2007
Psychotropes
Éditorial
Éditorial
Jeu, addiction et société
Michel Hautefeuille
Praticien hospitalierCentre médical Marmottan17-19 rue d’Armaillé - F 75017 Paris
Anne Singer
Secrétaire de rédaction170 rue Ehrenweg – F 57820 Garrebourg
Ce volume se compose de deux parties, ce qui est d’une logique implacable vu que chaque numéro de fin d’année de la revue Psychotropes est un numéro double. Ce qui est moins logique, inhabituel en tout cas, c’est que nous en commencerons la présentation par la fin.
En effet, en deuxième partie de ce numéro, nous ferons écho de quelques présentations faites dans le cadre des xxviiies journées de l’Anit qui se sont tenues les 10-11 mai 2007 à La Rochelle. Par ces publications, nous rééditons le partenariat déjà développé l’année dernière dans le cadre de ces mêmes journées nationales.
Le thème de celles-ci était : « Familles et dépendances… ».
Ainsi que le rappelle Jean-Pierre Couteron, président de l’Anit, les familles n’ont pas toujours été prises en compte comme elles le devaient par le système de soins spécialisés aux toxicomanes. Celui-ci avait été créé pour, mais aussi par, les toxicomanes, et les familles appartenaient aux institutions dont il fallait s’exonérer : la société et son cortège de valeurs morales, éducatives, sociologiques, économiques, etc. La priorité, en termes de réponse thérapeutique, étant accordée aux toxicomanes.
Au fil du temps, ce rapport entre structures spécialisées et familles a évolué et nous avons vu la création de centres de thérapies familiales, d’une part et, au sein des Csst, l’existence de consultations d’accueil et d’accompagnement des familles, d’autre part.
La demande qui est alors adressée est une demande d’aide dans un contexte où certains renvoient les difficultés actuelles au délitement de la cellule familiale et où d’autres pensent que cette pauvre famille pâtit de ce qui se passe au niveau de la désorganisation sociale (chômage par exemple). Mais il n’en reste pas moins qu’au milieu de cette empoignade, ce qui émerge est la notion de fonction éducative que chacun accuse l’autre de ne pas exercer : la famille, l’école, les services de police et de justice, les services de soins.
Ainsi que le souligne Pascal Melihan Cheinin, la place de la famille dans la politique sanitaire est actuellement limitée, mais cette situation, nous dit-il, devrait évoluer. Nous en jugerons dans quelques années.
En attendant, c’est à un passage en revue des nouvelles perspectives en matière de thérapies familiales que nous invitent Myriam Cassen et Jean-Michel Delile. Après un rappel des trois types d’approche – systémique, psychoéducative et groupale – les auteurs rappellent l’efficacité des thérapies familiales, notamment lorsqu’elles sont associées aux traitements médicamenteux, et déplorent le développement peu important de celles-ci souvent considérées comme adjuvantes. Enfin, ils nous font part d’un projet, déposé auprès de la Dass 33 et de la Mildt, de thérapie multifamiliale, c’est-à-dire regroupant plusieurs familles autour d’une même pathologie.
Aspect particulier de la prise en charge familiale, celui des couples mère-enfants qui s’est vu développer en Europe. Paolo Stocco, à partir des enseignements tirés de sa pratique au sein de sa communauté en Italie et de certaines publications de réseaux européens, explore la notion de rapport à la parentalité chez les mères toxicomanes et leurs capacités ainsi que celles de l’entourage familial (grands-parents par exemple) à exercer leurs fonctions. C’est de retour dont il s’agit : retour dans son milieu familial, retour dans ses responsabilités sociales, retour dans son projet de vie.
Dans le même ordre d’idée, l’article de Frédéric La Belle revient sur cette notion de place au sein de la famille et sur l’intérêt à la fois de la prise en charge résidentielle et de la constitution de Groupes thérapeutiques multifamiliaux. Mais aussi de la place au sein de la société, l’auteur montrant la surreprésentation dans sa communauté thérapeutique « des personnes de couleur : près de 80 % étaient de race noire, et seulement 5 % de race blanche ».
Enfin ce dossier consacré aux journées de l’Anit se termine par l’article de Harry Casimir qui montre comment, suite au développement de l’usage de crack à la Guadeloupe, des parents se sont mobilisés et ont créé une association de Soutien aux Toxicomanies et à leurs Proches (SToP).
L’autre partie de ce numéro a pris corps autour d’une journée d’étude organisée au Centre Médical Marmottan en janvier 2007, complétée par d’autres contributions afin de constituer ce dossier sur l’articulation entre « Jeu, addiction et société ».
Lorsqu’en 1996 Marc Valleur et Christian Bucher publient aux Puf un « Que sais-je » consacré exclusivement au jeu pathologique, il faut bien reconnaître qu’à cette époque cette réalité clinique était loin d’être une préoccupation sociale et encore moins une préoccupation politique ou de santé publique. Bien au contraire, elle avait même plutôt tendance à faire sourire.
Depuis 10 ans, les sourires se sont quelque peu crispés devant l’émergence d’une pathologie authentique avec son cortège de souffrance individuelle, familiale et sociale.
Pourtant, le repérage du caractère anormal de la pratique de certains joueurs est connu depuis longtemps. Ainsi, dès 1494, Sébastien Brandt dans La nef aux fous écrivait : « Je trouve aussi des fous encore plus fous que d’autres qui n’ont de plaisir autre que les dés et les cartes et qui ont l’illusion de ne plus pouvoir vivre s’ils devaient s’en priver et cesser de jouer comme des enragés du matin jusqu’au soir ».
Depuis longtemps donc, le caractère anormal ou pathologique du comportement de certains joueurs a été repéré, mais ce n’est que depuis une dizaine d’années que cette nouvelle addiction s’est socialement construite pour être maintenant pratiquement unanimement reconnue. Ce temps de maturation sociale est nécessaire à toute addiction, le même mécanisme étant à l’Å“uvre pour d’autres pathologies émergentes comme le dopage au quotidien ou la cyberdépendance par exemple.
L’émergence de cette nouvelle problématique avait trouvé une concrétisation en 2005, date à laquelle
Psychotropes avait déjà consacré un dossier à cette thématique:
Le jeu pathologique : quand jouer n’est plus jouer
[1]. L’éditorial de ce numéro, corédigé avec Marc Valleur, s’intitulait de façon à la fois un peu provocatrice et alarmante : « Il serait temps de prendre le jeu au sérieux ».
Cette prise en compte depuis près de trois ans semble être en marche. Ainsi la création en 2006 du Cojer, Comité certes consultatif, permet de réunir les différents partis intéressés et de tenter de définir ce qui pourrait se traduire par la notion de « jeu responsable ». Dans un autre ordre d’idée, les journées d’étude ou les stages organisés sur cette thématique ont rencontré un grand succès. Enfin, le jeu pathologique se traduit par l’arrivée dans les centres spécialisés d’un nouveau type de demande généralement formulée de cette manière : « Je ne suis pas toxicomane, mais je suis prisonnier d’une pratique de jeu qui envahit toute ma vie et dont je ne peux me libérer seul. Comme vous avez une certaine pratique de la prise en charge des dépendances, pouvez-vous m’aider ? »
Nous pouvons penser que ce type de demande ne devrait pas se tarir de sitôt. Les diverses études montrent que la prévalence estimée en population générale serait de 1 à 3 % de joueurs pathologiques ce qui, pour un pays de 63 millions d’habitants et si l’on retient la fourchette basse de 1 %, représente au bas mot 630 000 personnes, c’est-à-dire et pour mémoire quatre fois plus que le nombre estimé de toxicomanes.
Il est également indéniable que cette notion de jeu s’inscrit de façon particulière dans le paysage social, ne serait-ce que parce que le premier bénéficiaire en est l’État. Mais, avant toute chose, il convient de définir ce qu’est le jeu, cette activité de l’
homo ludens – pour reprendre la terminologie du philosophe néerlandais Huisinga
[2] – présente un certain nombre de caractéristiques qui confèrent à l’activité de jeu une dimension toute spécifique. Roger Caillois en isole six
[3] :
- Tout d’abord le jeu est une activité libre, et un jeu auquel on se verrait contraint de participer cesserait aussitôt d’être un jeu.
- C’est une activité séparée au sens où elle est circonscrite dans les limites de temps et d’espace bien précises et fixées à l’avance. Cette unité de temps de lieu et d’action n’est d’ailleurs pas sans rappeler un autre cadre classique, celui de la tragédie.
- C’est une activité réglée, c’est-à-dire que, dans cet espace défini et pour ce temps donné, les lois confuses et embrouillées de la vie ordinaire sont remplacées par des règles précises, arbitraires et irrécusables qui président au déroulement correct de la partie. Ce qui peut, aux yeux de certains, conférer un caractère dérisoire au jeu, c’est que le jeu n’a d’autre sens que lui-même.
- La quatrième caractéristique du jeu est le caractère incertain de son déroulement. Ainsi tout jeu d’adresse comporte le risque pour le joueur de rater son coup, et dans tout jeu de hasard, le risque de perdre. Cette notion est particulièrement intéressante dans les jeux d’argent car elle montre que l’aléatoire de la récompense est déjà une récompense.
- Ensuite le jeu est défini comme une activité fictive accompagnée d’une conscience spécifique d’une réalité seconde ou d’une franche irréalité par rapport à la vie courante.
- La sixième caractéristique, personnellement et si je puis me permettre, me pose quelques difficultés. Le jeu est une activité improductive qui ne crée, ni bien, ni richesse, ni élément nouveau d’aucune sorte, écrit Caillois. Le terme « improductif » me semble inadapté. Pour exemple, aux échecs, certaines ouvertures ou certains « échecs et mat » peuvent être considérés comme des purs joyaux de l’esprit qui vont être transmis et appris de génération en génération.
Peut-être que la réponse nous est donnée par Caillois lui-même qui, revenant sur ces six caractéristiques définissant le jeu, reconnaît que celles-ci ne s’appliquent pas toujours toutes simultanément, et au même degré, à tous les jeux.
Ce dossier est introduit par l’article de Marc Valleur qui permet de poser un certain nombre de notions importantes. Tout d’abord celle de « jeu responsable », notion qui semble aussi étrange et paradoxale que si l’on parlait « de fête raisonnable ou d’abus modéré ». Mais il aborde également d’autres notions telles que la question de la volonté d’un abord scientifique de cette problématique, la question du jeu et du sens et enfin, la dimension ordalique de cette addiction particulière qui traite d’une marchandise qui ne semble pas tout à fait comme les autres de par ses conséquences économiques, sociales, politiques, psychologiques ou sociales.
C’est d’ailleurs par la question de ce statut de marchandise que débute l’article de Bernard Stiegler. Le jeu serait un objet de consommation obéissant aux lois du marketing, inscrit dans cette économie libidinale qui conduit à la désindividuation du sujet. L’idée de Stiegler est que toute société est addictive, ainsi que le suggère un abord philosophique de la notion de pharmacon. Que ces addictions soient positives ou négatives, elles sont généralement nécessaires. « Le jeu est une technique, donc un pharmacon », écrit l’auteur qui considère comme spécifique « la question de l’addiction et des techniques addictives dont les jeux sont les supports ». Il propose comme mode d’approche le développement de l’individuation du sujet, des technologies de l’esprit et d’une sociothérapie spécifique.
L’approche de Christian Schmidt, elle, renvoie à la théorie des jeux, mais en inversant le processus habituel : « Partir de la théorie des jeux pour mieux comprendre les jeux de société » et notamment étudier les relations particulières que les joueurs entretiennent avec les jeux. Le jeu apparaît alors comme une représentation du monde « propre au joueur, puis comme un mode de communication des joueurs entre eux ».
Pour sa part, Gilles Pagès, partant de la réalité statistique montre à quel point la probabilité de gagner au jeu est extrêmement faible. Mais surtout il développe la notion de responsabilités chez les organisateurs de jeux qui, sans vergogne et le monopôle aidant, prendraient l’argent là où il se trouve, sans s’inquiéter des conséquences.
Autour des interventions de cette journée nous sont parvenus d’autres articles s’inscrivant dans cette thématique du jeu.
Tout d’abord un regard psychopathologique apporté par Christian Bucher et Jean-Louis Chassaing. Qu’il s’agisse du névrosé « oral » dont parle Bergler, ou du « névrosé compulsif » décrit par Fenichel, les auteurs mettent en avant la compulsion des joueurs à perdre et où la limite entre perdre et se perdre est très ténue. Le jeu permettrait alors à cet homo masochisticus d’obtenir, directement par une manifestation presque sacrée, réponse et reconnaissance.
Ensuite un regard plus politique apporté par Pierre Piazza. Au travers d’un historique sur l’incroyable prolifération de machines à sous en France durant les trois dernières décennies – historique truffé de références aux débats parlementaires, arrêtés et lois – Piazza montre comment l’autorisation de l’État (« État croupier ? » se demande le sénateur Trucy) d’implémenter ces machines dans les casinos (afin de mieux contrôler celles qui, implantées ailleurs, sont utilisées de manière illicite), a favorisé l’essor du phénomène de l’addiction au jeu. Mais l’absence, jusque-là, d’une coordination gouvernementale rend difficile l’émergence d’une véritable politique des jeux. « En effet, les opérateurs sont entrés dans une concurrence féroce en termes de parts de marché et les conflits d’intérêts qui les opposent semblent peu propices à l’émergence d’une solution négociée en matière de prévention du jeu pathologique impliquant forcément des “concessions” contraires à leurs logiques financières dont profite aussi directement l’État »…
L’article suivant, de Camélia Louachen, Laurent Plancke et Martine Israël, rapporte les résultats d’une enquête exploratoire faite auprès de 444 collégiens quant à leurs attitudes et temps passé devant écrans (internet, jeux vidéo, télévision). L’étude met en exergue l’importance du « contrôle parental qui, lorsqu’il est absent, tend à accroître le risque d’avoir un usage excessif des écrans ». Elle souligne aussi que « l’utilisation d’internet s’inscrit dans les nouveaux modes de sociabilité des jeunes : quatre sur cinq utilisent la toile, souvent ou très souvent, pour discuter, participer à des forums ou chater. Si l’on ajoute à ces modes de communication la téléphonie, il est possible de confirmer le besoin très fort des jeunes d’être en lien avec leurs pairs ». Les auteurs proposent de mener ce type d’enquête sur un échantillon de plus grande taille et suggèrent que des « programmes de réduction des risques (auprès des jeunes) soient mis en Å“uvre en association étroite avec leurs parents ». Ce qui rejoint le sujet Familles et dépendances des journées de l’Anit…
Dans le dernier article, Liviu Poenaru aborde le jeu pathologique dans une perspective psychanalytique et tente de « reconstruire le sens de la structure dépendante du jeu en insistant sur les aspects défensifs et la configuration objectale […] et en s’appuyant sur une série de consensus issus de théorisations psychanalytiques axées sur la dépendance », soit une « réflexion centrée sur la notion d’objet disponible aléatoirement », proposition théorique illustrée par un cas clinique…
Pour clore ce dossier sur le jeu, Clotilde Carrandié nous propose un ensemble de ressources documentaires très complet, allant d’ouvrages généraux aux textes législatifs, en passant par le jeu dans la littérature, par des ouvrages d’experts en la matière, et par une liste des revues et des sites internet spécialisés…
Pour conclure, je ne peux m’empêcher de penser que le jeu est aussi et surtout une quête du bonheur. Dans son ouvrage
De l’influence des passions
[4], Madame de Staël écrit : « Le joueur joue parce qu’il est malheureux, s’il ne jouait pas il se suiciderait. » Et dans son livre,
L’euphorie perpétuelle, Pascal Bruckner
[5] nous rappelle que l’Église catholique ne s’y était pas trompée et organisait, dès le
xve siècle en France et en Italie, des « bûchers de plaisir » sur lesquels on jetait pêle-mêle livres, bijoux, mais aussi cartes à jouer et tout autre jeu qui pouvait détourner de Dieu… Et Bruckner dit aussi : « Nous sommes la première société dans l’histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux. »
Nous vivons, explique-t-il, dans le culte du bonheur à tout prix, dans une tyrannie du bonheur obligatoire… L’obsession du bonheur nous empêche de jouir vraiment. Comme le dit William Burroughs, cité par Bruckner, à propos de l’héroïne : « Un désir insatiable rend la volupté inatteignable. » Ceci expliquerait pas mal d’addictions contemporaines. La conséquence de ce nouvel ordre moral relayé par la publicité et le marketing est que ceux qui ne sont pas beaux et riches sont frappés de « mort sociale ». Alors, besoin d’une sociothérapie ? comme le dirait Bernard Stiegler…
[1]
« Le jeu pathologique : quand jouer n’est plus jouer » : Revue
Psychotropes, vol. 11, n° 2, 2005 – Éditions De Boeck. Éditorial de Marc Valleur et de Michel Hautefeuille, p. 6-8.
[2]
Huisinga Johan (1944 pour la première publication en allemand):
Homo ludens: a study of the play element in culture – New York, Roy Publishers (1950).
[3]
« Jeu des adultes : définitions » – In R. Caillois :
Jeux et Sports, Encyclopédie de la Pléiade, n° 23 :150-180, Paris, Gallimard (1967).
[4]
Madame de Staël:
De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations – Lausanne, J. Mourer, Hignou (1796). En ligne à l’adresse www.inlibroveritas. net/lire/
œuvre7960.html.
[5]
Pascal Bruckner:
L’euphorie perpétuelle – Paris, Grasset (2000).