Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629043
232 pages

p. 193 à 207
doi: en cours

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Correspondance

no 1 2001/1

2001 Raisons politiques Correspondance

Ces courants qui traversent l’Amérique

Mitchell Cohen Mitchell Cohen est professeur de théorie politique à la Graduate School and Baruch College de l’Université de New York (CUNY) et co-directeur de la revue Dissent. Il a notamment publié The Wager of Lucien Goldmann (Princeton University Press, 1994), Du rêve sioniste à la réalité israélienne (La Découverte, 1990) et co-écrit Princeton Readings in Political Thought (Princeton University Press, 1996). Ses dernières publications dans la revue Dissent sont « Wagner as a Problem » (été 1998) et « Operas and Citizens » (Débat avec B. Ackerman, été 1999).
Analysant les courants qui traversent le paysage politique des États-Unis, l’auteur tente d’éclairer les clivages partisans actuels en examinant les évolutions et les débats intellectuels qui ont marqué la société américaine au cours des dernières décennies. La victoire étriquée de George W. Bush traduit-elle la convergence vers le centre des forces constituant le spectre politique américain, ou bien l’impasse dans laquelle se trouve une communauté de citoyens profondément divisée ? Ces questions sont envisagées à la lumière des débats sur le libéralisme, le républicanisme et l’idée de culture. Le plaidoyer des États-Unis en faveur de la démocratie se trouve quelque peu brouillé par les turbulences de la vie politique américaine. This article surveys the contemporary political scene in the United States and links today’s political currents to intellectual debates and developings in recent decades. The author asks if George W. Bush represents convergence “in the center” of the political spectrum or stalemate due to a deeply divided citizenry. He examines the contemporary situation in light of debates on liberalism, republicanism, and culture. Amrican voices have spoken loudly in defense of democracy throught the world but America’s.
À l’approche d’une élection présidentielle américaine, « les intrigues deviennent plus actives, remarquait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, l’agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation entière tombe dans un état fébrile, l’élection est alors le texte journalier des papiers publics, le sujet des conversations particulières, le but de toutes les démarches, l’objet de toutes les pensées, le seul intérêt du présent », mais lorsque les jeux sont faits, « cette ardeur se dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s’étonner que l’orage ait pu naître ? » [1].
Si à la fin de l’été 2000, vous aviez demandé aux Américains de se prononcer sur l’issue de la joute électorale à venir entre George W. Bush, gouverneur du Texas, et Al Gore, vice-président sortant et ancien sénateur du Tennessee, leurs réponses, pour nombre d’entre elles en tout cas, auraient révélé d’étranges ressemblances avec les observations faites par Tocqueville. Nul doute que les Américains auraient accompagné leurs réponses de mises au point, soulignant que la fonction présidentielle est aujourd’hui beaucoup plus puissante qu’elle ne l’était à l’époque de Tocqueville, que les nouvelles technologies de l’information ont transformé de façon remarquable la vie politique américaine et que la place de l’argent dans le déroulement des campagnes électorales est réellement inquiétante. Ils auraient sans doute rappelé aussi que les années 1820 avaient été marquées par des difficultés économiques rendant compréhensible l’émergence d’un discours « anti-washingtonien » lors des élections de 1828, tandis que les années 1990 se distinguaient par un formidable boom économique au regard duquel le développement d’un discours de campagne hostile à Washington, tenu par le fils d’un ancien président contre un vice-président sortant, paraissait bien moins légitime.
Andrew Jackson, ancien général et sénateur du Tennessee, était président lorsque Tocqueville foula le sol américain. Jackson se fit élire sous la bannière du populisme démocratique et dut en grande partie son triomphe de 1828 à la réaction de mécontentement des électeurs après le précédent scrutin. Lors des élections présidentielles de 1824, Jacskon avait en effet recueilli une majorité relative de votes populaires et de voix de grands électeurs, mais la Constitution américaine prévoit qu’en l’absence de majorité absolue au sein du collège des grands électeurs, il appartient à la Chambre des représentants de désigner le président. Ainsi, John Quincy Adams, fils du second président des États-Unis, fut élu au poste de président sans jamais être en mesure de convaincre la nation de la légitimité de son mandat. Bien peu d’Américains, politistes et historiens inclus, auraient pu imaginer avant la date du 7 novembre 2000 que l’affrontement Bush-Gore déboucherait sur une crise de légitimité pour le vainqueur, ni même entrevoir l’ampleur des intrigues et des querelles qui suivirent le scrutin. Cette fois-ci, il n’y a pas eu de décrue, et le fleuve, au lieu de rejoindre son lit, s’est déchaîné dans la tempête d’un décompte irrégulier des bulletins de vote.
Aucun observateur du débat public américain ne saurait être surpris par le fait qu’une joute électorale puisse se transformer en une bataille judiciaire impliquant jusqu’à la Cour suprême. Il y a eu ces dernières décennies une impressionnante recrudescence d’affaires judiciaires, tandis que le nombre d’avocats pour mille habitants triplait entre 1970 et 1988. Au cours des années 1990, les Américains ont assisté aux comparutions en justice d’O. J. Simpson, de Bill Clinton et d’un cortège de personnes moins célèbres. Il existe aujourd’hui une chaîne de télévision – Court TV – qui diffuse sans interruption les audiences légales concernant des affaires de meurtres, de viols, de libérations conditionnelles de détenus et autres procédures judiciaires en tous genres. Aussi, les États-Unis d’Amérique donnent-ils souvent l’impression d’être les « États procéduriers d’Amérique ». Certains s’interrogent sur le lien culturel entre un tel phénomène et le succès des programmes télévisés de type « confession », où des « gens ordinaires » se livrent à des aveux publics sur des comportements « illicites » ou marginaux, en général de nature sexuelle, devant une assistance visiblement fascinée.
En même temps, les Américains semblent ne pas apprécier les débats politiques à la télévision. De ce fait, les journaux télévisés mêlent information et divertissement et la distinction entre l’une et l’autre n’est pas toujours évidente. Des joutes verbales peuvent se dérouler dans le cadre d’émissions politiques, mais cet exercice s’apparente plus à une compétition sportive où les phrases à l’emporte-pièce comptent plus que les discours argumentés pour augmenter les « parts de marché » des annonceurs publicitaires. Lorsque Al Gore s’est adressé aux Américains, deux semaines après les élections, pour expliquer pourquoi il refusait de reconnaître sa défaite – d’une part, la démocratie suppose l’intégrité d’un processus électoral et, d’autre part, les défaillances des bulletins utilisés en Floride ont eu pour effet de priver certains citoyens de leur droit de vote – il est intervenu à 20 h 55, soit cinq minutes avant le début de programmes télévisés très prisés et de retransmissions sportives. Ce faisant, il signifiait aux téléspectateurs qu’il n’allait pas abuser de leur patience en dépit de l’urgence de la question, et il se prémunissait également d’une riposte immédiate de la part du camp Bush. Comme lors du précédent scrutin de 1998, les stratèges misaient sur une courte durée d’attention de la part des Américains dans la période postélectorale. Les représentants de Bush n’ont eu de cesse de déclarer que Gore devait reconnaître sa défaite pour clore la polémique, espérant sans doute ainsi convaincre les citoyens américains que leurs préoccupations dépassaient le simple décompte des voix. Ces événements soulèvent des questions fondamentales touchant à la fois au rôle du marché et des médias dans la vie politique, aux relations entre droit et politique, et, finalement, à l’état général de la démocratie en Amérique.
 
Le droit et le demos
 
 
Il y a dans la société américaine une tension permanente, susceptible de surgir à tout moment, entre le droit et l’autorité du demos. Le constitutionnalisme est essentiel au pays de la religion civile, mais il ne l’est pas moins que le principe de légitimation du pouvoir politique par le « consentement des gouvernés ». Cependant, cette situation se complique en raison de la baisse de l’implication des citoyens dans la vie publique. Dans Bowling Alone, un des ouvrages les plus commentés en l’an 2000, le politiste Robert Putnam affirme que l’engagement volontaire des individus dans la sphère civique a considérablement décliné au cours des quarante dernières années. Cette évolution s’est traduite par une dégradation du « capital social », c’est-à-dire des normes, des réseaux et de la confiance engendrés par les activités associatives. Or c’est l’association qui produit ce mélange de réciprocité et d’indépendance – ces « habitudes du cœur » évoquées par Tocqueville – indispensables à l’existence d’une citoyenneté démocratique saine. En avril 1966, indique R. Putnam, 66 % des Américains interrogés rejetaient la proposition selon laquelle « les personnes qui dirigent le pays ne se soucient pas vraiment de ce qui peut bien vous arriver ». En décembre 1997, 57 % des sondés approuvaient ce constat [2].
R. Putnam compare symboliquement le déclin des appartenances citoyennes au fonctionnement d’une association sportive : autrefois, les Américains faisaient partie d’une équipe. Aujourd’hui, ils jouent leur partie seuls dans leur coin. L’affaiblissement des structures d’appartenance peut être envisagé à travers des groupes sociaux très divers, tels que les associations réunissant parents d’élèves et enseignants, mais aussi à partir des taux de participation électorale et des attitudes d’identification aux partis politiques. L’analyse de R. Putnam prête le flanc à plusieurs critiques, dans la mesure où, d’une part, il n’apprécie pas à leur juste valeur les effets néfastes de la guerre du Viêt-Nam (Lyndon Johnson n’est nullement mentionné dans l’index de l’ouvrage) et de l’affaire du Watergate, d’autre part, il évalue de façon imparfaite la structure du pouvoir politique ou économique – notamment celle qui concerne les grandes entreprises du secteur privé – national et international, autrement dit les conséquences de la mondialisation. Par conséquent, son appel final à la formation de communautés locales, bien que louable, est aussi insuffisant. Les groupes locaux, comme l’a montré Theda Skocpol, ont un impact maximal lorsqu’ils s’assignent des objectifs nationaux, créant des liens (linkage) entre le gouvernement et les associations bénévoles militantes [3].
R. Putnam n’en souligne pas moins une réalité inquiétante. En 1996, Bill Clinton a été réélu avec une participation électorale atteignant 48,8 %, soit le plus faible taux de participation depuis 1924. Environ 51 % des électeurs ont voté lors des élections de novembre 2000. Quand il apparut évident que le résultat du scrutin opposant Gore à Bush était contesté, Bill Clinton admit : « Le peuple américain a parlé, mais nous ne savons pas ce qu’il a voulu dire ». Cette remarque n’était que partiellement vraie, car la moitié du peuple ne s’était pas exprimée, manifestant ainsi son mécontentement ou sa désaffection. Pourtant, James Baker, cet ancien secrétaire d’État qui remplit le rôle de porte-parole de Bush dans l’empoignade postélectorale, affirma, au contraire, que le « peuple » avait parlé, et de manière distincte. Les grands électeurs de Floride revinrent à Bush, grâce à une avance de 537 voix sur son rival Gore (0,009 %), selon les résultats officiels validés par une personne qui avait co-dirigé la campagne de Bush pour l’État de Floride et dont la décision avait pour effet de clore les contestations portant sur les résultats dans plusieurs circonscriptions. À aucun moment, James Baker ne fit allusion au fait que Gore disposait d’une majorité des voix à l’échelon national, surpassant son adversaire de 325 000 voix, pas plus qu’il ne mentionna le fait que le Congrès issu de ces élections était divisé en deux camps presque égaux.
 
Conflit ou consensus ?
 
 
La question qui finalement paraît la plus importante est la suivante : les élections sont-elles un épisode de convergence ou d’intenses divisions dans la vie politique américaine ? Ceux qui préfèrent y voir un moment de convergence rappellent que les candidats se sont efforcés de rallier le « centre », Bush se présentant sous l’étiquette d’un « conservatisme du cœur » (compassionate conservatism) et Gore sous les traits d’un « nouveau démocrate ». Selon eux, les divisions radicales des années 1960 appartiennent désormais au passé. La procédure d’impeachment menaçant Clinton aurait ainsi été le dernier acte d’une décennie tumultueuse. Ceux qui, au contraire, voient dans les élections un moment d’exacerbation des clivages décrivent une division en deux blocs antagonistes, l’un enraciné dans les zones littorales et urbaines, l’autre bénéficiant de l’appui de « l’Amérique profonde », chacun incarnant un ensemble large mais distinctif de tensions et de valeurs contradictoires de la société américaine. Dans ce contexte, la rancœur d’après les élections ne serait qu’une continuation de la querelle entourant la procédure d’impeachment qui, elle-même, traduirait la poursuite de la « guerre des cultures » qui marquèrent les années 1960.
Les intellectuels américains ont longtemps débattu pour savoir si c’est la notion de consensus ou bien celle de conflit qui définit le mieux leur culture nationale. Un consensus « libéral » – une croyance d’inspiration lockéenne et jeffersonienne dans le droit à la vie, la liberté individuelle, la propriété et la quête du bonheur – irrigue-t-il la culture politique américaine depuis l’Indépendance ? Nombre d’intellectuels ont répondu à cette question par l’affirmative après la défaite du nazisme et le déclenchement de la guerre froide. L’économie prospère reposait sur un libéralisme social relativement solide, façonné à l’origine par la coalition du New Deal rassemblant les libéraux du Nord, les minorités ethniques urbaines, les syndicalistes et le Sud. Même lorsque les républicains s’emparèrent de la Maison Blanche ou du Congrès, ils ne firent rien pour éradiquer les principales réformes introduites par Franklin D. Roosevelt, comme par exemple la Sécurité sociale. Dans ce contexte, un historien, Louis Hartz, prétendit que l’Amérique avait connu une sorte de naissance libérale sans péché. N’ayant pas fait l’expérience du féodalisme, sa culture politique s’était vu épargner les rancœurs qui ont engendré le radicalisme et la réaction en Europe au 19e siècle. S’était développé, au contraire, un culte presque « irrationnel » du libéralisme. Cependant, alors que de nombreux intellectuels célébraient l’avènement de ce « consensus », Hartz se montra lui-même critique car il percevait quelque chose de malsain dans cette adhésion unanime à une idée dominante. Le critique littéraire Lionel Trilling manifesta lui aussi des craintes à l’égard d’une société dans laquelle le conservatisme ne s’exprimait que « dans l’action ou dans des réactions mentales irascibles qui prétendent ressembler à des idées ». Le socialiste Irving Howe parla, quant à lui, d’un « âge du conformisme » [4].
L’idée de conflit s’est substituée à celle de consensus dans les années 1960, marquées par le mouvement pour les droits civiques, la guerre du Vietnam, l’émergence de la contre-culture, la montée du féminisme et, inévitablement, des relectures historiques. Les notions de race, de classe et de genre ont été revalorisées dans les universités, tandis que le républicanisme américain du 18e siècle a été réinterprété. Des chercheurs orientés politiquement à gauche se sont efforcés de déduire de ce républicanisme une variante américaine de radicalisme – une réflexion dont la nécessité s’est imposée après la disparition de la « nouvelle gauche » phagocytée de l’intérieur par les franges léninistes, maoïstes, tiers-mondistes et terroristes (par exemple, l’organisation « Weather Underground »). Autrefois perçu comme « bourgeois », le républicanisme américain est dès lors apparu comme un contre-modèle d’origine nationale opposé à l’individualisme libéral ; un type de républicanisme conçu comme légataire historique des luttes menées en Europe contre les privilèges, synonyme de démocratie participative et producteur de réciprocité civique, républicanisme dont la pensée communautarienne s’est nourrie en prolongeant, en réinventant et, parfois même, en radicalisant les notions traditionnelles rattachées au pluralisme social et culturel. Par son insistance sur la diversité et la concurrence entre les groupes, le pluralisme incarnait aussi un contre-courant historique face à l’individualisme lockéen.
Dans les années 1970, les communautariens et, plus largement, tous ceux qui s’intéressaient à la pensée politique, ont entrepris de répondre au libéralisme social de John Rawls. A Theory of Justice [5], ouvrage sans doute le plus important de la philosophie politique américaine depuis les articles du Fédéraliste [6], a réinventé l’idée d’état de nature en concevant celui-ci à partir de la notion abstraite de « position originelle », où des individus ignorants de leur statut et de leurs attributs dans la société effectuent un choix rationnel ou, plus précisément, parviennent à un consensus rationnel, sur la base de principes élémentaires de justice. Il est apparu que ces principes correspondaient plus ou moins aux principes fondateurs d’un état de bien-être libéral. Rawls a commencé à formuler sa théorie dans les années 1950 et son ouvrage est paru en 1971, c’est-à-dire peu avant la crise de l’État providence confronté à l’émergence de dynamiques nouvelles aujourd’hui identifiées à la « mondialisation ». Il apparut aussi clairement à la même époque que la coalition du New Deal, qui incarnait le fondement politique du consensus libéral-social américain, révélait des signes de fractures peut être irrémédiables.
Plus le parti démocrate s’est engagé en faveur des droits civiques dans les années 1960, plus il s’est aliéné les démocrates du Sud. L’antique Confédération, autrefois bastion démocrate, est devenue un champ de luttes politiques dès lors que des républicains comme Barry Goldwater, Richard Nixon et Ronald Reagan ont signifié aux Blancs leur absence de sympathie pour les revendications noires, déclarations parfois faites dans un langage codé, mais le plus souvent de manière explicite. Deux éléments attestent la réussite de cette « stratégie sudiste ». D’une part, John F. Kennedy, élu en 1960, fut le dernier démocrate non originaire du Sud à occuper la Maison Blanche. D’autre part, George W. Bush a remporté en novembre 2000 l’ensemble des États du Sud, y compris les États de l’Arkansas et du Tennessee dont sont respectivement issus Bill Clinton et Al Gore.
Le Viêt-Nam a aussi été une cause sérieuse de déchirures dans la coalition du New Deal, colombes et faucons s’affrontant avec virulence au sein même du parti démocrate. L’AFL-CIO, syndicat fédérateur ayant longtemps rempli une fonction de catalyseur des réformes sociales, croisa le fer avec les libéraux opposés à la guerre, ce qui lui a valu de se voir souvent reprocher d’être davantage préoccupé par l’anticommunisme que par l’organisation des travailleurs. Lorsque Jimmy Carter, conservateur sudiste modéré, a été élu président, il s’est montré incapable de remédier aux défaillances de son propre parti et de juguler la crise de l’État providence. Ronald Reagan, porte-étendard des conservateurs rejetant l’héritage du New Deal, doit en partie son élection en 1980 aux échecs de Jimmy Carter. Il est parvenu également à réunir en coalition les républicains traditionnels, les États du Sud, la nouvelle droite chrétienne militante et une part importante des ouvriers du Nord, qualifiés de « démocrates reaganiens ». L’anticommunisme a servi de ciment à cette alliance, tout comme une hostilité farouche à la « culture des sixties ». Les intellectuels néoconservateurs (affublés du préfixe de « néo » parce que la plupart étaient d’anciens démocrates) ont rallié la coalition reaganienne et se sont lancés dans de violentes batailles publiques contre ce qu’ils considéraient être la « domination » de gauche dans la culture et les médias. Au début des années 1970, les hommes d’affaires américains se sont convaincus, grâce notamment aux efforts de l’essayiste néoconservateur Irving Kristol, de la nécessité d’investir dans cette bataille idéologique. Au cours de la présidence Reagan, les grandes firmes privées ont généreusement financé les travaux d’intellectuels, de revues et de groupes de réflexion (think tanks). C’est dans cet environnement politique que Allan Bloom, disciple comme I. Kristol du philosophe politique Leo Strauss, a rédigé un best-seller intitulé The Closing of the American Mind [7], dans lequel il stigmatisait l’influence délétère du libéralisme et du multiculturalisme sur l’enseignement supérieur.
L’histoire intellectuelle a connu dès lors des évolutions singulières. Le plaidoyer de J. Rawls pour un libéralisme social a connu son apogée dans les années 1970, peu avant que ne débute la crise de l’État providence. Les attaques d’ A. Bloom contre les libéraux ont atteint leur point culminant dans les années 1980, en pleine phase d’ascension du conservatisme. Les années 1990 se sont ouvertes sur la querelle déclenchée par l’ouvrage de Francis Fukuyama, The End of History [8]. Membre du département d’État, l’auteur prétendait que l’histoire avait pris « fin » avec la chute du communisme à l’Est, marquant la victoire totale de l’Ouest et de « l’idée libérale », identifiée au libéralisme classique et non au libéralisme social américain. L’Occident avait dès lors atteint un horizon indépassable coïncidant avec le triomphe de l’idée libérale. De ce fait, toutes les questions politiques élémentaires étaient, selon lui, résolues. La thèse formulée par L. Hartz au début de la guerre froide, supposait également l’avènement d’un horizon ultime, mais produit de la rupture des États-Unis avec le développement européen ; un horizon surgi d’un libéralisme n’ayant pas connu le féodalisme. La vision d’après guerre froide de F. Fukuyama est un horizon auréolé, représentant le triomphe de la raison historique d’une civilisation occidentale ayant atteint sa fin téléologique.
Ce que F. Fukuyama entendait par « idée libérale » reçut une clarification lors d’un symposium tenu en 1997, à l’occasion duquel plusieurs intellectuels et acteurs politiques se demandèrent pourquoi des candidats comme Robert Dole, John Major et Alain Juppé avaient échoué lors d’élections, alors que le « conservatisme » se situait dans une phase « ascendante ». F. Fukuyama soutint qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter : « Si une grande idée a été largement acceptée, alors la contestation portera sur des idées et des personnalités de moindre envergure. » Tony Blair et Bill Clinton auraient, selon F. Fukuyama, « volé les idées de la droite » et gagné les élections en se contentant de les revêtir de nouveaux habits. Le Premier ministre britannique aurait ainsi « ouvertement défendu le noyau de la révolution thatchérienne ». Quant aux Français, déplora F. Fukuyama, ils « persistent à croire dans les potentialités du politique, autrement dit que le peuple souverain à la possibilité de voter pour des dirigeants ayant la volonté de rétablir l’ordre des priorités sociales et politiques, peu importe l’attitude des marchés d’obligations internationaux ». Écartant le parti socialiste de la discussion, F. Fukuyama ajoutait que trop de gaullistes « n’[avaient] jamais entendu parler du département d’économie de l’Université de Chicago » [9].
F. Fukuyama s’est révélé en dernier recours incapable d’admettre que la démocratie libérale pouvait être confrontée à des problèmes sérieux, formulés dans des termes autres que ceux de la dictature communiste. Qu’en est-il, par exemple, de la citoyenneté démocratique, si des gouvernements sont élus pour mettre en œuvre des programmes sociaux mais se voient progressivement privés des instruments nécessaires par une mondialisation économique à la fois soumise à la logique des marchés financiers, façonnée par des intérêts privés et accélérée par la révolution des technologies et de l’information ? Certes, les États-Unis disposent des moyens d’orienter leur politique nationale et constituent, par la taille de leur marché, un cas atypique dans l’économie internationale, mais par son discours F. Fukuyama a proclamé un renfermement intellectuel – autre finalité de l’idéologie – au moment même où le besoin d’imagination démocratique et d’esprit critique se faisait le plus urgent.
 
Guerre des cultures et concurrence électorale
 
 
Pourtant, l’analyse de F. Fukuyama n’était pas totalement erronée. Bill Clinton s’est présenté comme un « nouveau démocrate », mais le projet de réforme de la protection sociale élaboré par son administration en 1996, s’est attiré les foudres de la gauche. En matière d’échanges internationaux, sa politique se distinguait peu de celle de son prédécesseur, George Bush père. Bill Clinton s’est ainsi vu reprocher par les économistes de gauche d’embrasser un modèle de prospérité inspiré par Wall Street, fondé sur un faible niveau d’inflation, une flexibilité accrue sur le marché du travail et une politique stricte de libre-échange, quelles qu’en soient les conséquences en matière d’emploi. Les défenseurs du modèle opposé prônaient une politique d’investissement dans les infrastructures, la recherche, le développement, l’éducation, et soulignaient les avantages liés à une population active jouissant d’un sentiment de sécurité, ce qui suppose un renforcement des syndicats [10].
L’explication des attaques inhabituelles dont Bill Clinton a été la cible de la part du camp républicain ne réside pas dans un quelconque désaccord en matière de politique, ni dans l’habileté du président à contrecarrer les manœuvres de ses adversaires. Il nous paraît plus conforme d’interpréter cette animosité comme la prolongation des années 1960 et de la « guerre des cultures ». C’est elle qui a motivé les intellectuels conservateurs à la pointe du combat et les a conduits à opposer l’affirmation de valeurs morales « absolues » aux effets corrupteurs du relativisme « libéral ». Le républicain William J. Bennett, ancien secrétaire d’État à l’Éducation, est l’auteur d’un ouvrage intitulé The Death of Outrage (1998) dans lequel il affirmait que le comportement du président Clinton était une offense envers les « idéaux américains ». Il regrettait que l’ensemble des citoyens ne partageât pas la même indignation face à la violation d’idéaux dérivés de « normes catégoriques ». L’historienne Gertrude Himmelfarb soutient, dans One Nation, Two Cultures (1999), que toute l’histoire moderne du social se confond avec l’histoire d’un combat moral marqué par une interaction constante entre deux systèmes de valeurs. Empruntant son vocabulaire à Adam Smith, elle distingue une morale « libérale », imprécise, encline au relativisme et « sujette aux défauts de la légèreté », et une morale de fermeté, « austère », incitant à la vertu et à laquelle adhèrent les gens ordinaires (the common people) [11].
Les deux auteurs peuvent difficilement avoir tous les deux raison. En admettant que la plupart des Américains aient adhéré à une morale « austère », ils auraient dû partager l’indignation de J. Bennett. Au lieu de cela, les Américains – ceux du moins qui ont voté – ont séparé ce qui relève respectivement de la politique et de la vie privée, infligeant de ce fait un blâme aux républicains lors des élections au Congrès de 1998. « Au final, a remarqué le philosophe Richard Rorty, les masses populaires se sont tout simplement comportées de la manière espérée par Tocqueville sans vraiment y croire … À cette occasion, l’électorat dans son ensemble a manifesté un sens des exigences attachées à la citoyenneté américaine supérieur à celui de la classe politique et des commentateurs » [12].
Cela ne s’est pas traduit en 2000 par un plébiscite pour Al Gore, bien que les votes cumulés en sa faveur et pour le candidat vert Ralph Nader, accordent une courte majorité au centre gauche. Al Gore a constitué une coalition « post-New Deal » à partir d’éléments recrutés dans divers secteurs de la société américaine, largement issus du milieu de la « nouvelle économie » de la haute technologie, des syndicats et des minorités ethniques. Il est à prévoir une forte croissance de ces segments de la société américaine dans les années à venir. Mais, de la même manière que l’instabilité était inscrite au cœur même de la coalition du New Deal formée dans les années 1930 – l’affrontement entre libéraux du Nord et partisans sudistes de la ségrégation était à long terme inéluctable –, cette coalition post-New Deal nous paraît tout aussi intrinsèquement précaire. Les représentants du secteur de la nouvelle économie, même s’ils sont socialement progressistes, avouent leur préférence pour le « libre-échange », c’est-à-dire pour un commerce soumis à moins de régulations, tandis que les syndicats prônent l’inscription dans les traités commerciaux de dispositions juridiques en matière d’emploi et d’environnement. Cette tension ne peut être qu’exacerbée par le développement de la mondialisation.
L’AFL-CIO, dirigée par John Sweeney, a apporté son soutien à Al Gore par tradition démocrate, en dépit de fortes divergences avec les positions « néodémocrates » du vice-président en matière d’échanges internationaux. Entre 1979 et 1995, le taux de syndicalisation aux États-Unis a diminué de 25 %. Sous l’influence de J. Sweeney, l’AFL-CIO s’est rapprochée de la gauche et a déployé de nouveaux efforts pour structurer le monde du travail, recrutant dans le même temps 265 000 nouveaux adhérents, ce qui porte l’effectif syndical total de l’AFL-CIO à 13 millions (seulement 13,9 % de la population active et 10 % du secteur privé). La stratégie de soutien de l’AFL-CIO à Gore a été directement combattue par le parti vert présidé par R. Nader, ancien avocat de consommateurs qui se présentait aux élections présidentielles sous l’étiquette d’indépendant. Les Verts comptaient recueillir 5 % des voix, résultat qui leur aurait permis d’atteindre le seuil légal permettant de bénéficier pour leurs activités de campagnes d’un financement fédéral qui aurait contribué à l’institutionnalisation d’un tiers parti. Pour les représentants du monde du travail, cet effort était voué à l’échec comme toutes les précédentes tentatives pour créer un troisième parti.
R. Nader n’a eu de cesse de répéter qu’il n’y avait pas l’ombre d’une différence entre Al Gore et G. W. Bush, alors que l’AFL-CIO tenait un discours contraire insistant sur les différences fondamentales séparant les candidats démocrate et républicain, notamment sur la question des nominations de juges à la Cour suprême (alors que deux, peut-être trois des membres seraient sur le point de prendre leur retraite) et dans les instances de négociation entre patronat et ouvriers (National Labor Relations Board). Pour l’AFL-CIO, mieux valait donc soutenir une coalition de gauche intégrée dans le parti démocrate, avec l’espoir que l’action concertée des travailleurs, des défenseurs de l’environnement, des minorités ethniques et raciales et des féministes, ferait pencher Al Gore à gauche, malgré ses inclinations « néodémocrates ». Plus la contribution de la gauche à la victoire de Al Gore serait déterminante, plus son administration s’empresserait de satisfaire ses demandes, telle était la logique des alliés du candidat démocrate. Au final, Al Gore a été en mesure de conquérir des États comme le Michigan, parce que 63 % des syndicalistes et 92 % des Afro-Américains ont voté pour Gore dans cet État.
Les Verts ont échoué dans leurs stratégie, ne rassemblant qu’à peine 3 % des suffrages à l’échelon national. R. Nader a par ailleurs mené campagne avec obstination dans des États où les électeurs de gauche étaient acquis au parti démocrate. Les forces de centre gauche s’en sont ainsi trouvées morcelées, permettant à Bush de remporter des majorités relatives et, finalement, de finir en tête par le nombre de grands électeurs. La stratégie des Verts contraste nettement avec celle de l’extrême droite. Patrick J. Buchanan, homologue américain de Jean-Marie Le Pen, s’est présenté aux élections présidentielles sous les couleurs du Parti de la Réforme, faction issue du tiers parti de Ross Perot. En menant une campagne « nativiste », qui a recueilli 1 % des suffrages, P. J. Buchanan s’est gardé d’introduire la division dans le camp conservateur pour ne pas avantager Al Gore, se contentant de faire campagne dans des États où le « conservatisme de la compassion » défendu par G. W. Bush était donné facile vainqueur. La droite chrétienne a apporté son soutien à G. W. Bush, se gardant de faire pression sur lui ou de le critiquer ouvertement lorsqu’il a tenté d’attirer les électeurs du centre, nourrissant, par-delà les désaccords, de sérieux espoirs quant aux personnes que le futur président serait tenté de nommer à la Cour suprême.
 
Après la décrue ?
 
 
Le fleuve, en fin de compte, finira par rejoindre son lit, comme l’a décrit Tocqueville, mais l’accalmie sera peut-être de courte durée. Les flots risquent d’être plus tempétueux et le paysage quelque peu embourbé. Depuis 1989, les Américains ont bruyamment proclamé les valeurs de la démocratie à la face du monde, en général, et de la démocratie américaine, en particulier. Il est évident que la vie politique américaine est soumise à de sérieuses turbulences. Les citoyens américains et les responsables sont-ils en mesure de faire face à ces difficultés ? La question demeure ouverte. Le nouveau président tiendra un discours d’apaisement en défendant l’exigence de bipartisme et de consensus, peut-être même avancera-t-il l’idée de réforme, alors qu’il va prendre ses fonctions atteint par la tourmente postélectorale, aux prises avec un Congrès divisé et un ralentissement économique. Quoi qu’il en soit, les campagnes pour les élections de 2002 et 2004 ont déjà commencé. â—†
(Traduit de l’américain par Mickaël Vaillant)
 
NOTES
 
[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1986 (coll. « Folio histoire »), t. 1, 1re part., chap. 8, p. 213-214.
[2] Robert Putnam, Bowling Alone : The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon and Schuster, 2000, p. 47. Putnam avait déjà énoncé ces hypothèses dans The Journal of Democracy, janvier 1995. Pour un compte rendu par la presse, cf. aussi Louis Uchitelle, « Lonely Voters Unite : Mend the Social Fabric », New York Times, 6 mai 2000, p. B9.
[3] Theda Skocpol, The Missing Middle : Working Families and the Future of American Social Policy, New York, Norton, 2000, p. 32.
[4] Cf. Louis Hartz, The Liberal Tradition in America, San Diego et New York, Harcourt, Brace, and Jonanovich, 1956, p. 6-7 ; Lionel Trilling, « Preface » (1949) à The Liberal Imagination, San Diego et New York, Harcourt, Brace, and Jonanovich, 1979, p. 7 ; Irving Howe, « This Age of Conformity » (1954), dans Selected Writings 1950-1990, San Diego et New York, Harcourt, Brace, and Jonanovich, 1990, p. 26.
[5] John Rawls, Théorie de la justice, Paris, Le Seuil (traduction de Catherine Audard), 1987, (coll. « Empreintes »).
[6] Alexander Hamilton, James Madison, John Jay, Le Féderaliste, Paris, LGDJ, 1957.
[7] Allan D. Bloom, The Closing of the American Mind, New York, Simon and Schuster, 1988.
[8] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, traduction de Denis Armand Canal, 1992.
[9] Francis Fukuyama, « Is there a Worldwide Conservative Crack-up ? », The Weekly Standard, 25 août-1er septembre, 1997, p. 18-19.
[10] Barry Bluestone et Bennett Harrison, Growing Prosperity : the Battle for Growth with Equity in the Twenty-First Century, Boston, Houghton Mifflin, 2000.
[11] Gertrude Himmelfarb, One Nation, Two Cultures, New York, Vintage Books, 1999, p. 3-4. Cf., aussi, Lynne Cheney, Telling the Truth, 1995, ainsi que William J. Bennett, The Death of Outrage : Bill Clinton and the Assault on American Ideals, New York, The Free Press, 1998.
[12] Richard Rorty, « Saved from Hypocrisy », Dissent, printemps 1999, p. 16-17.
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[2]
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[3]
Theda Skocpol, The Missing Middle : Working Families and th...
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[4]
Cf. Louis Hartz, The Liberal Tradition in America, San Dieg...
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[5]
John Rawls, Théorie de la justice, Paris, Le Seuil (traduct...
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[6]
Alexander Hamilton, James Madison, John Jay, Le Féderaliste...
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[7]
Allan D. Bloom, The Closing of the American Mind, New York,...
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[8]
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[9]
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[12]
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