2004
Psychotropes
La répétition des contre-attitudes
Jean-Paul Descombey
Psychiatre honoraire des hôpitaux Ancien médecin-chef du centre Henri Rousselle, centre hospitalier Sainte-Anne, Paris Psychanalyste, membre du CA de la Société Française d’Alcoologie Téléphone : 01 43 36 30 16
Les addictés, privés d’introjects bienfaisants, vivent sur le
mode de la répétition, y compris dans leur relation à leurs thérapeu~tes. Mal insérés dans l’univers du langage, ils y adoptent un mode de
«communication primitive» qui déroute le psychanalyste et induit
chez eux des contre-attitudes le plus souvent négatives. Loin d’être
négligeables, celles-ci doivent retenir l’attention du thérapeute: ce
que leur «fait » le patient. Au prix d’une analyse, d’une élaboration,
elles constituent en fait la meilleure voie pour aborder les probléma~tiques de sujets qui ne peuvent, au départ, les exposer verbalement.
Faute de quoi, l’attitude du thérapeute risque d’être aussi répétitive
que la vie même du patient.Mots-clés :
addiction, transfert, théorie, répétition, communication, relation thérapeutique.
Deprived of salutary introjects, addicts have a way of life
based on repetition, including in their relationships with their
therapists. Ill-inserted in the language world, they adopt a «primi~tive» way of communication that confuses the psychoanalyst and
induces patients’ counter-attitudes, which generally are negative.
These should not be neglected and should hold the therapist’s
attention: what is their patient «doing» to them. At the price of an
analysis and elaboration, these counter-attitudes constitute in fact
the best way to approach problems of individuals who can’t, at the
start, express themselves verbally. Failing which, the therapist’s
attitude may become as repetitive as his patient’s life.
Il se trouve qu’on m’a demandé, en vue de deux réunions scientifiques
différentes, deux exposés aux intitulés voisins mais différents, soit :
Répétition des contre-attitudes, et Contre-attitudes et répétition.
Bien que, formellement, le deuxième libellé implique que le processus de répétition concerne non seulement les contre-attitudes, mais toute
la relation patient/thérapeutique, voire toute la problématique du patient
concerné, il me semble que, dans la première formulation, il ne peut qu’en
être de même. La répétition y concernant certes explicitement les contre-attitudes, mais celles-ci englobant à la fois ce qui peut venir de la
problématique personnelle du thérapeute et ce qui est suscité en lui par la
problématique (répétitive) du patient. Cet article envisage le rôle des
processus de répétition dans son étendue la plus large, à savoir à la fois
chez le sujet addicté, dans la relation sujet/thérapeute, dans les contre-attitudes de celui-ci et, chez lui-même, ses propres répétitions.
La problématique addictive
est foncièrement répétitive
Addiction, répétition, contre-attitudes, le rapprochement des trois concepts n’est pas simple artifice de style.
En effet, l’addiction, définie dans son sens originel en vieux français
juridique, comme « contrainte par corps exercée sur un sujet pour une
dette pour laquelle il n’est pas solvable », revêt, dans son sens actuel,
psychopathologique, la même signification : le sujet est soumis à une
contrainte, ici intérieure, qui aboutit à un véritable esclavage dont il ne
peut se dégager. L’objet auquel il est addicté, qu’il s’agisse d’un corps
chimique toxique, d’une conduite d’incorporation obligée, telle la boulimie, ou de consommation incoercible de chocolat, de cinéma, de jeux,
d’Internet, le domine, même si le sujet croit le dominer. Le jeu pathologique et les conduites de mutilations itératives y ont été rapportés. Le
surinvestissement du travail, tant favorisé dans notre société actuelle,
peut prendre forme addictive. C’est peut-être l’addiction la plus commune, banalisée car « normée », jusqu’à passer sinon inaperçue, tout au
moins amputée de toute conscience de son possible caractère pathologique. Puis, l’addiction au sexe, à l’autre pris comme objet manipulable, a
le mérite de trahir les racines les plus profondes de toute addiction. C’est
une « passion » (Piera Aulagnier, 1975), c’est-à-dire l’abandon maximum à un objet idéalisé, source exclusive de tout plaisir, à maintenir
comme tel à tout prix, dans une relation asymétrique, source d’appauvrissement du Moi, témoignant d’une faille dans l’identité du sujet, dans les
processus de séparation/individuation et réduisant l’objet de désir à un
objet de besoin. De toute façon, cet esclavage, « cette contrainte par
corps », ne peut que susciter des conduites répétitives.
Certes, les conduites addictives ne s’inscrivent pas toujours, loin
s’en faut, dans le cadre d’une pathologie psychique déclarée. Tout un
chacun peut y avoir recours quand son appareil psychique se trouve
débordé par un problème qui se pose à lui : deuil, perte, tâche apparaissant
insurmontable, et particulièrement affects qu’on ne peut supporter,
maîtriser, contenir par des moyens psychiques. C’est le recours, occasionnel alors à un procédé qui court-circuite la solution par des moyens
psychiques et l’élaboration que cela impliquerait : on va directement,
immédiatement, du besoin à la satisfaction, ne serait-ce que celle d’éliminer tout déplaisir. Ce qui fait de la conduite addictive une conduite
pathologique, c’est l’exclusivité du moyen employé et la permanence de
sa mise en jeu, d’où, là encore, la répétition stéréotypée, monotone.
Il faut préciser, enfin, que la conduite addictive n’implique nullement au départ, sauf exception, le désir de s’intoxiquer, de se faire mal.
En principe, elle vise à éviter la souffrance, la douleur psychique, voire
à procurer le bonheur, fût-il illusoire, jusqu’à prétendre apporter une
forme « supérieure » de satisfaction, de bonheur. Mais, une fois le
processus engagé, le remède s’avère pire que le mal redouté qu’on voulait
éviter, exorciser. L’investissement exclusif de la conduite addictive ruine
tous les autres investissements et processus défensifs vitaux. Le processus, l’économie libidinale ainsi précarisée, amène une véritable
désintrication pulsionnelle, laissant le champ libre aux pulsions les plus
destructives et mortifères, dont on sait que la répétition est le mode de
fonctionnement typique.
Cela, et le fait que l’objet d’addiction ne joue pas, comme on l’a
prétendu, le rôle d’objet transitionnel, fait que le processus de répétition
n’en est que plus puissant : il s’agit tout au plus d’un objet « transitoire »
(Joyce Mac Dougall, 1978) n’ayant qu’un effet transitoire, l’objet devant
être sans cesse renouvelé car, contrairement à l’objet transitionnel, il n’est
pas corollaire ni porteur d’un processus d’introjection intrapsychique.
On retrouve là, dans la répétition, le caractère essentiel de tout
fonctionnement pulsionnel. Mais, dans la problématique addictive, les
actes répétés ne faisant pas épreuve de réalité doivent se répéter encore
et encore, quelque fâcheuses qu’en soient les conséquences pour le sujet.
L’acte répétitif ne fait pas sens. Et, faute d’introjection, l’incorporation
doit être renouvelée.
Le transfert lui-même, même sous sa forme classique, aperçu comme
résistance à la remémoration qui est le fondement de la cure, consiste à
répéter une situation infantile irrésolue, plutôt que de la remémorer et, a
fortiori, l’élaborer. La cure psychanalytique subvertit cette résistance par
répétition en faisant de l’analyse du transfert le levier dynamique du
changement. Mais que dire alors de la situation dans laquelle on se trouve
avec les addictés, où il n’est plus même question de la répétition d’un
conflit (œdipien, à trois personnes), mais de la répétition d’une situation
duelle (l’unité primitive mère/enfant) et où se produit une « communication primitive », infralangagière, ne pouvant comporter qu’un « discoursacte », indépassé, visant le thérapeute. Celui-ci, au travers duquel
le sujet est obligé de se voir, est perçu lui-même comme tout-puissant
sans avoir le droit à des désirs. Le patient addicté bien souvent ne supporte
pas de devoir dépendre d’un « autre mécanisme » pour « s’en sortir »,
d’où l’expression désormais classique : « Je m’en tirerai tout seul ». Pour
Balint (1967), l’autre ne compte que dans la mesure où il satisfait les
demandes et besoins du sujet. Pour Piera Aulagnier (1975), c’est un
transfert passionnel, transfert sur un autre de la réalisation idéalisée
de soi.
Lors de ces formes de transfert, le thérapeute doit prendre en compte
leurs particularités et, d’une certaine manière, s’y plier, accepter d’être le
réceptacle contenant des vécus d’abandon, de rage, de désespoir, de
détresse que vit le patient (« On a été en défaut avec lui dit Balint, et il
craint qu’on lui ne fasse encore défaut. »). Sinon il sera, encore une fois
pour le patient, celui qui est incapable de comprendre, qui l’abandonne,
le « laisse tomber », selon le fantasme archaïque de défaut de portage
maternel si souvent exprimé par maints patients alcooliques, de façon
muette et corollaire de l’idéalisation maternelle.
De plus, si l’on accepte de rattacher, après Freud, certains faits de
répétition à la pulsion par excellence qu’est la pulsion de mort, on prend
acte du passage de la répétition au service du « principe de constance »
(ou d’homéostasie) au principe du nirvana : ramener les tensions non à un
niveau constant, mais au plus bas, à l’inorganique, au niveau zéro.
Curieuse est la formule si souvent employée par les « alcooliques »: « Je
dois repartir de zéro » qui, sous couvert de « rebondir » en « touchant le
fond », rejoint en fait l’expression argotique : « ravaler son bulletin de
naissance »… Car là, la répétition ne vise plus la seule abréaction
fractionnée de mouvements pulsionnels. La répétition est douloureuse,
dangereuse, aveugle, « démoniaque », irréductible à la dynamique conflictuelle principe de plaisir/principe de réalité telle qu’elle s’exprime
dans le « jeu de la bobine », la répétition des symptômes-symboles et
autres retours du refoulé, le transfert. Comme dans les névroses d’échec
ou de destinée, certains masochismes et la mélancolie, le but recherché
est un état a-conflictuel (« d’harmonie », relève Balint), mais un tel état
n’est réalisé que par la mort.
De toute façon, accepter de contenir les émois dont le sujet ne sait que
faire, qu’il ne peut même pas exprimer, sinon en les faisant subir
(muettement) au thérapeute, montrer qu’ils sont reconnus, compris (au
sens étymologique), identifiés, verbalisables, restituables au sujet avec le
« pansement psychique » que constitue l’attitude du thérapeute est le seul
moyen de sortir, pour l’un comme l’autre, de la répétition mortifère.
Cette longue introduction, par trop abstraite, métapsychologique,
était cependant nécessaire pour replacer de façon rigoureuse les concepts
ici avancés (savoir de quoi on va parler) et pour situer le contexte dans
lequel répétition et contre-attitudes trouvent leur place en clinique.
La répétition, on connaît; le clinicien la connaît avec ses patients. Ne
serait-ce que par la reprise itérative des consommations, les rechutes
nombreuses, cure après cure, les « palimpsestes
[1] » de Jellinek (1960) qui
peuvent donner au clinicien-thérapeute un sentiment d’impuissance, ceci
d’autant qu’il avait de prime abord le funeste désir de toute-puissance
thérapeutique. Il subit donc, à des degrés divers, une grave blessure
narcissique, de son narcissisme de thérapeute en premier lieu. Pontalis
disait avec humour que le désir de guérir est un mal incurable. Freud, lui,
protestait, en une singulière dénégation, qu’il n’avait pas le désir de guérir
car il n’était pas assez sadique pour cela… C’était là sans doute le désaveu
(au sens strict, métapsychologique) de sa passion passée, répudiée sans
véritable élaboration auto-analytique, pour la cocaïne, « panacée universelle » de sa jeunesse, et dont l’analyse tronquée des « trois grands
rêves » (l’injection faite à Irma, la monographie botanique et les trois
Parques) de la
Traumdeutung (1899) laissait percer la nostalgie.
Revenons maintenant à l’expérience clinique « banale » que tous,
médecins, psychiatres, psychanalystes, soignants de toutes disciplines,
nous avons pu avoir avec nos patients addictés et, pour moi, singulièrement, les patients alcooliques, l’alcoolisme restant la plus massive et la
plus meurtrière aux plans somatique et psychique des addictions.
J’emploie ici le terme de contre-attitude, de préférence à celui de
contre-transfert, réservant ce dernier au domaine de la cure psychanalytique type. Divers arguments des plus sérieux écartent des indications de
la psychanalyse « classique » la plus grande masse des sujets alcooliques,
ou expliquent la désaffection des alcooliques vis-à-vis d’un tel engagement, ainsi que la réticence des analystes à prendre des alcooliques en
traitement. Cela dit, je ne méconnais pas le fait que des phénomènes de
transfert-contre-transfert se produisent hors de la situation analytique
classique. Mais ce qui caractérise celle-ci, c’est le passage obligé par
l’analyse du transfert.
Il reste que, pour tout clinicien confronté à la problématique addictive
de certains de ses patients, il est impossible de faire l’impasse sur la prise
de conscience et l’analyse des contre-attitudes que suscitent en lui la
problématique de son patient addicté et le mode de relation au thérapeute
que cette problématique engage. Et là, les choses se répètent, tant avec le
même patient qu’avec tous les patients addictés, ou presque. Et il ne s’agit
pas seulement d’obtenir je ne sais quelle asepsie du champ relationnel, ce
qu’en une formule hideuse et dégoûtante, on a appelé « faire sa toilette
contre-transférentielle ».
En effet, c’est devant la difficulté qu’ont ses patients à communiquer
en mettant en mots leur souffrance (fonctionnements opératoire,
alexithymique, apsychognosique) et la pratique par eux de cette « communication primitive » (Joyce Mac Dougall, 1982) – qui vise non à faire
savoir à l’autre pensée et affects, mais à agir sur le thérapeute, ne seraitce que par la parole-acte (proférée, portée en avant, en « jetant des mots
comme des cailloux » dit Mac Dougall), en lui imposant de vivre l’écho
de ce que lui-même ne peut exprimer, voire en le repoussant à agir en
conséquence– que vit alors le thérapeute de façon répétitive voire
lassante. Ce dernier n’a alors pas le choix : la perception en lui de ses
contre-attitudes et leur analyse sont le meilleur chemin, sinon le seul,
pour parvenir à une certaine connaissance de la problématique profonde
du patient et l’aider à sortir de son fonctionnement répétitif.
Est-ce là que réside l’espoir d’une innovation, d’une adaptation des
données de la psychanalyse à des cas qui ne peuvent relever de la
psychanalyse classique ? Ceci, au-delà de la « psychothérapie populaire » prônée par Freud dans son Discours de Budapest (1918), qui
« mêle à l’or pur de la psychanalyse le cuivre de la suggestion directe »;
à l’opposé, en tout cas, de la méconnaissance et de l’exclusion des sujets
alcooliques par la plupart des analystes. Ce « continent noir de la
psychanalyse » procède à mon avis des taches aveugles de l’héritage
freudien, de l’auto-analyse de Freud en ce qui concernait ses propres
addictions, ainsi que de l’incertitude, voire de l’agnosticisme dogmatique
vis-à-vis de la nosographie, d’une nosographie dynamique et de la place
qu’y occuperaient les addictions, à côté de la maniaco-dépressive (« névrose narcissique »), des « états-limites », donc des pathologies du
narcissisme, de la problématique « introjecter ou incorporer ». Tout cela
conjointement et en interaction avec les contre-attitudes dont on ne
s’étonnera pas qu’elles portent le plus souvent un signe négatif.
Voyons maintenant ce que sont ces contre-attitudes et en quoi elles
sont amenées elles-mêmes à se répéter.
Quelles sont ces contre-attitudes ?
Que peut ressentir, d’abord, le thérapeute, face à lui, car « parler de
contre-transfert, c’est essentiellement parler des affects (« positifs » ou
« négatifs ») suscités par le discours du patient, de l’économie affective
qui est au cœur de sa problématique, et ce n’est pas exagéré que de parler
de la souffrance du thérapeute.
C’est d’abord un ennui que le patient communique à son interlocuteur, qui n’entend que des « banalités », éléments factuels comme désaffectés. Lassitude et désintérêt risquent de s’installer, en dehors et au
détriment de toute attention flottante ou de quelque concentration psychique. Au maximum, c’est une sensation de paralysie psychique, que
signalent tant Mijolla & Shentoub (1973) que Mac Dougall (1982), de
stagnation de tout processus psychique, d’immobilisation, de mort interne, qui passe du discours du patient au ressenti de l’analyste en perte
de vitalité et atteint dans son narcissisme de thérapeute qui ressent
douloureusement une perte de la capacité même à associer.
Face à un patient auquel il a toutefois la plus grande difficulté à
s’identifier véritablement, il lui arrive de se sentir « piégé par son regard »
(Shentoub, 1973). Il lui est difficile d’en saisir le contenu d’appel
archaïque de détresse, de rage, ou de défi, ce dernier pourtant assez
apparent. Tantôt, il lui est malaisé d’intervenir bien qu’il ressente le
silence, ici, comme potentiellement mortifère, tantôt, il s’efforce d’intervenir « au risque que ses interventions soient inefficaces », tombent dans
le vide, « n’entraînent apparemment aucun changement psychique »
(Mac Dougall). Parfois, il se sent même forcé d’intervenir alors qu’il ne
le souhaitait pas. Il passe à l’acte, provoqué en cela par le patient activiste
notoire.
Comme son patient déçu et décevant, il est frustré de ce que celui-ci
se présente, hormis l’alcool, comme « normal », trop normal. Il souffre
d’un sentiment d’incapacité à aider son patient à être « plus vivant ».
Culpabilisé parfois même de ne percevoir aucun progrès, aucun enrichissement dans le contenu des séances, dans l’effet de ses interventions, dans
la relation thérapeutique. Au pire, c’est une impression d’impasse : faut-il vraiment continuer ?
À d’autres moments, et quand même heureusement, c’est la vision
changeante, déroutante de son patient apparaissant tantôt comme « un
névrosé ordinaire » excepté le fait qu’il boit (et le thérapeute se croit un
temps en pays de connaissance), tantôt comme opératoire, alexithymique,
apsychognosique (et le thérapeute se sent alors devenir lui-même
alexithymique, apsychognosique), avec cet arrière-fond mortifère, alors
que le patient est fait effectivement de ces deux fonctionnements.
Comment rester en position d’analyste, lesté qu’on est par le sentiment pesant qu’on est le seul à supporter le rôle de mémorisateur (le
patient étant oublieux de ce qu’il a dit précédemment, ou persuadé que ses
paroles sont tombées dans le vide, et répétant « les mêmes choses »), le
seul à ressentir les affects, les siens comme ceux du patient ? Nous
faudrait-il agir (la tentation devient grande), fantasmer, vivre à la place
du patient ? Il est alors difficile, restant analyste, de savoir attendre (mais
jusqu’à quand ?), de garder sa neutralité bienveillante (sans être bonasse), d’être récepteur, contenant, et de savoir quand il faut restreindre
ou quand il faut faire du holding (Balint), bref, maintenir un cadre pour
que le processus puisse se maintenir… ou démarrer. On peut, sous ces
conditions, peut-être, être capable de dépasser sa propre alexithymie du
moment et repérer, identifier, analyser ses affects.
Mais ce peuvent aussi être des réactions de rejet, susceptibles de
prendre une « coloration raciste » (Mijolla & Shentoub, 1973), rejet d’un
patient que l’on ne peut s’empêcher de ressentir violemment comme
agent (coupable ?) de sa propre maladie, de son propre malheur, ce qui
nous ravalerait à certaines positions de rejet médical (« ce ne sont pas de
vrais malades » ou « pas des malades du tout, hormis le fait de boire avec
excès ») ou des malades taxés de duplicité, vision borgne de leur
fonctionnement clivé.
Parfois, voire souvent, ce sont des réactions de dégoût, dégoût
physique de l’odeur sui generis d’alcool semi-digéré qui se répand dans
la pièce, de la négligence corporelle, mais aussi dégoût pour la prédilection de maints de ces patients pour « l’excrément, l’ordure, le déchet »
(Melman, 1976), l’obscénité en toute inconscience et absence de retenue,
la brutalité révélée, sans état d’âme apparent, et tout ce qui fait resurgir
en nous pulsions partielles diverses, « auto-érotismes honteux » : « Ça
dégoûte, mais on l’aime, quand même, malgré soi. » (François Perrier,
1976)
Et jusqu’à la haine, ressentie, mais pas toujours facile à repérer ou à
s’avouer car honteuse, soit en réaction à des agressions verbales qui font
mal, mettant en cause la personne ou la fonction du thérapeute, soit haines
refoulées du thérapeute, qu’un fait minime, apparemment, venant du
patient, fait resurgir. Quel autre type de patient peut suggérer l’exclamation intérieure : « Qu’il crève, puisqu’il le veut ! » Et là, Winnicott (1947)
nous est d’un grand secours vis-à-vis de « ces choses les plus primitives
en nous » et « qu’il vaut mieux reconnaître avant d’interpréter sa haine au
malade ».
La peur est plus rarement en cause sauf, peut-être, devant des
manifestations de type paranoïaque, dont la moindre est : « C’est de votre
faute si…» et la plus grave : une agression fantasmée, parfois à la limite
du passage à l’acte.
Le plus crucial pour le thérapeute est peut-être de se surprendre,
douloureusement, en proie lui-même au déni :
- déni de l’alcoolisation du sujet, malgré ses appels, biaisés certes;
- déni tout uniment de la réalité psychique du patient qui s’y prête
largement;
- déni de la souffrance, comme chez cette infirmière chevronnée qui
me disait : « Je me suis intéressée aux alcooliques quand je me suis
aperçue qu’ils souffraient », comme si, auparavant, ils n’étaient que
des meubles, encombrants ou couleur de muraille, ou des emmerdeurs. C’est aussi, nous dit Mac Dougall, la difficulté à voir que le
changement peut être, pour eux, terrifiant. Ce déni peut s’abriter
derrière l’écran du supposé plaisir recherché dans l’alcool. D’où la
remarque ironique de Mijolla & Shentoub (1973): « Il ne faut pas
réveiller les fantômes, et mieux vaut parler de plaisir et de désir,
même si c’est pour n’en rien dire, que de mort. » ;
- déni enfin quand on ne s’intéresse qu’à la partie non alcoolique du
fonctionnement et qu’on y patine allègrement, laissant l’autre, la
partie alcoolique, faire dans l’ombre son travail de sape.
Des rationalisations peuvent venir à la rescousse de contre-attitudes non
repérées comme telles, ou non analysées. Ainsi, de l’affirmation, justifiée, de Clavreul (1959), que les alcooliques s’insèrent difficilement dans
l’univers du langage, on va jusqu’à déduire qu’ils ne parlent pas, alors que
les « perles » condensées de leur discours ont une densité, parfois de
plomb, qu’ils n’ont pas, au départ, la capacité d’exploiter. Ainsi cette
phrase banale : « J’allais tous les jours, en sortant du boulot, boire un coup
et faire un 4-21 au bistrot, avec les copains, avant de rentrer à la maison »
dont l’analyse, élément par élément, comme pour un rêve, ferait à elle
seule un traité de l’alcoolisme. Ou : « J’ai été enrobé dans Vie Libre
(enrôlé dans cette association d’anciens buveurs). Ou encore, de ce
patient découvrant la nature addictive de son mal : « Vous savez, docteur,
personne ne m’a attaché à un arbre pour me forcer à boire. » La liste de
ce genre de « perles » serait interminable, c’est une mine trop peu souvent
exploitée.
En entendant ces « mots » de l’alcoolique, j’ai souvent pensé à ces
phrases du meilleur Lacan, dans son Discours de Rome (1953) :
«Quelque vide en effet qu’apparaisse ce discours, il n’en est ainsi
qu’à le prendre à sa valeur faciale, celle qui justifie la phrase de
Mallarmé quand il compare l’usage commun du langage à l’échange
d’une monnaie dont l’avers comme l’envers ne montrent que des
figures effacées et que l’on se passe de main en main, en silence.
Cette métaphore suffit à nous montrer que la parole, même à
l’extrême de son usure, garde sa valeur de tessère [2]. Même s’il ne
communique rien, le discours représente l’existence de la communi-
cation; même s’il nie l’évidence, il affirme que la parole constitue
la vérité; même s’il est destiné à tromper, il spécule sur la foi dans
le témoignage. Aussi sait-il bien (le psychanalyste) que la question
y est d’entendre à quelle « partie » de ce discours est confié le terme
significatif, et c’est bien ainsi qu’il opère dans le meilleur des cas :
prenant le récit d’une histoire quotidienne pour un apologue qui, à
bon entendeur, adresse son salut; une longue prosopopée [3] pour une
interjection directe ou, au contraire, un simple lapsus pour une
déclaration fort complexe, voire le soupir d’un silence pour tout le
développement lyrique auquel il supplée.»
À l’opposé de cela, on est tenté d’utiliser les mots de la psychanalyse
comme des « ficelles » plus que comme des concepts judicieusement
maniés; les notions les plus riches de la théorie risquent alors d’être
réduites en « tartes à la crème », balançoires et gadgets, en un psittacisme
[4]
réducteur ou, plus précisément, en agents de désertification d’un sol déjà
aride. C’est, par exemple, le mésusage du concept de dénégation
(Verneinung) (Freud, 1925) pour qualifier les nombreuses négations de
l’alcoolique. Le « je voudrais oublier » pathétique de certains traduit au
contraire l’impuissance à refouler (refouler dont la dénégation est le
rejeton) et c’est une issue troublante pour l’alcoolique que le fait d’en
arriver un jour, par le syndrome organique de Korsakoff, jusqu’à attaquer
ses corps mamillaires si bien nommés ici.
Il faut croire que, dans ces cas, le thérapeute éprouve le besoin – pour
se rassurer, et éviter de se plonger avec le patient dans un archaïque que
nous avons, nous, soigneusement enfoui et enclos en nous – de vite se
rapatrier sur un terrain plus rassurant et mieux connu, selon un procédé
calqué sur les mathématiques : « être ramené au problème précédent et
déjà résolu ». Mais la psyché, alcoolique ou non, ne se plie pas à cette
gymnastique.
Tout cela, sans parler des expressions préverbales dont nous risquons de ne pas tenir compte « parce que ce n’est pas de la parole, du
discours » : expressions par le corps, telles ces larmes muettes, de paroles
et d’affects apparents. On pense aux splendides
Kerner Lieder de
Schumann :
Stille Tränen,
Stille Liebe auxquels répond
Mein Herz ist
schwär
[5] d’après Byron. Le mélancolique, lui, ne pleure pas et, nous dit
Freud, clame sa culpabilité sans honte aucune; les alcooliques peuvent
pleurer sans un mot et sont écrasés par la honte.
« Pas de demande », aussi, dit-on, mais c’est une demande biaisée,
ambivalente, qui, au départ, est plus du type « prenez-moi » que « com-prenez-moi, aidez-moi à comprendre ».
Rationalisation défensive, aussi, que dire que cet alcoolique « pose
un problème purement social ou familial » et, dans ce cas, exit le sujet, ce
qu’avait déjà dénoncé Ferenczi (1911). À l’opposé, la pire absurdité est
le « Il est bien libre (de boire) », alors que la seule définition valable de
l’alcoolisme est celle de Fouquet (1971) par « la perte de la liberté » de
ne pas boire ou de boire. C’est le sens même du terme d’addiction.
Il faut dire que ces patients, de par leur présent et leur problématique,
font tout ce qu’il faut pour faire trébucher le thérapeute dans ces
difficultés.
Le poids du « banal » dans leur discours, les clichés, le langage
« prêt-à-porter » plus que « sur mesure » proverbial et parabolique,
poussent à faire penser à une « parole vide ». Mais la vie quotidienne est
un matériel qu’il faut savoir entendre au-delà. Le poids de l’économique
dans ce fonctionnement peut rendre méfiant : on a peut-être été trop
sévère avec le « point de vue économique en psychanalyse » (Leclaire),
alors qu’il y a là un des trois piliers de la métapsychologie, indissociable
des deux autres. Le « refuge » intellectualiste ne menace pas que les
lacaniens qui y plongent. L’économie de l’affect est ici au cœur de la
problématique et c’est peut-être là que nous pouvons être en défaut.
La fragilité de la construction narcissique de ces sujets est ce qui
peut, raisonnablement, les éloigner de la cure-type. Balint signale la
manière dont les interprétations, même justifiées dans leur contenu, sont
ressenties comme agressions menaçantes, d’où la prudence,
l’« économie » dans nos interventions, qu’il conseille. Toutefois, certains patients, de par leur économie, de par leur expérience préalable
(autre thérapie, fréquentation pendant des années des Alcooliques Anonymes) peuvent être amenés à une demande plus élaborée et à la prise de
risque raisonnable d’une thérapie analytique.
Un des aspects qui peut nous rendre circonspects lors d’entretiens
préliminaires et par la suite, si suite il y a, est la pauvreté du matériel
onirique fourni (cette « voie royale »). Matériel méprisé des patients
(« des bêtises »), dans la crainte en fait, voire l’horreur, de tout ce qui est
psychique. Et les fantasmes (archaïques) qui pourraient s’exprimer dans
les rêves ne trouvent, bien souvent, figuration que lors d’un délirium a
potu suspenso, avec ses scènes horribles de bêtes féroces, de cataclysmes
(l’eau et le feu), de travail/interminable supplice, de jalousie et de
démembrement corporel. Cf. Zola dans L’Assommoir, bien avant Tausk
(1913) et Schilder & Bromberg (1933).
Les cas les plus fâcheux pour notre narcissisme de thérapeute sont
ceux où semblent dominer, jusqu’à l’exclusive, la pensée opératoire,
l’alexithymie, l’apsychognosie. Il y a alors danger d’impasse dans le pur
constat d’une « maladie », voire d’un handicap biologique, alors qu’il
s’agit peut-être d’un problème de pesée des indications et contre-indica-tions. Encore faudrait-il que l’analyste ne se laisse pas envahir par une
immobilité qui lui vient de la peut-être salutaire forteresse de béton qui
lui est opposée.
Un autre piège est d’entendre « dépression » ou « culpabilité » là où
il s’agit d’effrondrement anaclitique ou de honte (cet « affect de commande »). Être déprimé ou coupable serait déjà un progrès de l’élaboration intra-psychique. L’alcool n’est pas le médicament de la dépression,
l’alcoolique voudrait qu’il en soit le vaccin préventif. De même l’interpréter (lui ou d’autres fixations) comme objets transitionnels est sans
doute prendre ses désirs pour des réalités là où, justement, les phénomènes transitionnels ont fait défaut. Mac Dougall les a appelés « objets
transitoires », anachroniques, à toujours renouveler.
Si, de prime abord, ces patient nous apparaissent, ce qui nous gêne
évidemment, comme les « handicapés de l’après-coup » dont parlait Jean
Cournut (1982), la moindre ébauche de ces mécanismes doit être repérée,
saluée et exploitée, chez eux, comme un progrès décisif. Il sort par là de
la pure répétition circulaire pour suivre le trajet d’un anneau de clé. Un
deuxième événement anodin est la conscience de la perception du sens
d’un premier événement.
Tel ce malade vu en institution, qui avait récusé toute proposition
conséquente d’aide, et fit des pieds et des mains pour me retrouver, se
présentant ainsi, des années après : « Je me suis dit : “je suis-t-un con”,
j’ai vécu des déboires, j’ai réfléchi. » Et il me rapporta, les faisant siennes,
arguments personnels à l’appui, les paroles que j’avais cru avoir proférées en vain et être tombées dans le vide. Un autre patient ne revint pas
au deuxième entretien, où il pouvait donner son accord au contrat
proposé; cela arrive… Il revint un an après, sobre, vêtu presque avec
élégance, ayant trouvé un emploi correspondant à sa compétence (auparavant il était employé comme factotum, déqualifié), séparé de son
épouse (très malade elle-même, semblait-il, mais refusant toute thérapie),
ayant renoué avec ses enfants. Il me montrait qu’il pouvait se passer de
moi, tout en se montrant reconnaissant de ce qui s’était échangé en un
unique entretien. Ce genre de dénouement n’est certes pas fréquent, ce
qui ne lui enlève rien de son intérêt.
Très révélatrices les réactions de patients en thérapie, à l’annonce des
vacances interrompant les séances : si parfois, la réaction est comparable
à celle de nos patients habituels (« Vous partez avec votre poule ?»), ce
qui ressort, dans la plupart des cas, est surtout la crainte que le psychanalyste ait un accident, ne meure ou ne revienne pas.
Peut-être sera-t-on étonné que le prégénital, l’archaïque, nous effraie
encore et nous rebute. Souvenons-nous de Freud parlant comme d’un
fantasme incroyable (« incroyable mais vrai ! »), celui rapporté par
Madame Klein, d’être dévorée par sa mère. Si le conflit œdipien avec le
père est relativement abordable, et même si Cronos a droit de cité,
s’attaquer aux conflits archaïques avec la mère est peut-être plus difficile
et source pour beaucoup d’entre nous, après Freud, de taches aveugles.
François Perrier, dans son beau Thanatol (1976), avait des raisons toutes
personnelles d’évoquer chez beaucoup « les mouvements répressifs
moïques ou sur-moïques dont ils disposent contre les pulsions prégénitales
infantiles, les auto-érotismes honteux, les licences et jouissances interdites ». En bref, un alcoolique, ça dégoûte, mais on l’aime malgré soi.
Le mode de demande et de présence de ces patients nous pose, il est
vrai, maints problèmes immédiats : « Que dois-je FAIRE ? Qu’allez-vous
FAIRE avec moi ? Quelle psychothérapie dois-je FAIRE ?» Demande d’une
« solution » qui est dissolution du sujet ? La « décharge » opérée ainsi sur
l’analyste, signalée plus haut, du travail de mémoire, d’affect, de pensée,
est certes réelle, mais il faut savoir accepter d’abord d’avoir un premier
rôle de contenant de ce qui veut être déposé en nous. Secondairement, le
patient, qui y comptait pourtant, se montre agréablement surpris, mais
renarcissisé : « Ah ! vous vous souvenez de ça ? »
Plus délicate encore est la nécessité (et Glover [1938] nous en
prévenait) d’« interventions actives », ce dont nous nous méfions à juste
titre, et pas seulement celles où nous nous sentons forcés, mais celles qui
sont raisonnées en fonction d’une stratégie de la cure : la mise à l’écart
nécessaire de l’alcool, voire l’interruption temporaire des séances pour
un sevrage en institution, afin que le travail puisse se poursuivre.
Du côté des patients, une « activité » est plus que possible, redoutée,
peu confortable : attaques contre le cadre, actings en sortant d’une
séance : pisser dans la cour de l’analyste, bruyamment, attirant l’attention
de tout l’immeuble; ou, plus grave, draguer le premier venu, au débouché
sur le trottoir. En séance, ce peuvent être des agressions plus ou moins
directes de l’analyste, lui présenter la vie comme faite d’un « destin », ce
à quoi le patient ne peut rien et l’analyste non plus; plus spécifique dans
sa formulation : « Seul un alcoolique peut comprendre un alcoolique. »
L’analyste est alors frappé d’incapacité, d’impuissance, il est nul au sens
ontologique. Un procédé courant consiste à ne pas le laisser parler quand
il veut intervenir, ou à nier en bloc toute interprétation, quitte à en
reprendre le contenu même, en le formulant autrement. Si le risque est
d’assister là à une pétrification paradoxale du dire de l’analyste, la
chance, aussi, est peut-être d’avoir là à travailler dans la perspective
d’une dénégation véritable.
Au total, apparaissent, dans cette relation transférocontretransférentielle, les failles des relations primordiales. Les « réactions
thérapeutiques négatives » sont, certes, difficiles à travailler et à utiliser,
mais leur analyse nous conduit à explorer la « communication primitive »
dont parle Mac Dougall, au travers de ce qu’elle appelle « transfert
fondamental », rejeton sans doute du Défaut fondamental balintien où
« la relation n’apparaît pas tierce, mais duelle » et où « les désirs et
besoins de l’autre n’existent tout simplement pas » ou sont, obligatoirement, la reduplication de ceux du patient.
Encore un mot sur certaines contre-attitudes dites « positives », en
fait plus rares, mais non sans intérêt. Loin d’une attitude analytique, ce
sont un activisme bénévolent
[6], des maternages excessifs ou sans fin,
couvrant un désir de réparation, une fascination pour ces « héros de la
mort », une complicité-connivence tacite, aménageant un déni du boire,
un rejet de ce qui se passe sur la mère ou l’épouse, ou une dérivevers une
« psychothérapie éducative » (récusée par Freud, dans l’
Introduction à la
psychanalyse – sur le savoir de l’analyste et celui du patient – mais
quelque peu prônée dans le
Discours de Budapest sous forme de « psychothérapie populaire » mêlant le cuivre de la suggestion directe à l’or
pur de l’analyse).
Ces contre-attitudes « positives » ne sont que le renversement, sans
analyse aucune, des contre-attitudes négatives. Elles ont en commun la
difficulté à considérer le patient comme potentiellement capable d’être
sujet, et capable, en vue de cela, d’un travail analytique. Car c’est ainsi
qu’il tend à se présenter à nous. On ne peut certes pas exiger au début ce
qui ne peut être que l’aboutissement du processus. Cela me paraîtrait
aussi hasardeux et obstructif que de vouloir traiter un alcoolique en
faisant abstraction de l’omniprésence de l’alcool sur la scène, la guérison
venant de surcroît. Cette dernière attitude mènerait en fait à « la thérapie
continue », mais le patient est mort, ou l’est « potentiellement », après
qu’on a laissé détruire le cadre thérapeutique.
Dans nos contre-attitudes joue tout ce que nous sommes, avec nos
problématiques, nos taches aveugles, nos filiations et bagages théoriques
et les failles de ceux-ci.
Le rejet trop fréquent de ces patients procède en fait bien souvent de
la crainte d’avoir à affronter de la part du patient :
- et la répétition, voire la stéréotypie, que le sujet manifeste dans son
discours,
- et la « synthèse » des deux répétitions, la plus typique étant constituée dans « les serments d’ivrogne » (« Je ne le ferai plus » – dont on
verra plus loin le sens – ou « Je m’arrête quand je veux ») suivis des
effets qu’on sait et dont, avant le thérapeute, l’entourage immédiat
du malade a fait l’expérience : « Il l’a dit mille fois, je n’y crois
plus. »
Le thérapeute, en réagissant négativement, ne sait pas au départ qu’il
répète lui-même, reduplique à son niveau, ce même processus répétitif.
Il réagit lui aussi au traumatisme que lui inflige le patient (ou qu’il craint
qu’il lui inflige) sous la forme de la mise en échec. Il serait intéressant de
s’appesantir sur d’éventuels rêves contre-transférentiels, rêves éventuellement répétitifs, comme dans la névrose traumatique.
Le maintien social et idéologique
de la répétition
Erare humanum est, perseverare diabolicum dit-on, nous revoilà dans le
démoniaque de la répétition. Et il est une manière dont l’homme sait user
pour fuir les réalités pénibles, c’est de construire des théories fausses,
mais dont la fausseté pourtant démontrée ne les empêche pas de perdurer,
comme me le faisait remarquer Isabelle Stengers en s’appuyant en cela
sur des exemples concernant pourtant les « sciences dures ». En terminologie marxienne, cela s’appelle l’idéologie, puisque selon Marx, un Marx
curieusement méconnu, l’idéologie est un système d’idées ayant pour
fonction, de fait, de masquer la réalité et ses contradictions et de maintenir
un état de fait pourtant menacé de disparition. Voir à ce sujet, d’Henri
Lefebvre (1936), la réédition (1999) de La conscience mystifiée, préface
de Lucien Bonnafé.
Et, de fait, une des expressions indirectes les plus caractéristiques
d’une contre-attitude collective longtemps réitérée aura été la rationalisation à prétention nosographique et étiopathogénique concoctée par la
tendance la plus antipsychiatrique, c’est-à-dire apsychognosique, en
alcoologie, qui bénéficia longtemps du statut de doctrine officielle
(annexe techniqueà la circulaire ministérielle de Simone Veil du 31
juillet 1978, rédigée par le Dr Le Go): c’étaient les « buveurs d’habitude » opposés aux « psychiques » ; le décervelage des médecins appelé
en reduplication et en renfort de l’apsychognosie des patients; les « non-psychiques », puisqu’ils n’ont « pas de problèmes », puisque c’est « l’entraînement », « l’habitude ». Le terme d’habitude, souvent employé par
Proust, génial écrivain, mais piètre théoricien, est à la fois écran et
révélateur : habitude = mauvaise habitude, c’est ainsi qu’on désignait, il
y a encore peu, la pratique infantile, répétitive, de la masturbation. Le
terme voyait déjà en 1895 son utilisation critiquée par Freud qui osait dire
que « l’habitude » n’expliquait rien. La masturbation, l’auto-érotisme,
disait-il, est « la seule grande habitude », « l’habitude primitive » d’où
découlent toutes les habitudes, dont « les habitudes de boisson ». Il
prévoyait même des cliniques de déconditionnement sexuel où iraient
« se désintoxiquer les masturbateurs ».
Et Freud récidiva, dans Dostoïevski et le parricide (1928), de façon
moins provocatrice et plus biaisée, en demi-mesure, puisqu’il crée sans
le savoir un parallèle saisissant entre jeu pathologique, onanisme et, en
filigrane, addiction toxique : « le plaisir stupéfiant » (sic), le « serment
sans cesse renouvelé et sans cesse démenti de ne plus recommencer »
(« Je ne le ferai plus ! »), et « il ne s’arrêtait que quand il avait tout
perdu », « se finir » comme me disait un jeune dipsomane, mêlant la
« petite mort » et la mort tout court. Et Freud de confesser, à propos de
Dostoïevski : « À vrai dire, je ne l’aime pas », comme pour nous signaler
l’esquive au problème qu’il lui pose : il omet de mentionner l’alcoolisme
de Dostoïevski et le rapport possible avec son épilepsie.
Un autre moyen, idéologique aussi, de maintenir une contre-attitude
collective, est la manière insistante, systématique, d’entretenir un silence
assourdissant sur les théories balintiennes, à savoir :
- La réfutation balintienne de la théorie freudienne du narcissisme
primaire (dans Le Défaut fondamental), bien qu’elle ne tienne pas la
route face à tout ce qu’on a appris sur les rapports originels,
symboliques, mère/enfant, ce qui constitue un handicap quant aux
progrès des connaissances sur les pathologies du narcissisme, dont
les addictions font partie.
- La théorie balintienne des zones du Défaut fondamental, généralement oubliée des références métapsychologiques. Et pourtant, dit
- Balint, dans cette zone du psychisme, la problématique n’est pas
celle d’un conflit, mais d’un défaut vécu : on a été en défaut avec lui,
et il craint qu’on lui fasse à nouveau défaut, le thérapeute pouvant,
par exemple, reproduire, répéter ce rôle de celui qui abandonne,
laisse tomber.
- Enfin, si le thérapeute, imprudemment, se laisse aller, à la suite de
son patient, à la recherche réitérée d’un état a-conflictuel, d’harmonie, il n’aboutira avec lui qu’à un « désir de non-désir », au niveau
zéro de Thanatos.
L’issue ne peut être, évidemment, que dans une perlaboration
(Durcharbeitung). Mais élaboration de quoi, portant sur quoi ? Sur ce que
le patient nous « offre », comme dit Balint, tel qu’il nous le livre, parfois
comme un paquet encombrant, et non tel que nous l’attendrions de nos
autres patients habituels, et de nous-mêmes. Comme si l’altérité que nous
imposent nos patients addictés nous posait, à nous aussi, quelque problème. L’argument de défausse, si souvent entendu de nos collègues :
« Les alcooliques anonymes réussissent mieux que nous, alors…» n’est
que l’illustration caricaturale de ce problème. Par contre, si l’on accepte
de prendre en compte « le banal », toute cette « psychopathologie de la
vie quotidienne » des addictés, et qu’on les fait travailler avec le patient,
pour en faire ressortir l’importance et le sens qui lui échappait jusque-là,
on risque, bienheureux risque, de sortir avec lui de la répétition, de celle
du patient comme de la nôtre, et faire œuvre, enfin, d’analyste, puisque
le patient pourra vivre effectivement le Wo es war, soll ich werden: Là
où c’était, je dois advenir.
·
Aulagnier Piera : La violence de l’interprétation – Paris, PUF (1975)
·
Balint Michael : Le défaut fondamental – Paris, Payot (1967)
·
Clavreul Jean : « La parole de l’alcoolique » – In La Psychanalyse, 5 (1959)
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Cournut Jean : « L’innocence de la marquise, ou spécificités et vicissitudes de
l’après-coup dans la théorie freudienne et la pratique analytique » – In Revue
Française de Psychanalyse, 46,3 (1982)
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Ferenczi Sandor : Alcool et névroses – Paris, Payot, Œuvres complètes, I (1911)
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Fouquet Pierre : « Aspects psychiatriques des alcoolopathies » – In L’information psychiatrique 47 (1): 49-54 (1971)
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Freud Sigmund :
– L’interprétation des rêves – Paris, PUF, Œuvres complètes, IV (1899)
– Les voies de la thérapeutique analytique – Paris, PUF, Œuvres complètes,
XV (1919)
– La dénégation – Paris PUF, Œuvres complètes, XVII (1925)
– Dostoïevski et le parricide – Paris, PUF, Œuvres complètes, XVIII (1928)
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Glover Edward : Technique de la psychanalyse – Paris, PUF (1938)
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Jellinek Elvin M : The disease concept of alcoholism – New Haven, USA, College
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Leclaire Serge : Le point de vue économique en psychanalyse – Conférence
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Lefebvre Henri : La conscience mystifiée, préface de Lucien Bonnafé – Paris,
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Mac Dougall Joyce :
– Plaidoyer pour une certaine anormalité – Paris, Gallimard (1978)
– Théâtre du Je – Paris, Gallimard (1982)
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Melman Charles : « Clinique de l’alcoolisme » – In Silicet 4-5 & 6-7, Paris, Le
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De Mijolla Alain & Shentoub SA : Pour une psychanalyse de l’alcoolisme –
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Perrier François : « Thanatol » – In La Chaussée d’Antin, Paris, Albin Michel
(1976)
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Schilder Paul& Bromberg W : « Considérations psychologiques sur les hallucinations alcooliques » – In Int. Journal Psychoanal, 14 (1933)
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Tausk Victor : Sur le délire d’action des alcooliques – Paris, Payot (1913)
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Winnicott Donald Woods :
– « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » – In Jeu et réalité,
Paris, Gallimard (1969)
– « La haine dans le contre-transfert » – In De la pédiatrie à la psychanalyse,
Paris, Gallimard (1947)
·
Zola Émile : L’assommoir – Paris, Gallimard
[1]
Palimpseste : manuscrit sur parchemin dont la première écriture a été lavée ou grattée
et sur lequel un nouveau texte a été écrit.
[2]
Tessère : sorte de jeton (de badge) en ivoire, métal ou terre cuite qui, dans la Rome
antique, avait de multiples usages : entrée au spectacle, vote, marque de fabrique…
[3]
Prosopopée : figure de rhétorique indiquant un procédé par lequel l’orateur ou
l’écrivain prête la parole à des êtres inanimés, à des morts ou à des absents.
[4]
Psittacisme : (du latin
psittacus, perroquet) répétition mécanique de phrases par un
sujet qui ne les comprend pas.
[5]
Stille Träne :larmes silencieuses;
Stille Liebe: amour silencieux;
Mein Herz ist
schwär: mon cœur est lourd.
[6]
Bénévolent : attitude consistant à vouloir « faire le bien » de quelqu’un.