2001
Raisons politiques
Dossier
Les nouvelles formes de servitude. Penser la face sombre de l’individualisme démocratique
Paul Zawadzki
Maître de conférences en science politique à Paris I, Paul Zawadzki enseigne la philosophie et la sociologie politiques. Il vient de publier « Nation et démocratie : réflexions sur l’ethnonationalisme », Cahiers Anatole Leroy-Beaulieu (nËš 4, 1999) et « La violence antisémite dans les universités polonaises. Théorie ethnique de la nation et refus de la citoyenneté », dans Chantal Bordes-Benayoun (dir.), Les Juifs et la ville (Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2000). Il a également dirigé Malaise dans la temporalité (à paraître aux Publications de la Sorbonne en 2001). Ses recherches actuelles portent sur les passions identitaires (ethnonationalisme, racismes, etc.), la question de la temporalité et les phénomènes paradoxaux d’abolition du sujet dans les sociétés démocratiques.
Loin de l’univocité idéologique qu’on lui prête souvent, l’œuvre de Tocqueville nous est précieuse parce qu’elle nous introduit à une forme d’anthropologie de la démocratie, dont elle problématise l’univers de manière souvent tragique. L’usage sociologique de Tocqueville par R. Aron, à qui revient le mérite de sa relecture en France, ne vise pas tant l’orthodoxie marxiste que le sociologisme durkheimien, et, plus largement, le positivisme et l’historicisme. Mais, si nous lisons Tocqueville grâce à Aron, il n’est pas certain que nous le lisions pour les mêmes raisons et surtout que nous y puisions les mêmes inspirations critiques. Aron lisait Tocqueville contre le fanatisme hitlérien ou stalinien, nous le lisons contre le scepticisme. Dès lors, relevant d’une critique interne de la démocratie, notre lecture tocquevillienne du présent s’attache à explorer ce qui, paradoxalement, et, cette fois, de l’intérieur même de l’univers démocratique, risque de compromettre les conditions de possibilité du sujet moderne, autrement dit de l’autonomie.
Tocqueville’s work should not be viewed as an ideological monistic conception. It is crucial for us because it provides an access to an anthropological standpoint on democracy, which conceptualization is often of a tragical sort. The sociological use of Tocqueville by Raymond Aron, who can be credited for the renewal of Tocqueville’s readings in France, is not directed against marxist orthodoxy as much as against durkheimian sociologism and, more generally, positivism and historicism. If we read Tocqueville thanks to Aron, it is not certain that we read him for the same reasons and, more importantly, that we take from his work the same critical inspirations. Aron read Tocqueville against hitlerian and stalinian fanaticism, while we read him against scepticism. Since it is a matter of internal critique of democracy, our tocquevillian reading of the present seeks to explore what can impede the possibility of the modern subject, that is, of autonomy, but this time, and paradoxically, from the inside of the democratic social world.
Dans un entretien donné en 1993, on peut lire un des ces passages assassins dont Cornelius Castoriadis avait le secret : « Je pense aussi que ce que vous appelez le “tocquevillisme ambiant” va avoir la vie courte… Il serait certes de très mauvais ton de demander aux tocquevilliens, ou prétendus tels, d’aujourd’hui : “Et qu’avez-vous donc à dire, en tant que tocquevilliens, sur les fortes différenciations sociales et politiques qui ne s’atténuent nullement, sur les nouvelles qui se créent, sur le caractère fortement oligarchique des prétendues ‘démocraties’, sur l’érosion des présupposés aussi bien économiques qu’anthropologiques de la ‘marche vers l’égalisation des conditions’, sur l’incapacité visible de l’imaginaire politique occidental de pénétrer de très vastes régions du monde non occidental ? Et sur l’apathie politique généralisée ?” »
[1].
Est-ce à dire qu’il existe aujourd’hui une idéologie ou une philosophie dignes d’être qualifiées de « tocquevilliennes » ? Des systèmes tels que le kantisme ou l’hégélianisme (et leurs variantes « néo », de droite ou de gauche) renvoient à des traditions philosophiques assez clairement balisées. Sur le plan idéologique, les libéraux, les conservateurs ou les socialistes nous ont légué quelques figures clairement identifiables. Tant sur le plan philosophique qu’idéologique, il est possible de reconstruire intellectuellement ces traditions, par-delà les pères fondateurs, à partir des auteurs ou des acteurs qui s’en réclament. Mais qui se définirait philosophiquement selon le système conceptuel tocquevillien ? Les contemporains qui ont marché dans les ténèbres de l’avenir, dont parle Tocqueville, en s’éclairant de la lanterne que son œuvre nous a léguée (R. Aron, F. Bourricaud, P. Birnbaum, Cl. Lefort, M. Gauchet, P. Manent, R. Legros…) se reconnaîtraient difficilement dans une même orientation idéologique à l’intérieur du débat politique. Il aurait été permis de leur reconnaître une sensibilité antitotalitaire commune si l’effondrement historique du totalitarisme en Europe n’avait fini par vider cette catégorie de sa pertinence politique. De fait, accoler un « isme » à Tocqueville semble moins le fait des analystes que son œuvre inspire que de leurs détracteurs. Le tocquevillisme apparaît comme une hétérodésignation polémique, qui rappelle la définition sartrienne du juif : les porte-parole du « tocquevillisme », ce sont ceux que les autres tiennent pour tels.
Il n’est pourtant pas plus simple de savoir qui sont ces autres. Il se pourrait qu’en période de basses eaux idéologiques, face à l’effondrement des espérances révolutionnaires, la réduction de l’inspiration tocquevillienne en « tocquevillisme » soit une manière de rejouer Marx contre Tocqueville ; cela donnerait forme au désir d’ennemi des nouvelles radicalités
[2], en peine aujourd’hui de trouver un contenu. En introduisant le numéro du
Magazine littéraire consacré en décembre 1986 à Tocqueville
[3], François Ewald estimait que « le retour actuel à Tocqueville se fait explicitement contre Marx. Raymond Aron ne cachait pas que si Marx lui avait masqué Tocqueville, il était devenu tocquevillien contre Marx ». Est-il possible cependant de s’en tenir à cet énoncé ? Quel serait d’ailleurs le sens d’une lecture tocquevillienne du présent dans le contexte postmarxiste ? Plus largement, puisque cette lecture fait sens pour nous, en quoi Tocqueville est-il notre contemporain ?
Nos quelques éléments de réponse partent du cas de Raymond Aron, à qui revient le mérite d’un retour à l’œuvre de Tocqueville. Il peut être utile de rappeler, en un premier temps, que l’usage sociologique qu’il en fit ne visait pas tant l’orthodoxie marxiste que durkheimienne. Penser que la critique du positivisme et de l’historicisme n’a rien perdu de sa pertinence ferait de nous les contemporains de Tocqueville et d’Aron à la fois. Mais si nous lisons Tocqueville grâce à Aron, il n’est pas certain que nous le lisions pour les mêmes raisons et surtout que nous y puisions les mêmes inspirations critiques. Aron lisait Tocqueville contre le fanatisme hitlérien ou stalinien, nous le lisons contre le scepticisme. Il craignait le fanatisme révolutionnaire, communiste ou nazi. Le déclin sans précédent des espoirs utopiques et, plus généralement, des images d’avenir nous rend plus sensibles aux dangers de l’apathie et de l’immobilisme. Certes, il serait déraisonnable d’oublier la critique du fanatisme. Mais le moment historique n’est plus le même et c’est la face sombre de l’individualisme démocratique qui requiert l’analyse. Relevant d’une critique interne de la démocratie, notre lecture tocquevillienne du présent s’attache à explorer ce qui, paradoxalement, et cette fois de l’intérieur même de l’univers démocratique, risque de compromettre les conditions de possibilité du sujet moderne, autrement dit de l’autonomie. Il est vrai que la redécouverte de Tocqueville s’est accomplie en France dans le contexte d’une réévaluation des principes du libéralisme politique, liée à l’effondrement du marxisme comme idéologie, tant à l’Est qu’à l’Ouest
[4]. Mais le fait qu’un Rawls considère Tocqueville comme l’un des théoriciens du libéralisme, aux côtés de Benjamin Constant et de John Stuart Mill, n’autorise pas à réduire son œuvre à une idéologie. Permettant d’articuler savoir et action, aucune idéologie ne peut sans doute échapper à l’univocité. L’œuvre de Tocqueville, au contraire, problématise l’univers de l’homme démocratique.
Contre le sociologisme : Tocqueville, Weber et Aron
Lorsque Raymond Aron introduit Tocqueville comme pionnier dans
Les étapes de la pensée sociologique, sa critique ne vise pas tant la tradition marxiste que le sociologisme durkheimien et, plus généralement, l’héritage positiviste de Comte, si vivant dans la tradition sociologique française. Rappelant en contrepoint que Tocqueville est considéré, dans les pays anglo-saxons, comme un des plus grands penseurs politiques, Aron, qui se présente comme le « descendant attardé » d’une tradition fondée par Montesquieu et Tocqueville et poursuivie par Elie Halévy, souligne que « les sociologues français ont mis l’accent sur les phénomènes de structure sociale aux dépens des phénomènes d’institutions politiques »
[5]. Tandis que le positivisme comtien dévalorise le politique au profit de la science (sociale), l’approche tocquevillienne lui préserve son autonomie. À la sociologie durkheimienne qui n’accorde qu’une place modeste au politique –
L’Année sociologique n’avait pas de section consacrée à la sociologie politique –, Aron oppose la vision de Tocqueville, qui « a encore quelque chose à nous dire … parce qu’il visait en dernière analyse le politique »
[6].
L’enjeu épistémologique est plus profond, cependant, qui consiste à « soutenir que la sociologie n’implique pas une philosophie sociologiste »
[7]. Ce refus antipositiviste et antihistoriciste de la nécessité dans l’histoire, qu’il retrouve chez Tocqueville, Aron le construit dès les années 1930 dans
La philosophie critique de l’histoire et l’
Introduction à la philosophie de l’histoire
[8]. Son rationalisme critique, sa longue fréquentation des néokantiens allemands (Dilthey, Rickert, Simmel, Weber) l’éloignent, dès ce moment et définitivement, des nostalgies romantiques et des métaphysiques totalisantes de l’histoire. Refusant d’invoquer Nietzsche et Heidegger par-delà Tocqueville et Max Weber
[9], il reste « un homme des Lumières »
[10]. Même au lendemain de l’épisode nazi, au cœur des années staliniennes, il maintient le cap de l’humanisme rationaliste et termine ainsi sa discussion des
Origines du totalitarisme de H. Arendt : « On aurait tort de tenir pour définitivement acquis le fait de la déraison humaine »
[11].
Les questions épistémologiques ne sont pas sans liens avec la philosophie de l’histoire et la réflexion politique. La traduction politique de la tradition criticiste qu’il retrouve chez Weber débouche sur une double critique : celle du déterminisme qui pose la nécessité (ou une forme de destin) et celle du volontarisme révolutionnaire qui absolutise la liberté
[12]. Poser la nécessité historique, c’est annuler les conditions de possibilité de l’action politique. Cette perspective conduit Aron à souligner que « la méthodologie de Max Weber s’explique, dans une large mesure, à partir des relations entre la science et l’action » et à rapprocher sa vision historique de celle de Tocqueville. En sens inverse, il relève que « Tocqueville, comme Montesquieu, veut rendre l’histoire intelligible, il ne veut pas la supprimer. Or les sociologues du type de Comte et de Marx sont toujours, en définitive, enclins à supprimer l’histoire, car la connaître avant qu’elle ne soit réalisée, c’est lui enlever sa dimension proprement humaine, celle de l’action et de l’imprévisibilité »
[13]. C’est donc une pensée qui n’est ni celle de la nécessité, ni celle de la liberté absolue qu’Aron trouve en premier lieu chez l’auteur de
La démocratie en Amérique dont la dernière phrase témoigne du refus de la fatalité : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères ». La question du racisme est un exemple éloquent de l’implication politique des choix épistémologiques ou, si l’on veut, des effets politiques possibles des opérations cognitives
[14]. On a souvent remarqué en effet que ni Tocqueville ni Weber n’avaient jamais accepté les théories raciales, mais on n’a pas toujours vu que c’est précisément un même refus de s’engager dans ce que nous appellerions aujourd’hui sociologisme qui les en a immunisés. À leur manière, tous deux signaient, le premier contre Gobineau, le second contre Ploetz
[15], leur critique à l’égard d’un déterminisme holiste, accordant au tout réifié (racial, communautaire ou social) le primat dans l’explication. L’argumentation est sans doute plus nette chez Weber : la sociologie compréhensive lui interdit nettement d’emprunter les chemins cognitifs du racialisme.
Ces questions épistémologiques, enfin, peuvent avoir des conséquences morales. Partir à la recherche des lois de la nécessité pour expliquer les phénomènes (historiques, sociaux…), c’est étudier les faits humains comme on étudie la nature. En termes kantiens, en revanche, l’acte moral présuppose la liberté. La nécessité historique (dans ce cas raciale) abolit par conséquent la possibilité même de penser la responsabilité
[16]. Imaginons quelles seraient les conclusions (logiques) d’une étude montrant que l’antisémitisme du passé fut rationnel avec un grand R, ou encore, dans une perspective nomologique, nécessaire ? Comme l’écrivait Éric Weil, « la théorie tragique de l’Histoire – si c’est une théorie – aboutit à la justification du tragique dans l’Histoire »
[17]. Aron n’aurait pas désavoué la critique de la métaphysique rationaliste à laquelle se livrait Simmel lorsqu’il percevait dans « la manie de vouloir absolument trouver des “lois” de la vie sociale un retour au credo philosophique des anciens métaphysiciens »
[18]. Soucieux d’éthique de la responsabilité, proche sur la question de la nécessité historique des positions d’un Isaiah Berlin, Aron trouvait là une raison forte de valoriser la méthode de la tradition individualiste de Tocqueville/Simmel/Weber
[19]. Si l’on s’en tient à la discussion épistémologique, on retrouve peu ou prou la critique du sociologisme chez tous les sociologues, lecteurs de Tocqueville, de gauche ou de droite, qui prennent au sérieux le piège du « réalisme totalitaire »
[20].
La critique menée par Aron contre la prétention à la totalité de la sociologie durkheimienne comme du discours marxiste ne débouche cependant sur aucune substitution de l’œuvre de Marx par celle de Tocqueville sur le plan de la fécondité heuristique. Dans l’introduction des
Étapes, Aron dit seulement : « J’ai plusieurs fois usé du procédé rhétorique du parallèle ou de l’opposition Tocqueville-Marx en particulier dans le premier chapitre de l’
Essai sur les libertés. Je suis arrivé à Tocqueville à partir du marxisme de la philosophie allemande et de l’observation du monde présent. Je n’ai jamais hésité entre
De la démocratie en Amérique et
Le Capital… Je continue, presque malgré moi, à prendre plus d’intérêt aux mystères du
Capital qu’à la prose limpide et triste de
La démocratie en Amérique »
[21].
Au terme de sa vie, il revendique dans ses
Mémoires d’avoir enrichi la pensée sociologique française comme il avait contribué à la compréhension de la grandeur de Max Weber, mais observe que « les meilleurs des sociologues, cependant, utilisent simultanément Marx et Weber, l’un et l’autre épurés des passions politiques, qui dissimulent leur complémentarité scientifique ». En un sens, le propos vaut pour Marx et Tocqueville, dont il s’efforce en tant que sociologue de combiner les problématiques. L’auteur des
Dix-huit leçons sur la société industrielle et de
La lutte des classes ne récuse ni l’existence des classes ni leurs inégalités et, tout en accordant le primat à l’économie, il poursuit son dialogue conflictuel avec Marx qui lui permet à son tour de pointer les insuffisances de Tocqueville
[22]. D’ailleurs, pourquoi l’étude des effets de l’égalité imaginaire (Tocqueville) interdirait-elle celle des conséquences des inégalités réelles (Marx) ? Chez Aron, en tout cas, la dialectique de l’égalité a constitué quelques années plus tard, l’une des trois dialectiques de la modernité des
Désillusions du progrès.
Faut-il craindre le fanatisme ou le scepticisme ?
Un jour, l’œuvre de Tocqueville se prêtera sans doute au même travail que celle de Machiavel par Claude Lefort. Aron lisait Tocqueville dans un contexte marqué par le fanatisme, hitlérien en premier lieu. En annexe des
Étapes, un passage rappelle l’attachement de Tocqueville à la « valeur sacrée » de la liberté, suivi d’un aveu : « Je suis de ceux qui n’ont jamais pu lire sans un frémissement les dernières lignes de l’introduction à
L’Ancien Régime et la Révolution ». L’émouvant de cette confession, rare au regard de la sobriété d’Aron, c’est que ce « frémissement » connote un autre temps, celui de la guerre. Sa chronique, publiée dans
La France libre de novembre-décembre 1943, s’achevait en effet sur ces mêmes lignes de
L’Ancien Régime
[23].
Nous lisons sans doute Tocqueville avec Raymond Aron, mais nous le faisons dans un moment historique qui voit se refermer en Europe « la parenthèse » des totalitarismes. On peut préciser le déplacement de regard qui s’ensuit, en rappelant que, dans la préface de 1969 aux Désillusions du progrès, Aron lui-même se montre particulièrement sensible au fait que : « Tocqueville offre à ses lecteurs le choix entre deux jugements contradictoires : tantôt il redoute l’immobilité croissante des sociétés démocratiques en dépit de leur agitation superficielle, tantôt il plaide contre les révolutions ».
Ayant appelé de ses vœux, dans la conclusion de
L’opium des intellectuels, « la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme », il privilégiait clairement la seconde perspective
[24].
Or, depuis l’effondrement des religions et le déclin des espérances révolutionnaires (et autres religions séculières), c’est au contraire la première des deux craintes qui fait de Tocqueville « notre » contemporain. Ce « nous » ne désigne nullement de manière extensive (et abusive) l’humanité, mais les habitants de la partie pacifiée de l’Europe occidentale, qui semblent avoir délaissé l’action publique pour le bonheur privé (A. Hirschman), la démocratie de la volonté pour la démocratie d’opinion
[25]. Au regard d’une sensibilité démocratique, on jugera qu’il reste encore beaucoup trop de fanatisme dans l’Europe démocratique. Si tant est qu’on garde réellement en mémoire la profondeur et l’intensité des haines nationalistes, on s’accordera peut-être sur le fait que la situation du dernier quart du 20
e siècle n’a cependant plus de commune mesure avec sa première moitié, la lecture des travaux historiques de Léon Poliakov, Zeev Sternhell ou Pierre Birnbaum donnant une bonne idée du contraste. Nous vivons un moment inédit en Europe, « un moment kantien » selon la caractérisation qu’en donne Marcel Gauchet, où la démocratie a perdu ses ennemis déclarés (totalitaires, traditionalistes) et où la sortie de l’hétéronomie religieuse et le basculement dans l’autonomie semblent accomplis
[26]. C’est précisément cette mutation qui rend une seconde jeunesse aux textes de Tocqueville. Car bien qu’on ait souvent souligné les qualités de visionnaire de Tocqueville, imaginons un instant le prodigieux agacement d’un lecteur situé dans l’œil du cyclone des années 1920-1930 et s’efforçant de venir à bout du chapitre de
La démocratie intitulé « Pourquoi les grandes révolutions deviendront rares ». On comprend, pour une part au moins, pourquoi « la fin du 19
e siècle [a] précipité Tocqueville du rang de prophète à celui d’assommant sermonnaire »
[27] et pourquoi sa relecture est contemporaine des débats sur l’effondrement des grandes idéologies puis sur la « fin de l’histoire », comme signe de la fin de l’idée que l’histoire a une fin (au sens de terme, de finalité et d’orientation)
[28].
L’éclairage indirect porté sur le présent à partir de l’analyse du phénomène religieux est ici particulièrement précieux et d’autant plus autorisé que l’on peut soutenir que « la religion est le lieu stratégique par excellence de la doctrine tocquevillienne »
[29]. Il est intéressant de rappeler en effet que la théorie de la sécularisation de Peter L. Berger débouche sur le constat d’un effondrement des structures de plausibilité des définitions traditionnelles de la réalité, et plus largement d’un effondrement de toutes les visions du monde avec lequel le débat sur la fin des idéologies (comme religions séculières) entretient plus d’une affinité
[30]. Prolongeant ainsi les perspectives de Max Weber qui montrait qu’avec le désenchantement du monde la seule instance donatrice de sens était l’individu, Berger termine son ouvrage sur le constat phénoménologique d’une révolution anthropologique : celle de l’individualisation massive des modes de croire caractéristique de l’âge du scepticisme et de la relativité : « L’essence de la réalité (
realissimum) à laquelle renvoie la religion est transposée du cosmos ou de l’histoire vers la conscience individuelle. La cosmologie devient psychologie. L’histoire devient biographie »
[31]. De ce point de vue, tout porte à croire à une tendance lourde allant dans le sens d’un épuisement des idéologies, entendues comme croyances politiques collectives à forte dimension millénariste pseudorationnelle
[32].
À partir du moment où l’on accepte le constat de l’effondrement des religions séculières, c’est-à-dire des recompositions plus ou moins massives de l’hétéronomie dans et contre l’autonomie démocratique, et que l’on interprète le présent avec les lunettes de Tocqueville (égalisation des conditions, individualisme) et celles de Weber (désenchantement du monde, perte du sens du sens), on est conduit à considérer que le fait majeur à analyser n’est plus l’imposition dogmatique d’une domination culturelle instituée, mais bel et bien l’individualisation massive du rapport au sens, aux valeurs et au temps. L’inquiétude, elle aussi, se déplace, portant davantage du côté du nihilisme et du scepticisme que de la foi, du côté de la montée de l’insignifiance que de la domination dogmatique, du côté de la face sombre de l’individualisme que des projets holistes (racistes, ethnonationalistes, etc.) à vocation totalitaire.
Si le terme d’individualisme est apparu quelque part entre Constant et Tocqueville
[33], il revient à ce dernier d’avoir caractérisé par cette notion la dynamique démocratique. Dans sa réflexion anthropologique, Louis Dumont y fut particulièrement sensible, citant (dès l’introduction de
Homo hierarchicus) une page entière du chapitre de Tocqueville sur « l’individualisme dans les pays démocratiques »
[34]. Définissant la singularité du destin occidental par référence à l’individualisme comme idéologie faisant de l’individu la valeur cardinale, L. Dumont a contribué de manière décisive à éclairer la profondeur des réflexions tocquevilliennes, tout en les prolongeant. Il est possible à partir de là d’envisager la dynamique de l’égalité dans toute son ampleur anthropologique, de la comprendre comme « révolution démocratique », impliquant métamorphose de la figure du sujet, « inversion du fondement social » et, par voie de conséquence, « changement complet dans le statut du politique »
[35]. Au-delà de la caractérisation d’un type de régime ou de légitimité, la démocratie comme nouveau type de société advient à travers une profonde transformation anthropologique, qui « se révèle à travers une mutation du rapport à l’autre, donc à soi-même, qui témoigne d’une expérience neuve de notre humanité »
[36]. L’une des conséquences de cette révolution anthropologique est le phénomène de désinstitutionnalisation (de la religion, de la famille, de la politique…), sur lequel la science politique, occupée qu’elle fut pendant longtemps à dévoiler les dominations institutionnelles et ses effets de reproduction, n’a pas suffisamment travaillé à ce jour. Loin d’être consensuel, ce constat historique appelle de nouvelles perspectives de recherche.
Vers l’analyse de nouvelles formes de servitude
Le fait qu’aujourd’hui les perspectives traditionalistes ou totalitaires n’apparaissent plus comme des solutions sérieuses, que l’esprit révolutionnaire ait apparemment déserté l’Europe et que, pour la première fois de leur histoire, les démocraties ne soient plus massivement remises en question au nom de principes extérieurs à elles-mêmes ne signifie pas que nous vivions dans un monde parfait du point de vue de l’exigence de l’autonomie. Cette situation inédite conduit, en revanche, à déplacer le regard critique de l’extérieur vers l’intérieur. Si la visée d’autonomie est cruciale dans l’œuvre d’un Castoriadis, c’est elle précisément qui nous invite à relire Tocqueville, qui nous introduit à l’exploration anthropologique d’une forme de tragique appartenant en propre à la dynamique même de l’individualisme démocratique
[37]. C’est au nom des principes de la subjectivité moderne et de l’individualisme démocratique qu’il devient crucial d’examiner ce qui, au sein même de cette modernité, risque de saper les conditions de possibilité du sujet. Le regard de Tocqueville nous amène à penser ces paradoxes, son analyse du caractère inédit des sociétés démocratiques, à partir de ce « fait générateur » qu’est l’égalisation des conditions, nous livre un tableau comportant splendeurs et misères, émancipation et aliénation. D’un côté, l’individualisme démocratique se déploie à travers l’affirmation de l’égalité contre la hiérarchie et de la liberté contre la tradition. L’égalité des conditions porte « chacun à chercher la vérité par soi-même »
[38] ; s’affirmant à travers le refus de l’argument d’autorité, le cartésianisme est devenu « règle commune de l’intelligence »
[39]. D’un autre côté, cette dynamique émancipatrice, valorisée explicitement par Tocqueville, produit elle-même le risque de nouvelles servitudes spécifiquement modernes, décrites notamment à travers l’isolement et l’apathie.
Il est donc surprenant que Castoriadis interpelle les « tocquevilliens » sur « l’apathie politique généralisée », puisque, sans préjuger de la validité des réponses apportées par Tocqueville, cette question, développée depuis près d’un demi-siècle par les critiques des sociétés de masse, occupe une position centrale dans l’œuvre de ce dernier
[40]. Tocqueville semble partager avec Machiavel une perspective tragique sur l’insatiable du désir
[41] et « la nature envieuse des hommes »
[42], mais ce qui relevait d’une visée anthropologique
[43] pessimiste chez l’auteur du
Prince, est appréhendé cette fois comme l’effet d’une mise en sens démocratique du monde
[44] : « Quand l’habitant des démocraties n’est pas pressé pas ses besoins, il l’est du moins par ses désirs ; car, parmi tous les biens qui l’environnent, il n’en voit aucun qui soit entièrement hors de sa portée. Il fait donc toutes choses à la hâte, se contente d’à peu près, et ne s’arrête jamais qu’un moment pour considérer chacun de ses actes »
[45].
Alors que l’insatisfaction du désir débouche chez Machiavel sur un mécontentement permanent, sur une haine entre possédants et non-possédants allant éventuellement jusqu’à la ruine de la cité
[46], le rapport « présentiste » et fébrile au temps que pressentait Tocqueville – nous y reviendrons – risque à tout moment de s’abolir dans l’absence de désir, l’ennui et l’apathie. Les dangers sont donc inverses : mobilisation chez Machiavel, immobilisme chez Tocqueville. De cet habitant « remuant » des démocraties, qui fait immanquablement penser au misérable « dernier homme » de Nietzsche, Tocqueville nous dit que « sa curiosité est tout à la fois insatiable et satisfaite à peu de frais ; car il tient à savoir vite beaucoup, plutôt qu’à bien savoir. Il n’a guère le temps, et il perd bientôt le goût d’approfondir… L’habitude de l’inattention doit être considérée comme le plus grand vice de l’esprit démocratique »
[47].
Poursuivie notamment par Hannah Arendt dans
La crise de la culture, observée aujourd’hui, par exemple par les sociologues de la famille ou de la religion, l’une des intuitions justes de Tocqueville est d’avoir pointé la difficulté (spécifiquement démocratique) pour l’individu à s’inscrire dans la trame d’un temps collectif
[48]. En tant qu’elle fragilise toute projection vers l’avenir, cette difficulté affecte de manière centrale la construction du sujet individuel comme celle du sujet politique, en portant atteinte à la possibilité même d’élaborer un projet politique
[49]. Curieusement, cette inquiétude tocquevillienne qui porte sur un malaise dans la temporalité
[50], exprimée bien avant la crise de ces éléments fondamentaux que sont la conscience historique (visant la maîtrise du devenir), le progrès, et l’idéologie (permettant de passer du savoir à l’action), trouve aujourd’hui une actualité qu’elle n’avait jamais eue auparavant. Ces perspectives sont de nouveau en affinité avec celles de Castoriadis lorsqu’il diagnostique « une crise de la société en tant que société » et lorsqu’il décrit l’effondrement qui affecte « l’autoreprésentation de la société : la dimension de l’historicité, la définition par la société de sa référence à sa propre temporalité, son rapport à son passé et à son avenir »
[51]. Ainsi celui auquel on a si souvent accolé l’étiquette de sociologue libéral se révèle-t-il très proche des inquiétudes du « philosophe de la contestation » qu’était Marcuse. Comme l’auteur de
L’homme unidimensionnel et de
Éros et civilisation, Tocqueville est particulièrement préoccupé par la question de l’avenir et du déclin des espérances
[52], craignant bien davantage le conformisme que l’esprit révolutionnaire
[53] :
« Parce que les hommes des démocraties paraissent toujours émus, incertains, haletants, prêts à changer de volonté et de place, on se figure qu’ils vont abolir tout à coup leurs lois, adopter de nouvelles croyances et prendre de nouvelles mœurs… On croit que les sociétés nouvelles vont chaque jour changer de face, et moi j’ai peur qu’elles ne finissent par être invariablement fixées dans les mêmes institutions, les mêmes préjugés, les mêmes mœurs, de telle sorte que le genre humain s’arrête et se borne ; que l’esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire d’idées nouvelles ; que l’homme s’épuise en petits mouvements solitaires et stériles, et que tout en se remuant sans cesse, l’humanité n’avance plus » [54].
Le regard tocquevillien porté sur la réalité des sociétés occidentales contemporaines ne conduit donc nullement à les dépeindre sous un jour idyllique et l’homme qui ne cesse d’exprimer son inquiétude de voir les vertus civiques disparaître des nouvelles sociétés démocratiques est pour le moins un étrange libéral
[55] :
« Les hommes n’y étant plus rattachés les uns aux autres par aucun lien de caste, de classes, de corporations, de familles, n’y sont que trop enclins à ne se préoccuper que de leurs intérêts particuliers, toujours trop portés à n’envisager qu’eux-mêmes et à se retirer dans un individualisme étroit où toute vertu publique est étouffée. Le despotisme, loin de lutter contre cette tendance, la rend irrésistible, car il retire aux citoyens toute passion commune, tout besoin mutuel, toute nécessité de s’entendre, toute occasion d’agir ensemble ; il les mure, pour ainsi dire, dans la vie privée… L’envie de s’enrichir à tout prix, le goût des affaires, l’amour du gain, la recherche du bien-être et des jouissances matérielles y sont donc les passions les plus communes… Or il est de l’essence même du despotisme de les favoriser et de les étendre. Ces passions débilitantes lui viennent en aide ; elles détournent et occupent l’imagination des hommes loin des affaires publiques, et les font trembler à la seule idée de révolution » [56].
Lire Tocqueville aujourd’hui ce n’est pas se conforter dans l’idée potentiellement totalitaire d’une utopie démocratique réalisée dans les faits, mais bel et bien penser l’écart entre ce qui est et ce qui devrait être, afin de dégager les effets paradoxaux et parfois indésirables de la dynamique égalitaire pour se donner une chance de les réduire. L’enjeu est de taille dès lors que l’on prend conscience du fait que certains de ces effets risquent, selon l’expression de Castoriadis, d’éroder les présupposés anthropologiques de cette même dynamique. Le second volume de
La démocratie nous livre à ce sujet de précieuses analyses. Comme on l’a souligné récemment, l’ensemble de l’ouvrage explore ce « paradoxe dont Tocqueville lui-même ne semble découvrir la portée véritable que peu à peu : le règne de l’individualisme pourrait bien être celui de la disparition de toute forme d’individualité humaine authentique »
[57]. L’égalité des conditions et la liberté créent l’individu, mais l’individualisme les menace tous les trois. La démocratie étend à tous la notion de semblable, elle est similitude des hommes, mais elle est aussi désocialisation qui les rend étrangers les uns aux autres et, à terme, étrangers à eux-mêmes. Tout au long du parcours, Tocqueville ne cesse d’indiquer les renversements possibles de la liberté en servitude
[58], montrant comment de l’intérieur même du processus d’égalisation des conditions, nés du désir d’indépendance, surgissent de nouveaux périls qui menacent l’autonomie des hommes.
L’analyse du scepticisme, suggérée dès les deux premiers chapitres du second volume de
La démocratie en fournit un exemple
[59]. En tant qu’elle implique le respect de l’opinion de tous, la passion de l’égalité explique la généralisation du scepticisme. Elle détruit le goût de « croire un homme quelconque sur parole », de telle sorte que chacun se renferme « étroitement en soi-même et prétend de là juger le monde »
[60]. Le scepticisme conduit à son tour, selon l’expression de Castoriadis « à la croyance puérile que nous pourrions jamais échapper à la question de la vérité, en la résolvant une fois pour toutes ou en la déclarant privée de sens »
[61]. Attitude qui brise l’intersubjectivité, sape les fondements de l’autonomie et risque de déboucher sur le conformisme
[62]. Dans tous ses textes, Castoriadis reste fondamentalement kantien sur ce point : l’autonomie renvoie à la liberté que nous avons de nous donner nos propres lois (
autonomos) et s’oppose à l’arbitraire de la subjectivité qui ne serait qu’une nouvelle figure d’hétéronomie. L’autonomie est
ipso facto autolimitation
[63]. Conduire une analyse du présent guidée par la lecture de Tocqueville, mais à partir d’une sensibilité kantienne, c’est donc mettre l’accent sur l’épineuse question des limites qui se pose de manière fondamentale et permanente pour toute société sortie de l’évidence normative. Elle se pose en effet comme « question » dès lors que l’on ne dispose plus de conceptions substantielles du bien, et elle se pose
a fortiori pour toute société qui valorise l’innovation (socio-politique ou techno-scientifique). Estimer ne rien devoir à personne (horizontalement ou verticalement
[64]), revendiquer des droits sans être capables de penser la limite, dire que toute norme est arbitraire parce que construite et donc échangeable au gré des humeurs comme un produit de supermarché, c’est tomber sous le coup de l’accusation d’angélisme, que Jeanne Hersch, grande figure du socialisme suisse, n’a cessé de critiquer à gauche, rappelant que « confondre la liberté et l’arbitraire, c’est commettre la faute philosophique la plus élémentaire »
[65].
Comme on l’a vu dans les extraits cités plus haut, le développement de l’individualisme, conçu comme indépendance, débouche sur l’oubli du projet d’autonomie, d’où la nécessité, dégagée notamment par Alain Renaut, de distinguer individu et sujet
[66]. Si l’on introduit dans une perspective kantienne l’inquiétude sans désespoir de Tocqueville, la problématique que nous lègue son œuvre peut être énoncée très simplement : à quelles conditions les citoyens d’une société démocratique restent-ils véritablement sujets et comment éviter que la face sombre de l’individualisme moderne n’abolisse la subjectivité ? En partant d’une réflexion sur les conditions de possibilité (et de pensabilité) de l’autonomie, n’y aurait-il pas au cœur même des transformations contemporaines de l’individualisme des dynamiques porteuses d’abolition du sujet ? L’individu replié « tout entier dans la solitude de son propre cœur », dont Tocqueville redoute l’avènement, est enfermé dans l’arbitraire de sa subjectivité. Délaissant l’univers des significations communément partagées, il risque d’être à son tour victime de ces « tyrannies de l’intimité », dont parle Richard Sennett, le moi devenant le principal fardeau de chacun. La thématique de la servitude volontaire retrouverait alors une actualisation imprévue, le texte de La Boétie étant d’ailleurs tiré de l’oubli par Lamennais en 1835
[67], date de parution du premier tome de
La démocratie.
En ce sens, la question reste bien de savoir comment rendre possible « la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute »
[68]. Au plus loin de l’individu enfermé sur lui-même, le sujet de Kant (premier philosophe de l’intersubjectivité selon Philonenko) échappe au solipsisme par la possibilité, fondée dans la troisième
Critique, d’universaliser dans la communication ses jugements esthétiques, moraux et politiques
[69]. Des trois maximes du sens commun, c’est « penser en se mettant à la place de tout autre » (§ 40) qui exprime la faculté de juger. Dans un autre texte, Kant énonce très simplement cette « sentence fondamentale du criticisme »
[70] : « On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d’écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées, et auxquels nous communiquons les nôtres ? »
[71]. Il apparaît clairement en quoi la dépolitisation, l’apathie, l’isolement et l’effondrement des vertus civiques, redoutés par Tocqueville, menacent les conditions de possibilités de l’autonomie du sujet. L’individu hypercontemporain, que décrit Marcel Gauchet, aspirant à être soi tout en échappant à lui-même, tourné vers les autres pour ne pas affronter sa propre solitude, tout en les fuyant, semble surgi du cauchemar de Tocqueville. Premier individu à vivre en ignorant qu’il vit en société, ce serait un individu déconnecté, délié, ne se définissant plus par son inscription dans le collectif, soucieux seulement d’adhérence à soi, oubliant que la démocratie est le pouvoir qu’une société fondée sur l’autonomie aspire à exercer sur elle-même
[72]. En portant atteinte aux possibilités d’intersubjectivité et de discussion politique, sans lesquelles le monde commun se déshumanise progressivement
[73], cet individu saperait en réalité ce qui lui permet d’exister comme sujet. Comme dans la vision de Tocqueville, on pourrait alors imaginer une foule innombrable de « monades schizophrènes » tournant sans repos sur elles-mêmes, privées du partage d’un monde commun, usant néanmoins de leur égal droit à la parole. Dans le vacarme étourdissant que produirait une assemblée de sourds bavards, chacun appellerait les autres tout en se méfiant d’eux. Tous seraient tendus vers une même exigence absolutisée : « Reconnaissez-moi ! », à laquelle seul l’écho répondrait : « Moi, moi, moi ! ».
La sensibilité tocquevillienne ouvre au questionnement portant sur les « pathologies » liées à la démocratisation et au processus d’individualisation. Le travail d’Axel Honneth n’en est pas éloigné, qui s’efforce de répondre aux perturbations liées à l’individualisme par une réflexion sur les conditions de reconnaissance, s’attachant, par-delà sa dimension linguistique, à donner un soubassement anthropologique à l’éthique de la discussion d’Habermas
[74]. Explorer la face sombre de l’individualisme démocratique invite à ressaisir, dans le cadre d’une critique interne (consistant à critiquer la démocratie au nom de la démocratie), l’ensemble des perspectives critiques développées dans la modernité. Dans sa critique du subjectivisme moral menée au nom de la morale de l’authenticité, Charles Taylor en fournit une illustration. Particulièrement sensible aux sombres prophéties tocquevilliennes, ainsi qu’à la perte des horizons de sens commun (ce qu’il partage avec des auteurs comme Walzer), le défenseur de l’identité dialogique estime que « l’authenticité ne s’oppose pas aux exigences qui transcendent le moi : elle les appelle ». En sens inverse, il y aurait « quelque chose d’autodestructeur dans un idéal de l’épanouissement qui refuse tout lien avec autrui »
[75]. Approfondir, en vue d’une réflexion sur l’autonomie, les inquiétudes de Tocqueville peut conduire vers des interrogations plus radicales portant sur l’autodestruction. La destructivité inédite du siècle écoulé nous laisse en héritage, parmi d’autres soucis, la question de l’auto-empoisonnement des sociétés ouvertes, que la théorie politique, longtemps focalisée sur le danger totalitaire n’a peut-être pas suffisamment explorée
[76]. Par exemple, en tirant les conséquences intellectuelles du risque de « totalitarisme intellectuel »
[77] ou du désespoir théorique dans lequel sont tombés certains de ses auteurs, il faudrait examiner ce qui dans l’inspiration de l’École de Francfort serait susceptible d’être repris au sein d’une critique interne. Il s’agirait alors de lire
La dialectique de la raison non comme une mise en accusation radicale des Lumières, mais comme un effort accru d’émancipation mené au nom d’une conception de la rationalité contre ses formes dégradées (raison instrumentale). Cette perspective ne semble pas totalement dépourvue de légitimité. Après tout, la théorie critique se donnait pour tâche de rompre avec l’irrationnel d’une société oppressive pour tendre vers une « humanité consciente d’elle-même »
[78]. Même dans
La dialectique de la raison, Horkheimer et Adorno s’efforçaient de penser l’aporie de « l’autodestruction de la Raison » avec le souci de ne pas abandonner « l’aspect destructif du progrès » aux « ennemis de ce dernier »
[79].
Il est clair cependant que la réflexion d’Erich Fromm, l’un des plus réformistes parmi les auteurs qui avaient fait partie du cercle intérieur de l’Institut de Francfort, se laisse plus facilement intégrer dans nos perspectives. Renonçant après la guerre, comme Horkheimer, au projet révolutionnaire, Fromm a fini par se réclamer d’un « humanisme réaliste, fondé sur la pratique du libre examen »
[80], cherchant les voies de la réalisation de ces idéaux dans le cadre d’une société industrielle. La réflexion sur la liberté développée dans
Escape from Freedom retrouve fondamentalement une question commune à Tocqueville et Weber, que W. Hennis saisit de manière stimulante en disant que tous deux « sont des “libéraux”, mais d’une espèce assez singulière. Leur intérêt ne va pas aux “droits” ou aux “libertés”, mais aux structures psychiques qui leur correspondent »
[81]. Fromm avance que « la structure de la société moderne affecte l’individu simultanément de deux manières : il devient de plus en plus indépendant, plus autonome et plus critique, mais il devient aussi plus isolé, esseulé et effrayé ». Nous croyons par exemple que la liberté de religion constitue l’une des plus grandes victoires dans le combat pour la liberté, mais nous ne voyons plus que l’homme contemporain a perdu la capacité de croire en quoi que ce soit. Longtemps préoccupés par la lutte contre « d’anciennes formes d’autorité … nous ne distinguons pas assez clairement que l’homme s’est débarrassé des anciens ennemis de la liberté, mais que de nouveaux sont apparus, d’une autre nature »
[82]. Dans sa visée émancipatrice, Fromm n’en souligne pas moins, de manière très tocquevillienne, que « le plus beau titre de gloire de notre siècle, c’est d’avoir sapé définitivement les bases de la croyance à l’origine naturelle ou divine de l’inégalité entre les hommes et à la nécessité ou à la légitimité de l’exploitation de l’homme par l’homme »
[83]. La similitude imaginaire suppose une dénaturalisation, c’est-à-dire cette profonde révolution anthropologique qui n’est rien d’autre que l’avènement de la démocratie
[84] qui induit cependant de nouveaux malaises
[85].
« Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau » annonce l’introduction au premier volume de
La démocratie. À force de sortir des oubliettes depuis un bon quart de siècle, Tocqueville est progressivement devenu en France ce qu’il était depuis longtemps aux États-Unis et en Angleterre, un classique dont l’œuvre travaille notre temps. Dès lors, on pourrait imaginer ce que serait la science politique selon Tocqueville. Il est certain que cette nouvelle discipline accorderait une place fondamentale à l’étude de la révolution anthropologique silencieuse induite par la dynamique démocratique, de sa splendeur comme de ses misères. « La grandeur de Tocqueville, écrit Pierre Manent, fut d’être capable à la fois d’encourager la claire espérance et d’approfondir le secret douloureux de la démocratie. » Mais pour faire entendre l’inquiétude tocquevillienne, cette nouvelle science politique s’attacherait en particulier aux périls liés à « l’individualisme négatif »
[86]. François Furet ne disait pas autre chose : « Dans une perspective très tocquevillienne, il nous faut revoir notre idée du progrès conçu comme une sorte de marche triomphale de la démocratie vers toujours plus de démocratie ; il nous faut être plus conscients de l’extraordinaire fragilité des sociétés fondées sur l’autonomie des individus »
[87]. Déplacer le regard de l’extérieur vers l’intérieur de l’univers démocratique signifie deux choses : travailler sur les dynamiques d’abolition de l’autonomie du sujet surgies de l’intérieur de l’univers démocratique lui-même, mais aussi explorer la fragilité du nouveau sujet psychique
[88]. Il est vrai qu’avec les auteurs que nous avons déjà cités la tâche est déjà bien avancée, mais le programme est d’une grande ampleur et appelle des recherches collectives
[89]. Est-ce encore de la science politique, demanderont certains ? À la remarque selon laquelle Kant n’avait jamais consacré de gros ouvrage à la réalité politique, K. Jaspers répondait : « Une philosophie dont la première comme l’ultime question a l’homme pour objet est forcément politique dans son essence »
[90]. À ceux qui reprocheront à l’inspiration tocquevillienne son manque de radicalité, on voudrait dédier le refus du désespoir et donc du conformisme de Fromm : « Être radical, c’est aller aux racines ; et la racine, c’est l’Homme »
[91]. â—†
[1]
Entretien avec Olivier Morel réalisé le 18 juin 1993, repris dans Cornelius Castoriadis,
Les carrefours du labyrinthe, Paris, Le Seuil, 1996, t. 4,
La montée de l’insignifiance, p. 97.
[2]
Dans « Les nouvelles radicalités. De l’extrême gauche en philosophie » (
Le Débat, 105, 1999, p. 95), Philippe Raynaud restitue la discussion « pour le moins convenue des thèses de Tocqueville » entre Denis Berger et Henri Maler (
Une certaine idée du communisme. Réplique à François Furet, Paris, Éditions du Félin, 1996).
[3]
Le Magazine littéraire, 236, décembre 1986,
Tocqueville : libéralisme et démocratie.
[4]
Par exemple, en Pologne, Tocqueville fut surtout discuté par les milieux proches de la revue d’opposition
Res Publica, qui a beaucoup fait pour introduire des textes classiques du libéralisme politique et, plus généralement, de théorie politique. Cf., par exemple, Pawel Spiewak, « Alexis de Tocqueville i Hannah Arendt o Solidarnosci » (Alexis de Tocqueville et Hannah Arendt à propos de Solidarnosc),
Res Publica, 5,1987, p. 83-88.
[5]
R. Aron,
Les étapes de la pensée sociologique (1967), Paris, Gallimard (coll. « Tel »), 1983, p. 224.
[6]
R. Aron,
Mémoires, Paris, Julliard, 1983, p. 352.
[8]
La philosophie critique de l’histoire, Paris, Vrin, 1969.
Introduction à la philosophie de l’histoire. Essai sur les limites de l’objectivité historique (1938), nouv. éd. revue et annotée par Sylvie Mesure, Paris, Gallimard, 1986, p. 306, 368, 376 et suiv., pour la critique de l’historicisme. Cf. aussi Philippe Raynaud, « Raymond Aron et Max Weber. Épistémologie des sciences sociales et rationalisme critique »,
Commentaire, 28-29, 1985, p. 213-221.
[9]
À un critique qui lui reprochait de méconnaître les limites du monde libéral, Aron répondit : « À l’en croire, il faudrait invoquer Nietzsche et Heidegger par-delà Tocqueville et Max Weber et admettre que cette société est fille plus encore du désir que de la raison – ce que je serais trop raisonnable pour admettre », R. Aron,
Mémoires, op. cit., p. 727.
[11]
R. Aron, « L’essence du totalitarisme selon Hannah Arendt »,
Critique, 1954, repris dans
Commentaire, 28-29, 1985, p. 425.
[12]
« Les révolutionnaires inclinent à exagérer et la marge de leur liberté et la puissance du destin… Fanatiques par espérance ou par désespoir, [ils] continuent de ratiociner sur un avenir inévitable… », R. Aron,
L’opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy, 1955, p. 200-201. Plus largement, cf. Luc Ferry, « Stalinisme et historicisme. La critique du totalitarisme stalinien chez Hannah Arendt et Raymond Aron », dans Évelyne Pisier (dir.),
Les interprétations du stalinisme, Paris, PUF, 1983, p. 244-255.
[13]
R. Aron,
Les étapes…, op. cit., p. 262 Sur ce point, R. Aron n’aurait sans doute pas désavoué les pages que H. Arendt, grande lectrice de Tocqueville elle aussi, consacre à la liberté d’agir, cette faculté « miraculeuse » de commencer du neuf. Hannah Arendt,
The Human Condition (1958), trad. Georges Fradier,
Condition de l’homme moderne (1961), Paris, Presses Pocket, 1988 (coll. « Agora »), p. 301-314.
[14]
En parlant de la dimension cognitive de l’analyse, nous pensons aux perspectives de Raymond Boudon, Alban Bouvier, François Chazel,
Cognition et sciences sociales, Paris, PUF, 1997. Boudon rappelle très simplement que « les horreurs du nazisme et du communisme ont aussi une origine cognitive. Elles ont été rendues possibles parce que les races et les classes ont été érigées en causes universelles par certaines interprétations ayant réussi à se faire passer pour des explications », cf. « Qu’est-ce qu’une bonne théorie ou peut-on être positiviste aujourd’hui ? » (1995), repris dans R. Boudon,
Le sens des valeurs, Paris, PUF, 1999, p. 385.
[15]
Cf., par exemple, la lettre à Gobineau du 17 novembre 1853, dans Alexis de Tocqueville,
Œuvres complètes, t. 9,
Correspondance d’Alexis de Tocqueville et d’Arthur de Gobineau, Paris, Gallimard, 1959, p. 202-203. Cf., également, le commentaire de Max Weber à l’exposé du Dr Ploetz sur « Les notions de race et de société » (1910), traduit par Léon Poliakov, dans Colette Guillaumin, Léon Poliakov, « Max Weber et les théories bioraciales du
xx
e siècle »,
Cahiers internationaux de sociologie, 56, 1974, p. 121.
[16]
On voit bien, par exemple, en quoi les thèses d’Ernst Nolte posent entre autres problèmes celui de la régression causale à l’infini et celui de la dissolution de la responsabilité dans la causalité (historique).
[17]
É. Weil, « Le conflit entre violence et droit » (1961), dans
Essais et conférences, t. 2,
Politique, Paris, Vrin, 1991, p. 249.
[18]
Georg Simmel, « La différenciation sociale » (1894), repris dans
Sociologie et épistémologie, traduit par J. Freund, Paris, PUF, 1981, p. 208.
[19]
« Ce qui fait l’essence de l’explication par l’acteur et ses calculs, c’est que précisément, on ne retrouve pas la nécessité. On retrouve l’intelligibilité et pas la nécessité. » R. Aron,
Leçons sur l’histoire. Cours du Collège de France, texte établi, présenté et annoté par S. Mesure, Paris, Éditions de Fallois, 1989, p. 139. Sur le plan épistémologique, R. Boudon rapproche explicitement Tocqueville de Weber et de Simmel, cf., par exemple, « Sens et raisons : les sciences sociales et l’argumentation » (1995), repris dans
Le juste et le vrai. Études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Paris, Fayard, 1995, p. 178-184.
[20]
Jean Piaget,
Études sociologiques, Genève, Droz, 1955, p. 145-146, cité par François Bourricaud, « Contre le sociologisme : une critique et des propositions »,
Revue française de sociologie, 1975, p. 583-603. Dans son livre publié dès 1970, Pierre Birnbaum, souligne que « loin de nier toute détermination, Tocqueville affirme qu’en dépit de celle-ci, l’homme, par son action, écrit sa propre histoire… C’est au nom de cette morale active qu’il refuse l’équation que Hegel établit entre réel et rationnel ; l’existence d’un fait ne prouve pas, selon lui, sa légitimité ni sa véracité… Par suite, Tocqueville s’attaquera également à toutes les formes de pensée positiviste », Pierre Birnbaum,
Sociologie de Tocqueville, Paris, PUF, 1970, p. 18-20. Cf., aussi, Jon Elster,
Psychologie politique (Veyne, Zinoviev, Tocqueville), Paris, Minuit, 1990, p. 135.
[21]
R. Aron,
Les étapes…,
op. cit., p. 21.
[22]
« À la différence de Tocqueville, je ne me demande pas quelles sont les conséquences sociales de la suppression des inégalités de condition mais quelles inégalités économiques et sociales la société industrielle tend à reconstituer. À la différence de Marx, je ne me demande pas quelles sont les conséquences sociales du régime capitaliste, mais quelles sont les conséquences sociales des sociétés industrielles en général », R. Aron,
Dix-huit leçons sur la société industrielle, Paris, Gallimard, 1962, p. 53.
[23]
« Pour nous, entre ces menaces, nous n’hésitons pas : la liberté, la pluralité, seules compatibles, à la longue, avec le tempérament politique du peuple français… Et s’il était besoin de justifier notre foi, qu’il soit permis de rappeler ces lignes fameuses d’A. de Tocqueville “Les despotes eux-mêmes ne nient pas que la liberté ne soit excellente. Seulement, ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les autres en sont tout à fait indignes. Ainsi ce n’est pas sur l’opinion qu’on doit avoir de la liberté qu’on diffère, mais sur l’estime plus ou moins grande qu’on se fait des hommes. Et c’est ainsi qu’on peut dire d’une façon rigoureuse que le goût qu’on montre pour le gouvernement absolu est dans le rapport exact du mépris qu’on professe pour son pays. Je demande qu’on me permette d’attendre encore un peu avant de me convertir à ce sentiment-là” » (Tocqueville, « Avant-propos » de
L’Ancien Régime et la Révolution, Paris, Gallimard, 1985 (coll. « Folio »), p. 53), cf. R. Aron,
Chroniques de guerre. La France libre (1940-1945), éd. annotée par Ch. Bachelier, préf. J.-M. Soutou, Paris, Gallimard, 1990, p. 802.
[24]
Les désillusions du progrès. Essai sur la dialectique de la modernité, Paris, Calmman-Lévy, 1969, p.
xxii.
[25]
Jean-Marie Donegani, Marc Sadoun,
La Ve République. Naissance et mort, Paris, Gallimard, 1999 (coll. « Folio »), nouv. éd.
[26]
Selon Marcel Gauchet, « nous sommes sortis de l’ère d’une autonomie à conquérir contre l’hétéronomie… Nous nous trouvons à cet égard dans un moment kantien – le moment où se parachève la dissociation opérée par Kant entre la connaissance selon l’homme et la science divine, moyennant l’élimination de tout ce qui avait pu paraître de nature à restaurer l’accès au suprasensible, et moyennant l’expurgation de ce qui, chez Kant même, maintenait malgré tout l’enracinement de l’homme dans le suprasensible. Autrement dit, l’autonomie l’a emporté ; elle règne sans avoir à s’affirmer en face d’un repoussoir fort de l’épaisseur des siècles, et cela change tout », cf.
La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, Paris, Gallimard, 1998, p. 64 ; cf., aussi, « Quand les droits de l’homme deviennent une politique »,
Le Débat, 110, 2000, p. 258-288.
[27]
Françoise Mélonio,
Tocqueville et les Français, Paris, Aubier, 1993, p. 271.
[28]
Jocelyn Benoist, Fabio Merlini (eds),
Après la fin de l’histoire. Temps, monde, historicité, Paris, Vrin, 1998.
[29]
Pierre Manent,
Tocqueville et la nature de la démocratie (1982), Paris, Fayard, 1993, p. 148.
[30]
Le livre de P. L. Berger paraît un an avant le recueil de textes de Chaim I. Waxman (ed.),
The End of Ideology. Debate, New York, Funk and Wagnatis, 1968. Sur le thème de la fin des idéologies qui date des années 1950, cf. la conclusion intitulée « Fin de l’âge idéologique ? » dans R. Aron,
L’opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy, 1955, p. 315 et suiv. Daniel Bell, « The End of Ideology in the West » (1955), communication à la table ronde sur « L’avenir de la liberté », Congrès pour la liberté de la culture (Milan, 1955). Edward Shills avait également intitulé « The End of Ideology ? » son compte rendu du congrès paru dans
Encounter, novembre 1955.
[31]
Peter L. Berger,
The Sacred Canopy. Elements of a Sociological Theory of Religion (1967), New York, Anchor Books, 1990 (3
e éd.), p. 167.
[32]
Ce n’est que dans ce sens que l’on peut adhérer au constat de la fin des idéologies. Cf. les précisions qu’en donne Raymond Aron lui-même dans « On the Proper Use of Ideologies », dans J. Ben-David, T. N. Clark (eds),
Culture and its Creators. Essay in Honor of Edward Shils, Chicago, University of Chicago Press, 1977, publié sous le titre « Du bon usage des idéologies »,
Commentaire, 48, 1989-1990, p. 696.
[33]
Alain Renaut,
L’ère de l’individu. Contribution à une histoire de la subjectivité, Paris, Gallimard, 1989, p. 53 et suiv. ;
L’individu. Réflexions sur la philosophie du sujet, Paris, Hatier, 1995, p. 18 et suiv.
[34]
Louis Dumont,
Homo hierarchicus. Essai sur le système des castes, Paris, Gallimard, 1966, p. 32-33. Lors de la remise du prix Tocqueville (5 juin 1987), Louis Dumont raconte qu’il a découvert Tocqueville grâce à la lecture des polycopiés du cours sur « Les étapes de la pensée sociologique », cf. « Tocqueville et le respect de l’autre »,
Esprit, août-septembre 1987, p. 3 et suiv.
[35]
Marcel Gauchet, « Tocqueville, l’Amérique et nous. Sur la genèse des sociétés démocratiques »,
Libre, 7,1980, p. 81-82 ; cf., aussi, sa discussion des thèses de L. Dumont dans Marcel Gauchet, « De l’avènement de l’individu à la découverte de la société »,
Revue européenne des sciences sociales, numéro spécial
Pour Louis Dumont, 68, 1984, p. 109-126.
[36]
Robert Legros,
L’avènement de la démocratie, Paris, Grasset, 1999 (coll. « Collège de philosophie »), p. 7.
[37]
Cf., par exemple, Luc Ferry, Alain Renaut,
Heidegger et les modernes, Paris, Grasset, 1988, p. 174 et suiv.
[38]
Tocqueville,
De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1986 (coll. « Folio »), t. 2, 1
e part., chap. 3, p. 30.
[39]
Ibid., chap. 1, p. 16.
[40]
Comme, par exemple, W. Kornhauser (
The Politics of Mass Society, Londres, Routledge and Paul Kegan, 1965) ou D. Riesman (
The Lonely Crowd, 1950). En France, Eugène Enriquez estime que Freud annonce une civilisation de masse, prolongeant ainsi sans le savoir les thèses de Tocqueville, cf.
De la horde à l’État. Essai de psychanalyse du lien social, Paris, Gallimard, 1983, p. 126.
[41]
« La nature a créé les hommes de façon telle qu’ils peuvent tout désirer et ne peuvent tout obtenir. Le désir d’acquérir étant plus fort que la capacité de le faire, il en résulte le mécontentement de ceux qui possèdent et le peu de satisfaction qu’ils en tirent », Machiavel,
Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre 1, XXXVII, trad. par Christian Bec, dans Machiavel,
Œuvres, Paris, Robert Laffont, 1996, p. 252.
[42]
Ibid., Livre 1, avant-propos, p. 187.
[43]
« Si l’on considère le passé et le présent, on voit aisément que toutes les cités et tous les peuples ont les mêmes désirs et les mêmes humeurs et les ont toujours eus »,
ibid., Livre 1, XXXIX, p. 257.
[44]
Sur cette lecture phénoménologique de Tocqueville, cf. les travaux de Robert Legros,
L’idée d’humanité. Introduction à la phénoménologie, Paris, Grasset, 1990 ;
L’avènement de la démocratie,
op. cit. ; « Aron, lecteur de Tocqueville »,
Le Messager européen, 8, 1994, p. 49-62.
[45]
Tocqueville,
De la démocratie en Amérique,
op. cit., t. 2, 3
e part., chap. 15, p. 308.
[46]
Sur la dimension affective de la politique selon Machiavel, cf. Pierre Ansart,
Les cliniciens des passions politiques, Paris, Le Seuil, 1997, p. 96-98.
[47]
Tocqueville,
De la démocratie en Amérique,
op. cit., t. 2, 3
e part., chap. 15, p. 308-309.
[48]
« Ainsi non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le refermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur »,
ibid., t. 2, 2
e part., chap. 2, p. 145.
[49]
Tout comme Weber soulignant dans sa conférence sur
Le métier et la vocation d’homme politique (1919) que « l’affaire propre de l’homme politique [est] l’avenir et la responsabilité devant l’avenir », Tocqueville écrit que « de tous les temps, il importe que ceux qui dirigent les nations se conduisent en vue de l’avenir »,
ibid., t. 2, 2
e part., chap. 17, p. 210.
[50]
Paul Zawadzki (dir.),
Malaise dans la temporalité. Vers une révolution anthropologique silencieuse ?, Paris, Publications de la Sorbonne, à paraître en 2001. Dans son dernier ouvrage, Pierre Rosanvallon souligne que « la démocratie est une fonction du temps »
La démocratie inachevée, Paris, Gallimard, 2000, p. 410.
[51]
C. Castoriadis,
La montée de l’insignifiance,
op. cit., p. 23.
[52]
Cf., par exemple, Gérard Raulet,
Herbert Marcuse. Philosophie de l’émancipation, Paris, PUF, 1992, p. 236-237. Cf. Tocqueville,
De la démocratie…,
op. cit., t. 2, 2
e part., chap. 17.
[53]
« J’avoue que je redoute bien moins, pour les sociétés démocratiques, l’audace que la médiocrité des désirs… Loin donc de croire qu’il faille recommander à nos contemporains l’humilité, je voudrais qu’on s’efforçât de leur donner une idée plus vaste d’eux-mêmes et de leur espèce »,
ibid., t. 2, 3
e part., chap. 19, p. 340-341.
[54]
Ibid., chap. 21, « Pourquoi les grandes révolutions deviendront rares », p. 360-361.
[55]
R. Boesche,
The Strange Liberalism of Alexis de Tocqueville, Ithaca and London, Cornell University Press, 1987 cité par Jean-Fabien Spitz qui parle de « deux soi-disant pères fondateurs du libéralisme – B. Constant et A. de Tocqueville, » dans
La liberté politique. Essai de généalogie conceptuelle, Paris, PUF, 1995, p. 13 et chap. 12.
[56]
« Avant-propos » de
L’Ancien Régime et la Révolution,
op. cit., p. 50-51.
[57]
Daniel Jacques,
Tocqueville et la modernité. La question de l’individualité dans la démocratie en Amérique, Louiseville, Boréal, 1995, p. 75.
[58]
Claude Lefort,
Écrire. À l’épreuve du politique, Paris, Calmann-Lévy/Fondation Saint-Simon, 1992, p. 66.
[59]
Ce que souligne, à partir de l’analyse tocquevillienne, Raymond Boudon, dans « Sens et raisons : les sciences sociales et l’argumentation », cité, p. 181-182.
[60]
Tocquevillle,
De la démocratie…,
op. cit., t. 2, 1
e part., chap. 1, p. 14.
[61]
C. Castoriadis
Les carrefours du labyrinthe (1978), Paris, Le Seuil, 1998 (coll. « Points »), t. 1, p. 10.
[62]
« À mesure que les citoyens deviennent de plus en plus égaux et plus semblables, le penchant à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe, diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde ». Tocquevillle,
De la démocratie…,
op. cit., t. 2, 1
e part., chap. 2, p. 22-23.
[63]
C. Castoriadis, « Pouvoir, politique, autonomie »,
Revue de métaphysique et de morale, 1, 1988, p. 103.
[64]
Cette réflexion conduit à poser la question de la dette, du symbolique, du temps et donc de l’institution, cf. les travaux de Pierre Legendre et de Vincent Descombes,
Les institutions du sens, Paris, Minuit, 1996.
[65]
Jeanne Hersch,
Éclairer l’obscur. Entretiens avec Gabrielle et Alfred Dufour, Paris, L’Âge d’homme, 1986, p. 44. Cf. aussi Vincent Descombes,
Philosophie par gros temps, Paris, Minuit, 1989 (chap. 7 sur le projet d’autonomie).
[66]
L’individu fait signe vers l’indépendance et éventuellement ses formes dégradées (narcissisme, apathie, repli sur le privé) ; le sujet est pensé par référence à l’autonomie qui renvoie au modèle kantien d’intersubjectivité, cf. Alain Renaut,
L’ère de l’individu. Contribution à une histoire de la subjectivité, Paris, Gallimard, 1989.
[67]
Cf. la discussion de Miguel Abensour, Pierre Clastres, Marcel Gauchet et Claude Lefort, dans Étienne de La Boétie,
Le discours de la servitude volontaire, texte établi par Pierre Léonard, Paris, Payot, 1976, rééd. 1993.
[68]
Kant, « Réponse à la question : “Qu’est-ce que les Lumières” » (1784), trad. H. Wismann, repris dans Kant,
Critique de la faculté de juger, Paris, Gallimard, 1985 (coll. « Folio »), p. 497.
[69]
Il y a chez Kant une théorie de la « communication directe » que le jugement esthétique révèle par excellence. Cf. Alexis Philonenko, préface à Kant,
Critique de la faculté de juger, traduction et introduction par A. Philonenko, éd. revue avec des notes nouvelles, Paris, Vrin, 1993, p. 12-13. « Ce jugement, nous dit Kant, a ceci de caractéristique que, ne possédant qu’une valeur simplement subjective, il prétend néanmoins valoir pour tous les sujets, comme cela pourrait se faire s’il était un jugement objectif. »
ibid., p. 174.
[70]
Alexis Philonenko,
L’œuvre de Kant, t. 2,
Morale et politique, Paris, Vrin, 1997, 5
e éd., p. 194.
[71]
Kant,
Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée, trad. Alexis Philonenko, Paris, Vrin, 7
e éd., 1993, p. 86.
[72]
Marcel Gauchet, « Essai de psychologie contemporaine »,
Le Débat, 99, 1998, p. 164-181.
[73]
« Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue », Hannah Arendt, « De l’humanité dans de “sombres temps”. Réflexions sur Lessing » (1959), trad. de l’all. par Barbara Cassin et Patrick Lévy, dans
Vies politiques (
Men in Dark Times), Paris, Gallimard, 1974, p. 34.
[74]
Axel Honneth, « La dynamique sociale du mépris. D’où parle une théorie critique de la société ? » (1994), trad. de l’all. Ch. Bouchindhomme et R. Rochlitz repris dans Christian Bouchindhomme, Rainer Rochlitz (eds),
Habermas, la raison, la critique, Paris, Le Cerf, 1996, p. 231.
[75]
Charles Taylor,
Le malaise de la modernité (1991), trad. Charlotte Melançon, Paris, Le Cerf, 1994, p. 49.
[76]
C’est le reproche adressé à Popper par Leszek Kolakowski, « Samozatrucie otwartego spoleczenstwa » (L’auto-empoisonnement de la société ouverte) (1979), repris dans Leszek Kolakowski,
Czy diabel moze byc zbawiony i 27 innych kazan (Le diable peut-il être sauvé et 27 autres sermons), Londres, Aneks, 1982, p. 206-216.
[77]
Nous empruntons l’expression et la critique (adressée à Horkheimer) à Jean-Marc Ferry,
Habermas, l’éthique de la discussion, Paris, PUF, 1987, p. 318. La politisation de la science, liée au projet émancipateur de la théorie critique, conduit en effet à incorporer la question de la vérité dans la critique de l’idéologie, autrement dit à soumettre la vérité des énoncés théoriques à la justesse des intérêts pratiques, niveaux que Kant avait bien pris soin de séparer dans ses
Critiques.
[78]
Max Horkheimer, « Théorie traditionnelle et théorie critique » (1937), repris dans
Théorie traditionnelle et théorie critique, trad. de l’all. par Cl. Maillard et S. Muller, Paris, Gallimard, 1974 (coll. « Tel »), p. 79.
[79]
Max Horkheimer, Theodor W. Adorno,
La dialectique de la raison. Fragments philosophiques (1944), trad. de l’all. par E. Kaufholz, Paris, Gallimard, 1983 (coll. « Tel »), p. 15. Il est vrai que leur critique se radicalise au point que l’on en vient à se demander comment il serait encore possible de défendre les valeurs du rationalisme critique et ce qu’il reste finalement aux ennemis du progrès (cf., par exemple, p. 68).
[80]
Ce qu’il trouvait chez Spinoza, chez le jeune Marx, un certain Freud et les prophètes hébreux, cf. Erich Fromm,
Le cœur de l’homme (1964), trad. S. Laroche, Paris, Payot, 1979, 1991, p. 211. Sur la référence prophétique, cf. les belles pages qu’il consacre aux concepts d’histoire, de révolution et d’espoir dans
Vous serez comme des dieux. Une interprétation radicale de l’Ancien Testament et de sa tradition (1966), trad. Paul Alexandre, éd. revue et annotée par Evelyne Sznycer et Serge Pahaut, Bruxelles, Complexe, 1975, p. 82-140.
[81]
Wilhelm Hennis,
La problématique de Max Weber (1987), trad. L. Deroche-Gurcel, Paris, PUF, 1996, p. 89, note 43. De son côté, Jean-Fabien Spitz a également souligné que Tocqueville, « enrôlé parmi les chantres du libéralisme constitutionnaliste [est] préoccupé de questions de mœurs plus que de question de droit », préface à J. G. A. Pocock,
Le moment machiavélien (1975), trad. L. Borot, Paris, PUF, 1997, p.
xliv.
[82]
Erich Fromm,
Escape from Freedom (1941), New York, Owl Book Henry Holt and Cie, 1994, p. 104-105.
[83]
Erich Fromm,
Le cœur de l’homme, op. cit., p. 124. Cf. aussi Tocqueville,
De la démocratie…,
op. cit., t. 2, 3
e part., chap. 5.
[84]
Selon Robert Legros, l’expérience de la similitude est liée à cette révolution démocratique qui, à travers la dénaturalisation des hiérarchies, des autorités et des liens communautaires, introduit une expérience neuve du rapport à l’autre et du rapport à soi et qui nous amène à faire « l’expérience de l’autre comme essentiellement semblable en tant qu’homme, ou du semblable comme essentiellement humain », cf.
L’avènement de la démocratie,
op. cit., p. 378.
[85]
Par exemple, Paul Zawadzki, « Le ressentiment et l’égalité. Contribution à une anthropologie philosophique de la démocratie », dans Pierre Ansart (ed.),
Du ressentiment, Bruxelles, Bruylant, 2001.
[86]
Marcel Gauchet, « Le mal démocratique », entretien donné à
Esprit, 10, 1993, p. 77 ; cf. aussi la conclusion de Robert Castel,
Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995, p. 461 et suiv.
[87]
« L’importance de Tocqueville aujourd’hui »,
Cahiers de philosophie politique et juridique, 19, 1991, p. 144
[88]
Selon Gladys Swain et Marcel Gauchet, « le paradoxe constitutif de l’anthropologie des sociétés démocratiques, c’est que ces êtres pour la première fois reconnus en possession de droits originaires, inaliénables, antérieurs au fait collectif, pour la première fois ontologiquement autonomes, juridiquement maîtres d’eux-mêmes, extérieurement indépendants pour la communauté où ils s’insèrent, sont aussi, et corrélativement, les premiers êtres à se découvrir asservis du dedans, intérieurement dépendants, et dépossédés d’eux-mêmes par quelque chose ne venant de nulle part ailleurs que d’eux-mêmes »,
La pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique, Paris, Gallimard, 1980, p. 485.
[89]
C’est à cette réflexion que Claudine Haroche et moi-même consacrons un séminaire de recherche, dans le cadre du Centre de recherches politiques de la Sorbonne.
[90]
K. Jaspers,
Les grands philosophes, t. 3.
Kant, trad. de l’all. par J. Hersch, Paris, Presses Pocket, 1990 (coll. « Agora »), p. 183.
[91]
« Pour un socialisme humaniste » (1960), repris dans
De la désobéissance et autres essais, trad. de l’amér. par Th. Carlier, Paris, Robert Laffont, 1983, p. 117.