Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4500-X
130 pages

p. 7 à 18
doi: en cours

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Vol. 10 2004/2

2004 Psychotropes

Usages de drogues (licites, illicites) et adaptation sociale

Astrid Fontaine Ethnologue Association LRSH (Laboratoire de recherche en sciences humaines) Caroline Fontana Ethnologue
À travers l’analyse des discours d’usagers – de psychotro~pes illicites et/ou licites – exerçant une activité professionnelle régulière, les auteurs explorent la dimension sociale de la consom~mation de drogues : comment les consommateurs gèrent cette pra~tique et leur intégration dans un milieu professionnel; comment l’usage de psychotropes, parfois source d’exclusion, peut aussi servir l’adaptation sociale et professionnelle. Cet article fait suite à une recherche financée par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies. Mots-clés : psychotropes, médicaments, consommation, prescrip, tion, usages détournés, usage thérapeutique, milieu professionnel, adaptation, anthropologie. By analysing the testimony of users of psychotropic drugs (legal and/or illegal) who are in regular employment, the authors explore the social side of drug consumption: how the users of these substances manage their habit and integrate them within their professional environment; how the use of psychotropic drugs, that sometimes is a source of exclusion, can also help social and professional adaptation. This work was funded by the OFDT (French Observatory on drugs and addictions).
 
Introduction
 
 
Les usagers de drogues engagés dans des processus identitaires marqués et dans des modes de vie précaires ont constitué, jusqu’il y a peu, l’essentiel des études portant sur la consommation de psychotropes illicites. Ces populations sont, pour la plupart, rendues visibles par le comportement déviant qu’elles adoptent, par la répression dont elles sont l’objet ou par les soins dont elles bénéficient. C’est après plusieurs années de recherche sur les usages de drogues en milieu festif techno que nous avons souhaité aborder la question de la consommation de psychotropes par des personnes ne correspondant pas à cette image de l’usager de drogues jeune, vulnérable, toxicomane, socialement non inséré ou en voie de marginalisation.
Nous avons choisi un angle d’approche radicalement différent en interrogeant exclusivement des usagers exerçant une activité professionnelle régulière qui, en dépit – ou grâce à – leur consommation de drogues, maintiennent durablement leur statut social et leur activité professionnelle, situation allant à l’encontre des idées préconçues qui fondent les représentations sociales autour de la question des drogues. Cette étude, financée par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, a donné lieu à la publication de deux rapports de recherche [1].
Entre 2000 et 2002,63 entretiens semi-directifs ont été réalisés avec des consommateurs de drogues illicites et/ou licites [2] exerçant une activité professionnelle régulière depuis plus d’un an [3].
L’étude des usages en milieu techno [4] – où la plupart des consommateurs sont étudiants ou sans emploi – mettait en exergue le fait que les drogues sont un sujet de conversation quotidien et intimement lié à une expérience de vie collective, effaçant même parfois l’aspect illégal de cette pratique. Pour cette population, l’adoption d’un mode de vie alternatif et l’adhésion – même transitoire – à des valeurs contestataires semblent primer sur le fait de consommer des substances illégales. Ainsi peut-on remarquer une tendance à assumer publiquement sa consommation, dans un réseau relationnel où la prise de risque est valorisée et participe en quelque sorte à un rite de passage.
Les usagers qui travaillent régulièrement, généralement plus âgés, ne se définissent pas et ne se revendiquent pas en tant que « milieu » ou « sous-culture ». Rien, a priori, ne les regroupe, ni en termes d’âge, ni de type d’activité exercée, ni de loisirs pratiqués. Les entretiens réalisés avec eux ont été nettement plus difficiles à obtenir. On comprendra sans mal que ces personnes, même si elles peuvent, dans certains cercles, assumer leur consommation, ne tiennent pas non plus à la rendre publique. Elles se montrent tout à fait conscientes du caractère socialement déviant de leur pratique et en connaissent les conséquences éventuelles, quand elles ne les ont pas personnellement éprouvées. Leurs discours laissent apparaître une problématique plus individuelle que collective et ce, même si les drogues illicites sont la plupart du temps consommées en groupe.
 
Le travail sous influence
 
 
Le travail « sous influence » n’est pas une habitude pour les usagers de drogues. Ils évitent, la plupart du temps, de consommer durant leur temps de travail. Certains produits sont, du fait de la nature des effets qu’ils procurent, absolument incompatibles avec l’exercice d’une activité professionnelle, c’est principalement le cas de l’ecstasy et du LSD. D’autres substances s’avèrent compatibles du fait de la tolérance développée par l’usager, tandis qu’elles ne seraient pas gérables pour des usagers occasionnels; ainsi le cannabis est parfois utilisé dans le travail par ceux qui en maîtrisent les effets. La cocaïne figure également parmi les produits les plus fréquemment rencontrés sur les lieux de travail. Plusieurs témoignages attestent aussi de la présence de l’alcool dans l’entreprise, substance qui bénéficie d’une tolérance particulière du fait de son inscription traditionnelle dans la culture française.
D’une manière générale, on observe chez les consommateurs de psychotropes illicites une crainte à l’égard des sanctions pénales mais surtout une crainte de la stigmatisation, un souci de « paraître normal » et de répondre aux attentes des acteurs du monde professionnel.
Pour quelques-uns, la drogue comme pratique déviante a son importance dans la construction de l’identité, aux côtés d’autres pratiques comme la fréquentation du milieu de la nuit ou les pratiques sexuelles non conventionnelles, mais la plupart des usagers rencontrés ici ne vivent pas et ne se représentent pas en dehors de la sphère sociale. Cet attrait pour la transgression est contenu par une peur du lendemain, par la recherche d’un sentiment de sécurité et d’un confort matériel, éléments qui témoignent de l’absence d’intérêt pour une véritable marginalité.
 
Cultiver sa vie professionnelle pour s’éloigner de l’identité du « drogué », se droguer pour s’extraire de la norme
 
 
Dans la majorité des situations, l’interdit qui pèse sur les usages doit être négocié quotidiennement et influence les modes de consommation et le discours des usagers sur leur pratique. Se percevoir ou non comme dépendant, accepter, craindre ou revendiquer le statut de « toxicomane » ou simplement celui d’usager de drogues, conditionnent en partie et connotent l’histoire de la personne avec les drogues. C’est en s’appuyant sur des productions symboliques que l’usager, quel que soit son rapport aux produits, construit ses propres stratégies de gestion et qualifie sa consommation, en se mentant parfois à lui-même. Avoir unebonne image aux yeux des autres, chercher à l’améliorer ou en tout cas éviter qu’elle se dégrade est un facteur important pour son bien-être, tant sur le plan professionnel pour conserver une crédibilité que sur le plan personnel pour maintenir une bonne estime de soi. Mais il existe parfois un décalage important entre la réalité d’une consommation et la façon dont l’usager se la représente et la présente à ses interlocuteurs. Le corps, qui constitue pour beaucoup la première limite à la consommation, est souvent aussi l’outil qui permet de faire illusion, de correspondre aux attentes des autres.
Dans la logique des personnes qui travaillent, le maintien d’un usage stratégique et contrôlé est valorisé. L’important est de maîtriser sa consommation pour en subir le moins possible les effets secondaires [5].
Instrumentaliser les drogues est l’indice d’une consommation saine, qui les différencie de la personne assujettie. Le crack et l’héroïne restent associés à la décrépitude du « toxicomane », désocialisé, méprisé, et l’on constate un évitement des pratiques associées à cette image, notamment l’injection qui symbolise la perte de contrôle et incarne la limite à ne pas franchir. Transformer un usage récréatif en une intoxication chronique, quotidienne, est aussi perçu comme inquiétant et, la plupart du temps, une attention est portée au contrôle des quantités absorbées et à la fréquence de consommation des drogues. Les usagers de produits illicites peuvent ainsi exprimer un certain dédain à l’égard des usagers réguliers de médicaments psychotropes, les considérant comme des « drogués qui s’ignorent ». Un usage ponctuel de benzodiazépines, en revanche, pour gérer une situation de stress (un rendez-vous important par exemple) ou assumer un rythme décalé (utilisé alors comme somnifère) est mieux perçu. Paradoxalement, on peut noter que le cannabis conserve un statut à part et qu’aux yeux de ceux qui en consomment, il n’est pas excessif de fumer un ou deux joints par jour. Si la peur de la dépendance est partagée par la grande majorité des personnes, elle reste essentiellement associée à l’héroïne et à l’injection qui est rejetée presque par tous. L’intoxication chronique [6] au cannabis est souvent décrite comme un moindre mal.
L’usage de drogues illicites, passé le stade de l’expérimentation et de la découverte, s’accompagne du développement d’un savoir sur les produits et leurs effets. Le développement de ce savoir s’apparente le plus souvent à une tentative de maîtrise des règles du jeu. Pour développer son champ d’expérimentation, pour améliorer l’efficacité des produits, l’usager a besoin d’en connaître la nature, les effets sur soi, de maîtriser les techniques de préparation et de prise, voir les filières d’achat. On remarque cependant que certaines personnes qui sont entrées dans un rapport de dépendance ont tendance à ne pas le reconnaître et à se réfugier dans le déni. Elles présentent parfois leur consommation « sous un jour favorable » en omettant dans un premier temps les effets négatifs qu’elles ressentent.
 
Drogues prescrites et pouvoir du médecin
 
 
Dans le cadre d’usages prescrits, les personnes s’en remettent le plus souvent aux recommandations du médecin – un généraliste dans la majorité des cas – qui va gérer leur consommation. Elles évaluent l’efficacité des médicaments en termes de mieux-être, mais sont assez peu attentives aux modifications qu’ils induisent sur leur état de conscience et peu soucieuses des risques de dépendance. Or les médicaments ont un potentiel addictif élevé, tout comme l’alcool, le tabac, les opiacés et la plupart des stimulants. Une dépendance à leurs effets psychotropes existe chez quelques usagersinterrogés; elle s’accompagne d’une forte accoutumance. Le plus souvent pourtant, on a constaté une dépendance d’un ordre symbolique au médicament, dont la posologie ne varie pas, et qui a une fonction sécurisante et un effet placebo certain. D’ailleurs, les médicaments psychotropes sont souvent décrits comme peu actifs, peu efficaces, alors même qu’ils sont consommés depuis des années, quelquefois des dizaines d’années. Leur utilisation à long terme, même s’ils ne permettent pas de guérir, est légitimée par certains médecins prescripteurs.
L’attitude du consommateur de médicaments apparaît d’abord comme passive. Elle dépend en réalité de la façon dont l’usager perçoit le rôle du médecin et son autorité, mais aussi de la relation thérapeutique mise en place par ce dernier qui ne mesure pas toujours les effets sur ses patients d’un usage à long terme [7]. Les situations observées au cours de cette étude peuvent être répertoriées selon un schéma proposé par Anne Biadi-Imhof, à partir des récits de soignants en psychiatrie qu’elle a pu recueillir et de la synthèse de travaux scientifiques [8].
Dans un premier cas de figure, le médecin propose et tend à plaider d’emblée en faveur d’une prescription de médicaments alors que le patient ne formule pas cette demande. Il fait preuve d’autorité auprès des personnes qui, même si elles sont a priori réticentes, reçoivent presque dans tous les cas favorablement sa proposition. Le médecin est alors souvent acquis à une approche qui privilégie l’observation du symptôme au détriment du vécu [9], approche favorisée par la classification des maladies mentales de l’association américaine de psychiatrie, le DSM [10], et largement incitée par l’offre publicitaire des laboratoires pharmaceutiques [11].
Dans un second type de situation, le médecin négocie avec son patient et cherche à le rendre autonome en l’informant au mieux sur la façon de gérer sa consommation. Ainsi les anxiolytiques, d’action immédiate, sont dans certains cas prescrits « en cas d’angoisse » ou « en cas d’insomnie » et l’usager se montre alors plus soucieux d’éviter les phénomènes d’accoutumance et de dépendance, en particulier avec les benzodiazépines. Dans un nombre de cas notables, c’est d’ailleurs le patient lui-même qui décide d’arrêter sa consommation, l’autorité thérapeutique échappant ainsi à celui qui était initialement désigné comme l’expert.
Dans un troisième cas de figure enfin, le patient se comporte comme un « client » et se réapproprie le pouvoir du prescripteur. Le médecin est instrumentalisé. L’usager vient demander un renouvellement d’ordonnance ou encore une prescription destinée à être détournée. Les effets recherchés sont alors les effets secondaires des médicaments psychotropes, des états de conscience altérée. Certains consommateurs utilisent ainsi le savoir scientifique des médecins pour obtenir les produits qui leur conviennent, tout en refusant leur autorité morale; leurs pratiques s’inscrivent dans un positionnement volontairement transgressif. Pour d’autres, le passage à une consommation prescrite, même si elle est détournée, permet à l’inverse de s’inscrire dans un cadre licite et de se déculpabiliser.
 
Les psychotropes, des remèdes du quotidien
 
 
Trois fonctions sont régulièrement attribuées aux psychotropes : la recherche de plaisir, l’amélioration des performances ou de l’adaptation sociale et la fonction thérapeutique [12]. Ces trois fonctions interviennent successivement ou simultanément et sont plus ou moins prépondérantes selon les personnes et les contextes de consommation. Un large éventail d’usages ont une finalité thérapeutique, de la consommation de médicaments prescrits, dont la légitimité est de plus en plus établie juridiquement et socialement mais dont les limites sont encore questionnées, à l’usage de médicaments sans prescription et/ou de produits illicites comme le cannabis ou l’ecstasy, dont l’intérêt thérapeutique apparaît souvent au second plan dans les discours qui valorisent la dimension hédoniste et festive des usages.
La dépression, maladie la plus souvent invoquée pour justifier une prise de médicaments, recouvre une série de symptômes d’intensités variables. Dans les cas les plus sévères, ils apparaissent comme une solution de survie, maintenant les personnes dans une souffrance simplement supportable. Mais l’utilisation de ces psychotropes comme une assistance quotidienne, alors qu’ils ne permettent pas à eux seuls de guérir les personnes, pose la question des limites de l’intervention médicale et pharmacologique, celle aussi du rôle social des psychotropes, prescrits ou prohibés. Ces médicaments sont aujourd’hui prescrits pour des troubles mineurs et pas nécessairement associés à des problèmes de santé mentale.
Leur utilisation, non pas pour guérir mais pour unconfort de vie, est de plus en plus légitimée. À l’inverse, l’usage de cannabis qui revêt, dans bien des cas, une fonction de remède du quotidien similaire à celle des médicaments, reste interdit et ses qualités thérapeutiques commencent tout juste à être reconnues en France dans des cas très particuliers.
On qualifie d’usage de confort les usages ponctuels de médicaments, de cannabis ou encore d’alcool, pour se détendre, maîtriser son sommeil, être plus performant, mais aussi des usages de longue durée destinés à prévenir une crise, à se rassurer ou à se maintenir durablement dans une humeur acceptable. Un grand nombre d’usagers de produits licites et illicites évoquent leur consommation comme une pratique de détente, d’apaisement des tensions psychologiques qu’ils ressentent parfois fortement. La prise de drogues illicites intervient dans la gestion d’un excès d’énergie, ressenti comme troublant et éventuellement nuisible, ou d’une pression sociale trop lourde, quelquefois simplement pour « souffler » après une journée de travail et anesthésier certains symptômes comme la nervosité ou l’insomnie, de la même façon qu’une grande part de la population active a recours à un usage modéré d’alcool ou de benzodiazépines. L’utilisation quotidienne du cannabis, lorsqu’elle s’inscrit dans un confort de vie, est quelquefois très proche de l’usage de médicaments anxiolytiques, les deux permettant un allègement de la pression sociale et des questionnements existentiels, la fonction à la fois anxiolytique et légèrement euphorisante des médicaments étant aussi un effet du cannabis.
Pourtant, les usagers de produits illicites critiquent le plus souvent le recours aux médicaments et se refusent à en consommer, sinon pour des usages très limités dans le temps ou de façon détournée [13], en partie parce que l’action des médicaments psychotropes sur la perception est jugée trop limitée. Le cannabis, à la différence des médicaments, est utilisé dans certains cas pour faciliter une introspection.
Les drogues peuvent en effet apparaître comme un moyen de soigner des maux psychologiques, initiative assimilable à une véritable tentative [14] d’autogestion de la santé mentale pour les consommateurs de drogues illicites qui choisissent de « s’en sortir seuls ». Ce choix s’explique par la connotation parfois négative du travail sur soi dans un cadre formel, mais aussi d’une certaine méfiance qu’ils ressentent à l’égard du corps médical et aussi des prescriptions de médicaments qui sont produits et distribués par le système même dont ils veulent se rendre indépendants.
S’ils utilisent des médicaments, ceux-ci préféreront ne pas avoir affaire à un médecin. Les représentations généralement négatives des médicaments psychotropes qu’ils expriment rappellent les propos très critiques de consommateurs exclusifs de drogues hallucinogènes sur l’usage d’ecstasy, lui aussi associé à la recherche de bien-être, et ne possédant pas la dimension expérimentale, ni la dimension ordalique (au sens d’épreuve, de dépassement de soi) des drogues hallucinogènes. Dans les deux cas, la distinction entre usage passif et actif des psychotropes est mise en avant.
 
Drogues et intégration professionnelle
 
 
L’usage de drogues, potentiellement source d’exclusion, peut aussi être un outil – voire une condition – de l’adaptation sociale et professionnelle.
Cette fonction apparaît au premier plan dès lors que l’on s’intéresse à des personnes exerçant une activité professionnelle régulière, en particulier à travers leur rapport au travail et les stratégies qu’elles déploient pour se maintenir et rester en place.
Une dégradation des conditions de travail, une perte de statut, un manque de reconnaissance peuvent induire une « perte de sens au travail » qui se traduira par une inclinaison de la disposition des personnes à jouer le jeu, voire par l’adoption de comportements perçus comme relevant de la maladie mentale [15]. Les médicaments aident à tenir le coup lorsque les conditions de travail se détériorent. Le choix d’en consommer intervient bien souvent au moment où la pression exercée par la structure professionnelle est trop forte, et alors que la personne ne peut plus s’y maintenir. Ce choix d’une assistance chimique est alors une alternative à la rupture [16].
Dans une société où l’expression des émotions personnelles est très contenue, les médicaments offrent aussi à des personnes en souffrance (souffrance dépressive, angoisse, douleur physique, dépendance) la possibilité de revêtir le masque de la conformité, de donner l’impression qu’elles vont bien, en particulier dans un cadre professionnel. La médication de substitution s’impose quelquefois aux usagers d’héroïne comme une stratégie de gestion de la dépendance, alors même que le sevrage est voulu, s’il apparaît comme trop coûteux d’un point de vue professionnel.
Avec la cocaïne, plus qu’une réelle augmentation des capacités, il s’agit aussi de donner et de se donner l’illusion d’être efficace ou plus efficace qu’à l’ordinaire. Les amphétamines, produits de la performance, sont consommées dans le cadre d’usages dopants [17], pour pouvoir tenir un rythme de travail soutenu. Les médicaments coupe-faim de nature amphétaminique permettent à des personnes d’accroître leur productivité et aussi de se rapprocher de l’image du corps performant, actif et svelte.
Les médicaments, produits de l’intégration par excellence, permettent aux personnes de tenir le coup et d’assumer leurs obligations lorsqu’elles se sentent fragilisées, de garder l’apparence d’une normalité, de rester conformes. L’usage de drogues illicites, comme la fréquentation des milieux de la nuit, offre une possibilité, même symbolique, de s’affranchir pour un temps des conventions sociales, pour mieux les assumer ensuite. Les produits illicites ont souvent cette fonction dans le cadre d’usages festifs, de fin de semaine, mais le cannabis, ou encore l’alcool, jouent quelquefois ce rôle quotidiennement. Certaines personnes, qui recherchent la stabilité et la sécurité à travers leur statut social, entretiennent ainsi parallèlement un rapport marqué avec la transgression. Les drogues représentent pour elles une échappatoire, un moyen de se plier à la contrainte que représente le travail tout en entretenant cette double identité. Consommer des drogues donne la sensation de ne pas être réduit à une identité professionnelle, garder cette pratique secrète permet un « élargissement de la vie » [18].
L’usage de drogues par des personnes intégrées à un milieu professionnel relève à la fois d’une problématique sociale et individuelle. Cette pratique témoigne, dans toute sa complexité, de la difficulté que rencontre tout être humain à assouvir ses désirs personnels tout en les refrénant, contraint par la nécessité de vivre en société et donc d’en accepter, au moins en partie, les normes et les valeurs. Nuisible pour l’image sociale, elle confronte l’usager au stigmate et à la dissimulation, mais peut aussi, dans certains cas, l’aider à se maintenir socialement.
Au-delà même du plaisir immédiat que procurent les psychotropes, leur usage vise bien souvent à supporter et à accepter le compromis nécessaire entre le besoin de s’extraire, de se déconnecter, de bousculer les conventions, et la nécessité de s’intégrer et de s’adapter.
Article reçu le 11 mars, accepté le 26 avril 2004
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Biadi-Imhof A : « L’usage des psychotropes en psychiatrie » – In Drogues et médicaments psychotropes, le trouble des frontières – Éd. Esprit (1998)
·  Ehrenberg A (sous la direction de): Drogues et médicaments psychotropes, le trouble des frontières – Éd. Esprit (1998)
·  Ehrenberg A : Le culte de la performance – Calmann-Lévy (1991)
·  Fitzgerald JL :« Hidden populations and the gaze power » – In Journal of the Drug Issues 26 (1): 005-021 (1996)
·  Fontaine A : Usages de drogues et vie professionnelle. Recherche exploratoire – OFDT (2002)
·  Fontaine A : « Nouvelles drogues, nouveaux usages. Évolution de la consommation de substances psychoactives en France et en Europe et particularités du milieu festif » – In Revue Toxibase n°4 : 1-13 (2001)
·  Fontaine A, Fontana C, Verchère C, Vischi R : Pratiques et représentations émergentes dans le champ de l’usage de drogues en France – OFDT (2001)
·  Fontana C : « Des usages thérapeutiques du cannabis et de l’automédication » – In Psychotropes, vol. 6, n°3 (2000)
·  GoffmanE : Stigmates. Les usages sociaux des handicaps – Éditions de Minuit, coll. Le sens commun (1975,1989)
·  GoffmanE : La mise en scène de la vie quotidienne, les relations en public – Éditions de Minuit, coll. Le sens commun : 335 (1973)
·  Reynaud M, Chassaing J-L, Coudert A-J : Les toxicomanies médicamenteuses – PUF (1989)
·  SimmelG : « Digressions sur l’étranger » – In L’école de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine – Éd. Aubier, coll. Champ urbain : 53-61 (1984)
·  Sueur C : Usages de drogues de synthèse (ecstasy, LSD, dance-pills, amphétamines…): réduction des risques dans le milieu festif techno – Mission Rave, Médecins du Monde, (1999)
·  Zarifian E : Le prix du bien-être. Psychotropes et société – Odile Jacob (1996)
 
NOTES
 
[1] Fontaine Astrid et Fontana Caroline : Drogues, activité professionnelle et vie privée – Deuxième volet de l’étude qualitative sur les usagers intégrés en milieu professionnel – OFDT (octobre 2003). Fontaine Astrid : Usages de drogues et vie professionnelle. Recherche exploratoire – OFDT (juillet 2002). Téléchargeables sur hhttp :// www. ofdt. fr,renseignements en écrivant à ofdt@ ofdt. fr
[2] Cannabis, cocaïne, ecstasy, héroïne, opiacés naturels, médicaments antidépresseurs, anxiolytiques et/ou hypnotiques, médicaments coupe-faim, médicaments opiacés antalgiques et de substitution, alcool, tabac.
[3] Nous avons également interrogé au cours de l’enquête des médecins généralistes et un médecin du travail.
[4] Sueur Christian : Usages de drogues de synthèse (ecstasy, LSD, dance-pills, amphétamines…): réduction des risques dans le milieu festif techno – Mission Rave, Médecins du Monde (1999). Fontaine A, Fontana C, Verchère C, Vischi R : Pratiques et représentations émergentes dans le champ de l’usage de drogues en France – OFDT (2001).
[5] Cette limitation des risques est plus présente dans cette population que chez les usagers plus jeunes, dans le milieu techno notamment, où la prise de risques est valorisée.
[6] L’intoxication chronique correspond à un usage quotidien de substances n’ayant pas, à la différence de l’alcool ou de l’héroïne, un fort potentiel addictif. Le cannabis en est le plus courant exemple.
[7] Les médecins qui commencent à exercer aujourd’hui semblent plus réservés dans leurs pratiques de prescription de psychotropes.
[8] Biadi-Imhof A : « L’usage des psychotropes en psychiatrie » – In Drogues et médicaments psychotropes, le trouble des frontières – Éd. Esprit (1998).
[9] Cette conception symptomatique de la thérapie est largement dominante en médecine généraliste française et explique en partie la prescription généralisée – et plus importante que dans le reste de l’Europe – de produits qui apaisent les souffrances et améliorent le bien-être des personnes mais ne permettent pas de les guérir. La réduction récente des remboursements par la sécurité sociale des remèdes homéopathiques, pourtant peu coûteux et qui proposent une conception alternative de la santé et de la thérapie, témoigne de choix idéologiques très tranchés en la matière en France.
[10] Le DSM tend aujourd’hui à imposer sa représentation de l’acte thérapeutique et du diagnostic, un diagnostic fondé sur des symptômes et des syndromes répertoriés et qui nie le vécu ainsi que la relation particulière qui se noue entre un médecin et un patient. Jacques Gasser et Mikaël Stigler montrent que cette conception perd la connaissance du sens du symptôme, et qu’elle ne prend pas en compte l’unicité et la subjectivité des personnes qui le ressentent. (« Diagnostic et clinique psychiatrique au temps du DSM » In La maladie mentale en mutation. Psychiatrie et société – Odile Jacob, 2000.)
[11] L’industrie pharmaceutique maîtrise l’ensemble de la presse médicale et aussi les recherches sur les médicaments. Elle influence aussi l’opinion publique par la mise en place de campagnes publicitaires. Voir à ce propos Zarifian E : Le prix du bien-être. Psychotropes et société, Odile Jacob (1996).
[12] Les usages thérapeutiques sont ici considérés dans le sens le plus large. Ils désignent des pratiques (usages prescrits ou automédication) destinées à soigner un mal physique ou moral ou encore à supprimer ou atténuer la souffrance qui l’accompagne.
[13] Les médicaments sont volontiers utilisés comme des produits de descente, pour gérer les effets secondaires d’autres psychotropes.
[14] Aucun élément ne nous permet de dire si cette tentative réussit ou échoue.
[15] « Quelqu’un qui n’est nullement un malade mental mais qui s’aperçoit qu’il ne peut ni quitter une organisation, ni la modifier fondamentalement, peut, pour une multitude de raisons, produire exactement les mêmes troubles que les malades. » (Goffman E : « La folie dans la place » – In La mise en scène de la vie quotidienne, les relations en public – p.335 – Éditions de Minuit, 1973.)
[16] Quitter sa place, c’est-à-dire entrer ouvertement en dissidence par rapport à l’ordre établi ou démissionner.
[17] Sous forme de speed ou de médicaments détournés.
[18] Expression empruntée à Simmel G : Secret et sociétés secrètes – Éd. Circé (1991).
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