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Questions de communication

2014/2 (n° 26)


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La pornographie fait beaucoup parler d’elle ces derniers temps, en France en particulier : d’une part, elle est devenue un thème ordinaire dans les discours médiatiques, comme en témoignent de nombreux articles, dossiers et billets dans la presse papier et en ligne, ainsi que la multiplication des rubriques « sexe » (sous des appellations diverses, dans quasiment tous les quotidiens et hebdomadaires français, et de nombreuses radios et chaînes de télévision [1][1]  Quelques exemples : dans la presse écrite imprimée...) ; d’autre part, elle est devenue un objet de recherche, encore nouveau et un peu sulfureux pour certains, mais désormais installé en sciences humaines et sociales en France [2][2]  Voir le travail de synthèse d’Émilie Landais qui suit....

Un objet récent pour les sciences du discours et de la communication

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La pornographie est rarement abordée sous l’angle du langage, du discours et plus largement des représentations ; c’est l’objet de ce dossier, consacré aux discours de la pornographie dans tous les sens du terme, qu’ils soient écrits, oraux, technodiscursifs, verbo-iconiques, photographiques, ou même, on le verra, inconscients.

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Au premier abord, la pornographie pourrait sembler échapper aux spécialistes des mots et de la communication puisque tout le monde s’accorde sur le fait qu’il s’agit d’une affaire de sexes, d’images, de fluides ou de positions ; de corps, en un mot. De plus, bien malin celui qui pourrait dessiner des frontières précises entre pornographie, érotisme et sexualité, tous domaines ou activités qui correspondent à une seule et même activité bien peu verbale, sauf cris et gémissements : faire l’amour. Mais quelqu’un d’assez bien placé pour en parler a dit un jour : « Il est clair que c’est en parlant qu’on fait l’amour » (Lacan, 1971-1972 : 154). Ce que Jacques Lacan voulait dire par là, c’est que le langage fait des choses dans la réalité, et même à la réalité, et également que la sexualité passe d’abord et avant tout par l’imaginaire, mis en forme dans le langage. C’est exactement l’objet de ce dossier qui décrit la manière dont les mots, les phrases et les discours construisent un univers, celui de la pornographie (ou plus exactement des pornographies, tant cet univers culturel est hétérogène et multiple), dont les liens avec le sexe, la sexualité, l’érotisme et l’amour sont complexes et enchevêtrés.

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Si le sexe est un objet de recherche ancien des lettres, sciences humaines et sociales, y compris dans une perspective formelle, la pornographie y est presque neuve. En France, il existe une longue tradition d’enregistrement des mots du sexe, liée au purisme et à cet attachement passionnel à la langue qui est presque un trait national, s’incarnant en particulier dans un imposant corpus de dictionnaires, lexiques et recueils de tous formats (Paveau, 2014 : chapitre 2). Mais, hors de cette littérature de ce que l’on peut appeler « l’esprit français », parfois humoristique, souvent grivoise et toujours mondaine, il n’existe guère de lieu où l’on parle sérieusement de sexe, en particulier sous l’angle de sa forme la plus spectaculaire en même temps que la plus contestée, la pornographie. Pourtant, dès 1984 aux États-Unis, l’anthropologue et militante féministe Gayle Rubin (1984 : 136) déclarait : « Il est grand temps de parler du sexe ». « Parler du sexe » (et non pas de sexe, comme sait si bien le faire la mondanité française), c’est-à-dire ouvrir un champ d’études en sciences humaines et sociales, mais aussi permettre, pour des raisons tant politiques et éthiques que sociales et culturelles, humanistes pour tout dire, que le sexe ne soit plus si caché voire honteux dans la société étatsunienne comme ailleurs. Que le travail du sexe soit reconnu (en particulier sous sa forme pornographique), que les orientations, goûts et pratiques sexuelles de chacun-e soient respectés, que la pornographie ne soit plus maîtrisée et appauvrie par une industrie mainstream largement hétérosexiste, mais s’ouvre à la créativité des sexualités plurielles, qu’à la pornographie, enfin, soit reconnue la place qu’elle occupe de fait, celle d’une forme culturelle à part entière, ancienne, riche et hétérogène.

Une approche anglophone et militante : les porn studies

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C’est sous cette approche militante que sont nées les porn studies aux États-Unis, au moment précis où une autre chercheuse étatsunienne, Linda Williams, a posé sur le film pornographique un regard scientifique. Dans cette livraison, Émilie Landais propose une étude détaillée de ce courant, mais rappelons brièvement ici trois des grandes balises de la naissance des travaux sur la pornographie dans le monde anglophone : 1989, 2004 et 2013.

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En 1989, quelques courtes années après l’appel de Gayle Rubin, le film pornographique devient un objet de recherche, celui des film studies,dans l’ouvrage fondateur Hard Core : Power, Pleasure, and the « Frenzy of the Visible »,publié par Linda Williams, professeure de cinéma et rhétorique à l’université de Berkeley en Californie (Williams, 1989). Dans ce qui est autant une étude filmique qu’un manifeste féministe, en s’appuyant essentiellement sur l’analyse du célèbre Deep Throat (1972), l’auteure montre en particulier comment la fellation est un motif structurant du genre pornographique au cinéma. Elle montre plus généralement que le film pornographique permet une démarcation entre obscène et pornographie, entre assujettissement et expériences corporelles. La notion d’« On/Scene » notamment, préférable selon elle à l’ob-scène qui fonde la législation sur la pornographie dans de nombreux pays, dont les États-Unis, sera développée dans tous ses travaux ultérieurs et permettra à de nombreux-se-s chercheur-se-s de « penser la pornographie », selon l’expression de Ruwen Ogien (2003), autrement que sous l’angle sociomoral d’une forme transgressive et condamnable d’exhibition de la sexualité [3][3]  Sur les argumentations anti- et propornographie dans....

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En 2004, à la suite des réflexions qui émergent de cet ouvrage – réédité en 1999 – et des savoirs qui commencent à s’élaborer sur la question à l’université et dans les milieux de la recherche croisés à ceux du féminisme militant, Linda Williams dirige un collectif intitulé Porn Studies et composé en grande partie des articles des étudiant-e-s qui sont intervenu-e-s dans son séminaire à Berkeley. Ainsi naissent les porn studies qui, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, sont implantées au sein du champ des cultural studies depuis les années 2000.

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En 2013, est paru un autre ouvrage collectif, The Feminist Porn Book, sur l’initiative de Tristan Taormino notamment, auteure, journaliste, réalisatrice et éducatrice sexuelle étatsunienne qui promeut la pornographie faite par les femmes dans le cadre du féminisme proporn ou sex positive tel qu’il a été lancé par les pionnières, les désormais légendaires Annie Sprinkle, Candida Royalle, Betty Dodson, Scarlot Harlot ou Veronica Vera. Ce recueil est un ouvrage fondamental des porn studies, qui permet de comprendre ce qui se passe actuellement dans la pornographie et le féminisme, et de saisir aussi les liens et circulations entre les discours, pratiques et représentations sexuelles dans trois domaines connexes : pornographie, sexologie et prostitution.

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La toute dernière manifestation de la vitalité et de la légitimation croissantes de ce champ dans le monde anglophone est une revue britannique, la première entièrement consacrée à la question, sobrement intitulée Porn Studies, fondée par Feona Attwood et Clarissa Smith et publiée par le prestigieux éditeur Taylor & Francis (Attwood, Smith 2014).

Le traitement « à la française », du côté des mots, des textes et des représentations

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En France, ce sont historiquement la philosophie (essentiellement Ruwen Ogien, Beatriz Preciado, Michela Marzano, Dany-Robert Dufour) et la sociologie (en particulier Marie-Hélène Bourcier, Patrick Baudry, Mathieu Trachman, Daniel Welzer-Lang, Baptiste Coulmont) qui ont produit des travaux sur la pornographie, sans que l’étiquette études pornographiques, qui pourrait traduire l’anglais porn studies[4][4]  Comme souvent quand il s’agit de traduction d’étiquette..., ne soit véritablement installée, ni désirée d’ailleurs. De manière significative (à moins qu’il ne s’agisse d’un symptôme), la première synthèse francophone sur la question, par François-Ronan Dubois (2014) – l’un des auteurs de ce dossier – est intitulée Introduction aux Porn Studies, au lieu de l’expression études pornographiques initialement choisie par l’auteur (Dubois, 2014).

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Du côté des études littéraires, la recherche désormais classique de Jean-Marie Goulemot, Ces livres que l’on ne lit que d’une main, paraît dès 1994, tandis que l’analyse du discours livrée par le linguiste Dominique Maingueneau dans La littérature pornographique, publiée en 2007, reste de facture assez classique, ne faisant pas du tout intervenirles travaux anglophones.

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La linguistique française s’intéresse actuellement à la question puisque les coordinateurs de ce dossier ont chacun publié des travaux sur ce point, à partir de corpus empiriques, authentiques et fictionnels : Marie-Anne Paveau (2014) vient de publier une synthèse aux Éditions de la Musardine, Le discours pornographique, qui traite du lexique, du texte et du discours, des argumentations féministes et militantes et des discours numériques, tandis que François Perea (2006, 2012, 2013) a abordé récemment dans plusieurs articles importants les questions des catégories et des tags, des interactions verbales, des cris et exclamations.

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Les sciences de l’information et de la communication sont également dynamiques sur ce sujet : les recherches de Stéphanie Kunert (2009, 2013) sur les femmes pornographes, dans la perspective des études de genre, ont favorisé la connaissance des porn studies en France ; la presse pornographique a été étudiée par Béatrice Damian-Gaillard (2012), qui intervient dans ce dossier sur ce même sujet ; la thèse d’Émilie Landais mentionnée plus haut, commencée en 2011, s’intitule L’émergence des études de la pornographie en France et fournira des éléments historiques et épistémologiques importants pour comprendre la construction de l’objet « pornographie » dans les sciences humaines et sociales françaises et francophones. Des travaux indirects existent, sur des objets apparentés, par exemple le « porno chic » et la « publicité sexuelle » dans la thèse d’Esther Loubradou (2013), dans le contexte d’une interrogation plus large sur un discours de la « sexualisation » ou de la « pornographisation » (on rencontre parfois « pornification ») de la société.

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Le terrain de la pornographie est donc activement parcouru dans l’ensemble des sciences humaines et sociales en France, comme le montrent la publication quasi simultanée de plusieurs ouvrages collectifs depuis deux ans, plutôt chez les jeunes chercheur-se-s, et plutôt chez les philosophes : une livraison de la revue électronique Proteus, intitulée « Pornographies : entre l’animal et la machine » (Athanassopoulos, Dejean, 2013) ; un dossier de Rue Descartes, revue du Collège international de philosophie, consacré à la post-pornographie, « Pour un autre porno » (Odello, 2014) ; un dossier sur le site nonfiction.fr, « Penser le porno aujourd’hui » (Bourlez, Gaudin, 2013). Analyse du discours, linguistique, sciences de l’information et de la communication, et philosophie [5][5]  On verra également que la réflexion s’amorce en psychanalyse,... : on assiste à la mise en place d’un véritable domaine en France, très certainement permis par l’heureux développement des études de genre qui a ouvert des possibles scientifiques auparavant fermés par le lourd académisme de la recherche.

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Parmi ces auteur-e-s, certain-e-s s’inscrivent dans un paradigme féministe ou queer, en tout cas militant, d’autres envisagent de manière plus académique la pornographie comme un objet d’étude ; on ne doit donc pas appliquer à l’ensemble des travaux français sur la pornographie l’étiquette porn studies. Cependant, il faut dire que les travaux liés de près ou de loin au paradigme étatsunien, s’inscrivant dans l’optique des études de genre, souvent militante, et s’attachant en particulier à l’étude des postpornographies féministes, proposent les renouvellements, les ouvertures, les créativités et les libérations les plus importants, sur le plan politique en particulier. Mais quelle que soit la direction, militante ou plus académique prise par les chercheur-se-s, le développement de ces recherches montre que la pornographie est bien, désormais, reconnue comme une véritable forme culturelle. Reconnaissance qui valide, s’il en était encore besoin, la position non morale et non stigmatisante efficacement symbolisée par la célèbre remarque d’Annie Sprinkle : « The solution to bad porn isn’t no porn, it’s better porn » [6][6]  « La solution à la mauvaise pornographie n’est pas....

La pornographie, une forme culturelle à part entière 

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C’est à partir de ce paysage que les coordinateur-trice-s de ce dossier ont rassemblé les contributions qui suivent, en poursuivant plusieurs objectifs :

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  • contribuer à la connaissance en France du paradigme des porn studies anglophones (essentiellement étatsuniennes et anglaises), et en particulier de son terreau féministe militant, et favoriser également la conduite de travaux en France qui s’inscriraient dans cet héritage anglophone, ou dans une lignée plus ancienne de travaux français et européens que représentent assez bien Jean-Marie Goulemot et Dominique Maingueneau par exemple ;

  • présenter le discours de la pornographie et sur la pornographie comme un discours social à part entière, doté par conséquent d’une fonction structurante des représentations de la mise en scène publique de la sexualité, mais aussi, plus généralement, de la consommation du sexe (travail sexuel par exemple) ou de sa pratique (intime, collective, publique, semi-publique, etc.) ;

  • montrer que les études sur la pornographie relèvent à part entière des études sur les discours, les textes et les médias : en effet, l’industrie pornographique est l’un des moteurs économiques essentiels des nouveaux médias, et ses productions sont donc révélatrices de tendances qui innervent par la suite l’ensemble des productions discursives et plus largement médiatiques, sur les réseaux sociaux par exemple (c’est particulièrement le cas en ce qui concerne la médiation ou présentation de soi et la construction de l’extimité sur les grands réseaux sociaux numériques) ;

  • souligner que le discours pornographique est, sous de nombreux aspects, un discours politique, en particulier en ce qui concerne les rapports sociaux de sexe (pornographie féministe, alternatif, post-pornographie), et la dimension politique du corps et des émotions sensuelles (la sexualité publique comme performance militante par exemple).

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Les sciences humaines et sociales françaises étant en relation très étroite avec leurs sœurs brésiliennes, en particulier dans le domaine de la théorie du discours, le dossier comporte un pas de côté vers le Brésil, qui offre la possibilité d’un décentrement du point de vue, à partir du discours de la presse.

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L’article épistémologique et généraliste d’Émilie Landais ouvre le dossier en dressant le panorama des porn studies anglophones et des études pornographiques « à la française » : l’auteure montre que ces catégories ne sont pas des prédonnées, mais des constructions scientifiques et institutionnelles sur des terrains culturels qui ont chacun des spécificités et une histoire.

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Les lieux discursifs de la pornographie sont ensuite parcourus par deux articles sur la presse écrite, une étude des dialogues de film et une analyse des vidéos de castings en ligne. Dans « L’économie politique du désir dans la presse pornographique hétérosexuelle masculine », Béatrice Damian-Gaillard se propose d’esquisser une cartographie de la presse pornographique masculine hétérosexuelle française, en termes de représentations de la sexualité, de scripts culturels proposés par les titres présents sur ce marché, et de positionnements éditoriaux. Dans une étude sur un corpus analogue au Brésil, intitulée « Brazil sex magazine : un corps 100 % national ? », Monica Zoppi Fontana et Ilka de Oliveira Mota travaillent l’articulation entre spécificité nationale et trait pornographique pour saisir les traits du discours de la brésilianité. En effet, leur objectif est de comprendre comment ce discours affecte la construction imaginaire du corps pour la femme brésilienne. Les deux articles suivants quittent le monde de l’écrit pour se porter sur les formes interactionnelles : dans « Éléments du pathos pornographique. Mise en scène et affects dans les dialogues de films pornographiques », François Perea observe les manifestations vocales et verbales de l’émotion, leurs liens dans la distribution des rôles actanciels et interactionnels et leur rôle dans la mise en scène de la vraisemblance des affects. Son objectif est de montrer comment fonctionne la dimension énonciative du dispositif pathémique pour rendre compte du phénomène qui est sans doute l’un des plus massifs dans la pornographie : la captation du spectateur, dont on sait qu’elle est dirigée vers sa satisfaction sexuelle. Quant à Dominique Maingueneau, il choisit d’arpenter un terrain encore vierge d’analyses discursives : les vidéos de casting d’acteur-trice-s amateur-trice-s. Dans « Le casting, lieu d’autolégitimation du dispositif pornographique », il montre à partir d’une série populaire, Les castings de Philippe Lhermite, quelles sont les lois du genre et comment la construction interactionnelle de l’échange se révèle légitimante pour la pornographie.

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La deuxième partie du dossier, « Des corps sociaux et politiques », se concentre davantage sur les corps, et en particulier sur celui des femmes et des adolescents, dans une perspective critique : en effet, les auteur-e-s montrent que les discours de la pornographie sont souvent imprégnés de jugements de valeur négatifs naturalisés qui leur confèrent, dans le sens commun, auprès du grand public et même dans de cercles plus informés (comme les médias ou la recherche), une sorte d’ontologie négative. Dans « Sluts and goddesses. Discours de sexpertes entre pornographie, sexologie et prostitution », Marie-Anne Paveau montre qu’il existe une circulation entre les discours du travail du sexe et du bien-être ou du souci sexuel de soi. Dans une étude exploratoire sur des terrains non encore visités par les chercheur-se-s en analyse du discours, elle montre que cette circulation, si on la considère sous une approche non morale, mais en termes politiques et sociaux, produit des effets qui sont de l’ordre de l’apprentissage et de l’empowerment. Dans une perspective analogue, Stéphanie Kunert traite de la pornographie féministe dans un article intitulé « Du métadiscours pornographique à la métapornographie féministe ». Elle y montre que la pornographie féministe, parce qu’elle est féministe justement, et qu’elle déconstruit donc les codes de la pornographie de l’industrie mainstream, très généralement hétérosexuelle et hétérosexiste, contient son propre discours définitoire, qui relève d’un métadiscours. C’est ainsi qu’elle peut parler d’une « métapornographie ». Sur un corpus différent, mais également peu traversé par la recherche, celui des blogs photographiques, François-Ronan Dubois creuse la question lancinante de la sexualisation générale de la société et du caractère prétendument pornographique des images médiatiques, dont les publicités. Dans « Les blogs, de la photographie de mode à la photographie pornographique », il met en exergue les phénomènes discursifs et techniques qui organisent les contextes de publication des images et montre que le phénomène de sexualisation est régulé ou même contrebalancé par une réorganisation active de ce qui est vu par les internautes ; l’internet est en effet un univers profondément dynamique qui laisse peu de place aux fatalités. Écrit par un psychanalyste clinicien de l’adolescence, qui travaille en particulier sur l’entrée dans la sexualité des jeunes gens et jeunes filles qui rencontrent souvent la pornographie, majoritairement filmée, à ce moment de leur vie, le dernier article de cette livraison, « La psychanalyse à l’épreuve de l’“indécent” » va dans le même sens. Contrairement à un discours relativement homogène chez les psychanalystes français, qui regardent le « modèle » pornographique de manière critique et parfois horrifiée, Éric Bidaud émet l’hypothèse novatrice et contredoxique d’une mise en masque de la sexualité par la pornographie, au sens de sa mise en visage.

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Les travaux présentés ouvrent donc des terrains, des questionnements et des perspectives. C’est une nécessité pour l’objet traité, la pornographie et ses discours, mais également pour les approches disciplinaires représentées, analyse du discours, sciences de l’information et de la communication, littérature, psychanalyse, qui possèdent toutes désormais des corpus théoriques, des méthodologies et des légitimités installés. Elles ne peuvent que gagner à penser des réalités qui présentent une double et féconde singularité : l’étrangéité illégitime ou l’illégitimité étrange de la pornographie incite les chercheur-se-s à arpenter des terrains où la pensée même de l’objet est à inventer.


Bibliographie

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    • — 2004, Porn studies, Durham, Duke University Press.

Notes

[1]

Quelques exemples : dans la presse écrite imprimée et en ligne, Les 400 culs (blog du quotidien Libération), Rue69 (blog du pureplayer Rue89) ou Sexpress (blog de l’hebdomadaire L’Express) ; à la radio, Tous les chats sont gris (quotidienne nocturne sur France Inter), Classé X (mensuelle sur Radio Campus Lille) ; à la télévision, le Journal du hard (mensuel sur Canal +) du côté de la pornographie ou la chronique « Sexo » du Magazine de la santé du côté de la santé sexuelle.

[2]

Voir le travail de synthèse d’Émilie Landais qui suit cette présentation.

[3]

Sur les argumentations anti- et propornographie dans le cadre du féminisme, voir, par exemple, Bruno Ambroise (2003), David Courbet (2012) et Wendy Delorme (2011).

[4]

Comme souvent quand il s’agit de traduction d’étiquette d’une langue à l’autre, il y a une discussion sur la forme de l’expression : études pornographiques ou études de la pornographie ? On reproche parfois à la première l’ambiguïté de l’adjectif, pornographiques pouvant être à la fois un emploi caractérisant (« de nature pornographique ») et relationnel (« de la » ou « sur la pornographie ») ; mais personne ne songe à contester littéraires dans études littéraires, culturelles dans études culturelles, ni visuelles dans études visuelles, etc. Nous choisissons donc d’accepter avec simplicité la polysémie de la langue et employons études pornographiques sans fastidieuse métaprécaution lexico-sémantique.

[5]

On verra également que la réflexion s’amorce en psychanalyse, même si elle reste aujourd’hui à l’état embryonnaire.

[6]

« La solution à la mauvaise pornographie n’est pas son interdiction mais une meilleure pornographie » (traduit par Wendy Delorme.

Plan de l'article

  1. Un objet récent pour les sciences du discours et de la communication
  2. Une approche anglophone et militante : les porn studies
  3. Le traitement « à la française », du côté des mots, des textes et des représentations
  4. La pornographie, une forme culturelle à part entière 

Pour citer cet article

Paveau Marie-Anne, Perea François, « Un objet de discours pour les études pornographiques », Questions de communication, 2/2014 (n° 26), p. 7-15.

URL : http://www.cairn.info/revue-questions-de-communication-2014-2-page-7.htm


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