2004
Psychotropes
Usages de drogues (licites, illicites) et adaptation
sociale
Astrid Fontaine
Ethnologue Association LRSH (Laboratoire de recherche en
sciences humaines)
Caroline Fontana
Ethnologue
À travers l’analyse des discours d’usagers – de psychotro~pes
illicites et/ou licites – exerçant une activité professionnelle régulière, les
auteurs explorent la dimension sociale de la consom~mation de drogues : comment
les consommateurs gèrent cette pra~tique et leur intégration dans un milieu
professionnel; comment l’usage de psychotropes, parfois source d’exclusion,
peut aussi servir l’adaptation sociale et professionnelle. Cet article fait
suite à une recherche financée par l’Observatoire français des drogues et
toxicomanies.
Mots-clés :
psychotropes, médicaments, consommation, prescrip, tion, usages détournés, usage thérapeutique, milieu professionnel, adaptation, anthropologie.
By analysing the testimony of users of psychotropic drugs (legal
and/or illegal) who are in regular employment, the authors explore the social
side of drug consumption: how the users of these substances manage their habit
and integrate them within their professional environment; how the use of
psychotropic drugs, that sometimes is a source of exclusion, can also help
social and professional adaptation. This work was funded by the OFDT (French
Observatory on drugs and addictions).
Les usagers de drogues engagés dans des processus identitaires
marqués et dans des modes de vie précaires ont constitué, jusqu’il y a peu,
l’essentiel des études portant sur la consommation de psychotropes illicites.
Ces populations sont, pour la plupart, rendues visibles par le comportement
déviant qu’elles adoptent, par la répression dont elles sont l’objet ou par les
soins dont elles bénéficient. C’est après plusieurs années de recherche sur les
usages de drogues en milieu festif techno que nous avons souhaité aborder la
question de la consommation de psychotropes par des personnes ne correspondant
pas à cette image de l’usager de drogues jeune, vulnérable, toxicomane,
socialement non inséré ou en voie de marginalisation.
Nous avons choisi un angle d’approche radicalement différent en
interrogeant exclusivement des usagers exerçant une activité professionnelle
régulière qui, en dépit – ou grâce à – leur consommation de drogues,
maintiennent durablement leur statut social et leur activité professionnelle,
situation allant à l’encontre des idées préconçues qui fondent les
représentations sociales autour de la question des drogues. Cette étude,
financée par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, a donné lieu
à la publication de deux rapports de recherche
[1].
Entre 2000 et 2002,63 entretiens semi-directifs ont été
réalisés avec des consommateurs de drogues illicites et/ou licites
[2] exerçant une activité
professionnelle régulière depuis plus d’un an
[3].
L’étude des usages en milieu techno
[4] – où la plupart des consommateurs sont
étudiants ou sans emploi – mettait en exergue le fait que les drogues sont un
sujet de conversation quotidien et intimement lié à une expérience de vie
collective, effaçant même parfois l’aspect illégal de cette pratique. Pour
cette population, l’adoption d’un mode de vie alternatif et l’adhésion – même
transitoire – à des valeurs contestataires semblent primer sur le fait de
consommer des substances illégales. Ainsi peut-on remarquer une tendance à
assumer publiquement sa consommation, dans un réseau relationnel où la prise de
risque est valorisée et participe en quelque sorte à un rite de
passage.
Les usagers qui travaillent régulièrement, généralement plus
âgés, ne se définissent pas et ne se revendiquent pas en tant que « milieu » ou
« sous-culture ». Rien, a priori, ne les regroupe, ni en termes d’âge, ni de
type d’activité exercée, ni de loisirs pratiqués. Les entretiens réalisés avec
eux ont été nettement plus difficiles à obtenir. On comprendra sans mal que ces
personnes, même si elles peuvent, dans certains cercles, assumer leur
consommation, ne tiennent pas non plus à la rendre publique. Elles se montrent
tout à fait conscientes du caractère socialement déviant de leur pratique et en
connaissent les conséquences éventuelles, quand elles ne les ont pas
personnellement éprouvées. Leurs discours laissent apparaître une problématique
plus individuelle que collective et ce, même si les drogues illicites sont la
plupart du temps consommées en groupe.
Le travail sous influence
Le travail « sous influence » n’est pas une habitude pour les
usagers de drogues. Ils évitent, la plupart du temps, de consommer durant leur
temps de travail. Certains produits sont, du fait de la nature des effets
qu’ils procurent, absolument incompatibles avec l’exercice d’une activité
professionnelle, c’est principalement le cas de l’ecstasy et du LSD. D’autres
substances s’avèrent compatibles du fait de la tolérance développée par
l’usager, tandis qu’elles ne seraient pas gérables pour des usagers
occasionnels; ainsi le cannabis est parfois utilisé dans le travail par ceux
qui en maîtrisent les effets. La cocaïne figure également parmi les produits
les plus fréquemment rencontrés sur les lieux de travail. Plusieurs témoignages
attestent aussi de la présence de l’alcool dans l’entreprise, substance qui
bénéficie d’une tolérance particulière du fait de son inscription
traditionnelle dans la culture française.
D’une manière générale, on observe chez les consommateurs de
psychotropes illicites une crainte à l’égard des sanctions pénales mais surtout
une crainte de la stigmatisation, un souci de « paraître normal » et de
répondre aux attentes des acteurs du monde professionnel.
Pour quelques-uns, la drogue comme pratique déviante a son
importance dans la construction de l’identité, aux côtés d’autres pratiques
comme la fréquentation du milieu de la nuit ou les pratiques sexuelles non
conventionnelles, mais la plupart des usagers rencontrés ici ne vivent pas et
ne se représentent pas en dehors de la sphère sociale. Cet attrait pour la
transgression est contenu par une peur du lendemain, par la recherche d’un
sentiment de sécurité et d’un confort matériel, éléments qui témoignent de
l’absence d’intérêt pour une véritable marginalité.
Cultiver sa vie professionnelle pour s’éloigner de l’identité du «
drogué », se droguer pour s’extraire de la norme
Dans la majorité des situations, l’interdit qui pèse sur les
usages doit être négocié quotidiennement et influence les modes de consommation
et le discours des usagers sur leur pratique. Se percevoir ou non comme
dépendant, accepter, craindre ou revendiquer le statut de « toxicomane » ou
simplement celui d’usager de drogues, conditionnent en partie et connotent
l’histoire de la personne avec les drogues. C’est en s’appuyant sur des
productions symboliques que l’usager, quel que soit son rapport aux produits,
construit ses propres stratégies de gestion et qualifie sa consommation, en se
mentant parfois à lui-même. Avoir unebonne image aux yeux des autres, chercher
à l’améliorer ou en tout cas éviter qu’elle se dégrade est un facteur important
pour son bien-être, tant sur le plan professionnel pour conserver une
crédibilité que sur le plan personnel pour maintenir une bonne estime de soi.
Mais il existe parfois un décalage important entre la réalité d’une
consommation et la façon dont l’usager se la représente et la présente à ses
interlocuteurs. Le corps, qui constitue pour beaucoup la première limite à la
consommation, est souvent aussi l’outil qui permet de faire illusion, de
correspondre aux attentes des autres.
Dans la logique des personnes qui travaillent, le maintien d’un
usage stratégique et contrôlé est valorisé. L’important est de maîtriser sa
consommation pour en subir le moins possible les effets secondaires
[5].
Instrumentaliser les drogues est l’indice d’une consommation
saine, qui les différencie de la personne assujettie. Le crack et l’héroïne
restent associés à la décrépitude du « toxicomane », désocialisé, méprisé, et
l’on constate un évitement des pratiques associées à cette image, notamment
l’injection qui symbolise la perte de contrôle et incarne la limite à ne pas
franchir. Transformer un usage récréatif en une intoxication chronique,
quotidienne, est aussi perçu comme inquiétant et, la plupart du temps, une
attention est portée au contrôle des quantités absorbées et à la fréquence de
consommation des drogues. Les usagers de produits illicites peuvent ainsi
exprimer un certain dédain à l’égard des usagers réguliers de médicaments
psychotropes, les considérant comme des « drogués qui s’ignorent ». Un usage
ponctuel de benzodiazépines, en revanche, pour gérer une situation de stress
(un rendez-vous important par exemple) ou assumer un rythme décalé (utilisé
alors comme somnifère) est mieux perçu. Paradoxalement, on peut noter que le
cannabis conserve un statut à part et qu’aux yeux de ceux qui en consomment, il
n’est pas excessif de fumer un ou deux joints par jour. Si la peur de la
dépendance est partagée par la grande majorité des personnes, elle reste
essentiellement associée à l’héroïne et à l’injection qui est rejetée presque
par tous. L’intoxication chronique
[6] au cannabis est souvent décrite comme un moindre
mal.
L’usage de drogues illicites, passé le stade de
l’expérimentation et de la découverte, s’accompagne du développement d’un
savoir sur les produits et leurs effets. Le développement de ce savoir
s’apparente le plus souvent à une tentative de maîtrise des règles du jeu. Pour
développer son champ d’expérimentation, pour améliorer l’efficacité des
produits, l’usager a besoin d’en connaître la nature, les effets sur soi, de
maîtriser les techniques de préparation et de prise, voir les filières d’achat.
On remarque cependant que certaines personnes qui sont entrées dans un rapport
de dépendance ont tendance à ne pas le reconnaître et à se réfugier dans le
déni. Elles présentent parfois leur consommation « sous un jour favorable » en
omettant dans un premier temps les effets négatifs qu’elles
ressentent.
Drogues prescrites et pouvoir du médecin
Dans le cadre d’usages prescrits, les personnes s’en remettent
le plus souvent aux recommandations du médecin – un généraliste dans la
majorité des cas – qui va gérer leur consommation. Elles évaluent l’efficacité
des médicaments en termes de mieux-être, mais sont assez peu attentives aux
modifications qu’ils induisent sur leur état de conscience et peu soucieuses
des risques de dépendance. Or les médicaments ont un potentiel addictif élevé,
tout comme l’alcool, le tabac, les opiacés et la plupart des stimulants. Une
dépendance à leurs effets psychotropes existe chez quelques usagersinterrogés;
elle s’accompagne d’une forte accoutumance. Le plus souvent pourtant, on a
constaté une dépendance d’un ordre symbolique au médicament, dont la posologie
ne varie pas, et qui a une fonction sécurisante et un effet placebo certain.
D’ailleurs, les médicaments psychotropes sont souvent décrits comme peu actifs,
peu efficaces, alors même qu’ils sont consommés depuis des années, quelquefois
des dizaines d’années. Leur utilisation à long terme, même s’ils ne permettent
pas de guérir, est légitimée par certains médecins prescripteurs.
L’attitude du consommateur de médicaments apparaît d’abord
comme passive. Elle dépend en réalité de la façon dont l’usager perçoit le rôle
du médecin et son autorité, mais aussi de la relation thérapeutique mise en
place par ce dernier qui ne mesure pas toujours les effets sur ses patients
d’un usage à long terme
[7]. Les situations observées au cours de cette étude
peuvent être répertoriées selon un schéma proposé par Anne Biadi-Imhof, à
partir des récits de soignants en psychiatrie qu’elle a pu recueillir et de la
synthèse de travaux scientifiques
[8].
Dans un premier cas de figure, le médecin propose et tend à
plaider d’emblée en faveur d’une prescription de médicaments alors que le
patient ne formule pas cette demande. Il fait preuve d’autorité auprès des
personnes qui, même si elles sont a priori réticentes, reçoivent presque dans
tous les cas favorablement sa proposition. Le médecin est alors souvent acquis
à une approche qui privilégie l’observation du symptôme au détriment du
vécu
[9], approche
favorisée par la classification des maladies mentales de l’association
américaine de psychiatrie, le DSM
[10], et largement incitée par l’offre publicitaire des
laboratoires pharmaceutiques
[11].
Dans un second type de situation, le médecin négocie avec son
patient et cherche à le rendre autonome en l’informant au mieux sur la façon de
gérer sa consommation. Ainsi les anxiolytiques, d’action immédiate, sont dans
certains cas prescrits « en cas d’angoisse » ou « en cas d’insomnie » et
l’usager se montre alors plus soucieux d’éviter les phénomènes d’accoutumance
et de dépendance, en particulier avec les benzodiazépines. Dans un nombre de
cas notables, c’est d’ailleurs le patient lui-même qui décide d’arrêter sa
consommation, l’autorité thérapeutique échappant ainsi à celui qui était
initialement désigné comme l’expert.
Dans un troisième cas de figure enfin, le patient se comporte
comme un « client » et se réapproprie le pouvoir du prescripteur. Le médecin
est instrumentalisé. L’usager vient demander un renouvellement d’ordonnance ou
encore une prescription destinée à être détournée. Les effets recherchés sont
alors les effets secondaires des médicaments psychotropes, des états de
conscience altérée. Certains consommateurs utilisent ainsi le savoir
scientifique des médecins pour obtenir les produits qui leur conviennent, tout
en refusant leur autorité morale; leurs pratiques s’inscrivent dans un
positionnement volontairement transgressif. Pour d’autres, le passage à une
consommation prescrite, même si elle est détournée, permet à l’inverse de
s’inscrire dans un cadre licite et de se déculpabiliser.
Les psychotropes, des remèdes du quotidien
Trois fonctions sont régulièrement attribuées aux psychotropes
: la recherche de plaisir, l’amélioration des performances ou de l’adaptation
sociale et la fonction thérapeutique
[12]. Ces trois fonctions interviennent successivement ou
simultanément et sont plus ou moins prépondérantes selon les personnes et les
contextes de consommation. Un large éventail d’usages ont une finalité
thérapeutique, de la consommation de médicaments prescrits, dont la légitimité
est de plus en plus établie juridiquement et socialement mais dont les limites
sont encore questionnées, à l’usage de médicaments sans prescription et/ou de
produits illicites comme le cannabis ou l’ecstasy, dont l’intérêt thérapeutique
apparaît souvent au second plan dans les discours qui valorisent la dimension
hédoniste et festive des usages.
La dépression, maladie la plus souvent invoquée pour justifier
une prise de médicaments, recouvre une série de symptômes d’intensités
variables. Dans les cas les plus sévères, ils apparaissent comme une solution
de survie, maintenant les personnes dans une souffrance simplement supportable.
Mais l’utilisation de ces psychotropes comme une assistance quotidienne, alors
qu’ils ne permettent pas à eux seuls de guérir les personnes, pose la question
des limites de l’intervention médicale et pharmacologique, celle aussi du rôle
social des psychotropes, prescrits ou prohibés. Ces médicaments sont
aujourd’hui prescrits pour des troubles mineurs et pas nécessairement associés
à des problèmes de santé mentale.
Leur utilisation, non pas pour guérir mais pour unconfort de vie, est de plus en plus légitimée. À
l’inverse, l’usage de cannabis qui revêt, dans bien des cas, une fonction de
remède du quotidien similaire à celle
des médicaments, reste interdit et ses qualités thérapeutiques commencent tout
juste à être reconnues en France dans des cas très particuliers.
On qualifie d’usage de confort les usages ponctuels de
médicaments, de cannabis ou encore d’alcool, pour se détendre, maîtriser son
sommeil, être plus performant, mais aussi des usages de longue durée destinés à
prévenir une crise, à se rassurer ou à se maintenir durablement dans une humeur
acceptable. Un grand nombre d’usagers de produits licites et illicites évoquent
leur consommation comme une pratique de détente, d’apaisement des tensions
psychologiques qu’ils ressentent parfois fortement. La prise de drogues
illicites intervient dans la gestion d’un excès d’énergie, ressenti comme
troublant et éventuellement nuisible, ou d’une pression sociale trop lourde,
quelquefois simplement pour « souffler » après une journée de travail et
anesthésier certains symptômes comme la nervosité ou l’insomnie, de la même
façon qu’une grande part de la population active a recours à un usage modéré
d’alcool ou de benzodiazépines. L’utilisation quotidienne du cannabis,
lorsqu’elle s’inscrit dans un confort de vie, est quelquefois très proche de
l’usage de médicaments anxiolytiques, les deux permettant un allègement de la
pression sociale et des questionnements existentiels, la fonction à la fois
anxiolytique et légèrement euphorisante des médicaments étant aussi un effet du
cannabis.
Pourtant, les usagers de produits illicites critiquent le plus
souvent le recours aux médicaments et se refusent à en consommer, sinon pour
des usages très limités dans le temps ou de façon détournée
[13], en partie parce que
l’action des médicaments psychotropes sur la perception est jugée trop limitée.
Le cannabis, à la différence des médicaments, est utilisé dans certains cas
pour faciliter une introspection.
Les drogues peuvent en effet apparaître comme un moyen de
soigner des maux psychologiques, initiative assimilable à une véritable
tentative
[14]
d’autogestion de la santé mentale pour les consommateurs de drogues illicites
qui choisissent de « s’en sortir seuls ». Ce choix s’explique par la
connotation parfois négative du travail sur soi dans un cadre formel, mais
aussi d’une certaine méfiance qu’ils ressentent à l’égard du corps médical et
aussi des prescriptions de médicaments qui sont produits et distribués par le
système même dont ils veulent se rendre indépendants.
S’ils utilisent des médicaments, ceux-ci préféreront ne pas
avoir affaire à un médecin. Les représentations généralement négatives des
médicaments psychotropes qu’ils expriment rappellent les propos très critiques
de consommateurs exclusifs de drogues hallucinogènes sur l’usage d’ecstasy, lui
aussi associé à la recherche de bien-être, et ne possédant pas la dimension
expérimentale, ni la dimension ordalique (au sens d’épreuve, de dépassement de
soi) des drogues hallucinogènes. Dans les deux cas, la distinction entre usage
passif et actif des psychotropes est mise en avant.
Drogues et intégration professionnelle
L’usage de drogues, potentiellement source d’exclusion, peut
aussi être un outil – voire une condition – de l’adaptation sociale et
professionnelle.
Cette fonction apparaît au premier plan dès lors que l’on
s’intéresse à des personnes exerçant une activité professionnelle régulière, en
particulier à travers leur rapport au travail et les stratégies qu’elles
déploient pour se maintenir et rester en place.
Une dégradation des conditions de travail, une perte de statut,
un manque de reconnaissance peuvent induire une « perte de sens au travail »
qui se traduira par une inclinaison de la disposition des personnes à jouer le
jeu, voire par l’adoption de comportements perçus comme relevant de la maladie
mentale
[15]. Les
médicaments aident à tenir le coup lorsque les conditions de travail se
détériorent. Le choix d’en consommer intervient bien souvent au moment où la
pression exercée par la structure professionnelle est trop forte, et alors que
la personne ne peut plus s’y maintenir. Ce choix d’une assistance chimique est
alors une alternative à la rupture
[16].
Dans une société où l’expression des émotions personnelles est
très contenue, les médicaments offrent aussi à des personnes en souffrance
(souffrance dépressive, angoisse, douleur physique, dépendance) la possibilité
de revêtir le masque de la conformité, de donner l’impression qu’elles vont
bien, en particulier dans un cadre professionnel. La médication de substitution
s’impose quelquefois aux usagers d’héroïne comme une stratégie de gestion de la
dépendance, alors même que le sevrage est voulu, s’il apparaît comme trop
coûteux d’un point de vue professionnel.
Avec la cocaïne, plus qu’une réelle augmentation des capacités,
il s’agit aussi de donner et de se donner l’illusion d’être efficace ou plus
efficace qu’à l’ordinaire. Les amphétamines, produits de la performance, sont
consommées dans le cadre d’usages dopants
[17], pour pouvoir tenir un rythme de travail soutenu.
Les médicaments coupe-faim de nature amphétaminique permettent à des personnes
d’accroître leur productivité et aussi de se rapprocher de l’image du corps
performant, actif et svelte.
Les médicaments, produits de l’intégration par excellence,
permettent aux personnes de tenir le coup et d’assumer leurs obligations
lorsqu’elles se sentent fragilisées, de garder l’apparence d’une normalité, de
rester conformes. L’usage de drogues illicites, comme la fréquentation des
milieux de la nuit, offre une possibilité, même symbolique, de s’affranchir
pour un temps des conventions sociales, pour mieux les assumer ensuite. Les
produits illicites ont souvent cette fonction dans le cadre d’usages festifs,
de fin de semaine, mais le cannabis, ou encore l’alcool, jouent quelquefois ce
rôle quotidiennement. Certaines personnes, qui recherchent la stabilité et la
sécurité à travers leur statut social, entretiennent ainsi parallèlement un
rapport marqué avec la transgression. Les drogues représentent pour elles une
échappatoire, un moyen de se plier à la contrainte que représente le travail
tout en entretenant cette double identité. Consommer des drogues donne la
sensation de ne pas être réduit à une identité professionnelle, garder cette
pratique secrète permet un « élargissement de la vie »
[18].
L’usage de drogues par des personnes intégrées à un milieu
professionnel relève à la fois d’une problématique sociale et individuelle.
Cette pratique témoigne, dans toute sa complexité, de la difficulté que
rencontre tout être humain à assouvir ses désirs personnels tout en les
refrénant, contraint par la nécessité de vivre en société et donc d’en
accepter, au moins en partie, les normes et les valeurs. Nuisible pour l’image
sociale, elle confronte l’usager au stigmate et à la dissimulation, mais peut
aussi, dans certains cas, l’aider à se maintenir socialement.
Au-delà même du plaisir immédiat que procurent les
psychotropes, leur usage vise bien souvent à supporter et à accepter le
compromis nécessaire entre le besoin de s’extraire, de se déconnecter, de
bousculer les conventions, et la nécessité de s’intégrer et de
s’adapter.
Article reçu le 11 mars, accepté le 26 avril 2004
·
Biadi-Imhof A : « L’usage des psychotropes en psychiatrie » –
In Drogues et médicaments psychotropes, le
trouble des frontières – Éd. Esprit (1998)
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Ehrenberg A (sous la direction de):
Drogues et médicaments psychotropes, le trouble
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Fitzgerald JL :« Hidden populations and the gaze power » – In
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Fontaine A : « Nouvelles drogues, nouveaux usages. Évolution de
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GoffmanE : Stigmates. Les usages
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Reynaud M, Chassaing J-L, Coudert A-J :
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synthèse (ecstasy, LSD, dance-pills, amphétamines…): réduction des risques dans
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·
Zarifian E : Le prix du
bien-être. Psychotropes et société – Odile Jacob (1996)
[1]
Fontaine Astrid et Fontana Caroline :
Drogues, activité professionnelle et vie privée –
Deuxième volet de l’étude qualitative sur les usagers intégrés en milieu
professionnel – OFDT (octobre 2003). Fontaine Astrid :
Usages de drogues et vie professionnelle.
Recherche exploratoire – OFDT (juillet 2002). Téléchargeables sur
h
http :// www. ofdt. fr,renseignements en
écrivant à
ofdt@ ofdt. fr
[2]
Cannabis, cocaïne, ecstasy, héroïne, opiacés naturels,
médicaments antidépresseurs, anxiolytiques et/ou hypnotiques, médicaments
coupe-faim, médicaments opiacés antalgiques et de substitution, alcool,
tabac.
[3]
Nous avons également interrogé au cours de l’enquête des
médecins généralistes et un médecin du travail.
[4]
Sueur Christian :
Usages de
drogues de synthèse (ecstasy, LSD, dance-pills, amphétamines…): réduction des
risques dans le milieu festif techno – Mission Rave, Médecins du
Monde (1999). Fontaine A, Fontana C, Verchère C, Vischi R :
Pratiques et représentations émergentes dans le
champ de l’usage de drogues en France – OFDT (2001).
[5]
Cette limitation des risques est plus présente dans cette
population que chez les usagers plus jeunes, dans le milieu techno notamment,
où la prise de risques est valorisée.
[6]
L’intoxication chronique correspond à un usage quotidien de
substances n’ayant pas, à la différence de l’alcool ou de l’héroïne, un fort
potentiel addictif. Le cannabis en est le plus courant exemple.
[7]
Les médecins qui commencent à exercer aujourd’hui semblent plus
réservés dans leurs pratiques de prescription de psychotropes.
[8]
Biadi-Imhof A : « L’usage des psychotropes en psychiatrie » –
In
Drogues et médicaments psychotropes, le
trouble des frontières – Éd. Esprit (1998).
[9]
Cette conception symptomatique de la thérapie est largement
dominante en médecine généraliste française et explique en partie la
prescription généralisée – et plus importante que dans le reste de l’Europe –
de produits qui apaisent les souffrances et améliorent le bien-être des
personnes mais ne permettent pas de les guérir. La réduction récente des
remboursements par la sécurité sociale des remèdes homéopathiques, pourtant peu
coûteux et qui proposent une conception alternative de la santé et de la
thérapie, témoigne de choix idéologiques très tranchés en la matière en
France.
[10]
Le DSM tend aujourd’hui à imposer sa représentation de l’acte
thérapeutique et du diagnostic, un diagnostic fondé sur des symptômes et des
syndromes répertoriés et qui nie le vécu ainsi que la relation particulière qui
se noue entre un médecin et un patient. Jacques Gasser et Mikaël Stigler
montrent que cette conception perd la connaissance du sens du symptôme, et
qu’elle ne prend pas en compte l’unicité et la subjectivité des personnes qui
le ressentent. (« Diagnostic et clinique psychiatrique au temps du DSM »
– In
La
maladie mentale en mutation. Psychiatrie et société – Odile Jacob,
2000.)
[11]
L’industrie pharmaceutique maîtrise l’ensemble de la presse
médicale et aussi les recherches sur les médicaments. Elle influence aussi
l’opinion publique par la mise en place de campagnes publicitaires. Voir à ce
propos Zarifian E :
Le prix du bien-être.
Psychotropes et société, Odile Jacob (1996).
[12]
Les usages thérapeutiques sont ici considérés dans le sens le
plus large. Ils désignent des pratiques (usages prescrits ou automédication)
destinées à soigner un mal physique ou moral ou encore à supprimer ou atténuer
la souffrance qui l’accompagne.
[13]
Les médicaments sont volontiers utilisés comme des produits
de descente, pour gérer les effets
secondaires d’autres psychotropes.
[14]
Aucun élément ne nous permet de dire si cette tentative réussit
ou échoue.
[15]
« Quelqu’un qui n’est nullement un malade mental mais qui
s’aperçoit qu’il ne peut ni quitter une organisation, ni la modifier
fondamentalement, peut, pour une multitude de raisons, produire exactement les
mêmes troubles que les malades. » (Goffman E : « La folie dans la place » – In
La mise en scène de la vie quotidienne, les
relations en public – p.335 – Éditions de Minuit, 1973.)
[16]
Quitter sa place, c’est-à-dire entrer ouvertement en dissidence
par rapport à l’ordre établi ou démissionner.
[17]
Sous forme de speed ou de médicaments détournés.
[18]
Expression empruntée à Simmel G :
Secret et sociétés secrètes – Éd. Circé
(1991).