Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804158156
108 pages

p. 5 à 7
doi: 10.3917/psyt.141.0005

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Éditorial

Vol. 14 2008/1

2008 Psychotropes Éditorial

Usage, mésusage

Michel Hautefeuille Praticien hospitalierCentre médical Marmottan17-19 rue d’Armaillé - F 75017 Paris
Voilà que, depuis quelque temps, n’était pas paru de numéro de votre revue préférée. Ce temps fut nécessaire à une réorganisation de celle-ci. Gérée depuis longtemps par l’association Dépendances, dirigée par le professer Pierre Angel, ce dernier nous avait fait part, en juin 2007, de son désir de cesser cette responsabilité pour des raisons de restructuration interne. Mais il était, avec l’ensemble des partenaires, convaincu de la nécessité que Psychotropes, une des rares revues en français consacrée aux addictions et la seule à n’accepter aucun financement privé, se donne les moyens de perdurer.
Un certain nombre de réunions ont permis d’arriver à ce but. Ainsi, la revue Psychotropes continuera à bénéficier de l’aide de son éditeur-distributeur De Boeck, et l’association Sert-Marmottan en deviendra le gestionnaire. D’autres partenariats financiers sont à l’étude et devraient porter leurs fruits d’ici quelques semaines.
Ce numéro de retour est consacré au thème de l’usage et du mésusage – au sens large des termes, tant en ce qui concerne les prescriptions et la consommation de substances que les institutions elles-mêmes.
Mais, avant de procéder à ce décryptage, un regard sur l’histoire du système de soin nous semble intéressant. En effet, celle-ci peut inspirer, définir et parfois expliquer le pourquoi de certaines situations : je pense par exemple à l’impact des institutions sur les traitements de substitution, et à l’impact des traitements de substitution sur les prises en charge des toxicomanes, ou encore à l’impact de ces traitements sur le rapport des usagers aux thérapeutes et aux institutions.
Jean Dugarin nous propose donc un survol de l’histoire récente du système de soin français. Il divise cette histoire en six périodes, chacune marquée par un fait majeur : apparition du phénomène, organisation de la réponse publique, stabilisation du système de soin, irruption du sida, début de la substitution, naissance de l’addictologie. Il montre que, contrairement à ce qui a parfois été dit ou écrit, nos institutions ont su évoluer, intégrer ces bouleversements et ainsi s’adapter aux changements de la clientèle. Cet article montre également que l’offre de soins est sujette aux références et aux réglementations qui régissent des populations ou des États. L’exemple en devient presque caricatural dans les régions frontalières.
Les situations transfrontalières posent souvent des problèmes particuliers, les frontières étant des limites artificielles qui mettent de la distance dans la proximité. Ces situations sont généralement étudiées sous l’angle du trafic et de la circulation des produits. Caroline Jeanmart nous propose un autre regard en étudiant la circulation des personnes non pas à la recherche du produit, mais « fuyant » des modalités de soins qui leur semblent inadéquates. Ces personnes profitent de cadres réglementaires différents d’un côté ou d’un autre de la frontière. Une double question se pose alors : quels sont les effets pervers de ces cadres réglementaires dans une région frontalière et, d’autre part, de quelle marge de manÅ“uvre disposent les usagers et leurs familles de même que les professionnels. Ceci aboutit à l’émergence de mobilités différentes, mobilité « échappatoire », de forme adaptative, saisonnière, de discrétion, financière ou médicamenteuse.
Problème de la limite réelle de la frontière, nous venons de le voir. Mais il est des limites et des frontières beaucoup plus floues car dépendantes des repères de chacun, de même que des réglementations, je veux parler des règles qui régissent ou essayent de régir le monde du sport par rapport aux conduites de dopage. C’est de cette tentation du dopage ou de sa réalisation dont nous parle Vanessa Lentillon-Kaestner dans son article sur « les conduites dopantes chez les jeunes cyclistes du milieu amateur au milieu professionnel ». C’est souvent au moment du passage vers le milieu professionnel que la tentation du recours au dopage est la plus forte. L’intérêt de cet article réside entre autres dans le fait que la majorité des discours sur le dopage concernent les conduites dopantes lorsque celles-ci sont installées. L’auteur nous propose une lecture antérieure à l’installation de ces conduites et aborde ce phénomène sous trois angles : la tentation des jeunes cyclistes face au dopage, puis leur attitude et enfin leur perception des normes sociales à l’égard du dopage.
Avec l’article de Thomas Bujon, nous touchons encore de plus près le problème des limites, des frontières entre ce qui est acceptable, ce qui est praticable et ce qui ne l’est pas. Par son enquête sur le TNF (tabac non fumé) dans les milieux sportifs, l’auteur montre comment l’acte de chiquer, acte traditionnel et aussi ancien que l’existence du tabac, peut s’inscrire dans une démarche de dopage parce qu’augmentant sensiblement le rythme cardiaque et aidant également à la concentration. Cette pratique est indifférentiable du tabac fumé et tout sportif « positif à la nicotine » peut se retrancher derrière le fait qu’il soit fumeur. Que cela s’appelle snuff dipping, skoal, snus ou chique, cette pratique pose le problème de cette définition même du mésusage que pourrait être le dopage.
Laurent Collin, à travers cinq vignettes cliniques, tente de donner un sens au mésusage qui accompagne parfois la prescription d’un traitement de substitution. Il montre que celui-ci peut être le signe que le traitement est une drogue comme une autre, mais peut également permettre de trouver sa place, de répondre à un deuil impossible, de réenclencher le plaisir, voire dans certains cas être quasiment d’ordre thérapeutique. Dans tous les cas, derrière ce mésusage se cache une tentative de reprendre la main, et si le mésusage n’est pas une démarche thérapeutique, il en constitue bien souvent le premier pas : les traitements de substitution, même s’ils sont détournés de leur usage thérapeutique, semblent être alors des « objets intermédiaires ».
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