2004
Psychotropes
Approche thérapeutique de la prise d’iboga dans l’initiation au
Bwiti vécue par les Occidentaux
[1]
Marion Laval-Jeantet
Psychologue clinicienne Enseignante en Sciences de l’art
(universités Paris 1 et Paris 8)
De plus en plus de voyageurs vont vers les thérapies
traditionnelles africaines lorsqu’ils considèrent que la thérapie psychologique
ou psychanalytique occidentale s’est avérée insuffi~sante à régler leur
mal-être. Dans le cas du Gabon, la rencontre a lieu dans un processus
initiatique au sein de la religion du Bwiti dont les conséquences sont
complexes. D’autant plus complexes que «l’outil» thérapeutique utilisé par les
guérisseurs est une plante médiatrice, l’iboga, dont les effets psychotropes et
physiologiques s’étalent dans le temps. Quel est l’usage rituel de l’iboga?
Qu’est-ce qui est en jeu dans ce croisement entre patients occidentaux et
thérapie gabonaise ? Comment des patients toxicomanes choisis~sent ce processus
initiatique comme cure de désaddiction? Quels «soins » leurs sont effectivement
apportés dans ce système théra~peutique?
Mots-clés :
ethnopsychiatrie, initiation, iboga, usage thérapeuti, que.
More and more travellers turn to African traditional therapies
when they consider that Western psychotherapies and psychanalysis have proved
inadequate to solve their unwellness. In Gabon, the meeting takes place within
an initiatic process of the Bwiti religion. This process has complex
consequences, especially because the therapeutic «tool» used is a mediating
plant called iboga, whose psychotropic and physiological effects can last for a
long time. What is the ritual use of iboga? What is at stake in this encounter
of Western patients and Gabonese therapy? How do drug users choose this iniatic
process for curing their addiction? What «care » is effectively provided to
them in this therapeutical system?
Le Bwiti appartenait au départ au seul monde des Pygmées du
Gabon, dont il était la conception religieuse de l’invisible et du divin, sous
une forme certainement non ritualisée
[2]. Ce monde, les Pygmées y avaient accès de façon
empirique grâce à la manducation de bâtonnets de racines d’iboga dont les
effets se font sentir à divers degrés.
À faible dose (une lamelle de la surface d’un doigt), l’iboga
provoque un accroissement de la perception qui permettait aux chasseurs de
mieux sentir le milieu forestier; ensuite il a un effet stimulant qui permet de
rester éveillé plusieurs jours d’affilée. Cet effet, qu’Haroun Tazieff avait
éprouvé en escaladant un volcan sous iboga, était déjà bien connu des
Occidentaux qui en avaient conçu un dérivé pharmaceutique dans les années 1950
: le Lambarène (laboratoire Houdé),
vendu jusqu’en 1967 et finalement retiré du marché du fait de stimulations
cardiaques excessives chez certains usagers. À plus haute dose, l’iboga
provoque de très fortes nausées, des vomissements et un état d’asthénie
musculaire durant lequel des visions se manifestent en nombre.
Pendant l’initiation, les doses peuvent atteindre plusieurs
corbeilles et entraîner des états comateux dont les initiés reviennent avec le
sentiment d’être « passés de l’autre côté », d’avoir fait une approche de la
mort, ce qui est généralement douloureux et éloigné de toute impression de
plaisir. Ce « passage de l’autre côté », censé permettre une révision de la
vie, mais aussi donner des clefs pour le futur est le but recherché de
l’initiation, qui n’a généralement lieu qu’une fois dans la vie. Les effets
bouleversants de cette étape sur le plan existentiel expliquent pourquoi le
culte a essaimé dans toutes les ethnies gabonaises.
La racine étymologique du mot
Bwiti, selon M. Okaba, linguiste originaire des
Monts du Chaillu, serait une déformation du mot tsogho
bo-hete: « émancipation », «
libération d’un fluide »
[3]. Le Bwiti serait donc littéralement ce qui permet à
l’homme de gagner sa liberté.
« Le Bwiti estune philosophie de la libération ; il permet à
l’homme
d’échapper à la matière, de devenir un
banzi, littéralement “celui qui a
éclot,
qui est sorti de sa coque” en langue tsogho. Et cette
philosophie est fondée
sur eboghe, “ce qui
soigne” (l’iboga), maganga “ce qui
permet à l’être de
se renouveler”, et kangara, “réchauffer, régénérer” (la
connaissance des
plantes).» Paroles
de M. Hamidou Okaba.
L’utilisation de la racine d’iboga est connue des Pygmées
depuis des temps immémoriaux. L’archéologue Richard Oslisly m’a confirmé
récemment en avoir retrouvé la trace par anthracologie dans des charbons de
bois de plus de deux mille ans ! Pourtant les Pygmées semblent n’avoir ouvert
leur connaissance du « Bois » aux groupes les plus proches qu’au milieu du
XIX
e siècle. Les premiers auraient été les
Apinji
[4], littéralement
la
forêt, et plus précisément le clan des
Apinji Mokodo. Le mythe veut que les Apinji
aient cherché à entrer en contact avec le royaume des morts.
Pour ce faire, ils auraient absorbé des quantités plus
importantes de Bois, et auraient conséquemment créé les premières formes
rituelles du culte afin de se protéger des risques accrus
[5].
« Les créateurs de l’affaire, là, ils sont restés derrière,
dans l’histoire de
diboga le nom des Pygmées a disparu, ce sont d’autres
maintenant qui
partent devant, Apinji, Simba, Mitsogho.» Paroles du nganga Muemba.
Après les Apinji, le Bwiti s’est en effet transmis aux Simba,
leurs cousins.
Puis aux Mitsogho et aux Masango, peuples forestiers bantous du
centre
Petit glossaire
Banzi : initié,
littéralement en Tsogho « celui qui a éclos, qui est sorti de sa coque, le
libéré ». Vient de banzara «
décortiquer l’amande ». Plus récemment, en Punu, c’est celui qui « a trouvé la
vérité ». Le banzi devient
mvon en Fang, mais plus généralement
on l’appelle « enfant » du Bwiti.
Consulter : terme à
prendre dans son acception africaine : « diagnostiquer après divination », ou «
voir dans le Bois ».
Corps de garde : lieu de
culte du Bwiti, disposant au minimum de quatre murs figurés par des branchages
et d’un poteau central, il peut aller jusqu’à la construction en dur, avec
autels et antichambres. Ce terme a l’avantage d’être compris de toutes les
ethnies… On retrouve sinon ebanza en
mitsogho, mulébi en ypunu,
nganza ou
abègne en fang, etc.
Dikombo bokayé !Dikumbo est le nom initiatique,
bokayé, le premier et le dernier
soupir, le lien à Dieu dans la mort. On crie Bokayé ! pour imposer le silence, le respect de
l’esprit appelé. On peut traduire Dikombo
bokayé par « au nom du souffle ».
Disumba : désigne la femme
ancêtre dans le Bwiti des Mitsogho. Le Disumba est par extension la forme de Bwiti la
plus mystique, souvent qualifié de culte des ancêtres ou « voie de la mère ».
C’est le culte qu’a choisi l’ethnie fang pour concevoir un Bwiti syncrétique
axé sur la notion de révélation. L’iboga y est consommé en très grande
quantité.
Edika :
protection ou
sortie d’initiation. C’est la seconde
partie de l’initiation au cours de laquelle le banzi est présenté et intégré au
groupe; l’edika désigne aussi le
mélange de plantes ingéré après l’initiation.
Iboga : (maboga au
pluriel) tabernanthe iboga, ou
eboghe, plante sacrée et révélatrice
dans le Bwiti, dont on consomme la racine râpée ou en lamelles lors des
rituels.
Kombo : nom d’initié, nom
de l’esprit qui dirige le banzi, de l’entité qui accompagne, du « saint patron
»; chacun a son kombo qui se manifeste pendant l’initiation et devient son nom
d’initié. Au départ, le terme vient de kombara, « quitter », et désigne le nom par
lequel on veut être salué quand on prend congé.
Mabundi : initiation
féminine dans le Misókó. Ce terme désigne aussi les initiées et, par extension,
la danse des femmes dans le Misókó. Dans le Disumba, on parle des
mabanjie.
Maganga : ou
maghanga (pluriel de
eghanga), du verbe tsogho
kangara, qui veut dire chauffer,
réchauffer. Maganga est tout ce qui
permet à l’individu de se renouveler, de se régénérer, au contact de Muanga, «
celui qui réchauffe », le Créateur. Par extension, c’est devenu dans le
contexte forestier la connaissance des plantes, puis « le sacré » et «
l’occulte ».
Misókó : les yeux en
Mitsogho, de sokara, « voir », Bwiti
de l’auscultation (divinatoire). Le Bwiti Misókó est considéré comme le culte
de la guérison, la « voie du père ». L’iboga y est consommé en moindre
quantité.
Motimbo : langue rituelle
du Bwiti, produite d’une fusion linguistique des langues du centre du pays
(Pinji, Tsogho, Simba, etc.), qui a permis la diffusion interethnique du Bwiti.
Le Motimbo est la langue qui chante
l’accompagnement du mongongo. Pour le
Bwiti des Fang, la langue du Bwiti est le Pope.
Nganga : devin-guérisseur. Maganga, qui vient du verbe tsogho
kangara, « réchauffer », a donné
nganga, « celui qui soigne ». Au
départ c’est celui qui a un don, il peut devenir aussi bien maître de cérémonie
que consultant et thérapeute; il existe plus d’une quinzaine de définition des
rôles possibles d’un nganga, selon sa nature.
Ngoze : veillée rituelle
du Bwiti.
Ombwiri : société
d’initiation thérapeutique appartenant au Bwiti Disumba Fang (Ombudi dans le Disumba traditionnel),
particulièrement fréquentée par les femmes.
du Gabon qui ont phagocyté les Apinji, et ont encore davantage
formalisé les différents rites. Ces peuples du centre du pays ont aussi
constitué la langue du Bwiti, le Motimbo, à partir de tous les glissements
sémantiques possibles de leurs propres langues. Ce qui explique pourquoi
l’étymologie du Tsogho est précieuse pour discerner les concepts du
Bwiti.
Ensuite le Bwiti a touché les Puvi, Vili, Okandé, Bapunu,
Eshira, Myéné, etc., et finalement le groupe Fang dont le premier converti
aurait été Ntutume Nze Mvame
[6] en 1890. La conversion massive des Fang aurait eu
lieu après les grands chantiers forestiers de 1927; et leur groupe s’étendant
au nord du Gabon au-delà de la frontière, le Bwiti s’est alors répandu jusqu’au
Cameroun.
La diffusion du culte d’une ethnie à l’autre a entraîné la
création d’une myriade de communautés du Bwiti qui sont autant de syncrétismes,
aussi bien avec des cultes d’ancêtres préexistants (tel le
Byeri des Fang, dans lequel la plante
maîtresse était alan) qu’avec le
christianisme que la colonisation tentait d’implanter.
Une « initiation thérapeutique »?
Avant d’accéder au Bwiti, très peu de choses sont révélées au
demandeur.
Le plus souvent, quand il a résidé au Gabon, il a déjà assisté
à des veillées de Bwiti, ou entendu des Gabonais en parler, et c’est le peu
qu’il sait en se présentant devant le
nganga. Quoi qu’il en soit, il est toujours
introduit par un initié qui lui a transmis ce qu’il jugeait être bon,
c’est-à-dire assez peu, car le mot d’ordre est que « le Bwiti est
intransmissible », « tu dois le voir toi-même ». L’essentiel est de savoir
qu’on va « faire face à sa propre mort
[7] » et que « ce qu’on verra nous guidera notre vie
entière
[8] ».
C’est ainsi que les communautés Bwiti se construisent autour de
l’échange constant des expériences des uns et des autres dans l’iboga.
Ce savoir, qui pourrait faire frémir d’inquiétude, opère
pourtant une véritable fascination sur l’Occident et, avec la ramification d’un
système économique global, notamment avec le réseau Internet et les
documentaires télévisuels, les rencontres entre futurs
banzie et
nganga sont de plus en plus
étonnantes, voire incohérentes. Les sites proposant des voyages initiatiques se
multiplient et sont quelquefois l’émanation des
nganga eux-mêmes
[9] ! On pourrait croire à une déviation absurde du
Bwiti, mais ces phénomènes sont parfaitement à l’image de la perte des savoirs
traditionnels qui se produit dans la société urbaine gabonaise : le Gabonais «
moderne », occidentalisé à une vitesse-record par volonté politique, peut
effectivement n’entendre parler du Bwiti que par Internet, la télévision et les
journaux. Ainsi sur le terrain, on comprend mieux la raison d’être de la course
à la médiatisation qui anime certains
nganga…
La survie du culte est pour les bwitistes un enjeu certain, car
même si on observe un regain d’intérêt de la jeune génération, il est loin
d’être généralisé. Il suffit de constater que le corps de garde, construit en
2000 au centre du campus de l’université Omar Bongo Ondimba pour le séminaire
du Luto
[10] sur le
Bwiti, n’est plus, quatre ans après, qu’un tas de débris. Et il est intéressant
de considérer que cette survie passe aux yeux de certains (il n’y a pas de
consensus à ce sujet) par l’ouverture aux Occidentaux, dont la culture urbaine
est celle-là même qui dénature les structures traditionnelles villageoises du
Gabon.
Partout, en ville ou sur le bord des routes, des petits
panneaux annoncent la présence de tradi-thérapeutes, créant un réseau parallèle
extrêmement présent, une alternative au réseau institutionnalisé de la thérapie
occidentale. Rien n’est véritablement dissimulé : on peut dire que le
tradi-thérapeute, qui n’est autre que le nganga, a pignon sur rue.
Alors, à quoi peut-on s’attendre quand on en visite un
?
Alain Wagner, qui a séjourné au Gabon pour y étudier les
médecines traditionnelles, propose un bon résumé des différentes étapes
thérapeutiques
[11]
proposées par les
nganga, à l’ensemble
desquelles le patient n’est pas forcément soumis, « chaque malade bénéficiant
d’un traitement approprié » :
- consultation par la divination (avec l’aide de l’écorce
d’un bois –
- Nkoma, Ilomba, etc. – pour ceux qui pratiquent l’ombwiri, avec des graines de
nzingu, des cauris ou avec la prise de
Bois sacré dans le Bwiti),
- aveu, confession des fautes,
- purification (bain dans une source avec diverses feuilles,
prise de plantes médicinales tel le mbunzini, etc.),
- initiation et/ou sacrifice,
- bénédiction finale.
Rappelons que la connaissance thérapeutique des
nganga ne vient pas tant de formules
médicinales apprises que de la communication constante qu’ils maintiennent avec
l’invisible. Ainsi chaque « consultation » peut être l’occasion de découvrir de
nouvelles formules, aussi bien de mélanges de plantes, que d’actes symboliques
ou de paroles à transmettre. En ce sens, il ne faut
pas entendre le terme de « consultation » seulement comme la demande du patient
au guérisseur, mais aussi comme celle du guérisseur à l’invisible.
En effet, à chaque demande, le nganga
va interroger l’invisible à travers la prise de Bois sacré ou le jetage des
nzingu, et c’est de l’invisible que
viendra la prescription.
Reste une question qui brûle les lèvres : N’y a-t-il pas une
erreur fondamentale à considérer une initiation à un rite séculaire comme un
processus thérapeutique ? Le termeinitiation recouvre des notions d’appartenance à
un groupe, à un ensemble de structures cosmogoniques qui semblent très
éloignées de la conception qu’on peut avoir en Occident de la guérison.
Pourtant ce sont les nganga eux-mêmes qui proposent la notion
d’initiation thérapeutique et il est courant qu’une famille
exaspérée par un enfant insupportable, qu’un mari qui abandonne ses
responsabilités, ou qu’une fille qui n’ouvre plus la bouche, soient amenés au
guérisseur en vue d’une initiation au Bwiti.
Par ailleurs les Gabonais eux-mêmes vont souvent au Bwiti pour
punir et régler leurs comptes avec l’au-delà et
l’ici-bas, à l’image du premier Pinzi converti par les Pygmées,
Ntutume Mvame, qui vient voir le
nganga pour comprendre qui a pu tuer sa femme :
« Il paraît que vous voyez les choses de la mort, je cherche la mort de ma
femme.
[12] » Et l’on
se doute bien que régler ses comptes peut soulager la souffrance
mentale.
Toutes sortes de problèmes peuvent susciter la prescription
d’une initiation, y compris des problèmes métaphysiques de culpabilité ou de
deuils mal réglés… Mais dans tous les cas une chose est certaine : c’est le
nganga qui
décidera en dernier recours de l’à-propos de la demande
d’initiation.
Un doute subsiste sur la question du quiproquo interculturel :
quand c’est un Occidental qui se présente au nganga pour une initiation, celui-ci
comprend-t-il vraiment les motivations de ce nouveau patient ? Il n’est pas
fréquemment surpris des raisons formulées par ce patient étranger, si proches
de celles qu’émettrait un Gabonais citadin. Ainsi sont invoqués les morts qui
rôdent, les deuils difficiles, les suggestions d’amis ayant eux-mêmes tenté
l’expérience, la perte de sens de la religion, la quête de Dieu ou de
l’invisible, la souffrance morale, l’impression de perte d’identité, etc. On
imagine bien, à partir de ces demandes qui dépassent la question de la
souffrance physique, la dimension thérapeutique qui est espérée de
l’initiation. Ces motivations semblent parfaitement normales au
nganga gabonais qui ne fait aucune
distinction entre douleur morale et physique, toute souffrance physique ayant
pour lui sa cause morale.
Pourtant, même si le nganga conçoit ces motivations, pour les avoir
le plus souvent vérifiées dans le Bois au cours d’une première consultation, il
ne sera pas disert sur les conséquences de l’initiation qui recouvre plus
qu’une simple thérapie à ses yeux…
Un rituel d’initiation dans le Bwiti Misókó
Voici un résumé des étapes par lesquelles va passer le
postulant à l’initiation qui arrive au Gabon :
- La rencontre avec le nganga: comme dans tout système traditionnel, le
postulant à l’initiation est présenté au devin-guérisseur-sorcier qu’est le
nganga par un intermédiaire qui doit
lui-même avoir été initié. Le nganga
va alors consulter l’invisible pour savoir comment agir avec le nouvel
arrivant, mais il consultera aussi son groupe, et ce n’est qu’avec l’accord
général qu’il acceptera d’initier l’arrivant.
- Il n’est pas rare, qu’une fois sur place, rien ne se passe
pour le voyageur qui s’était entendu au préalable avec un
nganga par téléphone…
- Si l’accord du nganga est obtenu, une longue palabre va suivre
sur les termes de l’échange. Autrefois le postulant offrait une année de sa vie
contre l’initiation, aujourd’hui on s’entend sur une somme d’argent et l’achat
du bisièmu, liste des produits
nécessaires à l’initiation.
- Le nganga va alors
commencer son enseignement en «parlant les
secrets du Bwiti». Cette transmission a aussi son importance
thérapeutique car, «guérir par le
Bwiti», c’est avant tout saisir quelle est sa place dans le monde et
donc être à même de concevoir ce monde selon le Bwiti.
-
• Les préparatifs
à la cérémonie sont nombreux : achats, organisation de la réunion du groupe
bwitiste, consultations du ou des nganga, confession des fautes, soins dépuratifs,
bains purificateurs, onctions, et levée des génies en forêt.
- Pour la nuit du Bois sacré (le
ngoze), le postulant est placé dans un
lieu consacré (mulebi ou
corps de garde) entouré du groupe qui
doit le protéger de l’intervention d’esprits malveillants. Le groupe va
pomper le Bwiti, appeler la connexion
avec l’invisible par des chants et la musique, pendant que le futur initié
avale le Bois sacré, muni d’un miroir qu’il doit fixer pour voir, d’un
chasse-mouche pour éloigner les esprits importuns, etc.
- Suivent des phases de vomissements, de possession, de
visions et de prédictions. Le nganga
continue de donner l’iboga jusqu’à avoir atteint le seuil de l’initiation : le
moment où les visions sont suffisamment fluides pour que l’initié puisse se
qualifier par son kombo, son identité
véritable, auprès du groupe. Cette étape peut durer jusqu’à trois
jours.
- La dernière étape est l’edika, la sortie de cérémonie et la présentation
au groupe. Elle comprend un processus de fermeture (la prise d’un antidote à l’iboga), de
nombreuses bénédictions (protection du
groupe) ainsi que la mise en place d’un lien
sorcier censé protéger l’initié, mais aussi marquer son appartenance
au groupe bwitiste. En théorie, l’edika a lieu dans la foulée de l’initiation,
toutefois il faut souvent plusieurs jours au banzi pour se remettre et au
nganga pour réunir le groupe et faire
les préparatifs de la fête.
Les processus opératoires
Cet aperçu des étapes de l’initiation était nécessaire pour
comprendre quels sont les processus à l’œuvre dans l’initiation au Bwiti. Car
ces processus sont certes liés à la prise d’iboga, mais force est de constater
l’importance des soins dépuratifs, de la confession, des vomissements, de
l’épreuve physique, de la présence du groupe et du caractère injonctif du
maître de cérémonie qu’est le nganga.
Et c’est la globalité de ces processus qui a valeur de thérapie, davantage
encore que la simple prise d’iboga.
Que dire alors du processus thérapeutique proposé dans les
protocoles de désintoxication en Occident à travers la prise d’un seul de ses
constituants : l’ibogaïne ? En effet,
l’iboga est un composé dont la complexité renferme certainement la clef de son
fonctionnement.
L’ibogaïne, alcaloïde indolique
[13] issu de l’écorce de la racine du
Tabernanthe iboga, n’en est qu’un extrait synthétisé, isolé parmi une quinzaine
d’autres dénombrés par le P
r Gassita. Même si on a pu
constater sa capacité à interrompre la dépendance chimique à un certain nombre
de substances toxicomanogènes (morphine, cocaïne, alcool, tabac, etc.), sa
prise exclusive sous forme synthétique concentrée a entraîné des surdosages
dangereux. Ainsi par exemple, les vomissements sont une réaction très
importante liée à l’absorption d’iboga. Dès lors qu’une dose suffisante pour
stimuler la glande pinéale est administrée, le corps met en branle ce processus
de sauvegarde qui, non seulement semble détenir une action dépurative propre,
mais encore l’empêche de métaboliser une dose mortelle. Or il est beaucoup plus
difficile de vomir une gélule en grande partie digérée qu’un bol de racine
râpée duquel le métabolisme n’aura absorbé qu’une partie de l’ibogaïne… C’est
la faible concentration et la multiplicité des alcaloïdes actifs dans un grand
volume de bois râpé (ingéré, puis rendu à plus des trois-quarts) qui explique
l’extrême rareté des décès en cours d’initiation au Gabon, puisqu’on en
dénombre officiellement moins d’une dizaine au cours des trente dernières
années.
Quant au phénomène de saturation des récepteurs de substances
toxiques, il est bien connu des nganga
gabonais, qui l’ont structuré sous forme d’interdits liés à l’initiation : «
Après le Bois, pas de tabac, pas d’alcool, pas de citron, etc., c’est le prix
pour avoir vu », interdits qui tentent d’en limiter les effets avec la prise de
l’edika, antidote constitué de trois à
cinq bois pilés, choisis en fonction du banzi et de ses faiblesses
physiologiques.
Déjà, en cours d’initiation, les nganga rappellent sans cesse au
banzi les erreurs de combinaisons à ne
pas commettre, ainsi « la prise de Bois suivie d’une prise d’alcool, ça a peu
d’effet; mais si tu fais le contraire tu peux y passer ! »
Parmi les interdits variés, qui diffèrent d’un groupe à
l’autre, on retrouve souvent celui de l’alcool qui a fait dire un peu vite que certains
nganga étaient des convertis musulmans
à l’instar du Président Omar Bongo Ondimba. La réalité n’est pas si simple. Il
semble qu’effectivement la prise d’iboga modifie chez certains le métabolisme
de l’alcool, puisque de nombreux banzie témoignent de leur difficulté à boire
depuis leur initiation. Cette modification intervient sur la toxicité, mais
aussi sur les effets de l’alcool puisqu’il en faut alors très peu pour
ressentir l’ivresse. L’iboga en potentialiserait donc les effets, d’où le fait
qu’il devient un interdit pour certains. D’autres proscrivent de la même
manière le tabac ou toute forme de
drogues. D’une manière générale toute forme de produits qui peuvent
comporter une composante toxique pour le métabolisme du foie (alcool, drogue,
graisse) ou de l’estomac (acidité) peut devenir un interdit dans le Bwiti, car
le nganga qui aura
vu cette indication thérapeutique
l’aura très vite érigée en loi. On retrouve ainsi des interdits sur certaines
noix, la « mousse » (bière), les fruits acides, etc. qui sont toujours assortis
d’un conte mythique sur une personne sauvée de n’en avoir pas consommés. Ces
interdits sont d’autant plus forts dans le Misókó où ils recoupent des
interdits sexuels fondamentaux. Ainsi le sucre est associé à la femme, les
mollusques et l’acidité à son sexe (dont l’approche buccale est aussi exclue),
et ces éléments deviennent contradictoires avec les principes identitaires de
l’initiation masculine : « Le sucre fait descendre l’iboga, il atténue sa
force, et l’acide peut détruire la protection de l’edika que tu as à
l’intérieur. » (Muemba).
Ces interdits ont donc aussi une visée métaphysique : celui qui
est entré dans le Bwiti ne doit pas «gâcher sa
force et son existence nouvelles » (paroles de Mukukue), il doit
prendre conscience de sa position ici-bas, du prix de la vie, et du prix à
payer pour avoir vu.
Chaque nganga établit
sa liste d’interdits et leur durée, après laquelle le
banzi est censé revenir pour une
cérémonie de sortie des interdits.
Dans les semaines (voire les mois) qui suivent la cérémonie,
l’initié se sent comme déphasé, hypersensible à la présence des autres, à la
fois euphorique, porté dans ses élans, et éprouvant des difficultés de
concentration. Ces phénomènes ressemblent grandement à ceux provoqués par les
antidépresseurs communément utilisés en Occident. Et il arrive que certains
éprouvent, comme après l’arrêt brutal d’un traitement aux antidépresseurs, un
choc de sevrage quelques semaines après la prise massive d’iboga, qui induit
des angoisses paniques momentanées. Certains nganga semblent anticiper ce phénomène en
proposant au banzi de prendre des
pincées d’iboga râpé quelques semaines après l’initiation pour adoucir le
sevrage. Cette pratique a aussi le mérite de permettre au
banzi de poursuivre le travail
d’écoute entamé dans l’initiation de façon plus posée.
Mais l’iboga n’agit pas seulement comme un dépuratif ou un
saturateur des substances toxiques. Il agit aussi en tant que psychotrope à
travers l’accession à une dimension visionnaire très clairvoyante, qui n’obture
ni la mémoire, ni les capacités réflexives, et peut entraîner, si le
nganga sait suivre l’initié, une
résolution des problèmes existentiels.
Ainsi, un jeune toxicomane m’a-t-il raconté dans un cadre
thérapeutique avoir «scanné» sous
iboga l’état de son corps physique rongé par six années d’héroïne, tout en
percevant un coup de semonce violent venant d’une source lumineuse : « De quel
droit as-tu gâché ta vie pendant six ans ?» L’accablement l’a alors touché à
tel point qu’il a interrompu ses pratiques toxicomanes pour s’interroger sur
ses fonctions possibles au sein de la société. L’initiation avait provoqué en
lui tant d’images à analyser, qu’il lui a fallu toute sa validité pour se
réorienter après. Par ailleurs, l’initiation semble l’avoir « posé », elle a
provoqué une mise à distance de sa réalité vécue qui lui permet d’engager un
processus d’analyse.
Contrairement à ce que stipulent Gollnhoffer et Sillans, aucune
incitation extérieuren’influe sur le contenu du vécu mental représentatif et
affectif
[14] en cours
d’initiation, et les relances auxquelles se borne le
nganga sont d’une neutralité
déconcertante : « Et maintenant que vois-tu ? Et après ?» Si une interprétation
culturelle a lieu, elle se fait bien après l’initiation, dans la tentative très
sommaire d’analyse à laquelle se livre parfois le groupe. Si bien qu’il semble
illusoire de parler de « vécu représentatif conventionnel »
[15] ou de « résurgence d’un
bagage préinitiatique acquis » en cours d’initiation pour expliquer le
phénomène visionnaire. D’autant plus que c’est le
banzi lui-même qui mène la pirogue, les
conventions préétablies n’intervenant que dans la cérémonie de sortie festive
(
edika) qui suit la nuit d’initiation.
Par ailleurs, les visions sont loin d’être « incohérentes », bien au contraire
elles témoignent d’une continuité logique étonnante qui fait intervenir des
éléments récurrents, et ce, même chez des Occidentaux juste arrivés qui
ignorent tout de la cosmogonie du Bwiti.
Que se passe-t-il exactement dans ce phénomène de
Vision
[16] dont parlent les bwitistes ? Selon les
nganga, la
Vision est une «
ouverture».
Au cours de l’initiation, une expérience médiumnique complexe
aurait lieu, dans laquelle les phénomènes de possession et de visions seraient
les symptômes d’une ouverture sur l’invisible auquel l’initié deviendrait
poreux. L’initiation se déroulerait simultanément dans la dimension du visible
et dans celle de l’invisible, ce qui, aux yeux du nganga, est la mise en évidence d’une dimension
parallèle responsable des souffrances mentales, mais aussi de la rencontre
divine qui permettra au patient de relativiser et d’accepter de prendre son
sort en main. Ainsi l’initié ne serait pas simplement face à lui-même et à un
supposé inconscient s’exprimant par des projections imaginaires, mais plutôt
dans un état temporaire de transmission avec un au-delà.
Cette hypothèse, à laquelle l’initié occidental peut avoir du
mal à adhérer quand il s’y confronte, induisant parfois des troubles
psychologiques aggravés à son retour, est pourtant la plus simple à « entendre
» lorsque l’initié se met à parler en langue fang ou punu en cours
d’initiation, ne l’ayant jamais apprise… J’ai pu moi-même assister à ce
phénomène au cours de l’initiation d’une jeune Française juste arrivée au
Gabon. Peu après avoir pris le Bois, elle a dit être « entourée de vieux Punu
qui voulaient parler ». Puis elle a prononcé une suite de phrases en
ypunu, lesquelles se sont avérées être
des prescriptions s’adressant aux adeptes présents, aussitôt interprétées par
eux comme « les paroles des morts aux vivants. » La jeune initiée m’a confié ne
pas en comprendre la signification, mais avoir seulement répété ce qu’elle
percevait.
D’une certaine manière, dans ce cadre rituel, l’adhésion à
l’hypothèse d’un au-delàest la clef de la résolution d’un problème
psychologique. Car, dès lors qu’il a accepté la « communication », l’initié
peut concevoir son essence et sa place dans le Bwiti (compris comme cosmogonie
divine), et légitimer par là bien des actes passés ou à venir. Ainsi le
kombo, entité qui accompagne l’initié
et qui doit se manifester pendant la cérémonie, devient aux yeux du groupe,
donc de l’initié, sa nouvelle identité. Cette entité convoquée a nécessairement
un caractère particulier auquel le banzi pourra s’identifier, et cette
identification a par elle-même une valeur curative puisqu’elle participe à la
définition que l’initié aura de lui-même : « Si tu es l’œil de l’aigle, ça
explique la position critique que tu as devant toute chose, l’aigle est là pour
voir et corriger. » (nganga
Reghumu).
On comprend mieux pourquoi le nganga, quand il rencontre un malade
récalcitrant qu’il n’arrive pas à guérir par sa simple intercession, est le
premier à prescrire l’initiation par laquelle le patient va devenir acteur de
sa thérapie en partant lui-même « régler ses problèmes dans l’invisible ». Loin
d’être un aveu d’impuissance, ce processus thérapeutique démontre la force du
nganga, capable par sa technique
d’envoyer le patient dans l’invisible sans encombre. L’échec cuisant pour le
nganga est le postulant qui « ne voit
rien ». On comprend aussi pourquoi ce processus n’exclut pas les Occidentaux
car, s’il existe une entité qui caractérise chacun, la trouver équivaut à
intégrer le groupe qui en connaît le statut, quelque soit son identité
originelle.
Les phénomènes de possession et de visions sont aussi à
percevoir comme un lâcher-prise, une perte de contrôle qui va laisser des
éléments traumatiques remonter à la surface et provoquer des déblocages. Déjà,
la confession qui précède le rituel provoque fréquemment la résurgence de
souvenirs douloureux et la prise du Bois permet alors à l’initié de
s’appesantir dessus et de les traiter. Dans ces phénomènes de possession et de
visions, le banzi opère un
déplacement, prend ses distances avec son être, ce qui peut lui permettre d’en
modifier des éléments qui ne lui semblent plus constitutifs de son entité.
D’une certaine manière, en cours de cérémonie, on observe un décloisonnement
mental : plus l’initié perçoit une logique extérieure à lui, qui le dépasse et
à laquelle il appartient, moins il conserve le contrôle de ses barrages
intérieurs. Il est alors gagné par la confiance et l’abandon.
Ce lâcher-prise peut induire la résolution exemplaire d’un
traumatisme. Ainsi, un patient en dépression chronique m’a rappelé combien une
vision reçue au cours de l’initiation avait mis un terme à sa souffrance
psychologique. Cette vision s’interprétait sur deux plans grâce auxquels la
résolution a pu avoir lieu : d’une part, elle reproduisait symboliquement un
acte traumatique qui le tourmentait et, d’autre part, elle lui donnait une
valeur qui dépassait l’épiphénomène pour le replacer dans une dimension élargie
où il intégrait une symbolique métaphysique.
Ainsi sa résolution thérapeutique dans le Bwiti s’est exercée
par la mise en œuvre d’une triple continuité :
- la continuité de son histoire individuelle qu’il modifiait
et achevait;
- la continuité qui s’établit d’un monde visible (terrestre)
à un monde invisible (malin et divin);
- enfin la continuité qui permet de passer d’une dimension
personnelle à une dimension symboliquement élargie au cosmos.
Toutefois la résolution n’est pas toujours une évidence car,
dans le cas de ce patient, elle a eu lieu grâce à l’intervention conjointe du
système Bwiti et de médiateurs occidentaux capables à la fois de décrypter ses
visions qui déconcertaient beaucoup les nganga, et d’intervenir auprès de l’initié
parfois réfractaire aux ordres de ces derniers.
Il arrive aussi fréquemment que la rencontre entre le patient
occidental et le Bwiti ne soit qu’un quiproquo stérile… avec, d’un côté, un
nganga qui cherche des subsides et à
perpétuer une tradition mise en danger par la progression d’une culture
occidentalisée et, de l’autre, un (im)patient qui ne perçoit pas nécessairement
les logiques structurelles de cette thérapie qui exige la croyance en un monde
parallèle invisible. Une médiation semble
alors autant indispensable entre ces deux mondes qu’elle l’est quand un
psychothérapeute français cherche une solution pour un patient
africain.
Par ailleurs, le patient occidental ne conçoit pas toujours que
la thérapie bwitiste intègre la notion d’appartenance à un groupe et à ses lois
morales, comme toute religion; qu’elle n’est pas assimilable à un
fonctionnement thérapeutique occidental tel que celui de la psychanalyse qui
propose au patient un tête-à-tête confidentiel avec le thérapeute; bref,
qu’elle induit une relation post-opératoire complexe avec une autre culture
qui, au pire, peut s’exprimer par la mise en place de liens sorciers parfois
lourds à subir entre le banzi et le
groupe bwitiste.
Stanislaw Widerski rappelle, dans
La poésie populaire et les chants religieux du
Gabon
[17], combien
la mort est omniprésente au Gabon, et
jusqu’au seuil des maisons où il lui arrive de lire des « N’oublie pas la mort
» qui rappellent étrangement le « Frère, n’oublie pas que tu vas mourir !» des
moines trappistes. Le
banzi rend
visite aux morts pour intégrer le groupe des autres
banzie: les vivants qui « ont trouvé
la vérité », qui savent. Les morts donnent leur avis quand on lance les
nzingu (graines de divination). Bref,
la société bwitiste vit en contact constant avec la mort, et la sérénité
affichée des
nganga vient selon eux de
la fluidité de leur conversation avec le royaume des morts et l’invisible : ils
savent « mener la pirogue à bon port », s’allier des entités, éloigner les
esprits importuns, etc.
Il est clair, au travers des exemples que j’ai pu rencontrer,
que cette communication avec la mort est un des éléments les plus recherchés
par les Occidentaux qui se tournent vers le Bwiti. Ils ont certes pu rencontrer
des prêtres ou des médiums qui leur ont parlé de leur dialogue avec les morts,
mais ils n’en n’ont pas eux-mêmes fait l’expérience. Ces morts qui rôdent
autour d’eux et les accaparent sans cessesont-ils bien en paix ?
Les patients ont du mal à être soulagés de ce qu’ils n’ont pas
vu eux-mêmes. Il y a là une contradiction, et pas des moindres, de notre
société occidentale : on peut croire à l’au-delà de la mort, mais le
rationalisme exige que nous vérifiions tout, et vérifier une croyance n’a pas de sens dans les
religions judéo-chrétiennes ou dans la logique dite cartésienne dont nous avons
hérité.
Seulement le Bwiti prétend lever l’incohérence en confrontant
l’être humain à la mort et aux morts et, si cela est vrai, quel soulagement de
savoir, de vérifier, tout ce qui n’est que foi dans le système judéo-chrétien,
quand foi il y a encore. Le Bwiti propose la réalisation d’une utopie
occidentale : la vérification empirique d’une foi souvent restreinte
aujourd’hui à l’image d’une idéologie. Et cette utopie a un intérêt
thérapeutique certain, car elle propose au patient occidental la résolution
d’une angoisse qui peut être profonde devant les incohérences qu’il accumule
dans une société où la mort s’absente, et dont la plus angoissante est
peut-être l’inexistence d’un au-delà pourtant culturellement avéré des siècles
durant.
Le Bwiti semble offrir d’un coup un
eurêka à ceux dont on ne traite pas
les morts, aux laissés-pour-compte de leur propre histoire, à ceux restés
bloqués sur un traumatisme oublié, à ceux que les invisibles tourmentent, aux
déçus des thérapies dont ils ne sont pas les acteurs, etc.
Le Bwiti présente aussi l’avantage d’être, comme tous les
systèmes à substances, un chemin ultra-court qui conduit rapidement de la
substance au groupe et même à la généalogie. Il a aussi le mérite de n’être pas
jaloux et d’accepter la multi-appartenance, en particulier le Bwiti
Misókó.
Car au sein du Bwiti, l’iboga se présente comme une entité qui
n’ouvre pas que sur son propre univers, qui ne capture pas, mais qui projette
vers le monde, qui ouvre vers l’invisible et rendrait médium. L’iboga y est
aussi considéré comme un objet thérapeutique à transmettre, le véhicule d’un
savoir universellement transmissible dont on peut s’approprier, et de son
appropriation, on grandit. Ce n’est pas la souffrance initiatique, l’épreuve
dépassée, qui est censée faire grandir, mais bien la récupération d’une
connaissance manquante.
Quelle en est alors la contrepartiemalaisée à gérer ? Eh bien,
les nganga, après avoir parlé de
morale, de tourments, de sorcellerie, rappellent que l’initiation par le Bois
est une transgression du caractère a priori fondamentalement fermé aux autres
mondes de notre incarnation dans le monde d’ici-bas. Or, si pendant
l’initiation il y a eu ouverture, porosité entre le monde visible et le monde
invisible, la fermeture qui suit est loin d’être parfaite. Il est alors
question d’apprendre (difficilement) à la maîtriser.
Par ailleurs, les conséquences des visions sont parfois
difficiles à assumer. D’une part, l’état de conscience du
banzi s’étant accru, il est censé
avoir plus de devoirs en retour. « On est plus conscient de ce qu’on est censé
faire, alors il faut le faire; si on fait une bêtise, on sait qu’on va le payer
deux fois plus cher », affirme Pascal, initié au Bwiti Disumba.
D’autre part, d’étranges phénomènes peuvent s’ensuivre : les
intuitions prennent une importance surprenante, les
flashs se multiplient, on entend des
voix, on voit des signes partout, on dort différemment, les décisions prises se
ponctuent de curieuses sensations physiques. « Quand je parle juste, je le
sais, j’ai la chair de poule » dit Florence. Et Tatayo d’ajouter :
« Quand c’est Ngenza, je le sens par un grand frisson.
»
Il est difficile de juger si cette « ouverture » est bonne ou
mauvaise, renforçante ou fragilisante. Certains s’en portent mieux, d’autres en
sortent déstabilisés sur un long terme. Mais une chose est sûre, elle induit
une multitude de rites de protection, et surtout modifie définitivement la vie
des expérimentateurs qui accordent dorénavant à la dimension invisible une tout
autre portée
[18].
« Les rêves ont un caractère essentiel depuis mon initiation,
j’ai besoin de les mener jusqu’au bout, ils ont une densité et un sens tout
différent d’avant. J’arrive à y percevoir des orientations qui m’échappaient
jusque-là. » Laurent, initié au Bwiti Misókó.
Article reçu en avril et accepté en septembre 2004
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(1981)
·
Widerski S : La religion
bouiti – Legas, New York, Ottawa, Toronto (1989)
[1]
L’auteur a développé la thématique de cet article dans deux
livres à paraître :
Voyage en Iboga,
éd. L’esprit frappeur, Paris, 2005, et
Paroles de
Tatayo, la révélation de l’iboga, éd. L’Originel, Paris, 2005.
[2]
Cette assertion est celle de la tradition orale véhiculée par
les
nganga que j’ai croisé, mais aussi
par M. Okaba, anthropologue et linguiste Mitsogho.
[3]
Buetara: « puiser » et
bueara: « parvenir, aboutir » seraient
des faux-amis du Tsogho qui ont souvent servi à tort d’explication au terme
Bwiti.
[4]
Pluriel de
pinji. Ce
groupe, souvent assimilé un peu rapidement aux Pygmées, serait celui des
premiers Bantous arrivés sur le territoire (Judy Knight :
Relocated to the roadside :
preliminary
observations on the forest
peoples of Gabon – In
Journal of the
University of Aberdeen, June 2003).
[5]
Ceci est attesté par la célèbre famille de Mambuete, M. Atome
Ribenga, mais aussi par M. Okaba et Tatayo Obiang Ondo.
[6]
Widerski S :
La religion
bouiti – NY, Ottawa, Toronto, éd. Legas, pages 685-687 (1989)
[7]
Ce qui est constamment rappelé parmi les bwitistes par le cri
«
Bokayé! » et que René Bureau traduit
par « le dernier soupir », in
Bokayé,
page 40, L’Harmattan (1996)
[8]
Paroles du
nganga
Mukukue.
[9]
Le site w
www. f-i-a. org/
ebando,par exemple, est produit par une association d’une vingtaine
de
nganga gabonais.
[10]
Luto : Laboratoire universitaire de la tradition orale,
Université Omar Bongo, Libreville.
[11]
Alain Wagner : « Médecines traditionnelles », in
Les peuples bantu, migrations, expansion et
identité culturelle, tome II, page 295, éd. Ciciba / L’Harmattan,
Libreville-Paris.
[12]
Paroles de Reghumu qu’on retrouve aussi dans René Bureau, page
135 (1996).
[13]
C
20H
26N
2O
: référence 4792 in
The Merck Index,
an encyclopedia of chemicals and drugs
– Rahsway NJ, Merck (1976).
[14]
Gollnhofer O et Sillans R : « Aspects phénoménologiques et
initiatiques de l’état de destructuration temporaire de la conscience
habituelle chez les Mitsogho du Gabon », in
Psychopathologies africaines, XII,1(1976).
[16]
C’est le terme qu’utilisent les
nganga: quand une initiation est réussie à leurs
yeux, ils affirment, contents : « Il a bien vu, le
banzi!»
[17]
Widerski S :
Les chants
funèbres, pages 78-94, Éd. de l’Université d’Ottawa (1981).
[18]
C’est ce que René Bureau qualifie « d’état de vision permanent
», in
Bokayé !,page 142
(1996).