2004
Psychotropes
La Commission nationale des stupéfiants et des
psychotropes
Historique et actualité
Jean Dugarin
Praticien hospitalier et psychiatre Vice-président de la
Commission interministérielle des stupéfiants et des psychotropes de 1982 à
1999 et membre de ladite Commission jusqu’en juin 2002
Chantal Gatignol
Pharmacien, responsable de l’USP (Unité stupéfiants et
psychotropes) à l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de
santé
La Commission nationale des stupéfiants et des psychotro~pes
prend son origine, dans sa première forme, en 1930. Sa création est la
conséquence des premières lois françaises, votées à partir de 1916. Dans un
premier temps, elle n’exerce son activité qu’en ce qui concerne les substances
définies à l’époque comme stupéfiants. Ses compositions et missions successives
vont au fil du temps refléter les changements de conception que la société en
général et le monde médical en particulier auront des risques inhérents à la
manipula~tion de ces molécules et du contrôle qui doit être exercé en retour.
Durant les années 1970, l’importante extension des usages de «drogues »
illégales et la mise à disposition rapidement croissante de psychotropes légaux
amèneront l’élargissement de ses missions qui s’étendront à tous les
psychotropes à l’exclusion de l’alcool et du tabac. Elle s’est dotée, à partir
de 1990, d’un réseau de centres d’évaluation et d’information sur la
pharmacodépendance (CEIP) organisé à l’échelon national par des pharmacologues
compétents. Ce réseau, en éveil permanent, constitue à travers le développement
de divers outils originaux, un observatoire de premier plan en ce qui concerne
les abus de drogues et les pharmacodépendances.
Mots-clés :
contrôle des stupéfiants, Centres d’évaluation et d’in, formation sur la pharmacodépendance, réglementation, histoire, abus, pharmacodépendance.
The French « National Commission on narcotics and psychotropic
substances» was created in 1930 as a result of the various laws passed in
France in this field since 1916. At first, the Commission dealt with narcotics
only. Then the Commission and its missions followed social and medical trends
in the perception of risks involved in the use of such substances and the
necessity to enforce controls. In the 1970’s the increasing use of illicit
drugs and the larger availability of psychotropic medicines resulted in an
extension of Commission’s missions to include all psychoactive substances,
except alcohol and tobacco. In 1990, the Commission set up a national network
of «Monitoring and information centres on drug dependence» (CEIP) run by
capable pharmacologists in order to receive technical and expert support.
Through original epidemiological methods, the CEIP network has developed a
first rate monitoring centre on drug abuse and drug dependence.
Depuis qu’à la fin du XIXe siècle s’est
dégagée la figure du toxicomane et que la consommation de psychotropes est
apparue comme une singularité inquiétante au point que l’on en parle en tant
que problème social, voire de fléau, on a tenté d’apporter des solutions. Dans
le double mouvement de la production croissante de produits de synthèse à visée
thérapeutique et de la constatation de déviations et d’abus, il a fallu être
imaginatif.
Le seul abord médico-psychologique ayant montré très rapidement
ses limites malgré la multiplicité des hypothèses et des techniques proposées,
il a été cherché des solutions de maîtrise par le biais de la législation.
Ainsi, dès le début du XXe siècle, des lois ont tenté de
régir le contrôle de la circulation des produits, ont établi la légalité ou
l’illégalité de leur commerce, de leur détention et de leur usage, créant par
là à l’échelon international et national une nouvelle sorte de délit. La
concrétisation de ce type de réponse a nécessité la mise en place d’instances
politiques, judiciaires et administratives : cet article évoque l’une d’entre
elles, la Commission nationale des stupéfiants et
des psychotropes.
Le contexte administratif et problématique
S’agissant d’une des plus anciennes instances consultatives en
la matière et avant de présenter son historique, évoquons très rapidement le
dispositif administratif dans lequel s’insère la Commission.
Ce dispositif s’est constitué au fil du temps, en fonction de
l’émergence des problèmes dans différents registres (notamment sanitaire,
judiciaire, policier, douanier et scolaire). Il s’est surtout beaucoup
diversifié à partir du début des années 1970 après la promulgation de la loi du
31 décembre de la même année qui était venue scander la prise de conscience par
les pouvoirs publics de l’extension rapide des usages de produits psychotropes
illégaux. Ces usages avaient des caractéristiques nouvelles, ils concernaient
une population jeune, revendiquant sa marginalité, contestataire et utilisant
volontiers la voie intraveineuse, ce qui était nouveau à cette échelle et très
spectaculaire tant par la modalité pratique elle-même que par ses conséquences
sur le plan médical (surdosages, septicémies, hépatites virales B, etc.). De
même, de façon apparemment nouvelle, s’est surajouté au gros trafic tout un
réseau labile et multiforme formé de vendeurs, d’usagers revendeurs et de
transporteurs exerçant leurs talents à plus ou moins grande échelle et passant
volontiers les frontières.
Répondant à un état de fait qui a sensiblement évolué depuis
cette époque, à l’échelon national, deux ministères jouent un rôle
prépondérant, le Ministère de la Santé par le biais de plusieurs directions et
agences (Afssaps, etc.) et le Ministère de l’Intérieur. Mais d’autres
ministères et secrétariats d’État sont également concernés, souvent par le
biais de plusieurs bureaux ou services : la Justice, la Jeunesse et les sports,
l’Éducation nationale, la Défense, le Budget (Direction générale des douanes),
les Affaires sociales et l’Emploi. Devant cette diversité, plusieurs instances
interministérielles à visée harmonisante ont vu le jour : un
Comité interministériel de lutte contre la
toxicomanie, puis la MILDT (Mission
interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie,
auparavant nomméeDélégation générale de lutte
contre la drogue et les toxicomanies). À l’échelon départemental,
les Directions de l’action sanitaire et
sociale et les CPD (chefs de projets départementaux drogues et
dépendances nommés par la MILDT) sont concernés ainsi que les instances
préfectorales. À l’échelon local, toujours sur le plan administratif, il
n’existe en général rien de structuré de façon systématique.
Cette énumération non exhaustive et quelque peu fastidieuse
illustre, par sa diversité même, et en miroir, les caractéristiques venant
définir socialement l’usager de drogues illicites. Ce dernier, quand le tableau
est complet, est jeune, peut être scolarisé, peut être physiquement malade,
avoir des troubles du comportement, être délinquant voire trafiquant, peut
passer les frontières, peut être hospitalisé, être amené à rencontrer un juge
et aller en prison; il peut même détourner des psychotropes légaux, il est
acteur et victime de ce qui est considéré comme un « fléau » auquel sont venus
se surajouter le sida et les hépatites. Fort heureusement, une personne
cristallise rarement tous ces éléments hétérogènes qui, néanmoins, trouvent
leur répondant point par point dans une instance administrative. Il éparpille
sa vie et il lui arrive aussi de demander qu’on l’aide à arrêter ce processus,
le plus souvent en s’adressant au corps soignant, mais parfois il ne trouve que
la police et la justice pour freiner son élan.
De façon analogue, les instances interministérielles tentent de
coordonner leurs actions en retour et sont confrontées à un très épineux
problème : faut-il respecter la diversité des réponses au risque de les voir
devenir contradictoires, ou faut-il rechercher une unité de doctrine qui
risque, par son aspect partiel, de manquer son objet ? En d’autres termes,
l’hétérogénéité administrative et la diversité des abords cliniques sont-elles
en rapport avec des caractéristiques purement françaises ou respec-tent-t-elles
la diversité des situations inhérentes à la surdétermination massive de ce
qu’on appelle de façon lapidaire le problème de la drogue ?
Les étapes de son existence
Après avoir campé ce décor, revenons à la
Commission des stupéfiants et des
psychotropes pour en retracer l’historique et la situer dans cet
ensemble. Il s’agit donc de la plus ancienne instance interministérielle
consultative en matière de stupéfiants puisqu’elle apparaît dans sa forme
originelle en 1930. Comme les dispositifs administratifs reflètent de façon
synchronique les caractéristiques attribuées aux usagers, l’évolution des
modalités d’existence de cette Commission et la nature de ses compétences
reflètent, elles, de façon diachronique, les visions successives que l’on a
eues du problème.
De 1930 à 1945 : installation de
la Commission et mise en place des réglementations visant à la maîtrise des
flux de stupéfiants
Pour la période allant de 1930 à 1945, la Commission est un
des éléments venant actualiser au niveau national les accords internationaux du
début du siècle. Plus précisément en application de la Convention de Genève du
19 février 1925, il s’agissait de substituer un régime d’autorisation préalable
au simple régime de déclaration institué en 1912 par la Convention de La Haye.
L’esprit est donc, pour la première fois dans l’histoire, de tenter un certain
niveau de contrôle du flux des produits considérés à l’époque comme
stupéfiants.
La Commission est créée par l’article 31 du décret du 20 mars
1930 réformant la réglementation des stupéfiants en vigueur depuis la loi
française de 1916 sous le nom de Commission
interministérielle du commerce des stupéfiants. Elle est chargée de
donner au ministère de tutelle un avis conforme sur les demandes d’autorisation
préalable de fabriquer ou faire commerce des stupéfiants. Dans le cadre de
l’époque, elle est placée sous l’égide du Ministère de l’Agriculture; sa
composition est fixée le 5 mai 1930 par un arrêté concerté des ministres
chargés de la répression des fraudes et de l’hygiène publique. Les présidences
seront d’ailleurs assurées dans un premier temps par deux conseillers d’État,
directeurs respectivement de ces deux ministères, puis par un doyen de la
faculté de médecine. Six départements y sont représentés (dont l’Intérieur, les
Affaires Étrangères et l’Industrie). Son but essentiel est la limitation du
trafic licite des stupéfiants, en restreignant le nombre des opérateurs
industriels ou commerciaux concernés et d’éclairer, à travers les vœux qu’elle
formule, les pouvoirs publics.
On sent donc que, en arrière-plan, se met en place un
appareillage national à partir des toutes premières législations
internationales, dans un contexte où il existe peu de drogues synthétiques et
où l’opium est encore très présent dans les esprits comme substance d’abus ou
comme produit de base de la morphine; ce sont les flux de ces derniers produits
qu’il s’agit de maîtriser.
De 1946 à 1967 : apparition des
morphiniques synthétiques et maîtrise médicale par le biais du carnet à souche
de prescription
Un certain nombre de ces éléments vont changer au cours de la
période suivante, de 1946 à 1967, durant laquelle les morphiniques synthétiques
vont apparaître et où les aspects sanitaires vont être davantage pris en
compte. Ceci se traduit alors par un glissement, concrétisé par le décret du 24
décembre 1945 rattachant la Commission au Ministère de la Santé.
Le Ministre de la Santé deviendra en outre quelques années
plus tard le seul signataire des arrêtés de nomination des membres.
Administrativement, un bureau dit des substances vénéneuses ou des stupéfiants
prend en charge les nouvelles attributions pour assurer notamment le
secrétariat de la Commission.
En 1948, un décret refond la réglementation des substances
vénéneuses. Les différents tableaux régissant le degré de contrôle exercé sur
la circulation légale des produits s’actualisent au quotidien par le biais de
l’institution du carnet à souche. Cette modalité de prescription contrôlée met
alors un coup d’arrêt à la consommation abusive de produits dits stupéfiants
qui, à l’époque, prend surtout son origine dans une prescription complaisante
de certains médecins.
Parallèlement, en 1953, est votée une loi permettant, après
expertise médicale et sur décision du juge d’instruction, d’astreindre
autoritairement les usagers délinquants à être traités. Mais à l’époque l’usage
n’est pas un délit et ce règlement qui n’aura pas l’occasion d’être appliqué
n’aurait pu être mis en œuvre qu’à partir d’un délit connexe, comme
l’incitation, la fourniture ou la consommation en groupe.
Pendant cette période, la Commission prend l’appellation de
Commission interministérielle des
stupéfiants, elle rassemble au moins sept ministères et est présidée
successivement par des professeurs de la faculté de pharmacie de Paris dont
deux doyens. Elle voit les stupéfiants synthétiques placés sous contrôle
international à la suite du protocole de Paris du 19 novembre 1948 et
s’instituer la Convention unique sur les stupéfiants du 30 mars 1961 remplaçant
tous les accords internationaux antérieurs. Un de ses buts principaux, et à
l’instar de l’esprit des conventions internationales, est de limiter le nombre
des produits stupéfiants synthétiques à ceux présentant un intérêt substantiel
par rapport aux produits extractifs tout en permettant la mise à disposition
des praticiens et des patients des analgésiques centraux et des morphiniques à
visée anesthésique pour la chirurgie (comme le fentanyl et la
phénopéridine).
Parallèlement, sur le plan répressif, les conceptions
changent aussi et la Brigade mondaine, prenant en compte de façon globale petit
gangstérisme, prostitution et drogue, va évoluer vers une structure plus
spécialisée nommée Brigade des
stupéfiants.
Mais en fait, à la fin de cette période, l’ensemble du
dispositif est plutôt en sommeil car, contrairement aux États-Unis d’Amérique
par exemple, les problèmes de drogues sont très marginaux et somme toute bien
contrôlés socialement et médicalement. Ceci va changer entre 1966 et 1970 dans
le contexte d’une résurgence dans le monde occidental de la consommation de
drogues illégales articulée à des mouvements contestataires de la jeunesse; en
France le point d’inflexion sera 1968.
De 1968 à 1988 : apparition et
extension des usages de drogues illégales en France
Certes, les événements qui se déroulent cette année-là et
l’important brassage dans lequel se sont trouvés étudiants et lycéens ont
probablement favorisé une extension de l’usage des produits illégaux mais, dès
1966, il existait en France des utilisateurs de LSD et des usagers d’héroïne
par voie intraveineuse. Néanmoins, ce qui change surtout pour les pouvoirs
publics et les médias, c’est le regard qu’ils jettent sur une certaine partie
de la jeunesse française jusque-là réputée fort calme. Il faudra que survienne,
en août 1969, le décès par surdosage d’une jeune fille pour que la presse et le
gouvernement réagissent brusquement et avec vigueur. La Commission des
stupéfiants n’ayant pas été renouvelée en temps voulu, les pouvoirs publics ne
pouvaient pas se tourner pour avis vers une instance responsable. Le ministre
de la Santé réactive alors la Commission et institue même une section
permanente composée de personnalités compétentes se réunissant fréquemment.
Pendant ce temps s’élabore la loi du 31 décembre 1970 dont la caractéristique
principale sur le plan sanitaire est de faire de l’usage un délit tout en
instituant la modalité alternative de l’injonction thérapeutique.
C’est depuis cette époque que s’est progressivement créé et
complexifié tout le réseau de soins en France. Sur le plan international, c’est
un moment fécond puisque sont publiés deux nouveaux accords, un protocole de
1972 amendant la Convention unique de 1961 sur les stupéfiants et la Convention
de Vienne du 21 février 1971 sur les substances psychotropes. Ceci vient signer
l’élargissement des préoccupations sur le plan des substances. Au-delà du souci
occasionné par la surveillance des morphiniques synthétiques, il y a une prise
de conscience des problèmes divers qui peuvent être liés au nombre croissant de
produits psychotropes sortant à une cadence de plus en plus accélérée des
laboratoires pharmaceutiques.
Dans la décennie qui suit, soit jusqu’en 1979, devant une
croissance rapide du phénomène et dans la conscience de ses multiples aspects,
la Commission est constituée d’un nombre important de directions ministérielles
et de spécialistes de la prise en charge des intoxiqués. C’est à cette époque
que de nombreux services administratifs se créent de façon concomitante et que
la Commission accueille en son sein une importante diversité de membres aux
compétences multiples. La relative hypertrophie qui s’en suit rend son
fonctionnement plus lourd et on y aborde des questions aussi diverses que
l’abus d’amphétamines, l’intérêt de la méthadone, l’information publique sur la
drogue ou l’évolution du trafic illicite.
Bien qu’étant la seule structure interministérielle, son
rattachement au Ministère de la Santé nuit à son impact et bien évidemment, en
tant que commission technique consultative, elle ne peut se substituer à une
volonté politique. C’est du moins ce type de constatations qui est à l’origine
de la création, à partir de 1982, des organes politiques et administratifs
interministériels (CILT, puis DGLDT, puis MILDT évoqués plus haut). Dans ce
contexte, la Commission se recentre sur les questions sanitaires liées aux abus
toxicomaniaques. Il n’y a plus que trois ministères représentés en son sein,
l’Intérieur, l’Industrie et la Santé. Par contre, les intervenants en
toxicomanie (pharmacologues, psychiatres, médecins) sont plus nombreux aux
côtés des représentants des instances ordinales. Les discussions et débats ont
trait aux produits donnant lieu à déviations : médicaments certes, mais aussi
solvants. Ils portent aussi sur d’autres questions telles que le refus de vente
par les pharmaciens, le problème des seringues, les analogues des stupéfiants
et des psychotropes. Le trafic illicite ne la concerne plus qu’à titre
d’information en tant que témoin d’un abus.
Compte tenu de cette évolution, le rôle de la Commission se
traduit essentiellement en termes d’avis sur les exemptions, les inscriptions
ou les modifications d’inscription sur les tableaux des substances vénéneuses
et sur la préparation des dossiers des experts participant aux travaux de
l’OMS. C’est ainsi que sont classés comme stupéfiants en France, non seulement
des produits sous le contrôle de la Convention de 1961 dite « unique » mais
aussi, au gré de l’apparition d’abus dans les centres de soins pour toxicomanes
notamment, des substances visées par la Convention de 1971 sur les
psychotropes. Durant cette période, on voit alors être inscrite au tableau des
stupéfiants une gamme étendue de produits :
hallucinogènes, morphiniques agonistes et mixtes,
amphétamines, pyrovalérone, méthaqualone, sécobarbital, ainsi que deux
précurseurs, l’acide lysergique et la benzylméthylacétone. La Commission
donnera même un avis pour que l’éther ne soit plus en vente libre mais délivré
sur ordonnance (tableau C).
Pendant cette période de vingt ans, la Commission, renouvelée
tous les trois ans, voit se succéder à sa présidence un doyen de la faculté de
pharmacie, un inspecteur général de la santé, un pharmacien inspecteur
divisionnaire et deux professeurs de pharmacologie dont le second pour deux
mandats. C’est pendant cette période qu’elle prend sa place dans tout un
appareillage politico-administratif assez foisonnant, qu’elle est confrontée
aux conséquences de la montée rapide du phénomène de l’invasion du marché par
des psychotropes légaux dont il est fait abus et à l’irruption du sida. Se pose
pour elle, également de façon récurrente, le problème de la quantification des
abus compte tenu de la difficulté de mettre en place des instruments
épidémiologiques fiables. Il est en effet difficile, voire pour certains
impossible, d’évaluer un phénomène aux frontières floues, sur lequel pèse une
loi prohibitrice, et qui est marqué par la honte et la dissimulation.
Quel crédit accorder à des données issues du souvenir et du
dire des patients souvent sous l’influence de produits ? Dans ces conditions,
de nouvelles modifications vont intervenir marquant la composition, les
missions et même la dénomination de la commission suivante.
De 1989 à 1992 : période
charnière, refonte et extension des missions
Ainsi, par l’arrêté du 20 juillet 1989 fixant sa nouvelle
composition et son fonctionnement, elle devient Commission des stupéfiants et des psycho-tropes.
Cette nouvelle dénomination tient à deux éléments principaux :
- d’une part, au fait que s’accentue encore, et de façon
importante, un usage de style toxicomaniaque de drogues légales d’accès
facile
- (codéinés, buprénorphine, benzodiazépines, pour ne citer
que les plus consommées);
- d’autre part, que cela cadre avec la publication d’une
refonte complète de la réglementation des substances vénéneuses à la fin
de
- 1988; aux côtés des stupéfiants apparaissent
officiellement en droit interne les psychotropes, ce qui permet une meilleure
application de certaines dispositions de la Convention de 1971.
Le rôle de la Commission est alors ainsi précisément défini,
s’inscrivant dans le contexte de lutte contre la toxicomanie avec une
compétence propre concernant les produits psychoactifs, elle doit :
- participer à la diminution de leur offre, qu’ils soient
médicamenteux ou non, ayant entraîné abus ou dépendance, ou susceptibles de le
faire. L’examen du détournement d’usage de ces produits peut conduire à des
restrictions de leur disponibilité pour le public.
- Notamment, il est rappelé que le classement au plan
national et international d’une substance comme stupéfiant donne aux services
de répression des moyens d’actions légaux accrus;
- mieux étudier, en concertation avec la
Commission d’autorisation de mise sur le
marché et, si possible, dès la constitution éventuelle d’un dossier
de mise sur le marché de spécialités pharmaceutiques, le potentiel d’une
substance à engendrer une dépendance, de façon à réduire par ce biais également
l’offre de médicaments pouvant entraîner abus ou dépendance. Ceci par des avis
circonstanciés fondés sur une comparaison des produits disponibles;
- contribuer à la réduction de la demande, en participant à
l’élaboration d’une meilleure information du corps médical et du public sur
leurs dangers;
- faire en sorte, avec l’aide de toutes les administrations
ou organismes concernés, que l’épidémiologie soit la plus exhaustive possible
et prenne en compte l’identification précise des substances en cause;
- faire en sorte que des informations pertinentes soient
fournies à l’OMS, conseiller technique de l’Onu pour les conventions
internationales.
- Pour ce faire, la Commission est incitée à élargir ses
possibilités d’écoute et d’actionen :
- accentuant ses rapports avec d’autres commissions
techniques dépendant de la même administration : Commission d’autorisation de mise sur le marché,
mais aussi Commission de
pharmacovigilance,
-
Commission de la
transparence et Commission de contrôle
de la publicité;
- renforçant ses liens avec les instances
ordinales;
- ayant la possibilité de faire appel à des rapporteurs et
à des experts choisis sur une liste établie par arrêté du Ministère de la
Santé;
- ayant la faculté d’entendre toute personne utile à
l’instruction des dossiers comme des représentants d’associations familiales et
d’enseignants ou des représentants des laboratoires pharmaceutiques.
Dans l’optique d’une actualisation concrète de ces
orientations ont été mis en place, à l’échelon régional, des
centres d’évaluation et d’information sur les
pharmacodépendances (circulaire DPhM du
1er octobre 1990)
articulés à partir des centres régionaux de pharmacovigilance
et des centres antipoisons, incités à un fonctionnement en partenariat avec
d’autres organismes concernés et recevant un appui financier. Leur triple
mission de recueil et d’évaluation des données cliniques, d’information des
professionnels et de recherche clinique et épidémiologique est dans le
droit-fil des préoccupations de l’époque. Le président et le viceprésident du
comité technique qui réunit ces centres sont les mêmes que ceux de la
Commission.
Pour assurer ces nouvelles missions, la composition de la
Commission a été élargie pour représenter l’ensemble des disciplines
scientifiques, méthodologiques, médicales et pharmaceutiques qui participent à
l’action en matière de toxicomanie. Elle est composée de huit membres de droit
et de dix-huit personnalités scientifiques (au lieu de seize dans la précédente
formation).
Le ministre chargé de la santé désigne également deux
personnalités parmi les producteurs de matières premières stupéfiantes ou
psychotropes pour participer aux travaux de la Commission.
Un président et un vice-président sont désignés par le
ministre de la Santé parmi les membres de la Commission. Les membres autres que
les membres de droit sont nommés pour une période de trois ans par arrêté du
ministre de la Santé.
Le secrétariat de la Commission est assuré par la
Direction de la pharmacie et du
médicament.
On voit à travers ces divers remaniements que le souci
s’oriente alors vers une prise en compte et une tentative d’appréhension
beaucoup plus précise des abus de psychotropes légaux et de leurs conséquences
en essayant de repérer ceux-ci le plus précocement possible, voire en tentant
d’en prévoir les risques.
Au-delà d’un apport notable sur le plan du savoir
pharmacologique et clinique, on peut imaginer qu’une composante de cette
attitude tient à une inquiétude montante en fin de XXe
siècle dans le monde occidental, inquiétude en rapport avec la banalisation de
la gestion chimique de l’existence au quotidien à travers l’usage de
médicaments psychotropes.
Certains sociologues vont jusqu’à considérer que cela
s’inclut dans un mouvement de balancier de l’histoire où, sous l’influence
partielle d’un monde anglo-saxon un peu puritain, nous rentrerions dans une
phase de néo-hygiénisme et où un moralisme militant viendrait se surajouter
subrepticement à la seule dénonciation des risques de santé publique. Ce
mouvement apparaît relativement clairement quand on s’intéresse aux débats
autour du tabagisme.
Bien sûr, derrière le professionnel ou le scientifique
vigilant, membre de la Commission, sommeille le citoyen, et les échos de ce
débat de société transparaissent régulièrement de façon le plus souvent feutrée
lors des discussions en séance. La difficulté centrale rencontrée tourne bien
autour des problèmes inhérents à ce qu’on appelle la drogue en général et que
chacun peut entendre d’un point de vue particulier. Des logiques différentes se
confrontent et les solutions proposées sont souvent le résultat de compromis
élaborés à partir de données parfois contradictoires.
- Il y a par exemple, des
logiques pharmacologiques mais, dans une classe de substances,
certaines seulement sont à l’origine de problèmes médicaux ou de santé
publique.
- Il y ades logiques de santé
publique qui poussent à laisser à disposition certaines molécules
comme un moindre mal, bien que leur usage ne soit pas toujours exempt de
problèmes médicaux.
- Il y a des logiques
médicales qui invitent, au nom de la nécessité du traitement de la
douleur ou de l’angoisse dans la population générale, à laisser se développer
un emploi suffisamment souple de substances analgésiques et psychotropes même
si une petite fraction de la population en fait un usage abusif.
- Il y a des logiques
psychologiques qui pourraient inviter à respecter certains risques
au profit de la mise à jour du sens de ce qui sous-tend la prise et que ne
favoriserait pas l’interdit.
- Il y a des logiques éthiques et
politiquesenfin : doit-on considérer les citoyens comme des adultes
ou les protéger d’eux-mêmes par le biais de réglementation ? Qu’en est-t-il
alors des adolescents ou des gens à problèmes psychologiques ?
- Il y a des logiques
économiques qui viennent même parfois interférer.
Comme dans toute situation de conflit potentiel, il y a des
possibilités de régulation des tensions : une position de compromis peut-être
prise, assortie d’un vœu pour le futur reposant sur la constatation des
carences.
Cela survient régulièrement et l’on fait alors appel aux
déficits constatés sur le plan des données épidémiologiques ou celui de
l’information et de l’enseignement aux professionnels de santé, le recours
ultime étant le souhait de mise en place de systèmes de prévention.
Nul doute qu’il pourrait être fait plus de choses dans ces
différents domaines, mais force est de constater que leur potentialité
d’efficacité comporte des limites. Sur quoi centre-t-on l’épidémiologie ? Sur
les produits ? Sur les modes d’usage ? Ou sur les usagers eux-mêmes ? On peut
penser que, dans ce domaine, on s’intéressera davantage à certaines données
qu’à d’autres au titre de l’action que l’on aimerait exercer en
retour.
Pour ce qui est de l’enseignement, il y a une résistance
importante à son développement qui tient à l’inertie des enseignements
traditionnellement en place, dont l’objet est parfaitement justifié, et qui ont
du mal à faire une place à une néodiscipline mal définie, fondée sur l’idée de
pharmacodépendance.
Quant à la prévention, en dehors des mesures techniques très
particulières qui concernent les produits eux-mêmes, c’est une notion employée
de façon suffisamment floue dans ce contexte pour mettre tout le monde d’accord
en cas d’impasse.
Au total, à l’issue de cette période, la France semble être
un pays assez tenté par la prudence, utilisant volontiers le tableau des
substances vénéneuses pour rendre difficile d’accès les molécules susceptibles
d’être par trop déviées d’un usage thérapeutique. Mais les frontières étant
parfois très floues entre les usages thérapeutiques, les soins palliatifs, les
usages récréatifs, prothétiques de difficultés existentielles ou sociales,
chaque décision rendant un accès plus difficile ou une prescription plus
malaisée doit tenir compte du fait que certains utilisateurs se tourneront vers
d’autres produits. Peser les intérêts et les risques de cette situation est une
des tâches centrales de la Commission en tant qu’instance de réflexion qui doit
argumenter, autant que faire se peut et avec le plus de précision possible, ce
qui fonde ses propositions. Que celles-ci soient simples à élaborer ou plus
discutées, qu’elles semblent évidentes aux professionnels de santé où qu’elles
fassent réagir, elles jouent un rôle certain et singulier dans l’évolution et
la manière dont se manifestent les consommations de psychotropes dans notre
pays.
Un point est néanmoins à souligner : au début des années
1990, la violence des débats entre professionnels qui sévissent autour de
l’éventuelle extension des traitements de substitution, sur arrière-fond
d’inquiétudes quant à l’épidémie de sida, va trouver un écho au sein de la
Commission et va troubler pour un temps l’atmosphère feutrée qui y régnait.
Jusqu’alors, moyennant quelques recommandations, ses membres votaient assez
unanimement les propositions. Le problème de la buprénorphine va mettre à mal
pendant un certain temps cette habitude et, pour la première fois, un débat de
société va suinter dans son enceinte.
Elle avait jusqu’alors, moyennant une surveillance attentive,
été plutôt en faveur d’une accessibilité facile en pharmacie des codéinés. Ces
derniers bénéficiaient d’une exemption et, malgré quelques incitations
politiques, n’avaient pas été classés. Ceci avait comme corrélat que 40000
toxicomanes en France s’autosubstituaient par la codéine. Il s’agissait
essentiellement d’héroïnomanes essayant de maîtriser leur intoxication ou
palliant l’absence de leur produit d’élection sans avoir recours aux circuits
médicaux alors peu accueillants à leur égard. Le classement de la
buprénorphine, molécule d’apparition récente en France et utilisée de façon non
réglementaire par des médecins comme substitut, agitait beaucoup plus les
esprits, ce d’autant que l’utilisation par voie intraveineuse des comprimés
sublinguaux n’était pas sans risques, notamment sur le plan infectieux. Le
degré d’accessibilité d’un substitut « sauvage » tel que la buprénorphine était
d’autant plus délicat à aborder qu’un autre débat se développait ayant trait au
problème (peu pris en compte en France) du traitement de la douleur qui
incitait plutôt à en faciliter l’accès.
Il s’en est suivi quelques échanges un peu houleux où les
votes se divisèrent. Position de compromis, il fut alors suggéré, à une faible
majorité, qu’il serait intéressant de ne pas classer cette molécule comme
stupéfiant mais que, par précaution, elle pourrait être prescrite sur carnet à
souches. La conséquence à terme a été, après un long périple administratif, la
transformation du carnet à souches qui va devenir, sous la même dénomination,
un carnet à prescriptions spéciales permettant d’éviter la lourdeur inhérente
aux contrôles des stupéfiants, tout en exerçant une certaine maîtrise des
molécules susceptibles d’être trop subverties.
Dorénavant, les débats de société vont être plus à l’œuvre au
sein de la Commission qui progressivement accentuera son ouverture sur le monde
extérieur.
De 1993 à 1999 : création de
l’Agence du médicament, des observatoires et naissance et développement des
CEIP
Plusieurs éléments majeurs vont marquer cette période. Le
premier est la création de l’Agence du
médicament (ex-Direction de la pharmacie et du médicament) qui
deviendra le cadre dans lequel les diverses commissions concernées, en tout ou
partie, par les produits psychotropes continueront leurs travaux, de façon
peut-être plus indépendante par rapport au pouvoir politique et administratif.
L’Agence va concentrer de façon plus homogène et plus technique que par le
passé tout ce qui concerne le médicament, ce qui permettra, entre autres, une
meilleure articulation entre les diverses commissions traitant sous des angles
différents les mêmes problèmes, et un dégagement de l’influence directe du
Ministère de la Santé.
Ce regroupement, logique quant à son objet, va se doubler de
façon complémentaire de la création de l’Observatoire européen des drogues et des
toxicomanies, puis de l’Observatoire
français correspondant. La redistribution des missions va alors
permettre à la Commission de se centrer de façon préférentielle sur les
psychotropes dans leur globalité et pour ce faire, elle va développer le réseau
des CEIP (Centres d’évaluation et d’information
sur la pharmacodépendance) reposant essentiellement sur des
pharmacologues. Il va s’agir de six centres dont la distribution couvre le
territoire national. Ces centres, articulés le plus souvent avec les centres
antipoison ou de pharmacovigilance régionaux, s’appuient sur des médecins et
des pharmaciens spécialisés en pharmacologie, financés spécifiquement pour
recueillir et diffuser les données sur les pharmacodépendances et évaluer le
potentiel d’abus des substances psychoactives, médicamenteuses ou non, à
l’exclusion de l’alcool et du tabac. La France est le seul pays européen à
avoir mis sur pied un réseau d’une telle ampleur permettant notamment de
répondre rapidement aux exigences internationales en la matière.
Les CEIP vont se doter, durant cette période, de plusieurs
outils permettant, à partir de contextes divers, de recueillir des données
systématiques pouvant favoriser un repérage précoce des nouvelles
consommations, constituant ainsi un système d’alerte débouchant sur la
possibilité d’établir des indicateurs de tendance des consommations.
Deux de ses outils concernent les repérages d’abus de
psychotropes légaux. Il s’agit d’une part d’un système de recueil de
notifications spontanées venant des médecins et des pharmaciens ayant constaté
des consommations nouvelles, abusives ou étranges de médicaments psychotropes.
D’autre part, une procédure d’analyses des ordonnances suspectes de
falsification a été mise en œuvre et affinée, permettant d’attirer l’attention
sur certains médicaments, objets de tentative d’acquisition peu scrupuleuse, et
d’évaluer la fréquence de ces tentatives.
Un troisième outil s’intéresse, via un questionnaire anonyme dont la passation
est faite principalement dans les centres spécialisés de soins aux toxicomanes,
aux usages de drogues illégales, aux mésusages des produits de substitution
aussi bien qu’aux déviations des médicaments psychotropes dans la population
des usagers de drogues. Seuls les États-Unis d’Amérique et l’Allemagne ont mis
en œuvre desenquêtes comparables.
Un quatrième outil s’attache à l’identification des causes de
décès en relation avec l’usage de produits ayant fait l’objet d’abus ou de
pharmacodépendance. Ce dernier s’intéresse bien sûr aux publications sur le
thème, mais surtout aux résultats des autopsies avec analyses
postmortem, et montre un grand souci
quant aux problèmes d’imputabilité des décès à telle ou telle molécule ou
association.
Les recueils de données se font grâce à la constitution de
réseaux d’information pouvant, selon les circonstances et les lieux
d’implantation des CEIP, inclure, outre les centres antipoison, les centres de
pharmacovigilance et les centres de soins aux toxicomanes déjà évoqués, des
services hospitaliers à orientation toxicologique, des services d’urgences, des
pharmacies d’officine ou des laboratoires de recherches axés, eux, sur
l’expérimentation animale. Les réunions pluriannuelles des responsables de ces
CEIP en comité technique permettant de croiser les différentes données
recueillies. Les mêmes réunions offrent l’occasion d’affiner et de standardiser
des grilles d’évaluation des potentiels de pharmacodépendance des substances
ayant attiré l’attention. Cet ensemble réactif, et dont les experts se
connaissent bien, sert de base technique à la Commission dont il prépare les
travaux et constitue, de par sa capacité d’expertise, un système élaboré d’aide
à la décision dans le domaine sanitaire et social.
Durant cette période, les trois-quarts de l’activité de la
Commission va porter sur les molécules utilisées préférentiellement par les «
toxicomanes ». Plus précisément, plus d’un quart de l’activité va concerner les
opiacés et s’intéresser principalement à des substances servant de substituts,
au premier rang desquels la buprénorphine; un autre quart sera centré sur
d’autres séries moléculaires et dans la moitié des cas, il s’agira alors
d’amphétaminiques; un troisième quart concernera les benzodiazépines et
apparentés, le flunitrazépam ayant été le plus l’objet d’attention.
Le reste des examens de la Commission se répartit sur des
molécules diverses de la pharmacopée à fort potentiel addictif et/ou pouvant
entrer dans la gamme des médicaments de la douleur de façon de plus en plus
fine et différenciée.
Durant les années 1990, nombre de valeurs sociales, encore
latentes dans leurs expressions en France, ont émergé et se sont répandues. On
peut en voir pour illustration les changements intervenus dans le nouveau code
pénal du 1er mars 1994 qui, en
rupture avec les précédents plus centrés sur le délinquant et l’ordre public,
va mettre en exergue de façon insistante les droits de l’Homme, la protection
des victimes et la notion de mise en danger d’autrui. La protection de la
personne est son nouveau credo, sur
arrière-fond de sida, de vache folle ou de catastrophes naturelles ou
écologiques largement médiatisées. La responsabilité directe ou indirecte des
hommes politiques et des professionnels de tout horizon va dès lors être de
plus en plus recherchée, on parlera même de « risque zéro ». Ces changements
globaux associés à la pression exercée par l’idée d’un nombre croissant de
personnes revendiquant leurs droits et volontiers procédurières, vont inciter
les pouvoirs publics à une prudence toujours renforcée et à anticiper, autant
que faire se peut, afin de tenter de prévenir un certain nombre de
dommages.
Cette ambiance sécuritaire assortie des préceptes ambiants et
quelque peu ressassés tous azimuts comme l’évaluation, la traçabilité et la
transparence, va avoir des répercussions sur la Commission. On peut en voir
pour exemple le fait que, pour la première fois lors de son renouvellement, un
juriste vienne rappeler le cadre législatif de son exercice et préciser aux
membres nombre de points sur lesquels leur responsabilité risque d’être
engagée. À cette occasion, on insiste à nouveau sur l’impartialité évidemment
requise lors des votes dont est exclu tout membre pouvant avoir un quelconque
intérêt direct ou indirect lié par exemple à un laboratoire dont un produit est
examiné. Les laboratoires sont désormais plus systématiquement invités lors des
sessions de la Commission à présenterune argumentation voire à faire des
propositions lorsqu’un de leurs produits psychotropes pose problème. Une autre
illustration est le rôle technique déjà évoqué, joué par la Commission dans
l’extension, au milieu de la dernière décennie, des traitements de
substitution. Elle sera sollicitée à plusieurs reprises pour donner son avis
sur les aspects pharmacologiques, ceci dans une série de va-et-vient avec la
Commission consultative des traitements de
substitution et la Commission
d’autorisation de mise sur le marché. C’est dans ce contexte que
sont données, en 1995, les AMM de la buprénorphine et de la méthadone en tant
que médicaments de substitution. Elle va de plus exercer depuis cette époque,
via les instruments d’évaluation des
CEIP, un rôle renforcé et constant de surveillance sur les conséquences de
l’extension de ces traitements.
De 1999 à 2003 : l’Agence du
médicament change de nom, consécration des CEIP, l’ère de la
communication
Durant cette période, l’Agence du médicament est rebaptisée
Agence française de sécurité sanitaire des
produits de santé. Cette nouvelle dénomination reflète bien les
préoccupations du temps : s’y affiche le mot sécurité et, à deux reprises, la notion de
santé. La Commission, elle, voit sa cheville ouvrière, les CEIP, officialisée
après dix ans de bons et loyaux services par un décret le 31 mars 1999. Ce sont
d’ailleurs ces CEIP qui, outre leur fonction de préparation des travaux de la
Commission, vont voir leurs missions s’élargir.
Chacun de ces centres va être investi de travaux plus ciblés
en fonction de son implantation, des infrastructures sur lesquelles il
s’appuie, de ses ressources et compétences particulières. Il peut s’agir pour
certains, de l’évaluation du potentiel addictif et toxique de certains produits
par le biais de l’expérimentation animale, pour d’autres, d’évaluations
cliniques en milieu hospitalier, de recueil des données centrées sur les
urgences, de relations régulières à visée informative avec des réseaux de
pharmaciens et de médecins, ou encore de l’étude des données issues de centres
de soins pour toxicomanes ou d’instituts médicolégaux.
Tous, en tout cas, analysent la littérature, sont aptes à
effectuer des enquêtes ponctuelles ou récurrentes sur un même sujet, accumulent
des données, recueillent et évaluent des informations et se montrent
suscep-
Les Centres d’évaluation et d’information sur la
pharmacodépendance
Le site Internet www.
centres-pharmacodependance. net/regroupe les informations sur tous
les CEIP. Chaque centre, en collaboration avec un ou plusieurs centres
correspondants, publie, ou a publié dans le passé, un bulletin régional
d’information à parutions variées selon les régions.
Le CEIP de Caen, sis au
CHRU, est dirigé par le Pr Antoine Coquerel ((ceipnordouest@ chu-caen. fr). Son centre
correspondant est le CEIP de Nantes dirigé
par le Pr Michel Bourin (mbourin@ sante. univ-nantes.
fr).
Le CEIP de Grenoble, sis
au Laboratoire de pharmacologie du CHU, est dirigé par le Dr Michel Mallaret
((MMallaret@ chu-grenoble. fr). Ce centre
propose une base de connaissances médicales sur
les pharmacodépendances en ligne. Son centre correspondant,
le CEIP de Lyon, dirigé par le Pr Jacques
Descotes ((jacques. descotes@ chu-lyon.
fr)publie le bulletin d’information VIGItox Lyon.
Le CEIP de Marseille,
sis à l’hôpital Salvador, est dirigé par le Dr Marc Valli ((mvalli@ mail. ap-hm. fr). Il a un centre
correspondant, le Laboratoire de santé publique de Marseille, dirigé par le Pr
Jean-Louis San-Marco, qui a publié en 2001-2002 le bulletin du
Réseau des Pharmaciens sentinelles
Paca-Corse.
Le CEIP de Nancy, sis à
l’Hôpital Central, est dirigé par le Pr Henri Lambert ((ceip@ chu-nancy. fr). Il a deux correspondants dans
deux départements du même hôpital : le Dr Jacques Manel du Centre anti-poison
((j. manel@ chunancy. fr)et le Pr Patrick
Netter ((pharmaco@ chu-nancy. fr)du
Laboratoire de pharmacologie et de toxicologie clinique.
Le CEIP de Paris, sis à
l’hôpital Fernand Widal, est dirigé par le Pr Sylvain Dally et le Dr Samira
Djezzar ((samira. djezzar@ lrb. ap-hop-paris. fr).
Il abrite le Centre de documentation
toxicologique dont le catalogue est consultable en ligne à :
www. centres-antipoison. net/ cdoc/ rech_simple. htm.
Il a trois correspondants : le Pr Martine Galliot-Guilley au
Laboratoire de biochimietoxicologie de Fernand Widal, le Pr Georges Lagier au
Centre anti-poison de Fernand Widal, et les Pr Philippe Lechat, Dr Dominique
Warot et Dr Yvan Berlin au Service de pharmacologie de l’hôpital de la
Pitié-Salpétrière.
Le CEIP de Toulouse, sis
à la Faculté de médecine, est dirigé par le Dr Maryse Lapeyre-Mestre ((ceip. toulouse@ cict. fr). Il a organisé en novembre
2004, la 6e rencontre de pharmacologie sociale sur le thème de « l’Europe du
médicament ». Il a deux correspondants, le CEIP de
Bordeaux dirigé par le Dr Françoise Haramburu ((francoise. haramburu@ pharmaco. ubordeaux2. fr)au
Centre de pharmacodépendance de l’hôpital Pellegrin de Bordeaux et
le CEIP de Montpellier dirigé par le Pr
Jean-Pierre Blayac ((pharmacodependance@
chu-montpellier. fr)au département de Pharmacologie médicale et
toxicologie de l’hôpital Lapeyronie.
tibles, par leur réactivité, de répondre rapidement à tout un
éventail de questions posées par les pouvoirs publics, de fournir expertises et
conseils, d’élaborer des bulletins d’information et de répondre
individuellement aux professionnels de santé confrontés à des problèmes
cliniques particuliers. Dans cette période, cela est d’autant plus intéressant
que la disparition du carnet à souches en 1999, remplacé par les ordonnances
sécurisées, peut déboucher sur des diffusions accrues et des abus notamment en
ce qui concerne les médicaments de substitution.
Ces centres peuvent donc apporter des éléments de réflexion
et d’information sur des questions sur lesquelles ils font régulièrement des
rapports et qui sont en lien avec, par exemple, la focalisation actuelle sur
sécurité routière et usage de
psychotropes ou sur l’utilisation criminelle de certaines
substances.
La permanence de leurs activités leur permet de surcroît
d’entretenir au niveau national des relations constantes avec des instances
extérieures à l’agence, telles la Mission interministérielle de lutte contre la
drogue et la toxicomanie, l’Observatoire français des drogues et des
toxicomanies, la Commission consultative des traitements de substitution
(dépendant de la Direction générale de la santé), l’Office central de
répression du trafic illicite des stupéfiants, le Ministère de la Jeunesse et
des sports ou la Mission nationale de contrôle des précurseurs
chimiques.
Les CEIP ont aussi le souci de tenir compte des exigences
internationales en matières de « lutte contre les toxicomanies », exigences qui
s’affirmeront et se multiplieront rapidement. À ce titre, outre l’organisation
tous les deux ans d’un colloque international à Biarritz, ils délèguent des
experts et/ou participent aux travaux de l’Observatoire européen des drogues et
des toxicomanies, au Groupe Pompidou, à l’Organisation mondiale de la santé, à
l’Organe international de contrôle des stupéfiants et au Programme des Nations
unies pour le contrôle international des drogues.
Au total, l’ensemble fonctionnel mis en place par les CEIP en
France est vu par nombre de pays comme pionnier au moment même où les problèmes
liés aux psychotropes se complexifient et s’internationalisent.
L’étape suivante dans le mouvement actuel d’expansion massive
de l’information va être l’informatisation des données. L’aventure ne sera pas
si simple et sera centrée sur les questions délicates : Quelles données
diffuser ? Pour quels publics ? Avec quels niveaux de validation ?
De loin le plus ancien organe consultatif français en lien avec
les stupéfiants, puisqu’elle a été créée en 1930 en application de la
Convention de Genève de 1925, la Commission des stupéfiants a, parallèlement à
ses missions techniques, toujours reflété, comme on peut s’y attendre, l’esprit
du temps. Il suffit de regarder ses administrations de tutelle et les
compétences professionnelles de ses présidents pour s’en rendre
compte.
Au tout début, le problème international est centré sur l’opium
: elle est rattachée au Ministère de l’Agriculture. Quelques années après
apparaît la gestion, qui deviendra récurrente, des aspects délinquantiels en
balance avec la dimension sanitaire : sa présidence sera assurée par un
conseiller d’État chargé de la répression des fraudes et de l’hygiène publique,
dans un contexte, rappelons-le, où la loi ne distingue pas les usagers des
trafiquants. Ensuite, les aspects techniques centrés sur le produit et ses
conséquences sanitaires devenant prévalents, vont se succéder à la présidence
des doyens de facultés de médecine et de pharmacie. Enfin, depuis une trentaine
d’années, dans le contexte de la Direction générale de la santé puis de
l’Agence, le poste sera occupé uniquement par des pharmacologues, montrant
ainsi un souci de se focaliser sur le foisonnement croissant des psychotropes
illégaux et légaux.
Une des fonctions principales de la Commission a toujours été
centrée sur la gestion de l’interdit de certaines molécules ou leur classement
à différents tableaux rendant leur contrôle plus ou moins strict et régissant
ainsi leur accessibilité. Ces classements ont d’ailleurs eu depuis quarante ans
un contrepoint international illustré par la Convention unique de 1961 sur les
stupéfiants, puis celle de 1971 sur les substances psychotropes. Cette dernière
est expliquée par le début de l’inflation explosive du nombre de psychotropes
légaux mis à disposition sur le marché.
Jusqu’aux abords des années 1970, son rôle était assez effacé
dans la mesure où les problèmes liés à la toxicomanie étaient très partiels en
France, ne touchaient que des milieux sociaux très restreints et ne
concernaient professionnellement pratiquement jamais le milieu médical.
Trafiquants et « drogués » se retrouvaient confrontés à la Brigade des mœurs et
des stupéfiants, cette dénomination signant bien la manière dont était perçu le
problème à l’époque. L’extension et les changements d’expression du phénomène à
la fin des années 1960, le rajeunissement des usagers et leur idéologisation
vont faire changer le regard porté sur eux, la brigade se scinde et naît la
Brigade des stupéfiants dissociée de celle des mœurs. Cela s’effectue dans le
cadre du changement de la loi de 1970 qui désormais différencie trafiquants et
usagers, incitant ces derniers à avoir recours à des alternatives
thérapeutiques. Il s’ensuivra la mise en place lente, souvent difficile et
toujours en évolution d’un système de soin spécialisé : quelques praticiens
issus de ce système seront dès lors membres de la Commission.
Elle va de plus avoir à donner des avis qui auront des
conséquences directes et rapides sur les consommations des toxicomanes. Ce
d’autant que dans les trente dernières années, de plus en plus de psychotropes
légaux seront mis à disposition et déviés de leur utilisation médicale
entraînant parfois des conséquences cliniques spectaculaires. La Commission
classera ces substances, les rendant de moins en moins accessibles jusqu’à ce
que bon nombre d’entre elles disparaissent du marché.
Citons pour mémoire quelques-unes de ces substances qui ont
laissé aux praticiens de la toxicomanie des souvenirs douloureux. Dans un
premier temps et parmi les hypnogènes, il s’est agi de la méthaqualone et de
divers barbituriques à action rapide, puis la pyrovalérone, des amphétamines,
des anorexigènes et un antidépresseur psychostimulant. Parallèlement, et
souvent en résonance avec les classements internationaux, la Commission tente
par divers moyens (classements, propositions de diminution des doses unitaires
ou des concentrations en produits actifs ou des conditionnements et par
l’incitation à l’information) de rendre les benzodiazépines moins accessibles,
d’autant plus que certaines de leurs formes fluorées entraînent des ivresses
pathologiques certes moins spectaculaires mais dans le droit-fil de celles
constatées jadis avec les barbituriques rapides. Parmi les opiacés, le
dextromoramide, d’assez triste mémoire, a lui aussi quitté la scène, eu égard
aux conséquences mortifères de son usage en injection. Parfois, quelques
mesures visant à imposer la prescription sur ordonnance participaient à la
relative extinction d’une consommation dommageable. Il en a été ainsi pour
l’éther qui, quelques mois après l’application de la mesure (inscription au
tableauC imposant une prescription médicale), ne défrayait plus la
chronique.
Avec des incidences aussi directes et souvent dans un contexte
extérieur polémique, la Commission a rendu ses avis sur les médicaments de
substitution et continue à surveiller les conséquences de l’extension
spectaculaire de leur prescription.
Plusieurs soucis l’animent en permanence comme celui de trouver
le plus juste équilibre possible entre l’accessibilité des médications
nécessaires au traitement de la douleur et le risque de leur subversion ou
encore celui qui consiste à se livrer au dangereux exercice d’anticipation
quant à la molécule candidate potentielle au remplacement de celle qu’elle
conseille de rendre moins disponible.
Enfin, on a pu voir combien, dans ces dernières années, la
Commission devait tenir compte dans son fonctionnement, de la rapidité des
changements des valeurs et des pratiques ambiantes de la société, santé,
sécurité, transparence, information, traçabilité, évaluation, mise à
disposition au moindre risque possible de médications les plus efficaces et
confortables répondant aux droits de plus en plus affirmés des
patients.
Appuyée sur le réseau performant des CEIP et par ce biais
articulée à de nombreuses instances nationales et internationales, elle est
désormais confrontée à l’explosion du nombre de psychotropes utilisés
normalement et parfois de façon abusive et à leur brassage international relayé
par Internet. Elle ne va donc pas manquer de travail et de thèmes de réflexion
dans les prochaines années.
Article reçu en juin et accepté en septembre 2004