voit agir d’une façon tenace et forte (haut niveau
de ténacité) ou au contraire de manière douce et sensible (bas niveau de
ténacité). L’état de maîtrise (EM) envisage les transactions dans la
perspective de prendre ou de céder. Il préfère les hauts sentiments de
ténacité. Dans l’(EM), un sentiment de ténacité bas sera ressenti comme
déplaisant et un haut sentiment de ténacité comme plaisant. Au sein de l’(EM),
la valeur centrale est le pouvoir.
Exemple : J’aime contrôler les
choses.
L’état de sympathie (ES), quant à lui, conçoit les
transactions dans la perspective de donner ou de recevoir. Il préfère les bas
sentiments de ténacité. Dans l’(ES), un bas sentiment de ténacité sera
expérimenté comme agréable alors qu’un sentiment de ténacité élevé sera vécu
comme désagréable. La valeur centrale de l’(ES) est l’amour.
Exemple : Je vise à prendre les autres en
considération.
La paire autique-alloïque (A-A)
La paire d’EM (A-A)
[6] est confrontée à l’expérience des relations avec les
autres personnes, situations et choses. Elle traite avec les sentiments de
fusion. Les sentiments de fusion renvoient au degré auquel le sujet se vit
comme indépendant des autres (bas niveau de fusion), ou au contraire, associé
aux autres ou identifié à quelqu’un d’autre (haut niveau de fusion).
Dans l’état autique (EAUT), l’autre est ressenti comme séparé
et distinct de soi. Il est orienté sur soi. Il préfère les bas niveaux de
fusion.
Un sentiment de fusion bas, dans l’(EAUT), est expérimenté
comme agréable, alors qu’un sentiment de fusion élevé est vécu désagréablement.
L’individuation est la valeur centrale de l’(EAUT).
Exemple : Je fais ce que je
veux.
Dans l’état alloïque (EAL), il y a identification à autrui.
L’autre est expérimenté comme une extension de soi (l’individu peut, par
exemple, se sentir comme faisant partie d’une équipe), ou alors comme un soi de
substitution (l’individu peut par exemple se sentir comme une vedette à qui il
s’identifie). Il est orienté vers les autres. L’(EAL) préfère les hauts niveaux
de fusion. Un sentiment de fusion bas dans l’(EAL) est ressenti comme
déplaisant, alors qu’un sentiment de fusion élevé dans cet état est expérimenté
agréablement. Le dépassement de soi est la valeur centrale de l’(EAL) (Potocky,
Murgatroyd, 1993; O’Connell, Apter, 1993 ;
Loonis, 1999; Apter, 2001 a, b, c).
Exemple : J’aide les autres à
réussir.
Tabagisme, rechute tabagique et états métamotivationnels
(EM)
Des recherches réalisées auprès d’anciens fumeurs, de fumeurs
ayant tenté d’arrêter de fumer et d’adolescents fumeurs montrent d’une part,
l’existence d’un lien entre le tabagisme et certains EM (paratélique [P],
opposition [O], maîtrise [M] et sympathie [S]) et insistent d’autre part sur
les influences de ces EM sur le tabagisme des adolescents.
Rechute tabagique et état
paratélique (EP)
Des études ont été réalisées avec des personnes ayant arrêté
de fumer et interrogées à propos de situations où elles avaient été extrêmement
tentées de refumer. Ces études ont mis en évidence(O’Connell, 1990;
Potocky, 1991 ; Gerkovich, 1993 a, b; O’Connell, 1993)une
association significative entre :
- l’(EP) et la rechute tabagique;
- l’(ET) et la résistance au désir de fumer.
Le tabagisme est associé à la paire (T-P), et plus
particulièrement à l’(EP).
Rechute tabagique et état
d’opposition (EO)
Différentes études ont été menées auprès de populations
d’ex-fumeurs questionnés au sujet de situations où ils avaient été très tentés
de fumer.
Les résultats de ces travaux (O’Connell, 1990; Potocky, 1991;
O’Connell, 1993 a; Gerkovich, 1993 a, b; O’Connell, Cook, 2001) montrentune
association significative entre :
- l’(EC) et l’abstinence(tendance à ne pas
refumer);
- l’(EO) et la non-abstinence (tendance à
refumer).
Le tabagisme est associé à la paire d’états
opposition/maîtrise (O-M), et plus spécifiquement à l’(EO).
Rechute tabagique et état de
sympathie (ES)
Plusieurs recherches réalisées auprès d’anciens fumeurs
(O’Connell, 1993; O’Connell, 1995 ; O’Connell, Cook, 2001), à propos de
situations où ils étaient très tentés de recommencer à fumer, ont montréune
association entre :
- l’(ES) et la reprise du tabagisme (rechute);
- l’(EM) et abstinence.
Le tabagisme est associé à la paire d’EM maîtrise-sympathie
(M-S) et plus particulièrement à l’(ES).
Ces recherches conduisent à s’intéresser au tabagisme des
adolescents, comportement mis en œuvre pour soutenir une hédonie positive (et
donc agréable) à partir de certains EM ([P], [O], [M], [S]) utilisés comme des
stratégies pour lutter contre certaines émotions désagréables ou se procurer
certaines sensations.
Objectif de l’étude et hypothèses
L’objectif de l’étude est de déterminer les EM à l’œuvre chez
les adolescents fumeurs et de dégager les fonctions du tabagisme en lien avec
les EM mis en évidence.
Dans le cadre de cette étude, nous formulerons et nous
testerons les hypothèses suivantes :
- Il existe une relation entre les EM et le tabagisme des
adolescents.
- Il existe un effet significatif de certains EM (paratélique
[P], opposition [O], sympathie [S]) sur le tabagisme des adolescents.
Population
Elle est composée de 31 adolescent(e)s [8 garçons et 23
filles] fumeurs (âge moyen : 15,97 ans) et de 31 adolescent(e)s [17 garçons et
14 filles] non fumeurs (âge moyen : 15,71 ans) âgés de 15 à 17 ans (N= 62) en
classe de seconde et de première dans un lycée de la région
toulousaine.
Procédure
Après accord du chef d’établissement et informations auprès
des adolescents par voie orale concernant l’étude, les parents des adolescents
mineurs souhaitant participer à l’étude ont signé une feuille de consentement
libre et éclairé précisant les buts et modalités de l’étude (engagement et
liberté du sujet, garantie de confidentialité et d’anonymat, étude sans
bénéfice direct). Les adolescents ont eu connaissance de ce document et ont
signé un accord de participation à l’étude.
Instruments
utilisés
La dépendance au tabac est évaluée à partirdu :
-
Test de
Fagerström (Heatherthon et Fagerström, 1991) (test de dépendance
physiologique à la nicotine): 6 items. Le score total indique un degré ou une
intensité de dépendance (0-3 : pas de dépendance; 4,5,6,7 : dépendance modérée;
8,9,10 : dépendance forte). Le test de Fagerström est l’outil le plus utilisé
pour mesurer l’intensité de la dépendance à la nicotine. Il est recommandé par
la
- Conférence de Consensus sur l’arrêt de consommation de
tabac d’octobre 1998.
-
Test de dépendance
psychologique et comportementale au tabac
- (TDPC – Fernandez, 1997) : 17 items regroupés en 6
catégories :
- addiction psychologique ou besoin ; habitude;
manipulation ; stimulation; relaxation/plaisir; réduction de la tension. Un
score ou indice de dépendance psychologique et comportementale au tabac est
attribué en fonction des réponses choisies (toujours 5, souvent 4, à l’occasion
3, rarement 2, jamais 1). Le score total indique un degré ou une intensité de
dépendance (de 1 à 27 : faible dépendance psychologique et comportementale au
tabac; de 28 à 56 : dépendance psychologique et comportementale au tabac
moyenne; de
- 57 à 85 : forte dépendance psychologique et
comportementale au tabac).
Les états et dominances métamotivationnel(le)s sont évalués à
partirde :
-
L’Échelle des styles
métamotivationnels d’Apter (2001) – ESMA : 40 items mesurant
différentes dimensions : les états métamotivationnels
- (EM), les dominances métamotivationnelles, les
saillances, les balances entre paires d’états, les consciences somatique,
transactionnelle et totale. Pour cette étude, nous avons seulement travaillé
sur les EM. Un score est attribué en fonction des réponses choisies
- (toujours 6, très souvent 5, souvent 4, parfois 3,
rarement 2, jamais
- 1). Le sujet coche la réponse qui lui correspond. Le
score total par dimensions pour les EM s’étend de 6 à 30 [0 : faible (score de
6 à 14);
- 1 : moyen(15 à 22); 2 : fort (23 à 30)]. La consigne est
la suivante :
- « Pour chacune des phrases qui suivent, veuillez dire
dans quelle mesure elles vous correspondent. Pour répondre, indiquez votre
choix pour chaque case par une croix. Faites cela pour les 40 phrases en vous
assurant de répondre à chaque phrase par un seul choix.
- Notez qu’il vous est demandé d’évaluer la fréquence selon
laquelle vous faites l’expérience de quelque chose. Essayez de ne pas vous
laisser influencer par vos sentiments actuels, mais de faire une estimation
basée sur votre expérience en général. Il n’y a pas de réponse juste ou fausse.
Essayez de répondre aussi précisément que possible. »
Variables et analyses
statistiques
Pour la première hypothèse, les variables sont nominales. La
variable « EM » a été codée en fonction de trois niveaux d’intensité [0 :
faible (score de 6 à 14); 1 : moyen (15 à 22); 2 : fort (23 à 30)]. La variable
« dépendance psychologique et comportementale au tabac » a aussi été codée en
fonction de trois niveaux d’intensité [0 : faible (score de 1 à 27);
1 : moyen(28 à 56); 2 : fort (57 à 85)]. Nous avons utilisé
le test de Chi-deux pour tester la
relation entre les deux variables.
Pour la deuxième hypothèse, les variables sont nominales
[deux groupes indépendants : fumeurs (1) et non-fumeurs (2)] et ordinales
[score « d’EM »et score de « dépendance psychologique et comportementale au
tabac »]. Nous avons utilisé le test U de Mann
Whitney pour tester l’effet des EM sur le tabagisme des adolescents.
Les analyses statistiques ont été réalisées avec le logiciel SPSS 9.0.
I: Dépendance physiologique à la nicotine
(adolescents fumeurs) Dépendance physiologique à la nicotine forte (>ou =7)
modérée (>ou =5-6) faible (<ou =4) P (Chi-deux) Adolescents fumeurs n =
31 2 (6,5%) 2 (6,5%) 27 (87%) = 0,001
Les adolescents fumeurs de notre échantillon ne sont pas
dépendants physiologiquement ou physiquement à la nicotine (tableau
I).
II: Dépendance psychologique et
comportementale au tabac (adolescents fumeurs) Dépendance psychologique et
comportementale au tabac forte (>ou =7) modérée (>ou =5-6) P (Chi-deux)
Adolescents fumeurs n = 31 13 (41,9%) 18 (58,1%) = 0,001
Les adolescents fumeurs de notre échantillon présentent une
dépendance psychologique et comportementale au tabac modérée et forte (tableau
II).
III: États métamotivationnels (adolescents
fumeurs et adolescents non fumeurs) États métamotivationnels paratélique
opposant sympathique télique conformiste maîtrise Fumeurs n = 31 17 (55%) 6
(20%) 25 (81%) 11 (35%) 12 (41%) 5 (15%) Non-fumeurs n = 31 12 (38%) 3 (9%) 21
(67%) 17 (55%) 20 (64,5%) 9 (30%)
On observe que les adolescents fumeurs et non fumeurs ne se
répartissent pas sur les mêmes EM (tableau III).
IV: Dépendance psychologique et
comportementale au tabac et états métamotivationnels (adolescents fumeurs)
Dépendance psychologique et comportementale au tabac χ2 (Chi-deux) P (Chi-deux)
paratélique = 4,77 = 0,02 opposant = 5,92 = 0,05 sympathique = 6,17 =
0,04
Les résultats montrent qu’il existe une relation significative
entre certains EM ([P], [O], [S]) et l’intensité de la dépendance psychologique
et comportementale au tabacpour les adolescents fumeurs (tableau IV).
V: États métamotivationnels (adolescents
fumeurs) Adolescents non fumeurs χ2 (Chi-deux) P (Chi-deux) télique = 4,38 =
0,05 conformiste = 6,09 = 0,01 maîtrise = 6,73 = 0,03
Il existe une relation significative entre certains EM ([T],
[C], [M]) et le fait d’être adolescent non fumeur(tableau V).
VI: États métamotivationnels (adolescents
fumeurs et non fumeurs) Adolescents fumeurs et non fumeurs U (Mann-Whitney) P
(Mann-Whitney) paratélique = 23,5 = 0,01 opposant = 50 = 0,05 sympathique = 43
= 0,02
Chez les adolescents fumeurs et non fumeurs, les résultats
montrent qu’il existe un effet significatifde certains EM ([P], [C], [S]) sur
le tabagisme des adolescents (tableau VI).
On relève les effets suivants :
- de l’(EP) sur le tabagisme des adolescents. Les fumeurs
sont plus paratéliques que les non-fumeurs.
- de l’(EO) sur le tabagisme des adolescents. Les fumeurs
sont plus dans l’opposition que les non-fumeurs.
- de l’(ES) sur le tabagisme des adolescents. Les fumeurs
sont plus dans la sympathie que les non-fumeurs.
Les fumeurs sont dans des EM ([P], [O], [S]).
Dépendance physiologique à la
nicotine
Pour les lycéens de notre échantillon, il n’y a pas de
dépendance physiologique à la nicotine. Ces résultats permettent d’alimenter
les débats des auteurs autour de la dépendance à la nicotine chez les
adolescents.
L’étude de Horn (2003) montre que la dépendance à la nicotine
mesurée par le test de Fagerström est corrélée directement au nombre de
cigarettes fumées et à la durée de l’intoxication tabagique. Toutefois, environ
20% des jeunes ont une dépendance à la nicotine faible malgré des années de
consommation de tabac. Ce constat va dans le sens des travaux de Cormier (2001)
qui considèrent que le test de Fagerström est difficilement applicable chez les
adolescents. Leur consommation n’augmente que progressivement au fil des années
et le nombre de cigarettes peut rester bas même s’il existe déjà une
dépendance. Les interdits familiaux et sociaux et les possibilités économiques
biaisent également les réponses à certaines questions. Pour ces auteurs,
l’exposition répétée de l’adolescent à des doses physiologiquement actives de
nicotine (fréquence d’usage de la cigarette, par exemple) et aux modes
d’administration (types d’inhalation, par exemple) est intéressante.
Il ne faut cependant pas minimiser l’impact de la dépendance
à la nicotine chez les adolescents. Une étude financée par la Société
Canadienne du Cancer (O’Loughlin, 2002) démontre que fumer une ou deux
cigarettes serait suffisant pour créer une dépendance à la nicotine chez
certains adolescents particulièrement sensibles à ses effets. Les résultats de
cette étude réalisée auprès de 1200 élèves montréalais du secondaire montrent
qu’après avoir fumé une ou deux fois, près du tiers des adolescents pouvaient
décrire des symptômes de dépendance à la nicotine, notamment « une difficulté à
s’abstenir de fumer en présence d’amis fumeurs » et « la sensation d’un besoin
réel de fumer ». La dépendance à la nicotine chez les adolescents semble
renvoyer à un usage quotidien fréquent et répété de la cigarette (Corrigall,
2001).
L’étude a également révélé que les filles citaient, et ce,
constamment, un plus grand nombre de symptômes de dépendance que les garçons,
bien que les deux groupes aient fumé un nombre similaire de cigarettes. Qui
plus est, la dépendance à la nicotine peut inciter davantage les adolescents à
commencer à fumer que le tabagisme de leurs amis et des membres de leur
famille.
Pour pallier ces difficultés d’évaluation de la dépendance à
la nicotine, il est recommandé d’utiliser les biomarqueurs du tabagisme
(cotinine salivaire ou plasmatique; cotinine urinaire; monoxyde de carbone dans
l’air expiré – CO). Il aurait aussi été intéressant d’utiliser en entretiens,
sous forme de questions, les critères de dépendance à la nicotine du DSM-IV
pour compléter l’évaluation de la dépendance à la nicotine réalisée avec le
test de Fagerström.
Dépendance psychologique et
comportementale au tabac
Les adolescents de notre échantillon présentent une
dépendance psycho-logique et comportementale au tabac modérée et forte. Pour de
nombreux lycéens, la dépendance psychologique et comportementale au tabac
prime. Elle est liée aux rites, aux habitudes individuelles et sociales qui ont
créé progressivement de véritables réflexes conditionnés (dépendance gestuelle
: recherche du paquet dans la poche ou le sac à
main, ouverture, choix d’une cigarette, sortie de la cigarette, recherche du
briquet ou des allumettes, allumage, inspirations, expirations, puis extinction
dans le cendrier ou sous la semelle, sans compter tout ce que le fumeur fait
pendant les huit minutes environ que dure la combustion).
La répétition automatique des gestes de l’adolescent fumeur
(sorte de rituel) est probablement liée à la courte demi-vie de la nicotine qui
implique un réapprovisionnement fréquent, crée et entretient un automatisme
gestuel. Ces phénomènes psychologiques sont entretenus et amplifiés par les
propriétés psychoactives de la nicotine qui induisent l’apparition de diverses
sensations ressenties comme positives à court terme et menant à un renforcement
de la conduite tabagique :
-
renforcement
positif: sensation de plaisir et stimulation des fonctions
intellectuelles (concentration, vigilance, sélectivité de l’attention, mémoire
à court terme);
-
renforcement
négatif: régulation de l’humeur avec, chez certains, détente dans
les situations difficiles (action anxiolytique), régulation d’une souffrance
(réduction de l’anxiété, de la tension, du stress) ou chez d’autres,
stimulation à long terme (action anti-dépressive);
- action antinociceptive (réduction de la douleur);
régulation de l’appétit, évitement de l’augmentation du poids, la cigarette
servant de « coupe-faim » (Lagrue, 1997).
Les gestes de l’adolescent fumeur sont aussi associés à une
foule de circonstances de la vie et à des stimulus environnementaux agissant
comme autant de renforçateurs secondaires (fumer
en attendant l’autobus, en descendant du métro, en regardant la
télévision).
La dépendance comportementale[au tabac] est donc « une
réponse du comportement conditionné qui s’amplifie proportionnellement à la
qualité et la quantité des renforcements à l’occasion de l’ingestion du produit
». Mc Auliffe et Gordon relèvent la présence de trois renforcements principaux
: a) l’euphorie, b) la dimension sociale, c) l’évitement du sevrage. Cette
approche comportementale apparaît intéressante, mais ne prend pas en compte le
contexte social dans lequel le sujet évolue.
À côté du maniement de cigarette qui est un exercice
automatique de motricité (la prendre, l’allumer, la tenir, la poser, la fumer,
l’éteindre), la gestualité dans l’activité tabagique interroge sur la
signification psycho-logique du geste.
Trois catégories de signification de gestes peuvent être
distinguées chez les adolescents fumeurs (Fernandez, 1997; Fernandez, 1999)
:
- Le geste est conscient et il est vécu de façon positive
(cigaretteplaisir associée par exemple au café de fin de repas ou au moment de
détente : la cigarette, le geste, c’est
reposant).
- Le geste est conscient mais s’inscrit dans un contexte
négatif
- (cigarette masquant l’anxiété ou la difficulté, réduisant
la tension psychologique et parfois véritable béquille psychologique). C’est la
cigarette après un cours, en récréation, affirmation de soi face à un
interlocuteur, pour se sentir plus à l’aise. C’est la cigarette relationnelle
pour compenser une difficulté, prétexte aux échanges, qui sécurise et qu’on a
toujours sur soi. C’est la cigarette-soutien.
- Le geste est inconscient, répétitif. Il est devenu un tic
et la signification de la cigarette s’est perdue. Le caractère compulsif
aboutit parfois à des cigarettes allumées en même temps et qui se consument
dans le cendrier. Chaque cigarette apporte un court moment de
- « moins mal-être » immédiatement remis en question. Le
geste compulsif ne diminue que transitoirement l’anxiété. Le tabagisme devient
ici une véritable obsession avec désir impérieux, compulsion à prendre une
cigarette pour éviter l’inconfort du manque.
La dépendance comportementale au tabac est fonction du niveau
de consommation, de l’ancienneté de l’habitude et des raisons psychologiques
inconscientes qui poussent à fumer. La dépendance psychologique au tabac chez
l’adolescent se caractérise par : son intensité; un sentiment de perte de
contrôle; une altération subjective qui donne au sujet la conviction d’être aux
prises avec un processus qui échappe à sa volonté;
l’urgence du besoin de satisfaction et l’impossibilité de s’y
soustraire. La prise du produit, son utilisation systématique, les
particularités de la dépendance répondent aussi à une souffrance psychique
(sujet psychiquement dépendant d’un toxique) que le sujet tente de résoudre et
qu’il ne fait que transformer en une autre. Le toxique fait fonction
d’automédication [combattre les affects négatifs (Khantzian, 1985);
expérimenter de hauts niveaux d’affects négatifs (Eysenck,
1997);
mettre à distance l’affect dépressif (Pedinielli,
1994)].
La dépendance psychologique au tabac doit donc être conçue
comme un processus complexe articulant une forme de souffrance psychique
spécifique ou non et une solution par la substance ou la présence d’un objet,
solution dont les effets constituent le processus addictif.
Le tabac semble un excellent outil psychologique. Il peut
avoir à court terme des effets psychologiques bénéfiques. Fumer constitue pour
l’adolescent une façon intéressante de manipuler, voire de contrôler, son état
psychologique.
Dépendance tabagique et régulation
des émotions
S’intéresser à la régulation des émotions dans le tabagisme
implique donc d’étudier la manière dont les affects négatifs et positifs
participent à la dépendance tabagique. De nombreux travaux (Russel, 1974;
Pervin, 1988; Carmody, 1989 ; Carton, 1994) ont examiné le rôle de la
régulation des émotions (des états affectifs négatifs et positifs) dans
l’initiation et le développement du comportement tabagique mais également dans
l’arrêt du tabac et la prévention de la rechute. Fumer permettrait dans
diverses situations de réguler les états émotionnels, d’augmenter les affects
positifs (sensations plaisantes) et de minimiser les affects négatifs
(sensations déplaisantes).
Pour de nombreux chercheurs, la régulation des émotions est
une tentative pour faire face et/ou soulager des états affectifs négatifs (y
compris les états dépressifs) en utilisant des moyens ou des méthodes
permettant d’obtenir des changements pharmacologiques, cognitifs,
comportementaux ou environnementaux. Certaines études chez l’adolescent ont
montré que les symptômes dépressifs sont fréquents chez les fumeurs (Covey,
Tam, 1990; Fergusson, 1996). La consommation de cigarettes pourrait
s’interpréter comme un aménagement à l’humeur négative, à la dépression et à
l’anxiété. En effet, il est reconnu que la nicotine agit sur le système nerveux
central et sur l’humeur. Le tabagisme deviendrait un moyen soit de réduire un
affect négatif, soit de distraire l’attention de l’individu.
Les effets de régulation des émotions peuvent être regroupés
en 2 catégories prenant place sur un
continuum d’excitation :
- les effets de régulation des affects inhibiteurs ou
émotions inhibitrices, destinés à réduire l’excitation (fumer pour se relaxer)
et les émotions négatives associées au comportement tabagique (anxiété, colère,
peur, par exemple);
- les effets de régulation des affects excitateurs ou
émotions excitatrices, destinés à augmenter l’excitation (fumer pour se
stimuler).
Ces effets de régulation des affects peuvent être soit
adaptés, soit inadaptés, tout dépend de la manière dont ils affectent le
bien-être physique et psychologique de l’adolescent fumeur.
Pourquoi certains adolescents fument-ils alors que d’autres
ne fument pas ?
Une réactivité différente aux effets de la nicotine pourrait
en être l’origine (Pomerleau, 1993). Les individus les plus susceptibles de
tirer bénéfices des propriétés renforçatrices de la nicotine, par exemple
stimulantes, sont ceux qui présentent le plus de risques de devenir dépendants.
Il semble que la nicotine agisse de façon importante sur l’humeur et soit
impliquée dans la régulation des émotions. Cet effet régulateur de l’humeur,
ainsi qu’une stimulation cognitive, pourraient être recherchés par les
adolescents fumeurs et seraient de puissants renforçateurs de la
dépendance.
La dépendance au tabac pourrait être maintenue par une
association d’effets positifs :
-
sur les fonctions
cognitives: vigilance, mémoire et performance par exemple
(Warburton, 1987; Wesnes, 1984);
-
sur l’humeur: la
nicotine régule l’humeur, réduit la souffrance psychologique, diminue l’anxiété
(Carmody, 1989; Carton, 1994);
-
et par un évitement des
effets négatifs du sevrage (Henningfield, 1990).
Les études montrent que la nicotine a un effet biphasique,
elle peut produire un effet stimulant (stimulation intellectuelle avec les
premières cigarettes de la journée) ou sédatif (effet relaxant dans les
situations stressantes) – Carton, 1994; McKennel, 1970; Russel, 1974 – selon la
dose administrée, le moment de l’administration et la personnalité de
l’individu(Ashton, Stepney, 1981). Chaque fumeur, en changeant de style de
consommation de tabac, peut en quelque sorte modifier sa courbe de réaction à
la nicotine pour obtenir l’effet stimulant ou sédatif dont il a besoin dans des
circonstances données et agir sur la régulation de ses émotions.
Tabagisme des adolescents et états métamotivationnels
Tabagisme des adolescents et état
paratélique (EP)
On observe que les adolescents fumeurs de notre étude sont
plus dans un (EP) que les non-fumeurs.
Dans l’(EP), l’adolescent fumeur recherchera les sensations :
fumer est un comportement à risque qui est ressenti comme un défi et lui permet
d’éprouver du plaisir et des sensations agréables gustatives, olfactives,
visuelles, qui bien qu’elles ne durent que le temps de la combustion de la
cigarette, sont particulièrement intéressantes pour l’adolescent fumeur, car, à
la fois dynamisantes et sédatives (dues aussi aux effets psychoactifs de la
nicotine) selon sa manière de fumer. Fumer entraîne immédiatement une
activation du sujet vécue comme très agréable (plaisir) dans l’instant présent.
Le fait de fumer occupe l’adolescent qui est actif et lui évite de ressentir de
l’ennui (Gerkovich, 2001). Le tabagisme pour l’adolescent est donc un outil au
service de l’hédonie dans l’(EP). Le tabagisme des adolescents est lié avec les
modalités de l’expérience, les sentiments et les valeurs centrales de l’(EP).
Chez l’adolescent, dans l’(EP), la dimension de l’amusement prime. Il fume pour
se faire plaisir en pensant au moment présent et aux sensations agréables que
ce comportement lui procure. Il ne pense pas aux conséquences possibles à long
terme de cette attitude (risques de dépendance, de maladies graves, voire
mortelles) et ne cherche pas à atteindre un objectif (sentiment de signifiance
bas).
Exemple : Je fume par plaisir
en profitant de l’instant présent.
Par contre, dans l’(ET), fumer rendra l’adolescent anxieux
car il pensera aux conséquences possibles de son acte sur sa santé. Il évitera
donc l’(ET) où les sensations sont désagréables et où les émotions sont
négatives (Potocky, Murgatroyd, 1993; Gerkovich, 2001; Apter, 2001 a, b,
c).
Exemple : Je fume et cela me
rend anxieux parce que je pense à l’avenir et aux conséquences futures sur ma
santé.
L’adolescent a davantage tendance à fumer dans
l’(EP).
Plusieurs traits prédisposant les jeunes à fumer semblent
très fortement liés à (EP): le goût du risque (Williams, 1973) et le trait de
personnalité de recherche de sensations (Zuckerman, 1990). Hirschman (1984) a
montré que la recherche de sensations et la prise de risques étaient liées au
fait de fumer (Carton, 1992). En effet, selon ce travail, les personnes ayant
tendance à prendre des risques étaient plus enclines à essayer de fumer une
première fois, puis à continuer à fumer.
Tabagisme des adolescents et état
d’opposition (EO)
On note que les adolescents fumeurs de notre échantillon sont
plus dans un (EO) que les adolescentes non fumeuses. Lorsque les adolescents
fument, s’ils sont dans l’(EO), leur sentiment d’opposition sera élevé et ils
éprouveront une émotion agréable, leur tonalité hédonique sera positive. Fumer
pour l’adolescent est une méthode efficace pour maintenir une tonalité
hédonique positive, lorsqu’il se trouve dans l’(EO). À l’inverse, fumer dans
l’(EC) entraîne des sensations et ressentis désagréables – tonalité hédonique
négative (Potocky, Murgatroyd, 1993). Ainsi, l’adolescent utilise le tabac pour
manipuler sa tonalité hédonique. D’une manière générale, l’adolescent aura
tendance à fumer lorsqu’il se trouve dans l’(EO) et à ne pas fumer dans l’(EC).
Par exemple, si un adolescent fume alors qu’il se trouve dans l’(EO), sa
tendance opposante sera stimulée car il agira en désaccord avec ce qui est
conseillé ou imposé par sa famille, il désobéira, éprouvera des sentiments de
rébellion et de colère et se sentira excité par cette colère qui lui sera
agréable. Mais s’il fume dans l’(EC), il éprouvera des émotions désagréables et
se sentira coupable de faire quelque chose de défendu et d’aller à l’encontre
de ce qui est attendu de lui.
Le tabagisme des adolescents est associé à l’(EO).
L’esprit de rébellion, le non-conformisme (Choquet, 2000),
l’attrait pour les conduites de transgression (Chabrol, 1992) et les attitudes
contestataires (Hirsch, 1997) qui constituent des facteurs prédisposant au
tabagisme ont un rapport évident avec l’(EO).
Le tabagisme juvénile a également des liens avec les
modalités de l’expérience humaine, les sentiments et valeurs centrales de
l’(EO).
Quand le jeune fume :
- Il fait l’expérience des règles comme surtout
restrictives car il les transgresse, il n’obéit pas aux conseils de ses
parents, des enseignants, de la société… de ne pas fumer.
- Il se sent en opposition avec les attentes de ses
parents, de sa famille élargie, de ses éducateurs… car il fait ce que ces
derniers lui interdisent de faire : fumer. Le niveau d’opposition de
l’adolescent est donc élevé.
Fumer pour l’adolescent correspond bien à la valeur centrale
de l’(EO):
la liberté. En effet, en fumant, le jeune se sent rebelle, il
pense acquérir de l’autonomie, de l’indépendance, car c’est lui qui décide de
fumer, contre les désirs des autres personnes.
Tabagisme des adolescents et état
de sympathie (ES)
Les adolescents fumeurs de cette étude sont plus dans un (ES)
que les adolescentes non fumeuses. Le sentiment de ténacité est bas dans le
tabagisme juvénile. En effet, les adolescents fumeurs sont sensibles, se
sentent complices, en harmonie avec les autres, cherchent à leur ressembler. Le
bas sentiment de ténacité est agréable dans l’(ES) (sensibilité), alors que ce
sentiment élevé est déplaisant dans ce même état (insensibilité) (Potocky,
Murgatroyd, 1993). Un adolescent fumeur se trouvant dans l’(ES) éprouvera du
plaisir à fumer car il se sentira en harmonie avec les personnes de son
entourage, proche des autres, et essaiera de faire comme elles ou de mieux les
comprendre. Le tabagisme a pour fonction de diminuer son sentiment de ténacité
et d’éprouver des sensations agréables (tonalité hédonique positive). Par
contre, fumer dans l’(EM) est vécu comme désagréable pour l’adolescent qui
désire être supérieur aux autres, les dépasser, car le tabac le ramène au même
niveau qu’eux, le rapproche d’eux (tonalité hédonique négative).
D’une manière générale, l’adolescent a davantage tendance à
fumer dans l’(ES) que dans l’(EM). L’(ES) a une incidence facilitatrice sur la
pratique tabagique à l’adolescence. L’extraversion chez les adolescents qui est
l’un des facteurs associés à l’adoption du tabagisme est liée à l’(ES).
L’amour, qui est la valeur centrale de l’(ES) semble lié au tabagisme des
adolescents. En effet, les adolescents ont, entre autres, comme motivation à
fumer, de se faire accepter par leurs pairs, dans leurs groupes ou bandes,
d’être intégrés et appréciés, de se sentir bien en leur compagnie. Fumer pour
l’adolescent permet également une facilitation des rapports avec les autres et
de la communication.
Le tabagisme des adolescents apparaît, selon la TRP, fortement
lié à la fois aux EM paratélique [P], opposant [O] et sympathie [S] alors que
les adolescentesnon fumeuses sont dans les états télique [T], de conformisme
[C], de maîtrise [M].
Fumer pour les adolescents peut constituer une stratégie
destinée à obtenir une tonalité hédonique positive, à ressentir du plaisir,
dans leur quête perpétuelle du bonheur. Dans ce sens, le tabagisme juvénile
entraîne des émotions positives quand il est combiné avec certains EM.
En d’autres termes, les jeunes utilisent le tabac, lorsqu’ils
sont dans ces états, afin de lutter contre une tonalité hédonique
négative.
États métamotivationnels et
fonctions du tabagisme
Ainsi, l’(EP) s’articuleaux fonctions sensorielles, l’(EO)
aux fonctions transgressives et l’(ES) aux fonctions sociales de la pratique
tabagique.
État paratélique et fonctions
sensorielles
Fumer pour les adolescents revient à s’offrir un plaisir
sensoriel immédiat. Les cinq sens sont éveillés durant le fumage de la
cigarette et les adolescents sont particulièrement sensibles à ce type de
plaisir. Il faut néanmoins noter que ces sensations agréables ne sont
ressenties qu’après une initiation à la cigarette, qui au début est
généralement aversive sensoriellement (Ashton, Stepney, 1981; Lesourne, 1984;
Dautzenberg;
1996; Fernandez, 1997; Fernandez,1999; Pedinielli,
2002).
Fumer peut constituer un plaisir visuel (regarder la forme,
la couleur, le bout incandescent de la cigarette se consumant, se regarder
fumer).
L’activité tabagique implique également l’odorat. Les
adolescents fumeurs aiment l’odeur des volutes de fumée. Ils apprécient
également l’odeur qui se dégage du tabac fumé. Lorsque la fumée est inhalée,
elle provoque des sensations particulières comme, par exemple, une légère
irritation de la muqueuse olfactive, des sensations pulmonaires décrites comme
agréables. Le toucher est également présent lors du tabagisme.
L’aspect manipulatoire semble essentiel si l’on veut
comprendre la dépendance psychique des gros fumeurs. L’adolescent fumeur
attache une grosse importance à la cigarette en tant qu’objet que l’on sort,
saisit, touche, manipule, tient en main, allume, écrase.
Beaucoup d’individus déclarent que, lorsqu’ils ont envie de
fumer, ils souhaitent avant tout saisir ou attraper une cigarette. D’autres,
dans les moments d’inquiétude, touchent leurs paquets de cigarettes dans leur
poche, éprouvent le besoin d’avoir des cigarettes sur eux. Le geste de prendre
une cigarette, de la tenir pendant qu’on la fume est essentiel de même que les
gestes qui accompagnent cette opération : la porter aux lèvres, la tapoter pour
faire tomber la cendre. La cigarette également en contact avec la bouche et les
lèvres provoque des sensations agréables. Le goût du tabac avant et après
inspiration de la fumée est aussi apprécié. Il constitue un plaisir oral.
L’audition est également stimulée par l’ouverture du paquet de cigarettes
(déchirement du paquet), le crissement des allumettes ou l’allumage du briquet,
les bruits de succion, d’inspirations et d’expirations, le grésillement du
tabac qui se consume.
Dans l’(EP), l’adolescent fumeur proactif et autosuffisant
recherche le plaisir spontané dans les sensations immédiates et plaisantes
actuelles que lui procure la cigarette.
Par exemple, pour Françoise, « fumer, c’est comme un jeu.
J’aime regarder la fumée de la cigarette, tapoter la cigarette pour faire
tomber les cendres. Je savoure ces sensations agréables le temps de la
cigarette ».
État d’opposition et fonctions
transgressives
Le tabagisme chez les adolescents oscille entre désir et
interdit, entre liberté et risque. Les essais sont cachés. Fumer, c’est
interdit et c’est exaltant pour l’adolescent de faire quelque chose d’interdit,
de s’opposer aux parents et de chercher une réaction parentale d’interdiction
surtout quand les parents sont laxistes et non interdicteurs. Les premières
cigarettes, souvent clandestines, ne sont jamais solitaires. Fumer, c’est aussi
acquérir un statut aux yeux d’autrui. Et lorsque l’initiation au tabac est
découverte, celle-ci est accompagnée par les critiques des parents et par leurs
discours moralisateurs. Auparavant, les adolescents fumaient pour ressembler
aux grands, maintenant ils fument pour s’affirmer en opposition au monde des
adultes (parents, enseignants…) grandir devient de plus en plus une démarche de
désengagement brutal vis-à-vis du monde parental, de la société. Fumer devient
un acte de revendication, de contestation, de rébellion et de transgression.
Pour Erickson (1950), l’opposition contenue dans le fait de fumer est liée au
besoin du jeune pendant l’adolescence d’acquérir de l’autonomie, une nouvelle
identité.
Dans l’(EO), l’adolescent fumeur cherche à braver les règles
établies ressenties comme restrictives (règle de ne pas fumer par exemple), se
sent en opposition avec les coutumes ou les attentes des adultes. Il se sent
libre et autonome.
Les parents de Yolande ne savent pas qu’elle fume, cela lui
plaît « de faire quelque chose de contraire aux attentes de ses parents,
surtout sans qu’ils ne le sachent. C’est marrant de faire quelque chose
d’interdit, surtout en cachette des parents ».
État de sympathie et fonctions
sociales
Chez les adolescents fumeurs, le besoin et le désir de fumer
sont renforcés par les motivations, les croyances liées au rôle et à l’usage
social du tabac.
Ces adolescents recherchent d’autres liens, d’autres pôles
d’attraction mais aussi les grandes amitiés et les bandes. Celles-ci répondent
aux besoins des adolescents car elles reproduisent une micro-société en marge
de celle des adultes qui leur permet d’imposer les idées, les valeurs et les
goûts du groupe et où la cigarette les aide à apaiser leurs tensions, favorise
les rapports amicaux formels et atténue les difficultés interindividuelles
(timidité, introversion, agressivité, gêne).
Le tabac crée une atmosphère enveloppante et chaude
(intimité)
rapprochant les adolescents fumeurs. La « fume » en groupe
(rôle des pairs : initiation ou accentuation de la consommation, consommation
en groupe/pairs consommateurs réguliers, marginalisation sociale/familiale,
apprentissage social par imitation) augmente le sentiment de communauté et de
fraternité (reconnaissance du droit au plaisir oral, communion dans un plaisir
obtenu de la même manière). La cigarette facilite les contacts et confère un
statut (statut d’adulte sexué), un style, une personnalité (« le viril
soufflera avec force la fumée, le raffiné prendra de petites bouffées, le
soigneux éliminera régulièrement les cendres, l’élégante prendra des poses…»),
une certaine conformité sociale au sein du groupe de pairs (Michel, 2001). Ces
interactions entre la personne (le fumeur), le comportement (la « fume ») et
l’environnement (la bande) jouent un rôle prépondérant dans l’autorégulation du
comportement de l’adolescent.
Parmi les échanges recueillis dans les lycées parisiens
(Michel, 1999), celui de Stéphane, 17 ans, illustre le tabagisme psychosocial
:
« Lorsque je sors avec les copains, c’est souvent un geste
machinal d’allumer une cigarette, d’ailleurs tout le monde a sa cigarette. Je
me sens plus rassuré avec ma cigarette surtout lorsqu’on est en groupe, je fume
beaucoup moins lorsque je suis seul. »
Dans l’(ES), l’adolescent fumeur en harmonie avec le groupe
des pairs partage une communauté d’intérêts, de buts, de valeurs (facilitant
les rapports sociaux et la communication) et le plaisir agréable de
la fume en groupe.
Véronique associe son initiation tabagique au fait d’être
remarquée par ses amies. « Fumer m’a permis de me faire remarquer et a été pour
moi comme un signe d’appartenance au groupe qu’on forme avec quatre copines
toutes fumeuses. J’avais besoin de la cigarette au départ pour aller vers les
autres et me donner de l’assurance. »
Article reçu le 19 novembre 2003, accepté le 22 mars
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[1]
Maître de conférences en psychopathologie; courriel : Agnes.
Bonnet@ up. univaix. fr
[2]
Psychologue clinicienne; courriel :
mf. teysier@ infonie. fr
[3]
Professeur de psychologie, Georgetown University, Washington
DC; courriel :
MJApter@ aol. com
[4]
Professeur de psychopathologie; courriel :
clinic@ aixup. univ-aix. fr
[5]
Professeur de psychopathologie. Université de Toulouse Le
Mirail, Centre d’études et de recherche en psychopathologie; courriel :
sztulman@ univ-tlse2. fr
[6]
Elle n’est pas mise en évidence dans les travaux sur le
tabagisme et les EM ; nous la présentons pour illustrer toutes les paires d’EM
de la TRP.