Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629043
232 pages

p. 155 à 170
doi: en cours

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Parcours de recherche

no 1 2001/1

2001 Raisons politiques Parcours de recherche

La polyarchie vue de gauche

François Vergniolle de Chantal François Vergniolle de Chantal est doctorant en science politique à l’IEP de Paris. Il est actuellement ATER (Attaché temporaire d’enseignement et de recherche) en civilisation américaine à l’université d’Orléans. Il a publié, avec Daniel Béland, « Politiques sociales, stratégies électorales et fédéralisme sous la présidence Clinton », Revue française de science politique, 50 (6), décembre 2000, p. 883-913. Ses recherches portent sur le fédéralisme et le conservatisme américains.
Le « parcours de recherche » de Robert Alan Dahl fait apparaître une carrière quasi idéale. Comment qualifier autrement un parcours universitaire qui, entamé à Yale en 1950, se poursuit encore de nos jours, et fait de Dahl un des pères fondateurs de la science politique contemporaine aux États-Unis ? Il est en effet le dernier représentant d’un paradigme pluraliste [1], emblématique de la science politique américaine et, à ce titre, il est incontournable.
Cette présentation à l’entretien que Raisons politiques a réalisé en septembre 2000 à New Haven propose de s’interroger sur le statut du legs théorique de R. A. Dahl. Pour lui, ses travaux sur le pluralisme sont des points de départ pour un cadre plus global, une véritable théorie démocratique : en ce sens, Democracy and its Critics constituerait bien plus qu’une simple formalisation des découvertes empiriques décrites quelque trente ans plus tôt dans Who Governs ? [2]. Il s’agirait plutôt d’une tentative de dépassement de la polyarchie et d’une recherche des idéaux de la démocratie. La portée potentiellement radicale, mais dépourvue de toute utopie, des travaux de Dahl est une dimension qu’il semble vouloir mettre en avant. Que ce soit lorsqu’il évoque son enfance pauvre, rurale, et sa jeunesse communiste, ou encore, lorsqu’il met l’accent sur les contraintes économiques du capitalisme et l’inévitabilité de l’inégalité, on sent chez lui une volonté de s’éloigner d’une étiquette libérale et conservatrice qui, pourtant, l’a accompagnée pendant toute sa carrière.
Il s’agit ici de s’éloigner de cette caractérisation courante, sans pour autant en nier toute la validité. On cherchera en effet à rééquilibrer le jugement rétrospectif formulé par R. Dahl, et à souligner la profonde dépendance contextuelle de la polyarchie par rapport au modèle américain des années 1960. Mais, par ailleurs, R. Dahl a incontestablement posé les questions essentielles concernant les démocraties libérales contemporaines et, ce faisant, il a mené une réflexion cohérente sur le pluralisme libéral. Il a ainsi puissamment façonné une perspective dont la nature concrète reste parfois, pour certains observateurs, extrêmement évanescente.
Lorsque R. Dahl publie Who Governs ? en 1961, le débat en science politique se focalise autour du travail de C. Wright Mills, The Power Elite (1956), qui défendait une interprétation dite moniste ou élitiste de la vie politique américaine. Selon Mills, le pays est gouverné par une caste de dirigeants qui, au sein d’un véritable « triangle du pouvoir » (politique, militaire, économique), prend les véritables décisions [3]. Il considérait que cette conclusion évite deux écueils théoriques pêchant par excès de simplisme : d’une part, la critique marxiste qui voit dans l’État le reflet d’une classe dirigeante unique et omnipotente et, d’autre part, un point de vue libéral, pluraliste, qui nie a priori l’existence d’une classe dirigeante en soulignant que les intérêts sont divers et que les décisions reflètent mécaniquement des compromis. Pour Mills, la réalité est située entre les deux pôles. Il y a bien une élite du pouvoir au sommet de l’État, mais celle-ci ne s’assimile pas à une oligarchie aux visées antidémocratiques. Le pouvoir n’est donc pas un lieu de négociation ouvert dans lequel des groupes sont en compétition sur une base égalitaire. C’est un lieu fermé, tenu par un ensemble structuré de classes dirigeantes, comme en témoigne, a contrario, l’exclusion de certains groupes du processus de décision (minorités raciales, ouvriers non syndiqués, etc.). Néanmoins, il n’est pas non plus le pur et simple reflet d’une classe dirigeante au sens marxiste du terme. Le retentissement de ce travail a été considérable. Le président Eisenhower a même évoqué, quelques années plus tard, un complexe militaro-industriel dont le poids aurait des conséquences troubles sur le déroulement de la vie publique.
La perspective de Robert Dahl dans Who Governs ? est radicalement différente. Sans contester la nature élitiste du mode de décision politique, il considère que l’élitisme se décline au pluriel et non pas au singulier [4]. Loin de constituer une élite homogène et fermée aux influences externes, les principaux dirigeants et responsables forment des réseaux d’influence divers et éclatés, qui doivent en permanence négocier entre eux pour parvenir à leurs fins. C’est à partir d’une étude locale sur la ville de New Haven (Connecticut) où il enseigne à Yale, que Dahl valide empiriquement son hypothèse pluraliste.
Dans son travail, Dahl formule l’essentiel de son objection autour de la question du test empirique. Mills avait axé son travail sur l’étude de décisions politiques fondamentales telles la guerre et la politique étrangère et, selon Dahl, ce terrain n’a pas été systématiquement exploré [5]. Il se propose donc d’analyser une série de trois décisions publiques menées par la municipalité et de reconstituer, non seulement le réseau d’acteurs, mais aussi le mode de négociation qui a présidé à l’élaboration de ces politiques [6]. Ce travail est complété par une analyse historique des élites de la ville, au terme de laquelle Dahl peut conclure qu’« il n’y a plus d’élite qui dirige New Haven » [7]. En effet, le processus historique qu’il décrit est celui d’une élite oligarchique (à la fin du 18e siècle), qui se différencie au point d’éclater en une multitude de groupes concurrents, au fur et à mesure que la ville elle-même entre dans la révolution industrielle et se modernise.
L’importance de ce résultat est manifeste au niveau du rapport entre les élites politiques et économiques. Il ressort de son analyse que les notables, bien que possédant des ressources économiques et sociales supérieures aux responsables politiques, n’en tirent pas d’avantages directs en termes de pouvoir. Si les notables sont influents dans certains domaines, cette influence s’exerce de façon ponctuelle, et, surtout, elle est en concurrence avec d’autres groupes, politiques, dont les ressources sont liées à leur capacité de mobilisation de telle ou telle catégorie d’électeurs. Il y a donc différenciation des sphères d’influence : les ressources d’un groupe d’acteurs dans un domaine n’impliquent pas qu’il en aille de même dans un ou plusieurs autres. Le caractère non cumulatif des réseaux d’influence renforce l’hypothèse pluraliste. À chaque décision, correspond une certaine coalition d’intérêts ad hoc, transitoire et unique dans sa composition. Par ailleurs, l’étude empirique montre que le seul acteur dont l’influence soit prépondérante, quel que soit le domaine considéré, est le maire de la ville, autrement dit, l’élu, responsable démocratiquement devant ses concitoyens. Ainsi, « rien ne permet d’affirmer que le pouvoir politique démocratiquement élu soit subordonné au pouvoir économique ou à l’influence occulte d’une quelconque oligarchie » [8].
Cette étude est pionnière en ce qu’elle donne une base empirique solide à une tradition pluraliste qui, jusqu’à présent, reposait d’abord et avant tout sur des présupposés. Les travaux d’Arthur Bentley au début du siècle et ceux, à un degré moindre, de David Truman dans les années 1950, souffraient de se présenter comme des évocations généralisantes qui ne reposaient pas assez sur des éléments empiriquement vérifiables [9]. Bentley voyait, par exemple, dans le processus gouvernemental le résultat d’un jeu de forces, d’un équilibre entre différents intérêts dans lequel les pouvoirs publics ont un rôle tout à fait passif. Ils se bornent à faire écho aux affrontements ou aux ententes résultant de la confrontation entre groupes. Dans ce cadre de concurrence permanente, où toutes les ententes sont instables, il est difficile de concevoir la mainmise définitive d’une alliance de groupes (autrement dit d’une oligarchie) pour mener à bien leurs objectifs sans risques d’être contrariés. L’éclatement institutionnel du système politique garantit qu’une telle entente est contrariée par d’autres groupes. Truman reprend largement cette perspective en la nourrissant d’exemples plus concrets, alors que Bentley ne se risquait pas à la validation empirique. Il en vient ainsi à accorder une certaine autonomie d’action au gouvernement, mais dans certaines limites [10]. En effet, le gouvernement ne peut être distingué des groupes d’intérêts qui cherchent à l’influencer pour promouvoir leur agenda. La multiplicité des points d’accès au processus de décision empêche d’isoler les pouvoirs publics de la société civile, et cette multiplicité assure par ailleurs une ouverture du système. Il est ainsi extrêmement improbable qu’une élite s’empare de l’appareil gouvernemental dans son ensemble.
Cette perspective, très générale dans ses conclusions, n’en a pas moins, selon ses partisans, une profondeur historique indéniable. Les auteurs pluralistes, et Dahl en est l’exemple type, se réclament le plus souvent du patronage du père intellectuel de la constitution américaine, James Madison, un des trois auteurs du Fédéraliste [11]. Dans les numéros 10 et 51 du Fédéraliste, J. Madison développe une conception pragmatique du déroulement de la vie publique, dans laquelle les principaux représentants modernes du pluralisme ont vu le point de départ de leur doctrine. Pour lui, le danger principal menaçant une « république élargie » telle que les États-Unis est celui de la faction, autrement dit, de la possibilité de contrôle des organes gouvernementaux par une minorité, qui s’en sert pour imposer ses vues. Face à cette menace deux possibilités existent. Soit essayer de supprimer les causes des factions, mais, dans ce cas, le risque est de supprimer la liberté des citoyens. Soit neutraliser les factions au niveau de leurs effets, et c’est là ce que préconise Madison. Il s’agit d’élargir la sphère de la communauté politique afin que la multiplicité des factions soit telle qu’aucune d’entre elles ne puisse s’emparer définitivement des organes gouvernementaux [12]. Dans ce cadre, la quantité d’intérêts et leur multiplicité garantit le caractère républicain du régime et la protection des libertés des citoyens, ce qui rejoint le postulat pluraliste selon lequel les différents groupes d’intérêts s’équilibrent et ne parviennent pas à se transformer en une classe dominante de type oligarchique.
R. Dahl a construit ses hypothèses de recherche à New Haven sur la base de cet héritage intellectuel qui lui permet de répondre, indirectement, aux objections élitistes. Ce faisant, il a apporté quelques inflexions notables aux conceptions pluralistes plus classiques. Outre la dimension empirique, il a souligné l’importance des contraintes institutionnelles dans la compréhension de la compétition entre les différents intérêts en présence. Elles influent sur la configuration de cette concurrence. Elles ne sont pas simplement, comme chez Bentley, un pur et simple miroir de l’équilibre entre les groupes. Il n’est nulle part question de la passivité des responsables politiques : au contraire, le maire semble être un acteur déterminant, à la confluence de l’ensemble des réseaux d’acteurs impliqués dans une décision. Cela étant, les théories de Dahl sont clairement l’ultime avatar d’une tradition ancienne en science politique américaine et rejoignent, plus globalement, le paradigme dominant des sciences sociales de l’époque, dont Louis Hartz avait donné la formulation canonique en soulignant le caractère fondamentalement libéral, moderne et bourgeois de la société américaine [13].
C’est en partant de cette étude empirique que R. Dahl a élaboré une théorie démocratique beaucoup plus large qui s’articule autour d’une vision pluraliste du processus politique, et qui place son auteur au niveau des grands théoriciens de la démocratie au 20e siècle, tels Giovanni Sartori ou Joseph Schumpeter [14]. Paradoxalement, cette élaboration a été perçue d’une façon que Dahl n’avait pas forcément anticipée dès les années 1950. L’opposition entre lui et Wright Mills a été lue comme un conflit idéologique droite/gauche (polyarchie/ démocratie). Or les thèses de R. Dahl, fondées sur ses conclusions pluralistes de la vie politique à New Haven, ouvrent au contraire sur une vision plus complexe de l’élitisme polyarchique. Elles dépassent en cela la lecture strictement politique et idéologique extrêmement courante dans un grand nombre de commentaires.
Dans les années 1950, le point de départ du modèle de R. Dahl est le souci d’établir un lien entre les analyses économiques et politiques. Concrètement, son schéma repose sur la volonté de distinguer le niveau empirique de l’idéal démocratique, pour mieux pouvoir montrer les incohérences ou les manquements d’un type de système politique représentatif qui constitue la norme en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest. Cet « outil » méthodologique a été introduit dans le discours politique moderne pour la première fois avec Charles Lindblom en 1953 sous le terme de « polyarchie » [15]. L’expression désigne un système politique caractérisé par l’attribution de droits citoyens à la majorité de la population, notamment le droit de vote. Plus précisément, sept types d’institutions politiques coexistent au sein d’une polyarchie : désignation des responsables politiques par le suffrage universel ; élections justes et libres ; suffrage universel ; liberté de candidature pour les postes de responsabilité politique ; liberté d’expression ; libre circulation de l’information ; liberté d’association. Ces institutions garantissent que le fonctionnement du gouvernement suive un certain parcours, une procédure donnée.
La polyarchie désigne la forme concrète prise par les idéaux démocratiques au cours de l’histoire occidentale jusqu’à la période contemporaine, et dont l’étude de New Haven a confirmé la logique pluraliste (à savoir un ensemble d’élites différenciées poursuivant des buts propres et s’efforçant de mobiliser des « ressources » pour les faire triompher). La polyarchie renvoie donc à la manifestation moderne et occidentale de la démocratie. Selon R. Dahl, ce dernier terme doit s’appliquer uniquement à un plan idéal [16]. À partir des valeurs démocratiques, on peut déterminer une pluralité de formes secondes, concrètes, dont la polyarchie n’est qu’une des multiples possibilités. Les cités grecques de l’Antiquité ou les villes italiennes de la Renaissance sont des exemples de systèmes politiques dit « démocratiques », mais pourtant différents de la polyarchie. Une démocratie d’assemblées directes à l’échelle d’une cité ne peut être mise sur le même plan qu’une démocratie représentative à l’échelle d’un État-nation, alors que toutes deux se réclament du même idéal démocratique. La catégorie « polyarchique » permet justement de conceptualiser la différence. On comprend alors que la polyarchie ne remplisse pas l’ensemble des critères définissant un processus démocratique au sens fort. Elle ouvre la voie à des critiques visant à démocratiser le fonctionnement général. Dans l’optique de R. Dahl, elle constitue donc une possibilité théorique pour approfondir la réflexion autour de l’amélioration du système [17]. Ainsi, lorsqu’on évoque la théorie démocratique de R. Dahl, celle-ci repose d’abord sur une analyse empirique et non pas normative ou prescriptive. Elle est directement tirée du mode de régulation concret d’une démocratie représentative contemporaine.
Le cadre général de la pensée de R. Dahl, celui d’une réflexion de type libéral et pluraliste animée d’un souci constant de justification empirique, est susceptible d’être critiqué de deux points de vue différents. Tous deux soulignent plusieurs aspects du principal défaut dont souffre le modèle de R. Dahl, celui d’être trop dépendant du modèle institutionnel américain, autrement dit, de se résumer largement à une rationalisation ou une formalisation du fonctionnement politique des États-Unis. Après avoir évoqué ces questions, on pourra les nuancer en abordant la dimension normative de la réflexion de R. Dahl, et en soulignant son apport pour la théorie démocratique moderne.
Historiquement, les théories démocratiques inaugurées dans A Preface to Democratic Theory reposent sur une interprétation largement erronée du modèle pluraliste que James Madison aurait présenté dans Le Fédéraliste nos 10 et 51. En effet, et conformément à l’interprétation libérale classique de Hartz, les nationalistes du débat de ratification de 1787-1788 inaugureraient un modèle politique moderne, libéral, marchand, et réussiraient à l’imposer aux colonies récalcitrantes.
Or cette interprétation a été largement discréditée par toute l’école historique dite « républicaine », qui souligne, au contraire, l’importance d’une conception alternative, originaire du modèle de républicanisme classique des cités antiques et de l’Italie de la Renaissance qui a traversé l’Atlantique en même temps que les colons britanniques. Ce faisant, cette idéologie a changé de statut. Alors qu’elle avait toujours été réduite à un statut marginal en Angleterre, elle devient, dans les colonies américaines, un véritable credo, partagé par l’ensemble des colons, et reposant sur l’idée selon laquelle l’existence politique du citoyen est supérieure à son existence sociale [18]. Autrement dit, les nationalistes, tout comme leurs opposants, étaient largement influencés par cette conception, avant de penser en termes plus modernes, d’ordre libéral. Au final, un accord semble s’établir depuis quelques années sur la coexistence, chez la plupart des pères fondateurs, de plusieurs langages politiques qui, ultérieurement, apparaissent contradictoires (ainsi du libéralisme et du républicanisme), mais qui, à l’époque, allaient de soi [19].
Il est alors extrêmement difficile de voir dans les thèses de J. Madison une annonce de la conception pluraliste de la science politique. Lorsqu’il évoque l’extension de la sphère de gouvernement, c’est pour mieux contrer l’influence des factions (et non pas des groupes d’intérêts ou des lobbies), terme qui renvoie à un groupe profondément illégitime, dont l’action est nuisible à l’établissement du Bien commun. La vision pluraliste d’un ajustement harmonieux de différentes catégories d’intérêts ne fait pas partie des références de Madison. Après les travaux pionniers de Gordon Wood, Bernard Bailyn ou, plus récemment, Lance Banning, on peut dire que son horizon intellectuel est largement influencé par une conception républicaine ; ses catégories d’analyse sont celles de la vertu citoyenne, du Bien commun, et de la préservation de la république contre l’influence néfaste des factions [20]. Comme le dit Lacy Ford, « Madison n’envisageait pas un État fédéral servant de pur et simple intermédiaire entre des intérêts divers qui sont en compétition pour l’obtention de ressources ». Au contraire, sa théorie des factions visait à préserver l’État fédéral, à le placer au-dessus de l’affrontement entre les différents intérêts de la société. L’inertie qui résulterait de la diversité et de la multitude des factions devait déboucher sur l’équilibre et la stabilité de la république [21]. Ainsi, les thèses de Dahl reposent en partie sur une vision faussée de la réalité de la pensée madisonienne et tombent sous le coup de l’illusion rétrospective, consistant à lire dans le passé les réalités du monde présent [22].
Le second élément à prendre en considération est d’ordre méthodologique et consiste à questionner la validité heuristique de la polyarchie. Ce modèle permet en effet de rassembler sous une seule appellation une série de régimes politiques qui, empiriquement, correspondent aux démocraties occidentales. Mais il ne permet pas d’établir des différenciations à l’intérieur de cette catégorie. Les différences institutionnelles entre des régimes parlementaires ou présidentiels n’apparaissent pas dans les indicateurs retenus pour désigner une polyarchie. Les contraintes institutionnelles, si elles sont retenues pour la manière dont elles configurent l’action des différents réseaux et groupes d’intérêts, ne semblent pas être des éléments explicatifs majeurs. Par ailleurs, la théorie de R. Dahl semble reposer sur des présupposés issus de la sociologie des années 1960. Ainsi de la prégnance de la sociologie fonctionnaliste. L’étude de New Haven par Dahl, qui présente différents éléments ou caractéristiques propres à la polyarchie, reste silencieuse sur la question de l’extension du modèle polyarchique à d’autres contextes. Autrement dit, les différents éléments constitutifs de la polyarchie semblent déboucher « naturellement », ou fonctionnellement, vers un système pluraliste et ce, quel que soit le contexte culturel, social et le legs historique. Malgré son caractère empirique, l’étude de New Haven manque singulièrement de toute prise en compte du contexte d’élaboration d’une polyarchie. À la relecture du livre, c’est là une de ses caractéristiques frappantes, le fossé entre la volonté affichée de s’en tenir aux faits et l’aspect étrangement désincarné des conclusions générales.
Or l’élément culturel est une variable des plus importantes dans l’analyse d’un régime politique, surtout lorsque le terrain d’étude est situé aux États-Unis, pays dont les spécificités socioculturelles sont revendiquées et affirmées comme une part déterminante du consensus politique [23]. Le système de croyance particulier à l’Amérique – c’est-à-dire l’ensemble des habitudes, des mœurs et des coutumes d’un peuple donné – est un élément essentiel pour entretenir un fonctionnement de type polyarchique. Les différentes caractéristiques données par R. Dahl doivent mieux tenir compte du particularisme de la culture politique américaine. Autrement, il semblerait que la polyarchie se déploie spontanément lorsqu’une certaine étape de développement est atteinte [24]. D’une manière plus générale, le système politique américain dans son ensemble correspond aux prémisses culturelles propres aux États-Unis et, de ce fait, difficilement exportables. Lorsqu’en 1848, la Seconde République française s’inspire du modèle présidentiel de la constitution américaine, la tentative se solde par un échec cinglant avec le coup d’État du 2 décembre, alors que le système fonctionnait depuis 1789 outre-Atlantique. La constitution américaine institutionnalise des mécanismes de contrôle des pouvoirs qui, dans un contexte culturel valorisant la négociation, les changements lents, et la société civile, peut fonctionner ; à l’inverse, l’héritage politique français où coexistent, entre autres, jacobinisme et bonapartisme, conduit rapidement un arrangement institutionnel de ce type à l’impasse [25]. Ainsi, dans le cadre de l’étude de New Haven, il aurait été extrêmement important, non seulement de souligner le rôle des variables culturelles, mais aussi, au risque de constater l’évidence, de rappeler que cette ville fait partie intégrante d’un ensemble politique beaucoup plus vaste dont les fondements et les valeurs sont maintenant largement libérales et démocratiques [26].
Ces questions méthodologiques, à la fois historiques et culturelles, restent relativement accessoires par rapport à l’essentiel du problème soulevé par le modèle d’ordre normatif que propose R. Dahl. En fait, pour certains observateurs, il semble avoir fourni un grand nombre de diagnostics sur le fonctionnement démocratique contemporain sans pour autant l’avoir véritablement dépassé [27].
Ce constat ouvre la voie à un grand nombre de reproches liés au caractère insuffisant et peu substantif du travail de R. Dahl. Les critiques se plaisent à souligner que la polyarchie est éminemment critiquable. Notamment pour son mode de fonctionnement. En effet, au niveau de sa prise de décision, la polyarchie ne saurait entreprendre un tournant radical ou promulguer une décision remettant en cause un grand nombre d’avantages acquis. La compétition entre les groupes produit une certaine inertie que les décideurs n’ont pas intérêt à vouloir modifier, dans la mesure où elle garantit une stabilité institutionnelle et politique. La logique incrémentale propre au fonctionnement polyarchique, si elle assure la pérennité des institutions, offre aussi une restreinte aux mouvements de l’électorat : une alternative radicale semble peu imaginable dans un contexte polyarchique qui n’offre que des alternances entre différentes coalitions d’intérêts. On touche là à un second aspect de la polyarchie, à savoir un relatif manque de bases proprement démocratiques. En effet, le mode privilégié d’expression de la société civile, dans le cadre d’une polyarchie, est celui de la mobilisation de groupes, organisés selon une logique culturelle, politique, économique, ou autre, pour avoir accès à un certain nombre de ressources et/ou influencer les décisions publiques à leur avantage. Or ces groupes n’ont évidemment pas la même capacité d’accès au système politique, ni même une capacité mobilisatrice identique [28]. Par ailleurs, une polyarchie ne fonctionne pas prioritairement grâce à une participation électorale massive. Il semblerait même qu’un taux de participation élevé soit un handicap au fonctionnement incrémental du système, dans la mesure où une forte poussée populaire pour telle ou telle orientation peut, potentiellement, remettre en cause certains avantages acquis. Ainsi, paradoxalement, la polyarchie est un régime qui, bien que se réclamant des idéaux démocratiques, n’a pas besoin d’une trop grande implication de ses citoyens pour fonctionner [29].
Si la force de la thèse de R. Dahl est de reposer sur de solides enquêtes empiriques, sa faiblesse essentielle serait justement d’être dépourvue de tout engagement sur des principes. Contrairement à l’argument courant selon lequel R. Dahl a développé un modèle éminemment conservateur, il semble plutôt manquer de substance théorique (et, a fortiori, idéologique). Les remarques de R. Dahl sur le caractère descriptif de sa recherche ne résument pas simplement l’esprit de Who Governs ? mais, plus largement, la plus grande part de son travail, en incluant ses réflexions sur la démocratie au début des années 1990.
Cette caractéristique permet de rapprocher le travail de R. Dahl de celui d’un autre grand théoricien de la démocratie, John Rawls. Si leurs perspectives sont, à première vue, totalement différentes dans la mesure où l’un mène un travail descriptif et l’autre une analyse abstraite, ils ont néanmoins un point commun, celui d’aboutir à des conclusions formelles qui s’apparentent à de simples descriptions du fonctionnement du système politique des États-Unis. Si R. Dahl met l’accent sur le fonctionnement concret et J. Rawls sur les présupposés théoriques, il n’en reste pas moins que les résultats sont les mêmes sur ce point : dans les deux cas, il s’agit d’une vision procédurale du régime politique, qui ne se prononce pas sur les valeurs substantives organisant, règlant les institutions [30]. R. Dahl n’aborde pas véritablement la question de la fondation de la polyarchie, ce qui est sans doute compréhensible, dans la mesure où il la considère d’abord comme un point de départ ou, plus précisément, un outil empirique pour mieux cerner le fossé entre les idéaux démocratiques et leur incarnation institutionnelle contemporaine. L’élaboration ultérieure de son travail repose entièrement sur l’étape initiale, et on a le sentiment, à la lecture de On Democracy, Democracy and Its Critics, ou encore, Polyarchy. Participation and Opposition, que les résultats décrits dans Who Governs ? quittent leur statut d’observations empiriques et deviennent le référent principal à l’aune duquel Dahl évalue d’autres systèmes démocratiques. Il n’a jamais entrepris de dépasser le modèle polyarchique. Or, pour ses critiques, la polyarchie s’assimile à une description du régime politique américain, une rationalisation du fonctionnement politique des États-Unis et ce, d’autant plus aisément que les conclusions de R. Dahl reposent sur l’existence d’une culture politique qui est proprement américaine. Au niveau institutionnel, les similarités sont frappantes avec les caractéristiques majeures du système politique américain, c’est-à-dire un régime représentatif libéral dont la mobilisation électorale est relativement faible – à la différence de la mobilisation des lobbies, qui constitue le moyen privilégié d’accès aux sphères du pouvoir –, et dont la production politique obéit à un fonctionnement incrémental, l’État étant trop faible pour mettre en œuvre des politiques de grande ampleur.
Néanmoins, cette perspective, qui touche très certainement à des faiblesses incontestables de Who Governs ? ne rend pas compte de la portée de l’œuvre de R. Dahl. Bien loin du cliché sur une pensée éminemment conservatrice ou peu substantive, on peut conclure sur une interrogation plus nuancée quant au statut de son legs. En effet, d’autres parallèles peuvent aisément être établis entre lui et certains théoriciens contemporains de la démocratie. Richard Rorty offre une perspective, pragmatiste, rejetant la pertinence de la question de la fondation de la démocratie qui, de ce point de vue, est étrangement parallèle au travail empirique de R. Dahl [31]. Par ailleurs, la lecture plurielle du phénomène élitiste contenue dans Who Governs ? fait écho à certaines thèses développées beaucoup plus tard par Michael Walzer. Lorsque celui-ci explique que les différentes sphères sociales ont chacune leur logique, avec une catégorisation sociale qui leur est propre, n’est-ce pas là un équivalent théorique des conclusions de R. Dahl sur la pluralité du phénomène élitiste, sur la différenciation qui le caractérise au fur et à mesure de la complexification de la vie sociale [32] ? En fait, il semble bien que le modèle polyarchique ait nourri une part extrêmement importante des réflexions contemporaines. C’est bien autour d’un modèle pluraliste tel qu’il en a fourni les bases empiriques que les évolutions les plus récentes de la théorie démocratique se sont élaborées. Contrairement aux critiques couramment adressées à son travail, il n’y a pas, chez lui, d’apologie d’un système conservateur – voire oligarchique. Il fournit au contraire un travail extrêmement riche qui souligne la complexité du phénomène démocratique. On se rend compte, à la relecture de ses œuvres majeures, à quel point l’élitisme pluraliste peut se présenter de manière extrêmement différenciée. Son travail a précédé – et sans doute aussi inspiré – des interrogations qui, politiquement, sont d’orientation social-démocrate (Walzer) ou libérale (Rawls), bien éloignées des critiques de R. Dahl dans les années 1960. Et d’ailleurs, il laisse lui-même deviner à plusieurs reprises dans son entretien, son regret d’être souvent compris comme un apologiste d’un libéralisme conservateur. Son « parcours de recherche » permet sans doute une appréciation plus équilibrée sur la logique de la polyarchie. Celle-ci semble conciliable avec un grand nombre de doctrines politiques et n’est sans doute pas réductible à une lecture unilatérale. C’est dans cette richesse intellectuelle que réside l’apport essentiel de R. Dahl, y compris pour les débats contemporains.
Au total, la contribution de R. Dahl à la théorie de la démocratie est sans doute une des plus importantes de la science politique contemporaine, mais, paradoxalement, certainement pas de la façon dont il aurait pu l’envisager lui-même au début de sa carrière. Lorsqu’il évoque, au cours de l’entretien, l’aspect graduel de son évolution vers la réflexion démocratique, et la relative surprise qu’il a éprouvée lorsqu’il a été perçu comme un théoricien de la démocratie, il faut y voir une réaction tout à fait en accord avec ces premiers travaux. À savoir une préface à la théorie démocratique (1956), et une étude empirique du mode de décision dans une ville moyenne des États-Unis, Who Governs ? (1961), qui n’envisage pas d’être un traité général sur la nature de la démocratie. Ce n’est que plus tard que R. Dahl va volontairement assurer le rôle d’un théoricien de la démocratie, en théorisant un cadre pluraliste et libéral tout à fait fécond pour la réflexion actuelle. Il a en fait posé des jalons qui sont largement présents dans les développements actuels de la science politique en général et de la théorie démocratique en particulier. Que ce soit avec le néo-institutionnalisme ou les thèses d’un R. Rorty ou d’un M. Walzer, le schéma imposé par R. Dahl est bien là. Même s’il apparaît surtout en filigrane, il constitue le paradigme de départ, présupposé sans être forcément reconnu, de larges pans de la science politique américaine. â—†
 
NOTES
 
[1] On emploiera ici le terme « pluralisme » en l’associant à un système politique libéral et démocratique, au sein duquel coexistent différentes sortes d’associations, de groupes, et d’intérêts qui, tout en étant relativement indépendants les uns des autres et de l’État, poursuivent des buts qui les impliquent directement dans la vie politique. Pour un approfondissement théorique, cf. R. Dahl, « Pluralism Revisited », Comparative Politics, vol. 10, 1978, p. 191-203.
[2] La bibliographie de R. Dahl étant immense, le lecteur peut consulter une compilation très utile de certains de ses textes, Toward Democracy : A Journey. Reflections, 1940-1997 (2 volumes), Berkeley, Institute of Governmental Studies Press, University of California, 1997 (bibliographie complète et notice biographique). En français, les sources sont nettement plus rares. Pour une présentation générale du débat entre pluralistes et élitistes, cf. Denis Lacorne, « Pluralistes et élitistes : le grand débat », dans Marie-France Toinet, Hubert Kempf, Denis Lacorne, Le libéralisme à l’américaine, Paris, Economica, 1989, p. 223-241.
[3] C. Wright Mills, The Power Elite, New York, Oxford University Press, 1956 ; trad. fr. L’élite du pouvoir, Paris, Maspéro, 1969. Pour une perspective complémentaire, cf. Irving Louis Horowitz, C. Wright Mills. An American Utopian, New York, The Free Press, 1983.
[4] Robert A. Dahl, Who Governs ? Democracy and Power in an American City, New Haven, Yale University Press, 1961. Cet argument pluraliste se double d’une question de méthodologie. Dahl a recours à une approche de type décisionniste consistant à étudier trois politiques publiques et à s’intéresser à ceux qui prennent effectivement les décisions plutôt qu’à la réputation des responsables. L’approche dite « réputationnelle » avait été utilisée par Mills, mais surtout par Flyod Hunter dans son étude d’Atlanta, qui se situait aussi dans une perspective élitiste, dans Community Power Structure, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1953. Pour Dahl, si les élites ont un fort « potentiel de pouvoir », ce dernier ne doit pas être confondu avec son exercice réel.
[5] Sur ces critiques méthodologiques, cf. R. Dahl, Who Governs ? op. cit., p. 7. Une première formulation, sous forme condensée, de ses thèses est disponible dans « A Critique of the Ruling Elite Model », American Political Science Review, 52 (2), juin 1958, p. 463-469. La méthodologie de Dahl n’a jamais été appliquée au niveau national. La seule tentative de généralisation est celle de Michael Aiken et Paul Mort dans The Structure of Community Power, New York, Random House, 1970. Ils confirment les conclusions de Dahl tout en les nuançant.
[6] La « reconstruction » du processus de décision est basée sur des entretiens semi-directifs et sur le dépouillement d’archives et de dossiers de presse. Les domaines étudiés sont le processus de nomination aux postes politiques (mairie et conseil municipal), la modernisation des écoles publiques et la rénovation du tissu urbain.
[7] R. Dahl, Who Governs ? op. cit., p. 86.
[8] D. Lacorne, « Pluralistes et élitistes… », cité p. 39.
[9] Cf. Arthur Bentley, The Process of Government. A Study of Social Pressures, Chicago, Chicago University Press, 1908 ; David B. Truman, The Governmental Process, New York, Alfred Knopf, 1951 : ces deux livres sont des classiques de la « théorie des groupes » (group theory), déclinaison moderne du pluralisme. Pour une excellente analyse du paradigme pluraliste aux États-Unis et des approximations auxquelles il a donné lieu à propos du Fédéraliste n° 10, cf. Paul F. Bourke, « The Pluralist Reading of James Madison’s Tenth Federalist », Perspectives in American History, 1975, p. 271-295.
[10] Aux États-Unis, le terme de government désigne l’État fédéral. Quand on parle de State (État), on fait d’abord référence aux États fédérés.
[11] Le Fédéraliste est constitué des 85 articles publiés initialement dans la presse de l’État de New York en 1787-1788 pour défendre la ratification du projet de Philadelphie, appelé à devenir la constitution américaine actuelle. Il a été rédigé par trois des nationalistes appelés fédéralistes les plus en vue de l’époque, James Madison, Alexander Hamilton, et John Jay, sous le pseudonyme collectif de Publius. Il est, à ce jour, le meilleur commentaire de la constitution, et se classe parmi les grands classiques de théorie politique. Cf. l’édition anglaise actuellement de référence, Alexander Hamilton, James Madison, John Jay, The Federalist Papers, Clinton Rossiter éd., New York, New American Library, 1961 ; ou la traduction française, André Tunc (dir.), Le Fédéraliste (1957), Paris, Economica, 2e éd. 1988.
[12] Pour une analyse des numéros 10 et 51 du Fédéraliste à la lumière des débats contemporains de science politique, cf. James Q. Wilson, « Interests and Deliberation in the American Republic », PS, Political Science and Politics, 4, 1990, p. 558-562.
[13] Louis Hartz, The Liberal Tradition in America. An Interpretation of American Political Thought since the Revolution, (1953) San Diego, Harcourt Brace & Company, 1991.
[14] Cf. par exemple, Democracy and Its Critics, New Haven, Yale University Press, 1989, ou encore Dilemmas of Pluralist Democracy. Autonomy v. Control, New Haven, Yale University Press, 1982. Ses conceptions de la polyarchie sont présentes dés le début de sa carrière. Cf. Robert A. Dahl, Charles E. Lindblom, Politics, Economics and Welfare : Planning and Politico-Economic Systems Resolved into Basic Social Processes (1953), New York, Harper & Row, 2e éd. 1976 ; et surtout, A Preface to Democratic Theory, Chicago, University of Chicago Press, 1956. Pour complément, Polyarchy. Participation and Opposition, New Haven, Yale University Press, est tout à fait utile.
[15] Le terme lui-même a une longue histoire. Il correspond à une préoccupation sur la nature de la démocratie qui remonte jusqu’à l’Antiquité grecque. Mais c’est avec la théorie de Dahl que l’expression devient une référence de la science politique moderne. Sur ce point de vocabulaire, cf. R. Dahl, « Democracy and Polyarchy : Theory », dans Toward Democracy…, op. cit., p. 48.
[16] Selon Dahl, un processus démocratique idéal doit assurer au moins cinq critères : a) une participation politique effective, réelle ; b) une stricte équivalence des votes ; c) une possibilité pour tous d’avoir accès aux moyens d’information permettant de se faire une opinion sur un problème donné ; d) l’opinion publique est prépondérante dans le processus de mise sur agenda ; e) l’extension du suffrage à l’ensemble de la population adulte. Les sept institutions politiques caractérisant la polyarchie permettent de mettre en œuvre ces idéaux dans une société complexe, moderne de type État-nation.
[17] Par exemple, sur la question du rapport entre la polyarchie et le marché. C’est une dimension importante des thèses de Dahl, mais qui est curieusement négligée dans Who Governs ? (op. cit.) Globalement, son rôle semble ambivalent. Il est empiriquement lié à l’apparition des polyarchies, puisque la révolution industrielle se développe, chronologiquement, en même temps que s’affirme la démocratisation des régimes occidentaux. Cependant, il génère un tel nombre d’inégalités qu’il est difficile de nier son impact négatif sur l’égalité politique entre les citoyens et partant, le caractère démocratique de la polyarchie. Dahl a tenté d’esquisser un modèle de cogestion entre le patronat et le salariat que l’on trouve sous sa forme la plus aboutie dans A Preface to Economic Democracy, Berkeley, University of California Press, 1985.
[18] Sur ce passage de l’idéologie républicaine de l’Angleterre vers les colonies américaines, cf. John M. Murrin, « The Great Inversion, or Court versus Country : A Comparison of the Revolution Settlements in England (1688-1721) and America (1776-1816) », dans Lance Banning, After the Constitution. Party Conflict in the New Republic, Belmont, California, Woodsworth Publishing Company, 1989. La définition est tirée de la préface de Jean-Fabien Spitz (p. XIX) à la traduction française du livre de J.G.A. Pocock, Le moment machiavélien. La pensée florentine politique et la tradition républicaine atlantique, Paris, PUF, 1997 (coll. « Léviathan »).
[19] Cf. par exemple J. G. A. Pocock, Conceptual Change and the Constitution, Lawrence, Kansas, Kansas University Press, 1988. En français, cf. Thierry Chopin, « La réévaluation actuelle de l’historiographie américaine », Droits, 24, 1996, qui permet de faire le point sur les débats entre historiens de la guerre d’Indépendance et de la ratification.
[20] Tous ces livres sont des classiques. Cf. Gordon S. Wood, La création de la république américaine, Paris, Belin, 1991 (coll. « Littérature et Politique »), trad. fr. Bernard Bailyn, The Ideological Origins of the American Revolution, (1967) Cambridge, Harvard University Press, 1992. Enfin, Lance Banning, The Sacred Fire of Liberty. James Madison and the Founding of the Federal Republic, Ithaca, Cornell University Press, 1995.
[21] Lacy K. Ford Jr., « Inventing the Concurrent Majority : Madison, Calhoun, and the Problem of Majoritarianism in American Political Thought », The Journal of Southern History, 60 (1), février 1994, p. 19-58.
[22] Cf., sur ce point, Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française (1990), Paris, Le Seuil, 2e éd. 2000.
[23] Tocqueville observait déjà, en prélude à son étude classique des États-Unis, « Pour connaître la législation et les mœurs d’un peuple, il faut donc commencer par étudier son état social », dans De la démocatie en Amérique (1835), Paris, Garnier-Flammarion, 1981, tome 1, p. 107. Comme le dit François Furet dans sa préface à cette édition, « Ce qui maintient à ses yeux (il s’agit de Tocqueville) la démocratie politique américaine, après que les circonstances historiques lui ont donné naissance, ce n’est pas seulement la fidélité aux origines ; c’est quelque chose comme un état d’esprit, si généralement répandu et si profondément enraciné qu’on peut aussi le nommer mœurs nationales » (p. 21).
[24] Il faut néanmoins noter que, dans Polyarchy… (op. cit.), Dahl prend en compte la dimension contextuelle et reconnaît toute l’importance de la culture politique comme facteur déterminant largement la nature et le développement de n’importe quel régime politique. Sur la relecture que Dahl fait de Who Governs ? cf. « Rethinking Who Governs ? New Haven Revisited », dans R. Dahl, Toward Democracy, op. cit., p. 921-935.
[25] Le fait est qu’à quelques exceptions près – notamment le Brésil –, le modèle présidentiel américain ne s’exporte pas.
[26] Dans le même ordre d’idées, le fait que New Haven soit insérée dans un ordre capitaliste, marchand, est une contrainte de plus à prendre en compte pour restituer correctement le mode de prise de décision. Cet aspect est pris en considération par Dahl dans l’entretien.
[27] De ce point de vue, cf. le dernier livre de Robert Dahl, On Democracy, New Haven, Yale University Press, 2000.
[28] C’était d’ailleurs là un des points de départ de la critique élitiste.
[29] Ce type de régime tombe tout à fait sous le coup de la critique faite par Carl Schmitt dans La notion de politique, Paris, Champs-Flammarion, trad. fr. 1992. Dans ce livre classique, Schmitt reproche au libéralisme d’être une notion apolitique, incapable de susciter un quelconque élan d’idéalisme de la part de ses défenseurs. Reposant sur une logique d’intérêts, purement rationnelle, le libéralisme moderne ne pousserait jamais qui que ce soit à se sacrifier pour le préserver. Cette critique, radicale, semble être partiellement confirmée par les caractéristiques générales de la polyarchie.
[30] Sur John Rawls, cf. son Libéralisme politique, Paris, PUF, trad. fr. 1995. Pour un approfondissement, cf. Bertrand Guillarme, Rawls et l’égalité démocratique, Paris, PUF, 1999.
[31] Cf., par exemple, Richard Rorty, Contingence, ironie et solidarité, Paris, Armand Colin, trad. fr. 1993. Ou encore, Objectivisme, relativisme et vérité, Paris, PUF, trad. fr. 1994.
[32] Cf. le classique de Michael Walzer, Sphères de justice : une défense du pluralisme et de l’égalité, Paris, Le Seuil, trad. fr. 1997.
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