2004
Psychotropes
Le toxicomane a-t-il perdu la dimension du sacré ?
Érick Jean-Daniel Singaïny
Psychologue clinicien Service addictologie du Groupe
hospitalier Sud Réunion
Dans notre société moderne, le malade toxicomane est souvent
écartelé par la dualité obsessionnelle de notre système de pensée et de soins
(dualité psychosomatique) qui prétend lui confis~quer la jouissance de la
«déraison ». Face à ce discours, les sociétés traditionnelles proposent une
autre conception plus holistique ou globalisante du sujet-souffrant. Corps,
esprit et spiritualité ne font qu’un. À travers la présentation sommaire d’un
dispositif original de traitement de la toxicomanie basé sur une alliance entre
la médecine moderne et la médecine traditionnelle des guérisseurs amérindiens
de la région Altiplano péruvienne, l’auteur s’interroge sur le carac~tère
«sacré » ou transcendant de la conduite toxicomaniaque et tente d’esquisser les
contours d’une pratique institutionnelle et clinique que soulève cette
dimension.
Mots-clés :
toxicomane, religion, chamanisme, institutionalisation.
In our western society, the drug user in treatment is often
disturbed by the obsessional duality of our thinking and care system, by this
psychosomatic duality that pretends to confiscate his enjoyment for « folly».
At the opposite of this discourse, traditional societies propose another
conception, more holistic and global, for taking care of suffering people.
Body, mind and spirituality are as one. In this brief presentation of an
original treatment for drug users that combines the modern medical care and the
traditional one of the Amerindians from the Altiplano region, the author
explores the «holy » and transcendental sides of the addictive behaviour, and
draws the outlines of an institutional and clinical practice that comes out
from this dimension.
« L’inconnu se trouve aux
frontières des sciences, là où les professeurs se mangent entre eux, comme dit
Goethe (…) C’est généralement dans ces domaines mal partagés que gisent les
problèmes urgents… C’est là qu’il faut pénétrer… d’abord parce qu’on sait qu’on
ne sait pas, et parce qu’on a le sens de la quantité des faits
»
« Les hallucinogènes ne recèlent
pas un message naturel dont la notion même apparaît comme contradictoire : ce
sont des déclencheurs et des amplificateurs d’un discours latent que chaque
culture tient en réserve et dont les drogues permettent ou facilitent
l’élaboration…».
Ce qui caractérise, entre autres, notre monde environnant
(Ferry, 1996), c’est précisément que nous existons sur le mode du projet où les
actions portées dans le monde (toutes activités dirigées vers les choses et les
personnes qui constituent la conduite de la vie) ont une certaine
signification. Pourtant la question du sens de ces projets nous échappe, nous
dépasse. En effet, réfléchir sur le sens, c’est réfléchir sur la Vie,
l’existence même, c’est donc s’interroger sur la question de la transcendance,
autrement dit pour reprendre le langage de la phénoménologie, sur la «
transcendance dans l’immanence à soi » : j’ai donc en moi (immanence) le
sentiment contraignant du « hors soi ». Le sens de la vie est alors étroitement
lié à la notion de sacré puisqu’il contient les valeurs les plus profondes de
l’existence comme la vie ou la mort. L’existence humaine diminuée de sens ne
peut que se perdre dans les méandres de la pathologie. Le toxicomane a-t-il
perdu la dimension du sacré ? A-t-il abdiqué l’existence ?
Les « modifications » du cadre de pensée
Dans notre société, le malade toxicomane est souvent
écartelé par la dualité obsessionnelle
de notre système de pensée et de soins (dualité psychosomatique) qui prétend –
il faut bien l’avouer – lui confisquer la jouissance de l’autodestruction ou de
la déraison. Quand il franchit avec
fracas, la barrière du sens commun ou
de la réalité commune, c’est le plus
souvent pour échapper à une existence sans projet, à un présent angoissant,
perdu dans l’affairement quotidien. La drogue viendrait ici modifier les états
de conscience et ouvrir la porte à des espaces psychiques vécus dilatés, à une
plongée transpersonnelle (« états non
ordinaires de conscience » selon Grof, 1996) généralement incontrôlée et
dangereuse. Le malade toxicomane est alors atteint dans sa propre sacralité, il
est « anormalement enchaîné au fond de lui-même » (Palem, 1997). Ce qu’il y
trouve, lorsque nous l’accueillons, est bien contradictoire car le traitement
que nous lui proposons, aussi bienveillant soit-il, ne fait que
couper la part de
raison en lui puisque son mal est une
« contradiction » (Hegel)
au sein de la raison, mais aussi (et surtout) il nie, néglige
l’expérience spirituelle ou le travail initiatique que permet le produit. Un
poète du XIX
e siècle, Gérard de Nerval
[3], nous fait part de cette extraordinaire
contradiction :
« Je vais essayer (…) de transcrire les impressions d’une
longue maladie
qui s’est passée tout entière dans les mystères de mon
esprit; et je ne sais
pourquoi je me sers de ce terme de maladie car jamais, quant
à ce qui est de
moi-même, je ne me sentis mieux portant. Parfois je croyais
ma force et mon
activité doublées; il me semblait tout savoir, tout
comprendre; l’imagina-
tion m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que
les hommes
appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir
perdues ? » (p. 695). Et
plus loin : « Du moment que je me fus assuré de ce point que
j’étais soumis
aux épreuves de l’initiation sacrée, une force invisible
entra dans mon
esprit » (p. 740).
Cette induction de perceptions nouvelles se pratique
généralement de manière solitaire et hasardeuse, particulièrement dans les
usages de drogues quotidiens, dans des pseudo-rituels (initiations sauvages réalisées dans des espaces
profanes), comme si le malade toxicomane voyageant
sans aucune carte ni point de repère,
s’était retranché dans l’oubli:
d’abord il s’oublie soi-même parce qu’il est tout entier à
l’intérieur du « monde-autre » selon la formule suggérée par Perrin (1992) et
il oublie le Temps (temps du monde qui
rend possible la possibilité d’être
mais aussi l’expérience de l’altérité). Dans un tel moment d’oubli, il n’est
plus question pour le malade toxicomane de s’advenir (il lui est impossible d’ouvrir le
temps où il peut être présent à son passé et à son avenir) et de
se comprendre, c’est-à-dire de faire
sens en existant dans un projet de monde. Ensuite il oublie son caractère
divin; il oublie qu’il participe au
concert de l’Univers, au jeu du divin, au mystère de la Vie et, qu’à vouloir
accéder à l’ivresse divine sans aucune préparation – le malade expérimente par
la drogue un nouvel état mental qualifié de « numineux » (du latin
numen: divin) (Rudolf, 2001) doté d’un
caractère sacré, mêlé de sentiments à la fois de fascination (fascinans) et de frayeur (tremendum)
– il risque de suivre la destinée de
Prométhée (personnage de la mythologie
grecque qui a volé le feu céleste et doit le payer, attaché à un rocher, le
foie dévoré par un aigle). Oubli donc de la sensation traumatique du vécu
rituel, d’un désir de divin qui ne cherche peut-être pas à être reconnu mais à
reconnaître.
De l’espace du profane à l’espace du sacré
Il s’agirait pour le malade toxicomane en quête de sensations
fortes ou d’effet de vertige, d’atteindre une vérité et une jouissance au-delà
de l’humain (dans la dimension spirituelle de l’existence) aux limites de la
vie et de la mort. Selon la perspective adoptée ici, l’abolition des limites
entre la vie et la mort et l’ordalie
sont recherchées par le sujet qui se confronte à la mort pour soutenir son
désir jusqu’à la limite extrême. La fonctionnalité addictive viserait ici, et
ce de manière paradoxale, à une tentative d’adaptation du sujet au monde
environnant, au maintien du sentiment d’identité.
Du point de vue phénoménologique, ce comportement, similaire «
aux modes d’être sacré de l’homme des sociétés traditionnelles » (Eliade, 1965)
est observable sous certains aspects dans notre société moderne. Pour nous
limiter à un seul exempleparticulièrement significatif ici, citons la culture
rave ou la
transe avec usage intensif
d’hallucinogènes. Ces soirées collectives à l’esprit tribal, mêlées d’aspects
rituels et initiatiques
[4] (Sueur, 1999; Vitebsky, 2001), mettent en jeu des
procédés qui modifient la conscience de l’adepteen lui faisant vivre des
expériences psychiques non ordinaires, parfois violentes et fulgurantes,
intimement liées à la musique. En effet, la musique
techno, avec ses rythmes répétitifs,
ses sons forts en continu et ses lumières saccadées, permet une effervescence,
favorise une communion avec le sacré – c’est-à-dire la sensation d’être en
présence du
numen – avec la nature, le
cosmos :
« Je me tourne vers la lumière des puissants stroboscopes.
Que s’est-il
passé ? En quelques dizaines de minutes, plus de deux cents
jeunes hommes
(…). Ils portent tous, ils comme le peu d’elles, une tenue de
camouflage type
militaire, des manteaux à capuche de couleur kaki et de
larges baggies, dont
les patrons s’inspirent des pantalons de mineurs anglais. Le
crâne nu ou bien
coiffé de longs cheveux tressés, ils s’offrent une danse
personnelle, uni-
forme, robotisée par les boucles musicales de cette musique
hardcore qui,
tel le martèlement des percussions africaines, les conduisent
vers la transe
à plus de 200 battements par minute. Comme dans les
cérémonies rituelles,
les drogues participent à cette quête psychédélique. Licite,
illicite, qu’im-
porte la norme. (…) Chacun rumine son monde, naturel ou
synthétique,
tente d’ouvrir les portes de la perception chères au dieu de
l’alchimie, au
père du LSD, Sir Timothy Leary, et rêve sans lendemain »
(Colombié, 2001).
« La transe (…) provoque un état libérateur. Vous vous
retrouvez dans un
espace d’inspiration et de liberté. Ça vous fait sortir de
votre tête. Après
toutes ces expériences psychédéliques, je sais que, quelque
part en moi, il
y a un profond désir de retrouver les états paléolithiques
dont on faisait
l’expérience il y a des millions d’années. Nous devons aux
plantes psyché-
déliques d’avoir ressoudé l’humanité en développant un sens
aigu du lien
qui unit l’homme à la planète » (Vitebsky, 2001)
Mais le candidat à la transe ou aux
voyages intérieurs est souvent
bloqué, incapable de gérer
l’expérience psychédélique (ou extatique) qu’il vient de traverser. Or cette «
expérience limite » reste une expérience sacrée (expérience holotropique
[5], chargée de
sens), réservée aux véritables initiés
puisqu’elle n’a rien d’humain. Il y a donc un lien étroit et frappant entre les
observations provenant de la clinique du malade toxicomane et les descriptions
anthropologiques des rituels magico-religieux traditionnels. L’entreprise
psychothérapeutique occidentale doit désormais être repensée. L’accompagnement
du malade toxicomane dans son travail de
réconciliation (avec lui-même, le monde et le
Temps) nécessite de la part du thérapeute, une rupture épistémologique avec son
dispositif technique et son mode de pensée, dispositif qui n’est pas aussi «
moderne » qu’il n’y paraît (Nathan, 1993; Ducousso-Lacaze, 2001) et qui
nécessite un autre référentiel clinique (ou conceptuel) et thérapeutique. Dans
ce contexte, le thérapeute, occupé par la nécessité de
faire sens, ne saurait faire
l’économie des techniques ancestrales traditionnelles qui proposent au malade
toxicomane à l’inverse, le défi d’une initiation véritable, une méthode
empirique susceptible de lui donner accès au sens profond de son existence en
transcendant ses propres conceptions existentielles.
La voie chamanique, par l’usage de l’ayahuasca, offre au malade toxicomane animé par
une intense expérience du divin, une induction contrôlée d’états modifiés de
conscience, une expérience directe du sacré susceptible de lui indiquer le
chemin d’une conduite pleinement résolue.
L’ayahuasca introduit
une rupture de niveau entre le « monde profane » et le « monde sacré » et rend
possible le passage, d’ordre ontologique, d’un mode d’être à un autre. Ici, «
le monde vient à l’existence » (Eliade, 1965).
Un exemple du savoir thérapeutique
traditionnel au service du malade toxicomane
Nous nous référerons ici à un dispositif thérapeutique
original qui propose, au travers d’une alliance entre la médecine moderne et la
médecine traditionnelle, une alternative au traitement du malade toxicomane :
il s’agit du centre de réhabilitation Takiwasi
[6], « la maison qui chante » en quechua (Mabit, 1988),
installé à Tarapoto, au Pérou. Son cadre de référence technico-thérapeutique
repose sur des traditions de guérissage centrées sur un rituel cosmogonique.
L’assise de l’édifice thérapeutique est représentée par l’utilisation de
l’
ayahuasca (
Banisteriopsis caapi, classe naturelle des
ß-carbolines), liane à effet psychotrope. Cette « liane des morts » préparée en
breuvage permet au malade toxicomane l’accès au « monde-autre » c’est-à-dire
l’expérience d’un autre type de communication avec ce qui l’entoure, hommes,
animaux, végétation et, au-delà, avec lui-même, par une amplification générale
des perceptions : hallucinations visuelles, olfactives, auditives, esthétiques,
croisées (un son peut être « vu » comme une odeur) et ce, sans création d’une
addiction ni même d’un état semi-comateux.
Le traitement passe traditionnellement par deux phases. La
première est celle de la « désintoxication physique »: le sujet est isolé et,
pendant cinq à dix jours, on lui administre une préparation végétale vomitive
(Huancahui Sacha et
Yawar Panga) afin de réduire le
syndrome de sevrage (rituel de purification). Cette étape difficile fait suite
à la deuxième phase, plus lente, dite de « désintoxication psychique ». Les
thérapeutes – un guérisseur ethnobotaniste (curandero), trois assistants
locaux, un médecin pour la partie biomédicale et un autre pour la partie
psychologique – vont se « positionner » comme des partenaires existentiels auprès des malades et
interagir à des niveaux distincts en utilisant des plantes. Celles-ci induisent
une auto-analyse au travers d’états de relaxation, de remémoration de souvenirs
surgissant au cours de rêves nocturnes ou éveillés, dans un
contexte de dynamique de groupe par
l’utilisation de techniques comme le sociodrame, l’expression corporelle, la
musicothérapie, etc., et qui comporte aussi un
travail de psychologie (psychothérapie individuelle), l’ensemble
restant toujours dans un rapport de respect avec l’univers de la forêt (qui
représente pour les autochtones, un cosmos sacralisé, un univers où toutes les
plantes possèdent un esprit, une âme, une mère [madre] qui les anime).
Une expérience efficace loin
d’être isolée
Le centre Takiwasi a été reconnu pour son efficacité
thérapeutique, mais cette expérience est loin d’être isolée. Une enquête
épidémiologique effectuée sur la côte nord du Pérou par des psychiatres
péruviens dirigés par le Pr Mario Chiappe (1976 montre
avec cinq ans de recul, que les guérisseurs atteignent 60% de succès dans le
traitement de l’alcoolisme.
En Thaïlande, au monastère bouddhiste de Tham Krabok
(Neubacher, 1978), les moines guérisseurs Tudong traitent les malades
toxicomanes (héroïnomanes) depuis plus de quarante ans. Au Brésil, la
psychiatre Svetlana Vasconcelos (1987) coordonne le traitement des malades
toxicomanes avec les maîtres du Condomblé, religion afro-brésilienne qui inclut
en son rituel, des transes de « possession » par les dieux (les
orixas, divinités intermédiaires entre
Dieu et les hommes). Enfin en Inde (Meijer, 1999), la technique
Vipassana, qui signifie « voir les
choses telles qu’elles sont »
[7] et qui est une des techniques de méditation
(purification mentale) la plus ancienne de l’Inde, est utilisée avec succès
depuis huit ans dans les centres pénitentiaires en tant que méthode de
réhabilitation sociale pour les prisonniers toxicomanes
[8]. L’introduction de cette technique est à
l’étude dans certaines prisons des États-Unis, du Royaume-Uni, de Taiwan, de
Nouvelle-Zélande et du Népal.
De la médecine moderneà la médecine traditionnelle : conflit des
intelligibilités ?
La manifestation du sacré dans
notre société contemporaine
Entre les deux pôles de l’existence du malade toxicomane, la
vie rituelle d’un côté (répétition de l’acte face au désir impérieux de vivre
autrechose), la vie profane de l’autre
(insipide, dénuée de sens), existe t-il une passerelle ? Le sacré est d’abord
une expérience d’ordre émotionnel, affectif, mais c’est aussi un sentiment
intime de l’existence de « tout-autre », comme « radicalement et totalement
différent » du monde profane, une intuition intense de « quelque chose »
au-delà des limites habituelles de l’expérience humaine, distincte de la
tradition religieuse, « il est, dirons-nous, de telle nature qu’il saisit et
émeut de telle et telle façon l’âme humaine » (Otto, 2001).
Il y a dans notre société moderne radicalement sécularisée un
certain désarroi ou désespoir, une sorte d’indifférence relative qui laisse, comme l’a
noté Jeammet (MILDT, 2000), « l’individu libre face à lui-même, face à ses
contradictions intérieures, face à une sollicitation narcissique de plus en
plus grande » malgré, il est vrai, l’apparition pour ainsi dire d’un nouvel
espace du sacréparmi d’autres : la « bioéthique », figure de la « sacralisation
du corps humain », mélange d’inquiétude et de fascination pour les problèmes
éthiques liés aux conséquences du progrès scientifique, aux nouvelles
définitions de la mort ou comme moyen de la dépasser (manipulations génétiques,
possibilité de clonage, etc.).
Mais ces interrogations d’une grande ampleur morale, voire
métaphysique, qui ébranlent les fondements de notre société (rappelons-nous de
l’émotion de la communauté scientifique mondiale et politique provoquée par
l’annonce faite aux États-Unis par la secte des « raéliens » de la naissance du
premier bébé issu du clonage qu’elle soit confirmée ou non par les tests
génétiques sont frappées d’amnésieou de « refoulement »).
Ainsi Luc Ferry nous dit, dans L’homme-dieu ou le sens de la vie (p. 127,
1996): « Tout se passe comme si le sentiment du sacré, malgré la « mort de Dieu
», subsistait sans que la spiritualité ou la sagesse qui devraient lui
correspondre nous soient données ».
Ce problème, d’une grande complexité, dépasse notre
compétence, mais si nous voulons prétendre donner « sens » à l’expérience de
l’effroi, de l’innommable ou à « l’impossible du supporter » alors notre
médecine moderne, marquée par son dualisme scindant l’homme en âme (esprit) et
corps, doit :
- s’ouvrir davantage à de nouvelles voies d’interprétation
ou de traitement de l’infortune. Nous pensons ici à l’engouement actuel pour
les médecines dites « complémentaires » généralement en provenance de Chine
(acupuncture, le qigong, le shiatsu, etc.) et à la médecine indienne «
l’Ayurveda » (yoga, thérapies « spirituelles », etc.) dont l’efflorescence et
les implications sociales lancent un sérieux défi à la vision scientifique du
monde;
- se réconcilier de manière authentique (le terme est synonyme ici à la
notion de « présence », l’acte de don du thérapeute qui consiste à pouvoir se
rendre totalement disponible à la douleur « morale » de son prochain) avec le
sentiment d’une transcendance inscrite dans l’immanence à la subjectivité
humaine, au cœur de l’homme luimême.
L’Institution – ce domaine que l’on ne saurait qualifier de
profane ni réduire à l’espace du sacré – doit permettre ce jeu de
réconciliation. Elle est, selon nous, une expérience donatrice de sens : « ces
évènements qui déposent en moi un sens », cet « appel à une suite », cette «
exigence d’un avenir » (Merleau-Ponty, 1968). L’Institution, en tant que lieu
où peut se manifester et passer « quelque chose », apparaît alors comme un
espace privilégié d’apparition du « tout-autre » (Otto, 2001), de rencontre et
de confrontation avec le visage (et le corps) d’autrui. Mais notre institution,
au sens actuel du mot (Rojas Urrego, 1991), à laquelle nous sommes constamment
confrontés dans notre pratique clinique quotidienne, au fondement même de la
rencontre et qui supporte déjà aujourd’hui les mérites et la diversité de
telles ou telles thérapies ayant leur propre système de « valeurs » (Widlöcher,
1996), doit désormais répondre à ce que les malades toxicomanes
instituentpar leur position ou
expérience propre, c’est-à-dire une nouvelle forme de « relation au monde » et
au sacré. A-t-elle les moyens d’y parvenircomme l’affirment et revendiquent les
« tradipraticiens »?
La guérison, une croyance
partagée
Le « tradipraticien » (généralement un guérisseur, un
phytothérapeute, etc.) par sa médecine traditionnelle, apporte une réponse très
concrète et pragmatique au « désordre » (Hell, 1999) qui se manifeste et offre
ainsi des manières différentes de comprendre la maladie et, par voie de
conséquence, le processus de guérison qui lui est attaché.
Les thérapies traditionnelles sont en grande partie
influencées par la culture et les conditions historiques et sociales dans
lesquelles elles se manifestent, ce qui pose inévitablement un problème quant à
leurs « évaluations », un principe d’objectivité et de rigueur scientifique
pour notre société moderne (recherches sur l’innocuité et l’efficacité de ces
pratiques et la qualité des médicaments traditionnels à base de
plantes).
Elles ont une présupposition commune : elles prennent leur
départ dans une approche holistique de la Vie où le corps se présente comme un
théâtre de forces et d’enjeux opposés, voire contradictoires, qui interroge et
interpelle le thérapeute. « La maladie viendrait soit d’une sorte d’affection
matérielle externe au corps du malade (conception matérialiste), soit d’une
force mystérieuse émanant des dieux et qui se transmettrait aux êtres, aux
hommes et aux choses avec lesquels elle entrerait en contact (conception
dynamiste) ou enfin, d’un être démoniaque qui prendrait possession du corps du
malade (conception spiritualiste)» (Costa, 1999).
La maladie devient alors la « métaphore » (Sontag, 1979) d’un
conflit moral et « l’acte deguérissage », une croyance du malade dans les
pouvoirs rituels de guérison du tradipraticien : « le malade comprend sa
maladie, l’intègre dans un ensemble cohérent qui est de l’ordre de sa culture,
et il guérit » (Vazeilles, 1991). L’efficacité thérapeutique va ainsi dépendre
du système d’interprétation qui définit à la fois le malade et sa maladie, des
modes de pensée et des croyances que chaque société élabore à travers ses
représentations symboliques de l’existence.
Les réticences, sinon l’hostilité, que connaît la pratique de
« guérissage » dans la pensée et la médecine modernes relèvent surtout d’un «
scepticisme non informé » et à la peur de voir ainsi détrôner la pensée moderne
ou scientifique (rationnelle, « froide et désincarnée »)
soumise à la critique au profit d’une construction
particulière du monde, celle d’un « monde sacré » et humaniste (« riche et
sensible ») capable de donner sens à la vie humaine. L’opposition semble, au
premier abord, radicale, mais cette impression se trouve aujourd’hui
complètement périmée. En vérité elle cache un débat éternellement nouveau
(cherché ou contraint) et la preuve est faite en l’occurrence par ce regain
d’intérêt que porte, par leur lumière conjointe, la communauté scientifique et
des institutions officielles telles que l’Organisation Mondiale de la Santé
(OMS, 2002) et l’Union Européenne
[9] pour des pratiques thérapeutiques qui sortent des
canons de la médecine scientifique. La médecine traditionnelle propose une
affinité plus
réelleet complémentaire
(indissociable même), éloignée de « l’optimisme rationaliste » souvent nourri
d’idées préconçues et qui expose, en des termes complexes, la médecine moderne
à ses propres limites : l’heure est au « pragmatisme thérapeutique », le savoir
ne peut se réduire à la connaissance objective et scientifique, il faut lui
adjoindre une expérience intérieure, spirituelle, d’un « non-représentable »,
capable d’être partagée et médiatisée par un Autre (l’altérité, investie d’un
pouvoir, en position de médiateur entre le monde connu et le monde inconnu)
empli d’ouverture et de disponibilité.
La guérison (quel que soit son présupposé éthique) pour
s’accomplir, devra donc être offerte par une personne d’autrui comme un « don
», qu’elle soit guérisseur, médecin ou psychologue. Il y a là véritablement un
déplacement du regard de soi vers un autre souvent mal compris, une attention
plus marquée dans l’écoute empathique du sujet-souffrant dont l’enjeu, sur le
plan institutionnel, éthique et thérapeutique, est primordialet décisif : il
s’agit de placer en arrière-plan de la rencontre, « avant même le principe de
la continuité des soins » comme le signale Chaigneau (1983), « en principe des
principes, celui de la continuité de l’existence du sujet ». Ce sujet, cet «
être de l’homme pris dans sa totalité »
et non
sous une certaine face, dont il faudra (Binswanger, 1971) éveiller
ou attiser en lui « l’étincelle divine », ne peut se réaliser que « dans une
communication authentique d’existence à existence et dont la clarté et la
chaleur sont seules, au fond, capables de libérer l’être de l’isolement aveugle
de l’
idios cosmos, comme dit
Héraclite, c’est-à-dire de la simple vie » et de « l’élever et le délivrer pour
qu’il puisse participer au
koinos
cosmos, à la vie de la
koinomia
[10] authentique ou de la communauté ».
Les défis majeurs de la
confrontation
La problématique du malade toxicomane, telle qu’elle est
envisagée ici, dépasse la problématique d’une logique de la science (au sens
des sciences de la nature) et le cadre général de la psychologie « moderne »
(scientifique, expérimentale); elle représente au fond une forme contemporaine
de l’inquiétude métaphysique, cet « esprit chamanique » (Perrin, 1992) que
certains tentent désespérément de retrouver. En nous engageant à une relation
fraternelle avec son altérité dominée par la dimension de la transcendance, ou
par son « inconscient spirituel » pour reprendre l’heureuse formule de Frankl
(1973), le malade toxicomane inaugure ainsi un nouveau mode de relation dont le
sens n’est pas « d’être ou de ne pas être » mais se trouve dans « l’autrement
qu’être » (cette expression s’entend ici comme la réponse du sujet toxicomane
ébranlé par la perte du sens dans le monde profane) et que nous avons la
responsabilité
[11] d’accueillir. Il s’agit d’opérer une
sorte de « conversion épistémologique » du thérapeute consentant, qui « vise à
constituer un savoir selon une nouvelle spécificité » (Gusdorf, 1989-1990),
exigence qui nous paraît fondamentale pour lui permettre de se débarrasser de
ses propres certitudes ou de son « égoïsme mental » par sa capacité à donner
une priorité à l’autre, et à créer « les conditions d’une
présence de l’autre, afin que
l’altérité fasse irruption en tant qu’expérience, au sens fort du terme »
(Ducousso-Lacaze, 2001).
Pour accomplir cette tâche, le thérapeute devra proposer au
malade toxicomane préoccupé par le sens de son existence, non pas une
spiritualité à sa mesure mais – et nous rejoignons Frankl dans l’un de ses plus
éclairants discours – le choix d’un engagement libre, c’est-à-dire
la responsabilité de réaliser un
sensqu’il donnera à son existence. Les défis qu’il lance à nos
institutions « modernes » sont donc majeurs et là aussi, d’une grande
complexité : elles ont la lourde tache d’intégrer le malade toxicomane et sa «
crise de la présence au monde » dans un projet communautaire capable de faire
de lui une présence pour l’existence et – si elles portent, tout comme elles
s’emploient à le faire pour sa médecine moderne, le même accueil et la même
estime auprès de la médecine indigène et traditionnelle – le devoir moral
d’élaborer une réflexion sur la place de l’homme «dans et avec son monde » (Binswanger, 1971),
mouvement qui, pour paraphraser Nathan (1995), contraint la pensée à se surpasser, à se raviver
et à se renouveler sans relâche.
Le malade toxicomane nous invite donc à plus d’humilité et de
tolérance.
À l’heure du crépuscule de la transcendance (ou de son
réaménagement dans notre société désacralisée, désenchantée ?), il questionne,
par sa tentative de reconnaissance d’un sens supérieur à sa propre existence
(ici la drogue se manifeste sous la forme d’une hiérophanie, terme proposé par Eliade pour
désigner une irruption du sacré dans un monde vécu comme chaotique), notre
vision « post-moderne » du monde, le rapport que nous avons au Monde, aux
Êtres, aux Choses. Son geste « déraisonnable » interroge notre pratique et, au
terme de cette réflexion, nous incite à repenser la notion de
thérapeute et avec elle, le concept de
psychothérapie. Si le mot grec ò
thérapeutês signifie dans son sens originel et historique « le
serviteur de la maison » (Jonckheere, 1985), alors le thérapeute est avant tout
un serviteur de la maison. Sa mission est sacrée car il veille à ce qu’elle
soit ouverte aux « dieux » : la visée ultime de la thérapie étant que le
patient puisse davantage s’ouvrir à son corps, à soi, au monde et à l’être.
Nous avons donc une mission humble car nous sommes des serviteurs, mais
prestigieuse précise Jonckheere « car nous avons comme profession celle de
rendre à nouveau possible, l’entrée des “dieux” dans la maison des hommes
».
Article reçu en avril et accepté en octobre 2004
·
Binswanger Ludwig : Introduction
à l’analyse existentielle – Paris, Éditions de Minuit
(1971)
·
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[1]
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Journal de Psychologie, XXXII, 3-4
(1936)
[2]
Claude Levi-Strauss : « Les champignons dans la culture » – In
Anthropologie structuraleII, Paris,
Plon (1973)
[3]
Gérard de Nerval :
Œuvres
complètes – Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, tome III (1993)
[4]
La transformation initiatique des candidats se fait, de manière
très simplifiée, par la séparation du monde social ordinaire (dans un endroit
tenu secret et éloigné de toute habitation par exemple) et par la phase
initiatique proprement dite avec une phase de
déconstruction (période transitoire, plus ou
moins longue et fastidieuse, selon les capacités de chacun à apprécier les
codes et pratiques, à les assimiler, les respecter et les utiliser) suivie
d’une phase de
reconstruction
(acquisition d’une identité nouvelle, celle
d’initié, en accord avec les règles, valeurs et
pratiques en vigueur) par la consommation de substances hallucinogènes ou
psychotropes. Ce processus évoque (sans faire du comparatisme) quelques traits
de
l’initiation chamanique rencontrée
dans certaines pratiques et dont les épreuves comportent une phase de
destruction complète ou de
dépeçage de la personnalité du futur
chaman (phase d’apprentissage avec l’invisible) et une phase de reconstruction
ou de
renaissance (l’initié devient
chaman détenteur d’un pouvoir spirituel qui témoigne de ses liens avec
l’invisible ou le monde des esprits).
[5]
Holotropique : dérivé du grec
holos (tout) et de
trepein (tourner), le sens est donc :
tourné vers la totalité, vers la
globalité. Terme utilisé par Stanislav Grof (1996).
[6]
Ce centre soulève depuis quelque temps des interrogations de
nature polémique. L’auteur n’utilise ici cet exemple que dans une logique
purement heuristique.
[7]
Il est intéressant de noter que cette technique est similaire à
une méthode proprement japonaise du traitement des désordres mentaux : la
thérapie
Morita élaborée par le
D
r Morita du Collège Médical de Oikekai (Morita, 1997) et
dont le principe fondamental est
Arugamana: voir et sentir les choses telles
qu’elles sont.
[8]
En réalité, l’enseignement de la méditation
Vipassana dans un environnement
correctionnel a été expérimenté pour la première fois en 1975 à Jaipur. Ce
n’est qu’à partir de 1994 qu’elle rencontre un franc succès au Tihar
(New-Delhi), le plus grand centre pénitentiaire de l’Inde (10 000 détenus).
[9]
Par son projet « COST » (coopération européenne dans le domaine
de la recherche scientifique et technique sur la médecine non
conventionnelle).
[10]
« Communion fraternelle »
[11]
Ici, le terme de
responsabilité est pris dans le sens indiqué par
Steiner, c’est-à-dire
la capacité qui est la
nôtre de répondre à une attente chez l’Autre (answerability).
Steiner G :
Réelles présences. Les arts du
sens: 27 – Paris, Gallimard (1991).