2001
Raisons politiques
Dossier
Tocqueville chez les historiens
Marc Lazar
Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique à l’Institut d’études politiques de Paris, est directeur de l’École doctorale de la Fondation nationale des sciences politiques et chercheur associé au CERI. Il vient de publier, en collaboration avec Stéphane Courtois, Histoire du Parti communiste français (Paris, PUF, 2000) et publiera prochainement « Partis politiques et cultures politiques » dans Daniel Cefaï (dir.), Les cultures politiques en Europe (Paris, PUF, 2001). Ses recherches actuelles portent sur le communisme et la gauche en Europe occidentale, et sur la vie italienne.
Krzysztof Pomian
Historien et philosophe, Krzysztof Pomian est directeur de recherches émérite au CNRS et conseiller de la rédaction du Débat. Il vient de publier Sur l’histoire (Paris, Gallimard-Folio, 1999) et W kregu Giedroycia (Le cercle de Giedroyc), Varsovie, Czytelnik, 2000. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’histoire des musées.
Philippe Raynaud
Philippe Raynaud est professeur de science politique à Paris II, où il enseigne la philosophie politique et l’histoire de la pensée constitutionnelle américaine. Il est président de la Société pour la philosophie et la théorie juridiques et politiques (SFPJ). Auteur notamment de Max Weber et les dilemmes de la raison moderne (2e éd., Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1996), il a dirigé avec Stéphane Rials un Dictionnaire de philosophie politique (2e éd., Paris, PUF, 1998) et prépare actuellement un livre sur la politique de Nietzsche.débat animé par
Marc Sadoun
Raisons politiques : La première question sur laquelle nous aimerions avoir votre sentiment est la suivante : « Quel est l’apport de Tocqueville à la compréhension de l’histoire ». Si on laisse de côté la question spécifique de l’histoire de France, la question est bien de savoir : 1. Si Tocqueville permet de réhabiliter une explication politique de l’événement, 2. S’il ne substitue pas à l’interprétation économique que donne Marx de l’État et, plus généralement, du politique, une autre interprétation monocausale caractérisée par son insistance sur le fait démocratique. Souvenons-nous de ce qu’il dit : « En Amérique, toute la société, pour ainsi dire, est fondée sur un seul fait ; tout découle d’un principe unique ». Même s’il ne fait pas de ce principe une cause première, même s’il est toujours attentif à l’enchevêtrement des causes et des conséquences, n’a-t-on pas d’abord retenu de lui le caractère primordial de l’explication politique au risque de sous-estimer le poids de l’économique, qu’il ignore pour l’essentiel, et du social, qui est au contraire au centre de son analyse ?
Krzysztof Pomian : Un rapide historique tout d’abord. Tant De la démocratie en Amérique (1835-1840) que L’Ancien Régime et la Révolution (1856) ont été, dès l’époque de leur parution, considérés comme des grands travaux d’histoire. Si vous vous reportez à la préface de l’ouvrage de Camille Jullian, Notes sur les historiens français du xix
e siècle, publié en 1897, Tocqueville y est célébré, à la fois pour De la démocratie en Amérique et pour L’Ancien Régime, le premier de ces livres étant tenu pour le meilleur exemple d’histoire contemporaine et L’Ancien Régime étant même proclamé, avec La cité antique de Fustel, « l’œuvre historique la plus originale et la mieux faite que le 19e siècle ait produite ». En même temps, on sait très bien que l’influence effective de Tocqueville sur le travail des historiens, du moins en France, car les cas anglais et américain sont à cet égard différents, et peut être aussi le cas allemand, est restée longtemps des plus réduites. Les exemples les plus connus, et toujours cités, sont Les origines de la France contemporaine (1875-1894) de Taine et La cité antique (1864) de Fustel de Coulanges. Il est peu probable qu’on puisse en trouver d’autres qui soient vraiment importants. Furet a eu cette phrase qui fondamentalement me semble juste, selon laquelle Tocqueville a été peu lu par les historiens et encore moins compris, citant en exemple l’introduction du grand historien George Lefebvre qui précède L’Ancien Régime et la Révolution et que Furet qualifie, sans animosité à l’égard de Lefebvre, d’un peu condescendante. Quant à savoir maintenant si Tocqueville propose une interprétation monocausale à la place d’une autre, je dirais que la question ne se pose pas aujourd’hui en ces termes. C’est seulement au cours des trente dernières années que l’on peut parler d’un retour des historiens français à Tocqueville et d’une vraie intégration de son approche dans leur pratique. Or cela s’est produit après un long règne d’un traitement effectivement monocausal de l’histoire – le plus souvent d’inspiration marxiste – qui ne tenait compte que du facteur économique auquel se voyait en fait réduit le social, quoique l’on en parlât beaucoup, et dont le politique et le culturel n’étaient censés être que des épiphénomènes. Dans ces conditions, la réception de Tocqueville ne me semble pas avoir entraîné de substitution à cet économisme d’un traitement tout aussi monocausal, mais qui faisait appel à l’action d’une cause différente. Tout montre qu’elle a, au contraire, enrichi l’explication historique en faisant jouer au politique le rôle d’un facteur autonome parmi d’autres et en interaction avec les autres.
Marc Lazar : Il me semble effectivement qu’un certain nombre d’historiens, qui vont se proclamer tocquevilliens ou héritiers de Tocqueville, ont insisté sur la dimension du politique, mais cela doit être resitué dans le contexte de l’affrontement avec le marxisme, le structuralisme et l’École des Annales. D’autre part, je voudrais rappeler la préface, souvent oubliée de Fernand Braudel dans les Souvenirs de Tocqueville (1978) où Braudel affirme que Tocqueville est indifférent à l’économie lorsqu’il analyse 1848, mais qu’il consacre des pages très intéressantes à la sociologie de la société française et c’est pour cette raison, explique Braudel, que Tocqueville est plus proche de l’École des Annales qu’on ne le dit d’habitude. Une tentative de « récupération » qu’on retrouve quelques années plus tard dans l’article consacré à Tocqueville dans le Dictionnaire des sciences historiques où André Burguière reprend cette argumentation.
Philippe Raynaud : Concernant ce que les historiens avaient retenu du travail de Tocqueville sur l’Ancien Régime et la Révolution avant la période qui nous intéresse, je reprendrai la formule de Furet car ces historiens l’avaient bien un peu lu. Je pense à l’article sur la Révolution française de l’Encyclopédie Universalis, dû à Albert Soboul où l’auteur mobilise Tocqueville au service de sa propre interprétation pour expliquer que, contrairement aux révisionnistes ultérieurs, il avait le sentiment de la continuité fondamentale de la Révolution. On ne peut donc pas dire qu’il n’a pas été lu, mais quant à savoir s’il a été bien compris c’est une autre affaire. Tocqueville est-il porté dans ses travaux à une explication monocausale de l’histoire par la politique ? Je ne le crois pas. Deux exemples, l’un emprunté à De la démocratie en Amérique, l’autre à L’Ancien Régime et la Révolution. Le premier volume de La démocratie en Amérique se termine par une comparaison de l’avenir des trois races aux États-Unis qui apparaît à l’auteur comme la limite de la logique de l’égalité des conditions, car dans ce contexte les Américains, c’est-à-dire les immigrants européens, sont confrontés à deux peuples qui leur préexistent avec lesquels leurs rapports ne sont pas purement réglés par la logique interne de la démocratie. En analysant la situation des Noirs, Tocqueville décrit la logique des rapports entre l’institution démocratique et l’esclavage, perçue comme négation de l’égalité, ce qui n’a rien de monocausal. D’autre part, dans L’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville analyse la crise de l’Ancien Régime à partir de processus socio-politiques irréductibles à un monocausalisme quelconque. L’analyse célèbre de la situation des ordres privilégiés, dont les privilèges sont d’autant plus mal admis qu’ils ont perdu de leur pouvoir réel dans la société, n’a rien de politocentrée. La théorie classique selon laquelle une crise survient après une période de prospérité relève d’une analyse sociologique, que Raymond Boudon citera comme un type de raisonnement caractéristique de l’approche sociologique. Il faut aussi tenir compte de ce que Tocqueville dit lui-même des historiens de son temps, je pense au chapitre de la seconde partie de La démocratie en Amérique où il critique les tendances des historiens du monde démocratique, visant sans doute Michelet, Guizot et autres historiens français du 19e siècle, avec l’idée que la démocratie transforme le jugement intellectuel en incitant à voir les grandes forces anonymes ou sociales, plutôt que le rôle des grandes individualités politiques, plus aisément perceptibles des historiens des temps aristocratiques. On voit bien là ce qui éloigne Tocqueville de l’École des Annales.
K. P. : À ce propos, on peut se demander dans quelle mesure le politique explique et dans quelle mesure il est expliqué dans la pensée tocquevillienne, où la recherche des explications ultimes mélange des considérations de types psychologique et social. Tocqueville ne me semble ainsi ni plus ni moins monocausal que Guizot qui s’attache toujours à montrer le jeu complexe entre plusieurs facteurs que sont les idées, les conditions sociales, voire économiques, dans lesquelles se déploient les rapports de domination, les circonstances historiques.
R. P. : Au fond, Tocqueville n’ouvre-t-il pas sur une histoire plus attentive aux conséquences qu’aux causes des phénomènes étudiés, avec ce que cela implique de généralisation, de théorisation et, pour tout dire, d’histoire conceptuelle ? Si l’on considère que le Tocqueville de l’Ancien Régime est autant sociologue qu’historien ou, plutôt, qu’il donne une explication sociologique des phénomènes historiques, on peut comprendre qu’il suscite la méfiance des historiens.
P. R. : Entre le Tocqueville historien et le Tocqueville sociologue, je crois qu’on peut éventuellement introduire un troisième Tocqueville réalisant la médiation entre les deux autres, je veux parler du Tocqueville philosophe, épris de philosophie de l’histoire. De là on est à même de discuter l’introduction de La démocratie en Amérique où la marche graduelle vers l’égalité des conditions est présentée comme un fait providentiel. Pour Tocqueville, l’idée d’une histoire nécessaire au développement inéluctable et entièrement déterminé provient des tendances de l’intelligence démocratique qui tend à affirmer le pouvoir de forces impersonnelles contre celui du facteur humain dans l’histoire. Sur ce point, il faut relire la correspondance avec Gobineau, où Tocqueville perçoit à l’œuvre, dans la contre-théodicée gobiniste d’une marche inéluctable vers la décadence, une logique similaire mais inversée à celle des discours optimistes sur le développement de la raison dans l’histoire de type hégélien ou des interprétations démocratiques. Sur la question même du progrès de l’égalité des conditions, il n’y pas chez Tocqueville une vision uniformément providentialiste ou déterministe de l’histoire. Qualifier le développement de l’égalité des conditions de providentiel, c’est aussi retourner contre les traditionalistes et les contre-révolutionnaires l’argument de Maistre qui considérait la Révolution et l’avènement de la démocratie comme une insulte à la Providence.
K. P. : Je suis tout à fait d’accord, car le travail de Tocqueville est en effet perçu comme relevant d’une histoire philosophique. C’est une des raisons pour lesquelles les historiens auront des difficultés avec Tocqueville, Furet l’a bien vu lorsqu’il notait « cette évolution bizarre qui a fait qu’en France la science historique universitaire s’est développée, depuis la fin du 19e siècle, comme négation de la philosophie ». C’est notamment vrai pour l’École des Annales et pour Fernand Braudel. Le refus de Tocqueville par l’historiographie universitaire française à partir des années 1870 s’explique pour beaucoup par le caractère éminemment philosophique de son œuvre. Curieusement, cette même historiographie ne refusera pas Michelet. Quant à l’accusation de fatalisme adressée à Tocqueville, elle a été brandie contre tous ceux qui, sans se limiter à aligner les faits, ont essayé de dégager dans l’histoire l’action des tendances à long terme. Avant Tocqueville, on a fait le même procès à Guizot. Par ailleurs, une contrainte déterministe est imposée sur la démarche historienne en tant que telle. Et Tocqueville est un excellent historien.
R. P. : Cette lecture du Tocqueville philosophe pourrait selon vous expliquer la réticence de l’historiographie française à s’en réclamer. Mais, en même temps, nous connaissons l’influence de Durkheim sur l’École des Annales. Quelle responsabilité porte, selon vous, cette école dans la longue éclipse de Tocqueville ? Celle-ci est-elle liée à la méfiance de cette école partagée, avec Durkheim, pour l’histoire politique ?
M. L. : La question est en effet d’importance. L’influence de l’École des Annales explique pour partie l’éclipse de Tocqueville, en raison notamment de l’influence de Durkheim sur ce courant historiographique. Constituant la sociologie comme discipline, Durkheim a écarté le politique du domaine d’activité de la sociologie. Cette exclusion du politique est frappante lorsque l’on consulte les volumes de L’Année sociologique. Si Durkheim est très intéressé, en tant que citoyen, à la vie politique de la Troisième République, il estime que les contingences du politique empêchent la sociologie de s’y intéresser. La non-formation à la philosophie des historiens en général explique aussi la méfiance à l’égard de la philosophie, largement partagée au-delà de l’École des Annales. Et récemment, des historiens, à l’image de F. Furet, se sont entourés de philosophes. Or ces initiatives ont précisément été considérées par certains historiens comme un des éléments faisant entrer la crise dans la discipline historique. C’est le cas de Gérard Noiriel qui expliquait, il y a quelques années, que la discipline était entrée en crise à cause de l’influence trop importante de la philosophie dans les travaux historiques aujourd’hui. Enfin, si vous considérez l’histoire politique proprement dite, trois galaxies peuvent être repérées, respectivement organisées autour de François Furet, René Rémond et Maurice Agulhon. L’histoire politique développée par René Rémond et ses élèves est dans une situation paradoxale, car tout en affirmant l’autonomie du politique, ce qui permettrait de les situer dans une lignée tocquevillienne, il n’y a en même temps jamais de référence explicite à Tocqueville comme le démontrent les textes fondateurs de cette historiographie. Jean-François Sirinelli, un des héritiers de cette histoire politique, la définissait il y a peu comme une synthèse de deux courants, idées et sociologie électorale, et de deux apports, Thibaudet d’un côté, Siegfried et Goguel de l’autre, beaucoup plus que Labrousse. Tout ceci pose le problème d’une histoire conceptuelle du politique. L’histoire de René Rémond est à la fois nourrie de science politique et, en même temps, exprime sa réticence à mettre la conceptualisation au premier plan de l’histoire qu’elle pratique. De ce point de vue, l’opposition est forte avec l’historiographie développée par F. Furet.
K. P. : Deux facteurs puissants ont joué contre Tocqueville à l’intérieur de la discipline historique universitaire. Il y a d’une part un refus idéologique non négligeable. Pour les républicains de stricte obédience, la vision de la Révolution proposée par Tocqueville n’était pas acceptable à titre de paradigme, parce que, pour eux, la Révolution est un « bloc » et parce qu’ils opèrent une rupture absolue entre la Révolution et l’Ancien Régime. L’idée même d’associer ces deux termes était un acte blasphématoire contre de tels principes. À ce facteur idéologique s’ajoute un facteur disciplinaire déjà évoqué à propos des rapports de l’histoire avec la philosophie. La parution de La Revue historique en 1876 signe la transformation « à l’allemande » de l’historiographie française, c’est-à-dire l’assimilation par celle-ci du dogme fondamental de l’histoire savante : l’histoire se fait avec les sources écrites et rien d’autre. Ranke détestait la philosophie de l’histoire. Désormais, pour les historiens français, toute pensée philosophico-théorique est exclue. Dans la perspective positiviste, l’historien doit tirer tout son savoir des sources. L’idée de progrès est la seule qui subsiste, mais elle n’est pas considérée comme une idée philosophique : on la tient pour un fait qui se constate. Dans ce contexte, Tocqueville est totalement inutilisable. Durkheim, Vidal de la Blache, Febvre ont réagi violemment contre ces excès, non pas au nom de la philosophie, mais parce qu’ils conçevaient l’histoire comme une science sociale, fondée sur une approche statistique des données. De leur point de vue, la théorie est non seulement acceptable, mais elle est même indispensable. Mais elle n’est pas – surtout pas ! – fournie par la philosophie. Seules la dispensent les sciences sociales (géographie vidalienne, sociologie durkheimienne). Le refus du court terme, de l’événementiel, de ce qui est censé être purement empirique, insaisissable par la théorie, sert alors de justification au rejet du politique, assimilé précisément – et abusivement – à l’événementiel. Dans cette conception de l’histoire, Tocqueville fait l’objet, plus que d’un refus, d’un véritable désintérêt.
P. R. : Il faut évidemment avoir à l’esprit le poids d’une histoire institutionnelle dans laquelle l’histoire savante universitaire se constitue contre l’histoire des amateurs, des penseurs et des académiciens du 19e siècle. Il est par ailleurs difficile de trouver une place pour l’œuvre de Tocqueville dans l’Université et dans le paysage politique de la Troisième République, où les libéraux n’existent que sous la forme dissimulée illustrée par Jules Ferry. La redécouverte de Tocqueville est venue curieusement de la sociologie, avec Raymond Aron et Michel Crozier.
R. P. : L’École des Annales associait l’histoire politique à l’histoire événementielle. Or Tocqueville, qui insiste sur l’explication politique, propose aussi une histoire du long terme, plus attentive à la continuité qu’aux ruptures. On voit bien la présence de cet héritage chez François Furet et Mona Ozouf. Mais ne faut-il pas aussi en marquer les limites ? N’a-t-il pas justement conduit à réfléchir sur le permanent au risque d’ignorer la chaîne des mouvements apparemment de moindre importance qui ont rompu la continuité du cours des choses ?
M. L. : Cela ne me semble pas tout à fait vrai dans le travail de F. Furet où l’on trouve à la fois une réflexion sur la longue durée et sur le surgissement de questions nouvelles portées par la modernité, en des instants particuliers et des conjonctures historiques précises qui bouleversent justement ce que Furet appelait « l’imaginaire politique contemporain ». L’analyse qu’il conduit de la Révolution française, s’intéressant davantage aux conséquences de cet événement phénoménal, repose sur cette césure qu’il voyait dans la Révolution, ce moment où les Français se sont mis à détester le passé. Il reprend avec insistance dans Le passé d’une illusion cette thèse d’une césure fondamentale, identifiée cette fois à la première guerre mondiale, pour montrer comment à partir de cette rupture une modernité politique va émerger au profit de partis politiques d’un type nouveau, dotés d’une idéologie spécifique, qui vont prolonger la guerre en politique et déterminer le siècle. Il y a bien donc là une combinaison des deux approches.
P. R. : Je crois que pour Furet, comme pour Tocqueville, la méthodologie importe moins que la logique d’un problème historique. Certes, l’historien construit son objet, mais les grands problèmes se posent en partie à nous, certains devant être traités sur le mode de la longue durée et d’autres sur le mode de la conjoncture. Les interprétations successives de la Terreur avancées par Furet, tour à tour interprétée comme un « dérapage » puis dans une perspective continuiste de la Révolution et de l’histoire de France critiquant la théorie des circonstances, révèlent moins les contradictions de Furet que sa conscience du primat du problème sur le discours de l’historien.
R. P. : Aron considère que Toqueville est « par excellence le sociologue comparatiste ». Il l’est parce qu’il « essaie de dégager ce qui est important par confrontation des espèces de sociétés appartenant à un même genre ou un même type ». Il l’est parce qu’il ne se contente pas de constater « certains caractères liés à l’essence de toute société moderne ou démocratique » mais parce qu’il « ajoute qu’à partir de ces fondements communs, il y a une pluralité de régimes politiques possibles ». On pourrait dire aussi qu’il l’est dans la mesure où sa méthode comparative s’exerce évidemment dans le temps et pas seulement dans l’espace. Ce dernier point n’a rien d’original, il caractérise par définition toute démarche historique. Les deux premiers le sont davantage. Or, peut-être sous l’influence des lectures américaines, on est frappé de constater l’insistance qui a été mise sur l’idée d’exception ou même d’exceptionnalité, idée très présente chez Furet et chez les tocquevilliens français. Ne croyez-vous pas que ce déplacement du spécifique vers l’exceptionnalité rend difficile l’exercice d’une bonne démarche comparative ? À quelle aune mesurer l’exceptionnel ? Quelle est la norme à laquelle on peut le référer ?
K. P. : À propos de « l’exception française », il faut d’abord rappeler qu’une certaine tradition bien établie ne voyait rien d’exceptionnel dans l’histoire de France. Au contraire, comme le disait Marx, la France était la terre classique de la lutte des classes ce qui lui permettait de conclure que l’histoire de France était d’une certaine manière l’histoire paradigmatique de l’établissement de la domination bourgeoise en Europe. L’idée que l’histoire de France présente des traits exceptionnels est arrivée assez tard dans le cadre, justement, du dépassement de la vision marxiste. L’insistance sur ces traits exceptionnels s’inscrit dans une polémique orientée contre une certaine vision marxiste et postmarxiste qui érigeait l’histoire de France en modèle permettant de comprendre les autres pays européens, ce qui, évidemment, n’est pas le cas. Cela dit, l’idée d’exception ne nous fait nullement sortir du comparatisme, car pour pouvoir constater une exception, il faut comparer. On ne peut pas affirmer qu’il y a un Sonderweg avant d’avoir confronté les situations et établi qu’il existe un chemin typique. Il n’y a pas d’histoire sans comparaison.
P. R. : La question posée nous invite à distinguer ce qui concerne l’écriture du discours historien et un problème de logique portant sur les relations entre l’exceptionnel et le singulier en s’interrogeant sur la place de la comparaison. Le recours par les historiens à l’idée d’exceptionnalité, pour qualifier une séquence historique ou une société, répond bien souvent à une volonté de se décentrer par une certaine vision de l’histoire nationale comme typique ou exemplaire. Il y a des usages auto-apologétiques de la notion d’exceptionnalité, comme dans une certaine interprétation allemande du Sonderweg, mais l’usage critique me paraît le plus répandu. La thèse de l’exceptionnalité dans les travaux de Hartz n’a pas pour fonction de glorifier le cas américain, mais bien d’inviter les Américains à se décentrer quand ils s’imaginent porteurs de la société modèle. C’est une manière de construire une relation critique avec le discours national. On trouve une idée comparable chez Furet, contre une vision marxiste plus ou moins hégémonique. L’histoire de France n’incarne pas toutes les voies de développement de la modernité politique, mais revêt un caractère singulier. On parlera en revanche d’exceptionnalité, et non plus seulement de singularité, si l’on veut souligner la spécificité d’une expérience historique comme la naissance de la démocratie athénienne.
M. L. : On retrouve en effet dans d’autres pays ces préoccupations, voyez la manière dont les Italiens pensent leur histoire, systématiquement marquée du sceau de la singularité ou de l’exceptionnalité, voire de la notion d’anormalité qui a surgi depuis quelques années et qui soulève nombre d’objections conceptuelles et méthodologiques. L’Italie serait un pays anormal en raison de sa crise politique, de la faiblesse de son État, de la difficulté éprouvée pour constituer un sentiment national. Tout cela est aujourd’hui devenu un lieu commun de l’histoire et de la science politique italiennes. Il faut, je crois, dédramatiser cette question de l’exceptionnel. Cette recherche de la singularité française porte sur trois questions qui occupent Furet à partir du milieu des années 1970 : la Révolution française, la République et la démocratie. Il est frappant de constater à cet égard à quel point l’histoire comparative en politique est très peu pratiquée en France.
K. P. : Il faudrait quand même peut-être distinguer entre un comparatisme explicite, manifeste, et un comparatisme de l’arrière-plan qui ressort parfois des notes de bas de page ou de bibliographies.
R. P. : Pour rester sur la question du comparatisme, on peut se demander si Tocqueville ne part pas de ce qu’il veut démontrer (la spécificité française) pour trouver dans l’Amérique un autre modèle. D’où la multiplicité des lectures contemporaines sur l’exception française perceptible dans tous les domaines : la résistance du jacobinisme, la toute-puissance de l’État, la résistance au pluralisme, les rapports hommes-femmes, etc.
P. R. : La comparaison est d’une certaine façon un art et pour en comprendre le sens et l’intérêt il me semble qu’il faut, comme le disait Aristote, regarder l’artiste. L’intérêt des comparaisons dépend souvent de celui qui les conduit.
R. P. : Que reste-t-il aujourd’hui de l’explication que Tocqueville donne de l’Amérique lorsqu’on considère les apports récents de l’historiographie américaine qui montre une révolution traversée de courants radicaux, qui insiste aussi sur la lutte des classes et sur l’inégale distribution des richesses ?
P. R. : De la démocratie en Amérique est sans doute le meilleur livre sur les États-Unis et ses analyses concernant ce pays n’ont jamais été aussi vraies qu’aujourd’hui. Le deuxième volume de l’ouvrage montre une compréhension profonde des passions qui animent la démocratie américaine, d’autant plus visibles aujourd’hui que la démocratie américaine s’est rapprochée davantage du type idéal construit par Tocqueville. La thèse de Hartz, réputée tocquevillienne, insistant sur la continuité du libéralisme américain du fait de l’inexpérience de l’Ancien Régime, absence qui permettrait d’expliquer que les États-Unis n’aient connu ni socialisme ni contre-révolution, ne me paraît pas réfutée. Rien ne vient infirmer cette hypothèse dans l’histoire des États-Unis. On peut, par exemple, considérer l’épisode du maccarthysme comme la preuve qu’il existe des tendances autoritaires au sein de la société américaine, mais comparer, comme l’ont fait certains travaux, ce phénomène au fascisme européen me paraît déraisonnable.
R. P. : Si l’on voit bien la place que le texte et le discours peuvent tenir dans les approches tocquevilliennes de l’histoire, n’ouvrent-ils pas sur une histoire politique désincarnée, où le concept prend le pas sur le réel ? On sait que c’est la critique qui a souvent été adressée à Furet et, plus largement, aux travaux qui, se réclamant ou non de Tocqueville, ont insisté sur l’explication politique et ont laissé toute leur part à la parole et à l’écrit des acteurs. Quelle est la pertinence de cette critique ?
K. P. : Il faut commencer par poser la question du retour de Tocqueville au centre de la vie intellectuelle et idéologique française et, en particulier, des préoccupations des historiens. Ce qui est nouveau, c’est qu’on peut être aujourd’hui d’accord ou non avec les analyses de Tocqueville, mais qu’on ne peut plus les ignorer. Je crois pouvoir situer l’émergence de ce phénomène à la fin des années 1960 et je suis enclin à le lier très directement à l’arrivée à l’âge adulte, dans l’historiographie, de la génération à laquelle appartenaient Annie Kriegel et François Furet. L’article publié en 1971 par Furet dans le volume de mélanges en l’honneur de Raymond Aron (« Tocqueville et le problème de la Révolution française »), me paraît occuper dans cette évolution une place d’autant plus importante qu’il s’inscrit précisément dans une conjoncture idéologique et intellectuelle marquée par la crise des idéologies et des régimes totalitaires. Les critiques contre ce type d’idéologie commencent à s’étendre rapidement à partir de l’écrasement du Printemps de Prague, y compris dans la gauche et l’extrême gauche, le PC mis à part, ce que Thibaud résume d’une phrase lorsqu’il prend la direction de la revue Esprit en 1978 : « L’imposture totalitaire a fini par éclater ». Je pense qu’il s’agit d’un phénomène dont nous ne mesurons pas tout à fait l’importance, car il correspond plus largement à une crise profonde de toutes les idéologies et de toutes les visions futurocentriques, en vogue à l’époque, qui ébranle les fondements mêmes des sciences sociales, telles qu’elles se sont constituées depuis la fin du 19e siècle en liaison avec ces idéologies, totalitaires ou non. Cela a correspondu à ce que j’ai appelé en 1980 la « crise de l’avenir ». C’est dans ce contexte de double crise, idéologique et intellectuelle, touchant à la vie politique des intéressés et aux fondements de la discipline, que Tocqueville est revisité par les historiens et les philosophes du politique avec un intérêt sans précédent. Sur le plan idéologique, Tocqueville apporte une alternative possible à la vision d’un avenir dominé par le « socialisme réel » dont la nature intrinsèquement inégalitaire est devenue évidente ; de ses analyses, on peut en effet tirer le corollaire que l’exigence irrépressible de la démocratie sera tôt ou tard victorieuse du pouvoir de la nomenklatura. Au plan historiographique, il permet de sortir du seul programme de recherche concevable à l’époque, d’une histoire « science sociale », statistique, appliquée aussi bien aux phénomènes culturels que politiques. Le programme d’inspiration tocquevillienne permet, d’une part, d’étudier l’État absolutiste comme condition nécessaire de la Révolution dans une perspective de longue durée et, d’autre part, de réintroduire la nation comme cadre d’exercice de la démocratie. Il ouvre sur la problématique de l’égalité des conditions et de l’individualisme, de la relation entre démocratie et religion, du totalitarisme en tant que réaction antidémocratique – toutes questions qu’exploreront plus tard Furet, Halévy, Rosanvallon, Gueniffey et, de manière plus philosophique, Gauchet. Tout se passe en somme comme si le surgissement d’une problématique idéologique et intellectuelle nouvelle avait conféré au texte de Tocqueville une actualité inédite. Pour désigner le trait distinctif de cette école, je pense qu’il faut retenir, comme Furet l’a fait, le terme d’histoire philosophique, en opposition avec une histoire conçue comme science sociale. Cette histoire philosophique a profondément renouvelé le questionnaire des historiens. Mais on peut aussi parler de la « nouvelle histoire politique » et de la « nouvelle histoire culturelle », l’une étant si proche de l’autre qu’il leur arrive de coïncider.
P. R. : La relecture de Tocqueville dans les années 1970 est non seulement liée à une conjoncture de crise des sciences sociales, mais aussi à un « décloisonnement » des disciplines. Elle coïncide avec un certain renouveau de la philosophie politique, favorisant des rencontres entre philosophes et historiens.
M. L. : L’affirmation dans les textes de Furet d’un histoire politique ou d’une « histoire problème », de type philosophique ou conceptuelle, marque aussi une radicalisation de Furet contre les sciences sociales correspondant à la fois à une position d’historien et de politique, car il voit derrière l’affirmation des sciences sociales un des derniers succédanés du marxisme. Concernant le rapport entre le concept et le réel, il y a un malentendu à propos de Furet car il ne s’est pas désintéressé du réel. Ce qui l’intéresse dans le politique et les textes de pensée politique, c’est le fait que ces derniers contribuent à façonner les imaginaires et à nourrir les passions. Dans Le passé d’une illusion, il n’analyse pas simplement une illusion, mais le fait qu’un certain type d’idéologie puisse engendrer des illusions dans l’imaginaire contemporain, s’efforçant ainsi de penser le concept et le réel. Il est vrai que dans son approche du communisme, il déploie une vision « hyper-politique » au détriment d’autres facteurs, d’où les critiques qui lui ont été adressées. Je me demande d’ailleurs si aujourd’hui une nouvelle phase n’est pas en train d’éclore autour d’une articulation possible, et nécessaire, entre histoire politique et histoire sociale.
R. P. : À confronter les textes que François Furet a respectivement consacrés à L’Ancien Régime et la Révolution et à De la démocratie en Amérique, on est frappé par le ton très différent qui les caractérise. Furet est plutôt sévère quand il parle du Tocqueville historien, enfermé dans ses contradictions, incapable d’arbitrer entre la permanence de la centralisation administrative et la rupture de la Révolution, mal armé aussi pour démêler l’écheveau des facteurs. Il est pratiquement sans réserve admiratif quand il préface De la démocratie en Amérique tout en soulignant d’ailleurs le désintérêt relatif de Tocqueville pour l’explication causale. Est-ce au total à dire que le Tocqueville sociologue et le Tocqueville théoricien de la démocratie sont infiniment plus riches, ont plus à nous dire aujourd’hui que le Tocqueville historien ?
K. P. : L’intérêt d’historiens comme Tocqueville et Guizot réside davantage dans les questions qu’ils posent que dans les réponses qu’ils apportent car les exigences scientifiques ont beaucoup évolué. Même l’œuvre de Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, ne saurait être considérée comme indiscutable dans la forme après deux siècles. Elle n’en garde pas moins, tout comme les œuvres de Tocqueville et l’Histoire de la civilisation en Europe de Guizot, une puissance inspiratrice qui est loin d’être épuisée.
P. R. : Cela confirme que l’histoire et la sociologie ne sont pas des sciences « dures » car l’accumulation des connaissances répond à une logique particulière. Il y a dans l’historiographie des sujets considérés comme plus importants que d’autres, et il est probable que, dans la conjoncture de la fin des années 1970, la question de la Révolution française et de la démocratie américaine ont surgi au premier plan car ces thèmes coïncidaient avec l’état de la réflexion des individus. La crise intellectuelle et idéologique des sciences sociales a sans doute créé une « fenêtre d’opportunité » rendant la discussion plus libre. Si Tocqueville devait connaître une nouvelle éclipse, cela serait sans aucun doute très regrettable.
M. L. : Une des postérités de Tocqueville est le fait que les historiens français, et pas simplement les chercheurs réunis autour de Furet, s’intéressent enfin à la démocratie française. De manière paradoxale, la question de la démocratie n’a pas été considérée en France comme un objet historique. L’inscription de la démocratie occidentale de 1919 à 1989 au programme de l’agrégation de cette année est à cet égard hautement symbolique. â—†