Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2804158163
116 pages

p. 5 à 7
doi: 10.3917/psyt.142.0005

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Éditorial

Vol. 14 2008/2

2008 Psychotropes Éditorial

Santé et addiction : du corps humain au corps social

Michel Hautefeuille Praticien hospitalierCentre médical Marmottan17-19 rue d’Armaillé - F 75017 Paris
Depuis quelques années, bon nombre de comportements humains ont été l’objet d’une médicalisation, voire d’une surmédicalisation. Dans le même temps, la notion de médicaments évoluait également, ceux-ci perdant leur caractère magique pour devenir des produits de confort, voire de simple consommation.
Ainsi, des faits de vie naturels (comme le vieillissement, par exemple) accédaient presque au rang de maladie alors que, dans un même temps, les médicaments perdaient de leur spécificité et, dans le meilleur des cas, ne s’attaquaient plus qu’aux symptômes et non à leur cause.
Dans la langue française, le terme de « maladie » recouvre un champ très vaste, désignant d’un même vocable des états et des réalités pourtant bien différentes.
La langue anglaise nous propose trois niveaux différents de description :
  • Tout d’abord, par le terme illness, elle indique l’éprouvé, le ressenti de quelque chose d’inhabituel, dimension subjective de la maladie.
  • Le signal d’une altération de certaines fonctions de l’organisme sera désigné par le terme disease.
  • Enfin, la réalité socioculturelle, qui confère à un individu atteint d’une maladie le rôle social de malade, sera recouverte par le terme sickness.
Le dossier que nous proposons dans ce numéro me parait décliner ces différentes acceptions, notamment dans le lieu où celles-ci s’affrontent, se complètent ou s’annihilent : le corps, qu’il soit humain ou social.
Souvent maltraité, parfois ignoré, le corps humain est le lieu par où passe « toute action consommatoire mettant en interaction une substance, une personne et un environnement donné ». Grégory Lambrette nous propose une approche constructiviste du corps dans la toxicomanie, approche qui suppose que les connaissances de chacun sont le résultat d’une reconstruction de la réalité et non la simple copie de celle-ci. Ainsi, dans les toxicomanies, il y aurait un double apprentissage : celui du corps d’abord, dont le manque réifie la dépendance, et celui de l’esprit ensuite, qui doit lui apprendre à apprécier les effets générés par la consommation et développer sur cette re-construction une « fonction »… devant repasser par le corps.
Mais ces processus de reconstruction peuvent également faire partie des rituels spécifiques du groupe ethnique auquel appartient l’individu. Bruno Rouers nous invite ainsi à revisiter le corps à travers les marques qui y sont faites dans les sociétés traditionnelles et qui nous éclairent sur les pratiques d’aujourd’hui. La puissance symbolique de la douleur, du sang, du feu, ou celle du métal, ou le symbolisme des orifices remplit une fonction particulière dans l’explication du monde et de la réalité et la façon de s’en protéger ou, à l’inverse, d’en récupérer l’énergie gage de bonne santé.
Ainsi que nous l’avons déjà évoqué, les rapports entre maladie et santé ont été profondément bouleversés. Ainsi que le montre l’article de Janine Pierret, il ne s’agit plus de droit aux soins (voire de droit à la maladie), mais de devoir de santé avec, comme objectif principal, non de lutter contre la maladie, mais de se maintenir en bonne santé. Cette opposition fonde la sempiternelle opposition entre santé individuelle et santé publique, entre médecine et corps social avec ce qui semble devenir la pierre angulaire des politiques de soins : l’estimation et l’anticipation du risque.
Amnon Suissa aborde la notion de surmédicalisation, qui se trouve être au carrefour des trois thèmes de référence de notre dossier : santé, maladie et dépendance. Il montre notamment comment la « pathologisation des comportements liés aux addictions est une avenue privilégiée dans les modalités de gestion et de contrôle social ». Ainsi, au nom de la santé publique, nous avons vu se développer un savoir « médico-administratif » permettant de gérer le danger social comme un risque pathologique. Nous voyons que nous sommes bien loin alors du « simple » disease.
Alors bien sûr, dans ce contexte, le toxicomane réaffirmera avec tapage sa fascination pour le risque qui est la possibilité entrevue de tous les phantasmes, qui peut faire exploser les barrières sociales, mais aussi, bien sûr, la « prison étroite » du corps.
Pour clore ce dossier thématique, Jacqueline Barus-Michel nous parle de l’intrication entre corps, fantasme et interdit, nous pourrions dire également entre physique, psychique et social, à la base de toute jouissance. Dans le cadre des addictions, le chemin pour en sortir passera par la nécessité de désintriquer le corps du psychique, et « de revenir dans le monde de la frustration ordinaire quand on croit savoir qu’il y a ailleurs la plénitude et l’oubli ».
Pour compléter ce numéro, nous vous proposons une réflexion de Pascale Peretti sur ce qu’elle dénomme la « ritualité toxicomaniaque ». Bien qu’elles soient souvent décrites comme des conduites autodestructrices, les conduites toxicomaniaques doivent être interprétées comme la manière pour les sujets addicts d’interroger la communauté des vivants quant à leur appartenance. L’expérience héroïnomaniaque apparaît alors comme l’épreuve d’une « initiation à la négativité » (…) « dans cette épreuve d’une “mort symbolique” (…) par laquelle le sujet semble retourner à la chair de son être, ou à sa simple “vie nue” ».
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis