Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2804147444
142 pages

p. 257 à 260
doi: en cours

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Note de lecture

vol. 11 2005/3-4

2005 Psychotropes Note de lecture

Note de lecture

Pascal Hachet
â–¡ Geberovich Fernando : No satisfaction, psychanalyse du toxicomane – Paris, Albin Michel, 2003
Cet ouvrage épais et bien écrit s’appuie sur une expérience clinique consistante, ce dont on ne se plaindra pas. Travaillant de longue date auprès de toxicomanes, l’auteur insiste sur le fait que ces patients mettent le cadre soignant à rude épreuve. Le toxicomane n’adresse pas à l’autre une demande, mais « une douleur ». Cette dernière, procédant d’une « tension de l’intérieur, inexprimable et d’avance irrecevable », escamote la dimension langagière de l’adresse à l’autre et lui substitue un acte : « accaparer, arracher, voler, tromper, manipuler, vider, saigner » (p. 130). L’ersatz de demande formulé par le patient revêt donc « la forme violente de la prise, telle la demande d’un prédateur désespéré » (ibid.). On entrevoit que l’acting in du toxicomane viserait à contrebalancer les insupportables et énigmatiques tensions pulsionnelles dont son corps et son psychisme sont l’impuissant et sinistré théâtre : « À notre discours sur le manque comme condition de la demande, ils opposent leur besoin de prothèses contre le vide » (p. 231). Pour dire les choses autrement, avoir prise sur le cadre thérapeutique résulterait directement de la situation intrapsychique de prise (à entendre au sens de saisissement et, accessoirement, d’administration corporelle) par la drogue qu’orchestre l’addiction et que le sujet énonce ainsi : « c’est plus fort que moi ».
Geberovich remarque après d’autres que le psychanalyste est ici obligé de se livrer à une gymnastique contre-transférentielle rapide et parfois intense face au toxicomane, que « le silence du cadre […] attrape à la gorge comme une persécution, car il catapulte le sujet dans l’éprouvé de sa douleur psychique » (p. 150). En lien avec l’extrême inconfort que représente leur confrontation avec les symptômes qu’ils trompaient jusqu’ici au moyen de substances psychoactives, l’accompagnement de ces patients comporte souvent deux « tours de piste » au moins : il faut d’abord cheminer avec eux jusqu’à ce qu’ils se fourvoient, « que leur toute-puissance se brise au contact de leur réalité ; en même temps, on doit préparer le terrain pour le travail d’analyse, une fois la position de maîtrise imaginaire ébranlée et la relation transférentielle établie » (p. 82).
Notre collègue risque avec bonheur plusieurs métaphores touchant au tennis. D’une part, il considère que le toxicomane use avec une redoutable efficacité du « passing-shoot » (p. 231) face au psychanalyste : la balle est propulsée à grande vitesse et en diagonale, de façon à esquiver le joueur qui se préparait à effectuer une volée. D’autre part, cette « clinique de l’excès […] défonce les structures » (p. 22) psychopathologiques que le thérapeute prend coutumièrement pour repères afin d’ajuster son écoute et ses interventions : « Contre notre manie de jouer en trois sets – psychose, névrose et perversion –, ils se plaisent à se battre sur tous les fronts en même temps… » (p. 231). Face à ce joueur qui manque singulièrement de fair play, le psychanalyste doit intervenir rapidement et dans la réalité (par exemple en faisant hospitaliser l’intéressé pour une cure de sevrage et en lui rendant assidûment visite à cette occasion), afin de dessaisir « le demandeur de sa position de maîtrise » (p. 200). Se référant à un proverbe russe – « quand la glace est mince, il faut marcher très vite » –, Geberovich compare « la crise qui suscite cette demande fugace » à « un gué possible entre deux marées hautes. Il faut passer rapidement et en force » (p. 200), construire à toute hâte l’espace du transfert, faire cesser l’agir et ne pas omettre d’intégrer l’entourage (ce qui ne veut pas dire laisser ce dernier occuper toute la place, le psychanalyste étant le maître d’œuvre) dans le cadre. Cette stratégie soignante se soutient d’un filet institutionnel organisé comme « une contiguïté et une continuité d’espaces et d’intervenants » (p. 202).
Est-ce parce que la toxicomanie, signant « une déchirure dans la capacité structurelle qu’a tout individu de produire des symptômes » (p. 69), se présente comme une mise en souffrance critique du corps qui met à l’écart toute mentalisation ? Toujours est-il, constate l’auteur, que la défusion psychique du toxicomane vis-à-vis des membres de son entourage avec lesquels il entretenait des liens pathologiques ne se paie pas chez ces derniers d’une dépression mais d’une très grave atteinte somatique : « cancer, arthrose handicapante, maladie de Parkinson » (p. 164). Cette remarque intéressante autorise à penser que les proches du sujet addicté seraient également des addictus, littéralement des sujets payant une dette avec leur corps, mais sans drogue (seraient-ils, eux, « accrocs » à la monstration toxicomaniaque et aux traumatismes personnels ou/et généalogiques qui sous-tendent cette dernière ?)…
Cheminant non loin de l’étude que j’ai consacrée en 1996 aux cryptes et aux fantômes chez les toxicomanes qui consomment des drogues psychosédatives (Les Toxicomanes et leurs secrets, Les Belles Lettres-Archimbaud), Geberovich présente diverses observations cliniques où l’influence transgénérationnelle d’une traumatologie familiale est aux sources du comportement addictif. Ainsi, Gabriel, héroïnomane, « reçut explicitement la mission d’égayer le vide dépressif dans lequel se vivait sa mère », endeuillée au long cours par la mort d’un frère aîné qui s’engagea dans la Résistance puis mourut probablement en déportation, le corps n’ayant jamais été retrouvé.
Ces vignettes sont vives, stimulantes et exposées avec talent. Mais elles reçoivent un étayage théorique et interprétatif parfois discutable. Si les travaux de Nicolas Abraham, de Maria Torok et de leurs principaux continuateurs font autorité depuis plusieurs décennies au sujet – entre autres - des deuils pathologiques et de leurs conséquences psychiques au niveau des générations descendantes, c’est du côté de Ginestet-Delbreil que l’auteur cherche des éléments de pensée ad hoc. Ce choix étrange se double de l’attribution à l’auteur ainsi élu d’idées (p. 42) sur « le mort encrypté » et « l’incorporation chosifiée » qui, presque mot pour mot, proviennent en fait de plusieurs passages de L’écorce et le noyau ! Certes, quelques lignes plus loin, Abraham et Torok sont reconnus dans leur paternité intellectuelle, mais seulement au titre d’inventeurs de la notion psychanalytique d’antimétaphore, déclarée de surcroît « ambiguë ». Cette mention permet à Geberovich de postuler que chez le toxicomane « l’antimétaphore – le cadavre encrypté – de la génération parentale est suivie par une démétaphorisation agie à la génération suivante » (p. 43), où « tout l’appareil de la représentance est visé par l’agir transgressif » (ibid.). Rétablissons les faits conceptuels.
D’abord, nous devons le terme de « démétaphorisation » – qui désigne un procédé de prise au pied de la lettre de ce qui s’entend au figuré – à Abraham et Torok, pas à Geberovich. La teneur de ce concept m’avait permis d’écrire (op. cit., p. 57) il y a neuf ans que « dans l’expérience toxicomaniaque, la démétaphorisation semble génériquement opérée par la mise réelle dans le corps d’un produit aux effets chimiques tout aussi réels. Par sa nature réalitaire, cet acte paraît représenter une forme « pure », puisque le fantasme est court-circuité par l’action ».
Ensuite, dans L’écorce et le noyau (op.cit., p. 268), l’antimétaphore et la démétaphorisation sont rigoureusement des synonymes ! Bien sûr, on a le droit d’utiliser un terme dans un sens différent de son sens d’origine (c’est ce que Ferenczi puis Abraham et Torok eux-mêmes ont fait avec le concept freudien d’« incorporation »), mais alors il faut le dire et l’expliciter clairement.
Enfin et surtout, l’antimétaphore ou démétaphorisation témoigne selon ses « découvreurs » d’un échec sévère de l’élaboration psychique – d’un simulacre de symbolisation – sous l’effet d’un ou de plusieurs traumas subis par un sujet donné, et non de l’influence transgénérationnelle d’un trauma subi par un ou plusieurs membres de la génération de ses parents. Rappelons-le : la crypte dans le Moi (aux effets de démétaphorisation vis-à-vis de la partie saine du Moi) découle d’un trauma personnel, alors que le trauma « généalogique » (pour faire court) engendre un « travail de fantôme dans l’inconscient » dont l’expression est verbale (obsessions, phobies, etc.) ou/et comportementale (passages à l’acte) et dans tous les cas « critique » (comme l’a montré Mélèse en opposant le triplet séquentiel exhibition-crise-honte à celui, freudien, d’inhibition-symptôme-angoisse).
Ces approximations intellectuelles ne nuisent cependant pas à la qualité globale de cette étude psychanalytique, bienvenue en nos temps de médicalisation et d’évaluation forcenées du soin aux toxicomanes.
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