2001
Raisons politiques
Lectures critiques
Lectures critiques
Mickaël Vaillant
Doctorant à l’IEP de Paris, Mickaël Vaillant poursuit une thèse sur l’analyse du racisme et des relations interethniques par les sciences sociales en France et aux États-Unis. Il a publié « Sur les rapports entre droit, justice et démocratie dans l’application de la peine capitale aux États-Unis depuis 1976 », Raisons politiques, nËš 3, 2000, p. 121-148.
Susan E. Babitt, Sue Campbell (ed.), Racism and Philosophy, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1999, 295 p.
Un inventaire rapide des travaux universitaires sur le racisme publiés depuis les années 1970, en France comme aux États-Unis, témoigne du quasi-monopole exercé par une discipline, la sociologie, sur un objet d’analyse qui, par son caractère protéiforme, devrait concerner l’ensemble des sciences sociales. Depuis l’apparition dans l’entre-deux-guerres à l’École de Chicago d’une sociologie des relations interethniques (
race relations), le « regard sociologique »
[1] domine de manière souvent exclusive l’analyse du racisme dans les sociétés modernes, au détriment de modes d’appréhension relevant d’approches plus théoriques de type philosophique. La démarche empirique qui sied à la perspective sociologique a conduit les chercheurs à privilégier l’étude des « actes racisants » ou des pratiques racistes perçus dans leurs dimensions sociales comme manifestations d’un mode de pensée raciste. L’explication sociologique des phénomènes de discrimination et de ségrégation raciales a ainsi contribué à une meilleure compréhension des mécanismes sociaux et psychologiques répondant à un mode de pensée raciste et, de fait, à éclairer les tensions entre l’idéologie égalitaire, revendiquée par les sociétés démocratiques libérales, et les inégalités économiques et sociales frappant les groupes et individus exclus de la communauté nationale sur la base de critères ethniques ou raciaux.
La perspective sociologique tend cependant à une certaine forme de réductionnisme en masquant la complexité théorique et philosophique du racisme, car « englués »
[2] dans la sphère politique et sociale de « contextes raciaux » particuliers, les travaux sociologiques accordent généralement peu de place à l’examen théorique des concepts philosophiques qui fondent les représentations sociales des acteurs. Partant de ce constat, les contributions réunies dans
Racism and Philosophy par deux philosophes entendent contribuer à la réhabilitation d’une analyse du racisme conduite à partir d’un examen critique des concepts philosophiques de liberté, de justice, d’autorité et d’individualisme qui structurent les représentations sociales et les discours des acteurs sociaux, des victimes d’actes racistes comme des militants antiracistes. Le racisme, reconnaissent les auteurs, ne saurait être réduit à un simple problème d’ajustement dans un système de relations sociales, ni à problème d’éthique ou de philosophie politique, car l’existence même d’un « racisme systémique » dans une organisation sociale a des implications à la fois épistémologiques, métaphysiques et méthodologiques qu’il convient d’élucider dans le cadre de la réflexion philosophique et des sciences sociales.
L’analyse philosophique se voit ainsi assigner par Susan E. Babbitt et Sue Campbell une mission de « démystification » des concepts structurant les discours sur les notions de race et d’ethnicité à partir desquels la philosophie occidentale a appréhendé la question du racisme. Cette démarche clairement située dans la sphère de la philosophie se veut néanmoins interdisciplinaire, afin de demeurer attentive aux conséquences pratiques et sociales des idées racistes. Les analyses philosophiques ici développées s’appuient de ce fait tant sur des données empiriques, historiques, sociologiques, que sur des travaux de militants (activists), pour tenter de dégager les problèmes philosophiques posés par ces enquêtes. L’interdisciplinarité revendiquée par les auteurs apparaît également dans la diversité des points de vue qui distingue des analyses inspirées des courants marxiste, féministe, phénoménologique ou même de la philosophie analytique.
Cette perspective philosophique permettrait d’entrapercevoir la structure théorique du racisme, par-delà des contextes sociaux et politiques particuliers. Cependant, le regard transcendant que suggère cette approche est immédiatement relativisé par la place prépondérante accordée de fait à l’exemple américain par des auteurs qui tout en étant convaincus que le racisme doit, pour être compris, être envisagé par-delà le seul modèle américain, admettent que « la situation raciale des États-Unis a une importance particulière pour la philosophie » (p. 3) et revêt dès lors une valeur
paradigmatique pour le philosophe. Sans nuire au bien-fondé des hypothèses formulées, ce biais limite d’emblée la portée des analyses conduites par des auteurs qui restreignent leurs références à la situation qu’ils connaissent évidemment le mieux, à savoir les relations entre Blancs et Noirs dans la société américaine. Ainsi, l’effort théorique entrepris par Charles W. Mills pour reformuler la philosophie politique en reconnaissant le rôle majeur de l’idée de race dans l’établissement de la domination des peuples blancs sur l’ensemble du monde, peut intriguer le lecteur peu familier des débats intellectuels américains sur l’idée de race que C. W. Mills érige en catégorie centrale de la politique internationale (
global politics)
[3]. De même, la tentative, très argumentée, de Lucius Outlaw pour préserver une définition positive de la race et de l’ethnicité sans tomber dans le racisme et l’ethnocentrisme, qui conduisent à l’oppression, exige que l’on replace cette réflexion dans le contexte idéologique
[4] américain où ces notions revêtent une importance particulière dans la définition des identités. À la manière de Pat Shipman qui voit dans la race et l’ethnicité des éléments structurants des identités
[5], L. Outlaw suggère de penser ces concepts comme des facteurs « socio-naturels » constitutifs des identités collectives qui ne peuvent être ignorées dans la formation d’une société juste
[6]. Un lecteur français pourrait à la limite admettre ces hypothèses, à condition toutefois d’adhérer avec l’auteur à une même définition de la race et de l’ethnicité entendues comme « processus et structures de sens fondés sur un ensemble minimal de caractères biologiques non fixes », tirant leur légitimité d’une valorisation subjective par les groupes eux-mêmes (p. 74).
On perçoit bien l’immense fossé qui sépare encore le débat français sur les notions de race et d’ethnicité, reléguées par la sociologie durkheimienne au rang de « reliquats » de la société primitive, et la recherche américaine où l’usage de ces concepts bénéficie d’une légitimité scientifique et intellectuelle quasi unanime depuis les travaux fondateurs de l’École de Chicago. Que ces analyses soient marquées par l’expérience américaine des auteurs, cela transparaît nettement dans la discussion opposant Lawrence Blum, soutenant l’idée d’une « asymétrie morale »
[7] entre les actes racistes, eu égard aux identités raciales de l’oppresseur et de la victime, et Marilyn Friedman qui, tout en s’opposant au relativisme de Blum, reconnaît la spécificité paradigmatique du racisme anti-Noir observé dans la société américaine
[8].
L’approche interdisciplinaire, l’effort théorique déployé par les auteurs pour interroger les concepts utilisés par les acteurs en déconstruisant les discours sur la race et l’ethnicité, le souci de tenir ensemble les dimensions sociales et individuelles du racisme, font de cet ouvrage une tentative audacieuse pour engager la réflexion sur un terrain occupé d’habitude par la sociologie et appréhender le racisme « par le haut ». Ces travaux nous en apprennent cependant moins sur les structures théoriques d’un racisme « décontextualisé » que sur les croyances et les valeurs partagées par les chercheurs américains, philosophes et sociologues. L’omniprésence de l’expérience américaine dans les exemples mobilisés restreint de fait l’universalisation des théories formulées par des chercheurs eux-mêmes enracinés dans un contexte social et politique prégnant. L’intérêt de cet ouvrage est peut-être moins à rechercher dans la valeur paradigmatique des analyses proposées que dans la confirmation apportée au fait que le racisme ne peut être étudié en dehors de tout contexte socio-historique défini, par rapport auquel les croyances et les comportements racistes trouvent leur signification. â—†
[1]
Everett C. Hughes,
The Sociological Eye : Selected Papers by Everett C. Hughes, Chicago, Aldine-Atherton, 1971.
[2]
Selon l’expression de Dominique Schnapper dans
La relation à l’Autre. Au cœur de la pensée sociologique, Paris, NRF (coll. « Essais »), 1998, p. 19.
[3]
« A start toward the necessary reconceptualization of political philosophy, a start toward bringing race into the world of mainstream theory and toward bringing mainstream theory, accordingly, into the real raced world, will be the act of naming : the formal recognition of white supremacy – the racial polity – as a political system in itself ».
Charles W. Mills, « The Racial Polity », dans Racism and Philosophy, op. cit., p. 31
[4]
Le terme d’idéologie est ici entendu à la manière de Louis Dumont comme l’« ensemble des idées et des valeurs – ou représentations – communes dans une société, ou courantes dans un milieu social », dans Louis Dumont,
Homo aequalis I.
Genèse et épanouissement de l’idéologie économique (1977), Paris, Gallimard, 1985, p. 26.
[5]
Pat Shipman,
The Evolution of Racism : Human Differences and the Use and Abuse of Sciences, New York, Simon and Schuster, 1994.
[6]
Lucius Outlaw Jr, « On Race and Philo », dans
Racism and Philosophy,
op. cit., p. 50.
[7]
Lawrence Blum, « Moral Asymmetries in Racism »,
ibid., p. 79-97.
[8]
Marilyn Friedman, « Racism : Paradigms and Moral Appraisal (A Response to Blum) »,
ibid., p. 98-107.