2001
Raisons politiques
Dossier
La complication : Lefort lecteur de Tocqueville
Laurence Guellec
Maître de conférences en littérature française à l’Université de Poitiers, Laurence Guellec est l’auteur de Tocqueville : l’apprentissage de la liberté (Paris, Michalon, 1996) d’une thèse de doctorat sur Tocqueville écrivain (1998) et d’articles sur littérature et politique au 19e siècle, entre autres, « Du style démocratique en littérature », Esprit, mars-avril 2000. Elle travaille actuellement avec Françoise Mélonio à une édition critique des Souvenirs et des lettres de Tocqueville, à paraître chez Gallimard.
Aux lectures simplificatrices et partisanes de l’œuvre de Tocqueville – le « tocquevillisme » ? – s’oppose l’art de lire de Claude Lefort, ce philosophe qui ne sépare pas la pensée du politique d’une réflexion sur ses langages. Délaissant la controverse idéologique sur le libéralisme, il fait droit à la complication des textes quand il sonde les questions de la démocratie et du totalitarisme à la lumière de La démocratie en Amérique, ou s’interroge sur les paradoxes de la révolution démocratique à partir de L’Ancien Régime et la Révolution. Préfaçant les Souvenirs, il peut aussi se reconnaître dans leur lucidité ironique sans témoigner de complaisance pour l’acteur politique désarçonné par la révolution de 1848. Autrement dit, la pensée de Claude Lefort ne se rallie pas à celle de Tocqueville, elle s’y risque et s’y éprouve.
The art of reading of Claude Lefort, this philosopher who does not separate his thought of the political from a reflexion on its languages, is distinguished from simplifying and partisan readings of Tocqueville. He neglects the ideological controversy on liberalism, and copes with the complexity of texts as he explores the questions of democracy and totalitarianism in the light of Democracy in America, or as he reflects on paradoxes of democratic revolution from the Old Regime and the Revolution.When he writes the preface of the Souvenirs, he can identify with their ironical lucidity, without taking an obliging standpoint on the politician troubled by the 1848 revolution. In other words, Lefort’s thought does not join Tocqueville’s. It pursues a confrontation, and puts itself at risk.
« … Il faut, je crois, l’admirer davantage pour son sens de l’ambiguïté et de la complication, son souci de revenir sur ses énoncés principiels, son pouvoir de déchiffrer le fait singulier et d’en extraire une vérité qui met en défaut la logique de son argument. »
Autant le dire d’emblée, le terme de « tocquevillisme » suscite une interrogation sur ce qu’il prétend recouvrir ou organiser. Il existe en effet une vulgate qui, à partir des écrits de Tocqueville, ressasse les « méfaits de l’égalité », tire de la célèbre peinture de l’État tutélaire ses arguments en faveur de la dérégulation économique ou simplifie la thèse de
L’Ancien Régime et la Révolution en un « pour Tocqueville, l’Ancien Régime c’est la Révolution et vice versa ». Mais où trouvera-t-on ceux que rassemblerait autour de l’auteur de
La démocratie en Amérique une communauté d’idées et de convictions aussi bien philosophiques que politiques
[2], à l’image – si c’est ce que sous-entend la constitution de la pensée tocquevillienne en tocquevillisme – de ce qu’a représenté l’adhésion au marxisme ? Nulle part, car la pensée de Tocqueville n’est pas de celles qui rassemblent ou se prolongent en militance, et on s’expose à la trahir si on néglige ce qui fait sa force, atteste probablement ses limites mais signale aussi sa modernité.
Tocqueville
versus Marx ? Soit, même si, à l’analyse, l’opposition n’est pas ou n’est plus vraiment fructueuse, surtout lorsqu’elle est affectée d’arrière-pensées idéologiques. Car on saisit mieux aujourd’hui le propos de Tocqueville de l’intérieur du libéralisme, par contraste avec la liberté des modernes selon Constant, dont il diagnostique les insuffisances, et quand on le voit attelé à articuler liberté individuelle et liberté politique, c’est-à-dire à élaborer les conditions de possibilité de cette dernière dans les démocraties ; en comparant avec le « libéralisme par l’État »
[3] et les pratiques gouvernementales de Guizot que sa hantise du désordre conduit à renforcer le pouvoir étatique au détriment de la société civile. Libéralisme
versus socialisme, donc ? Soit encore, et pourtant, à l’intérieur même de la constellation libérale, Tocqueville fait figure d’écrivain du soupçon, ce qui rend toujours déconcertantes les tentatives pour asservir sa pensée à une défense et illustration du libéralisme contemporain, des étayages intellectuellement frauduleux de type hayekien aux récupérations politiquement partisanes. Mais le parallèle « tocquevillisme »
versus marxisme ne fonctionne pas, sauf à ignorer ce qu’a signifié le marxisme dans le champ intellectuel comme dans les existences individuelles et collectives de ce siècle et à méconnaître une pensée qui résiste constitutivement et survit de ce fait à la simplification par les mots en « -isme ».
C’est pourquoi parmi les tocquevilliens – et non au sein du « tocquevillisme »
– s’impose la référence à Claude Lefort, non parce qu’il est le seul à avoir su lire Tocqueville, mais parce que sa lecture, délaissant la controverse idéologique, est précisément celle qui montre en quoi la pensée de Tocqueville s’écrit contre toute appropriation et qu’en saisir la portée signifie rejoindre en son principe la démarche d’un « auteur, comme peu d’autres, occupé à renverser ses propres énoncés »
[4]. La réception critique ne se sépare pas ici d’une éthique de la lecture, fondée sur le respect de la pensée de l’autre, non certes pour y aliéner la sienne propre, mais à la faveur d’un commentaire au fil du texte qui restitue une aventure intellectuelle et inséparablement le travail de l’écrivain sans renoncer à juger.
Démocratie et totalitarisme, des Essais sur le politique à La complication
La tâche que Claude Lefort s’assigne de « penser, repenser le politique », selon la formule liminaire de l’avant-propos aux
Essais, s’allie à la volonté de « restaurer » la philosophie politique, ou les discours qui interrogent les « formes de société » dans l’histoire, du double point de vue de leur constitution politique (organisation du pouvoir mais aussi légitimité ou illégitimité de celui-ci) et de leurs modes d’existence sociale (mœurs, croyances, normes). Là où la science positive – science politique, sociologie et histoire – constitue en domaines distincts l’étude des régimes, celle des comportements ou des styles de vie et du devenir historique, la philosophie politique s’attache à les comprendre dans leur globalité, selon une démarche qui permet de saisir dans sa dimension symbolique l’avènement récent en Occident de la société démocratique et de son antitype, les sociétés totalitaires, mais aussi de « déchiffrer … les conditions d’un devenir de la liberté »
[5] dans le cadre de la modernité. L’enjeu, dans les années 1980 où les textes des
Essais ont été rédigés, était de trouver les outils conceptuels permettant de discriminer fermement, en les opposant à partir de la problématique des droits de l’homme
[6], démocratie et totalitarisme, mais aussi de déceler ce qui, dans la démocratie, rend possible son renversement en un type de domination inédit. Cette voie impliquait, en contrevenance anticipée avec les macérations contemporaines, de réhabiliter le politique condamné par le désenchantement idéologique sans se départir d’une position critique, l’identification de la logique totalitaire ne valant pas ratification candide de l’humanisme libéral ou justification des mécanismes d’oppression propres aux démocraties. Dans la perspective d’un réexamen de la démocratie se détachant donc désormais sur fond de totalitarisme, Claude Lefort rencontre les écrivains du 19
e siècle confrontés, au sortir de la Révolution française, à la « question de la démocratie » que Tocqueville construit justement à partir de la notion d’« état social ». Peu importe alors que l’auteur de
La démocratie en Amérique consacre plus qu’il ne la fait advenir, en 1835, la définition élaborée dès la Restauration par Royer-Collard et les doctrinaires de la démocratie comme type de société
[7] puisqu’il montre aussi, et contre les libéraux de la monarchie de Juillet, que la révolution démocratique n’est intelligible qu’à condition de penser ensemble principes de politique et formes du social, les lois et les mœurs.
C’est dans ce cadre conceptuel, dont il trouve confirmation chez Tocqueville plus qu’il ne l’y découvre, que Claude Lefort inscrit sa propre enquête et sa thèse selon laquelle la démocratie est cette « société affrontée à la contradiction générale que libère la disparition d’un fondement de l’ordre social »
[8]. S’il s’intéresse alors dans les
Essais à la méthode comparative tocquevillienne c’est-à-dire à l’opposition des sociétés aristocratiques à l’état social démocratique, c’est parce qu’elle fait surgir, avec ses paradoxes, l’irréductible nouveauté de ce dernier et donc la mutation que représente la démocratie dans l’ordre des représentations : « La singularité de la démocratie ne devient pleinement sensible qu’à se souvenir de ce que fut le système monarchique sous l’Ancien Régime »
[9]. Contrairement à Michelet que passionne le mystère de l’incarnation du peuple ou de la nation en son roi, Tocqueville n’a pas vu que la démocratie, dans le renoncement qu’elle impose à toute référence extérieure à elle-même, avait comme trait sans précédent de désigner le lieu du pouvoir comme « lieu vide ». Mais il a parfaitement compris, dit Claude Lefort, les enjeux de l’abstraction démocratique : pouvoir abstrait de l’opinion majoritaire en revers de l’indépendance d’esprit autoproclamée de l’
homo democraticus ; pouvoir abstrait de la loi émanée d’une volonté collective et partant douée d’une puissance inédite de coercition ; pouvoir abstrait de l’État, Léviathan moderne dont Tocqueville dresse le terrifiant tableau à la fin de
La démocratie en Amérique de 1840, en donnant à voir comment les promesses démocratiques de liberté peuvent s’inverser en assujettissement à une domination d’autant plus redoutable qu’elle n’a ni nom ni visage. L’incommensurabilité du nouveau pouvoir social renvoie l’individu, vainqueur très incertain de la modernité, à sa misère, tout en le rendant complice du nouveau maître qui, selon la fiction démocratique, n’est autre que lui-même. Il s’abdique alors dans cette identification de soi à la figure du Tout qui se donne fantasmatiquement comme représentation de chacun. Et cette abdication est un soulagement : car Tocqueville, en analysant les formes que l’individualisme démocratique fait prendre au paradoxe de la servitude volontaire, impose de réfléchir après La Boétie à ce besoin qu’ont les hommes « d’être conduits ».
On comprend à la lumière de cette lecture de Lefort à quel point l’avertissement de Tocqueville ne s’est pas périmé du fait de la chute des régimes communistes et de la réévaluation actuelle du rôle de l’État national, et qu’il excède largement une dénonciation anticipée des effets pervers de l’État providence. Il ne suffit pas non plus de l’interpréter comme une vision prophétique du totalitarisme, ce que Claude Lefort se garde de faire, même s’il montre comment le système totalitaire a été rendu possible par la révolution démocratique et la disparition de l’ancienne société d’ordres, et n’a de sens qu’à partir du désir de servitude. C’est la proposition véritablement dérangeante de
La complication, qui emprunte aussi à La Boétie l’idée d’une coïncidence de certains intérêts particuliers avec l’établissement de la tyrannie, et par laquelle Claude Lefort récuse les lectures de François Furet et de Martin Malia du communisme comme « illusion » ou comme « utopie » : « … n’est-ce pas le modèle totalitaire et les chances qu’il offrait à la formation d’un parti-État et d’une nouvelle élite qui ont exercé un formidable attrait sur tous les continents, plutôt que l’image d’une société délivrée de l’exploitation de classe dans laquelle tous les citoyens jouiraient des mêmes droits ? »
[10]. Claude Lefort formule aussi, en lisant Tocqueville, le risque qu’implique la forme démocratique du pouvoir, nécessairement impersonnel puisqu’il n’est plus de droit la propriété de personne, et dangereusement impersonnel, à ce titre doué d’une autorité redoutable et susceptible de laisser advenir une domination de type totalitaire : une société qui laisse en suspens les certitudes quant aux fondements du pouvoir s’expose indéfiniment à voir resurgir à l’épreuve de ses conflits un désir d’unité substantielle et le fantasme d’une fin de l’histoire. Or ce désir s’est rencontré dans le totalitarisme qui, dans l’interprétation qu’en donne Claude Lefort, se définit à la fois par la négation de la division sociale (division entre l’État et la société civile ou division de classe) et contre l’histoire, lieu de l’indétermination du sens que le leader fasciste ou le parti communiste prétendait à l’inverse détenir, là où la démocratie, société historique par principe, se construit dans l’expérience de la différence et de l’indétermination.
Ces derniers termes ne sont pas ceux de Tocqueville, mais Claude Lefort retrouve l’idée dans les analyses ou les tableaux de
La démocratie en Amérique mettant au jour le caractère « effervescent » de la démocratie, libératoire des énergies sociales, accueillante au renouvellement des hommes, des choses, des idées et des mots. Si en effet Tocqueville a perçu, à la différence de ceux qui en son temps agitaient le chiffon rouge de l’anarchie, que les sociétés démocratiques étaient davantage menacées par le conformisme, le conservatisme voire la narcose, il a également été sensible à la nature aventureuse de la démocratie (qu’on ne saurait évidemment confondre avec la libre entreprise). Le trop célèbre tableau du « despotisme » démocratique, le tour d’esprit par lequel il dépiste la menace d’une nouvelle servitude dans les forces libératrices qui ont conduit au nouvel âge moderne lui ont donné une réputation de Cassandre et ont occulté ses analyses sur les conditions de possibilité de la liberté dans les sociétés démocratiques. Théoricien de l’égalité des conditions, Tocqueville est aussi un penseur de la liberté, liberté individuelle que la démocratie exhausse en droit, liberté politique, aussi inconditionnée que la précédente, irréductible aux institutions qui la protègent, mais à laquelle ces mêmes institutions donnent une chance de s’éprouver. Et, Claude Lefort le montre, la lecture que propose François Furet de Tocqueville, dans
Le passé d’une illusion
[11], d’une commune origine de la démocratie et du communisme affiliés par la « passion égalitaire » masque les critères de discrimination positifs qui s’élaborent
a contrario, des
Essais à
La complication, entre ces deux formes de société.
Écrire à l’épreuve du politique : des contradictions tocquevilliennes aux paradoxes de la démocratie
Claude Lefort a formulé lui-même ce qu’on serait tenté d’appeler son « art de lire » : « Je me suis … toujours efforcé de restituer à la fois ce qu’il y a de délibéré, de concerté, dans la pensée de l’écrivain et ce qui s’avère non maîtrisable pour lui-même, ce qui l’emporte ou le déporte constamment hors des “positions” qu’il a rejointes ; bref, ce qui fait les aventures de la pensée dans l’écriture, à quoi il consent ; ce qui le met en demeure de se perdre de vue, pour se vouloir à l’œuvre »
[12]. Les
Essais poursuivaient une lecture diffractée de
La démocratie en Amérique, sollicitant Tocqueville sur les questions de l’État providence, de la liberté, du totalitarisme et de la révolution démocratique à travers notamment les interprétations de François Furet dans
Penser la Révolution française. Et ils confrontaient aussi le texte à lui-même dans l’article intitulé « De la liberté à l’égalité : fragments d’interprétation de
La démocratie en Amérique » (1978), où Claude Lefort hésitait entre interroger Tocqueville à partir de l’illogisme de ses contradictions ou rendre compte de la logique de ses paradoxes. C’est cette interprétation qui prévaut dans
Écrire à l’épreuve du politique, quand la lecture se précise et se rassemble à la faveur de l’article « Tocqueville : démocratie et art d’écrire » et, sans céder en effet à l’illusion de l’intention ou de la parfaite maîtrise de ses énoncés par l’écrivain, fait apparaître la nature paradoxale et partant déstabilisante de la pensée tocquevillienne. Elle s’inscrit dans la double perspective d’un approfondissement (le « faire retour » ou le « repenser » constitutifs de la démarche intellectuelle de Lefort) et d’une prise en compte de « l’art d’écrire » bien singulière chez un « philosophe », qui récuse d’ailleurs dans ce titre tout arraisonnement disciplinaire comme, plus profondément, le fantasme d’une « pensée pure ». Elle procède aussi de la conviction que la pensée du politique ne se sépare pas d’une réflexion sur ses langages et de la thèse selon laquelle l’écrivain politique est celui qui, en écrivant, s’affronte tout particulièrement à l’épreuve du risque : risque du réel qu’il décrypte mais prétend aussi organiser et réformer, risque de l’idéologie ou de la pensée figée en certitudes à laquelle on s’efforce de le ramener (Tocqueville et le libéralisme), risque de la simplification par des classifications rassurantes (le « tocquevillisme ») d’une pensée qui dérange.
De la démocratie en Amérique et
L’Ancien Régime et la Révolution sont donc étudiés chacun comme « œuvre de pensée »
– « ce qui n’est ni œuvre d’art ni production de la science, qui s’ordonne en raison d’une intention de connaissance et ce à quoi pourtant le langage est essentiel »
[13]. Claude Lefort repère alors le double mouvement qui se manifeste dans l’énonciation tocquevillienne : une exposition d’ordre pédagogique, procédant du souci d’expliquer et de convaincre et, parallèlement, une déstabilisation restaurant à chaque pas l’insécurité du sens, ou « la complication ». D’un côté,
De la démocratie en Amérique met donc en œuvre un « art du contraste » dans la méthode comparative tocquevillienne qui oppose l’Amérique et l’Europe, la démocratie avec les sociétés aristocratiques inégalitaires, ou encore despotisme démocratique et démocratie bien tempérée. De l’autre, c’est le principe de « renversement » par lequel Tocqueville met en danger ses propres propositions : à travers l’affirmation de la radicale nouveauté de l’expérience démocratique, alors même que la révolution égalitaire se poursuit d’après lui depuis des siècles ; lorsque l’opposition mécanique entre démocratie et aristocratie se complique soudain d’une analyse des permanences « aristocratiques » dans les nouvelles sociétés (l’élite des hommes de loi, par exemple
[14]) ; dans l’obligation qu’il nous fait de concevoir « la contrepartie de la contrepartie » quand l’indépendance individuelle, phénomène majeur de la modernité, s’accompagne du renforcement du pouvoir social dont on a déjà parlé, lequel cependant est à son tour limité par la puissance d’initiative dont sont forts désormais les individus, à condition qu’on leur permette de l’expérimenter (dans l’association en particulier). Dans
L’Ancien Régime et la Révolution, Claude Lefort révèle aussi une « pensée des contraires » ou un « attrait constant pour l’autre côté du tableau ». Il n’est pas possible de restituer ici dans son détail une microlecture qui explore notamment le livre II du volume à la lumière de ses paradoxes : le joug des institutions féodales paraissant le plus insupportable en France où il était en réalité le moins lourd ; l’adoucissement des mœurs et la violence de l’exploitation dont le peuple était victime ; l’accroissement de la puissance publique allant de pair avec l’inefficacité de l’administration monarchique. Le cœur de la démonstration procède de l’idée que la perspective tocquevillienne est celle d’une redécouverte de la Révolution à la lumière imprévue de l’Ancien Régime. La proposition va à l’encontre de l’image que la Révolution a donnée et continue de donner d’elle-même, qui constitue pour Tocqueville un obstacle à penser qu’il faut donc lever. Elle se révèle d’autant plus scandaleuse qu’elle se prête à son tour au renversement : on ne peut désormais comprendre l’Ancien Régime qu’à l’examen de la Révolution. S’agit-il pour autant de les confondre ? Non : même si en effet le principe de continuité entre l’un et l’autre expose au risque « de rendre inintelligible l’événement révolutionnaire »
[15], Tocqueville ne nie pas ce qu’il modifie profondément et surtout il met en demeure de combiner dans la notion de « révolution démocratique » un processus au long cours de reconnaissance et d’adaptation de l’égalité à l’époque moderne, et une trouée violente dans l’ordre de l’;histoire avec la Révolution française.
On le voit, les deux réflexions, celle de l’auteur et celle de son exégète, sont menées sous le signe de l’inapaisement parce que l’une et l’autre acceptent, avec le heurt des idées, la mise au jour de l’ambivalence ou de la réversibilité des phénomènes, le risque de l’embardée. Et certainement partagent-elles une commune aversion pour les points de vue de la totalité (la forme de l’« essai » chez Claude Lefort), comme elles se méfient des définitions (c’est le spectaculaire exemple du mot « démocratie » chez Tocqueville). D’une pensée à l’autre, il existe incontestablement des affinités qui participent peut-être de la consanguinité intellectuelle, à moins qu’elles ne soient l’effet d’une lecture qui, devenue empathique avec le temps, n’implique cependant pas la projection de ses propres convictions.
Lecture des Souvenirs : Tocqueville à l’épreuve de l’action
Extraire Tocqueville du champ intellectuel du libéralisme au motif du caractère allogène ou dérangeant de ses propositions, voire apparenter sa pensée à celle d’une gauche en rénovation : quelques interprétations récentes, aussi judicieuses soient-elles par ailleurs, donnent dans ce travers. On ne verrait dans ce renversement audacieux qu’un signe de bonne santé de la pensée tocquevillienne n’était la décontextualisation de l’œuvre et de l’acteur qu’entraîne une telle lecture. Car la position minoritaire, qui a toujours été celle de Tocqueville à l’intérieur des droites en France, théories et pratique politiques confondues, n’en fait pas pour autant un homme de gauche.
Dès l’article « De la liberté à l’égalité » des
Essais, Claude Lefort avait réfléchi sur l’un des points aveugles de la théorie tocquevillienne de la démocratie, et qui resurgit évidemment dans la lecture de
L’Ancien Régime et la Révolution menée dans
Écrire à l’épreuve du politique : la difficulté à penser – comme à vivre, pourrait-on ajouter – le conflit. Jamais Tocqueville ne présente l’égalité ou même la liberté comme les fruits d’une lutte ou l’aboutissement de revendications, s’affirmant dans l’histoire à la faveur d’une conquête des droits. Il ne problématise pas davantage la prise de conscience qu’implique le conflit, ce qui le conduit à identifier le sentiment de la liberté à une épiphanie du moi ou à une révélation
[16]. C’est aussi ce qui explique son attitude face à la révolution de 1848, moment qui le fait passer à « droite », dans le parti de l’ordre, et lui suggère les analyses des
Souvenirs, telles que les évalue Claude Lefort dans la récente préface qu’il a donnée à la réédition de ce texte
[17].
En convoquant
De la démocratie en Amérique, les deux
Mémoires sur le paupérisme de 1835 et 1837, les discours parlementaires de Tocqueville député et sa correspondance, il s’interroge sur la rencontre de l’homme politique, de l’écrivain et du penseur que mettent en scène ces mémoires privés. Républicain du lendemain, Tocqueville ne voulait pas d’une révolution qu’il avait vu venir et sur le sens de laquelle Claude Lefort le montre divisé. Les faits s’intègrent d’un côté dans le cadre de l’analyse tocquevillienne type des cycles révolutionnaires c’est-à-dire de l’alternance, en France, des périodes de crise et des périodes de réaction faisant obstacle à la pérennisation d’un régime libéral modéré ; mais, de l’autre, et bien qu’il ironise abondamment sur ces nouveaux révolutionnaires qui plagient les grands ancêtres, Tocqueville discerne précisément dans l’événement ce qui le rend irréductiblement singulier : la remise en cause de l’idée de propriété qui a fait entrevoir la possibilité, pour l’avenir, d’une réorganisation de la société sur des bases entièrement inédites. Alors, comme sous la monarchie de Juillet, le libéralisme tocquevillien s’oppose à tout mouvement qui entraînerait l’accroissement du pouvoir souverain de l’État au détriment des libertés individuelles : ce sont, en 1848, les « doctrines socialistes. » À sa gauche, Tocqueville combat donc le principe du droit au travail lors des débats sur la constitution ; il décline aussi le principe d’une réglementation du travail. Il conçoit pourtant, comme le démontre Claude Lefort à partir des
Mémoires sur le paupérisme, la pauvreté de masse comme produit de la société, et non comme résultat de la paresse ou du vice; sans faire preuve d’une grande compassion, il n’est pas aveugle à la misère ouvrière. Mais il restreint la « charité légale » aux invalides, « parce qu’il n’est d’autre choix à ses yeux que celui de renforcer l’État, ou bien, fût-ce au prix d’une souffrance d’une fraction de la population, celui de préserver l’indépendance de l’individu »
[18]. Lefort fait ainsi apparaître un Tocqueville « intellectuellement désarmé » devant les conséquences sociales de la révolution industrielle parce qu’il maintient sa thèse d’une démocratie égalisant les conditions ; et il n’occulte pas le conservatisme moraliste de Tocqueville qui conduit ce piéton de Paris en révolution à analyser les revendications populaires en termes de convoitises allumées par la vue des richesses – « On s’étonne donc qu’un si grand esprit s’égare au point de condamner le désir de jouissances matérielles des ouvriers après les avoir décrits “mourant de faim” »
[19] –, voire comme une contamination du peuple par cette « passion du bien-être » qui habite les classes moyennes, ou comme un nouveau symptôme de « l’abâtardissement démocratique ». La « nature du prolétariat », Claude Lefort le dit, est bien cet autre point aveugle de la pensée tocquevillienne.
À sa droite, chez les notables et en province, Tocqueville voit cependant que la peur des « rouges » fait rêver d’un nouveau maître, qui garantirait la sécurité et la stabilité sociale au prix des libertés politiques. Est-ce alors parce que les révolutions radicalisent les positions idéologiques et convertissent les modérés en conservateurs, toujours est-il qu’à l’épreuve de l’action politique Tocqueville va opter résolument pour l’ordre puisqu’il lui paraît nécessaire d’aller, selon cette phrase de la correspondance que cite Claude Lefort, « jusqu’à la réaction ». Jusqu’à composer aussi, au fil des événements, avec ses convictions libérales : quand il devient ministre des Affaires étrangères du prince-président, il organise
volens nolens l’expédition contre l’éphémère république romaine que soutenaient les Montagnards de l’Assemblée. Le préfacier admire l’intelligence historique et l’art d’écrire du mémorialiste, mais il prend de nouveau ses distances et souligne qu’en ralliant le parti de l’ordre, Tocqueville emprunte finalement son langage à Guizot, qu’il avait autrefois combattu (« restreindre la liberté pour sauver la liberté »), qu’il travaille également malgré lui, ou par maladresse, au retour du césarisme. De là cette appréciation critique : « C’est l’écrivain-philosophe que nous admirons dans les
Souvenirs bien plus que l’acteur politique »
[20], analyste lucide mais en même temps participant impuissant de l’échec du libéralisme politique et de son discrédit durable.
Tocqueville, quoi qu’en ait pensé Raymond Aron, n’avait pas une « prose triste » ; et il n’avait pas seulement le coup d’œil vif de l’ironie, il avait aussi le sens de l’humour : « Indépendamment de l’intérêt sérieux que je prends aux jugements qu’on veut bien porter de moi, je suis réjoui en voyant les différentes physionomies qu’on me donne suivant les passions politiques de celui qui me cite. C’est une collection de portraits que j’aime à réunir. Jusqu’à présent je n’en ai point encore trouvé qui ressemblât complètement à ma vraie figure »
[21]. Celle que Claude Lefort dessine survient parmi les plus justes, quand il montre insolemment comment l’inquiétude tocquevillienne ne trahit pas une résistance d’aristocrate à la démocratie mais porte plutôt la « marque d’un tempérament démocratique » à l’image de celui que Tocqueville décrit au début de la seconde
Démocratie ; quand il fait droit à ces passages de
La démocratie qu’abandonnent les lectures sociologiques, comme les formules pascaliennes sur le mystère de l’âme humaine
[22] ; quand il se retrouve, pourrait-on dire, dans ce talent qu’avait Tocqueville pour ausculter le déguisement des intérêts en vérités générales
[23], le travestissement de la peur derrière les certitudes des tenants de l’ordre ou la tentative pour s’échapper de soi dans la passion politique ; mais aussi quand il perçoit la faiblesse à demi avouée d’un grand esprit, dans l’entreprise d’autojustification des
Souvenirs, texte cathartique que Tocqueville ne voulait pas voir publié de son vivant probablement parce que s’y donnait à lire ce qu’il disait de lui-même : « Si je dois laisser quelque trace dans ce monde, ce sera plus par ce que j’aurai écrit que par ce que j’aurai fait »
[24]. â—†
[1]
Claude Lefort, « Tocqueville : démocratie et art d’écrire », dans
Écrire à l’épreuve du politique, Paris, Calmann-Lévy, 1992 (coll. « Pocket Agora »), p. 57-58.
[2]
Je doute que le comité chargé de l’édition des
Œuvres complètes chez Gallimard veuille se reconnaître dans une mission autre que scientifique. Quant à
La Revue Tocqueville, outre qu’elle réserve la part essentielle de ses publications à la recherche en sociologie, elle accueille dans sa rubrique Tocquevilliana des contributions émanant de commentateurs aux origines, aux méthodes et aux interprétations extrêmement variées.
[3]
La notion est de Lucien Jaume dans
L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997.
[4]
Cl. Lefort, « Penser la révolution dans la Révolution française » (1980), dans
Essais sur le politique. xix
e-xx
e siècles, Paris, Esprit-Le Seuil, 1986, p. 126.
[5]
Cl. Lefort, « La question de la démocratie », dans
Essais…,
op. cit., p. 17.
[6]
Cl. Lefort, « Les droits de l’homme et l’État providence » (1984),
ibid., p. 31-58 et « Droits de l’homme et politique » (1979), dans
L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1994 (2
e éd., revue et corrigée), p. 45-83.
[7]
Voir la mise au point de Pierre Rosanvallon dans « L’histoire du mot démocratie à l’époque moderne »,
La pensée politique, 1, 1993,
Situations de la démocratie, et dans
La démocratie inachevée, Paris, Gallimard, 2000, p. 116-126.
[8]
Cl. Lefort, « La question de la démocratie », cité, p. 24.
[9]
Ibid., p. 26.
[10]
Cl. Lefort,
La complication : retour sur le communisme, Paris, Fayard, 1999, p. 15.
[11]
F. Furet,
Le passé d’une illusion, Paris, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995.
[12]
Cl. Lefort, « Philosophe ? » (1985), dans
Écrire…,
op. cit., p. 348.
[13]
Cl. Lefort,
Les formes de l’histoire : essais d’anthropologie politique, Paris, Gallimard, 1978, chap. 8, « L’œuvre de pensée et l’histoire », p. 141.
[14]
Voir
De la démocratie en Amérique (1835), 2
e part., chap. 8, « De l’esprit légiste aux États-Unis et comment il sert de contrepoids à la démocratie ».
[15]
Cl. Lefort, « Une pensée des contraires : note sur
L’Ancien Régime et la Révolution », dans
Écrire…,
op. cit., p. 76.
[16]
Tocqueville,
L’Ancien Régime et la Révolution (1856), livre III, chap. 3.
[17]
Tocqueville,
Souvenirs, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), (rééd.) 1999.
[18]
Cl. Lefort, préface aux
Souvenirs,
op. cit., p.
xxxix.
[19]
Ibid., p.
xxxii.
[21]
Lettre à Henry Reeve, à propos de la réception de la première partie de
La démocratie en Amérique, 22 mars 1837, dans
Œuvres complètes, VI, 2, Paris, Gallimard, 1954, p. 37.
[22]
Cl. Lefort,
Écrire…,
op. cit., p. 55-56.
[23]
Voir dans « La menace qui pèse sur la pensée » (
Revue Tocqueville, 18 (1), p. 34-35) le commentaire de Claude Lefort sur la rencontre de Tocqueville (narrée dans
De la démocratie en Amérique) avec un ancien révolutionnaire terroriste, que sa réussite matérielle aux États-Unis transforme en chantre du conservatisme libéral.
[24]
Cité par Cl. Lefort, préface aux
Souvenirs,
op. cit., p.
l.