2004
Psychotropes
Éduquer le toxicomane
Christian Sueur
Psychiatre, CHU de Pointe-à-Pitre, Guadeloupe
Le rapport de la société à l’usager de drogues, et au toxicomane
(l’usager en situation d’addiction), est infiltré des questions tournant autour
de la toxicité, donc de la maladie, donc de la santé, de la prévention et de la
thérapeutique. Ce travail se propose d’évoquer la question de «l’éducation du
toxicomane», entre prévention, information et thérapeutique, à l’instar du
mouve~ment socio-sanitaire actuel français, qui prône l’éducation du patient
vis-à-vis de sa maladie et de son traitement, suivant ainsi les recommandations
considérant que «l’usager doit être au centre du dispositif de soins », et
qu’il a des droits reconnus en matière d’information, tout en restant un
patient à qui doit être appliqué le traitement spécifique qui convient à ses
troubles. Dans le champ des drogues et des toxicomanies, sous l’effet conjugué
des protocoles de soins en usage, médicaux et psychothérapeutiques, des
discours politiques et scientifiques souvent divergents concernant les
vérita~bles dangers liés à l’usage de drogues, et les nécessaires attitudes de
santé publique concernant la prévention et les pratiques de réduc~tion des
risques, cette «éducation du patient toxicomane » est une figure d’une grande
complexité.
Mots-clés :
psychotrope, santé, usager, toxicomane, politique, édu, cation, psychothérapie, prévention, épistémologie.
The relationship between society and the drug user, and the
addicted person, is infiltrated by questions around toxicity, therefore by
issues regarding health, prevention and therapy. This paper is about the «the
education of the addicted person» within prevention, information and therapy.
Its looks at the subject in the same way the current French socio-sanitary
movement does when promoting the patient education on his illness and
treatment, and follows the recommendations saying that the «patient should be
central in the care process» and that he has recognised rights in the field of
information, but remains a patient submitted to a specific treatment that suits
to his health problems. In the field of drugs and addictions, this «education
of the addicted patient » is of a great complexity, because it relates to the
combined effects of the current care protocoles (medical and
psychotherapeutic), of the (often divergent) political and scientific
discourses concerning the real dangers of drug use, of the necessary positions
of the public health policy concerning prevention, and of the harm reduction
practices.
Nous vivons une époque où il est, si ce n’est de bon ton, du
moins éthique, d’informer le consommateur et d’éduquer le patient afin qu’il
devienne acteur « de sa maladie et de son traitement ». Une intéressante
question, après qu’a été prônée l’éducation du malade hypertendu, du
diabétique, voire du schizophrène, serait celle qui consisterait à s’interroger
sur le sens d’une éducation du patient toxicomane.
Et puisqu’il est question d’éducation, et « de ce que parler
veut dire », s’il est effectivement question de définir avec précision un
message pour l’usager de soins, l’usager de drogues ou le toxicomane en
l’occurrence, commençons donc par rappeler l’environnement particulier des
concepts employés dans ce domaine où croyances affectives, positions
passionnelles et mensonges de la propagande prohibitionniste voisinent, dans
toute la documentation sur le sujet, avec les données scientifiques ou
objectives qui participent à la définition du champ de la toxicomanie.
L’élaboration du savoir sur la toxicomanie est historiquement
très complexe, et a pu faire l’objet de nombreux travaux (au siècle dernier
[!], tant il semble vrai que cette réflexion épistémologique sur « l’objet
toxicomanie » ne soit plus d’actualité…)
[1].
Quoi qu’il en soit, on ne peut que souscrire à une définition
de la toxicomanie, comme celle « d’un fait social global » et rappeler que
l’analyse du concept est forcément plurifactorielle, qu’elle emprunte à de
multiples disciplines, bien au-delà de la médecine, de la psychiatrie, de la
psychopathologie, de la pharmacologie et de la neurobiologie; nombre des
déterminants de ce champ sont à rechercher dans d’autres sciences humaines :
l’anthropologie
[2],
l’ethnologie, la sociologie
[3], l’histoire, le droit
[4], la politique, l’économie
[5], la géopolitique
[6], la statistique
[7]…
Les produits psychotropes
[8], licites (médicaments) et
illicites (drogues)
[9]
Le terme « drogue » apparaît en français au
XIV
e siècle pour désigner un ingrédient servant à la
teinture, aux préparations chimiques et thérapeutiques. Il prendra ensuite une
connotation péjorative, le sens de remède non utilisé en médecine, « de produit
sans usage médical reconnu » comme il est précisé (faussement) aujourd’hui dans
les conventions internationales sur les stupéfiants
[10]), ou de « chose mauvaise à avaler
».
Le sens de « drogue » a rejoint au XIX
e
siècle celui de « stupéfiant » et désigne une substance toxique
[11] (d’où « toxicomanie
»).
Aujourd’hui, le mot « drogue » recouvre une grande diversité
de produits et d’usages. On voit se dessiner un spectre comportant une large
gamme de substances aux statuts très différents : les drogues légales (tabac et
alcool); les médicaments psychotropes habituellement obtenus via une
prescription médicale et censés combattre l’anxiété, l’insomnie et la
dépression (et les troubles mentaux dans le champ de la psychiatrie);
les « drogues de la performance », c’est-à-dire les produits
de plus en plus utilisés à des fins de « dopage » dans les pratiques sportives;
et enfin les drogues illicites (cannabis, cocaïne, héroïne, LSD…), au sein
desquelles on distingue les drogues stimulantes, calmantes et hallucinogènes.
On ne peut donc parler de « la » drogue sans différencier « les » drogues,
leurs effets et leurs usages.
Les drogues font partie de l’histoire de l’humanité : « Les
aliments seuls exceptés, il n’est pas sur terre de substances qui aient été
aussi intimement associées à la vie des peuples dans tous les pays et dans tous
les temps.
[12]
»
« Une société sans drogues, ça n’existe pas ! » comme a pu
l’affirmer avec raison et courage Nicole Maestracci, la précédente présidente
de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie,
en 2000. Mais, c’était avant que Nicolas Sarkozy, dans une préoccupation plus
électoraliste et plus fascisante que jamais, ne relance dans les médias, la
stigmatisation de l’usage de cannabis, la « chasse aux drogués » ; lui, qui
veut « éradiquer l’épidémie de cannabis », et qui, devant les sénateurs en
avril 2003, « réclame de la sévérité à l’égard des consommateurs
[13] ».
L’usage de
drogues
« L’usage est une consommation de substances psychoactives
qui n’entraîne ni complication pour la santé, ni troubles du comportement ayant
des conséquences nocives sur les autres. C’est souvent le cas chez les
adolescents ou jeunes adultes qui expérimentent par curiosité ou pour imiter
les autres par effet d’entraînement. La plupart du temps, ils semblent s’en
tenir là, sans risque d’une éventuelle “escalade”. Il s’agit aussi des
consommations occasionnelles et modérées qui concernent par exemple un nombre
important d’usagers d’alcool
[14] », ou de cannabis.
« L’usage individuellement et socialement intégré est
caractérisé par une consommation sans dommage induit. Ces dommages sont
potentiels, c’est pourquoi cet usage doit être considéré comme unepratique à
risque. La politique à mettre en place est de l’ordre de l’éducation pour la
santé et doit permettre à chacun de gérer le risque, d’être capable de choisir
les comportements bénéfiques pour la santé, d’éliminer les comportements
nuisibles à celle-ci
[15]. »
Le cas particulier des femmes enceintes doit être précisé :
même si l’usage n’est pas dangereux pour la femme, dans ce cas de figure, il
peut s’avérer dangereux pour le fœtus.
Il convient également que le consommateur soit informé des
risques liés à l’utilisation de tous les psychotropes, car un usage sans danger
dans des conditions « habituelles » peut le devenir dans certaines
circonstances : conduite automobile, conduite d’engins, et certaines tâches
professionnelles.
L’usage nocif
« L’usage nocif ou usage à problème est une consommation
susceptible de provoquer des dommages physiques, affectifs, psychologiques ou
sociaux pour le consommateur et pour son environnement proche ou lointain. Cet
usage n’est pas uniquement lié à la quantité consommée en une seule fois
(l’abus), ni à la répétition d’une consommation modérée et contrôlée de
certaines substances. Les risques tiennent à la dangerosité spécifique du
produit, aux dommages pour la santé et aux conséquences sociales de la
consommation. »
-
Les risques pour la santé
(risques sanitaires): l’usage est nocif lorsqu’il entraîne une
détérioration de l’état physique, la complication de certaines maladies, voire
des décès prématurés.
-
Les risques pour la vie
quotidienne (risques sociaux): l’usage est nocif dans les situations
où la consommation et ses effets peuvent occasionner un danger, entraîner des
dommages pour soi et pour les autres.
L’abus correspond à la définition du DSM américain (
Manuel diagnostic et statistique des troubles
mentaux, version IV), et l’usage nocif est la notion retenue par
l’Organisation Mondiale de la Santé, pour la CIM 10
[16].
Le toxicomane (la
pharmacodépendance)
On envisage sous ce terme, dans le champ de la clinique
médicale, le sujet
addict, en
référence au vieux terme juridique français (repris par les anglo-saxons)
d’
addiction, pour dire
la contrainte par corps: faute de
payer sa dette, le créancier peut demander la saisie du corps de son débiteur,
saisie définitive dans la Rome antique qui le réduisait en esclavage (
ad-dictus: dit à)
[17].
Il s’agit d’une définition comportementale, s’appuyant sur
l’existence d’un syndrome de dépendance, qui est définie dans la CIM 10
[18] au chapitre V
(F)
: Troubles mentaux et troubles du
comportement:
Toxicomanie: «
Ensemble de phénomènes comportementaux, co-
gnitifs et physiologiques, dans lesquels l’utilisation
d’une substance
psychoactive spécifique ou d’une catégorie de substances
entraîne
un désinvestissement progressif des autres activités. La
caractéristi-
que essentielle du syndrome de dépendance consiste en un
désir
(souvent puissant, parfois compulsif) de prendre une
substance
psychoactive (y compris un médicament prescrit). » [19]
Il est donc bien évident, mais il importe de le rappeler avec
force en préambule à toute réflexion sur le sujet, que la (les) toxicomanie(s)
est (sont) une (des) pathologie(s) mentale(s), dont on peut faire une analyse
psychopathologique précise, strictement individuelle, et en relation – toutes
les enquêtes épidémiologiques et anamnestiques internationales le prouvent –
avec des troubles psychoaffectifs du développement, et/ou des traumatismes
psychiques de l’enfance (ou de l’âge adulte, dans le cas des toxicomanies de
guerre par exemple), et qu’il ne s’agit que d’une catégorie marginale dans le
champ des usages de drogues.
Et ce, même si l’on peut considérer une dimension de
fragilité biologique, de
terrain, qui
inciterait au développement plus
facile d’une toxicomanie lors de la rencontre
avec le psychotrope licite ou illicite, du fait d’une
défaillance du substrat biologique de
gestion des émotions, des systèmes de régulation dopaminergique par
exemple.
[20] De même,
on ne peut pas penser que le produit à lui seul crée la toxicomanie par
simple contact, car la réalité, c’est
qu’un pourcentage relativement faible d’usagers de drogues deviennent
effectivement toxicomanes (même si l’on parle toujours de cette catégorie somme
toute marginale) et qu’il n’y a pas de discours sur la grande majorité des
utilisateurs, de quelque drogue qu’il s’agisse, qui restent simples
utilisateurs, sans aucun dérapage vers l’abus, vers une consommation dangereuse
sur un plan sanitaire, ou vers un véritable processus de pharmacodépendance tel
qu’il est défini cidessus.
De même, il importe de constater que la dimension sociale de
la toxicomanie est fondamentale
[21] et il n’est pas question de l’oublier.
Parfois, cette dimension sociale peut être prédominante dans
certaines situations de violence sociale ou économique, mais n’importe qui ne
devient pas toxicomane
[22] : toutes les psychothérapies de drogués mettent en
évidence que c’est la conjonction d’un contexte existentiel et conjoncturel
particulier, et d’une sorte de « prédisposition », ou de capacité économique
psychique spécifique, qui produit le comportement addictif, en tant que
comportement défensif, une sorte de mécanisme de défense prothétique, la drogue
constituant ce « briseur de soucis » ou cet « échafaudage de secours »
[23] comme le disait
Freud en 1929
[24]. La
toxicomanie, c’est donc bien, pour paraphraser Claude Olievenstein, une
rencontre particulière avec un objet particulier (une drogue particulière),
d’un sujet particulier, dans un environnement particulier (familial, social,
juridique, traumatique…).
Certes, nous sommes bien conscients que la catégorie
toxicomane peut trouver ses limites et
son unité dans le champ du droit
[25], et qu’il existe une dimension politique
fondamentale vis-à-vis de l’objet social
«
toxicomanie »
[26], mais ceci n’enlève rien au fait que la toxicomanie
est du domaine de la condition humaine
[27] et que, en tant que telle, elle puise ses racines
dans l’intime de la vie psychique, de l’économie libidinale, en rapport avec
une histoire individuelle.
La dimension de fragilité psychique prédisposant aux
toxicomanies, et aux addictions en général, trouve une parfaite illustration
dans les théories de Bergeret
[28] sur les états-limites et la dépression anaclitique
structurelle, comme dans les travaux des autres psychanalystes ayant travaillé
sur le sujet
[29]. Tous
les toxicomanes, en cela différents des usagers de drogues « toxicophiles », ne
prennent plus le produit, au-delà de ce qu’Olievenstein appelait « la lune de
miel avec le toxique », pour « le plaisir », « pour atteindre un sentiment
d’ivresse et de jouissance ineffable, mais pour anesthésier l’angoisse et pour
démanteler les sentiments d’agressivité
[30] ».
Éduquer : « former par l’éducation
»
Éducation : « Mise en
œuvre des moyens propres à assurer la
formation et le développement d’un être humain. » (Petit
Robert)
Notre propos, c’est l’éducation à la santé. On peut donc
considérer qu’il s’agit des moyens propres à apporter au sujet toxicomane des
connaissances, un savoir sur son état de dépendance, sur les conséquences
sanitaires de son intoxication, sur les risques concernant sa santé, sur les
caractéristiques spécifiques des produits qu’il absorbe, et des conditions dans
lesquelles il réalise son assuétude.
Il va s’agir de prévention, de réduction des risques et
dommages liés à l’intoxication, et des modalités d’un possible changement pour
amenuiser ou faire disparaître le manque de contrôle de la dynamique de
l’intoxication, qui s’appuient sur les thérapeutiques permettant ce
changement.
L’essentiel de la préoccupation concernant les toxicomanies,
c’est bien sûr la question de la dangerosité des drogues psychotropes; on se
souvient que la loi du 31 décembre 1970 a été votée en France dans le contexte
d’une inquiétude portée par les médias concernant les premières overdoses
mortelles chez des héroïnomanes par voie intraveineuse.
Mais les overdoses mortelles, les maladies somatiques induites,
les comorbidités psychiatriques, les situations de délinquance économique ou de
déchéance sociale, de marginalisation, d’exclusion, ne sont que des phénomènes
accessoires, même s’ils constituent l’essentiel de la composante sociale des
toxicomanies, comme paramètre causal et comme conséquence d’un double mouvement
d’auto-exclusion (son absence chimiquement induite vis-à-vis du corps social)
et d’hétéro-exclusion (sa bouc
émissarisation, sa désignation excluante).
Cette dangerosité n’est que rarement le fait de la drogue en
elle-même, mais plutôt de son contexte légal, et du comportement à risque que
peut éventuellement constituer sa consommation.
Si nous prenons l’exemple des overdoses d’héroïne, il est
évident que la plupart des décès ne sont, malheureusement, que des
accidents de parcours dans le cadre
d’une intoxication particulière, et non pas le lot commun des utilisateurs
d’opiacés :
- Elles ne se produisent quasiment que lors d’une utilisation
intraveineuse.
- Elles se produisent le plus souvent à l’issue d’une période
de sevrage, qui va réduire la tolérance du sujet addict, lorsque celui-ci va reprendre une dose
quantitativement voisine de celle qu’il supportait lors de sa période de
dépendance. Après une tentative de sevrage, à domicile, ou lors d’une
hospitalisation, d’une incarcération, ou d’un voyage, l’overdose est liée au
fait que l’organisme du sujet n’est plus à même de supporter les doses
antérieures. La situation est similaire lors d’un changement de dealer : la «
qualité » du produit n’étant plus la même, le consommateur va s’injecter une
dose de N grammes, « coupée » à X %, alors que la dose à laquelle il était
précédemment habitué était moins « forte » (coupée à Y inférieure à X chez son
précédent dealer).
- Souvent, les overdoses ne sont pas tant liées à une surdose
anesthésiante d’héroïne entraînant une apnée catastrophique, mais plutôt à un
choc anaphylactique causé par des « poussières », des produits de coupe qui ne
vont pas être supportés par l’organisme du sujet.
- Enfin, il peut s’agir d’actes à dimension ordalique
[31], ou suicidaire, par
lesquels la mort est volontairement convoquée par le sujet intoxiqué.
De même, les risques infectieux, qui provoquent – au travers
des épidémies virales, sida et hépatites (après toute une première période où
dominaient, chez les héroïnomanes par voie intraveineuse, les septicémies
bactériennes et les infections parasitaires) – l’essentiel de la morbidité des
toxicomanies intraveineuses, ne sont pas en soi liés à la drogue elle-même,
mais au mode d’administration, au manque d’asepsie lié à la méconnaissance du
risque, et à la prohibition rendant difficile l’accès au matériel stérile
(ainsi que, chez certains, à une dynamique particulière de la prise de risque,
le jeu « ordalique » avec la mort). Il est désormais prouvé, en France comme
ailleurs, que lorsque l’information sur les modes de transmission des
affections virales a été clairement diffusée auprès des populations à risque,
et que des dispositifs d’accès facilité au matériel d’injection stérile, et aux
préservatifs, permettant de réduire le risque de contamination, ont été
largement mis en place, l’épidémie a décru de manière significative.
Lorsque les toxicomanes ont pu avoir accès aux dispositifs de
prévention des risques infectieux, et aux informations nécessaires à la
modification de leur comportement à risque infectieux (injection et sexualité),
ils se sont approprié cette « éducation » et ont modifié la dangerosité de leur
comportement addictif
[32].
Éduqué, le toxicomane peut-il donc modifier son comportement
d’intoxication, dans le sens d’un meilleur contrôle, permettant une diminution
de la dangerosité ?
C’est cette interrogation qui a présidé à la conceptualisation
puis au développement pragmatique d’une politique sanitaire dite de r
éduction des risques (
harm reduction en anglais) qu’on peut traduire
par
réduction des dommages liés à
l’usage de drogues. La définition de cette politique est relativement simple :
« Plutôt que de se fixer comme objectif exclusif l’abstinence et l’utopie d’un
monde sans drogue, la réduction des risques se propose de limiter autant que
faire se peut les risques sanitaires et sociaux les plus grands liés à l’usage
de drogues
[33].
»
Il est clair que cette politique profite surtout aux
toxicomanes, mais aussi aux usagers de drogues dans leur ensemble, en diminuant
pour tous la dangerosité de l’acte de consommation.
Après la mise en place des dispositifs d’accès au matériel
d’injection stérile, accompagnés d’un accès à l’information, les dispositifs de
délivrance des produits de substitution (méthadone, buprénorphine haut dosage
ou Subutex®) ont fait la preuve de leur capacité à aider les toxicomanes à
prendre soin de leur santé : la mise à disposition d’opiacés de substitution a
permis de limiter les risques liés au marché
noir, tant sur le plan de la délinquance d’approvisionnement, que
sur celui de la violence intrinsèque au milieu clandestin de pourvoyance, et
que sur celui de la qualité des
produits par la diminution du risque lié aux produits de coupage des drogues
illicites, et des consommations substitutives sauvages (codéine, Temgésic®, autres opiacés
détournés…). La mise en place, en Suisse, en Allemagne, en Hollande, en Italie,
en Australie, de programmes de délivrance d’héroïne injectable sous contrôle
médical, pour des toxicomanes chez qui prédomine la nécessité d’un recours à
l’injection IV, a également permis d’enregistrer des progrès significatifs en
matière de réduction des risques.
Les tentatives plus récentes d’information sur la
qualité des drogues du marché illicite
en milieu festif techno (rave-parties), à savoir l’identification chimique des
substances réellement contenues dans les pilules d’ecstasy, correspondent à ce
même principe d’éducation. L’information apportée au consommateur sur ce qu’il
absorbe réellement, sur les doses des pilules consommées, sur les risques
spécifiques de telle ou telle substance (en matière de risque somatique ou
psychiatrique), sur les risques de potentialisation des dangers liés aux
mélanges de différentes substances, et sur les précautions à prendre lors de
l’utilisation des substances de type ecstasy (risque d’hyperthermie, lors des
déshydratations aggravées spécifiquement par ces drogues), permet objectivement
de diminuer les risques liés au comportement d’intoxication. Ce travail, initié
par des associations de
raveurs et par
les
missions raves de l’association
médicale Médecins du Monde
[34] a fait la preuve de son efficacité préventive, en
matière individuelle, comme sur le plan de la santé publique
[35], et s’est appuyé sur une
modalité éducative spécifique,
l’éducation par
les pairs.
L’expérience montre ainsi qu’un changement est possible
vis-à-vis du comportement d’intoxication chez tous les toxicomanes, même les
plus « graves », même parmi les populations les plus précarisées
[36]. On a pu démontrer
l’importance des auto-contrôles chez les toxicomanes
[37].
Robert Castel
[38] par exemple a très bien critiqué l’idée reçue d’une
toxicomanie par définition incontrôlable; il décrit au contraire un processus
complexe d’hétéro-contrôle sociétal auquel le toxicomane oppose ou complémente
un auto-contrôle, sorte d’économie personnelle de sa drogue. La création de
nouvelles structures sanitaires, ou de pratiques de rue, tenant compte d’une
réduction des risques pour les usagers, a ouvert de nouveaux hétéro-contrôles
qui,
ipso facto, ont facilité de
nouveaux auto-contrôles.
Finalement, l’effet de fascination fait disparaître l’évidence
du sens commun, à savoir que les drogues sont bien moins dangereuses, de fait
et statistiquement, que les armes, les voitures, les accidents domestiques, les
accidents de travail… et que, parmi ces drogues, les plus dangereuses
aujourd’hui en matière de santé publique, sont les drogues licites, alcool,
tabac et médicaments psychotropes.
Cette évidence, pour qui veut bien observer objectivement la
réalité de terrain, ou la réalité clinique, est pourtant battue en brèche par
un discours officiel hypermédiatisé qui semble n’avoir qu’un objectif
:
valider aux yeux de tous la nécessité de la prohibition en
construisant une pseudo-vérité qui tienne lieu d’évidence, à savoir que les
drogues sont dangereuses, qu’il faut en interdire l’accès et que tout usage ne
peut être que dangereux ou destructeur, donc que les usages, de quelque nature
qu’ils soient, doivent être interdits ou encadrés de manière stricte (d’où la
création du mythe de la drogue comme
fléau
social, concept qui ne tient aucunement la route sur le plan de la
réalité, quant à la réelle morbidité qui lui est associée, et qui n’a qu’une
dimension purement fantasmatique)
[39].
Or, la prévention n’est actuellement pensée que dans ce cadre
légal de la prohibition et en référence à un discours qui ne fait pas l’état
des lieux de façon objective, et qui ne parle que des effets négatifs, ou
néfastes des drogues. Et pourtant,
l’éducation à
la santé, telle qu’elle est considérée en milieu scolaire, c’est
pourtant « l’ensemble des actions de partage du savoir, de l’accès à
l’information qui permette à chacun de prendre connaissance des risques qu’il
prend par ses comportements, ses habitudes de vie à l’égard de son propre
bien-être
[40]
».
Chez les adolescents, on a pu écrire que « les pratiques de
prévention doivent s’appuyer sur trois références principales constituées de
l’observation des prises de risques du public visé, des contextes sociaux des
pratiques à risques et du sens que prennent ces conduites à risque pour les
personnes
[41] ». Même
s’il s’agit d’adolescents, c’est-à-dire, par définition de sujets qui ne sont
pas dans des conduites « fixées » mais encore dans des processus évolutifs,
donc pas encore des toxicomanes, ces préconisations pourraient tout à fait être
appliquées au toxicomane adulte.
Il est alors important de s’interroger sur le rôle des
policiers/ gendarmes – « formateurs anti-drogues », envoyés « prêcher la bonne
parole » dans les établissements scolaires, dans une sorte de parodie des
enseignements de prévention routière de notre enfance.
L’essentiel des actions de la MILDT
[42] dans les écoles consiste en effet à
envoyer, tels des pèlerins évangélisateurs, les relais de la propagande d’État
que sont ces « formateurs anti-drogues » de la gendarmerie nationale, qui
assènent des contrevérités avec tout le poids de l’autorité que leur confère
leur fonction sociale. On imagine la difficulté qu’il peut y avoir pour
n’importe qui de dire devant un tel auditoire : « Ce policier ou ce gendarme
vous raconte des bêtises ou pire, il vous ment. » L’auteur de ces lignes, ayant
participé durant les années 80-90 à des « formations » dans les établissements
scolaires en « compagnie » de tels formateurs, a pu en expérimenter les
effets.
Aujourd’hui, ces formateurs policiers sont les seuls à
intervenir officiellement, de manière concertée avec les rectorats, les
circulaires ministérielles ayant réduit de façon drastique l’incitation à faire
intervenir des cliniciens à la parole moins « encadrée », et ils peuvent, en
toute impunité, répandre leur propagande « orientée »: il faut entendre au
moins une fois dans sa vie un gendarme de base vous expliquer la « toxicité »
des drogues dans un langage pseudo-médical pour comprendre le terme de
propagande
[41].
Or la direction a clairement été indiquée, dans le discours de
Nicolas Sarkozy lorsqu’il était encore ministre de l’Intérieur, de la sécurité
et des libertés locales (qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire « les
libertés locales »?), à la commission d’enquête sénatoriale sur la politique
nationale de lutte contre les drogues illicites le 23 avril 2003 : « Il n’y a
pas de drogues douces ou de drogues dures, il n’y a que des drogues interdites…
parce que toutes les drogues sont nocives… et leurs usagers transgressent la
loi… Je souhaite… que les questions relatives à la prévention de l’usage des
drogues et des toxicomanies… soient couvertes par le projet de loi sur la
prévention de la délinquance… J’ajoute que les 480 formateurs relais
anti-drogues (FRAD) de la Gendarmerie nationale et les 266 policiers…
s’impliqueront tout particulièrement dans la mise en place de cette nouvelle
politique. »
Alors, qu’en est-il de l’in-formation, alors que son contenu
est aussi discutable ?
Pire encore, il importe de prendre conscience que le savoir
lui-même est soumis à la censure.
Dans le cas du tabac, les récentes campagnes juridiques menées
aux États-Unis, et plus récemment en France, contre les industriels producteurs
et distributeurs de tabac ont mis en évidence tant la dimension du mensonge que
la volonté de censure des propos critiques, mises en œuvre par les dirigeants
de ces entreprises
[44]. Il est désormais établi que les techniques de vente
de tabac, par l’intermédiaire de la publicité, visent particulièrement le
public jeune, afin de favoriser une intoxication (très addictive, en ce qui
concerne le tabac), dès l’adolescence, en « ciblant » les messages adressés aux
jeunes de façon spécifique. Outre ces « manipulations » des consommateurs
potentiels, les procès récents – en particulier ceux menés par l’avocat Francis
Caballero, au nom du Comité national contre le tabagisme (CNCT) – ont mis en
évidence les dissimulations et les mesures de coercition financières ou
médiatiques utilisées par les industriels du tabac contre leurs adversaires, et
ce, parfois, en bénéficiant d’une certaine tolérance, ou de l’« indifférence »
des pouvoirs publics.
« La cigarette est une drogue dure et ses fabricants sont le
prototype de la grande délinquance en col blanc du monde moderne
[45]. »
Éduquer consiste, là encore, en une lutte contre l’omerta,
(l’information étant également combattue, dans ce cas par ceux qui incitent à
la consommation), un travail de désaliénation contre une addiction non
seulement chimique, mais aussi contre une manipulation volontaire.
Francis Caballero a fait l’expérience de l’âpreté de cette
lutte, face à l’impossibilité pour lui de trouver en France un éditeur pour son
récit de ces luttes juridiques pour le CNCT, alors que l’éditeur Dalloz avait
accepté la publication de son Droit de la
drogue.
Dans le même temps, dans le champ des drogues illicites, le
travail d’information, de prévention et d’éducation des militants de la
réduction des risques se voit parfois, depuis déjà quelques années, violemment
attaqué par le pouvoir répressif (ministère de l’Intérieur, procureur, ou
policiers). À l’époque du précédent gouvernement, c’étaient les campagnes
d’information « provocatrices » qui étaient mises en accusation, telle
l’inculpation du président de l’association Act Up pour un
flyer de prévention intitulé
J’aime l’ecstasy, ou les actions et
les rassemblements du Circ (Collectif d’information et de recherche
cannabinique), telle l’opération
Chanvre des
députés, ou les happenings de
l’appel
du 18 joint
[46], qui ont valu au président du Circ, Jean Pierre
Galland
[47], de
lourdes amendes.
L’accusation de prosélytisme était pointée du doigt et mettait
au second plan toutes les actions d’information objective (dont la lutte contre
l’article L 3421-4, ex-article L 630 du Code de santé publique décrétant
illégale « toute présentation des drogues illicites sous un jour favorable »,
et constituant l’outil juridique objectif de la censure d’État concernant les
drogues). Or, la Plate-forme du collectif pour
l’abrogation de la loi de 1970, dont le Circ est un des signataires
avec, entre autres, la Ligue des droits de l’Homme, le Syndicat de la
magistrature, les Verts, Aides, Act UP, Asud, Techno Plus… peut, et je vous en
laisse juge, apparaître comme un document éducatif intéressant, et comme un
manifeste de revendications conforme à l’esprit de la
Déclaration des droits de
l’Homme:
- parce qu’il est inacceptable qu’un usager de drogues
illicites puisse être poursuivi, traduit en justice et se retrouve en
prison;
- parce que la prohibition ne protège ni la société ni les
usagers, mais encourage la corruption, l’enrichissement des mafias et la
circulation de produits chers et frelatés;
- parce que l’accès aux soins est un impératif de santé
publique qui doit devenir une réalité concrète;
- parce que le personnel sanitaire et social doit disposer de
tous les moyens nécessaires et les médecins de la liberté de
prescription;
- parce qu’un millier de personnes marginalisées par la
prohibition meurent chaque année en France du sida, des hépatites, des
interactions médicamenteuses;
- parce qu’aucun bilan objectif des effets de la loi du 31
décembre
- 1970 et des politiques menées en matière de toxicomanie n’a
été dressé à ce jour;
- parce qu’il est urgent de rétablir les usagers de drogues
dans leur pleine et entière citoyenneté;
-
parce que nous voulons qu’une
information, une éducation et une prévention objective puissent être dispensées
sur les usages et les qualités de toutes les drogues;
- parce qu’au mépris de la liberté d’expression, des droits
de l’Homme et de la démocratie, des militants, des éditeurs, des usagers… sont
poursuivis et condamnés pour avoir contredit le discours officiel.
Nous voulons dans un premier temps :
- l’abrogation de l’article L 630 du Code de la Santé
publique;
- l’ouverture au Parlement d’un débat sur l’accès légal aux
produits actuellement classés au tableau des stupéfiants suivant des modalités
différenciées.
Mais le slogan d’Act Up «Savoir =
pouvoir» n’est sans doute pas si innocent dans ce champ de
l’information concernant les drogues… Le titre du document d’information de la
MILDT, «Savoir plus – Risquer moins»,
édité à 4,5 millions d’exemplaires sous le précédent gouvernement témoignait
d’une philosophie assez proche. Mais la situation a radicalement
changé.
Aujourd’hui, deux ans après la dernière alternance politique,
la situation de la liberté d’expression et de l’information a sérieusement
empiré : ainsi, l’été dernier, ce n’était pas la liberté d’expression ou le
prosélytisme qui étaient en accusation, mais une action de caractère résolument
sanitaire. L’ancien président de l’association Techno Plus, financée par le
ministère de la Santé, partenaire depuis 1996 de l’action de Médecins du Monde
dans les raves-parties, est passé en jugement le 23 septembre 2003 suite à une
plainte portée par le procureur du tribunal de grande instance de Paris pour
avoir dans le cadre de ses fonctions (et donc de responsable des publications)
« facilité et provoqué l’usage de stupéfiants » par le biais de deux flyers «
drug mix » et « sniff propre » pouvant être consultés sur le site Internet de
l’association
[48]. Le
premier informe sur les risques de la polyconsommation de drogues et le second
sur les conséquences d’une mauvaise hygiène lors de la prise de drogues par
voie nasale. Ces flyers, comme tous les documents de prévention de Techno-Plus,
ont été, à la demande des membres de cette association « validés » par les
médecins de la mission rave de MDM, et utilisés par eux lors des actions de
réduction des risques en milieu festif techno, comme par d’autres acteurs
institutionnels, professionnels et associatifs de la santé publique.
Nombre d’acteurs sanitaires se sont mobilisés « pour qu’aucun
autre acteur de la réduction des risques ne soit plus jamais inquiété pour son
travail de santé publique » (MDM). En première instance, le procès a été annulé
pour vice de forme, mais le 21 octobre dernier, le parquet faisait appel de la
décision du juge du 23 septembre…
Cette attitude répressive et régressive des pouvoirs publics,
bien éloignée des préoccupations éducatives de santé publique, était déjà
sensible dans les déclarations de certains membres du gouvernement :
« L’usage de cannabis peut être un comportement porteur d’une
dangerosité sociale réelle, allant au-delà de la problématique sanitaire
touchant le consommateur toxicomane. » Cette phrase, prononcée à l’Assemblée
nationale le 24 octobre 2002 par Dominique Perben, alors ministre de la Justice
– qui se signale, semaine après semaine, par l’adoption d’un nombre
considérable de lois restreignant les libertés individuelles – serait-elle à
prendre au premier degré, ou bien plutôt au second, constituant alors un
formidable lapsus de l’inconscient fascisant de nos gouvernants, je vous en
laisse juge…
Enfin, pour terminer sur ce survol du contexte politique
actuel, il faut évoquer les prises de position de la commission d’enquête
sénatoriale
sur la politique nationale de lutte
contre les drogues illicites, dont l’épais rapport est disponible
sur le site du Sénat
[49]. Ce rapport se distingue de tous les rapports remis
aux autorités depuis 20 ans, lesquels prônaient tous une politique «
d’assouplissement » allant dans le sens d’une dépénalisation de l’usage des
drogues douces (rapport Pelletier, rapport du Conseil national du sida, rapport
du Comité consultatif national d’éthique, rapport de la Commission Henrion,
rapport de la Cour des comptes critiquant « le gaspillage des fonds publics »
entraîné par la répression…).
Ce rapport critique le « discours brouillé » de l’ancienne
majorité, évoquant « un bruit de fond complaisant envers la drogue »,
stigmatisant la politique de la MILDT « qui n’attirait pas suffisamment
l’attention des populations sur les dangers et les interdits liés à la
consommation de substances psychoactives ».
Même le document d’information Savoir plus – Risquer moins est mis en
accusation : son message informatif et éducatif aurait prêté « à confusion ». «
Beaucoup ont perçu ces outils comme constitutifs d’une éducation à une
consommation modérée, dédramatisée et socialisée, comportant indéniablement des
aspects banalisants » estiment les sénateurs, à
juste raison; mais leur critique, elle, est effectivement
autoritaire, et bien loin d’une conception égalitaire de la citoyenneté et du
respect du sujet à faire ce qu’il veut de son corps et de sa
conscience.
Pourquoi tant de résistance ? Il y a bien longtemps déjà,
l’actuel Président de la MILDT, le docteur Didier Jayle, à l’époque directeur
du CRIPS Île-de-France (Centre régional d’information et de prévention du sida)
écrivait, dans une tribune du journal Libération : «
L’éducation pour la santé doit être un instrument de changement
social. C’est pour cela qu’elle soulève tant de résistance. »
[50] On se demande aujourd’hui
comment il peut se situer dans ce concert d’obscurantisme
intellectuel…
Mais plus grave encore est la diffusion de fausses informations
par des organismes scientifiques. En ce qui concerne le cannabis, par exemple,
tous les rapports sérieux vont dans le même sens
[51] : le cannabis n’entraîne aucune
toxicité neurologique, mais uniquement des modifications fonctionnelles
neurochimiques labiles et spontanément réversibles.
De même, rien ne prouve aujourd’hui que le cannabis provoque
des pathologies mentales (certes, il peut éventuellement déstabiliser des
sujets « fragiles », mais en aucune façon causer une pathologie mentale, de
type schizophrénique par exemple
[52]). Au contraire, outre ses nombreux effets
thérapeutiques
[53],
son caractère neuroprotecteur commence à être reconnu
[54].
Aujourd’hui, à l’heure où il est de bon ton de re-diaboliser le
cannabis, il est intéressant de noter que l’étude suédoise d’Andreassen,
constamment citée par les « scientifiques » prohibitionnistes, qui établirait
un lien de causalité statistique entre cannabis et schizophrénie (ce qui est un
contresens flagrant, tant une maladie de la structuration psychique, de l’«
être au monde » et de la relation à l’autre, qui se construit dès l’enfance, ne
peut bien évidemment être causée « magiquement » par l’absorption d’une
substance, fût-ce l’herbe à nigaud),
est analysée par l’ensemble des spécialistes comme de peu de valeur sur le plan
scientifique :
- « Les auteurs ne peuvent établir de lien de causalité
indiscutable entre la consommation de cannabis et la prévalence de la
pathologie mentale.
- Le diagnostic de schizophrénie, établie d’après l’ICD 8
(Classification internationale des maladies, 8e version),
n’a pas fait l’objet d’une confirmation et a pu être confondu avec celui de
psychose toxique ou de bouffée délirante polymorphe transitoire.
- Cannabisme et schizophrénie peuvent survenir sur une
personnalité prédisposée commune.
- La réalité et les conséquences d’une polytoxicomanie n’ont
pas été envisagées. Les antécédents de consommation de cannabis sont décrits
d’après les réponses du sujet lui-même à un interrogatoiretype, sans
vérification de la véracité de ses dires
[55]. »
Plus mensongère encore est la position de l’Académie nationale
de médecine, selon laquelle les troubles du comportement induits par le
cannabis constitueraient les « premiers signes » de sa neurotoxicité. Ceci est
une interprétation erronée flagrante. « La neurotoxicité, c’est une destruction
irréversible des neurones dans le cerveau, et cela n’a jamais été démontré pour
le cannabis
[56].
»
Enfin pour en finir avec les « mensonges », ou les
mystifications pseudo-scientifiques concernant les drogues, citons cet exemple
qui constitue un véritable « cas d’école » en matière de manipulation de
l’information sur les drogues, à savoir les prétendues preuves scientifiques de
la neurotoxicité de l’ecstasy. Il y a quelques années déjà, nous étions un
certain nombre
[57] à
mettre en doute les assertions du Dr Ricaurte, le neurobiologiste américain de
la John Hopkins School of Medicine de Baltimore qui, depuis le début des années
1990, était pratiquement le seul à produire des travaux démontrant la
neurotoxicité sérotoninergique de la MDMA (ecstasy) chez le singe. Or, le
message de la MILDT concernant l’ecstasy s’appuyait encore récemment sur ces
travaux, au titre du principe de précaution; mais notre position « iconoclaste
» avait conduit les autorités concernées à exercer une pression sur le journal
Le Monde qui avait dans un premier
temps accepté notre article critique sur le sujet
[56], puis s’était rétracté.
Or, non seulement les autres équipes de recherche universitaire
dans les autres pays du monde ne retrouvaient pas les mêmes résultats
[57] (ces études ne sont jamais citées dans
la grande presse), mais plus encore, un certain nombre de recherches reposent
sur des bases erronées, essentiellement parce que les expérimentateurs de
l’équipe de Ricaurte se sont tout simplement trompés de produit. Ils
n’utilisaient pas de la MDMA, mais de la méthamphétamine, qui est, elle,
reconnue internationalement comme étant une substance neurotoxique, ce dont
témoignent les nombreux problèmes sanitaires auxquels elle est associée,
essentiellement aux États-Unis et en Thaïlande
[58].
Le 6 septembre 2003, le Dr Ricaurte s’est « rétracté »
officiellement dans la revue américaine
Science (rétractation reprise dans la presse
quotidienne
[59]),
vis-à-vis de son article qui disait que l’ecstasy causait de sévères déplétions
dopaminergiques et pouvait engendrer des maladies de Parkinson. Il s’était
rendu compte qu’il s’était trompé car il n’obtenait plus les mêmes résultats
désastreux en répétant la même expérience : il s’est aperçu alors d’une erreur
de manipulation sur la nature de la drogue employée.
Il est troublant de constater que, dans le même temps, le Dr
Alan Leshner, alors directeur du très officiel Nida (National Institute on Drug
Abuse) – qui avait témoigné devant le Congrès américain quant à la dangerosité
de l’ecstasy, à l’appui d’une loi en discussion qui devait mettre en accusation
les directeurs de lieux festifs où de l’ecstasy était consommé, et lequel avait
durement défendu l’article de Ricaurte lors de sa publication face aux
critiques immédiates de la communauté scientifique américaine – est,
entretemps, devenu le directeur exécutif de l’American Academy for the Advancement of Science
qui publie la revue Science…
Éducation et thérapeutique
Nous envisageons donc ici non pas les usagers de drogues dans
leur ensemble, mais les usagers malades, c’est-à-dire les patients présentant
une véritable conduite addictive, une pathologie chronique installée, une
stratégie psychobiologique affective, défensive et inconsciente, qui en vient à
handicaper le sujet, lequel va de ce fait « contraint et forcé », de lui-même
ou sous l’effet des pressions de l’entourage familial, social et/ ou
judiciaire, formuler une demande de soins.
Est-il possible d’enseigner un savoir, une connaissance au
malade, pour qu’il guérisseou pour qu’il modifie son comportement
d’intoxication – par définition impulsif et incontrôlé – afin de diminuer les
conséquences nocives pour sa santé de sa consommation de substances
psychoactives ?
Est-ce que cela sert à quelque chose ? Est-ce efficace
d’expliquer au névrosé anxieux, à l’hystérique, au phobique, à
l’hypocondriaque, au malade fonctionnel, au spasmophile, a fortiori au sujet
psychotique, que sa maladie, ses symptômes, constituent l’évitement d’un
conflit inconscient (a priori consciemment ingérable, d’où l’organisation
symptomatique du processus défensif)?
Éduquer deviendrait une « entreprise de vérité » s’opposant au
phénomène défensif névrotique (ou psychotique) et à « l’aménagement limite »
s’apparentant à la « volonté de ne rien savoir ». Mais la psychanalyse nous a
bien montré que, en s’opposant au symptôme, on a toutes les chances de
favoriser une augmentation des résistances, voire une possible majoration de la
maladie et du symptôme.
Avec le toxicomane, au-delà des effets du produit, l’éducation
passerait par l’explicitation de ce en quoi la drogue serait pour lui un «
briseur de soucis », un « échafaudage de secours », selon les expressions de
Freud.
Alors, le processus psychothérapique devrait-il en passer par
une phase d’explicitation, de conscientisation des fondements inconscients du
comportement psychodynamique ? (Sauf si, bien sûr, les bases de la toxicomanie
devaient se révéler biologiques : problème de codage génétique, déficit de
synthèse de la dopamine…)
La substitution au sens psychopathologique du terme (au-delà de
la simple substitution de produit) pourrait alors constituer l’objectif ultime
de l’éducation et de la thérapeutique du toxicomane : substitution non pas
seulement à une drogue moins dangereuse (toxicomanie médicalement assistée par
exemple, méthadone, patch à la nicotine…) ou à un mode d’intoxication à risques
réduits, mais plutôt substitution par l’établissement de relations affectives à
d’autres objets substitutifs du manque à être ou du malheur humain.
Substitution au manque du manque, par l’établissement d’un transfert, dans le
cadre psychothérapique, comme cela « fonctionne » spontanément dans d’autres
cas de figures, substitution par d’autres addictions (jeu pathologique, trouble
des conduites alimentaires…) ou à d’autres fonctionnements humains socialisés,
telle l’adhésion passionnelle à une religion, une communauté (thérapeutique) ou
à une secte.
Substituer à la toxicomanie une « névrose de transfert », puis
une « névrose ordinaire », ou mise en dépendance à un autre objet aussi total
que la drogue, la croyance fanatique, ou le dogme totalitaire.
La question devient donc celle de l’objectif poursuivi,
question qui provient du fait même que la toxicomanie est ancrée bien
solidement, et depuis longtemps, dans le camp du mal, alors que des «
dépendances confortables
[62] » sont si fréquentes aux drogues licites
(médicaments psychotropes). Il suffirait de changer le statut légal des drogues
illicites, pour éliminer la plupart des risques sanitaires qui y sont liés,
comme le démontre l’augmentation de morbidité, qui suit historiquement
l’établissement de la prohibition, ou l’introduction « impérialiste » d’une
drogue dans un espace social où elle était inconnue (opium en Chine, alcool
chez les Indiens d’Amérique…).
Quel est donc le but poursuivi, lorsqu’il s’agit de se
confronter aux origines d’une conduite, en l’occurrence, le refoulement
chimique des conflits intrapsychiques et des violences insupportables de la vie
sociale ?
Va-t-il s’agir de trouver une autre méthode de refoulement, ou
faut-il s’organiser dans une attitude de combat contre la pulsion, la
compulsion, de faire disparaître tout ce qu’il y a de passionnel dans cette
affaire ?
Doit-on penser que la jouissance du toxicomane, « qui excède
les limites du corps, une jouissance sans contrainte de l’Autre », comme l’a
fait Freud, peut être considérée comme une forme de masturbation, une pure
expression de la pulsion d’emprise dans le court-circuit de la source à son
objet « qui compacte le besoin à l’acte, empêchant un jeu, un écart, une pensée
qui permettrait au sujet d’advenir, d’être présent dans son acte
[63] ».
Quel est donc le projet éclairé à l’aune d’une interrogation
sur le sens fondamental de la démarche : la toxicomanie serait-elle d’une
mauvaise nature et devrait-elle être éradiquée ?
L’éducation (et la thérapeutique ?) n’aurait-elle pour finalité
que de faire disparaître ce qu’il y a d’obscène dans la passion, ou de libérer
le sujet de sa propre pulsion d’emprise ? Mais au prix de quelle justification
? Et, par voie de conséquence, d’assujettir l’objet à un désir de censure, de
contrôle, de mise au pas ?
Assujettir l’objet à son désir, fût-il altruiste et
bienveillant, « est probablement l’activité humaine la plus violente et la
mieux partagée.
Sous le masque d’une feinte innocence, la violence y est
policée, civilisée, altruiste. C’est bien sûr pour son bien que l’autre doit
renoncer à ce que son désir peut avoir de singulier pour être au service du
nôtre.
L’objet est contraint de ne plus être Autre, c’est-à-dire
sujet
[64] ».
Alors, méfions-nous des injonctions occultes, voire perverses,
du corps social, nous mettant, nous thérapeutes, en situation de déplacement
vis-à-vis de notre rôle : « Le médecin psychiatre sera de plus en plus souvent
appelé à jouer un rôle d’expert social aux dépens de son rôle clinique »… et
éducatif. « Le risque est grand d’accepter un rôle de régulateur des groupes
sociaux en difficulté, alors qu’il est déjà si difficile de répondre sans
despotisme aux demandes individuelles. La violence du psychiatre vient alors
d’un regard qui recense, puis amalgame en groupes exclusifs, et néglige ce que
chaque sujet peut avoir de singulier.
Primum non
nocere, il devrait se contenter de soulager les souffrances d’un
sujet, en soignant et guérissant quant il le peut, en gérant la crise le mieux
possible car il le doit, mais il devrait renoncer à se faire l’agent de la
consolation et du colmatage sociaux. Il risque sinon de se faire le complice, à
son corps défendant, de ce qu’il réprouve, en tentant naïvement d’amoindrir les
effets de la violence faite à l’autre
[65]. »
Si l’on s’associe à ces propos de Jean-François Solal, on ne
peut considérer notre dimension éducative que comme une aide offerte
strictement au sujet toxicomane, et non comme un rôle socialement désigné. Nous
nous trouvons alors bien proches de ce qu’évoquait le « testament professionnel
» du célèbre
anti-psychiatre anglais,
David Cooper, lorsqu’il confiait à la fin de sa vie, que l’essentiel de son
rôle, finalement, c’était « d’apprendre au fou la discrétion » et de se méfier
de la position de pouvoir de l’institution de soins : « Par-dessus tout doit
être respecté le droit, dans n’importe quelles circonstances, de dire non à
tout traitement et, par-delà, le droit de dire, à tout moment effectivement non
à tout ce qui empiète sur le droit le plus fondamental : celui de ne pas se
laisser impliquer dans les jeux de pouvoir d’autrui
[66]. » David Cooper, parlant du fou, allait
encore plus loin en déclarant « que le comportement “fou” profondément
perturbateur, incompréhensible, doit être préservé, intégré et répandu à
travers la société tout entière, comme une source subversive de créativité, de
spontanéité, et non une “maladie”». À l’image de la célébration de l’Hystérie «
révolutionnaire » par André Breton, « la toxicomanie », nouvelle « sorcière »
de la modernité, pourrait également se voir reconnaître un rôle de révélateur
social.
À condition, bien sûr, d’accepter que l’acte d’intoxication,
provoquant un état modifié de
conscience, possède de manière intrinsèque une dimension
thérapeutique, une capacité à catalyser un changement.
En d’autres termes, accepter que « l’expérience de la drogue
est comme toute expérience : sa signification se trouve d’abord dans la
personne, non dans la substance, qui ne fait que libérer. Ce à quoi cette
libération nous mène, confusion ou perspicacité extatique, dépend du sujet et
des circonstances. Vue sous cet angle, l’expérience de la drogue devient une
expérience sémantique : c’est une expérience qui consiste à créer et découvrir
des significations
[67]. »
Par conséquent, l’éducation du toxicomane serait constituée des
aspects suivants : soutien psychothérapique, information objective sur les
drogues, ses plaisirs et ses dangers,
mise en place de pratiques de réduction des risques qui se concentrent autour
d’une libéralisation contrôlée de toutes les drogues, et revendication
politique d’une libération du drogué
face aux atteintes à ses droits et à sa santé qui proviennent essentiellement
des conséquences toxiques de la prohibition et de la stigmatisation sociale
(être, non pas le curateur du
toxicomane, comme dans l’injonction thérapeutique, mais son
avocat, son compagnon de
lutte).
C’est un programme qui peut sembler irréaliste, inconséquent,
voire déviant, en France, mais qui, dans nombre de pays occidentaux, est du
domaine du possible; en témoigne par exemple le slogan
préventif de l’association écossaise
de réduction des risques en milieu festif Crew 2000 :
Take drugs seriously, slogan qui
aujourd’hui déclencherait l’attaque judiciaire du ministère de l’Intérieur,
comme en témoignent les exemples cités au paragraphe précédent.
Et pour en arriver là, il s’agirait avant tout
d’éduquer la société vis-à-vis des
drogues, en sortant radicalement de cette anomie installée depuis les premières
lois prohibitrices américaines et leur extension impérialiste mondialisée
(
Marijuana Tax Act de 1937, jusqu’aux
Conventions internationales sur les
stupéfiants de New York en 1961, dont la loi du 31 décembre 1970 et
ses timides tentatives d’aménagement par circulaires constitue la « traduction
française »), une anomie construite de toutes pièces pour de basses raisons
racistes
[68] et
politiciennes, par une propagande éhontée, relayée complaisamment par toutes
les institutions publiques et les médias « autorisés ».
Il s’agirait alors de retrouver un savoir ancestral et une
gestion encadrée des drogues, comme au temps (halluciné ?) des sociétés
chamaniques
[69].
Article reçu le 3 avril, accepté le 15 juin 2004
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bibliographie complète en fin d’article)