2001
Raisons politiques
Penser la politique
Penser la politique
C’est une histoire de conjonction. L’Université – et tout ce qui la prolonge – connaît la philosophie et les sciences sociales, le cercle de la pensée, des idées et des concepts, et celui du terrain, de l’empirique et du concret. Mais, question de méfiance, d’habitude ou de principe, elle dresse entre ces scènes plus des portes que des ponts. Elle oppose ou elle distingue quand il faudrait relier et conjoindre.
Parce qu’il faut bien nommer, nous dirons que raisons politiques se situe du côté de la pensée ou encore de la théorie politique. Associés à des traditions nationales, ces mots ne sont pas tout à fait équivalents, mais ils disent le sens de l’entreprise, comme le fait le titre de la revue. Parce qu’il n’y a pas de science politique sans considération des différences, raisons politiques s’intéresse à la manière dont la politique met en forme la coexistence sociale, les rapports entre les individus et les groupes. Et parce que toute théorie ne fournit qu’une partie de la vérité sur le réel, raisons politiques réfléchit aux différents modes d’organisation politique plutôt qu’aux caractéristiques communes à tous les régimes politiques. La pensée politique ne se développe que dans un monde où les fins entrent en conflit ; elle n’est pas arbitre, mais elle permet de guider une délibération authentique. Elle connaît les discours « stabilisés », « forts », mais ne retient pas des textes la seule logique interne ou cachée, elle recherche aussi ce qu’ils signifiaient pour les contemporains de l’œuvre et ce qu’ils signifient pour nous. La compréhension de la politique s’inscrit nécessairement dans l’histoire et la pensée politique perd une large part de son intérêt si elle ne renoue pas avec l’ambition première des philosophes inscrits dans la Cité. En d’autres termes, la pensée est à la fois objet de connaissance – la pensée texte – et connaissance appréhendant une réalité – la pensée productrice de textes.
Concevoir la pensée politique comme un processus de construction continue et conflictuelle de sens, en interaction avec son contexte ; s’attacher aux choses dites par les acteurs, par tous les acteurs, de la vie politique ; tenter de voir comment ils pensent, explicitement ou non, les phénomènes politiques ; mettre au jour les actions et les discours logiques et ceux qui, en apparence, le sont moins : c’est cela que signifie l’expression même de raisons politiques, écrite au pluriel.
Ignorant les frontières universitaires, la revue associe à la philosophie les apports des sciences sociales : science politique, sociologie, histoire, anthropologie, psychologie, droit, économie… Interdisciplinaire, elle ne s’arrête pas à une définition univoque et définitive du politique, localisée dans un texte canonique ou une caractérisation empirique. Le domaine du politique est fluctuant, sujet à des controverses et à des luttes, et sa délimitation est l’un des enjeux d’une réflexion théorique.
L’organisation pratique de raisons politiques est le reflet de ses préoccupations scientifiques. Dans chaque numéro, un dossier thématique tente de cerner, à partir de différents terrains d’investigation et de perspectives diverses, une question, un problème, un débat, en associant la théorie politique et les autres domaines des sciences sociales. La réalisation régulière de « parcours de recherche » avec des auteurs confirmés affirme l’intention de réinscrire les formations et les évolutions d’une pensée politique dans ses contextes d’énonciation. Les correspondances étrangères, mais aussi les varia, les informations scientifiques et les notes de lecture qui, en dehors du dossier, viennent enrichir la revue, confirment une dimension internationale que garantit déjà la composition de son conseil scientifique.
Enfin, et ce n’est pas le moins important pour nous, raisons politiques favorise la rencontre des générations. Associant à sa direction et dans son comité de rédaction de jeunes chercheurs et d’autres qui le sont moins ou ne le sont plus, la revue assure, loin de toutes les contraintes institutionnelles, la confrontation des points de vue et le renouvellement des approches. Nous aimerions le vérifier et en convaincre nos lecteurs, la pensée politique est une construction permanente.
La rédaction