2004
Psychotropes
Éditorial
Rituels, initiation et thérapie
Michel Hautefeuille
Praticien hospitalier au Centre médical Marmottan Rédacteur en chef de la revue Psychotropes
Dans cette nouvelle livraison, c’est au voyage que nous vous invitons :
voyages par d’autres produits vers d’autres cultures et auxquels nous
consacrons notre dossier thématique, voyages vers la Commission nationale des stupéfiants et des psychotropes, une planète à elle toute seule, et
enfin voyage autour du monde par notre première étape de l’étude des
sites de prévention présents sur l’Internet.
Nous avons donc souhaité consacrer une partie importante de ce
numéro double à cette rencontre à la fois ancestrale et actuelle qui met en
relation les produits, les rituels et les processus d’initiation, de même que
l’utilisation thérapeutique qui pourrait en être faite. C’est un sujet qui, par
certains côtés, peut revêtir des éléments polémiques. En effet, nous avons
tous en tête, certaines pratiques qui, se réclamant de ces dimensions
d’ordre spirituel, proposent des réponses ou des stratégies de prise en
charge qui semblent plus, elles, se réclamer d’objectifs ou d’enjeux
commerciaux. De telles situations sont parfois générées, ainsi que nous
le décrit Patrick Deshayes au sujet de l’ayahuasca, par des malentendus,
voire des quiproquos linguistiques.
La question se pose alors de savoir s’il n’est pas fondamentalement
inapproprié de vouloir considérer un rite séculaire ou des pratiques
ancestrales comme de possibles processus thérapeutiques. Et en quoi ces
rites et ces initiations pourraient être utiles dans la prise en charge d’un
patient européen tout imbibé de sa culture, de ses repères et de ses valeurs.
Comment se démarquer du quiproquo interculturel que cela pourrait
engendrer ? Peut-être qu’une des réponses réside dans le fait que les
souffrances psychiques sont universelles et que le fossé interculturel
n’est peut-être pas aussi profond que nous aurions tendance à le croire.
Cette femme qui, durant une initiation, se met à parler la langue ypunu,
dont elle ignore tout, ainsi qu’en témoigne Marion Laval-Jeantet, en fait
à la fois l’expérience et la démonstration.
Mais au-delà de ces questionnements, Henri Paumelle nous montre
que ce dont il s’agit, c’est de rencontre : « rencontre avec soi-même, ses
dieux et ses démons » et que l’initiation représente un « processus
symbolique (…) de résolution de l’angoisse dans une perspective de
socialisation ».
C’est dans cette dynamique que se trouve Jean-Marie Delacroix qui
témoigne de son expérience à la fois d’initié ou tout au moins d’utilisateur
d’ayahuasca la nuit et de psychothérapeute le jour.
En réalité tous ces textes, toutes ces expériences relatées nous
renvoient à l’incontournable réflexion sur la dépendance que Marika
Moisseeff qualifie de nourricière. Dépendance qui est à la fois mécanisme d’asservissement mais aussi de libération ou, en tous cas, le
véhicule d’une évolution rendue possible.
Enfin, ce voyage se termine par le témoignage d’Érick Jean-Daniel
Singaïny qui, présentant un dispositif de prise en charge des toxicomanes
essayant d’allier médecine moderne et médecine traditionnelle, s’interroge sur le « caractère sacré ou transcendant de la conduite toxicomaniaque ».
Dans la seconde partie de ce double numéro, nous changeons de
genre et d’atmosphère pour entrer, grâce à Jean Dugarin et Chantal
Gatignol dans les coulisses de la Commission nationale des stupéfiants
et des psychotropes où, comme le montrent les auteurs, s’opposent des
logiques fort différentes qu’elles soient pharmacologiques, médicales,
psychologiques, ou d’ordre éthique, politique, économique, voire de
santé publique.
Puis la contribution de Susan Boyd, professeur en Sciences politiques à l’université de Victoria au Canada, nous montre que la lutte contre
le droit des femmes ne se limite pas seulement, en Amérique du Nord, aux
éternelles croisades anti-avortement. La drogue en fait également partie,
une femme toxicomane étant généralement considérée de façon plus
« péjorative » que son homologue masculin.
Suivront deux témoignages ayant pour point commun, l’intervention auprès de toxicomanes dans des cadres de contrainte, l’obligation de
soins pour l’une, et le cadre pénitentiaire pour l’autre.
Enfin ce voyage se termine par le début d’un tour du monde des sites
de prévention inventoriés par Anne Singer. Cette étape concerne le
monde entier à l’exception de l’Europe, avant d’aborder dans nos
prochains numéros les sites d’Europe à l’exception de la France et de
terminer enfin par les sites de prévention dans notre pays.