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Psychotropes

2008/2 (Vol. 14)



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Préambule

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Acteur incontournable du paysage toxicomaniaque, le corps est l’impératif pragmatique par lequel passe ipso facto toute activité humaine, et à plus forte raison toute action consommatoire mettant en interaction une substance, une personne en un environnement donné. Point n’est besoin en effet d’insister sur la nécessité d’en passer par le corporel dans le développement des toxicomanies pour mettre en lumière cette frontière ténue, voire toute théorique, « opposant » d’un côté le corps et de l’autre l’esprit.

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Procédant d’un dualisme platonicien reléguant le corps à cette portion congrue et presque surnuméraire de l’identité des personnes, nombre de thérapeutiques entretiennent encore aujourd’hui ce clivage en générant une vision mécaniste des toxicomanies où sonder l’esprit permettrait de corriger un corps indocile à se soumettre à une volonté visant, elle, l’abstinence. Force est de constater que cette dissociation entre esprit et corps concourt à entretenir cette idée d’une préemption du premier sur le second. L’un étant suspecté positivement de pouvoir dominer l’autre à travers la raison ou une conscience réflexive à l’allure omnipotente.

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Aussi nous souhaitons, dans cet article, et pour le champ propre aux toxicomanies, exposer une vision davantage moniste et constructiviste où corps et esprit participent l’un à l’autre, en une interaction constante, mutuelle et perméable à un environnement, et s’incarner en cette unité sacrée qu’est tout individu, pour reprendre l’expression à l’allure spiritualiste de Gregory Bateson (1996) dans le vaste processus du vivant. Dans cette perspective, il incombe toutefois de préciser l’importance du corporel dans l’édification de l’identité des personnes.

Le corps, ce socle identitaire

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L’on se construit toujours à partir des autres, c’est là un truisme qu’il est parfois bon de rappeler. Nombre d’auteurs – évoquons ici de manière quelque peu lapidaire les travaux de Spitz (1962, 1968), Winnicott (1990), Bowlby (2002) et consorts – sinon de disciplines (psychologie, sociologie, anthropologie, etc.), au travers de paradigmes ou d’épistémologies parfois forts différents, ont ainsi tenté de définir l’homme comme étant un « animal » éminemment relationnel sinon social [1]  Lire pour exemple L’homme relationnel de Wittezaele... [1] ; cette donne relationnelle constituant un contexte par ailleurs nécessaire à son « bon » développement [2]  Évoquons ici, avec Watzlawick, cette douteuse expérience... [2] .

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L’adage, que l’on prête à la Grèce antique, faisant de l’homme un « animal politique », c’est-à-dire un être inclus, reconnu et entendu au sein de la Polis, participe à cette vision de l’individu tout en lui conférant une dimension supplémentaire, en l’occurrence une identité liée au socle communautaire et par là même au ferment du collectif. Se fondant précisément en une collectivité, l’homme antique est cependant moins un individu isolé dans sa conscience unique (tel qu’on le décrit de manière générique dans les sociétés post-modernes) qu’un homme en société. Ce qui prime, ce n’est point l’individu, le moi ; c’est le clan, le groupe, la famille, le peuple, la cité [3]  Lire à ce sujet l’excellent ouvrage de Lucien Jerphagnon... [3] . La conception même de la dialectique venant de cette même époque est liée à la présence de l’autre, présence nécessaire voire impérative à l’avènement d’une pensée « juste » [4]  Lire pour exemple le livre d’Ernst Cassirer (1975),... [4] ou d’une maïeutique devant révéler l’homme à lui-même.

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Ces quelques propos prosaïques suggèrent que l’on est toujours à travers un corps auquel donne naissance l’autre, que l’on ne peut pas ne pas être un corps, et que donc toute construction identitaire passe par ce médium nécessitant la présence de tiers (fût-elle minimale) et donc d’un autre corps pour naître, se construire, vivre, parler, etc. Aussi les hommes se modifient-ils mutuellement dans et par la relation des uns aux autres. Ils se forment et se transforment perpétuellement dans cette relation, qui caractérise le phénomène d’interpénétration général (Elias, 1991, p. 62).

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La trame de fond de ce maillage, de ce tissu relationnel composant toute société humaine, a été largement étudiée par des auteurs tels que Goffman, Strauss, Park, Hughes ou Becker pour n’en citer que quelques-uns. Elle a même donné naissance, nul ne l’ignore, à la proxémique, dont la figure de proue reste Hall.

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Cette dernière discipline a modélisé la place physique et symbolique du corps au sein de différentes cultures humaines, qu’elles soient liées aux déterminants sociaux, ethniques, au sexe, etc. (Hall, 1971, 1984, 1990 et 1998). La proxémique a ainsi montré la prégnance du capital culturel aussi bien dans la construction du geste, de la posture que dans la communication véhiculée par les corps au travers de l’occupation de l’espace, de la manière de se mouvoir, d’user de son corps en différents contextes de vie ; ces apprentissages s’inscrivant dans les corps, mais également dans la vie psychique des individus (Bateson, 1996, p. 58). Ainsi ces gestes, postures et autres positions impliquant le corps procéderaient de manière générique de « prescriptions » culturelles et sociales ayant, bon an mal an, été assimilées par les personnes pour façonner en partie, et en partie seulement, leur vision du monde et participer à leur identité tant individuelle que collective. Le corps est donc également objet de distinction – au sens que confère Bourdieu (1979) à ce terme – et par là même de singularisation.

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Dans la lignée toutefois de ce que nous mentionnons dans les lignes ci-dessus, le savoir occidental sur le corps reste principalement un savoir médical, et cette connaissance est fondamentalement biologique (Laplantine, 1986, p. 57). Ce savoir procède d’un paradigme reposant justement sur une dissociation entre le corps et l’esprit. Or l’effet placebo tendrait à prouver l’inexactitude, sinon l’insuffisance explicative dudit paradigme. La vie humaine, la guérison, la souffrance appartenant au monde du processus mental (Bateson G et Bateson MC, 1989, p. 93). Ce corps assure, il est vrai, la médiation de l’individu face au monde qui l’entoure. C’est en effet par le corps que l’individu, matériellement, se situe par rapport à ce qui lui est extérieur (Detrez, 2002, p. 75). À l’instar de l’esprit [5]  Du moins selon la conception que Gregory Bateson s’est... [5] , le corps incarnerait selon nous davantage une « entité » immanente (ne pouvant se réduire à sa seule connaissance physiologique, puisque le tout est plus que la somme de ses parties) se construisant au gré des expériences et autres situations de vie. Il n’est point ainsi un « donné en soi », mais bien plutôt un acquis, une construction en constante évolution, en perpétuelle adaptation afin de répondre aux exigences et contraintes internes et externes qui lui sont inhérentes. Aussi l’esprit, selon Bateson, serait, non pas une donnée intrinsèque, mais bien plutôt un système (ou, pour le dire autrement, un ensemble de parties, de composants en interaction) capable de processus de pensée. L’esprit, comme le corps du reste, naîtrait ainsi de la relation, il émergerait par la communication, à travers une conversation de gestes et de mots, dans un processus ou un contexte social (Mead, 2006, p. 138).

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Considérons que, si l’individu habite son corps selon les orientations sociales et culturelles qui le traversent, il les rejoue toutefois à sa manière, selon son tempérament et son histoire personnelle (Le Breton, 2004a, p. 48). Comme on le dit en systémique, l’individu garde toujours une possibilité de « battre le système » (Crozier & Friedberg, 1977, p. 42). C’est là la fonction constituante du corps (des corps) dans l’édification d’une identité, elle-même fluctuante certes, mais dont l’invariant peut être défini par le double sceau incompressible de la souveraineté sur soi et de la séparation d’avec les autres (Martuccelli, 2002, p. 43).

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Le corps occupe ainsi une place symbolique essentielle, et parfois bien malgré lui, car il marque le rapport qu’entretient l’individu avec le monde. Il exprime ainsi non pas ce langage non verbal en lequel on le confine usuellement, mais bien plutôt ce complément langagier exprimant sa part de singularité de l’individu. L’échange de sens devant autant aux signes du corps qu’à ceux du langage (Le Breton, 2004b, p. 48) articulé [6]  « Le corps n’est pas le parent pauvre de la langue,... [6] .

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On l’aura compris, s’il nous fallait suivre le postulat antimatérialiste, nous devrions convenir ou admettre la prééminence de l’esprit sur le corps (la conception matérialiste s’appuyant, elle, sur l’assertion inverse). Or il nous apparaît qu’il s’agit de deux entités insécables, l’une se révélant l’athanor de l’autre. Ainsi, l’un n’est ni le commencement ni la fin de l’autre. Mais chacun advient au travers de l’autre, parce qu’il y a l’autre ; l’un et l’autre se réfléchissant dans un continuum constant d’informations n’apparaissant pas, il est vrai, toujours consciemment aux personnes mais bien plutôt de manière latente ou résiduelle.

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Le corps, mais au même titre que l’esprit, constitue ainsi ce socle identitaire par lequel passe toute activité humaine, tout en gardant la trace des expériences passées et « capitalisant » celles du présent. Dans cette optique, il occupe une place de choix dans l’usage des substances psychotropes et dans le développement des toxicomanies.

Le corps dans la toxicomanie

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D’emblée il nous faut admettre ici notre adhésion au postulat systémique de « l’équifinalité », selon lequel aucun facteur « en-soi », c’est-à-dire aucun facteur pris de manière objective et isolée, ne saurait expliquer l’émergence de conduites toxicomaniaques dans un environnement déterminé. Ledit postulat considère ainsi qu’un même état final peut être atteint à partir de conditions initiales différentes (qu’elles soient économiques, sociologiques, psychologiques ou autres). Aussi et par devers lui, le postulat précité en pose un autre, celui du principe de « l’équicausalité ». Celui-ci affirme en substance qu’une même cause pourrait générer des effets différents. La preuve empirique en serait que l’absorption de substances psychotropes ne conduit pas de facto au développement d’une toxicomanie. Ainsi, et à l’instar de ce qu’avance Becker, nous pourrions concevoir que ce ne sont pas les motivations déviantes qui conduisent au comportement déviant mais, à l’inverse, c’est le comportement déviant qui produit, au fil du temps, la motivation déviante (Becker, 1985, p. 64). Aussi explorerons-nous, dans les lignes ci-après, la vision d’un corps s’appliquant à bien d’autres champs que celui lié exclusivement aux dépendances toxicomaniaques.

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Le clivage, encore persistant de nos jours, plaçant d’un côté le corps et de l’autre l’esprit laisse à penser que ces deux entités seraient indépendantes l’une de l’autre. Cette parcellarisation de l’être humain se révèle toutefois moins évidente au quotidien. Ainsi, écrivions-nous plus haut, l’effet placebo (et le pouvoir suggestif que pose à sa manière le débat autour de l’hypnose [7]  Lire Stengers I. (2002), L’hypnose entre magie et science,... [7] en serait l’analogon) tendrait à prouver que la vie humaine, la guérison, la souffrance appartiennent au monde du processus mental [8]  Bateson G. et Bateson M.C. (1989), « Métalogue : pourquoi... [8] .

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Il appert que la toxicomanie s’inscrit pleinement dans la lignée de cette vision, vision interactionnelle des processus vivants au demeurant. Aussi, nous pouvons considérer qu’une longue période de consommation concourt à l’installation de comportements stéréotypés, diminue les capacités de l’individu à faire face à des situations nouvelles et restreint son champ d’actions et/ou d’activités. Cet « apprentissage » – au sens où toute adaptation correspond à une acquisition de savoir (Lorenz, 1981, p. 33) – est manifestement le produit d’une interaction, et corrobore l’hypothèse selon laquelle les problèmes humains semblent être engendrés, maintenus et changés par des processus systémiques (Wilder-Mott, 1981, p. 5-42) et donc par une dynamique interactionnelle.

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Sur cette base, et à l’instar de Loonis, nous pouvons ainsi considérer qu’une addiction se développe à partir d’une boucle de feed-back positif (c’est-à-dire, et pour rappel, s’écartant du mode de fonctionnement habituel de l’organisme, de son état d’équilibre dynamique pour reprendre une conception plus proche de celle de Bateson) impliquant une série d’erreurs cognitives qui construisent un besoin acquis pour des états émotionnels (Loonis, 1999), et donne naissance à une nouvelle « norme » d’équilibre conditionnée par la prise régulière du ou des produits psychotropes (et donc, de fait, procédant d’un jeu interactionnel). Le phénomène de « dépendance » plonge ses fondations sur ce constat clinique.

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Il est à cet endroit intéressant de remarquer avec Lorenz que, lorsqu’un dispositif adaptatif s’inverse, la loi d’irréversibilité découverte par le paléontologue Dollo intervient, ce qui signifie que le retour à l’adaptation initiale ne peut en aucun cas se faire par les voies qu’a suivies l’adaptation une première fois (Lorenz, 1981, p. 86). Un sevrage seul, si l’on tient compte de ce principe évolutif, ne saurait ainsi suffire à recouvrir les conditions originelles (et notamment psychologiques) caractérisant l’individu avant sa toxicomanie, c’est-à-dire avant l’émergence d’une nouvelle dépendance et, par là-même, d’une nouvelle norme fonctionnelle. Ce constat amena Bateson à postuler que s’acharner à combattre une dépendance de façon mécaniste est inutile, car l’on ne fait alors qu’accentuer la division entre l’esprit et le corps et tenter de créer un conflit entre eux [9]  Ibid., p. 177. [9] , car l’un n’est rien sans l’autre.

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Cette plongée au cœur de la souffrance que peuvent parfois représenter les toxicomanies est fréquemment appréhendée à travers ce jeu conflictuel et solidaire à la fois entre biologisation, socialisation et psychologisation de l’esprit alors que tous se commandent réciproquement (Ehrenberg, 1998, p. 31-32) au travers du corps, tant il est vrai que ce corps est le témoin, l’indicateur quintessentiel de l’addiction.

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C’est souvent à travers les effets du manque que la personne prend conscience, admet ou reconnaît l’émergence d’une dépendance, et par là-même d’une soudaine perte dans la maîtrise de soi. Le corps devenant brusquement aux yeux de la personne une « chose » indocile à se soumettre tant à la volonté qu’à la raison (produisant alors une dissonance cognitive). Calmer et nourrir ce corps insatiable devient alors la préoccupation première sinon l’activité obsédante et nécessaire à la personne toxicomane. Marquant ou plutôt rappelant dès lors sa présence par les effets du manque, le corps du toxicomane génère ainsi une sorte de divorce d’avec soi-même et connote désormais différemment à ses propres yeux tant sa consommation que sa personne. Ainsi, à l’instar de Leriche, qui citait Diderot, appréhendant la santé comme étant la vie dans le silence des organes, le « bruit » du corps marquerait l’avènement d’une « maladie ». Dans la vie courante, en effet, la place du corps est celle du silence, de la discrétion, de l’effacement, voire de l’escamotage ritualisé (Rivière, 1995, p. 141).

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Aussi, si en état de santé l’homme est en quelque sorte inconscient de son corps, ou du moins l’attention qu’il y prête n’est que résiduelle, la maladie en concentre l’attention sur une partie, voire sur le tout. Le manque est un constat qui, avec la force d’une évidence, fait souvent se définir la personne comme étant déviante et/ou malade, autrement dit elle s’attribue une identité aux valeurs négatives qui bouleverse tout son être. Car si le corps est la médiation de l’individu face au monde qui l’entoure, c’est à travers lui que l’individu, matériellement, se situe par rapport à ce qui lui est extérieur (Detrez, 2002, p. 75). Aussi, en perdant la confiance élémentaire en son corps, l’individu perd la confiance en soi et dans le monde (Le Breton, 1995, p. 10). Ce n’est plus alors uniquement le corps qui souffre, mais l’individu en son entier (ibid., p. 45). Souffrance au demeurant dont la personne est le propre creuset et qui pourra faire se développer ce que nous pourrions qualifier une conduite d’évitement. Face aux réquisits du corps, celui qui éprouve la conviction que ses symptômes sont une conséquence du manque a l’esprit hanté par la possibilité d’une résolution rapide et mécanique de ses troubles en trouvant le produit. Pour les autres, il s’agit d’un mauvais moment à passer (Le Breton, 2004b).

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Ouvrons à cet endroit une courte parenthèse. La lecture que l’on fait usuellement de la consommation de substances psychotropes nous paraît par trop linéaire et se contracte en la formule « prise = plaisir = tentation à vouloir renouveler l’expérience ». C’est là oublier non seulement l’apprentissage, l’adaptation de second ordre du corps pour parler en termes batesoniens, mais également celui de l’esprit. Aussi la consommation de drogues est fonction de la conception que l’individu se fait des utilisations possibles de celles-ci, et cette expérience évolue en fonction de son expérience de la drogue (Becker, 1985, p. 69). Il faut donc en passer par un apprentissage de la technique requise pour produire les effets attendus, et cet apprentissage nécessite la fréquentation d’un tiers initiateur. Cette initiation peut se révéler minimale et passer par la simple observation des effets sur un autre consommateur, ou encore par la « séduction » exercée par le discours d’autres consommateurs par exemple. Cette même initiation peut être plus pragmatique et relever de modalités pratiques de consommations. Là encore toute expérience, même positive, ne conduit pas inéluctablement aux toxicomanies. Mais fermons à cet endroit notre parenthèse.

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Si le corps n’est pas tout, il n’est toutefois pas rien, le manque est là pour le rappeler à sa manière évoquions-nous ci-dessus. L’indocilité d’un corps rebelle et réclamant dès lors son dû est parfois vécue comme un véritable divorce d’avec soi-même. Il se révèle être le tombeau de la raison si l’on ne tient pas compte, non pas de ce qui a permis l’avènement de conduites addictives, mais des contextes permettant de générer d’autres apprentissages que ceux-là. C’est qu’un système est à lui seul sa propre explication [10]  Ce constat a également été fait dans un autre contexte... [10] , et les circonstances extérieures, poussant à la consommation, sont plus souvent, selon nous, des occasions et non des causes.

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À l’instar de ce qu’avance Fainzang (1996, p. 38) à propos des personnes dites alcooliques, nous pensons que toutes les raisons sont bonnes même quand elles sont contraires, d’où l’absurdité de ce questionnement individuel (pourquoi te drogues-tu ?). Ce qui prime serait plutôt pourquoi on veut arrêter de se droguer. Le plaisir si souvent avancé n’est donc pas l’indice essentiel, car ce plaisir n’est pas contrairement à ce qu’on avance un acquis, mais bien plus un apprentissage. Pour être extrêmement prosaïque, toute personne consommant de l’héroïne ne ressent pas nécessairement et de suite des effets positifs et agréables. Il lui faut apprendre à identifier certains effets et à les re-construire (par apprentissage justement) positivement. Mais, plus que subir la consommation, le corps accompagne lui-même l’évolution de la toxicomanie et crée une réalité où la substance (sitôt qu’elle est prise régulièrement et dans un certain contexte dont l’esprit est partie) génère son propre appel. Aussi, pensant rencontrer une jouissance sans contrainte (ce qui est illusoire, concédons-le), la personne se découvre soumise à l’impératif d’un corps qui réclame alors sa pitance. Le corps devient la partie visible d’une consommation qui singularise une certaine présence au monde et cristallise une autre appréhension expérientielle de soi comme de l’environnement. Développons succinctement deux pans de cette possible appréhension.

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Sur le plan sociétal d’abord. Truisme peut-être que d’énoncer encore cela, mais le débat entourant la toxicomanie est à l’image d’une société que ledit phénomène reflète à sa manière. Reflet, déjà et brillamment souligné par les études d’Ehrenberg [11]  Lire Alain Ehrenberg, Le culte de la performance (Calmann-Lévy,... [11] , donnant à voir la toxicomanie comme inscrite dans le culte de la performance ; phénomène relevant aussi d’une adaptation sous forme d’automédication face à l’Ère du vide décrite par Lipovestky (1989), face à cette étrange fatigue d’être soi que rencontrent nos sociétés contemporaines. Il semblerait ainsi que les substances qui sont valorisées aujourd’hui soient celles qui intègrent, qui permettent d’« être dans le coup » et ce, dans tous les domaines de la vie (Fontaine et Gandilhon, 2004, p. 99). Aussi l’individu socialisé par la consommation n’est plus un individu socialement intégré, mais un individu incité à vouloir « être soi-même » en se distinguant des autres et qui ne leur ressemble que par ce refus canalisé socialement dans la consommation d’assumer par une action commune la condition commune (Gorz, 1988, p. 83-84).

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Sur le plan interindividuel ensuite. La toxicomanie réifierait un manquement à ces codes comportementaux qui font précisément cette convention tacite d’une certaine mise en scène de la vie quotidienne (telle qu’étudiée et décrite par Goffman, 1973). La « défonce » dépasse alors cette tolérance relative aux transgressions des codes établis et admis. Perturbant ainsi les repères comportementaux, le toxicomane, à son corps défendant, désarticule les rites d’interaction ; y compris avec lui-même, puisqu’il brise alors les repères temporels, spatiaux et d’une certaine conscience de soi qui passe par un corps s’oubliant presque lui-même, sinon autrui.

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Ces différents éléments concourent à attribuer à la personne un statut de déviant-malade (un stigmate social, pourrions-nous dire également), et ce statut – même s’il est éminemment discutable cliniquement – devient, non pas subordonné, mais principal, c’est-à-dire qu’il occulte tous les autres. C’est entre autres la raison pour laquelle les personnes se définissent comme « toxicomanes » (comme les personnes alcooliques du reste), voire continuent à se qualifier comme tels même après des années d’abstinence, statut à l’image de ce signe distinctif porté par l’héroïne de La lettre écarlate (Hawthorne, 1996), et qui témoigne aux yeux de tous de son « crime », sinon de sa « dérive » passée.

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Fragilisé par un culte de l’apparence, sinon de la performance, pris en étau entre un besoin de conformité et la nécessité de devenir ce que l’on est, chacun peut tour à tour se perdre ou se trouver par l’usage qu’il fait ou non de sa liberté. La liberté étant un concept moral, il est alors « naturel » que l’opprobre social soit jeté sur celui qui est suspecté travailler à sa propre destruction.

En guise de conclusion

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Insécables pragmatiquement parlant (bien que dissociables conceptuellement et donc mentalement l’un de l’autre), corps et esprit doivent nous encourager à penser que, si le générique est à notre portée, le particulier ne l’est point. Il appert en effet que l’esprit ne maîtrise pas plus le corps que le corps l’esprit, et donc qu’aucun n’a au fond de prééminence sur l’autre (si ce n’est la place qu’on lui accorde socialement et culturellement). Corps et esprit sont indispensables l’un à l’autre, dans les toxicomanies comme dans toute autre activité humaine du reste. Qualité émergente de l’adaptation évolutive des personnes à leur contexte de vie, corps et esprit fonctionnent en écho l’un de l’autre. Le corps permettant d’en apprendre sur l’esprit, et inversement. Cette conception moniste de la personne nous pousse à concevoir ces deux entités, non pas comme étant duales, mais bien plutôt comme étant deux systèmes intriqués, enchevêtrés dans un rapport, une relation mêlant leur cohérence interne aux exigences de l’environnement.

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Aussi nous avons développé dans cet article l’idée que les toxicomanies procèdent d’un double apprentissage : celui du corps d’abord, dont le manque réifie la dépendance et celui de l’esprit ensuite, qui doit lui apprendre à apprécier les effets générés par la consommation et développe, sur cette re-construction, une « fonction » (évitement, « mourir à soi », sentiment de vivre enfin, etc.) devant repasser par le corps. Aussi corps et esprit se prennent l’un l’autre dans les rets d’une envie, d’une tentation aux attraits obsédants. Et l’envie ici a ses raisons que la raison ne maîtrise pas. Il importe donc de s’interroger non seulement sur la fonction dans l’écologie des personnes (quelles niches ont permis et/ou favorisé l’émergence des conduites addictives), mais également sur le contexte pouvant permettre ou favoriser un changement de conduite. Cette question pourrait du reste faire l’objet d’un prochain article (davantage clinique) dont la portée empirique permettra d’étayer les propos tenus ici.

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Dans une dynamique thérapeutique (dont le sevrage ferait partie), il ne s’agit donc pas de restaurer un état comme on recouvre la santé, mais bien de revenir à une nouvelle norme fonctionnelle (tant pour le corps que pour l’esprit) à partir de laquelle une autre vie serait possible. Aussi l’abstinence n’est pas une fin en soi, mais bien plutôt un éventuel moyen permettant d’avoir accès à ce champ des possibles où la consommation n’est plus ni un problème, ni une tentative de solution ; les toxicomanies mettant, elles, en relief cet illusoire contrôle que l’on pense pouvoir exercer, sans contraintes, sur sa propre personne. C’est que « Je peux me contrôler » dans ce contexte précis pourrait se traduire par « Je peux, par ma volonté consciente, contrôler l’ensemble de ma personnalité ». Et chaque rechute engendre alors un sentiment d’impuissance conjugué à un sentiment de honte. Cette sensation de maîtrise est toute relative, et chacun l’apprend par soi-même un jour ou l’autre, à son corps défendant.

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Il s’est agi, dans cet article, de « jeter les fondamentaux » sur lesquels une approche clinique conséquente est susceptible, selon nous, de s’appuyer. Ces fondamentaux jetés, il nous reste, dans un prochain texte, à présenter les implications cliniques du modèle proposé ici.


Bibliographie

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  • Spitz RA (1957) : Le non et le oui : La genèse de la communication humaine – Paris, Puf (1962)
  • Stengers I : L’hypnose entre magie et science – Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/Seuil (2002)
  • Watzlawick P (1988) : Les cheveux du baron de Münchhaussen. Psychothérapie et « réalité » – Paris, Seuil (1991)
  • Widlder-Mott C: “Rigor and imagination” – In Wilder-Mott C & Weakland JH: Rigor and imagination: Essays from the legacy of Gregory Bateson, New-York, Praeger (1981)
  • Winnicott DW : L’enfant, la psyché et le corps – Paris, Payot (1999)
  • Wittezaele J-J : L’homme relationnel – Paris, Seuil (2003)

Notes

[1]

Lire pour exemple L’homme relationnel de Wittezaele J-J (2003) ; mais également les travaux de Spitz RA, De la naissance à la parole (1968), voire Spitz RA, Le non et le oui : la genèse de la communication humaine (1962) ; ou encore L’enfant, la psyché et le corps de Winnicott DW (1999).

[2]

Évoquons ici, avec Watzlawick, cette douteuse expérience de Frédéric II qui, curieux de connaître la langue originelle de l’homme, allait interdire à des nourrices d’adresser la parole à des nouveau-nés et de parler en leur présence afin de découvrir en quelle langue ces derniers allaient s’exprimer. L’expérience tourna court puisque l’histoire relate que tous les nourrissons moururent avant même d’avoir prononcé une parole intelligible. In Watzlawick P. (1991), Les cheveux du baron de Münchhaussen, Paris, Le Seuil, p. 23.

[3]

Lire à ce sujet l’excellent ouvrage de Lucien Jerphagnon (1989), Histoire de la pensée. Philosophies et philosophes, tome 1, Paris, Tallandier, p. 29.

[4]

Lire pour exemple le livre d’Ernst Cassirer (1975), Essai sur l’homme, Paris, Éditions de Minuit.

[5]

Du moins selon la conception que Gregory Bateson s’est forgée tout au long de son œuvre.

[6]

« Le corps n’est pas le parent pauvre de la langue, mais son partenaire à part entière dans la permanente circulation de sens qui donne sa raison d’être au lien social. Aucune parole n’existe sans la corporéité qui l’enveloppe et lui donne chair » (Le Breton, 2004a, p. 49).

[7]

Lire Stengers I. (2002), L’hypnose entre magie et science, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil.

[8]

Bateson G. et Bateson M.C. (1989), « Métalogue : pourquoi les placebos ? », in La peur des anges, Paris, Le Seuil, p. 93.

[9]

Ibid., p. 177.

[10]

Ce constat a également été fait dans un autre contexte d’intervention par Nardone G., Verbitz T. et Milanese R. (2004), Manger beaucoup, à la folie, pas du tout, Paris, Le Seuil.

[11]

Lire Alain Ehrenberg, Le culte de la performance (Calmann-Lévy, 1991) ; Individus sous influences (Esprit, 1991) ; L’individu incertain (Hachette, 1996) ; Drogues et médicaments psychotropes (Esprit, 1998) ; La fatigue d’être soi (Odile Jacob, 1998).

Résumé

Français

L’auteur expose en cet article une vision constructiviste du corps dans les toxicomanies. Il aborde le corps comme composante essentielle dans la construction de l’identité des personnes, construction passant principalement par la relation et où le corps précisément joue sa part. C’est également la place du corps dans les toxicomanies et leurs développements qui est ici abordée.

Mots-clés

  • corps
  • identité
  • toxicomanie
  • image de soi
  • représentation sociale

English

This paper offers a constructivist view of the body in drug addiction. The body is approached as an essential component in the construction of a person’s identity. Construction is mainly relational and the body plays its part in it. The place of the body in drug addiction and its developments is also explored.

Keywords

  • body
  • identity
  • drug addiction
  • self esteem
  • social perception

Plan de l'article

  1. Préambule
  2. Le corps, ce socle identitaire
  3. Le corps dans la toxicomanie
  4. En guise de conclusion

Pour citer cet article

Lambrette Grégory, « À son corps défendant.  », Psychotropes 2/ 2008 (Vol. 14), p. 9-9
URL : www.cairn.info/revue-psychotropes-2008-2-page-9.htm.
DOI : 10.3917/psyt.142.0009


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