Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4500-X
130 pages

p. 83 à 101
doi: en cours

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Vol. 10 2004/2

2004 Psychotropes

La répétition des contre-attitudes

Jean-Paul Descombey Psychiatre honoraire des hôpitaux Ancien médecin-chef du centre Henri Rousselle, centre hospitalier Sainte-Anne, Paris Psychanalyste, membre du CA de la Société Française d’Alcoologie Téléphone : 01 43 36 30 16
Les addictés, privés d’introjects bienfaisants, vivent sur le mode de la répétition, y compris dans leur relation à leurs thérapeu~tes. Mal insérés dans l’univers du langage, ils y adoptent un mode de «communication primitive» qui déroute le psychanalyste et induit chez eux des contre-attitudes le plus souvent négatives. Loin d’être négligeables, celles-ci doivent retenir l’attention du thérapeute: ce que leur «fait » le patient. Au prix d’une analyse, d’une élaboration, elles constituent en fait la meilleure voie pour aborder les probléma~tiques de sujets qui ne peuvent, au départ, les exposer verbalement. Faute de quoi, l’attitude du thérapeute risque d’être aussi répétitive que la vie même du patient.Mots-clés : addiction, transfert, théorie, répétition, communication, relation thérapeutique. Deprived of salutary introjects, addicts have a way of life based on repetition, including in their relationships with their therapists. Ill-inserted in the language world, they adopt a «primi~tive» way of communication that confuses the psychoanalyst and induces patients’ counter-attitudes, which generally are negative. These should not be neglected and should hold the therapist’s attention: what is their patient «doing» to them. At the price of an analysis and elaboration, these counter-attitudes constitute in fact the best way to approach problems of individuals who can’t, at the start, express themselves verbally. Failing which, the therapist’s attitude may become as repetitive as his patient’s life.
Il se trouve qu’on m’a demandé, en vue de deux réunions scientifiques différentes, deux exposés aux intitulés voisins mais différents, soit :
Répétition des contre-attitudes, et Contre-attitudes et répétition.
Bien que, formellement, le deuxième libellé implique que le processus de répétition concerne non seulement les contre-attitudes, mais toute la relation patient/thérapeutique, voire toute la problématique du patient concerné, il me semble que, dans la première formulation, il ne peut qu’en être de même. La répétition y concernant certes explicitement les contre-attitudes, mais celles-ci englobant à la fois ce qui peut venir de la problématique personnelle du thérapeute et ce qui est suscité en lui par la problématique (répétitive) du patient. Cet article envisage le rôle des processus de répétition dans son étendue la plus large, à savoir à la fois chez le sujet addicté, dans la relation sujet/thérapeute, dans les contre-attitudes de celui-ci et, chez lui-même, ses propres répétitions.
 
La problématique addictive est foncièrement répétitive
 
 
Addiction, répétition, contre-attitudes, le rapprochement des trois concepts n’est pas simple artifice de style.
En effet, l’addiction, définie dans son sens originel en vieux français juridique, comme « contrainte par corps exercée sur un sujet pour une dette pour laquelle il n’est pas solvable », revêt, dans son sens actuel, psychopathologique, la même signification : le sujet est soumis à une contrainte, ici intérieure, qui aboutit à un véritable esclavage dont il ne peut se dégager. L’objet auquel il est addicté, qu’il s’agisse d’un corps chimique toxique, d’une conduite d’incorporation obligée, telle la boulimie, ou de consommation incoercible de chocolat, de cinéma, de jeux, d’Internet, le domine, même si le sujet croit le dominer. Le jeu pathologique et les conduites de mutilations itératives y ont été rapportés. Le surinvestissement du travail, tant favorisé dans notre société actuelle, peut prendre forme addictive. C’est peut-être l’addiction la plus commune, banalisée car « normée », jusqu’à passer sinon inaperçue, tout au moins amputée de toute conscience de son possible caractère pathologique. Puis, l’addiction au sexe, à l’autre pris comme objet manipulable, a le mérite de trahir les racines les plus profondes de toute addiction. C’est une « passion » (Piera Aulagnier, 1975), c’est-à-dire l’abandon maximum à un objet idéalisé, source exclusive de tout plaisir, à maintenir comme tel à tout prix, dans une relation asymétrique, source d’appauvrissement du Moi, témoignant d’une faille dans l’identité du sujet, dans les processus de séparation/individuation et réduisant l’objet de désir à un objet de besoin. De toute façon, cet esclavage, « cette contrainte par corps », ne peut que susciter des conduites répétitives.
Certes, les conduites addictives ne s’inscrivent pas toujours, loin s’en faut, dans le cadre d’une pathologie psychique déclarée. Tout un chacun peut y avoir recours quand son appareil psychique se trouve débordé par un problème qui se pose à lui : deuil, perte, tâche apparaissant insurmontable, et particulièrement affects qu’on ne peut supporter, maîtriser, contenir par des moyens psychiques. C’est le recours, occasionnel alors à un procédé qui court-circuite la solution par des moyens psychiques et l’élaboration que cela impliquerait : on va directement, immédiatement, du besoin à la satisfaction, ne serait-ce que celle d’éliminer tout déplaisir. Ce qui fait de la conduite addictive une conduite pathologique, c’est l’exclusivité du moyen employé et la permanence de sa mise en jeu, d’où, là encore, la répétition stéréotypée, monotone.
Il faut préciser, enfin, que la conduite addictive n’implique nullement au départ, sauf exception, le désir de s’intoxiquer, de se faire mal.
En principe, elle vise à éviter la souffrance, la douleur psychique, voire à procurer le bonheur, fût-il illusoire, jusqu’à prétendre apporter une forme « supérieure » de satisfaction, de bonheur. Mais, une fois le processus engagé, le remède s’avère pire que le mal redouté qu’on voulait éviter, exorciser. L’investissement exclusif de la conduite addictive ruine tous les autres investissements et processus défensifs vitaux. Le processus, l’économie libidinale ainsi précarisée, amène une véritable désintrication pulsionnelle, laissant le champ libre aux pulsions les plus destructives et mortifères, dont on sait que la répétition est le mode de fonctionnement typique.
Cela, et le fait que l’objet d’addiction ne joue pas, comme on l’a prétendu, le rôle d’objet transitionnel, fait que le processus de répétition n’en est que plus puissant : il s’agit tout au plus d’un objet « transitoire » (Joyce Mac Dougall, 1978) n’ayant qu’un effet transitoire, l’objet devant être sans cesse renouvelé car, contrairement à l’objet transitionnel, il n’est pas corollaire ni porteur d’un processus d’introjection intrapsychique.
On retrouve là, dans la répétition, le caractère essentiel de tout fonctionnement pulsionnel. Mais, dans la problématique addictive, les actes répétés ne faisant pas épreuve de réalité doivent se répéter encore et encore, quelque fâcheuses qu’en soient les conséquences pour le sujet.
L’acte répétitif ne fait pas sens. Et, faute d’introjection, l’incorporation doit être renouvelée.
Le transfert lui-même, même sous sa forme classique, aperçu comme résistance à la remémoration qui est le fondement de la cure, consiste à répéter une situation infantile irrésolue, plutôt que de la remémorer et, a fortiori, l’élaborer. La cure psychanalytique subvertit cette résistance par répétition en faisant de l’analyse du transfert le levier dynamique du changement. Mais que dire alors de la situation dans laquelle on se trouve avec les addictés, où il n’est plus même question de la répétition d’un conflit (œdipien, à trois personnes), mais de la répétition d’une situation duelle (l’unité primitive mère/enfant) et où se produit une « communication primitive », infralangagière, ne pouvant comporter qu’un « discoursacte », indépassé, visant le thérapeute. Celui-ci, au travers duquel le sujet est obligé de se voir, est perçu lui-même comme tout-puissant sans avoir le droit à des désirs. Le patient addicté bien souvent ne supporte pas de devoir dépendre d’un « autre mécanisme » pour « s’en sortir », d’où l’expression désormais classique : « Je m’en tirerai tout seul ». Pour Balint (1967), l’autre ne compte que dans la mesure où il satisfait les demandes et besoins du sujet. Pour Piera Aulagnier (1975), c’est un transfert passionnel, transfert sur un autre de la réalisation idéalisée de soi.
Lors de ces formes de transfert, le thérapeute doit prendre en compte leurs particularités et, d’une certaine manière, s’y plier, accepter d’être le réceptacle contenant des vécus d’abandon, de rage, de désespoir, de détresse que vit le patient (« On a été en défaut avec lui dit Balint, et il craint qu’on lui ne fasse encore défaut. »). Sinon il sera, encore une fois pour le patient, celui qui est incapable de comprendre, qui l’abandonne, le « laisse tomber », selon le fantasme archaïque de défaut de portage maternel si souvent exprimé par maints patients alcooliques, de façon muette et corollaire de l’idéalisation maternelle.
De plus, si l’on accepte de rattacher, après Freud, certains faits de répétition à la pulsion par excellence qu’est la pulsion de mort, on prend acte du passage de la répétition au service du « principe de constance » (ou d’homéostasie) au principe du nirvana : ramener les tensions non à un niveau constant, mais au plus bas, à l’inorganique, au niveau zéro.
Curieuse est la formule si souvent employée par les « alcooliques »: « Je dois repartir de zéro » qui, sous couvert de « rebondir » en « touchant le fond », rejoint en fait l’expression argotique : « ravaler son bulletin de naissance »… Car là, la répétition ne vise plus la seule abréaction fractionnée de mouvements pulsionnels. La répétition est douloureuse, dangereuse, aveugle, « démoniaque », irréductible à la dynamique conflictuelle principe de plaisir/principe de réalité telle qu’elle s’exprime dans le « jeu de la bobine », la répétition des symptômes-symboles et autres retours du refoulé, le transfert. Comme dans les névroses d’échec ou de destinée, certains masochismes et la mélancolie, le but recherché est un état a-conflictuel (« d’harmonie », relève Balint), mais un tel état n’est réalisé que par la mort.
De toute façon, accepter de contenir les émois dont le sujet ne sait que faire, qu’il ne peut même pas exprimer, sinon en les faisant subir (muettement) au thérapeute, montrer qu’ils sont reconnus, compris (au sens étymologique), identifiés, verbalisables, restituables au sujet avec le « pansement psychique » que constitue l’attitude du thérapeute est le seul moyen de sortir, pour l’un comme l’autre, de la répétition mortifère.
Cette longue introduction, par trop abstraite, métapsychologique, était cependant nécessaire pour replacer de façon rigoureuse les concepts ici avancés (savoir de quoi on va parler) et pour situer le contexte dans lequel répétition et contre-attitudes trouvent leur place en clinique.
La répétition, on connaît; le clinicien la connaît avec ses patients. Ne serait-ce que par la reprise itérative des consommations, les rechutes nombreuses, cure après cure, les « palimpsestes [1] » de Jellinek (1960) qui peuvent donner au clinicien-thérapeute un sentiment d’impuissance, ceci d’autant qu’il avait de prime abord le funeste désir de toute-puissance thérapeutique. Il subit donc, à des degrés divers, une grave blessure narcissique, de son narcissisme de thérapeute en premier lieu. Pontalis disait avec humour que le désir de guérir est un mal incurable. Freud, lui, protestait, en une singulière dénégation, qu’il n’avait pas le désir de guérir car il n’était pas assez sadique pour cela… C’était là sans doute le désaveu (au sens strict, métapsychologique) de sa passion passée, répudiée sans véritable élaboration auto-analytique, pour la cocaïne, « panacée universelle » de sa jeunesse, et dont l’analyse tronquée des « trois grands rêves » (l’injection faite à Irma, la monographie botanique et les trois Parques) de la Traumdeutung (1899) laissait percer la nostalgie.
Revenons maintenant à l’expérience clinique « banale » que tous, médecins, psychiatres, psychanalystes, soignants de toutes disciplines, nous avons pu avoir avec nos patients addictés et, pour moi, singulièrement, les patients alcooliques, l’alcoolisme restant la plus massive et la plus meurtrière aux plans somatique et psychique des addictions.
J’emploie ici le terme de contre-attitude, de préférence à celui de contre-transfert, réservant ce dernier au domaine de la cure psychanalytique type. Divers arguments des plus sérieux écartent des indications de la psychanalyse « classique » la plus grande masse des sujets alcooliques, ou expliquent la désaffection des alcooliques vis-à-vis d’un tel engagement, ainsi que la réticence des analystes à prendre des alcooliques en traitement. Cela dit, je ne méconnais pas le fait que des phénomènes de transfert-contre-transfert se produisent hors de la situation analytique classique. Mais ce qui caractérise celle-ci, c’est le passage obligé par l’analyse du transfert.
Il reste que, pour tout clinicien confronté à la problématique addictive de certains de ses patients, il est impossible de faire l’impasse sur la prise de conscience et l’analyse des contre-attitudes que suscitent en lui la problématique de son patient addicté et le mode de relation au thérapeute que cette problématique engage. Et là, les choses se répètent, tant avec le même patient qu’avec tous les patients addictés, ou presque. Et il ne s’agit pas seulement d’obtenir je ne sais quelle asepsie du champ relationnel, ce qu’en une formule hideuse et dégoûtante, on a appelé « faire sa toilette contre-transférentielle ».
En effet, c’est devant la difficulté qu’ont ses patients à communiquer en mettant en mots leur souffrance (fonctionnements opératoire, alexithymique, apsychognosique) et la pratique par eux de cette « communication primitive » (Joyce Mac Dougall, 1982) – qui vise non à faire savoir à l’autre pensée et affects, mais à agir sur le thérapeute, ne seraitce que par la parole-acte (proférée, portée en avant, en « jetant des mots comme des cailloux » dit Mac Dougall), en lui imposant de vivre l’écho de ce que lui-même ne peut exprimer, voire en le repoussant à agir en conséquence– que vit alors le thérapeute de façon répétitive voire lassante. Ce dernier n’a alors pas le choix : la perception en lui de ses contre-attitudes et leur analyse sont le meilleur chemin, sinon le seul, pour parvenir à une certaine connaissance de la problématique profonde du patient et l’aider à sortir de son fonctionnement répétitif.
Est-ce là que réside l’espoir d’une innovation, d’une adaptation des données de la psychanalyse à des cas qui ne peuvent relever de la psychanalyse classique ? Ceci, au-delà de la « psychothérapie populaire » prônée par Freud dans son Discours de Budapest (1918), qui « mêle à l’or pur de la psychanalyse le cuivre de la suggestion directe »;
à l’opposé, en tout cas, de la méconnaissance et de l’exclusion des sujets alcooliques par la plupart des analystes. Ce « continent noir de la psychanalyse » procède à mon avis des taches aveugles de l’héritage freudien, de l’auto-analyse de Freud en ce qui concernait ses propres addictions, ainsi que de l’incertitude, voire de l’agnosticisme dogmatique vis-à-vis de la nosographie, d’une nosographie dynamique et de la place qu’y occuperaient les addictions, à côté de la maniaco-dépressive (« névrose narcissique »), des « états-limites », donc des pathologies du narcissisme, de la problématique « introjecter ou incorporer ». Tout cela conjointement et en interaction avec les contre-attitudes dont on ne s’étonnera pas qu’elles portent le plus souvent un signe négatif.
Voyons maintenant ce que sont ces contre-attitudes et en quoi elles sont amenées elles-mêmes à se répéter.
 
Quelles sont ces contre-attitudes ?
 
 
Que peut ressentir, d’abord, le thérapeute, face à lui, car « parler de contre-transfert, c’est essentiellement parler des affects (« positifs » ou « négatifs ») suscités par le discours du patient, de l’économie affective qui est au cœur de sa problématique, et ce n’est pas exagéré que de parler de la souffrance du thérapeute.
C’est d’abord un ennui que le patient communique à son interlocuteur, qui n’entend que des « banalités », éléments factuels comme désaffectés. Lassitude et désintérêt risquent de s’installer, en dehors et au détriment de toute attention flottante ou de quelque concentration psychique. Au maximum, c’est une sensation de paralysie psychique, que signalent tant Mijolla & Shentoub (1973) que Mac Dougall (1982), de stagnation de tout processus psychique, d’immobilisation, de mort interne, qui passe du discours du patient au ressenti de l’analyste en perte de vitalité et atteint dans son narcissisme de thérapeute qui ressent douloureusement une perte de la capacité même à associer.
Face à un patient auquel il a toutefois la plus grande difficulté à s’identifier véritablement, il lui arrive de se sentir « piégé par son regard » (Shentoub, 1973). Il lui est difficile d’en saisir le contenu d’appel archaïque de détresse, de rage, ou de défi, ce dernier pourtant assez apparent. Tantôt, il lui est malaisé d’intervenir bien qu’il ressente le silence, ici, comme potentiellement mortifère, tantôt, il s’efforce d’intervenir « au risque que ses interventions soient inefficaces », tombent dans le vide, « n’entraînent apparemment aucun changement psychique » (Mac Dougall). Parfois, il se sent même forcé d’intervenir alors qu’il ne le souhaitait pas. Il passe à l’acte, provoqué en cela par le patient activiste notoire.
Comme son patient déçu et décevant, il est frustré de ce que celui-ci se présente, hormis l’alcool, comme « normal », trop normal. Il souffre d’un sentiment d’incapacité à aider son patient à être « plus vivant ».
Culpabilisé parfois même de ne percevoir aucun progrès, aucun enrichissement dans le contenu des séances, dans l’effet de ses interventions, dans la relation thérapeutique. Au pire, c’est une impression d’impasse : faut-il vraiment continuer ?
À d’autres moments, et quand même heureusement, c’est la vision changeante, déroutante de son patient apparaissant tantôt comme « un névrosé ordinaire » excepté le fait qu’il boit (et le thérapeute se croit un temps en pays de connaissance), tantôt comme opératoire, alexithymique, apsychognosique (et le thérapeute se sent alors devenir lui-même alexithymique, apsychognosique), avec cet arrière-fond mortifère, alors que le patient est fait effectivement de ces deux fonctionnements.
Comment rester en position d’analyste, lesté qu’on est par le sentiment pesant qu’on est le seul à supporter le rôle de mémorisateur (le patient étant oublieux de ce qu’il a dit précédemment, ou persuadé que ses paroles sont tombées dans le vide, et répétant « les mêmes choses »), le seul à ressentir les affects, les siens comme ceux du patient ? Nous faudrait-il agir (la tentation devient grande), fantasmer, vivre à la place du patient ? Il est alors difficile, restant analyste, de savoir attendre (mais jusqu’à quand ?), de garder sa neutralité bienveillante (sans être bonasse), d’être récepteur, contenant, et de savoir quand il faut restreindre ou quand il faut faire du holding (Balint), bref, maintenir un cadre pour que le processus puisse se maintenir… ou démarrer. On peut, sous ces conditions, peut-être, être capable de dépasser sa propre alexithymie du moment et repérer, identifier, analyser ses affects.
Mais ce peuvent aussi être des réactions de rejet, susceptibles de prendre une « coloration raciste » (Mijolla & Shentoub, 1973), rejet d’un patient que l’on ne peut s’empêcher de ressentir violemment comme agent (coupable ?) de sa propre maladie, de son propre malheur, ce qui nous ravalerait à certaines positions de rejet médical (« ce ne sont pas de vrais malades » ou « pas des malades du tout, hormis le fait de boire avec excès ») ou des malades taxés de duplicité, vision borgne de leur fonctionnement clivé.
Parfois, voire souvent, ce sont des réactions de dégoût, dégoût physique de l’odeur sui generis d’alcool semi-digéré qui se répand dans la pièce, de la négligence corporelle, mais aussi dégoût pour la prédilection de maints de ces patients pour « l’excrément, l’ordure, le déchet » (Melman, 1976), l’obscénité en toute inconscience et absence de retenue, la brutalité révélée, sans état d’âme apparent, et tout ce qui fait resurgir en nous pulsions partielles diverses, « auto-érotismes honteux » : « Ça dégoûte, mais on l’aime, quand même, malgré soi. » (François Perrier, 1976)
Et jusqu’à la haine, ressentie, mais pas toujours facile à repérer ou à s’avouer car honteuse, soit en réaction à des agressions verbales qui font mal, mettant en cause la personne ou la fonction du thérapeute, soit haines refoulées du thérapeute, qu’un fait minime, apparemment, venant du patient, fait resurgir. Quel autre type de patient peut suggérer l’exclamation intérieure : « Qu’il crève, puisqu’il le veut ! » Et là, Winnicott (1947)
nous est d’un grand secours vis-à-vis de « ces choses les plus primitives en nous » et « qu’il vaut mieux reconnaître avant d’interpréter sa haine au malade ».
La peur est plus rarement en cause sauf, peut-être, devant des manifestations de type paranoïaque, dont la moindre est : « C’est de votre faute si…» et la plus grave : une agression fantasmée, parfois à la limite du passage à l’acte.
Le plus crucial pour le thérapeute est peut-être de se surprendre, douloureusement, en proie lui-même au déni :
  • déni de l’alcoolisation du sujet, malgré ses appels, biaisés certes;
  • déni tout uniment de la réalité psychique du patient qui s’y prête largement;
  • déni de la souffrance, comme chez cette infirmière chevronnée qui me disait : « Je me suis intéressée aux alcooliques quand je me suis aperçue qu’ils souffraient », comme si, auparavant, ils n’étaient que des meubles, encombrants ou couleur de muraille, ou des emmerdeurs. C’est aussi, nous dit Mac Dougall, la difficulté à voir que le changement peut être, pour eux, terrifiant. Ce déni peut s’abriter derrière l’écran du supposé plaisir recherché dans l’alcool. D’où la remarque ironique de Mijolla & Shentoub (1973): « Il ne faut pas réveiller les fantômes, et mieux vaut parler de plaisir et de désir, même si c’est pour n’en rien dire, que de mort. » ;
  • déni enfin quand on ne s’intéresse qu’à la partie non alcoolique du fonctionnement et qu’on y patine allègrement, laissant l’autre, la partie alcoolique, faire dans l’ombre son travail de sape.
Des rationalisations peuvent venir à la rescousse de contre-attitudes non repérées comme telles, ou non analysées. Ainsi, de l’affirmation, justifiée, de Clavreul (1959), que les alcooliques s’insèrent difficilement dans l’univers du langage, on va jusqu’à déduire qu’ils ne parlent pas, alors que les « perles » condensées de leur discours ont une densité, parfois de plomb, qu’ils n’ont pas, au départ, la capacité d’exploiter. Ainsi cette phrase banale : « J’allais tous les jours, en sortant du boulot, boire un coup et faire un 4-21 au bistrot, avec les copains, avant de rentrer à la maison » dont l’analyse, élément par élément, comme pour un rêve, ferait à elle seule un traité de l’alcoolisme. Ou : « J’ai été enrobé dans Vie Libre (enrôlé dans cette association d’anciens buveurs). Ou encore, de ce patient découvrant la nature addictive de son mal : « Vous savez, docteur, personne ne m’a attaché à un arbre pour me forcer à boire. » La liste de ce genre de « perles » serait interminable, c’est une mine trop peu souvent exploitée.
En entendant ces « mots » de l’alcoolique, j’ai souvent pensé à ces phrases du meilleur Lacan, dans son Discours de Rome (1953) :
«Quelque vide en effet qu’apparaisse ce discours, il n’en est ainsi
qu’à le prendre à sa valeur faciale, celle qui justifie la phrase de
Mallarmé quand il compare l’usage commun du langage à l’échange
d’une monnaie dont l’avers comme l’envers ne montrent que des
figures effacées et que l’on se passe de main en main, en silence.
Cette métaphore suffit à nous montrer que la parole, même à
l’extrême de son usure, garde sa valeur de tessère [2]. Même s’il ne
communique rien, le discours représente l’existence de la communi-
cation; même s’il nie l’évidence, il affirme que la parole constitue
la vérité; même s’il est destiné à tromper, il spécule sur la foi dans
le témoignage. Aussi sait-il bien (le psychanalyste) que la question
y est d’entendre à quelle « partie » de ce discours est confié le terme
significatif, et c’est bien ainsi qu’il opère dans le meilleur des cas :
prenant le récit d’une histoire quotidienne pour un apologue qui, à
bon entendeur, adresse son salut; une longue prosopopée [3] pour une
interjection directe ou, au contraire, un simple lapsus pour une
déclaration fort complexe, voire le soupir d’un silence pour tout le
développement lyrique auquel il supplée.»
À l’opposé de cela, on est tenté d’utiliser les mots de la psychanalyse comme des « ficelles » plus que comme des concepts judicieusement maniés; les notions les plus riches de la théorie risquent alors d’être réduites en « tartes à la crème », balançoires et gadgets, en un psittacisme [4] réducteur ou, plus précisément, en agents de désertification d’un sol déjà aride. C’est, par exemple, le mésusage du concept de dénégation (Verneinung) (Freud, 1925) pour qualifier les nombreuses négations de l’alcoolique. Le « je voudrais oublier » pathétique de certains traduit au contraire l’impuissance à refouler (refouler dont la dénégation est le rejeton) et c’est une issue troublante pour l’alcoolique que le fait d’en arriver un jour, par le syndrome organique de Korsakoff, jusqu’à attaquer ses corps mamillaires si bien nommés ici.
Il faut croire que, dans ces cas, le thérapeute éprouve le besoin – pour se rassurer, et éviter de se plonger avec le patient dans un archaïque que nous avons, nous, soigneusement enfoui et enclos en nous – de vite se rapatrier sur un terrain plus rassurant et mieux connu, selon un procédé calqué sur les mathématiques : « être ramené au problème précédent et déjà résolu ». Mais la psyché, alcoolique ou non, ne se plie pas à cette gymnastique.
Tout cela, sans parler des expressions préverbales dont nous risquons de ne pas tenir compte « parce que ce n’est pas de la parole, du discours » : expressions par le corps, telles ces larmes muettes, de paroles et d’affects apparents. On pense aux splendides Kerner Lieder de Schumann : Stille Tränen, Stille Liebe auxquels répond Mein Herz ist schwär [5] d’après Byron. Le mélancolique, lui, ne pleure pas et, nous dit Freud, clame sa culpabilité sans honte aucune; les alcooliques peuvent pleurer sans un mot et sont écrasés par la honte.
« Pas de demande », aussi, dit-on, mais c’est une demande biaisée, ambivalente, qui, au départ, est plus du type « prenez-moi » que « com-prenez-moi, aidez-moi à comprendre ».
Rationalisation défensive, aussi, que dire que cet alcoolique « pose un problème purement social ou familial » et, dans ce cas, exit le sujet, ce qu’avait déjà dénoncé Ferenczi (1911). À l’opposé, la pire absurdité est le « Il est bien libre (de boire) », alors que la seule définition valable de l’alcoolisme est celle de Fouquet (1971) par « la perte de la liberté » de ne pas boire ou de boire. C’est le sens même du terme d’addiction.
Il faut dire que ces patients, de par leur présent et leur problématique, font tout ce qu’il faut pour faire trébucher le thérapeute dans ces difficultés.
Le poids du « banal » dans leur discours, les clichés, le langage « prêt-à-porter » plus que « sur mesure » proverbial et parabolique, poussent à faire penser à une « parole vide ». Mais la vie quotidienne est un matériel qu’il faut savoir entendre au-delà. Le poids de l’économique dans ce fonctionnement peut rendre méfiant : on a peut-être été trop sévère avec le « point de vue économique en psychanalyse » (Leclaire), alors qu’il y a là un des trois piliers de la métapsychologie, indissociable des deux autres. Le « refuge » intellectualiste ne menace pas que les lacaniens qui y plongent. L’économie de l’affect est ici au cœur de la problématique et c’est peut-être là que nous pouvons être en défaut.
La fragilité de la construction narcissique de ces sujets est ce qui peut, raisonnablement, les éloigner de la cure-type. Balint signale la manière dont les interprétations, même justifiées dans leur contenu, sont ressenties comme agressions menaçantes, d’où la prudence, l’« économie » dans nos interventions, qu’il conseille. Toutefois, certains patients, de par leur économie, de par leur expérience préalable (autre thérapie, fréquentation pendant des années des Alcooliques Anonymes) peuvent être amenés à une demande plus élaborée et à la prise de risque raisonnable d’une thérapie analytique.
Un des aspects qui peut nous rendre circonspects lors d’entretiens préliminaires et par la suite, si suite il y a, est la pauvreté du matériel onirique fourni (cette « voie royale »). Matériel méprisé des patients (« des bêtises »), dans la crainte en fait, voire l’horreur, de tout ce qui est psychique. Et les fantasmes (archaïques) qui pourraient s’exprimer dans les rêves ne trouvent, bien souvent, figuration que lors d’un délirium a potu suspenso, avec ses scènes horribles de bêtes féroces, de cataclysmes (l’eau et le feu), de travail/interminable supplice, de jalousie et de démembrement corporel. Cf. Zola dans L’Assommoir, bien avant Tausk (1913) et Schilder & Bromberg (1933).
Les cas les plus fâcheux pour notre narcissisme de thérapeute sont ceux où semblent dominer, jusqu’à l’exclusive, la pensée opératoire, l’alexithymie, l’apsychognosie. Il y a alors danger d’impasse dans le pur constat d’une « maladie », voire d’un handicap biologique, alors qu’il s’agit peut-être d’un problème de pesée des indications et contre-indica-tions. Encore faudrait-il que l’analyste ne se laisse pas envahir par une immobilité qui lui vient de la peut-être salutaire forteresse de béton qui lui est opposée.
Un autre piège est d’entendre « dépression » ou « culpabilité » là où il s’agit d’effrondrement anaclitique ou de honte (cet « affect de commande »). Être déprimé ou coupable serait déjà un progrès de l’élaboration intra-psychique. L’alcool n’est pas le médicament de la dépression, l’alcoolique voudrait qu’il en soit le vaccin préventif. De même l’interpréter (lui ou d’autres fixations) comme objets transitionnels est sans doute prendre ses désirs pour des réalités là où, justement, les phénomènes transitionnels ont fait défaut. Mac Dougall les a appelés « objets transitoires », anachroniques, à toujours renouveler.
Si, de prime abord, ces patient nous apparaissent, ce qui nous gêne évidemment, comme les « handicapés de l’après-coup » dont parlait Jean Cournut (1982), la moindre ébauche de ces mécanismes doit être repérée, saluée et exploitée, chez eux, comme un progrès décisif. Il sort par là de la pure répétition circulaire pour suivre le trajet d’un anneau de clé. Un deuxième événement anodin est la conscience de la perception du sens d’un premier événement.
Tel ce malade vu en institution, qui avait récusé toute proposition conséquente d’aide, et fit des pieds et des mains pour me retrouver, se présentant ainsi, des années après : « Je me suis dit : “je suis-t-un con”, j’ai vécu des déboires, j’ai réfléchi. » Et il me rapporta, les faisant siennes, arguments personnels à l’appui, les paroles que j’avais cru avoir proférées en vain et être tombées dans le vide. Un autre patient ne revint pas au deuxième entretien, où il pouvait donner son accord au contrat proposé; cela arrive… Il revint un an après, sobre, vêtu presque avec élégance, ayant trouvé un emploi correspondant à sa compétence (auparavant il était employé comme factotum, déqualifié), séparé de son épouse (très malade elle-même, semblait-il, mais refusant toute thérapie), ayant renoué avec ses enfants. Il me montrait qu’il pouvait se passer de moi, tout en se montrant reconnaissant de ce qui s’était échangé en un unique entretien. Ce genre de dénouement n’est certes pas fréquent, ce qui ne lui enlève rien de son intérêt.
Très révélatrices les réactions de patients en thérapie, à l’annonce des vacances interrompant les séances : si parfois, la réaction est comparable à celle de nos patients habituels (« Vous partez avec votre poule ?»), ce qui ressort, dans la plupart des cas, est surtout la crainte que le psychanalyste ait un accident, ne meure ou ne revienne pas.
Peut-être sera-t-on étonné que le prégénital, l’archaïque, nous effraie encore et nous rebute. Souvenons-nous de Freud parlant comme d’un fantasme incroyable (« incroyable mais vrai ! »), celui rapporté par Madame Klein, d’être dévorée par sa mère. Si le conflit œdipien avec le père est relativement abordable, et même si Cronos a droit de cité, s’attaquer aux conflits archaïques avec la mère est peut-être plus difficile et source pour beaucoup d’entre nous, après Freud, de taches aveugles.
François Perrier, dans son beau Thanatol (1976), avait des raisons toutes personnelles d’évoquer chez beaucoup « les mouvements répressifs moïques ou sur-moïques dont ils disposent contre les pulsions prégénitales infantiles, les auto-érotismes honteux, les licences et jouissances interdites ». En bref, un alcoolique, ça dégoûte, mais on l’aime malgré soi.
Le mode de demande et de présence de ces patients nous pose, il est vrai, maints problèmes immédiats : « Que dois-je FAIRE ? Qu’allez-vous FAIRE avec moi ? Quelle psychothérapie dois-je FAIRE ?» Demande d’une « solution » qui est dissolution du sujet ? La « décharge » opérée ainsi sur l’analyste, signalée plus haut, du travail de mémoire, d’affect, de pensée, est certes réelle, mais il faut savoir accepter d’abord d’avoir un premier rôle de contenant de ce qui veut être déposé en nous. Secondairement, le patient, qui y comptait pourtant, se montre agréablement surpris, mais renarcissisé : « Ah ! vous vous souvenez de ça ? »
Plus délicate encore est la nécessité (et Glover [1938] nous en prévenait) d’« interventions actives », ce dont nous nous méfions à juste titre, et pas seulement celles où nous nous sentons forcés, mais celles qui sont raisonnées en fonction d’une stratégie de la cure : la mise à l’écart nécessaire de l’alcool, voire l’interruption temporaire des séances pour un sevrage en institution, afin que le travail puisse se poursuivre.
Du côté des patients, une « activité » est plus que possible, redoutée, peu confortable : attaques contre le cadre, actings en sortant d’une séance : pisser dans la cour de l’analyste, bruyamment, attirant l’attention de tout l’immeuble; ou, plus grave, draguer le premier venu, au débouché sur le trottoir. En séance, ce peuvent être des agressions plus ou moins directes de l’analyste, lui présenter la vie comme faite d’un « destin », ce à quoi le patient ne peut rien et l’analyste non plus; plus spécifique dans sa formulation : « Seul un alcoolique peut comprendre un alcoolique. »
L’analyste est alors frappé d’incapacité, d’impuissance, il est nul au sens ontologique. Un procédé courant consiste à ne pas le laisser parler quand il veut intervenir, ou à nier en bloc toute interprétation, quitte à en reprendre le contenu même, en le formulant autrement. Si le risque est d’assister là à une pétrification paradoxale du dire de l’analyste, la chance, aussi, est peut-être d’avoir là à travailler dans la perspective d’une dénégation véritable.
Au total, apparaissent, dans cette relation transférocontretransférentielle, les failles des relations primordiales. Les « réactions thérapeutiques négatives » sont, certes, difficiles à travailler et à utiliser, mais leur analyse nous conduit à explorer la « communication primitive » dont parle Mac Dougall, au travers de ce qu’elle appelle « transfert fondamental », rejeton sans doute du Défaut fondamental balintien où « la relation n’apparaît pas tierce, mais duelle » et où « les désirs et besoins de l’autre n’existent tout simplement pas » ou sont, obligatoirement, la reduplication de ceux du patient.
Encore un mot sur certaines contre-attitudes dites « positives », en fait plus rares, mais non sans intérêt. Loin d’une attitude analytique, ce sont un activisme bénévolent [6], des maternages excessifs ou sans fin, couvrant un désir de réparation, une fascination pour ces « héros de la mort », une complicité-connivence tacite, aménageant un déni du boire, un rejet de ce qui se passe sur la mère ou l’épouse, ou une dérivevers une « psychothérapie éducative » (récusée par Freud, dans l’Introduction à la psychanalyse – sur le savoir de l’analyste et celui du patient – mais quelque peu prônée dans le Discours de Budapest sous forme de « psychothérapie populaire » mêlant le cuivre de la suggestion directe à l’or pur de l’analyse).
Ces contre-attitudes « positives » ne sont que le renversement, sans analyse aucune, des contre-attitudes négatives. Elles ont en commun la difficulté à considérer le patient comme potentiellement capable d’être sujet, et capable, en vue de cela, d’un travail analytique. Car c’est ainsi qu’il tend à se présenter à nous. On ne peut certes pas exiger au début ce qui ne peut être que l’aboutissement du processus. Cela me paraîtrait aussi hasardeux et obstructif que de vouloir traiter un alcoolique en faisant abstraction de l’omniprésence de l’alcool sur la scène, la guérison venant de surcroît. Cette dernière attitude mènerait en fait à « la thérapie continue », mais le patient est mort, ou l’est « potentiellement », après qu’on a laissé détruire le cadre thérapeutique.
Dans nos contre-attitudes joue tout ce que nous sommes, avec nos problématiques, nos taches aveugles, nos filiations et bagages théoriques et les failles de ceux-ci.
Le rejet trop fréquent de ces patients procède en fait bien souvent de la crainte d’avoir à affronter de la part du patient :
  • et la répétition, voire la stéréotypie, que le sujet manifeste dans son discours,
  • et la « synthèse » des deux répétitions, la plus typique étant constituée dans « les serments d’ivrogne » (« Je ne le ferai plus » – dont on verra plus loin le sens – ou « Je m’arrête quand je veux ») suivis des effets qu’on sait et dont, avant le thérapeute, l’entourage immédiat du malade a fait l’expérience : « Il l’a dit mille fois, je n’y crois plus. »
Le thérapeute, en réagissant négativement, ne sait pas au départ qu’il répète lui-même, reduplique à son niveau, ce même processus répétitif.
Il réagit lui aussi au traumatisme que lui inflige le patient (ou qu’il craint qu’il lui inflige) sous la forme de la mise en échec. Il serait intéressant de s’appesantir sur d’éventuels rêves contre-transférentiels, rêves éventuellement répétitifs, comme dans la névrose traumatique.
 
Le maintien social et idéologique de la répétition
 
 
Erare humanum est, perseverare diabolicum dit-on, nous revoilà dans le démoniaque de la répétition. Et il est une manière dont l’homme sait user pour fuir les réalités pénibles, c’est de construire des théories fausses, mais dont la fausseté pourtant démontrée ne les empêche pas de perdurer, comme me le faisait remarquer Isabelle Stengers en s’appuyant en cela sur des exemples concernant pourtant les « sciences dures ». En terminologie marxienne, cela s’appelle l’idéologie, puisque selon Marx, un Marx curieusement méconnu, l’idéologie est un système d’idées ayant pour fonction, de fait, de masquer la réalité et ses contradictions et de maintenir un état de fait pourtant menacé de disparition. Voir à ce sujet, d’Henri Lefebvre (1936), la réédition (1999) de La conscience mystifiée, préface de Lucien Bonnafé.
Et, de fait, une des expressions indirectes les plus caractéristiques d’une contre-attitude collective longtemps réitérée aura été la rationalisation à prétention nosographique et étiopathogénique concoctée par la tendance la plus antipsychiatrique, c’est-à-dire apsychognosique, en alcoologie, qui bénéficia longtemps du statut de doctrine officielle (annexe techniqueà la circulaire ministérielle de Simone Veil du 31 juillet 1978, rédigée par le Dr Le Go): c’étaient les « buveurs d’habitude » opposés aux « psychiques » ; le décervelage des médecins appelé en reduplication et en renfort de l’apsychognosie des patients; les « non-psychiques », puisqu’ils n’ont « pas de problèmes », puisque c’est « l’entraînement », « l’habitude ». Le terme d’habitude, souvent employé par Proust, génial écrivain, mais piètre théoricien, est à la fois écran et révélateur : habitude = mauvaise habitude, c’est ainsi qu’on désignait, il y a encore peu, la pratique infantile, répétitive, de la masturbation. Le terme voyait déjà en 1895 son utilisation critiquée par Freud qui osait dire que « l’habitude » n’expliquait rien. La masturbation, l’auto-érotisme, disait-il, est « la seule grande habitude », « l’habitude primitive » d’où découlent toutes les habitudes, dont « les habitudes de boisson ». Il prévoyait même des cliniques de déconditionnement sexuel où iraient « se désintoxiquer les masturbateurs ».
Et Freud récidiva, dans Dostoïevski et le parricide (1928), de façon moins provocatrice et plus biaisée, en demi-mesure, puisqu’il crée sans le savoir un parallèle saisissant entre jeu pathologique, onanisme et, en filigrane, addiction toxique : « le plaisir stupéfiant » (sic), le « serment sans cesse renouvelé et sans cesse démenti de ne plus recommencer » (« Je ne le ferai plus ! »), et « il ne s’arrêtait que quand il avait tout perdu », « se finir » comme me disait un jeune dipsomane, mêlant la « petite mort » et la mort tout court. Et Freud de confesser, à propos de Dostoïevski : « À vrai dire, je ne l’aime pas », comme pour nous signaler l’esquive au problème qu’il lui pose : il omet de mentionner l’alcoolisme de Dostoïevski et le rapport possible avec son épilepsie.
Un autre moyen, idéologique aussi, de maintenir une contre-attitude collective, est la manière insistante, systématique, d’entretenir un silence assourdissant sur les théories balintiennes, à savoir :
  • La réfutation balintienne de la théorie freudienne du narcissisme primaire (dans Le Défaut fondamental), bien qu’elle ne tienne pas la route face à tout ce qu’on a appris sur les rapports originels, symboliques, mère/enfant, ce qui constitue un handicap quant aux progrès des connaissances sur les pathologies du narcissisme, dont les addictions font partie.
  • La théorie balintienne des zones du Défaut fondamental, généralement oubliée des références métapsychologiques. Et pourtant, dit
  • Balint, dans cette zone du psychisme, la problématique n’est pas celle d’un conflit, mais d’un défaut vécu : on a été en défaut avec lui, et il craint qu’on lui fasse à nouveau défaut, le thérapeute pouvant, par exemple, reproduire, répéter ce rôle de celui qui abandonne, laisse tomber.
  • Enfin, si le thérapeute, imprudemment, se laisse aller, à la suite de son patient, à la recherche réitérée d’un état a-conflictuel, d’harmonie, il n’aboutira avec lui qu’à un « désir de non-désir », au niveau zéro de Thanatos.
L’issue ne peut être, évidemment, que dans une perlaboration (Durcharbeitung). Mais élaboration de quoi, portant sur quoi ? Sur ce que le patient nous « offre », comme dit Balint, tel qu’il nous le livre, parfois comme un paquet encombrant, et non tel que nous l’attendrions de nos autres patients habituels, et de nous-mêmes. Comme si l’altérité que nous imposent nos patients addictés nous posait, à nous aussi, quelque problème. L’argument de défausse, si souvent entendu de nos collègues :
« Les alcooliques anonymes réussissent mieux que nous, alors…» n’est que l’illustration caricaturale de ce problème. Par contre, si l’on accepte de prendre en compte « le banal », toute cette « psychopathologie de la vie quotidienne » des addictés, et qu’on les fait travailler avec le patient, pour en faire ressortir l’importance et le sens qui lui échappait jusque-là, on risque, bienheureux risque, de sortir avec lui de la répétition, de celle du patient comme de la nôtre, et faire œuvre, enfin, d’analyste, puisque le patient pourra vivre effectivement le Wo es war, soll ich werden: Là où c’était, je dois advenir.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Aulagnier Piera : La violence de l’interprétation – Paris, PUF (1975)
·  Balint Michael : Le défaut fondamental – Paris, Payot (1967)
·  Clavreul Jean : « La parole de l’alcoolique » – In La Psychanalyse, 5 (1959)
·  Cournut Jean : « L’innocence de la marquise, ou spécificités et vicissitudes de l’après-coup dans la théorie freudienne et la pratique analytique » – In Revue Française de Psychanalyse, 46,3 (1982)
·  Ferenczi Sandor : Alcool et névroses – Paris, Payot, Œuvres complètes, I (1911)
·  Fouquet Pierre : « Aspects psychiatriques des alcoolopathies » – In L’information psychiatrique 47 (1): 49-54 (1971)
·  Freud Sigmund : – L’interprétation des rêves – Paris, PUF, Œuvres complètes, IV (1899) – Les voies de la thérapeutique analytique – Paris, PUF, Œuvres complètes, XV (1919) – La dénégation – Paris PUF, Œuvres complètes, XVII (1925) – Dostoïevski et le parricide – Paris, PUF, Œuvres complètes, XVIII (1928)
·  Glover Edward : Technique de la psychanalyse – Paris, PUF (1938)
·  Jellinek Elvin M : The disease concept of alcoholism – New Haven, USA, College & University Press (1960)
·  Lacan Jacques : « Fonction et champ de la parole en psychanalyse » – In Écrits, Paris, Le Seuil (1953)
·  Leclaire Serge : Le point de vue économique en psychanalyse – Conférence inédite
·  Lefebvre Henri : La conscience mystifiée, préface de Lucien Bonnafé – Paris, Syllepse, 3e éd. (1999)
·  Mac Dougall Joyce : – Plaidoyer pour une certaine anormalité – Paris, Gallimard (1978) – Théâtre du Je – Paris, Gallimard (1982) – Théâtre du corps – Paris, Gallimard (1989) – Éros aux mille et un visages – Paris, Gallimard (1996)
·  Melman Charles : « Clinique de l’alcoolisme » – In Silicet 4-5 & 6-7, Paris, Le Seuil (1976)
·  De Mijolla Alain & Shentoub SA : Pour une psychanalyse de l’alcoolisme – Paris, Payot (1973)
·  Perrier François : « Thanatol » – In La Chaussée d’Antin, Paris, Albin Michel (1976)
·  Schilder Paul& Bromberg W : « Considérations psychologiques sur les hallucinations alcooliques » – In Int. Journal Psychoanal, 14 (1933)
·  Tausk Victor : Sur le délire d’action des alcooliques – Paris, Payot (1913)
·  Winnicott Donald Woods : – « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » – In Jeu et réalité, Paris, Gallimard (1969) – « La haine dans le contre-transfert » – In De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Gallimard (1947)
·  Zola Émile : L’assommoir – Paris, Gallimard
 
NOTES
 
[1] Palimpseste : manuscrit sur parchemin dont la première écriture a été lavée ou grattée et sur lequel un nouveau texte a été écrit.
[2] Tessère : sorte de jeton (de badge) en ivoire, métal ou terre cuite qui, dans la Rome antique, avait de multiples usages : entrée au spectacle, vote, marque de fabrique…
[3] Prosopopée : figure de rhétorique indiquant un procédé par lequel l’orateur ou l’écrivain prête la parole à des êtres inanimés, à des morts ou à des absents.
[4] Psittacisme : (du latin psittacus, perroquet) répétition mécanique de phrases par un sujet qui ne les comprend pas.
[5] Stille Träne :larmes silencieuses; Stille Liebe: amour silencieux; Mein Herz ist schwär: mon cœur est lourd.
[6] Bénévolent : attitude consistant à vouloir « faire le bien » de quelqu’un.
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Bénévolent : attitude consistant à vouloir « faire le bien ...
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