2004
Psychotropes
Un psychologue en prison : entre logique psychiatrique et logique
judiciaire
Pascal Golovine
Psychologue Centre de soins spécialisés pour toxicomanes
(CSST) du Service médico-psychologique régional (SMPR) de la prison de Fresnes
Tél : 46 15 90 72
L’idéologie totalitaire est à la base de l’institution
carcé~rale et la violence qu’elle autorise est redoublée par chaque
inter~venant suivant son mode de gestion du pouvoir. De ce fait, l’activité des
psychologues est influencée par les relations individuelles et
institutionnelles. Pour certains toxicomanes, la prison va favoriser la
rencontre avec un thérapeute: à ce dernier de proposer un projet thérapeutique
adapté au cadre et au patient. Notre démarche est que nos consultants prennent
plaisir à s’interroger et qu’ils considèrent l’approche psychologique non plus
comme un espace de pensée dont ils sont exclus, mais comme une découverte
originale d’eux-mêmes. Accueil, étayage, psychothérapie, prévention des
suicides, prépara~tion à la sortie, aide aux mourants, etc., la richesse du
terrain amène les psychologues à réinventer sans cesse leurs interventions, ce
qui les conduit à repenser régulièrement leur positionnement tant d’un point de
vue idéologique, éthique que pratique.
Mots-clés :
psychothérapie, toxicomane, prison, relation thérapeu, tique.
A totalitarian ideology is at the foundation of the prison
institution and the violence that it allows depends on the way staff members
manage their own power. Thus, the psychologists’ activity in prisons is
influenced by both individual and institutional relationships. For some drug
users, the institution fosters an encounter with a therapist, who may then
propose a therapeutic project adapted to both the patient and the settings. Our
approach is to try to make patients enjoy self-questioning so that they may
view the psychological approach not as an intellectual space from which they
are excluded but as an original way of discovering themselves. Bringing a sense
of welcome, support, psychotherapy, prevention of suicide, preparation to
prison leave, help to the dying, etc., such varied situations push
psychologists to constantly re-invent their interventions and reconsider their
position and practices from the point of views of ethics and ideology.
L’idéologie totalitaire est à la base de l’institution
carcérale, à travers son histoire, ses usages et son règlement
[1]. À la violence qu’elle
autorise s’ajoute celle de chaque intervenant suivant son mode de gestion du
pouvoir. Dans cette zone de tensions entre droit et sécurité
[2], l’activité des psychologues est sans
cesse influencée par les relations individuelles et institutionnelles du
moment. Ici, la confiance se gagne et n’est jamais définitivement acquise : les
psychologues sont régulièrement remis en question quant à leur
indépendance.
C’est dans ce contexte carcéral, ainsi qu’à l’EPSNF
(Établissement public de santé national de Fresnes), que travaillent les
psychologues du
Centre de soins spécialisés pour
toxicomanes (CSST) du
Service
médicopsychologique régional (SMPR) de la prison de Fresnes
[3]. Cet article donne un aperçu
de leur cadre de travail et fait succinctement le bilan de leurs
activités.
L’attente, pénible et
omniprésente, s’impose à tous (surveillants, médecins, détenus, visiteurs de
prison, psychologues…) dès l’entrée et se renouvelle à chaque grille. Une fois
dans la place, il faut négocier un lieu pour consulter (bureau, parloir, salle
de réunion, prétoire) et attendre qu’il se libère. Attendre qu’un surveillant
aille chercher le détenu. S’il accepte, le détenu sera acheminé jusqu’au lieu
de consultation, à moins qu’il soit oublié dans une cellule d’attente. Suivant
l’intérêt du surveillant pour les psychologues, l’échelle de la probabilité de
rencontrer un détenu va de 0 à 100 %. Après parfois plusieurs heures d’attente,
ce n’est pas un, mais trois ou quatre patients qui arrivent en même temps.
Comment désormais accorder à chacun le temps nécessaire ?
Durant l’entretien, nous serons attentifs au discours du
patient, mais il faudra aussi tendre l’oreille pour intervenir au cas où un
détenu qui attend serait en difficulté avec un surveillant ou un autre détenu.
Certains vont refuser d’attendre et d’autres s’arranger pour passer le dernier
et ainsi bénéficier d’une attention exclusive. Un tiers du temps clinique est
perdu par ces négociations et ces attentes.
En détention, la démarche psychologique est volontaire
[4] tant la rencontre
détenu/psychologue est soumise à des contraintes multiples et spécifiques au
milieu carcéral (problème d’accès aux soins, indifférence, interruptions) et
médicales (violences liées au pouvoir médical).
Par ailleurs, une méfiance du détenu envers le thérapeute
pré-existe en raison d’expériences antérieures avec des psychologues experts
qui, au travers de certains termes de leurs comptes rendus d’expertise, vécus
comme des agressions, ont pu effectivement influencer des décisions de justice
: psychopathe, immature, dangereux, inamendable, pervers…
Ces écueils, s’ils compliquent considérablement notre action,
favorisent du même coup l’alliance thérapeutique puisqu’ils confirment que nous
ne sommes ni personnel judiciaire, ni personnel médical. Rappelons que le
statut du psychologue est un statut
spécifique qui n’est ni médical, ni paramédical (même si l’employeur est, ici,
une institution hospitalière).
Exercer à Fresnes oblige à faire le deuil d’un cadre
thérapeutique matériellement organisé. Espace idéalement constitué d’un bureau
identifié, de fauteuils confortables et incluant la stabilité du lieu et la
régularité des rencontres : autant d’éléments dénués de sens pour nos
interlocuteurs pénitentiaires et médicaux. Le seul cadre stable sur lequel
baser nos interventions demeure l’ensemble de nos outils conceptuels
intériorisés et affinés au fil de l’expérience clinique.
Ce cadre défaillant oblige les acteurs à une construction
imaginaire à la fois préexistante et recréée à chaque rendez-vous. Si cette
illusion volontaire commune privilégie la réalité psychique au détriment d’une
réalité environnementale, au thérapeute de faire en sorte que le patient
réinvestisse cette réalité avant de sortir du bureau.
Malgré ces difficultés, et une quinzaine d’années d’exercice,
je suis un de ceux qui demeurent surpris qu’opère toujours cette magie
interpersonnelle qui s’installe souvent dès la première rencontre. Phénomène
entretenu ensuite par la dynamique transférentielle et
contre-transférentielle.
Les conditions de la rencontre : les arrivants
Les psychologues du CSST de Fresnes reçoivent systématiquement
tout détenu qui se déclare, à son arrivée, dépendant d’un ou plusieurs
produits.
Cette première rencontre peut favoriser une demande de suivi
qui ne serait pas venue spontanément. C’est souvent dès l’arrivée que
s’instaure cette alliance thérapeutique indispensable au suivi
ultérieur.
Ce moment permet la verbalisation de sentiments agressifs ou
dépressifs. À l’arrivée, le lien relationnel va soutenir un élan vital qui
chancelle et peut éviter un passage à l’acte suicidaire. Cette rencontre est
particulièrement indispensable sur l’Hôpital des Prisons où, au choc de
l’incarcération, s’ajoute l’annonce d’une atteinte somatique pouvant engager le
pronostic vital.
Cette rencontre conduit à un premier constat : pour les
récidivistes, la souffrance exprimée à l’arrivée est peu liée à
l’emprisonnement, c’est plutôt un soulagement pour beaucoup, mais c’est surtout
une demande d’aide pour donner du sens à leur vie : « Je ne veux plus être
n’importe quoi, mais pouvoir être n’importe qui. »
Face à un vécu de confusion va répondre le désir du thérapeute
d’accompagner son interlocuteur dans le labyrinthe de ses logiques conscientes
et inconscientes, afin de mettre en lumière sa cohérence interne. Les détenus
sont très sensibles aux attentes du psychologue. Le plaisir lié à la découverte
de l’inconscient va soutenir le travail d’élaboration.
Manifestement, pour certains, la prison favorise la rencontre
avec un thérapeute, et notamment pour le toxicomane ainsi libéré de l’emprise
du produit et du rôle social dont il se sentait investi. Pourquoi ne s’est-il
pas adressé aux post-cures qu’il connaissait ?
Leurs demandes, notre démarche
Submergé par les demandes (de 70 à 80 patients à rencontrer par
semaine), nous sommes amenés à privilégier certaines situations :
-
À l’arrivée, les
détenus primaires nécessitent un soutien psychologique pour lutter contre
l’effondrement. La prévention du suicide
est au premier plan. La souffrance peut venir soit de l’incompréhension de
l’acte, de l’horreur de l’acte, soit du refus de la logique judiciaire et
pénitentiaire. Un jugement lourd, ou l’allongement des peines, peut provoquer
la sidération psychique, tant chez le détenu que chez le thérapeute. Comment un
jeune de 19 ans peut-il penser une peine de 20 ans de réclusion ? Quelques-uns
sont littéralement dévitalisés par le système carcéral, ratatinés physiquement
et psychiquement. Un passage à l’Unité psychiatrique d’hospitalisation (UPH)
permet de les sauvegarder temporairement. Pour d’autres, des troubles
psychotiques évidents imposent une prise en charge psychiatrique plus
globale.
- La même attention est portée aux détenus atteints d’une maladie mortelle ou
invalidante, apprenant par exemple, qu’ils sont porteurs du VIH,
d’un cancer ou d’un handicap définitif.
- Les annonces de cancer chez les jeunes d’une vingtaine
d’années semblent plus fréquentes qu’autrefois : « C’est trop, je ne contrôle
plus » me disait récemment l’un d’eux. À l’isolement carcéral va s’ajouter
l’isolement médical. À l’angoisse de la peine s’ajoute la peur du handicap ou
de la mort. La demande de suspension de peine, promesse de libération, révèle
que l’état de santé est si désespéré qu’on risque de mourir en prison.
- Quant aux demandes de
psychothérapie, nous cherchons d’abord à savoir s’il y a un tiers à
l’origine de la demande. Interrogé sur son propre désir, le patient conviendra
parfois qu’il n’est pas intéressé, mais que le juge conditionne sa libération à
un suivi psychologique pour son bien.
Des rencontres se perdent ainsi dans le labyrinthe des désirs individuel et
collectif.
- Quand cette démarche résulte d’une prise de conscience
d’une souffrance intérieure, alors le travail psychologique est dense
(Balier,
- 1998). Suivant les résistances et les capacités
intellectuelles des patients, l’élaboration se met en marche dans un climat de
confiance favorisant de précieux moments d’insight. Musicothérapie et yoga vont fournir des
espaces d’expression complémentaires.
- Avec ces patients, très vite apparaîtra ce constat
douloureux : « ici, je me sens enfin libre », sous-entendu, soulagé des
tensions internes et libéré des contraintes des produits et des pressions
familiales
- (Freud, 1915). Cette ambivalence vis-à-vis de la prison
amène certains à la désigner comme le dernier recours face à un processus
mortifère incontrôlable. La drogue pour effacer la vie psychique, la prison
pour la restaurer ? (Yacoub, 2001)
- Autre paradoxe : pour ces habitués, la prison évite la
culpabilité (de sujet-agresseur, il redevient objet-victime). Ces détenus nous
apprennent que l’incarcération permet d’échapper à la cité sans pouvoir être
désignés comme responsables d’un départ volontaire.
- D’ailleurs, les circonstances de l’arrestation sont souvent
marquées par des phénomènes inconscients : accepter une affaire mal préparée,
s’endormir ou oublier ses papiers d’identité sur le lieu de cambriolage. Tous
avaient échoué à décrocher seuls et l’idée de l’incarcération leur était venue
à l’esprit.
- Ceux-là aborderont, dès la première rencontre, ce qu’ils
interprètent comme leur incapacité fondamentale à être autonomes et
questionneront leurs valeurs et les nôtres. Progressivement, ils nous feront
partager leur part de vérité. Évoquant difficilement leur place d’agresseurs,
ils mettront du temps à évoquer celle de victimes sans pour autant considérer
que la seconde doit justifier la première. La protection de leur narcissisme et
des images parentales est à ce prix, même s’il est vite clair que le délit
s’adressait symboliquement au père ou à la mère.
Notre projet est que les détenus prennent plaisir à
s’interroger et qu’ils considèrent l’approche psychologique non plus comme un
espace de pensée dont ils sont exclus, mais comme une découverte originale
d’eux-mêmes. En détention, ils peuvent développer un regard si particulier
qu’ils vont se rapprocher d’autres détenus en thérapie. Cette promiscuité peut
parfois engendrer des conflits envers le thérapeute, chacun accusant l’autre
d’être une balance !
Par ailleurs, un suivi psychologique risque de les marginaliser
puisque, en prison, la norme est de ne pas penser.
De par sa nature, l’organisation carcérale s’oppose souvent à
la logique thérapeutique. Par exemple, ici comme à l’extérieur, l’efficacité
thérapeutique est basée sur la dynamique transférentielle qui suppose que l’on
puisse anticiper des rencontres régulières. Or ici, ni le thérapeute, ni le
détenu ne seront avertis du départ de ce dernier vers une autre
prison.
C’est le transfert administratif. Cet impondérable laissera un
sentiment de frustration chez les deux protagonistes, et le détenu sera une
fois encore renvoyé aux abandons successifs de son histoire. Cela implique que
nous limitions nos élans interprétatifs en fonction de l’éventualité d’un
départ et demeurions attentifs à la situation pénale (prévenu ou condamné), à
la durée de la peine et, sur l’hôpital, à la durée probable des soins et à la
DMS (durée moyennne du séjour)!
-
L’aide aux personnes en fin de
vie. L’année dernière, trois décès éprouvants ont mobilisé l’équipe
sur l’hôpital. Les causes étaient médicales pour deux détenus, et le troisième
avait voulu faire pression sur le juge en brûlant son matelas. Tous ont été
accompagnés jusqu’au bout, tant sur l’hôpital que lors d’hospitalisations
extérieures. Une famille a remercié les équipes soignantes et pénitentiaires
pour le soutien qu’elle a trouvé : sans elles, elle aurait refusé d’accompagner
leur parent tant sa personnalité les effrayait.
- Les liens familiaux n’ont pu être renoués que grâce à la
protection offerte par le cadre.
- Enfin, nous privilégions les
préparations à la sortie, moments anxiogènes par excellence. À leur
ambivalence va répondre celle des associations ou des institutions
théoriquement chargées de les accueillir. Nous sollicitons ces organismes
régulièrement, mais peu proposent des solutions adaptées à nos patients. Quand
une prise en charge existait antérieurement, nous cherchons à maintenir ce lien
qui nous semble un véritable atout pour le futur sortant.
Accueil, étayage, psychothérapie, prévention des suicides,
préparation à la sortie, aide aux mourants : la richesse du terrain amène les
psychologues à réinventer sans cesse leurs interventions au gré des demandes,
embrassant ainsi l’intégralité du champ offert par la pratique psychologique.
Cela nous conduit à repenser régulièrement notre positionnement, tant d’un
point de vue idéologique, éthique que pratique.
Comment penser ces situations humaines aux problématiques si
différentes ? À la complexité habituelle des relations entre le toxicomane et
son thérapeute, s’ajoutent l’environnement carcéral et l’isolement médical,
voire l’accompagnement jusqu’à la démence ou à l’agonie du patient : c’est là
notre quotidien.
Notre sentiment est que la réponse institutionnelle vis-à-vis
des toxicomanes est prioritairement épidémiologique. À la régularité des soins
s’est substituée la logique statistique et budgétaire de la file
active.
Par ailleurs, ce « malade », jadis indésirable, est aujourd’hui
devenu rentable puisque transformable en consommateur « captif » de produits de
substitution. Héroïnomanes, cocaïnomanes ou alcooliques, se retrouvent ainsi «
substitués » durant des années en détention. Privilégiée systématiquement,
cette substitution prend une place ambiguë. Favorisant trafic et racket, elle
remplace la fiole et ses questionnements :
Qu’est-ce qui est substitué ? L’héroïne ? Le soin ? La demande
? Certains toxicomanes se plaignent de cette facilité d’accès aux produits de
substitution : « Si à chaque fois que j’en exige plus, on me le donne, alors
quand cela va-t-il s’arrêter ?» Ils s’estiment parfois trompés puisque toujours
dépendants. Ils suspectent qu’on a surtout voulu traiter leur délinquance et,
comme Michel Foucault, ils nous questionnent sur la dimension normative de nos
interventions en milieu carcéral.
Les multiples automutilations et tentatives de suicide de
certains nous confrontent à une énergie destructrice décrite par les patients
comme libre de toute représentation et où chaque partie du corps peut devenir
son terrain d’expression : se couper, avaler des couverts, des piles… Ces
effractions nous interrogent sur nos limites thérapeutiques et humaines. Ces
actes font partie de la culture carcérale et les sujets expliquent qu’ils se
coupent pour se libérer d’un surplus de tensions, à la façon des saignées
d’autrefois, cherchant à évacuer les mauvaises humeurs.
Avec d’autres, au contraire, la dimension relationnelle relance
des processus de pensée et, lorsque la confiance et les mécanismes de défense
vont le permettre, nous devenons les témoins privilégiés d’une humanité naïve
et attachante d’où émergent des intuitions remarquables. De dispersées, ces
prises de conscience vont progressivement conduire le patient à comprendre sa
logique interne et le poids de son histoire infantile dans ses difficultés
actuelles. Cette distanciation lui permet d’infléchir des images parentales
idéalisées et archaïques au profit d’un réinvestissement narcissique et
objectal plus économique. Des actes de filiation ou de parentalité vont se
développer plus ou moins consciemment dans les parloirs ou à travers un
courrier de plus en plus riche et nuancé.
La musicothérapeute Marie-Thérèse Esneault
[5] et le professeur de yoga participent à
cet enrichissement. Cette complémentarité permet, d’une part, de soulager le
thérapeute d’un investissement massif et, d’autre part, de dépasser des
blocages liés à la relation duelle. Ils sont des tiers précieux pour
qu’advienne une parole sur des traumatismes profonds et pour qu’un travail de
re-liaison permette au sujet de se libérer des tensions qui l’emprisonnent.
Grâce à ces professionnels très investis, les processus de sublimation sont
relancés et vont enrichir le travail psycho-thérapique.
Ces intervenants, aussi chaleureux qu’exigeants, favorisent la
réhabilitation du corps comme lieu de parole et d’émotions à travers la
reconnaissance d’éprouvés sensoriels, actuels ou antérieurs. La surprise, puis
un réel plaisir, vont faciliter l’implication dans le travail thérapeutique,
qu’il s’agisse d’évoquer les expériences vécues ou de rechercher le contenu
latent de rêves induits par ces stimulations.
Il reste à s’interroger sur l’attitude paradoxale des
institutions, carcérale et psychiatrique. Il nous est demandé d’accompagner les
toxicomanes incarcérés sans moyens suffisants. Avec des dizaines de patients à
rencontrer par semaine, notre disponibilité est limitée. L’augmentation des
incarcérations, l’allongement des peines et l’élargissement du domaine de
compétence des CSST aux addictions alcooliques et tabagiques participent à
notre submersion.
Il a aussi fallu nous adapter à l’arrivée massive
d’adolescentsentre 15 et 24 ans. Leur nombre a presque doublé en un an (pour ma
part, 28 en 2002 et 52 sur 210 détenus en 2003). De plus en plus de jeunes
présentent des cancers très évolués. Un travail de soutien et de prévention est
mis en place par les intervenants du CSST. Leur prise en charge implique une
dimension pédagogique et une disponibilité nouvelle.
Avec eux, le thérapeute est confronté à de multiples clivages
où se côtoient un idéal du moi infantile, mais aussi un surmoi écrasant et un
idéal de vie tristement conventionnel. Ainsi la comparaison avec tout citoyen
est chargée d’envie et de répulsion. Leur père, au cœur de leur système de
représentations, n’est pas un modèle acceptable – tant dans son rapport à
l’autorité que vis-à-vis de son statut social – et, derrière un discours de
respect, le mépris et la peur sont omniprésents. La violence de la déception
narcissique va s’exprimer au travers du besoin d’argent, et des symboles de
pouvoirs auquel il donne accès, toujours en contraste avec le peu de moyens du
père. Ce phénomène peut aussi être lié au fait que malgré l’accumulation
rassurante d’objets, ils ne peuvent échapper à des moments de vacuité
insupportable, d’où cette recherche effrénée de drogue, de biens et d’actions
(Geberovitch, 2003 ; Melman, 2003).
Nombreux sont les détenus qui se disent satisfaits de l’effort
fait par le CSST pour maintenir la continuité des suivis entre l’hôpital et la
maison d’arrêt. Si cette volonté d’éviter une rupture thérapeutique nous semble
naturelle et éthique, il en va autrement pour certains psychiatres qui
considèrent que les psychologues, comme les patients, sont des objets
interchangeables. Au déni de la dimension transférentielle s’ajoutent des
brutalités institutionnelles fréquentes qui perturbent le bon fonctionnement de
nos missions et ne sont pas sans conséquences sur l’équilibre psychique des
détenus témoins de ces maltraitances. À la violence carcérale, symptôme
incontournable de l’enfermement, est-il nécessaire d’ajouterces autres
difficultés ?
Nous avons parfois le sentiment que le mépris envers le
toxicomane s’étend à son thérapeute. Comme le détenu, on cherche à nous
instrumentaliser et à nous contrôler. Avec des journées d’activité atteignant 9
à 10 heures par jour, et grâce aux stagiaires psychologues, nous maintenons une
activité soutenue, étonnante dans de telles conditions.
La notion de respect devrait être au centre du dispositif de
soins, pour les détenus comme pour les intervenants en toxicomanie. Aujourd’hui
nous en sommes loin…
Article reçu en mars et accepté en juin 2004
·
BalierClaude : Psychanalyse des
comportements violents – Paris, PUF (1998)
·
Barre MD, Tournier P : « La mesure du temps carcéral » –
Guyancourt, Cesdip, in Déviance & contrôle
social 48 (1988)
·
Bourgoin Nicole : Le suicide en
prison – Paris, L’Harmattan (1994)
·
Brahmy Betty : « Prise en charge de toxicomanes en milieu
carcéral ». In
Actes des XXIIIe Journées nationales de l’ANIT,
Nantes 6-7 juin 2002 – Revue Interventions, 19 (4) : 207-210 (2002)
·
BuffardSimone : Le froid
pénitentiaire. L’impossible réforme des prisons – Paris, Le Seuil,
coll. Esprit (1973)
·
Carlier Christian : Histoire de
Fresnes, prison « moderne »: de la genèse aux premières années –
Paris, Syros (1998)
·
Chauvenet Antoinette : « Les surveillants entre droit et
sécurité : une contradiction de plus en plus aiguë » – In Veil C, Lhuilier D :
La prison en changement, Érès
(2000)
·
Conseil de l’Europe : Aspects
éthiques et organisationnels des soins de santé en milieu
pénitentiaire – Recommandation n° R (98) 7
·
Faugeron Claude : Prisons et
politiques pénitentiaires – Paris, La Documentation française, coll.
Problèmes politiques et sociaux, vol 755-756, (1995)
·
Foucault Michel :Surveiller et
punir. Naissance de la prison – Paris, Gallimard (1975)
·
Freud Sigmund – « Quelques types de caractères dégagés par la
psychanalyse » – In Essais de psychanalyse
appliquée – In Imago (1915)
– Paris, Gallimard (coll. Idées, 353) (1982)
·
Gaulier Michel et EsneaultMarie-Thérèse :
Odeurs prisonnières – La Penne/
Huveaune, Éd Quintessance (2002)
·
Geberovitch Fernando : No
satisfaction. Psychanalyse du toxicomane – Paris, Albin Michel
(2003)
·
Golovine Pascal : « Transfert contre transfert » – In
Psychologues et Psychologies 163-164 :
17-21 (2002)
·
Gonin Daniel : La santé
incarcérée : médecine et conditions de vie en détention – Paris,
Archipel (1991)
·
Griguère P : « Enquête nationale en milieu carcéral sur les
pratiques et représentations des professionnels du soin et des toxicomanes » –
In Le Courrier des Addictions, 4 (4):
163-164 (2002)
·
Hachet Pascal : « Le psychologue et les toxicomanes détenus en
maison d’arrêt. Compte rendu d’une pratique » – In
Psychologues et Psychologies, 157 :
11-14 (2001)
·
Jean Jean-Paul : « L’usage de drogues en prison, entre logique
de contrôle et logique sanitaire » – In revue Psychotropes, 3 (4), (1997)
·
Le PoulichetSylvie, et
al: Les addictions – Paris,
PUF, coll. Monographies de psychopatholologies (2000)
·
MelmanCharles : L’homme sans
gravité. Jouir à tout prix – Paris, Denoël (2003)
·
Observatoire international des prisons :
Les conditions de détention en France
– Rapport 2003, OIP / Éditions La Découverte (2003)
·
Sueur Christian et al
– « À l’ombre des peupliers. Réflexions juridico-sanitaires et cliniques à
propos des toxicomanes incarcérés » – In revue Psychotropes, 3 (4), (1997)
·
Trépos Jean-Yves, Stupka C. : « Améliorer la qualité de la
prise en charge des usagers de drogues en prison ? Le difficile équipement
d’une innovation » – In revue Psychotropes, 8 (2): 119-138 (2002)
·
Yakoub Saadia – « La prison : moyen thérapeutique pour les
usagers de drogue ? » – In THS, Revue des
addictions, 3 (12) : 691-692 (2001)
[1]
Dans son livre
Surveiller et
punir. Naissance de la prison, Michel Foucault explique qu’au début
du XIX
e siècle, avec la montée de la civilisation
bourgeoise, une société disciplinaire de type totalitaire se met en place.
Cette société est à l’image du
Panopticon de Bentham. Le système pénitencier
moderne est le fils de cette société panoptique.
[2]
Chauvenet Antoinette : « Les surveillants entre droit et
sécurité : une contradiction de plus en plus aiguë »
– In Veil C, Lhuilier D :
La prison en changement, Érès
(2000)
[3]
Carlier Christian :
Histoire de
Fresnes, prison « moderne »: de la genèse aux premières années –
Paris, Syros (1998)
[4]
Recommandation n° R (98) 7 du Conseil de l’Europe, sur les «
aspects éthiques et organisationnels des soins de santé en milieu pénitentiaire
», section C de l’annexe, article 15 : « Le consentement éclairé devrait être
obtenu de la part des malades souffrant de troubles mentaux et des patients
placés dans les situations où les obligations médicales et les règles
sécuritaires ne coïncident par nécessairement…»
[5]
Auteur, avec un détenu, Michel Gaulier, du livre :
Odeurs prisonnières – Éd Quintessance
(2002)