2004
Psychotropes
Femmes et drogues
Survol des lois et des conflits mères/État aux États-Unis et au
Canad
Susan Boyd
[1]
Professeur en sciences politiques Université de Victoria,
Canada
Avant les années 1980, peu d’information qualitative sur les
femmes et leur usage de drogues était disponible. Lorsque les femmes étaient
prises en compte dans des recherches, elles étaient représentées comme étant de
mœurs plus faciles, plus immorales, plus pathologiques et plus criminelles que
les hommes. En Amérique du Nord, depuis les années 1980, la guerre contre les
drogues et celle contre l’avortement et les droits des femmes en matière de
reproduc~tion se sont rejointes. Après un bref historique sur la façon dont les
femmes usagères de drogues étaient traitées dans le passé, cet article propose
un état des lieux des lois et règlementations les concernant dans le contexte
actuel de la guerre aux drogues.
Mots-clés :
consommation, sexe féminin, histoire, représentation sociale, droits de l’homme, IVG, législation, réglementation, science politique, États, Unis, Canada.
Prior to the 1980s there was little qualitative information
about women and their use of illegal drugs. When women were included in
research studies, they were constructed as more immo~ral, sexually permissive,
pathological, and criminal than their male counterparts. In North America since
the 1980s, the war against drugs and the war on abortion and women’s
reproductive rights have intersected. This paper provides a brief historical
overview of the regulation of women and drugs and in the context of today’s war
on drugs.
Cet article propose un rapide survol de la manière dont les
femmes usagères de drogues sont traitées en Amérique du Nord. Le Canada et les
États-Unis d’Amérique ont une frontière commune, une même langue et un passé
similaire en tant qu’anciennes colonies britanniques. Malgré ces similarités,
la législation canadienne relative aux femmes et aux drogues n’est pas
identique à celle des États-Unis. Après un bref rappel d’épisodes historiques
relatifs aux femmes, aux drogues et aux lois morales, cet article explore la
législation en matière de justice pénale ainsi que la réglementation appliquée
aux femmes usagères de drogues dans les services médicaux et sociaux. Sont
également examinées : les différences et similarités entre les lois du Canada
et des États-Unis, les différences dans l’application de ces lois et
règlementations selon le genre et le cas, ainsi que la mondialisation des lois
et des politiques américaines en matière de drogues et de crime.
L’américanisation des lois internationales a largement
influencé celles du Canada et de bien d’autres pays dans le monde, notamment
depuis l’invasion de l’Afghanistan, puis de l’Iraq, et la création des lois
antiterroristes à la suite des évènements du 11 septembre.
En Amérique du Nord, l’usage de drogues est sévèrement réprimé
et des recherches en médecine, sociologie et psychiatrie ont développé des
connaissances et des techniques pour mieux identifier, catégoriser, gérer et
punir les usagers. De nombreuses professions ayant la lutte contre les drogues
pour mission sont été mises en compétition et ce, dans des secteurs qui se
chevauchent. Le discours légal « se situe de lui-même audelà de tous les
savoirs » (Smart, 1989) et milite avec force pour que les lois légitiment la
répression jusque dans dans les services médicosociaux.
Si l’on examine les racines de la prohibition, on peut voir le
rôle que les femmes ont joué dans son évolution et combien les lois relatives
aux drogues ont à voir avec le sexe, la race et la classe sociale.
Dans le passé, beaucoup d’écrits féministes avaient déjà noté
que la militarisation était une source-clé de violence contre les femmes. Je
confirme ici que la justice pénale, la politique des drogues et la répression
convergent et légitiment l’usage de la force et de la violence envers les
peuples et augmentent les peines appliquées aux femmes, notamment lorsqu’elles
sont suspectées d’usage de drogues.
Avant les années 80, peu d’information était disponible sur les
usagères de drogues et, quand elles étaient prises en compte dans des études,
elles étaient représentées comme étant de mœurs faciles, et plus immorales et
criminelles que les hommes. La transgression de la Loi par les femmes a
toujours été jugée doublement déviante : non seulement elles outrepassent la
Loi, mais aussi défient les normes morales de la bourgeoisie sur le
comportement féminin.
En 1981, la publication d’une étude ethnographique de Marsha
Rosenbaum changea les choses. Son livre Women and
Heroin ouvrit la voie vers de nouvelles et abondantes études
socioféministes sur les usagères de drogues. Ce nouveau corps de recherche leur
donna la parole et leurs témoignages démontrent que les lois ne s’appliquent
pas de la même façon aux hommes et aux femmes.
La perspective socioféministe tente aussi de démontrer combien
le statut d’usagère de drogues est déterminé par des intérêts sociaux,
culturels et politiques. Elle permet aussi de nuancer les théories existantes
en matière de psychologie lesquelles sont trop souvent basées sur la
psychologie de l’individu masculin.
Mes recherches personnelles ont contribué à ce travail, en
examinant combien les femmes étaient vulnérables dans cette rencontre de deux
sphères de la réglementation : l’une, formelle, des lois, et l’autre,
informelle, de la morale. Les femmes sont soumises, comme tout citoyen, aux
lois sur les drogues, au Code pénal, à la politique médicale et sociale, et à
l’emprise d’organisations non gouvernementales comme les Narcotiques Anonymes.
Lorsqu’elles sont accusées d’usage de drogues, elles le sont à double titre :
au regard de la Loi, mais aussi pour non-respect des standards moraux relatifs
à la sexualité, à la grossesse, à la naissance, à la maternité. De plus, elles
ne sont pas toutes traitées de la même façon :
les femmes pauvres ou de couleur sont perçues comme plus
déviantes que les autres.
Depuis les années 80, la guerre contre les drogues et la guerre
contre l’avortement (et donc contre les droits des femmes) se sont rejointes et
les chercheuses féministes américaines parlent de cette bataille groupée comme
d’un conflit mères/État. Aujourd’hui,
l’État et les associations moralisatrices et réformatrices considèrent la femme
comme un danger pour leur fœtus. Aux États-Unis, des femmes ont subi de très
lourdes peines pour avoir porté atteinte à leur fœtus par l’usage de substances
psychoactives et certains procureurs perçoivent même l’utérus de la femme comme
un nouveau champ de bataille pour élargir la guerre aux drogues (Logli, 1990).
Les femmes arrêtées pour usage de drogues pendant leur grossesse sont accusées
d’homicide pour avoir donné des drogues à leur fœtus et pour mise en danger de
la vie d’un enfant.
Les antécédents historiques
Depuis la nuit des temps, l’être humain a fait usage de plantes
et de substances psychoactives, que ce soit pour guérir ou dans un cadre
spirituel. De nos jours, dans nos sociétés occidentales, cet usage est devenu
médical ou récréationnel.
Le fort développement de l’industrie pharmaceutique – qui a été
qualifié de révolution psychopharmaceutique des
années 50 – a fortement changé la représentation de l’usage de
substances psychoactives.
Des centaines de « drogues » synthétiques sont maintenant
disponibles et le Valium et le Prozac sont devenus des noms d’usage commun. En
1965, seulement 300 médicaments étaient présents sur le marché. En 2002, ils
étaient près de 9500 (NIHCM, 2002; NCPA, 2002). Les industries pharmaceutiques
développent surtout des produits synthétiques car les médications naturelles (à
base de coca, de cannabis…) ne peuvent être mis sur le marché et engendreraient
de toute façon moins de bénéfices financiers.
L’usage de médications naturelles a été associé aux peuples
colonisés ou appartenant à d’autres races. Ces médications du Quart-monde ont
été jugées non scientifiques et dangereuses (Boyd, 1991). Tout au long de
l’histoire, les sociétés occidentales ont démonisé ces usages indigènes nés
hors de leurs frontières et bien qu’il y ait un consensus mondial sur leur
faible dangerosité. Les sociétés occidentales ont favorisé l’usage de l’alcool
et du tabac (substances parmi les plus toxiques) et en ont prohibé d’autres
(opium, cocaïne, cannabis…). L’échec de la prohibition conduit aujourd’hui
certaines nations à envisager une réforme des lois sur les drogues. De nombreux
travaux de chercheurs critiquent la guerre aux drogues, explorent les origines
de la prohibition et la possibilité de politiques alternatives à
celle-ci.
L’exploration des premiers méfaits des drogues mentionnés dans
notre histoire occidentale permet de mieux comprendre l’origine des lois et
réglementations sur les stupéfiants appliquées aujourd’hui et de mieux cerner
les mythes et intérêts qui façonnent la politique des drogues, notamment en
direction des femmes. Depuis la chasse aux sorcières du Moyen-Âge, les femmes
consommant des substances psychoactives ont été successivement condamnées par
les autorités religieuses, puis par les États. La chasse aux sorcières, la
folie du gin, la prohibition de l’opium puis de l’alcool, témoignent d’un
traitement particulier des attitudes et réglementations vis-à-vis de la
femme.
La chasse aux
sorcières
Des chercheurs ont décrit les croyances païennes honorant la
Mère Terre et l’importance spirituelle des femmes. Ces croyances sont entrées
en conflit avec celles de l’Église catholique naissante. Cependant, ce n’est
qu’au XIIe siècle, au moment où l’Église est devenue une
puissance militaire, politique, religieuse, centralisée et patriarcale que les
croyances païennes ont été combattues et que les femmes ont été mises en
position subalterne (Bianchi, 1994; Faith, 1993). Les pratiques patriarcales
chrétiennes en matière de châtiment ont généré l’Inquisition qui, au
XIIIe siècle, devint l’outil de l’Église pour identifier
et châtier, entre autres, les sorcières. Celles-ci étaient en majorité des
femmes pauvres vivant hors des zones urbaines. Elles étaient souvent veuves,
guérisseuses et quelques~unes étaient des dissidentes politiques. Il est
frappant de constater la nature sexuée de cette chasse : 80 à 85% des «
sorciers » condamnés étaient des femmes (Ehrenreich & English,
1973).
L’Église attribuait aux sorcières des pouvoirs surnaturels
soutenus par l’usage de plantes spécifiques et guérissantes et par des rites
païens.
Malleus Maleficarum
(le marteau des sorcières) fut écrit en 1484 par deux moines dominicains et
servit de guide aux autorités religieuses et d’outil pour identifier et châtier
les personnes accusées de sorcellerie. Connaître des plantes au pouvoir
guérisseur, c’était faire du tort à l’Église : la guérison devait rester
l’affaire de Dieu et non d’êtres humains profanes.
Les inquisiteurs étaient particulièrement concernés par les
veuves ou guérisseuses qui aidaient les femmes à accoucher (Kramer &
Sprenger 1971): elles étaient considérées comme non chrétiennes, non
scientifiques et dangereuses. Cette chasse a permis d’instaurer un plus grand
contrôle de la sexualité, de la maternité et de l’indépendance des
femmes.
En fait, toutes les femmes étaient a priori perçues comme
immorales sexuellement, et les sorcières encore plus dans la mesure où elles
intervenaient dans des domaines où la virilité masculine n’avait guère de
pouvoir : auprès des femmes enceintes. En Europe, les sorcières ont été
poursuivies et torturées jusqu’au XVIIIe siècle. Entre un
et neuf millions de personnes ont été condamnées à mort pour sorcellerie, dont
une majorité de femmes (Ehrenreich & English, 1973; Pfohl, 1994).
Plusieurs facteurs historiques ont contribué à faire
décroître la chasse aux sorcières, notamment la montée du protestantisme au
XVIe siècle et les écrits du Siècle des lumières qui ont
diversifié les croyances chrétiennes, les philosophies et les politiques en
Europe (Pfohl, 1994). La bourgeoisie, sentant la montée de sa propre
vulnérabilité, a protesté contre les exécutions publiques, les mouvements
réformistes ont restreint l’application de châtiments corporels, et le manque
de consensus sur ce qui pouvait être considéré comme déviant a fait le
reste.
La « folie du gin
»
Au début du XVIIe siècle, les autorités
religieuses et laïques ont visé un nouveau groupe de femmes jugé immoral : les
consommatrices de gin.
En 1736 – la même année où les lois contre la sorcellerie ont
été abolies en Grande-Bretagne – une nouvelle loi « infamante » a vu le jour,
contre la consommation de gin (Warner, 2002). À cette époque, les procédés de
distillation du gin ayant changé, il devint moins cher à produire et plus
accessible aux pauvres. On appela cette époque la folie du gin (the gin craze). L’historienne
Jessica Warner dit du gin qu’il devint la « première drogue moderne » (Warner,
2002).
Les réformateurs, dont beaucoup étaient membres du Collège
des Physiciens de Londres, ont perçu cette consommation de gin par les pauvres
comme un désastre social générant immoralité et pauvreté. Il est intéressant de
noter qu’ils ne condamnèrent pas la consommation de gin par les riches, ni la
consommation de bière (boisson de tous les Anglais)
en partie parce qu’elle était peu chère, mais aussi parce que
l’eau potable n’était pas disponible dans les quartiers pauvres.
Le gin était perçu comme particulièrement dangereux pour les
femmes : il était accusé de leur faire oublier leurs devoirs maternels et de
mettre en cause la survie de la famille (Musto, 2002; Warner, 2000).
Plutôt que de considérer leurs terribles conditions de vie,
les femmes consommant du gin ont été perçues comme un fléau social de la même
manière que les sorcières utilisant des plantes.
Que ce soit à l’époque de la chasse aux sorcières ou celle de
la folie du gin, les femmes ont été
perçues comme plus déviantes et immorales que les hommes et, à cause de leur
fonction de reproduction, comme posant un problème pour la survie de la nation.
Ces idées préconçues font partie des éléments de départ qui ont façonné les
politiques ultérieures de prohibition des drogues. Aujourd’hui encore, l’usage
par les femmes de substances psychoactives est considéré comme le signe d’une
déchéance sociale et d’une déviance (Campbell, 2000), ne serait-ce qu’au
travers de la présence de clochardes ivres ou droguées dans les rues.
La colonisation
La colonisation des terres – aujourd’hui nommées États-Unis
d’Amérique et Canada – s’est déroulée à la même époque que la
folie du gin, emmenant avec elle lois,
impérialisme, chrétienté, suprématie de la race blanche et théories eugénistes
qui ont été à la base des pratiques coloniales. L’usage de drogues par, d’abord
les peuples indigènes, puis plus tard par les noirs ramenés d’Afrique, fut
condamné alors que la consommation d’alcool et d’opiacés liquides par les
colonisateurs fit rarement l’objet de poursuites.
Beaucoup de médicaments de l’époque contenaient des opiacés,
de la marijuana et de la cocaïne. Et, jusqu’au début des années 1900, on a
conseillé aux femmes d’avoir toujours ces médicaments sous la main pour soigner
enfants et membres de la famille. Ceci était particulièrement vrai pour les
familles qui ne pouvaient pas se payer les services d’un médecin ou pour des
raisons d’éloignement rural. Tout au long du XVIIIe siècle
et jusqu’au début du XIXe, aux États-Unis et au Canada,
l’usage d’opiacés était acceptable (Berridge & Edwards 1981; Kandall
1996;
Mitchinson 2002) et utilisé pour nombre de problèmes de santé
féminins, y compris les problèmes de grossesse. Cet usage par les femmes
blanches des classes moyennes et supérieures échappait à la loi (Gray, 1999) et
était considéré comme relevant plus d’une affaire personnelle que d’une affaire
légale.
Les mouvements anti-opium et les
mouvements de tempérance
C’est vers la fin du XIXe que le
mouvement anti-opium a émergé.
Beaucoup de médecins et de réformistes moraux du mouvement
antiopium faisaient aussi partie du mouvement de tempérance. Ces deux
mouvements affirmaient que l’usage « modéré » d’opiacés et d’alcool était
impossible et militaient en faveur de la prohibition de ces
substances.
Au début, le mouvement anti-opium était surtout concerné par
l’ampleur grandissante du trafic, mais leur attention s’est, plus tard, portée
sur l’usage de l’opium fumé par les ouvriers Chinois émigrés au Canada et aux
États-Unis : il fut alors perçu comme un usage déviant dans un milieu
d’étrangers à la nation.
Les réformistes des deux pays (dont beaucoup, d’ailleurs,
étaient des femmes : Emily Murphy au Canada et Sara Graham-Mulhall aux
États-Unis) se sont alors mobilisés pour « éduquer » les citoyens blancs et
chrétiens en dénonçant ces hommes de couleurs déviants qui ne cherchaient qu’à
séduire les gentilles blanches pour les entraîner dans l’esclavage sexuel, le
crime et l’addiction. Il fallait à tout prix éviter le mélange des races et
maîtriser l’immoralité naturelle des femmes blanches, par intérêt économique et
pour préserver la famille et la nation. Ceci conduisit à la criminalisation de
l’usage des drogues lié aux groupes raciaux (Boyd, 2004). Au début du
XXe siècle, on a interdit l’opium fumé, puis la cocaïne et
le cannabis dans les deux pays.
Le pouvoir grandissant des médecins joua dans toute cette
évolution un rôle considérable. Il n’y avait alors aucune distinction entre
usage médical et non médical des opiacés liquides. Beaucoup de gens
pratiquaient l’automédication et utilisaient des opiacés pour calmer les
enfants ou soigner leurs maux d’estomacs. Pour affirmer leur pouvoir, les
médecins se déclarèrent très concernés par l’étiquetage inexact des substances
contenues dans les médicaments non patentés. Ainsi les overdoses et les
intoxications devinrent un problème central pour les réformistes, médecins et
politiciens.
En Grande-Bretagne, l’Association sanitaire des femmes alla
jusqu’à critiquer les femmes pauvres – et donc obligées de travailler – pour
devoir confier leurs enfants à d’autres pendant leur travail. Or les «
nourrices » étaient accusées de « droguer » les bébés pour les faire dormir.
L’emploi des femmes fut alors considéré comme la racine du mal.
En revanche, aucune attention ne fut portée au fait que les
enfants des plus riches étaient aussi soignés aux opiacés et que les mères
travailleuses étaient leurs domestiques. Les historiens Berridge et Edwards
(1981)
relèvent que la pauvreté et les problèmes gastro-intestinaux
causèrent plus de morts d’enfants que l’usage d’opiacés. L’usage d’opium par
les mères retint plus l’attention que leur misérable condition sociale
(ibid.).
Les mouvements pour la prohibition de l’alcool émergèrent au
début du XXe siècle. Beaucoup des dirigeants de ces
mouvements étaient des femmes. N’étant pas encore admises à voter et en manque
d’activité politique, beaucoup se lancèrent dans la réforme morale visant à
éradiquer déviance et usage d’alcool (Hannah-Moffat, 2001). Elles ont réussi à
faire interdire l’alcool au Canada et aux États-Unis. Ferveur religieuse
(essentiellement protestante), sobriété, autocontrôle, moralité et abstinence
étaient leurs mots d’ordre (Levine, 1992). L’alcool était accusé d’être la
cause de violences conjugales, de pauvreté, de crimes engendrant la destruction
de la famille. Contrairement aux représentations plus anciennes, et du fait de
l’implication de femmes dans les mouvements prohibitionistes, les réformateurs
ont alors considéré la femme comme la protectrice de la maison et de la famille
et lui ont accordé plus de moralité qu’à la gente masculine (Rose, 1996). Aux
États-Unis, la loi prohibant l’alcool fut promulguée en 1919 et ne fut abolie
qu’en 1933. Au Canada, la prohibition de l’alcool au niveau fédéral ne dura
qu’un an, bien que quelques provinces la maintinrent plus longtemps.
Le sociologue Craig Reinarman note qu’aux États-Unis les
alertes quant aux dangers de l’usage de drogues ont constamment été un sujet
médiatique. Elles étaient alimentées par des activistes moralistes et des «
plaignants » qui s’étaient emparés de ce problème social en l’identifiant, en
le définissant et en produisant du savoir sur celui-ci (Reinarman, 2000; Best,
1995,1999). Pendant le XXe siècle, de plus en plus de
substances sont venues s’ajouter à la liste des produits prohibés. Les lois
sont devenues de plus en plus répressives et ce, sans qu’il soit prouvé que les
substances interdites étaient plus nocives que celles qui ne l’étaient pas, et
sans qu’il soit substantiellement démontré, propagande mise à part, que les
usagers de ces substances représentaient un danger pour la société (Musto,
1987).
Reinarman note aussi que les Américains sont particulièrement
attachés à l’idéologie prohibitionniste et à ses pratiques. Les alertes aux
dangers des drogues sont devenues un élément de leur quotidien. C’est dans ce
contexte que, depuis le milieu des années 80, les militantes féministes
défendent l’idée que la guerre aux drogues est aussi devenue une guerre contre
les femmes (Bloom, Chesney-Lind, Owen, 1994).
L’étendue de la répression
Aujourd’hui, aux États-Unis, mythes et idéologies façonnent le
discours sur les drogues et sont à l’origine du contrôle grandissant des
citoyens et, en particulier, du comportement des femmes. Le lien entre les lois
sur les drogues et le contrôle de la moralité, de la sexualité et de la
capacité de reproduction des femmes est historique. Les mythes sur les mères «
indignes » et les dangers qu’elles font courir à leurs enfants et ceux sur la
dangerosité de certaines substances et des individus les utilisant ont alimenté
tant la politique des drogues que les réglementations relatives aux femmes
enceintes.
Quotidiennement, un flot médiatique de représentants de l’État
et de réformateurs exigent plus de moyens répressifs et financiers pour lutter
contre les drogues et leur trafic. Pourtant, l’alcool et le tabac, dont l’usage
est légal, sont des substances bien plus toxiques que le cannabis et parfois
même plus que l’héroïne et la cocaïne (Alexander, 1990).
De plus, on arrête rarement les trafiquants de drogues
importants : on arrête quelques petits dealers, mais surtout et essentiellement
des usagers pour possession. Aux États-Unis et au Canada, le nombre des
arrestations pour usage de cannabis dépasse celui pour usage d’autres
substances. En 2002,80% des arrestations liées aux drogues aux États-Unis
concernait le délit de possession, alors ce chiffre n’était que de 66% au
Canada (Dorsey, 2003 ; Desjardins & Hotton, 2004).
En 2001, sept millions de personnes étaient sous le contrôle de
la justice pénale : deux millions en prison, les autres en probation ou en
liberté surveillée (BJS, 2002b). L’augmentation de la répression au cours des
30 dernières années est directement liée à la guerre aux drogues et, plus
récemment, à la guerre au terrorisme. L’administration de Bush a publiquement
relié l’usage de drogues aux activités des groupes terroristes. La loi Victory
(Vital Interdiction of Criminal Terrorist Organizations)
de 2003 empiète délibérément sur la liberté privée et étend le
pouvoir de l’État pour mieux identifier les trafiquants de drogues suspectés de
financer les groupes terroristes.
Aux États-Unis et au Canada, respectivement 11% et 14% des
personnes arrêtées pour délit lié aux drogues sont des femmes. Bien qu’il y ait
plus d’hommes que de femmes en prison pour un délit lié aux drogues, la
proportion de femmes en prison pour délit lié aux drogues par rapport à
l’ensemble des femmes emprisonnées est significativement plus élevé que chez
les hommes. Par exemple, au Canada, en 2002,30% de toutes les prisonnières
l’étaient pour un délit de drogues contre 22% chez les prisonniers mâles (Boe,
2003). Pourtant les enquêtes faites dans les deux pays montrent que les femmes
ne consomment environ que la moitié des drogues consommées par les hommes et
qu’elles sont bien moins impliquées dans le trafic. Le nombre de femmes en
prison a triplé depuis les années 1970 et, aux États-Unis, cette augmentation
est directement liée à la lutte contre les drogues.
Le Canada est souvent perçu comme un pays ayant une politique
des drogues libérale, notamment depuis l’autorisation de consommer du cannabis
à des fins médicales et l’ouverture d’une salle d’injection à Vancouver en
2003. Cependant les lois canadiennes sont restées très sévères concernant la
possession d’une petite quantité de cannabis, bien que de nombreuses
commissions gouvernementales aient prôné sa décriminalisation. Le rapport au
Sénat (2002) de la Commission spéciale sur les drogues illégales recommande la
légalisation de la possession de cannabis et une majorité de citoyens canadiens
sont pour une réforme de la loi. Malgré cela, les gouvernements successifs
n’ont pas réussi à promulguer une loi décriminalisant son usage (Nolan,
2003).
En 2002, plus d’un million de femmes américaines sont passées
entre les mains de la justice, que ce soit au niveau fédéral, des États ou des
villes (Bureau fédéral des prisons 2002). Au Canada, l’augmentation des peines
de prison données aux femmes et liées aux drogues est un phénomène récent. En
1997, la proportion de femmes en détention pour un délit lié aux drogues a
augmenté de 20% (McGregor, 2004). Cela semble cadrer avec l’augmentation
générale, depuis 1981, des peines de prisons liées aux drogues essentiellement
pour possession de cannabis (Dell, Sinclair, Boe, 2001; Desjardins &
Hutton, 2004). Au-delà des chiffres, il est frappant de constater la
surreprésentation parmi les prisonniers de gens pauvres et de couleur. Aux
États-Unis, les femmes passant en justice sont souvent noires ou d’origine
hispanique. Au Canada, ce sont les femmes noires et celles des populations
préexistantes à la colonisation qui sont les plus vulnérables.
Au Canada, de nombreux cas judiciaires ont fait l’objet de gros
titres dans les journaux quand, dans les années 1990, les services sociaux ont
tenté de faire arrêter des usagères de drogues enceintes et d’étendre au fœtus
le statut légal d’être humain.
Mais en 1997, en réponse à un cas d’usage de solvant pendant la
grossesse, la Haute Cour de Justice a statué qu’elle ne pouvait forcer une
personne enceinte à entrer en traitement afin de protéger le fœtus. Elle a
également déclaré que la loi canadienne ne pouvait reconnaître un enfant non né
comme une personne légale (Boyd, 1999). Contrairement aux États-Unis, la
politique canadienne sur ce point n’a pas bougé depuis ce cas qui a fait
jurisprudence.
Néanmoins, des attaques ultérieures contre l’autonomie des
femmes en matière de reproduction se sont traduites par la baisse ou la
suppression d’aides sociales. De plus, les femmes américaines et canadiennes
peuvent être soumises à des interventions médicales
forcées, telles que des césariennes,
afin de « sauver » le fœtus, et notamment lorsqu’elles n’acceptent pas ou ne
sont pas d’accord avec les médecins sur les risques encourus ou avec la
nécessité d’un traitement (Kolder, Gallagher, & Parsons, 1987; Turnbull
2001). Là encore interviennent des idées préconçues sur la maternité, sur la
dangerosité de certaines drogues, et sur la « déviance » des mères aux maigres
ressources financières : elles sont jugées tellement immorales qu’on leur a
réduit et même supprimé les aides sociales. On prétend qu’elles mettent le
fœtus en danger et qu’elles n’ont de nombreux enfants que pour bénéficier des
aides. La politique de la santé et les formulations employées dans les outils
d’évaluation des risques reflètent ces assertions.
Des amendements législatifs dérangeants, relatifs aux usagères
de drogues, ont émergé aux États-Unis dans les années 80. L’usage grandissant
de crack a engendré une législation draconienne visant une fois de plus les
gens pauvres et de couleur : les peines pour usage de
la cocaïne du pauvre devinrent plus
fortes que pour celui de la poudre blanche des riches. Cette nouvelle
législation s’est traduite par un renforcement de la répression, un allongement
des peines, la restriction de la liberté d’arbitrage des juges et la
suppression de la liberté surveillée pour les délits liés drogues; elle a
favorisé l’expansion de l’industrie des prisons.
Ces amendements ont été faits sous l’égide de conservateurs
tels que Ronald Reagan et George Bush (père). Cette politique renforça les
points de vue conventionnels sur les valeurs de la famille et le rôle de la
femme.
Toute femme qui n’adhére pas à ces valeurs est considérée comme
une menace pour la société. Si les mères célibataires ont été accusées
d’assécher les ressources sociales, les mères usagères de drogues ont, elles,
été considérées une fois de plus comme des destructrices de la morale, de la
famille, de la société car leur drogue était forcément plus forte que leur
instinct maternel. C’est pourquoi les réformateurs, au travers des médecins et
des services sociaux et légaux, se focalisèrent dès lors sur les dangers
encourus par le fœtus. Politiciens et médias contribuèrent à la montée d’une «
panique morale » quant à l’usage de drogues par des femmes enceintes. Peu
d’attention fut portée à leur condition de vie, à leur pauvreté, à l’inégalité
des sexes, à l’inaccessibilité des services médicaux et sociaux.
Cette panique morale, en se focalisant sur l’usage de drogues,
oublia le facteur principal ayant une influence négative sur la grossesse : la
pauvreté, idée défendue par de nombreux professionnels de la santé à travers le
monde. Or, aux États-Unis et au Canada, le nombre de femmes pauvres a augmenté
pendant que diminuaient les aides sociales. Il y a aujourd’hui, dans les deux
pays, plus d’enfants vivant dans la pauvreté qu’il y a 20 ans (Bashevkin,
2002), mais rares sont les politiciens et les réformateurs qui s’insurgent
contre la pauvreté et son impact sur les maternités. On préfère engendrer des
peurs, lutter contre cette autonomie des femmes qui met les fœtus en danger, et
mettre les magistrats en première ligne dans cette lutte. Toute femme enceinte
doit être surveilléecar elle est une criminelle en puissance.
Le cas de Regina McKnight est un cas parmi beaucoup d’autres.
Il s’agit d’une jeune noire qui a accouché d’un bébé mort-né en Caroline du
Sud, en 1999. Après l’accouchement, on lui demanda un échantillon d’urine qui
fut testé positif à la cocaïne. Elle ignorait qu’elle pouvait faire l’objet de
sanctions pénales selon les résultats du test. En 2001, elle fut condamnée pour
homicide à 20 ans de prison dont huit avec sursis. Cette condamnation a reposé
uniquement sur la présence dans son urine, au moment de son accouchement, de
benzoylecgonine, un produit dérivé de la cocaïne. L’autopsie du corps du bébé
avait pourtant révélé la présence d’une chorioamnionite et d’une infection du
cordon ombilical. Chacune de ces deux pathologies pouvait avoir causé la mort
du bébé et ne pouvait être liée à la prise de cocaïne : les bébés de femmes non
usagères de drogues peuvent aussi les développer. L’État ignora ce fait et se
contenta de dire que la cause de ces pathologies restait « indéterminée »,
qu’en conséquence, c’était vraisemblablement la cocaïne qui avait tué l’enfant
et que, sans cocaïne, l’enfant aurait été capable de vivre hors du corps de sa
mère ne serait-ce qu’après seulement sept à huit mois de gestation.
La « viabilité du fœtus » est un élément important dans
l’analyse des cas présentés en justice. S’il est prouvé que ce dernier aurait
pu vivre hors du corps de la mère, la probabilité d’être jugée comme une mère
ayant tué son enfant vivant est plus grande (Boyd, 2004). En 1973, la Haute
Cour des États-Unis avait déjà reconnu l’intérêt à sanctionner tout crime
relatif au fœtus lorsque celui-ci était estimé « viable » hors du corps de la
mère.
Ce concept de viabilité du fœtus prit de l’importance au fur
et à mesure, d’une part, des avancées technologiques dans ce domaine et,
d’autre part, du pouvoir grandissant des mouvements anti-avortement. L’image du
fœtus séparé du corps de sa mère fut de plus en plus utilisée, suggérant une
possible adversité entre l’un et l’autre. Ce concept marqua un tournant dans la
lutte des réformateurs contre les droits des femmes : plus l’application du
concept prenait corps, plus les droits des femmes reculaient. Le fait qu’un
fœtus puisse être considéré comme un être humain légal a fait partie de la
stratégie des mouvements anti-avortement et a suscité un contrôle accru des
femmes enceintes.
Les féministes estiment qu’une telle avancée des droits du
fœtus est une attaque contre leur propre corps et contre leurs droits, attaque
survenue pour répondre aux peurs inconsistantes qui ont émergées ces 20
dernières années dans les services sociaux, médicaux et légaux à propos des
usagères de drogues enceintes. Des chercheuses féministes affirment que les
conflits mères/État ne concernent pas seulement la préservation de leur droit à
l’avortement, mais aussi une lutte contre l’instauration d’un contrôle de
toutes les femmes pendant leur grossesse, une lutte pour garder leur
indépendance, pour garder la liberté de choisir leurs maternités, le droit de
regard sur leur santé et leur corps, le droit de garder et d’élever leurs
enfants.
Les femmes américaines ont beaucoup de raisons de
s’inquiéter.
Depuis le milieu des années 1980, plus de 300 femmes ont été
incarcérées pour leur comportement pendant leur grossesse. Trente États
disposent d’une loi sur l’homicide fœtal. La majorité des femmes arrêtées sont
pauvres et/ou de couleur (Center for Reproductive Law and Policy, 1996; Taylor,
2004). Plus de 18 États ont des lois de protection de l’enfance qui sanctionne
l’usage de substances psychoactives en période de maternité (Paltrow, Cohen,
& Carey, 2000).
Ces images très négatives de la mère usagère de drogues et les
dispositifs qui en découlent semblent ignorer les nombreuses recherches qui
montrent qu’une usagère de drogues peut tout à fait bien tenir son rôle de mère
et que, quand une aide sociale dénuée de jugement est délivrée, les résultats
sont positifs (Boyd, 1999; Colten, 1980 ; Murphy & Rosenbaum 1999 ;
Hepburn, 1993). En fait, quand ces aides sont en place, les usagères de drogues
n’ont pas plus de problèmes à l’accouchement que les autres femmes (Hepburn,
1993,2002). En Écosse et en Angleterre, les veuves ont été les premières à
apporter de l’aide aux usagères de drogues enceintes et beaucoup de
professionnels de la santé disent que si l’usage de drogues en période de
gestation comporte effectivement un risque, ce risque peut être géré.
Récemment, 27 médecins et scientifiques reconnus, ont demandé
aux médias de cesser de perpétuer ces idées préconçues sur les bébés exposés à
l’usage de substances de leur mère. Ils leur ont demandé de cesser d’utiliser
les termes de crack baby (bébé crack)
et de meth baby (bébé méthadone) car
ils étaient sans validité scientifique et pouvaient stigmatiser ces enfants.
Dans leur pétition, ils disent : « Dans nos recherches de ces 20 dernières
années, aucun d’entre nous n’a identifié une situation particulière, un
syndrome ou un désordre qui pourrait être dénommé “crack baby”. » Ils disent
aussi : « Par définition, les bébés ne peuvent être dépendants du crack ou
d’aucune autre chose.» (Arendt
et al, 2004).
Les conflits mères/État ont vu le jour à la fin des années
1960, au moment où les femmes se battaient pour l’égalité des sexes. Elizabeth
Armstrong, alcoologue, affirme que la « découverte » du syndrome d’alcoolisme
fœtal et, plus tard, du syndrome d’abstinence néonatal, est survenue dans un
moment de recul des revendications féministes (Armstrong, 1998).
Les conflits mères/État ont atteint aujourd’hui, aux
États-Unis, un point culminant au niveau du nombre d’arrestations,
d’emprisonnements, de sanctions contre les usagères de drogues enceintes,
contre les parents usagers de drogues, et au niveau du nombre des séparations
enfants/parents pour séjour en prison et/ou accusations de pédophilie. Le test
des urines est maintenant devenu une routine pour tout accouchement. Les
services sociaux et médicaux travaillent main dans la main avec les officiers
de la justice (Boyd, 2004; Paltrow, 2004). Une chercheuse féministe, Dorothy
Roberts, montre que le système américain de prise en charge est devenue une «
institution de l’apartheid » car concernant essentiellement des enfants noirs.
Le nombre des prises en charge a triplé depuis 1980 et cette augmentation est
directement liée à la mise en équivalence criminelle entre pédophilie et usage
de drogues (Roberts, 2002).
La situation des femmes s’est encore aggravée sous le
gouvernement de Bush junior. Il a publiquement déclaré que son fondamentalisme
chrétien guidait ses actions politiques. Une loi récente, signée Bush, accorde
de nouveaux droits au fœtus. Les avortements tardifs – également appelés
naissances partielles – sont un crime depuis 2003 : la loi interdit la «
dilatation et l’extraction intactes » après le premier trimestre.
Le bon développement des fœtus est devenu une préoccupation de
santé publique dans le cadre du Programme Santé de l’Enfance 2002, alors que la
prise en charge de femmes pauvres et enceintes n’est pas une.
Bush a également signé, en 2004, le décret
Unborn Victims of Violence Act (décret
sur les victimes de violence non nées) qui sanctionne, au niveau fédéral, dans
le cadre de la Commission des crimes spécifiques, tout individu ayant causé la
mort ou mis en danger la vie d’un enfant in
utero. Le décret définit le fœtus comme toute étape entre le zygote
et le fœtus : ainsi, tout œuf fécondé peut être la victime isolée d’un crime,
avec des droits qui lui sont propres et distincts de ceux de la mère. Les
critiques ont souligné que le décret n’était pas une attaque contre les femmes
enceintes, mais qu’il servait d’outil pour étendre les droits du fœtus et
amoindrir ceux de la mère.
Toutefois, il n’y a pas que des mauvaises nouvelles en
provenance des États-Unis : un cas d’usage d’alcool par une femme enceinte
s’est conclu par un non-lieu. Stacey Gilligan fut arrêtée en septembre 2003
pour avoir, à deux reprises, mis en danger la vie d’un enfant en consommant de
l’alcool dans sa 35e semaine de grossesse. Le procureur
alla même jusqu’à dire qu’elle avait donné de l’alcool à son nourrisson, au
moment de sa naissance, par le cordon ombilical. La cour déclara que les lois
new-yorkaises sur la mise en danger de la vie d’un enfant ne pouvaient
s’appliquer à une mère et à son (encore) fœtus et l’argument du procureur fut
rejeté (Taylor, 2004). Par ailleurs, grâce à l’action de nombreuses
organisations contre l’arrestation des usagères de drogues enceintes – l’Union
américaine pour les libertés civiles, l’Association nationale des avocats pour
la défense des femmes enceintes, et d’autres associations médicales, familiales
ou de santé publique – ont permis quelques autres victoires en
justice.
Le 25 avril 2004, une marche pour la vie des femmes eut lieu à
Washington. Un million de femmes étaient rassemblées pour défendre leur santé
et leurs droits. Elles ont exprimé leur opposition aux politiques de Bush et de
son gouvernement relatives à leur autonomie dans la maternité. Cette
manifestation fut une des plus grandes de toute l’histoire des États-Unis
(Hurman, 2004).
On pourrait penser que ces politiques répressives engendrent
des grossesses et des accouchements plus sains. En fait, ce n’est pas du tout
le cas.
Ces politiques ont empêché les femmes d’accéder aux services
d’aide et les ont ainsi rendues plus vulnérables aux problèmes de santé
(Goldberg, Abrahamson & Waldman, 1999).
Cette focalisation sur le comportement des femmes enceintes a
servi à détourner l’attention de la population d’autres problèmes importants
:
raciaux, inégalité des sexes, pauvreté grandissante et absence
d’un service médical accessible à tous qui permettrait aux femmes d’avoir des
accouchements dans de meilleures conditions. La réduction des budgets de la
santé, le refus de l’accès à l’aide sociale et économique aux usagères
enceintes, ont mis nombre de femmes et d’enfants dans une situation de détresse
(Boyd, 2004; Hirsch, 1999).
Ces politiques ont aussi permis de détourner l’attention du
fait que des intérêts corporatistes et les familles riches y trouvent des
avantages :
baisse des taxes, primes de rendement, notamment depuis que le
Président Bush junior et le Parti républicain ont pris le pouvoir. Ces
bénéfices qui vont aux riches sont méconnus pendant que des femmes sont
vilipendées.
Cet article ne présente qu’un bref survol de la problématique
des femmes canadiennes et américaines face à une législation qui restreint
leurs droits pour usage de drogues. Il serait nécessaire d’approfondir les
recherches dans ce domaine, notamment au travers d’études féministes
interculturelles. L’étude de la législation sur les drogues, locale ou à
travers le monde, semble indiquer que celle-ci a généralement peu de rapport
avec leur dangerosité, mais plus à voir avec des enjeux politiques et sociaux.
Les politiques des drogues ont été utilisées autrefois par les pays occidentaux
pour criminaliser les activités des peuples colonisés;
aujourd’hui, elles sont utilisées pour marginaliser des groupes
sociaux, et comme instrument pour limiter les droits et l’autonomie des
femmes.
Les femmes d’autres pays devraient tenter de suivre ce qui se
passe aux États-Unis. Les analystes de la politique américaine constatent que
toute aide américaine à un pays, qu’elle soit militaire, économique ou sociale,
entraîne l’américanisation des lois dudit pays, y compris celles sur les
drogues (Nadelmann, 1993): pour continuer à bénéficier du commerce et des aides
des États-Unis, ces pays doivent adopter leurs lois.
Depuis 2001, les États-Unis exercent une pression de plus en
plus grande sur les autres pays afin qu’ils adoptent des lois sur les drogues
et le terrorisme similaires aux leurs. On constate que cette adoption du modèle
américain a apporté peu de paix et de sécurité dans le monde.
Le renforcement de la répression ne résout pas les problèmes
sociaux, ni ne détruit les causes du terrorisme ou d’un usage abusif de
drogues. Aujourd’hui, l’histoire nous enseigne que la guerre américaine aux
drogues est un échec. Seul le temps nous dira l’impact qu’auront les lois
anti-terroristes hâtivement promulguées après les évènements du 11 septembre.
Depuis 2001, celles-ci se sont multipliées pendant que les droits civils n’ont
cessé d’être rognés, engendrant un renforcement des différences ethniques et
des pouvoirs religieux.
La prohibition des drogues est un échec, contribue à la
marginalisation des plus pauvres, perpétue l’oppression raciale, l’inégalité
des sexes et des classes sociales. Il est temps de changer radicalement de
politique des drogues.
Article reçu en avril et accepté en juin 2004
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L’auteur tient à remercier Arlene Wells pour ses commentaires
critiques et son aide rédactionnelle, ainsi qu’Anne Singer pour son soutien et
pour la traduction de cet article.