Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629043
232 pages

p. 127 à 140
doi: en cours

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Dossier

no 1 2001/1

2001 Raisons politiques Dossier

Le puritain n’est pas républicain. Pour une autre histoire de l’Amérique

Camille Froidevaux Camille Froidevaux est docteur en science politique. Elle a notamment publié Ernst Troeltsch, la religion chrétienne et le monde moderne (PUF, coll. « Sociologies », 1999) ; « L’Église américaine ou l’échec d’un catholicisme “dans le siècle” », Revue française de science politique, 49 (1), février 1999 ; « Dieu et les Américains : la fin d’une exception ? », Le Débat, 108, janvier-février 2000.
Observateur avisé de la « démocratie pure » telle qu’elle se présente à lui aux États-Unis, Tocqueville trouve aussi dans ce pays les conditions d’une coexistence harmonieuse de la religion chrétienne et des exigences de la modernité politique. Au-delà de la séparation des ordres temporel et spirituel, c’est au niveau plus profond de la convergence des principes qu’il situe l’accord théologico-politique américain. Cette interprétation a servi de fondement à toutes les analyses ultérieures qui ont fait de la nation américaine le cadre exemplaire de l’intime imbrication du politique et du religieux. Il convient pourtant de revenir sur ce qui constitue à l’évidence une illusion rétrospective : la puissance explicative du puritanisme des premiers colons nous a caché la difficulté avec laquelle le fameux « mur de séparation » avait été édifié, elle permet aujourd’hui de rendre compte de résurgences du religieux au sein de la vie publique américaine sans se laisser abuser par leur efficacité politique. Tocqueville is not only the observer of pure democracy as it is in the United States. He also finds in this country the conditions of an harmonious coexistence between christian religion and the demands of modernity. He places the American theologico-political agreement beyond the separation of temporal and spiritual orders, and more deeply on the level of. a convergence of principles. This interpretation has been the model of all subsequent analyses which take the American nation to examplify a framework where politics and religion intimately overlap. One has to go back over what is certainly a retrospective illusion. The strengh of the setller’s puritarism has hidden from us the difficulty with which the “famous” wall of separation had been erected. It now helps to describe the reappearance of religion within American public life without overestimating its political efficiency.
Parti pour étudier outre-Atlantique les caractéristiques de la démocratie, Tocqueville découvre les circonstances d’une coexistence harmonieuse entre le christianisme et la modernité démocratique. L’observation de cette convergence, si différente de l’antagonisme qui prévaut dans le Vieux Monde, imprègne son analyse des implications anthropologiques de l’égalité. La religion est le thème en creux de sa réflexion consacrée au politique. Pour reprendre les mots d’Agnès Antoine, Tocqueville traite « religieusement du politique et politiquement de la religion » [1]. L’une des finalités, implicite, de La démocratie en Amérique consiste dès lors à mettre en évidence la compatibilité de la religion chrétienne avec le cours moderne de la civilisation : il y a pour Tocqueville un état « démocratique et libéral » du christianisme. En théorie, il s’agit de fonder l’hypothèse d’une harmonie intime entre la doctrine chrétienne et la logique démocratique, l’exemple américain devant fournir la preuve factuelle de cette affinité essentielle.
La démonstration tocquevillienne se révèle déterminante dans notre compréhension du Nouveau Monde. Son postulat n’a connu que des variations d’intensité : la religion constitue le soubassement de la société américaine et ce, quel que soit le domaine considéré, social, économique ou politique. Le fait, aux antipodes de la configuration dominante dans les démocraties européennes, sert de pilier à la thèse de l’exceptionnalisme américain. Pour son principal théoricien, Seymour M. Lipset, Tocqueville en serait « le père intellectuel » [2]. Ce qui est certain, c’est qu’il a grandement contribué à ce que nous considérions aujourd’hui les États-Unis comme définitivement « à part » dans le concert des nations occidentales. C’est particulièrement évident quand on aborde le thème de la religion : la conviction demeure que l’éthos religieux et l’éthos politique se sont mutuellement renforcés, voire que le premier a déterminé le second [3]. En s’exclamant : « Il me semble voir toute la destinée de l’Amérique renfermée dans le premier puritain qui aborda sur ses rivages, comme toute la race humaine dans le premier homme » [4], Tocqueville a posé les fondements d’une interprétation « sur-religieuse » de l’Amérique qui continue d’être accréditée.
Elle trouve parfois des éléments importants de confirmation, comme c’est le cas depuis que les candidats à la présidence américaine ont relancé le thème de la place à accorder à la religion dans la vie publique. L’élection du républicain George W. Bush pourrait augurer l’ouverture d’une brèche dans le « mur » de séparation entre l’Église et l’État. Après avoir décrété que le dimanche suivant sa prestation de serment serait une journée nationale de prière, le nouveau président a annoncé dans son discours d’investiture qu’il convenait d’accorder aux institutions religieuses « une place d’honneur dans nos plans et nos lois » [5]. Ce que cette réactivation politique de la religion révèle, c’est la puissance de perpétuation de l’option politico-religieuse des premiers Américains, celle de l’imbrication intime des ordres temporel et spirituel telle qu’elle a été défendue par les colons puritains. Peut-on pour autant en conclure à l’indissolubilité du lien entre religion et politique aux États-Unis ?
Avec Tocqueville, mais aussi un peu contre lui, il faut poser la question de la nature des fondements théologico-politiques de la nation américaine. La thèse tocquevillienne de la modernité enfin réalisée du christianisme aux États-Unis doit être réexaminée à la lumière de l’histoire et de la sociologie. L’égalité a-t-elle été chrétienne avant d’être démocratique comme l’affirme Tocqueville ? Rien n’est moins évident. La séparation de l’Église et de l’État est-elle la traduction constitutionnelle des principes politico-religieux des sectes puritaines ? Là encore, tout prouve le contraire. Dans sa version américaine, l’histoire des rapports entre la religion et la démocratie est à la fois plus complexe qu’il n’y paraît, l’autonomie de la sphère politique vis-à-vis de toute détermination religieuse ayant été acquise de haute lutte, et plus simple qu’on ne le pense, si on comprend que la prétendue « exception » américaine sur le plan religieux se concentre dans l’épisode puritain des premières heures, lequel se trouve régulièrement réactivé sans porter de conséquences politiques effectives.
 
Le fils de Dieu serait-il le père de la démocratie ?
 
 
À l’origine de l’association tocquevillienne de la religion chrétienne et de la dynamique démocratique, on trouve une conviction toute personnelle, évoquée, pour cette raison précisément, au conditionnel [6]. Le processus historique d’avènement de l’égalité des conditions est irrésistible parce qu’il correspond au dessein de Dieu pour l’humanité. Avec ce postulat, Tocqueville voudrait convaincre ceux qui refusent de se rallier à la démocratie au nom de leur fidélité au catholicisme. L’orientation religieuse de la France postrévolutionnaire relève, selon lui, de la contingence, elle est réversible : « [C’est] par un concours d’étranges événements [que] la religion se trouve momentanément engagée au milieu des puissances que la démocratie renverse » [7]. Mais Tocqueville ne revient pas sur l’homologie qu’il a établie entre l’histoire que font les hommes et le destin que leur réserve Dieu, il développe une approche plus subtile qui s’intéresse aux congruences doctrinales entre le christianisme et la démocratie.
De son point de vue, il n’est pas de l’essence de la religion chrétienne d’être associée au régime monarchique et à la société aristocratique, c’est même tout l’inverse. Premier ressort démocratique, l’égalité est d’abord un principe chrétien en ce qu’elle caractérise la relation des hommes à Dieu. La formule est connue : « Le christianisme, qui a rendu tous les hommes égaux devant Dieu, ne répugnera pas à voir tous les citoyens égaux devant la loi » [8]. Il y aurait une prédisposition chrétienne à la reconnaissance de l’égalité civile en vertu de la portée égalitaire du face-à-face entre Dieu d’un côté et la totalité des croyants de l’autre. À ce stade de l’argumentation, il ne s’agit que de s’interroger sur l’acceptation passive de l’égalité par les chrétiens. Mais Tocqueville va plus loin en attribuant au christianisme le mérite même du principe égalitaire : « Il fallut que Jésus-Christ vienne sur la terre pour faire comprendre que tous les membres de l’espèce humaine étaient naturellement semblables et égaux » [9]. Il faut déduire de cette affirmation que rien n’étaye ce que le raisonnement tocquevillien implique. Si le Christ Dieu-fait-homme n’a lui-même pas fait l’objet d’une distinction divine, c’est que tout homme possède par nature la même valeur aux yeux du Père. L’impuissance de Jésus, son désespoir sur la Croix et la non-intervention de Dieu ont aboli toute différence, élevant chaque chrétien à une semblable dignité. Dans le contexte éminemment inégalitaire de l’Empire romain, le christianisme a introduit le germe égalitaire en offrant à tous et à chacun d’établir une relation individuelle à Dieu. Si l’histoire chrétienne a vu s’évanouir ce postulat fondamental et se briser le lien du Créateur à chacune de ses créatures par l’introduction d’une hiérarchie parmi les croyants, la faute en revient aux hommes qui ont, pour s’assurer le soutien des souverains temporels, souscrit à la structuration aristocratique de leur ordre, occultant l’égalité naturelle posée originellement dans l’ordre spirituel. La résurgence cyclique de mouvements radicaux prêchant un « communisme » d’amour témoigne de l’effectivité doctrinale de « l’égalitarisme » chrétien. Si les groupes ascétiques et millénaristes des temps de l’Église primitive se contentaient de vivre en commun selon la pauvreté évangélique, certains mouvements sectaires des 14e et 15e siècles ont appelé à la réalisation objective de l’égalité par le partage des possessions et l’attribution du pouvoir au peuple [10]. Mais ce n’est pas à ces courants, somme toute marginaux, que Tocqueville se réfère dans sa démonstration des origines chrétiennes de l’égalité. Par-delà la réalité de l’association de l’Église catholique avec l’ordre d’Ancien Régime, c’est au catholicisme lui-même qu’il attribue la paternité de la logique égalitaire.
« On a tort de regarder la religion catholique comme un ennemi naturel de la démocratie. Parmi les différentes doctrines chrétiennes, le catholicisme me paraît au contraire comme l’une des plus favorables à l’égalité des conditions » [11]. Ce n’est plus dans la relation de chaque chrétien au divin que se révèle l’égalité, mais dans la subordination de la communauté des croyants au corps clérical : « Le prêtre s’élève seul au-dessus des fidèles : tout est égal au-dessous de lui… [Le catholicisme] aime à confondre toutes les classes de la société au pied du même autel, comme elles sont confondues aux yeux de Dieu. S’[il] dispose les fidèles à l’obéissance, il ne les prépare donc pas à l’inégalité » [12]. Sans l’assumer explicitement, Tocqueville signale la contradiction qui sous-tend l’argument en précisant un peu plus loin : « Le catholicisme est comme une monarchie absolue. Ôtez le prince et les conditions y sont plus égales que dans les républiques » [13].
L’analogie n’est pas anodine, elle souligne la similitude des fonctions ecclésiales et royales ; dans les deux cas, il s’agit de soumettre l’ensemble de la communauté à une loi unique donnée d’en haut. Or faire abstraction du monarque ou du hiérarque, comme le suggère Tocqueville, ne donnerait pas à voir un corps social composé d’égaux, mais une masse indistincte d’individus livrés à eux-mêmes. Fidèles d’un prince ou d’un prélat, les hommes des âges ecclésiastico-monarchiques sont effectivement égaux, mais dans l’infériorité et la dépendance. Peu convaincante, la tentative tocquevillienne d’établir une filiation directe entre le christianisme et la modernité démocratique est circonscrite à la question de l’égalité. Pour que l’examen de cette problématique soit complet, il faut l’envisager aussi sous un angle plus spécifiquement sociologique. Ce détour est d’autant plus nécessaire qu’il apporte un éclairage utile à la thèse d’une adéquation entre la religion chrétienne dans sa version protestante et la démocratie libérale telle qu’elle s’est développée aux États-Unis.
Il revient au sociologue allemand Ernst Troeltsch d’avoir mis en évidence, dans Les doctrines sociales des Églises et des groupes chrétiens, les implications « politiques » des différentes éthiques chrétiennes [14]. De sa typologie des groupes « Église », « secte » et « mystique », retenons la définition du premier type qui permet de comprendre l’impossibilité théorique d’un rattachement du catholicisme au mouvement de la modernité. À rebours de l’éthique évangélique qui prescrivait le mépris des choses de ce monde, le christianisme primitif puis médiéval a adopté une logique de civilisation chrétienne, visant un ordre englobant les deux domaines de réalité et entraînant l’acceptation conservatrice de l’ordonnance inégalitaire et hiérarchique de la sphère séculière. Pour E. Troeltsch, le catholicisme incarne idéalement le type « Église » qui soumet l’entièreté de l’existence intramondaine à l’institution qui représente Dieu sur terre. Selon ce critère, la Réforme n’introduit aucune rupture : le protestantisme, tant luthérien que calviniste, obéit à la dynamique unitaire du type « Église ». Luther et Calvin ont tous deux souscrit à une définition unitaire et impérative de l’institution ecclésiale, synonyme de structuration théocratique de la réalité mondaine. Dans le cas protestant, l’articulation théologico-politique s’est simplement inversée : la domination du spirituel sur le temporel ne pouvant plus s’exercer dans le contexte de l’apparition des logiques étatiques, les Églises « nationales » ont accepté de se soumettre aux représentants de l’autorité séculière dont elles attendaient qu’ils légitiment et garantissent la vraie foi [15]. La doctrine sociale du type « Église » équivaut à un refus de la disjonction des deux ordres au nom de la supériorité ultime du religieux. Elle constitue l’antithèse de la configuration américaine et, plus encore, le repoussoir utilisé par Tocqueville lui-même pour mettre en évidence le point de convergence entre le christianisme et la démocratie. « Particulière et accidentelle », l’association du trône et de l’autel s’oppose, selon lui, à l’« état naturel des hommes en matière de religion » [16], c’est-à-dire à la séparation des deux domaines telle qu’elle se donne à voir en Amérique.
 
Histoire d’une séparation
 
 
Il existerait un lien de quasi-causalité entre le calvinisme sectaire des premiers colons et l’avènement de la démocratie américaine. De cela, Tocqueville a persuadé des générations de spécialistes, au point d’être devenu la référence incontournable quand il s’agit de comprendre la relation entre religion et politique aux États-Unis qui seraient « le produit … de deux éléments parfaitement distincts, qui ailleurs se sont fait souvent la guerre, mais qu’on est parvenu, en Amérique, à incorporer l’un dans l’autre et à combiner merveilleusement, je veux parler de l’esprit de religion et de l’esprit de liberté » [17]. La combinaison en l’occurrence, c’est la séparation de l’Église et de l’État, qui n’est pas pour Tocqueville un simple partage raisonné des domaines de compétence, mais dérive en ligne directe de la religion chrétienne dans sa version puritaine. C’est parce qu’ils rejetaient toute « suprématie religieuse » et prônaient la libre association communautaire que les Pilgrim Fathers ont incarné « un christianisme que je ne saurais mieux peindre qu’en l’appelant démocratique et républicain » [18]. En mettant en pratique le principe des « Églises libres », défini par les calvinistes radicaux anglais qui fondaient l’appartenance communautaire sur une expérience personnelle de la foi, les puritains américains ont valorisé la dimension individuelle de la piété et accepté la diversité infinie des regroupements chrétiens. Ils ont réclamé une totale liberté de culte et revendiqué la neutralité étatique en matière religieuse. C’est du moins ainsi que la situation est habituellement résumée et c’est sur ce présupposé que Tocqueville se fonde pour attribuer à la religion des premiers Américains une responsabilité dans l’avènement de la modernité politique. À l’en croire, les colons auraient importé « l’égalité des conditions et celle des intelligences, d’où la république démocratique devait sortir un jour comme de sa source naturelle [et] légué à leurs descendants les habitudes, les idées et les mœurs les plus propres à faire fleurir la république » [19]. Il faut bien en convenir, cependant, l’affirmation ne résiste pas à l’épreuve des faits ; l’instauration de la séparation a résulté bien plus d’un processus de compromis qu’elle n’a traduit les principes théologico-politiques des puritains.
Fuyant les persécutions religieuses dont ils étaient victimes dans l’Ancien Monde, les Pilgrim Fathers ont abordé les rivages américains avec un projet politique précis : établir sur terre la Cité de Dieu, c’est-à-dire accomplir cette unité de civilisation rêvée par les chrétiens à travers les âges. Concrètement, ce dessein s’est manifesté par l’union intime des affaires religieuses et séculières au sein de chaque colonie. Dans la plupart des cas, une Église particulière a été élevée au rang d’Église d’État et une législation hostile aux autres confessions a été mise en application. Dans le Massachussets, par exemple, le Cambridge Agreement de 1629 prévoyait l’établissement d’une communauté régie par « un gouvernement à la fois civil et ecclésial » et soumettait le droit de suffrage à des conditions d’appartenance religieuse [20]. À l’exception de quelques expériences isolées et temporaires, comme celle de Roger Williams à Rhode Island ou de William Penn en Pennsylvanie, les persécutions pour motif religieux étaient nombreuses [21]. À la fin du 17e siècle, seules deux des treize colonies n’obéissaient pas à cette logique de compénétration intime entre religion et vie publique. Progressivement, cependant, la liberté de croyance et de culte s’est imposée, en réponse notamment au problème de l’hétérogénéité spirituelle (au moment de l’Indépendance, on dénombrait plus de 3100 sectes chrétiennes) et dans le sillage du Great Awakening (Le Grand Réveil) des années 1740 qui a diffusé une religiosité personnelle et émotionnelle profondément hostile à l’association entre l’Église et l’État. Dans les années 1780, la plupart des colonies ont adopté des Actes de tolérance.
Si, durant la guerre d’Indépendance, le Continental Congress a manifesté de la sympathie pour la religion en général et pour le christianisme en particulier, aucun membre de la Convention de Philadelphie ne considérait en 1787 que le Congrès devait se mêler de questions religieuses. La position latitudinaire prévalait chez les Constituants ; Thomas Jefferson l’a exprimé ainsi : « Celui qui observe strictement les préceptes moraux avec lesquels toutes les religions sont d’accord ne sera jamais questionné, aux portes du Paradis, sur les dogmes à propos desquels elles diffèrent toutes » [22]. La Constitution ne contenait ainsi qu’une seule clause stipulant que l’appartenance religieuse ne devait pas entrer en ligne de compte dans le recrutement aux postes fédéraux. Mais il ne faut pas s’y tromper, cette discrétion n’équivalait pas à un rejet de la religion hors de la sphère publique, elle s’expliquait par la conviction unanimement répandue qu’il revenait aux États fédérés de statuer sur ces matières. Tout en promouvant la liberté de conscience, les Pères fondateurs de la République américaine ne concevaient pas la totale neutralité spirituelle des instances politiques et participaient de l’unanimité populaire en faveur du protestantisme. C’est au terme de la querelle entre fédéralistes et antifédéralistes sur la question d’un texte garantissant les libertés individuelles des citoyens qu’ont été votés douze amendements à la Constitution ; ils formaient ensemble une Déclaration de droits (Bill of Rights). Le premier d’entre eux, celui qui nous intéresse, comprenait deux clauses : l’Establishment Clause qui instaurait la séparation en interdisant que l’État fédéral favorise un culte quelconque, et la Freedom of Religion Clause qui garantissait la libre expression de tous les cultes religieux. La formule est célèbre, mais ce que l’on néglige souvent de rappeler, c’est qu’elle visait le seul niveau fédéral : « Congress shall pass no law respecting an establishment of religion or prohibiting the free exercice thereof ». Ainsi, pendant longtemps, les différents États sont demeurés libres d’encourager ou de restreindre la pratique d’une religion. Tout au long du 19e siècle, nombre d’entre eux ont voté des lois ayant pour effet de faire du christianisme (entendu dans sa version protestante) une religion « officielle », imposant comme un devoir l’adoration du « Créateur de l’univers » et s’assurant de l’assistance régulière des citoyens aux cultes. La lecture de la Bible, les chants religieux et les prières ont été imposés dans les écoles, les collèges et les universités, le christianisme enseigné dans les prisons, les orphelinats, les casernes, le blasphème et la violation du repos dominical susceptibles de condamnations pénales. Partout prévalait ce principe exprimé en 1861 par la cour de l’État de New York : « La tolérance religieuse est compatible avec la reconnaissance d’une religion » [23]. Il a fallu attendre 1940 pour que, par une décision de la Cour suprême (Cantwell v. Connecticut), la clause de « libre exercice » du Premier amendement soit appliquée aux États fédérés, la clause de « non-établissement » connaissant la même spécification en 1947 (Everson v. Board of Education).
Au moment où Tocqueville écrit, la configuration américaine du théologico-politique se caractérise avant tout par sa dualité. D’un côté, il semble difficile de faire de la séparation de l’Église et de l’État un principe impératif. Si la liberté religieuse est inquestionnée, tout est fait, dans chaque État, pour que la confession majoritaire demeure dominante. L’esprit de liberté se combine ainsi, non pas avec l’esprit de religion, mais avec l’esprit du christianisme protestant, et avec une certaine forme d’intolérance. D’un autre côté, au niveau fédéral, la volonté de rompre avec toute discrimination pour motif religieux l’emporte ; il s’agit d’éviter toute rivalité entre les différentes sectes chrétiennes et de garantir les droits de la conscience en matière de religion. Les motivations qui président à l’élaboration du Premier amendement ne sont pas pour autant univoques. Deux influences se mêlent : celle, très chrétienne, de James Madison, le père du projet qui associe l’existence d’un contrat entre Dieu et les hommes à l’exigence de la liberté religieuse, mais qui est également convaincu que la validité de la religion elle-même dépend de la possibilité d’incroyance ; celle, ensuite, du déiste anticlérical Thomas Jefferson, fermement opposé à toute institution légale d’une religion, pour qui le Premier amendement doit constituer une « expérience » permettant de s’assurer que la religion peut prospérer sans soutien politique, mais qui croit aussi en l’existence d’une moralité commune à toutes les religions, moralité nécessaire selon lui à toute société. Les Constituants américains font ainsi preuve d’un esprit de conciliation, combinant effectivement l’esprit de liberté et l’esprit de religion. Mais la nature de cette combinaison ne permet pas d’affirmer que le christianisme dans sa version américaine ait été, par définition, « démocratique et républicain ».
Plus encore, le puritanisme renvoie à une expression sociologique précise qui contredit la logique démocratique en son essence même. Pour les calvinistes puritains, la communauté religieuse se construit sur la base du rassemblement volontaire des « élus », chrétiens parfaits obéissant strictement aux préceptes évangéliques. Cette perspective séparatiste s’oppose à l’appréhension unitaire et englobante de la logique ecclésiastique qui inclut l’ensemble des baptisés sans retenir aucun critère de perfection chrétienne ; elle caractérise le type « secte » que Troeltsch définit en vis-à-vis du type « Église ». L’exclusivisme religieux des puritains apparaît fermement ancré dans le principe sectaire de la supériorité des « enfants de Dieu » sur les « enfants du monde ». Cette logique inégalitaire constitue l’obstacle infranchissable qui empêche de rattacher le protestantisme dans sa version néocalviniste au cours démocratique des sociétés modernes. L’égalité évangélique des hommes face à Dieu n’a été transposée sur le plan social et politique par aucune Église ni aucune secte. Il faut ainsi cesser d’attribuer aux protestants américains le mérite d’avoir incarné un christianisme en adéquation avec la modernité politique. La définition sectaire de la communauté chrétienne comme une libre association a certes rencontré la démocratie libérale sur le terrain de la liberté individuelle, mais l’exigence puritaine de perfection évangélique a heurté son autre versant, le versant égalitaire, en soutenant une conception hiérarchique de l’ordre social. D’un point de vue théologico-politique, il y a finalement peu d’écart entre le Nouveau Monde et l’Ancien, c’est toujours l’objectif d’une unité religieuse de civilisation qui domine. À une différence près, cependant : convaincus d’incarner une forme parfaite de christianisme, les Américains n’ont pas jugé nécessaire d’en garantir l’existence sur le plan institutionnel. L’Amérique des origines a intériorisé le schéma théocratique au point de se passer de sa traduction politique. Si l’Église et l’État ont pu être séparés, c’est parce qu’il était entendu que Dieu gouvernait les États-Unis et que sa Loi s’imposait à tous. Il faudrait montrer que ces prémisses ont eu d’importantes conséquences, suscitant notamment une discussion constitutionnelle récurrente sur les prérogatives des États en matière de religion. Paradoxalement, le « mur » érigé par les Constituants entre la sphère spirituelle et la sphère temporelle doit être régulièrement défendu comme un fragile héritage. En témoigne la récente décision de la Cour suprême d’interdire les prières publiques avant les matches organisés dans un cadre scolaire au motif que cette pratique viole le principe constitutionnel de la séparation [24]. Elle a été obtenue par six voix contre trois, ces dernières représentant la position conservatrice emmenée par le président de la Cour suprême, William Rehnquist. Les trois juges ayant voté contre la majorité n’ont pas caché leur mécontentement en affirmant que la décision traduisait « une hostilité à l’égard de tout ce qui touche à la religion dans la vie publique » [25]. La question qui se pose désormais est celle du poids croissant que pourrait prendre cette option si le président Bush devait un jour nommer un nouveau juge qui renforcerait, à n’en pas douter, le camp conservateur. Pour ses représentants, la religion constitue la garantie éthique devant empêcher les dérives par trop libérales (au sens du libéralisme culturel) de la démocratie. Rien de très différent en somme de la mission que Tocqueville imputait au christianisme en modernité.
 
La religion au secours de la démocratie
 
 
Si l’on appréhende la démonstration tocquevillienne d’une adéquation entre le christianisme et la démocratie à l’aune des développements sur l’inéluctabilité du processus « égalitaire » et sur les travers que celui-ci recèle, on comprend mieux l’aveuglement de Tocqueville face à la réalité « politique » de la religion américaine. Les commentateurs ont longuement discuté la question de la « tyrannie de la majorité », il n’est pas besoin d’y revenir. Ce que nous voudrions souligner, c’est le rôle que Tocqueville confère à la religion dans cette perspective. On l’a vu, le principe de la séparation de l’Église et de l’État est celui qui fait entrer le christianisme en consonance avec le régime libéral américain. Acceptant la disjonction des domaines séculier et spirituel comme la traduction dans la sphère publique de la dualité de l’homme, être de raison et de foi dans la sphère privée, la religion s’assure non seulement de sa pérennité mais aussi de son déploiement : « Libre et puissante dans sa sphère, satisfaite de la place qui lui est réservée, elle sait que son empire est d’autant mieux établi qu’elle ne règne que par ses propres forces et domine sans appui sur les cœurs » [26]. Cette acceptation possède, selon Tocqueville, une contrepartie, l’affirmation de l’hégémonie religieuse dans l’ordre privé des consciences : « La liberté … considère la religion comme la sauvegarde de ses mœurs ; les mœurs comme la garantie des lois et le gage de sa propre durée » [27]. Il s’agit d’un véritable échange de bons procédés : les affaires terrestres sont abandonnées au gouvernement des hommes pour peu que ceux-ci reconnaissent être ultimement assujettis à la loi divine. Comme l’écrit Marcel Gauchet, « c’est un effet politique en retour qui est escompté de la foi investie dans l’au-delà » [28].
Tout en faisant de l’avènement démocratique une « révolution irrésistible », Tocqueville n’en reconnaît pas les implications dernières, à savoir la complète autonomie de l’ordre temporel par rapport à toute détermination spirituelle. Il maintient la religion dans un rôle structurant, certes posé à distance des institutions étatiques, mais pleinement effectif dans l’ordre de la société civile. Ce rôle est défini par la formule fameuse : « En même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » [29]. Que recouvre cette expression si ce n’est l’idée d’une limitation de la toute-puissance humaine par les remparts que lui oppose la religion en tant que corpus moral ? Le raisonnement est le suivant : « Les lois sont toujours chancelantes tant qu’elles ne s’appuient pas sur les mœurs » [30], la religion n’exerce aucune influence sur les lois mais « elle dirige les mœurs » [31], elle est donc « nécessaire au maintien des institutions républicaines » [32]. La légitimité de la religion en modernité se joue précisément là où la logique démocratique apparaît dommageable aux yeux de Tocqueville, quand l’égalité isole les hommes à force de les ouvrir « démesurément à l’amour des jouissances matérielles » [33]. En inspirant des « instincts tout contraires » [34], la religion contrebalance la tendance au repli individualiste sur les plaisirs terrestres qui caractérise l’âge démocratique. En réponse à l’atomisation sociale résultant de « l’esprit d’indépendance individuelle » [35], elle produit un effet d’unification morale. Ce recours à un principe d’autorité transcendant s’ancre chez Tocqueville dans une anthropologie bien particulière : « Pour moi je doute que l’homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique ; et je suis porté à penser que s’il n’a pas la foi, il faut qu’il serve, et, s’il est libre, qu’il croie » [36] ; en d’autres mots, l’homme est un être de dépendance incapable de résister au vertige d’une liberté inconditionnelle. Cette négation de l’autonomie traduit bien l’impossibilité tocquevillienne de penser jusqu’au bout la modernité qu’il décrit, c’est-à-dire jusqu’à renoncer à l’hétéronomie d’un monde divinement gouverné. Au risque de la simplification, il est possible d’affirmer que De la démocratie en Amérique constitue une tentative de sauvetage de la logique unitaire propre au christianisme, comme si Tocqueville n’avait stigmatisé les implications désocialisantes de l’égalité que pour mieux occulter le basculement théologico-politique associé à l’entrée dans l’âge démocratique, âge de la déliaison radicale et du refoulement du divin dans la sphère strictement privée. â—†
 
NOTES
 
[1] Agnès Antoine, « Politique et religion chez Tocqueville », La Revue Tocqueville, XVIII (1), 1997, p. 37, et un ouvrage à paraître en 2001 sur démocratie et religion chez Tocqueville.
[2] Seymour M. Lipset, It Didn’t Happen Here. Why Socialism Failed in the United States, New York, Norton, 2000, p. 10.
[3] C’est la thèse notamment défendue par S. M. Lipset dans American Exceptionalism. A Double-Edged Sword, New York, Norton, 1996.
[4] Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835), Paris, Garnier Flammarion, 1981, vol. 1, chap. 9 p. 382.
[5] Discours du 20 janvier 2001. Repris dans Le Monde du 23 janvier 2001.
[6] « Si de longues observations et des méditations sincères amenaient les hommes de nos jours à reconnaître que le développement graduel et progressif de l’égalité est à la fois le passé et l’avenir de leur histoire, cette seule découverte donnerait à ce développement le caractère sacré de la volonté du souverain maître. Vouloir arrêter la démocratie paraîtrait alors lutter contre Dieu même », Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., vol. 1, introduction, p. 61.
[7] Ibid., p. 66. C’est nous qui soulignons.
[8] Ibid.
[9] Ibid., vol. 2, chap. 3, p. 24. C’est nous qui soulignons.
[10] C’est le cas notamment des lollards anglais qui suivent les enseignements de John Wyclif (1320-1384) et des taborites qui représentent l’aile radicale du mouvement créé par le praguois Jean Hus (1369-1415). Plus près de Tocqueville, l’Anglais Robert Owen (1771-1885) et le Français Saint-Simon (1760-1825) ont exploré la dimension égalitaire du christianisme dans une perspective qui commençait d’être « socialiste ».
[11] Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., vol. 1, chap. 9, p. 393.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Ernst Troeltsch, Die Soziallehren der christlichen Kirchen und Gruppen (1912), Tübingen, J. C. B. Mohr, 1994, ouvrage non traduit, présenté dans Camille Froidevaux, Ernst Troeltsch, la religion chrétienne et le monde moderne, Paris, PUF (coll. « Sociologies »), 1999.
[15] Y compris dans la Genève de Calvin où les magistrats politiques, quoique théoriquement placés sous contrôle ecclésiastique, disposaient en réalité de toute autorité dans les deux domaines séculier et religieux, le pouvoir civil revendiquant la double fonction de sanctionner et de poursuivre l’hérésie.
[16] Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., vol. 1, chap. 9, p. 408.
[17] Ibid., vol. 1, chap. 2, p. 103. C’est Tocqueville qui souligne.
[18] Ibid., vol. 1, chap. 9, p. 393.
[19] Ibid., p. 382.
[20] Evarts B. Greene, Religion and the State. The Making and Testing of an American Tradition, New York, Cornell University Press, 1959, p. 38.
[21] Dans le Massachussets, les catholiques encouraient la peine de mort. En Virginie, l’assistance au culte anglican était obligatoire. Partout, les quakers ont été persécutés ; ils ont trouvé refuge en Pennsylvanie, seule colonie où la confession catholique était publiquement pratiquée.
[22] « Lettre à William Canby, 18 septembre 1813 », dans The Writing of Thomas Jefferson, Taylor & Maury, 1854, t. 6, p. 210.
[23] Cité par Harold J. Berman, « Religion and Law : the First Amendment in Historical Perspective », dans K. W. Thompson (ed.), Discourse and the Two Cultures. Science, Religion and the Humanities, New York, University Press of America, 1988, vol. 19, p. 210.
[24] Décision du 19 juin 2000 (Santa Fe Independent School District v. Doe). Il faut remarquer à ce propos que l’initiative réclamant une telle interdiction émanait de parents d’élèves catholiques et mormons s’élevant contre la mainmise de la religion baptiste sur ce lycée du Texas. C’est donc pour des motifs confessionnels que le Premier amendement a été invoqué.
[25] Déclaration reprise dans Le Monde du 23 juin 2000.
[26] Tocqueville, De la démocratie…, op. cit., vol. 1, chap. 2, p. 103.
[27] Ibid.
[28] Marcel Gauchet, « Tocqueville, l’Amérique et nous. Sur la genèse des sociétés démocratiques », Libre, 7, 1980, p. 58.
[29] Tocqueville, De la démocratie…, op. cit., vol. 1, chap. 9, p. 398.
[30] Ibid., vol. 1, chap. 8, p. 375.
[31] Ibid., vol. 1, chap. 9, p. 397.
[32] Ibid, p. 399.
[33] Ibid., vol. 2, chap. 5, p. 31.
[34] Ibid.
[35] Ibid., p. 37.
[36] Ibid., p. 31.
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