Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804158170
204 pages

p. 5 à 9
doi: 10.3917/psyt.143.0005

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Éditorial

Vol. 14 2008/3-4

2008 Psychotropes Éditorial

Qu’est-ce qu’une addiction ?

Michel Hautefeuille Praticien hospitalierCentre médical Marmottan17-19 rue d’Armaillé – F 75017 Paris
Suite à la réorganisation de la gestion de notre revue, dont nous nous faisions l’écho dans notre précédent numéro, nous avons été amenés à renouveler les différents comités qui la dirigent : comité scientifique, comité de rédaction et comité de lecture. La majorité des personnes contactées nous ont très rapidement fait parvenir leur accord. Qu’il me soit donné ici l’occasion de les remercier. La composition de ces nouvelles instances se trouve donc en deuxième et troisième de couverture. Elle est presque définitive, certaines personnalités n’ayant pas encore donné leur réponse. Nous souhaitons que ces instances soient véritablement parties prenantes de la ligne éditoriale et garantes de la qualité de Psychotropes, que ce soit par la sélection des articles reçus ou la proposition de certains axes ou thèmes de réflexion.
Ainsi, ce présent numéro se voit aborder le thème de la définition des addictions, thème qui s’est imposé suite à la tenue de deux manifestations. La première eut lieu lors d’une journée de la SERT-Marmottan consacrée à la définition de l’addiction sous quatre angles d’approche différents : la vision pharmacologique, la vision psychanalytique, la vision génétique et la vision épistémologique. La seconde eut lieu lors des journées de l’ANIT qui se sont tenues à Nîmes. Au moment où l’ANIT a changé de nom pour devenir l’ANITeA (avec le « A » de « addiction »), son congrès annuel fut consacré à une réflexion sur le « quotidien des addictions », approche qui nous est apparue tout à fait complémentaire de la première manifestation.
Le lecteur attentif aura donc compris que ce numéro est consacré à un thème abordé par deux dossiers.
Le premier dossier est, ainsi que nous l’annoncions précédemment, constitué des communications faites dans le cadre de la journée d’étude de la SERT-Marmottan du 19 mai 2008 dont le thème était : « Qu’est-ce qu’une addiction ? »
Pour aborder cette définition, de façon certes non exhaustive, nous nous sommes tout d’abord tournés vers Jean-Pol Tassin, neurobiologiste et chercheur au Collège de France qui a posé les bases de ce que pourrait être un modèle neurobiologique des addictions. Après avoir précisé ce que l’on entend par sensibilisation comportementale, explication neurobiologique de la sensibilité durable rencontrée chez les toxicomanes vis-à-vis des produits, l’auteur montre qu’au-delà du rôle de la dopamine, présenté trop souvent comme exclusif, les neurones noradrénergiques (récepteurs α1b-adrénergiques) et sérotoninergiques (récepteurs 5-HT2A) jouent un rôle tout aussi important. Ainsi, la stimulation de ces deux types de récepteurs entraîne une inhibition mutuelle des neurones correspondants. Ce couplage va disparaître lors de l’injection répétée de psychostimulants. Le découplage ainsi obtenu amène à une sensibilisation à long terme des neurones noradrénergiques et sérotoninergiques. Et Jean-Pol Tassin de conclure : « Reprendre de la drogue créerait un recouplage artificiel, apportant ainsi un soulagement temporaire ».
Du point de vue de la génétique, Philip Gorwood et al. nous montrent que nous ne sommes pas tous égaux devant le risque de dépendance. La vulnérabilité de chacun est fonction des facteurs génétiques responsables d’un abaissement du seuil de vulnérabilité, mais cette vulnérabilité s’exprimera en fonction de l’environnement. De même, à vulnérabilité génétique égale, certains traits de caractère rendront plus propice l’expression de celle-ci, comme, par exemple, la recherche de sensation. L’auteur prend ensuite un certain nombre d’exemples montrant comment la notion d’addiction en génétique se rapproche de plus en plus d’autres points de vue : clinique, pharmacologique, épidémiologique.
Si les modèles explicatifs récents des addictions tendent à mettre en évidence ce que l’on pourrait appeler un tronc commun des addictions, à l’inverse, la démarche psychanalytique a longtemps produit des théories psychopathologiques pour chacune d’elles (alcool, drogue… et même les addictions sans drogue de Fénichel), i.e. des théories sectorielles. De même, les tentatives d’explication globale du fait addictif variaient d’une école à une autre. J.L. Pedinielli et al. nous en proposent un aperçu et montrent les apports particuliers de la psychanalyse dans ce champ, d’une part, par l’interrogation d’un de ses concepts clef – la répétition –, d’autre part, par l’abord de la dépendance comme processus constitutif de la subjectivité. Il parle d’économie parallèle, où « l’Addiction est un véritable montage dont la logique se situe du côté de la restitution et de la tentative de se dégager d’une aliénation », puis dégage quelques pistes de prise en charge.
Enfin, D. Morin se propose d’éclairer cette notion d’addiction à la lumière de deux particularités de l’espèce humaine que seraient le jugement et le discernement. Il explore également les différents chemins menant à la dépendance que sont l’initiation par curiosité, l’initiation culturelle et l’initiation par prescription.
La deuxième partie de cette thématique se compose de quatre textes [1] présentés dans le cadre des 29e journées de l’ANITeA, qui se sont tenues à Nîmes, les 12 et 13 juin 2008. Cette partie s’inscrit dans une double logique. Tout d’abord, elle est la continuation de la collaboration entre l’Association Nationale des Intervenants en Toxicomanie et Addictologie et notre revue, qui fait régulièrement écho des réflexions et des communications présentées lors du congrès annuel de celle-ci. D’autre part, le thème de leur congrès annuel 2008 complétait les réflexions précédentes, puisqu’il abordait la question du « quotidien des addictions », l’étude de ce quotidien permettant de comprendre ce qui change dans les addictions et quelles sont les modifications qui pourraient rendre compte de leurs nouvelles dimensions.
Ainsi que l’écrit J.P. Couteron dans son introduction à cette manifestation, plus qu’à une banalisation des drogues c’est à une banalisation de l’expérience addictive à laquelle nous assistons, ouvrant sur « la spirale du toujours plus ». Dans le fonctionnement sociétal moderne, nous pouvons retrouver certaines des caractéristiques de l’expérience – si ce n’est addictive, en tout cas d’usage de drogues – que sont l’intensité (rappelons-nous que, dès les années 1970, C. Olievenstein faisait de la clinique du toxicomane une clinique de l’intensité), l’instantanéité, la perte des limites ou la prévalence des sensations.
Nous avons donc vu que l’addiction, ainsi qu’elle apparaît d’ailleurs dans les critères de Goodman, se caractérise par une perte de contrôle et/ou de jugement. Au-delà de ces points spécifiques, il convient avec Marc Henry Soulet de se poser une double question : est-il possible de gérer une utilisation de drogue sans pour autant aboutir à une dépendance ? Et quel type de soutien les institutions pourraient-elles apporter dans ce cas de figure ? La gestion peut être stable, durable et plurielle, et représenter une organisation où la drogue cesse d’être obsédante mais où le caractère problématique de l’usage de celle-ci reste reconnue. Les équipes soignantes ont donc leur rôle à jouer dans la construction ou dans le maintien de cette situation. Bien évidemment, cela n’est pas sans poser quelques problèmes, même si ceux-ci semblent peut-être plus politiques ou sociaux, voire moraux, que véritablement cliniques.
Nous pouvons également penser que la gestion de la consommation représente le premier stade d’une rémission naturelle. Celle-ci pose également un certain nombre de questions qui ont été fondatrices de l’intervention en toxicomanie et qui sont reprises et développées par H. Klingemann et al., questions sur l’accessibilité aux soins et à la démarche thérapeutique, ainsi que sur notre capacité à intégrer le savoir propre des personnes dépendantes. Mais il va plus loin en se questionnant sur les stratégies mises en place par les personnes qui n’ont pas recours au système de soin et sur ce que nous pouvons en apprendre. La rémission naturelle et la recherche de ses conditions de réalisation doivent maintenant faire partie du paysage thérapeutique.
Pour clore ce dossier des journées de l’ANITeA, il convient de réinscrire dans le paysage l’apport de la prévention. C’est ce à quoi s’attache S. Serrano, notamment en abordant la prévention des conduites à risque et la prise en compte de certains éléments qui pourraient être considérés comme des signaux d’alarme que sont la précarisation, la fragilisation des lieux habituels de socialisation, les discriminations ou l’errance.
Pour compléter ce numéro tout en restant dans la coopération avec l’ANITeA, nous vous proposons une communication, faite par O. Phan au congrès 2007, que nous n’avions pu publier dans le dossier de l’année dernière, ce texte nous étant parvenu hors délai. Il fait état d’un projet de recherche destiné à évaluer une méthode thérapeutique d’inspiration familiale (MDFT : Multidimentional Family Therapy) dans la prise en charge des adolescents abuseurs ou dépendants au cannabis. Les résultats devraient être livrés maintenant d’ici deux ans.
L’avant-dernière contribution à ce numéro est celle de P. Poullot et al., qui s’inscrit naturellement dans la thématique qui nous occupe. En effet, définir une addiction, c’est également en cerner les contours. L’appréhension des problèmes de comorbidité, par exemple dans l’interaction entre drogues, maladie mentale et violence, ouvre cette voie. Reprenant le modèle tripartite de Goldstein, qui associe modèle psychopharmacologique, attribuant un rôle déterminant à une substance consommée dans l’accomplissement d’un acte violent, modèle compulso-économique, portant sur l’aspect délinquance et criminalité (besoin d’argent), et modèle systémique, mettant l’accent sur les crimes liés au fonctionnement de l’environnement du patient, les auteurs étudient ce type de comorbidité et dressent le bilan des données actuelles permettant d’en proposer une étiologie ou, du moins, d’en identifier les facteurs de risque.
Les facteurs de risque pour l’enfant de la mère toxicomane sont au cĹ“ur de l’article de L. Simmat-Durand, que nous avons retenu pour terminer ce numéro. À l’exception de l’usage de crack, la prise de produit ne semble plus justifier à elle seule le placement d’un enfant pour prévenir des risques de maltraitance. D’autres faisceaux d’indices ou de marqueurs doivent être pris en compte comme la précarité, l’errance, la délinquance, la pathologie mentale, la prostitution et parfois la pathologie propre au partenaire de la femme toxicomane.
Je ne voudrais pas clore ce double numéro de 2008, sans rendre un hommage particulier à Anne Singer, secrétaire de rédaction, qui nous a accompagné toutes ces dernières années. Par sa rigueur, son professionnalisme, sa disponibilité et sa ténacité, elle a beaucoup contribué à l’amélioration de la qualité de notre revue. Qu’elle en soit ici remerciée. Elle s’est retirée sur ses terres, dans un village aux confins de l’Alsace-Lorraine, où tous nos vĹ“ux l’accompagnent.
Aurélie Wellenstein assurera cette difficile succession.
 
NOTES
 
[1]À la suite d’un quiproquo rédactionnel, deux articles qui devaient paraître dans ce dossier ont été en fait publiés dans notre précédent numéro (vol. 14, 2/2008). Il s’agit de la communication de J. Pierret intitulée : « Entre santé et expérience de la maladie » et celle de J. Barrus-Michel qui avait pour titre : « Une jouissance trop promise ». Que les lecteurs impatients nous félicitent et que l’ANITeA nous excuse. (NDLR)
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