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Psychotropes

2006/1 (Vol. 12)



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L’abord en terme d’addictologie du monde des drogues et des toxicomanies a été, ces dernières années, un bouleversement considérable dans la façon de concevoir les comportements d’usage, passant ainsi d’une représentation du phénomène pensé jusqu’ici en terme de produit à une approche plus globale. Elle a eu pour corollaire l’élargissement du champ des drogues à l’alcool, au tabac et aux médicaments psychotropes. L’addictologie en tant que discipline a donc à dire à propos du tabac, et c’est dans ce cadre que la revue Psychotropes a décidé de consacrer l’essentiel de ce numéro à un dossier sur le tabac.

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Comme le soulignent les différents articles consacrés à ce thème, le tabagisme constitue un enjeu de santé publique majeur, que ce soit en termes de morbidité ou de mortalité. La loi Veil du 9 juillet 1976 a ainsi dessiné les premières grandes lignes de la lutte contre le tabagisme, suivie par la loi Evin du 10 janvier 1991 ayant largement contribué à une certaine « dénormalisation » du tabagisme. La lutte contre le tabagisme constitue par ailleurs l’une des priorités du Plan Cancer lancé en 2003. Elle s’appuie notamment sur des mesures concrètes telles que la hausse des prix, l’interdiction de la vente de cigarettes aux mineurs, un certain durcissement des messages préventifs, le développement des substituts nicotiniques et une diversification des stratégies thérapeutiques d’aide à l’arrêt du tabagisme. Dans ce contexte, il s’est agi ici principalement de réaliser un état des lieux des données disponibles sur cette question et de montrer quelques pistes de recherche et de réflexion récentes autour de ces politiques de régulation.

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Ainsi, dans leur article sur le tabagisme tel qu’il est observé aujourd’hui en France par les enquêtes en population générale et quelques autres données quantitatives, François Beck, Jean-Louis Wilquin, Philippe Guilbert, Patrick Peretti-Watel, Stéphane Legleye, Christian Ben Lakhdar et Arnaud Gautier proposent un certain nombre de données de cadrage. Cette équipe composée de statisticiens, d’épidémiologistes et de sociologues appartenant à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (Ofdt), l’Institut national de prévention et d’education pour la santé (Inpes) et l’Observatoire régional de la santé de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Ors Paca) ont uni leurs efforts pour synthétiser les résultats les plus récents des enquêtes menées sur l’ensemble de la population. Celles-ci montrent que les mesures de santé publique prises depuis trois décennies en France pour lutter contre le tabagisme ont eu un impact indéniable, l’importance des moyens récemment mis en œuvre étant à l’origine d’une diminution importante des ventes, et dans une moindre mesure de la réduction du nombre de consommateurs. En effet, l’effectif des gros consommateurs reste stable dans la mesure où nombre d’entre eux contournent la contrainte financière, profitant du manque d’harmonisation fiscale au niveau européen pour effectuer des achats transfrontaliers. Les représentations de la population sur le tabac et sa dangerosité sont également explorées dans leurs évolutions récentes. Ces différents éléments montrent que, pour pérenniser la baisse du nombre de fumeurs, il est nécessaire de multiplier les angles d’actions.

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En économiste, Fabrice Etilé nous propose de passer en revue les principales recherches sur les politiques de régulation du tabagisme par le biais d’interventions de l’État telles que la diffusion d’information, la taxation et les interdictions de fumer dans certains lieux. Il montre, de façon convaincante, dans quelle mesure les politiques de prix et d’information semblent avoir atteint leurs objectifs mais aussi, désormais, leurs limites. Toute nouvelle augmentation des prix pose le problème du développement de la contrebande mais aussi des substitutions réalisées par les fumeurs entre quantités fumées et intensité de l’inhalation. Elle se heurte également à l’existence d’un noyau dur de fumeurs composé des plus pauvres et des plus dépendants d’entre eux. Il s’agit donc pour l’auteur de proposer de nouvelles formes de régulation, plus ciblées en fonction du lieu de consommation et des caractéristiques des fumeurs, qui visent en particulier les populations les plus à risques comme, par exemple, les individus en situation socio-économique défavorable. Les interventions de l’État devraient également tenir compte à la fois des contraintes liées au tabagisme passif tout en préservant les choix des individus qui désirent continuer à fumer.

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Patrick Peretti-Watel propose pour sa part quelques éléments de réflexion sociologique pour apprécier les résultats de la lutte antitabac. Mesure emblématique, la hausse des prix a réduit le volume des ventes de cigarettes, mais a connu un effet moindre sur la prévalence du tabagisme, même s’il est sans doute trop tôt pour conclure sur les effets à long terme des fortes hausses de ces dernières années. L’auteur observe également que, si la prévention et les campagnes d’information sont parvenues à convaincre la majorité des fumeurs qu’il leur faudrait arrêter de fumer un jour, elles aboutissent aussi à une forte proportion de « fumeurs dissonants », c’est-à-dire qui souhaitent arrêter mais n’ont pas encore abandonné leur consommation. Du projet d’arrêter un jour à l’arrêt définitif, le chemin semble en effet difficile.

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En s’appuyant sur les enquêtes réalisées depuis la fin des années 1990 par l’Ofdt, François Beck, Stéphane Legleye, Stanislas Spilka et Patrick Peretti-Watel décrivent le tabagisme des jeunes ainsi que leurs perceptions des risques liés au tabagisme et leurs opinions sur les politiques publiques en la matière. En mobilisant également des enquêtes plus anciennes, les auteurs présentent les évolutions de la consommation de tabac à un âge auquel peut se jouer le glissement vers des conduites addictives. Si les usages des jeunes diminuent depuis plusieurs années, ils se situent néanmoins encore à des niveaux supérieurs à ceux observés dans le reste de la population ou dans la plupart des pays voisins. Ces usages s’avèrent toutefois assortis de représentations plus conscientes des dangers du tabac et notamment de son pouvoir addictif lorsqu’il est comparé aux deux autres produits les plus courants à l’adolescence, à savoir l’alcool et le cannabis. Les auteurs révèlent aussi l’existence d’un groupe de fumeurs très dépendants pour lesquels la seule hausse des prix ne semble pas un facteur suffisant pour motiver l’arrêt. Ces résultats fournissent des éléments de réflexion aux acteurs de prévention comme aux concepteurs des campagnes pour mieux déterminer et connaître leur cible.

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À partir d’une enquête menée dans les maternités de quatre régions françaises sur les habitudes tabagiques des futures mères avant et pendant la grossesse, Gilles Grangé, Jean-Pierre L’Huillier, Anne Borgne, Albert Ouazana et Henri-Jean Aubin, médecins et tabacologues, abordent la question du tabagisme passif sous l’angle du risque pour la santé de la mère et de l’enfant à naître, mais aussi dans l’idée que la grossesse peut être un facteur de protection du fait de l’attention portée par les fumeurs environnants à cette situation particulière. À l’aune de leur recherche, et malgré une littérature qui a montré que l’inhalation involontaire de la fumée du tabac est associée à une légère diminution du poids de naissance, mais surtout au risque d’accoucher d’un enfant présentant un retard de croissance, il apparaît que la grossesse n’est pas un évènement suffisant pour protéger la femme d’une telle exposition. Selon les auteurs, la nocivité du tabagisme passif chez la femme enceinte n’est probablement pas suffisamment claire dans l’esprit des fumeurs pour qu’ils fassent l’effort de les en préserver.

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Enfin, ce numéro se termine par deux articles hors du champ du tabagisme.

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Le premier concerne également la femme enceinte à travers cette notion découverte en 1968 par Lemoine et coll. : le Syndrome d’alcoolisation fœtale (Saf). Justine Gaugue, Isabelle Varescon et Jaqueline Wendland font le point sur ce syndrome touchant le fœtus exposé in utero à l’alcool et qui associe quatre signes cliniques caractéristiques : dysmorphie cranio-faciale, hypotrophie staturo-pondérale, malformations osseuses et viscérales et anomalies psychomotrices. L’intensité de ces signes peut être variable en intensité. Lorsque le sujet ne présente qu’un ou deux de ces signes cliniques on parlera d’Eaf (effets de l’alcool sur le fœtus). Avant de décrire plus précisément ce Saf et ses conséquences, les auteures passent en revue les données les plus récentes sur la consommation d’alcool chez les femmes d’une part, puis sur l’articulation grossesse-alcool. L’article se termine sur la difficile notion de seuil de risque et rappelle également que le Saf est considéré comme la première cause de retard mental totalement évitable dans le monde.

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Pour terminer, Amnon Jacob Suissa nous présente l’usage de psychotropes dans la communauté juive orthodoxe et nous montre en quoi ce type de consommation s’oppose aux repères culturels et moraux que propose le judaïsme. Il nous montre également comment un milieu culturel peut également secréter ce à quoi il souhaite vivement échapper. Ceci est valable pour toute organisation sociale et nous rappelle, s’il était nécessaire, que le moment socio-culturel est une des trois composantes constitutives de la toxicomanie.

Pour citer cet article

Hautefeuille Michel, Beck François, « Le tabagisme en France : suivi épidémiologique et évaluation des politiques de régulation », Psychotropes 1/ 2006 (Vol. 12), p. 5-8
URL : www.cairn.info/revue-psychotropes-2006-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/psyt.121.0005

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