2004
Psychotropes
Dépendance nourricière et domination culturelle
Une approche anthropologique des addictions
Marika Moisseeff
Psychiatre Consultante au Centre de thérapie familiale
Monceau Ethnologue Chargée de recherche au CNRS Membre du Laboratoire
d’anthropologie sociale
La dépendance à une substance, de même que les troubles des
conduites alimentaires, peut être vue comme un moyen d’assou~vir seul ses
besoins les plus intimes. La dépendance apparaît alors, paradoxalement, comme
la conséquence d’une recherche effrénée d’indépendance vis-à-vis des autres: la
substance est un substitut avec lequel l’individu cherche à se sevrer sur le
plan relationnel. Au lieu de chercher à s’autonomiser du contexte familial qui
subvenait à ses besoins initiaux en développant d’autres types de relations
intimes, il s’enferre dans une logique «nourricière »: l’addiction correspond à
un refus opiniâtre d’être « nourri» par d’autres que lui-même. Cette
problématique est renforcée lorsque les parents sont eux-mêmes dépendants des
services sociaux du fait d’un con~texte historique de domination culturelle. Le
cas des Aborigènes australiens en est un exemple parmi d’autres.
Mots-clés :
anthropologie, addiction, dépendance, autonomisation, adolescence, ethnie, culturel, génération, parentalité.
Substance dependence, like eating disorders, can be seen as a
means whereby individuals attempt to satisfy their most intimate needs by
themselves. Paradoxically, dependence then appears as a consequence of a
frantic pursuit of independence from others, the substance in question being a
substitute through which individuals attempt to wean themselves off from
relationships. Instead of trying to become autonomous from the family context
that met their initial needs by developing other types of intimate
relationships, they remain tangled up in a «nurturing » logic: addiction
corresponds to an unrelenting refusal to be «nourished » by anyone but oneself.
This situation is reinforced when, as a result of historical contexts of
cultural domination, parents are themselves dependent on welfare. Australian
Aboriginal people make up a case among others.
Dépendance et adolescence
La toxicomanie et l’alcoolisme, comme tout phénomène addictif,
renvoient, par définition, à une problématique de dépendance. Le fait que, dans
les sociétés contemporaines, toxicomanie et alcoolisme fassent leur apparition
de façon privilégiée à l’adolescence permet d’associer cette problématique de
dépendance à l’égard d’une substance aux difficultés d’autonomisation de
l’individu vis-à-vis de ses parents.
Tout se passe comme si l’individu mettait sur le même plan
l’indépendance relationnelle (l’émancipation vis-à-vis de ses parents) et le
contrôle du fonctionnement de son corps (la gestion de ses sensations
physiques). Ce sont les personnes avec qui il entretenait les relations les
plus intimes qui subvenaient à ses besoins les plus élémentaires. En
conséquence, la nécessité d’en passer par un autre – de former de nouvelles
relations d’intimité – pour assouvir ses nouveaux besoins physiques, sexuels ou
affectifs, lui devient intolérable : la relation à un autre avec qui partager
l’intimité de son corps ou de ses émotions est confondue avec la perte de son
autonomie corporelle, si chèrement acquise, qui incarne alors à elle seule son
autonomie personnelle. La substance qui lui apporte plaisir et souffrance vient
en place de la relation d’intimité qu’il pourrait ou devrait nouer avec un
autre. Les masturbations compulsives ou les troubles des conduites alimentaires
tels que la boulimie et l’anorexie sont d’autres façons de se vivre indépendant
des autres pour subvenir à ses besoins physiques les plus élémentaires qui sont
aussi les plus privés.
La nourriture fournie par les parents devient le symbole de la
dépendance, de l’appropriation du corps par d’autres que soi-même.
Contrôler les besoins de son corps en apprenant à le priver, à
le gaver ou à lui donner seul du plaisir, devient le moyen d’inverser le
rapport de dépendance à autrui. Or c’est justement, et paradoxalement, au
travers des relations de dépendance avec des intimes que l’on acquiert une
connaissance de soi, de ses besoins, et les compétences pour gérer la distance
et la proximité relationnelle, toutes choses qui permettent de conserver une
autonomie affective tout en continuant à évoluer (Moisseeff, 2004a). La quête
effrénée d’indépendance à laquelle se livre le dépendant est vaine parce qu’elle l’enferre dans
une logique d’auto-nourrissage, d’auto-dépendance plutôt que d’indépendance :
il se dévore lui-même par crainte d’être dévoré ou
gavé par les autres.
Le premier rôle que les parents ont à assumer vis-à-vis de
leurs jeunes enfants est une fonction nourricière qui n’est pas seulement
alimentaire, mais également affective, éducative et socialisatrice. Nous
tendons généralement, et fort heureusement, à oublier à quel point nous avons
été dépendants en ce qui concerne nos besoins fondamentaux : manger, se
déplacer, parler, développer des relations aux autres, non seulement à
l’intérieur de la famille, mais également à l’extérieur (avec les instituteurs,
les professeurs, les amis, etc.). Et voilà qu’au moment où l’on devient
physiquement capable de subvenir à ses besoins, on se découvre dépendant d’un
corps sexué qui exige son dû. Or la capacité à avoir du plaisir se soutient de
la mise en place de scénarios imaginaires qui font intervenir les autres. Et
pour les garçons, cet autre est le plus souvent une femme. Le plaisir physique
masculin dépendrait donc d’une femme, c’est-à-dire d’un autre qui a les mêmes
attributs que cette mère dont on souhaite justement ne plus dépendre.
Dans les représentations culturelles, la fonction nourricière
parentale est le plus souvent rattachée à la figure maternelle car elle
poursuit le rôle nourricier assumé par la mère au cours de la grossesse. Et le
corps enceint renvoie à la captation du corps de l’enfant dans le corps de sa
mère. Il symbolise la dépendance la plus fondamentale, l’absence complète
d’autonomie. La crainte de la résurgence d’une emprise de type maternel a un
rapport direct avec la violence de certains jeunes gens vis-à-vis des femmes;
ils l’exercent à l’encontre de leur mère, surtout s’ils vivent seuls avec elle
dans un espace restreint, mais aussi à l’encontre des jeunes filles qui les
entourent et dont ils ont en fait peur. Se retrouver entre pairs, entre « soi
», dans un groupe de semblables peut alors donner le courage d’affronter
l’autre sexe. Le viol collectif, en instaurant un rapport de domination
extrême, peut donner le change quant à l’indépendance, à l’insoumission à
l’égard du corps de la femme.
Dans des contextes culturels plus traditionnels, la
collectivité masculine va, au travers du recours à des rites de puberté qui
engagent le corps des jeunes gens, s’évertuer à institutionnaliser
l’autonomisation des jeunes gens vis-à-vis de leur mère. Ces pratiques qui
reçoivent une publicité extrafamiliale et qui médiatisent les relations
parents/enfants, au travers du recours à des tiers extérieurs à la sphère
domestique, légitiment les enfants à devenir parents de leurs propres enfants.
Elles sont perçues comme un préalable indispensable au rapprochement des hommes
avec les femmes appartenant à la catégorie de celles avec qui ils sont
autorisés à avoir des relations sexuelles, ce qui exclut, en général et entre
autres, leur mère et leurs sœurs, réelles ou classificatoires
[1].
Toutefois, l’émancipation des hommes de la tutelle maternelle
et leur capacité à entretenir des rapports intimes, sans danger, avec des
femmes sont censées requérir des procédures supplémentaires plus complexes
mobilisant la communauté tout entière (Moisseeff, 1992, 1995; Houseman, 1985).
Si la relation des filles pubères avec leur mère exige aussi une médiation,
celle-ci recouvre un caractère plus privé, moins festif : légitimer les filles
à reprendre le flambeau maternel en ayant, à leur tour, leurs propres enfants
paraît suffisant pour les faire accéder à leur statut de femme adulte. Elles
passent alors généralement de la tutelle maternelle à celle de leur conjoint ou
de leur belle-famille, tout en assumant, dans la sphère domestique, un statut
de femme pleinement adulte en tant que mère. On estime en revanche que les
garçons doivent être agrégés à la collectivité masculine de façon plus formelle
car, outre leur rôle de père individuel, ils ont également à assumer le rôle
d’initiateur, de tiers médiateur entre les enfants pubères et leurs
mères.
La distinction des parcours féminin et masculin renvoie aux
rôles traditionnels dévolus respectivement à l’un et l’autre sexe : les femmes
produisent les individus masculins et féminins qui perpétuent la
société;
les hommes, quant à eux, sont érigés en garants du maintien de
la spécificité culturelle du groupe social auquel ils appartiennent. Pour
qu’une culture perdure, il faut que des enfants naissent à chaque génération et
que leur soient transmis les valeurs et les savoir-faire dont elle est porteuse
afin, qu’une fois devenus adultes, ils puissent les incarner en les maintenant
vivants. La transmission de la fonction parentale aux alentours de la puberté
constitue le cadre de la perpétuation de la société et de la culture : en
légitimant les enfants à avoir leurs propres enfants, les adultes les font
passer d’une dépendance nourricière vis-à-vis de leur famille d’origine à une
dépendance à un ordre supérieur, proprement culturel, qui sous-tend la
filiation. L’enfantement est vu comme le moyen de transmettre une identité
familiale, sociale et culturelle.
Mais ces ensembles culturels que nous qualifions volontiers de
traditionnels, tout en considérant qu’ils renvoient à un stade plus archaïque
de l’humanité (les ex-colonisés, les pays du Sud, les populations indigènes),
ont généralement perdu, en partie ou en totalité, leur autonomie économique et
politique et constituent parfois des minorités démographiques encapsulées dans
une culture dominante autre (Moisseeff, 1999). Dans tous les cas, les nations
et la culture occidentales incarnent, pour eux comme pour nous, le pouvoir et
la modernité. Les membres de ces communautés ont, en conséquence, du mal à
maintenir des modèles d’identité propre viables les autorisant à continuer à
jouer le rôle d’initiateurs performants pour les jeunes générations. Or les
phénomènes addictifs, alcoolisme et toxicomanie, sont en constante augmentation
parmi les jeunes de ces populations. Le fait pour les parents d’être devenus
dépendants sur les plans économique et politique pourrait représenter un
facteur favorisant le développement d’une dépendance de leurs enfants à l’égard
d’une substance. Les hommes, au décours de la colonisation, auraient perdu leur
aptitude à jouer le rôle de tiers médiateur entre les femmes et les enfants :
tout se passe alors comme si les adolescents restaient bloqués dans une logique
nourricière qui les empêche ultérieurement d’assumer, en tant que père, un rôle
sur le plan de la filiation.
Avant de revenir à l’intrication de ces deux types de
dépendance, touchant respectivement les parents et leurs enfants, au travers du
cas des Aborigènes australiens que je connais bien, il me paraît important de
revenir à la perspective anthropologique des rôles parentaux que j’ai
développée il y a déjà plusieurs années (Moisseeff, 1992).
Dépendance nourricière et dépendance filiative
Les spécialistes des addictions ont repéré la régression et le
blocage à l’oralité du sujet dépendant, sa tendance à éviter les relations
duelles et, lorsqu’il s’agit d’un adolescent, la difficulté pour le père
d’assumer un rôle médiateur entre la mère et son enfant (Pagès-Berthier, 2000).
De leur côté, nombreux sont les ethnologues qui se sont penchés sur les modes
de socialisation de l’enfant, notamment au cours de deux périodes précises
:
à la naissance, en étudiant par exemple les procédures
d’allaitement et de sevrage, et à la puberté, en étudiant les rites
d’initiation masculine et féminine. Les ethnologues étant principalement
intéressés par les processus sociaux, collectifs, ont moins tendance que les
psys à évoquer la problématique orale
du sujet. De leur côté, les thérapeutes qui, en revanche, se penchent plus
volontiers sur les problèmes rencontrés par les individus en tant que sujets
singuliers, n’ont pas de raison, a priori, d’établir un rapprochement entre les
techniques de sevrage du jeune enfant et les rites de puberté.
Ma double expérience d’ethnologue et de thérapeute ayant
travaillé avec des bébés et des adolescents en présence de leur famille m’a
permis d’établir un rapprochement entre la problématique de l’adolescent et
celle du bébé : l’un et l’autre doivent être sevrés, mais selon des modalités et des
objectifs différents. Toutefois, dans les deux cas, la figure maternelle
apparaît essentielle : pour accéder à une autonomie, au moins partielle,
l’enfant doit d’abord abandonner le sein maternel ou son substitut, le biberon,
puis les jupes de sa mère pour pouvoir enfin quitter le giron familial. Il m’a
semblé intéressant de juxtaposer ces deux problématiques – le sevrage du bébé
et celui de l’adolescent vis-à-vis de sa famille nourricière – afin de repérer
ce qui sous-tend la transformation des relations parents/enfants au cours du
cycle de la vie familiale.
De mon point de vue, il est tout à fait clair que le rôle que
les parents ont à jouer avant que leurs enfants ne soient pubères est différent
de celui qu’ils ont à assumer après la puberté de leurs enfants. Je relèverai
ensuite qu’à l’heure actuelle on tend, dans nos sociétés, à définir uniquement
le rôle que les parents ont à jouer auprès de leurs enfants avant la
puberté.
Il est donc possible d’émettre l’hypothèse que ce fait a un
rapport étroit avec les troubles faisant leur apparition à l’adolescence et,
singulièrement, avec les addictions : celles-ci notifient particulièrement bien
le blocage des relations parents/enfants dans une logique nourricière.
Dans un contexte culturel traditionnel,
être adulte c’est être habilité à
avoir des enfants. Dans notre société, par contraste, nous n’avons pas de
véritable définition de ce qu’est un adulte sinon en termes d’indépendance
financière. La question de ce qui doit se transmettre de parents à enfants et
de ce qui continue à les lier au-delà de l’enfance proprement dite au plan de
l’identité reste ouverte. Et, loin d’inciter les parents à favoriser la
transformation de leurs enfants en parents potentiels afin qu’ils fondent leur
propre famille, notre société les somme, au contraire, de faciliter leur accès
à des moyens contraceptifs afin de prévenir les grossesses précoces qui sont
censées être préjudiciables à l’épanouissement sexuel et personnel.
On ne doit donc pas s’étonner que les parents éprouvent des
difficultés à concevoir leur rôle autrement qu’en termes de soins à donner à un
enfant dépendant, soins auxquels ils substituent l’argent l’adolescence venue.
Rien de plus simple alors, pour les adolescents, que d’essayer de subvenir à
leurs besoins en continuant à user de l’argent parental. Mais les
bouleversements pubertaires font resurgir des préoccupations essentiellement
centrées sur le corps dont la place occupe à nouveau, comme chez le tout petit,
une place prééminente : l’autonomie à laquelle aspirent ces jeunes risque donc
de se réduire, je l’ai déjà dit, à celle de leur corps.
Or l’identité personnelle se construit en établissant des choix
parmi les fondements identitaires légués par la famille afin d’en conserver
certains, de modifier ou de rejeter les autres. Un tel processus favorise
l’aptitude à établir des liens avec ceux, parmi les
étrangers à sa famille, vis-à-vis
desquels on se sent en affinité et qui vous poussent, parce qu’ils sont malgré
tout différents, à continuer à évoluer sur un plan moins physique que
relationnel et spirituel, à tous les sens de ce dernier terme.
Pour devenir adulte, l’adolescent doit
quitter son enfance tout en restant l’enfant de
ses parents. En effet, être
enfant signifie deux choses très différentes. C’est tout d’abord,
lors des premières années de sa vie, être globalement dépendant de quelques
autres sur les plans affectif et matériel, cet état
infantile étant censé n’être que
transitoire. Mais c’est aussi être l’enfant de Monsieur et Madame Untel,
c’est-à-dire être dans un rapport de filiation qui perdure au-delà de l’enfance
proprement dite :
être l’enfant d’un père et d’une mère, c’est être dépendant de
liens de parenté qui confèrent une identité sociale permettant de rester à tout
jamais l’enfant de ses parents. Réciproquement, faire des enfants ne consiste
pas simplement à faire des garçons et
des filles, c’est aussi transmettre les fondements identitaires – personnels,
familiaux, sociaux et culturels – qui lient les générations les unes aux
autres. Les rapports de dépendance
auxquels renvoient les statuts correspondant aux deux acceptions du terme
enfant sont de nature très différente.
Le premier type de dépendance renvoie à la fonction nourricière qu’assument les
figures parentales à l’égard d’un enfant mineur; le second type de dépendance
renvoie au système de parenté qui régit les liens de filiation et de
mariage.
Le premier type de dépendance rattache l’enfant à sa première
unité de socialisation, la famille nucléaire composée de ses pères, mères,
frères et sœurs. L’autre type de dépendance, celle de la filiation, l’aliène à
une superstructure symbolique qui l’insère dans un réseau généalogique
définissant son identité personnelle en termes relationnels : il est à la fois
fils ou fille, frère ou sœur, cousin ou cousine, petit-fils ou petite-fille,
neveu ou nièce, etc.
Dans notre culture, la puberté est essentiellement rattachée à
l’accession de l’individu à la sexualité génitale, c’est-à-dire à une pure
fonction érotique. Or, de fait, la puberté fait accéder l’individu à sa
fonction procréatrice : elle le transforme en parent virtuel face à ses
procréateurs et modifie ainsi radicalement sa position dans la famille : une
fille devient une mère potentielle face à sa mère, un fils devient un père
potentiel face à son père. Le corps n’accède pas seulement à un nouveau type de
plaisir, il est « relationnellement » transformé. En se transformant en
procréateur virtuel face à ses propres parents, l’enfant passe du statut
d’objet résultant des fonctions reproductrices de ses père et mère, à celui de
sujet reproducteur. Les parents deviennent du même coup parents d’un enfant
virtuellement parent, c’est-à-dire grands-parents potentiels.
La fonction nourricière des parents, au moment où leur enfant
devient physiquement adulte, sexuellement mature et potentiellement parent,
devient caduque. Ils ont alors à assumer une fonction différente qui se situe
sur un tout autre registre, celui de la filiation au sens propre :
ils doivent se transformer en passeurs en transmettant la
charge qu’ils ont assumée. Pour ce faire, il leur faut accepter de changer de
position dans l’ordre généalogique en glissant de la place de parent à celle de
grand-parent potentiel. Cela présuppose qu’ils abandonnent leur rôle
nourricier.
Les parents ne peuvent, sans court-circuiter le processus
filiatif, c’est-à-dire sans entrer dans une logique incestueuse, assumer une
fonction nourricière pour favoriser le développement sexuel et reproducteur de
leur enfant (Moisseeff, 1987).
Dans nombre de sociétés traditionnelles,
la transmission de la fonction parentale à la
génération suivante se présente comme le gage de l’autonomisation des enfants
vis-à-vis de leurs parents, tout comme des parents vis-à-vis de leurs
enfants.
L’émancipation des garçons de la fonction nourricière
maternelle
Dans notre culture, l’accouchement est censé opérer une coupure
suffisante pour que l’enfant soit vu dès la naissance comme une personne à part
entière, et tout se passe comme si les responsabilités parentales pouvaient se
borner à la seule fonction nourricière. L’accession à la fonction parentale
n’exigerait aucun apprentissage, aucune transmission des pouvoirs reproducteurs
d’une génération à l’autre. En milieu traditionnel, en revanche, il ne suffit
pas de transmettre la vie pour être reconnu comme parent à part entière, il
faut transmettre les moyens de la transmettre. C’est l’ouverture ritualisée du
droit à engendrer qui constitue le cadre et le contenu de la transmission entre
ascendants et descendants, c’est-à-dire de l’expression de la fonction
filiative parentale. Mais, comme je l’ai précisé en introduction, les
procédures employées sont différentes suivant qu’elles s’adressent à des filles
ou à des garçons. Cette différence répond à la spécificité de la relation
mère/fils, hétérosexuée, et donc virtuellement féconde – au plan des
représentations culturelles – lorsque le fils devient pubère, tandis que la
relation mère/fille, parce qu’elle est homosexuée, est vouée, on le sait, à la
stérilité.
Chez les Aranda, un groupe aborigène australien dont j’ai
analysé les initiations masculines (Moisseeff, 1995,1998), une mère et son fils
sont désignés par un terme qui signifie « couple », « paire », « ne faisant
qu’un ». On reconnaît par là la complémentarité de leurs identités sexuelles :
une mère et son fils constituent ensemble une entité bisexuée qui, si elle se
refermait sur elle-même au moment où le fils devient pubère, serait susceptible
de devenir autosuffisante sur le plan de la reproduction et de s’exclure de la
société et de la culture. On considère donc qu’il est crucial de les séparer et
la collectivité masculine va jouer le rôle de médiateur entre la mère et le
garçon.
Autrefois, on séparait les garçons de leur mère dès avant la
puberté :
ils étaient invités à camper loin des femmes et des enfants
plus jeunes par petits groupes de pairs qui devaient se nourrir par eux-mêmes.
Puis ils franchissaient bon nombre d’étapes initiatiques censées les
transformer physiquement et spirituellement afin qu’ils deviennent des hommes
véritables, aptes à avoir des relations sexuelles et à devenir père, puis
initiateur d’autres garçons. À l’inverse, le maintien d’une intimité physique
entre la mère et son fils, au-delà d’un certain âge, était censé entacher sa
capacité à devenir un homme adulte. Par ailleurs, le garçon devait rétribuer
chacun de ses initiateurs en gibier qu’il lui fallait lui-même chasser. Si la
première fonction des parents, et notamment celle de la mère, est de nourrir
son enfant, lorsque celui-ci est à même de subvenir à ses besoins fondamentaux,
il lui revient de nourrir à son tour ceux qui assurent son apprentissage, son
initiation à sa vie d’homme accompli.
Au cours des rites de puberté, on appose à la relation
mère/enfant d’autres types de relation du type novice/initiateurs qui
permettent d’insérer des tiers médiateurs. À l’inverse, le fait pour la mère de
continuer à assumer une fonction nourricière alors que son enfant devient
mature sur les plans physique et sexuel renvoie à une logique
incestueuse.
En enjoignant les parents à abandonner leur rôle nourricier, la
société souligne que le rôle parental n’est pas réductible à la fonction
nourricière, mais qu’il est subordonné à un ordre supérieur, social et
culturel.
Dans un tel univers culturel, la plus belle démonstration de
l’autonomie, de l’accès à une identité propre, repose sur l’aptitude à
engendrer ses propres enfants. L’intimité d’une mère avec son fils pubère fait
craindre qu’elle n’accapare sa fonction procréatrice. De ce point de vue, il
paraît essentiel de maintenir la distinction des rôles et des espaces masculins
et féminins, maternels et paternels. C’est pourquoi les hommes – collectivement
et non pas à titre de père isolé – doivent séparer les fils de leur mère d’une
façon beaucoup plus radicale qu’ils n’ont à le faire pour les filles.
Ne doit-on pas rapprocher la particularité des rites
d’initiation masculine effectués en milieu traditionnel pour émanciper les
garçons de la tutelle maternelle, et ainsi les sevrer de la fonction
nourricière incarnée par la mère, de la grande incidence des troubles addictifs
chez les adolescents masculins et les jeunes hommes des sociétés contemporaines
où rien ne vient, sur un plan institutionnel et rituel, aider et inciter les
parents à abandonner leur rôle nourricier ?
Allégorie de la dépendance nourricière
Les représentations aborigènes de la procréation renvoient à
deux processus distincts qui évoquent respectivement, et superbement, ce qui
sous-tend les fonctions nourricière et filiative : un processus charnel et un
processus spirituel. La chair, la matière à partir de laquelle est constitué
l’embryon, le bébé, résulte du mélange des fluides paternel et
maternel.
Cette matière embryonnaire est décrite comme étant, dans un
premier temps, complètement informe et immobile. Pour acquérir sa forme finale,
c’est-à-dire pour se différencier en un petit être humain sexué et mobile, elle
doit être pénétrée, dans un second temps, par un esprit qui est issu du
paysage. Les hommes initiés incitent les « esprits-enfants » à s’incarner en
êtres vivants en exécutant des rites de fertilité. C’est ce que nous conte, de
façon allégorique, un mythe d’origine aborigène. Il renvoie de façon
métaphorique aux fonctions nourricière et filiative et, simultanément, à la
transformation des garçons au cours de leur initiation.
Au début la terre était plate et sans forme. Aucune montagne,
aucune dune,
aucune rivière ne marquaient sa surface nue. Le soleil et la
lune restaient en
sommeil dans ses profondeurs. Aucune plante, aucun animal ne
pouvaient
exister dans de telles conditions.
Néanmoins une vague forme de vie existait sous la forme de
masses mi-
humaines mi-animales ou végétales amalgamées ensemble par
centaines.
Ces créatures – les inapatua, ces « êtres incomplets » ou «
hommes
rudimentaires » – reliées les unes aux autres, ne pouvaient
ni bouger, ni
voir, ni respirer : leurs doigts et leurs orteils, leurs
membres étaient des
ébauches à peine différenciées, tandis que leurs yeux, leur
bouche, leur nez
restaient clos. Ils ne pouvaient donc se développer en hommes
et femmes
individualisés, mais ils ne pouvaient pas non plus vieillir,
pourrir ou mourir,
car si la vie était inconnue, il en était de même de la
mort.
Cependant, sous terre, la vie existait déjà dans sa
plénitude, sous la forme
de milliers d’êtres surnaturels incréés, encore assoupis qui,
comme le ciel
et la terre, ont toujours existé.
Puis, le temps vint où des êtres dits
numbakulla – terme signifiant «
issus
de rien », « existant par soi-même » – s’éveillèrent. Ils
brisèrent la croûte
terrestre, laissant échapper le ciel et le soleil, et les
cours d’eau.
Ainsi, il y a très longtemps, deux
numbakulla, deux êtres issus
d’eux-
mêmes, du ciel où ils résidaient, pouvaient voir, sur terre,
des inapatua
amalgamés ensemble sur les bords de lacs salés. Ces créatures
informes,
privés de membres et d’organes des sens différenciés, ne
mangeaient pas et
ne se déplaçaient pas.
Descendant de leur résidence céleste, munis de couteaux de
pierre, les
numbakulla vinrent
séparer les uns des autres et modeler un à un les
inapatua. Ils
dégagèrent d’abord leurs membres, puis ouvrir leur bouche,
leur nez, leurs yeux, et enfin les distinguèrent en hommes et
femmes qui
allaient pouvoir participer aux rites de fertilité (Spencer
et Gillen, 1927 :
307-309).
Les inapatua forment
un amalgame immobile et stérile, une matière inanimée, plongée dans un univers
essentiellement aqueux. Il est bien entendu difficile de ne pas remarquer la
métaphore de l’état fœtal à laquelle renvoient ces ébauches rudimentaires
d’êtres humains flottant à la surface d’un environnement aqueux et salé, et
rivées à une terre nourricière dont il faut les scinder.
L’intervention différenciante d’êtres « issus d’eux-mêmes » que
sont les numbakulla s’avère
indispensable pour que de la masse informe des inapatua surgissent des êtres humains
véritables, distingués en hommes et femmes. Ce récit constitue, en fait, aussi
la métaphore du cycle initiatique masculin : les garçons sont séparés de leur
mère et les initiateurs leur font subir diverses opérations physiques, censées
permettre l’épanouissement de leur masculinité. Une fois différenciés en hommes
véritables, ils sont habilités à participer aux rites au cours desquels, ils
incitent les esprits-enfants à pénétrer les ventres féconds féminins.
Ainsi, si hommes et femmes jouent un rôle au niveau du pôle
charnel de la reproduction, seuls les hommes sont censés jouer un rôle au plan
du pôle spirituel de la reproduction. Les hommes sont semblables aux êtres
numbakulla de ce récit. Ils sont issus
d’eux-mêmes car, au cours de leur initiation, ils sont symboliquement
réengendrés par la collectivité masculine.
La Terre originelle renvoie à une entité renfermant tous les
possibles, y compris le ciel. Mais, pour que la vie en émerge, il faut qu’elle
accouche de son contenu : grâce à l’impulsion opérée par les êtres incréés
qu’elle recelait en son sein, le ciel qui gisait dans ses entrailles jaillit,
et c’est lui, dorénavant, qui surplombe la terre et l’englobe. Cette inversion
des positions respectives du ciel et de la terre est la métaphore du
cheminement masculin. Tout homme a, avant de naître, été englobé dans le ventre
de sa mère mais, après son initiation, il incitera les
esprits-enfants qui survolent la terre
à pénétrer les ventres maternels féconds. Lorsqu’il exécute des rites de
fertilité, il est, comme les numbakulla, du côté du ciel et des principes
spirituels : il surplombe et englobe la fonction procréatrice féminine, comme
le ciel surplombe et englobe la terre.
L’ancrage à la Terre primordiale d’êtres non différenciés
renvoie au corps enceint, à la fusion physique mère/enfant. La Terre
primordiale symbolise la fonction nourricière maternelle. Cette métaphore
souligne le fait que, tant que les enfants demeurent dépendants de leur mère,
ils ne peuvent devenir des sujets autonomes. La fonction filiative que doit
assumer la collectivité masculine est, elle, représentée par les actes
séparateurs et différenciateurs des deux initiateurs
numbakulla. Les hommes doivent
médiatiser la relation mère/enfant en les séparant plus radicalement que ne l’a
fait l’accouchement : ils les éloignent l’un de l’autre et, dans un deuxième
temps, opèrent sur le corps de l’enfant, et notamment sur son sexe, pour qu’il
soit à tout jamais différent de celui que lui a légué sa génitrice. C’est en
endossant cette fonction filiative que les hommes sont à même de soutenir
l’émergence et la perpétuation de la culture. Si les femmes sont seules à
produire à partir de leur corps filles et garçons, seuls les hommes sont à même
d’assurer la différenciation de ces derniers en êtres sociaux autonomes. À la
hiérarchie naturelle en faveur des femmes, le travail culturel substitue la
hiérarchie en faveur des hommes en les transformant en garants du maintien de
la fertilité et de la culture.
Cette perspective traditionnelle offre des supports consistants
pour concevoir le rôle médiateur que la collectivité a à assumer pour assurer
sa perpétuation en tant que culture singulière. Mais la domination culturelle
liée à la colonisation australienne a entraîné la faillite des procédures
socioculturelles sous-tendues par ces représentations, en empêchant notamment
les hommes de jouer leur rôle de médiateurs et d’initiateurs.
Colonisation et privation de l’autorité parentale
À la fin du XVIIIe siècle, les premiers
colons britanniques ont charge d’occuper les sols pour tenter de les cultiver
et y installer du bétail. Ils s’approprient donc le territoire des Aborigènes
qui étaient des chasseurscueilleurs. Pour favoriser le processus d’expansion
territoriale et mettre les Aborigènes à l’abri de l’alcool, des maladies et de
la prostitution, les Britanniques créent des réserves où les parquer et
décrètent qu’ils sont juridiquement mineurs, leurs enfants recevant le statut
de pupilles de l’état sous l’autorité, non de leurs parents, mais du Bureau de
protection des Aborigènes qui a pouvoir de les retirer de la garde de leurs
parents à tout moment.
Vers les années 1920-1930, de nouvelles mesures sont mises en
place pour retirer de la garde de leurs parents les enfants métis dont le
nombre est en constante augmentation : pour ne pas gâcher le sang blanc qui
coule dans leurs veines, et qui les élève à un statut un peu supérieur à celui
des Noirs de « race pure », on estime qu’il est nécessaire de les soustraire à
l’influence néfaste de leur famille aborigène. Bon nombre d’enfants métis vont
ainsi être placés en institution, dans des missions ou des pensionnats d’État,
où leur seront inculqués les préceptes chrétiens et les us et coutumes
européens. Il est strictement interdit à leurs parents de leur rendre visite et
certains seront donnés en adoption à des familles blanches. Ces mesures furent
d’abord appliquées par les missionnaires, puis par les services
sociaux.
La majeure partie des Aborigènes sont soit déportés dans des
réserves, soit progressivement contraints à s’y établir d’eux-mêmes du fait de
leurs difficultés à maintenir leurs activités de subsistance traditionnelles.
Ils abandonnent derrière eux leurs sites sacrés et les rites qui y sont
rattachés. Certaines de ces réserves, notamment à partir des années 50, sont
placées sous le contrôle d’un superintendant et d’une matrone. Le
superintendant s’occupe des hommes et de la gestion financière de la réserve;
la matrone a pour charge d’éduquer les femmes aux règles d’hygiène et s’occupe
également des problèmes médicaux. Ce super couple parental a pour fonction de
contrôler la vie quotidienne des Aborigènes dans ses moindres détails tandis
que les enfants sont placés dans des missions adjacentes. Le superintendant
délivre les permis autorisant l’entrée et la sortie de la réserve en se faisant
au besoin aider par la police. De même qu’il est interdit aux Aborigènes de
circuler librement sans permis, il leur est interdit de boire de l’alcool. Ceux
qui outrepassent la loi en buvant avec leurs collègues blancs sont arrêtés et
menés en prison.
Ces mesures vont prendre fin à la suite d’un référendum
organisé en 1967. Cependant l’amélioration officielle du statut des Aborigènes
ne pourra en aucune manière pallier le préjudice subi antérieurement et
notamment à la suite du retrait forcé des enfants qui a dépossédé les parents
de leur fonction parentale. Les conséquences psychologiques et sociales se
révèlent dramatiques et incommensurables : suicides, morts violentes,
implication dans la criminalité, etc. Elles touchent tout particulièrement les
jeunes hommes aborigènes. À la hiérarchisation traditionnelle homme/femme s’est
substitué un autre type de hiérarchie entre membres masculins de la culture
dominante et hommes aborigènes qui explique, en partie, la faillite des hommes
aborigènes à assumer leur rôle auprès des adolescents.
Domination culturelle et virilité
L’actuelle asymétrie des pouvoirs politique et économique entre
Australiens d’origine européenne et Aborigènes renvoie, sur le plan des
représentations, à une asymétrie de puissance entre hommes blancs et hommes
aborigènes, lesquels peuvent être qualifiés respectivement de colonisateurs et
de colonisés, de conquérants et de vaincus, de dominants et dominés. Or, sur un
plan symbolique, la domination politique est souvent internalisée en tant que
perte de puissance virile pour les hommes des nations dominées. La nouvelle
hiérarchie entre colonisateurs envahisseurs et colonisés dominés tend à se
substituer à la hiérarchie traditionnelle des relations hommes/femmes qui
conférait autrefois aux hommes aborigènes le statut de garant de la culture
aborigène : sur l’échelle des statuts, les hommes d’origine européenne occupent
la place traditionnellement réservée aux hommes dans la société aborigène,
tandis que les hommes aborigènes occupent le même rang que celui des
femmes.
L’occidentalisation des mœurs souligne la perte du statut des
hommes aborigènes et leur impuissance à maintenir la spécificité de leur
culture.
Tout se passe comme si les colonisateurs, en gagnant le
pouvoir, avait amoindri la virilité des Aborigènes tout en diminuant la valeur
autrefois accordée à leurs rôles rituels. Cet état de fait a une incidence sur
la façon de concevoir les relations sexuelles entre Aborigènes et
non-Aborigènes.
Les jeunes Aborigènes appliquent le terme de
bullockey aux hommes blancs qui ont
des relations sexuelles avec les femmes aborigènes.
Ce terme, dérivé de bullock, bœuf, était originellement appliqué aux
Aborigènes qui volaient du bétail aux Blancs. En faisant leur sa signification,
les Aborigènes retournent le compliment : les voleurs, ce ne sont pas eux, mais
les Blancs qui les ont dépossédés de leurs terres, de leurs femmes, de leurs
enfants et, au total, de tout ce qui constituait la spécificité de leur
culture. En revanche, les jeunes Aborigènes qualifient un Aborigène qui a des
rapports sexuels avec une Blanche de héros. Il n’y a pas de terme spécifique
pour désigner les Blanches ayant des relations sexuelles avec des Aborigènes ou
les femmes aborigènes ayant des relations sexuelles avec des Blancs. Au plan
symbolique, la perte du pouvoir de la communauté aborigène dans son ensemble
est représentée par la perte du contrôle que les hommes avaient sur leurs
femmes et leurs enfants. Un des domaines où un homme aborigène, comme tout
homme d’une culture dominée, peut regagner un prestige symbolique est celui des
relations sexuelles.
Si les hommes aborigènes ont vu leur statut politique et
symbolique, qu’ils assumaient au travers de leur rôle social et rituel,
s’amoindrir, les femmes aborigènes ont, de leur côté, conservé leurs
prérogatives maternelles : leur capacité à enfanter est reconnue comme un
facteur majeur assurant la survie de la population aborigène et, par là, de
leur culture.
Malheureusement, toutes se plaignent de la faillite des pères à
assumer leur rôle auprès de leurs enfants, tout particulièrement au moment de
l’adolescence. Pour les femmes aborigènes, il est clair que les conduites à
risque adoptées par leurs adolescents sont liées à cet absentéisme des pères.
De fait, les jeunes ont un taux de mortalité et une implication dans la
criminalité très élevée : le taux des morts par suicides, meurtres ou accidents
est très important, et l’alcoolisation est un phénomène très préoccupant qui a
considérablement accru les violences domestiques.
Ceci n’est pas sans évoquer les problèmes similaires dans
lesquels sont impliqués, en France, de manière particulièrement aigue, les
adolescents masculins dont les familles sont issues de l’immigration :
violence, sexuelle ou non, à l’encontre des femmes, délinquance et
toxicomanie.
Leurs mères tiennent, précisément, des discours semblables à
ceux des femmes aborigènes à propos de leurs maris : elles les décrivent comme
trop violents ou trop absents. De fait, l’incidence du chômage qui touche ces
hommes plus que les autres, rendant leurs familles dépendantes des services
sociaux, contribue à accentuer la dévalorisation dont leur culture d’origine a
fait l’objet depuis la colonisation : les Français avaient conféré aux
musulmans du Maghreb le sous-statut d’indigènes, et non de citoyens à part entière, et
ils continuent à les percevoir comme « moins évolués », inaptes à entrer dans
la modernité, parce qu’originaires de l’Orient et du Sud, jugés plus archaïques
que l’Occident (cf. la terminologie des médias).
Chez les Aborigènes, où le taux de chômage est bien supérieur à
celui des autres Australiens (Moisseeff, 1999b), ce qui les rend presque
entièrement dépendants des services sociaux pour leur subsistance, un autre
phénomène est apparu depuis les années 70 : les adolescents aborigènes de
certaines communautés reculées, en plus de faire usage de la marijuana qu’ils
peuvent aisément faire pousser, ont commencé à inhaler de l’essence, ce qui
entraîne des troubles du comportement et des encéphalopathies gravissimes
pouvant mener à la mort ou à des handicaps mentaux chroniques. Lors de mon
travail de terrain de longue durée (1992-1995), ils commençaient à sniffer de
la colle et des aérosols. Ces substances viennent en lieu et place des drogues
dures qu’ils sont dans l’incapacité de s’offrir du fait de leur grande pauvreté
d’une part, et de l’isolement géographique de leurs communautés situées en
plein désert d’autre part.
Tout se passe comme si la dépendance
nourricière des parents à l’égard
d’une culture dominante qui n’est pas la leur avait pour répercussion le
maintien de leurs enfants dans une problématique nourricière au travers des
addictions : les pères devenus eux-mêmes dépendants sur le plan « nourricier »
ne peuvent assurer une fonction filiative en jouant le rôle de tiers
médiateur.
Émasculation symbolique des hommes et addictions des fils
Maggie Brady (1992), une ethnologue australienne, a mis en
évidence à partir d’un riche matériel ethnographique, le lien qu’il y a lieu
d’établir entre, d’un côté, l’inhalation d’essence adoptée par certains
adolescents aborigènes et, de l’autre, le besoin qu’ils expriment d’afficher
leur indépendance, notamment vis-à-vis de leur mère. Il est à noter que, dans
la grande majorité des cas, les inhalateurs d’essence sont des
garçons.
Lorsque les filles s’adonnent à cette pratique, elles arrêtent
dès qu’elles sont enceintes : aujourd’hui encore, le fait d’assumer une
fonction procréatrice est grandement valorisée dans la culture aborigène, et il
semble que l’accession au statut de mère soit demeurée suffisamment valorisée
pour que les filles vivent, au travers de cette fonction, une autonomisation
suffisante vis-à-vis de leur mère. De fait, elles cessent, à cette occasion, au
moins temporairement, de recourir à l’essence, à l’alcool et au tabac (Brady,
1992,1995; Moisseeff, 1999).
Il est significatif que les inhalateurs d’essence rattachent
eux-mêmes leur conduite addictive à leur désir de paraître plus virils.
Certains sniffent pour ne pas grossir alors même qu’ils associent la graisse et
l’obésité à la féminité et à la nourriture procurée par les mères. Ils marquent
ainsi, et l’énoncent comme tel, leur refus d’être maternés et de continuer à
être nourris par leur mère. D’autres endossent un style vestimentaire censé
représenter une virilité agressive – jeans et T-shirts déchirés, vêtements
paramilitaires, tennis ou grosses boots – et deviennent membres de gangs à
l’allure féroce dénommés « Rebelles allemands », « Super Huns » ; ils écoutent
de la musique heavy metal ou
hard rock, en regardant des films
style kung-fu ou
Rambo. Mais cette tentative des
adolescents masculins à asseoir leur virilité sans en passer par la médiation
des hommes adultes est le plus souvent vouée à l’échec et les mène fréquemment
à la mort.
À partir des travaux de Maggie Brady, on relève que
l’inhalation d’essence a cours dans certaines communautés et est inexistante
dans d’autres, alors même que ces communautés sont voisines et qu’elles
entretiennent des relations constantes : leurs membres sont apparentés et
participent très régulièrement ensemble à diverses activités sociales et
rituelles.
Elle a constaté que l’inhalation d’essence s’était enracinée
dans les localités où avaient été implantées des missions ou des réserves dont
la gestion était à la charge d’officiels blancs. À l’inverse, dans les
communautés où les Aborigènes ont pu maintenir leurs activités traditionnelles,
rituelles et de subsistance, tout en travaillant comme cow-boys dans les ranchs
appartenant à des fermiers blancs, l’inhalation n’a pas « pris ». Les
Aborigènes travaillant dans les ranchs considéraient leur situation bien
supérieure à celle des Aborigènes qui avaient été relégués dans des missions ou
des réserves gouvernementales. De fait, ils ont pu maintenir leurs liens
territoriaux traditionnels et leur vie cérémonielle parce qu’ils n’ont pas été
déportés ou regroupés de manière forcée sur un territoire étranger au leur. Ces
hommes ont, en outre, renforcé leur identité masculine en endossant le statut
très valorisé de cow-boys, ajoutant au produit de leur chasse – le gibier est
très prisé – la viande fournie en paiement par leurs employeurs, toutes choses
associées à des activités de subsistance et à une nourriture éminemment
viriles. Leur indépendance nourricière et leur autonomie culturelle, certes
relative mais bien réelle, les a, à l’évidence, autorisés à continuer à assumer
le rôle de tiers médiateurs vis-à-vis de leurs femmes et de leurs enfants, en
prémunissant ces derniers contre l’inhalation d’essence : le maintien de la
transmission des valeurs aborigènes qu’ils ont continué à incarner a, en
quelque sorte, immunisé leurs enfants.
Face à la montée des périls qui menacent la santé physique et
mentale de leurs jeunes, certaines communautés – à la demande, singulièrement,
des femmes de prestige – ont décidé, d’une part, d’interdire totalement
l’entrée d’alcool sur leur territoire, et d’autre part, d’imposer de manière
autoritaire l’initiation aux garçons rebelles impliqués dans la délinquance et
le vandalisme. Bien qu’il soit parfois difficile de continuer à exécuter des
rites traditionnels dans un contexte de grande précarité et d’occidentalisation
de toutes les structures sociologiques, l’initiation masculine tend à retrouver
un nouvel essor dans différentes localités, rurales ou géographiquement plus
reculées. Une autre façon pour les jeunes gens d’accéder aujourd’hui à un
sentiment d’autonomie et à un statut d’adulte reconnu comme tel, consiste à
travailler dans des organisations aborigènes ou à siéger dans leurs conseils,
ces organisations ayant vocation à accélérer le processus d’autonomisation des
Aborigènes vis-à-vis des structures bureaucratiques gouvernementales
essentiellement, sinon uniquement, administrées par des Blancs. Ils deviennent
alors de vrais acteurs politiques, en bien meilleure position pour assurer la
préservation de la spécificité de leur culture et favoriser ainsi l’accession
des membres de leur communauté à une plus grande indépendance.
De l’addiction à l’inanition
J’ai essayé ici de montrer le rapport qu’il y a lieu d’établir,
d’une part, entre la dépendance à une substance et la recherche d’indépendance
à l’adolescence et, d’autre part, entre la dépendance des parents à l’égard
d’une culture dominante et celle de leurs enfants, en prenant pour exemple
l’histoire des Aborigènes australiens. Dans les deux cas de figure, les
addictions sont favorisées par le blocage à une logique nourricière. Dans un
cas, ce phénomène est favorisé par l’absence de médiation formelle entre les
enfants et leurs parents au moment où les premiers cherchent à accéder à
l’autonomie; il peut être considéré comme un « accident collatéral » consécutif
à la transformation des sociétés occidentales et à leur choix de ne pas
formaliser la transmission de la fonction parentale. Dans l’autre cas de
figure, celui des minorités ethniques, australiennes ou françaises, la
dépossession des adultes de leurs rôles parentaux sur le double plan nourricier
et filiatif et/ou leur assujettissement aux structures sociales d’une culture
dominante autre ont entraîné l’augmentation des addictions chez les adolescents
et, plus largement, dans la population masculine : si la toxicomanie touche
principalement les jeunes, l’alcoolisme concerne aussi les hommes de ces
communautés.
Au moment de l’adolescence, chaque individu, pour accéder à son
autonomie, doit pouvoir s’éprouver dans des relations intimes avec d’autres qui
n’appartiennent pas au cercle de sa première unité de socialisation représentée
par sa famille. Mais paradoxalement, pour s’autonomiser de sa famille, il faut
pouvoir maintenir des liens positifs avec ses parents, c’est-à-dire accepter un
certain nombre de valeurs qu’ils ont transmises, pour construire son identité
propre. Toutefois, quand les valeurs de la culture de ses parents ont été mises
à mal et que les parents sont relégués à un statut de dominé, le travail
d’autonomisation devient plus difficile. Le recours à une substance vient en
place de la capacité à développer des relations intimes avec les autres et
l’individu reste bloqué dans la problématique nourricière dont il essaie
justement de s’extirper.
Au lieu d’accéder à une identité nouvelle en termes
relationnels, c’est-à-dire en tant que fils et père potentiel, il est identifié
à la substance dont il reste dépendant : c’est un « drogué », un « alcoolique
», un « inhalateur ». Il se marginalise et la seule identité positive à
laquelle il puisse éventuellement se raccrocher comme à un radeau de sauvetage
est celle que lui offrent ses semblables, ses frères d’armes qui partagent la
même galère.
D’un point de vue systémique, on peut considérer la marginalité
des adolescents appartenant à des minorités ethniques comme le signe d’une
loyauté à leur famille : à la marginalisation dont sont victimes les parents
répond celle de leurs enfants et notamment celle de leurs fils. La marginalité
va alors pouvoir être revendiquée comme un acte politique :
les fils se donnent en offrande et leur sacrifice devient
accusateur vis-à-vis des dominants qui ont acculé leurs pères à accepter leur
manne empoisonnée sans pour autant les « intégrer »
[2]. La mort des fils signe l’extinction de
la virilité des pères. La dépendance nourricière sous forme d’addiction, qui
paradoxalement fait mourir d’inanition, recèle en elle la métaphore de la
domination culturelle subie par les parents et notoirement par les
pères.
Article reçu en février et accepté en octobre 2004
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Brady M : Heavy Metal. The Social
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Moisseeff M : Un long chemin semé
d’objets cultuels : le cycle initiatique aranda – Paris, Éditions de
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Moisseeff M : « Rêver la différence des sexes : quelques
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Pagès-Berthier J : « Personnalité et toxicomanie : approche
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Spencer B, Gillen F : The
Arunta – Londres, MacMillan (1927)
[1]
Dans un système classificatoire de parenté, les sœurs de la
mère et les frères du père entrent respectivement dans les catégorie « mères »
et « pères », et leurs enfants dans la catégorie « frères et sœurs ».
[2]
Les actes kamikazes perpétrés par les jeunes islamistes
fanatiques en sont un autre exemple particulièrement éloquent.