2001
Raisons politiques
Dossier
L’Amérique vue par les tocquevilliens
Seymour Drescher
Seymour Drescher est professeur d’histoire et de sociologie à l’université de Pittsburgh. Il a publié A Historical Guide to World Slavery (New York, 1998) ; Slavery to Freedom : Comparative Studies in the Rise and Fall of Atlantic Slavery (New York, 1999) et publiera en 2001 un ouvrage intitulé Slavery. Auteur également de nombreux ouvrages et articles sur Tocqueville, dont « Why Great Revolutions Will Become Rare » (Journal of Modern History, 64 (3), 1992), il est membre de la Commission nationale pour la publication des œuvres de Tocqueville.
L’intérêt dont Tocqueville est aujourd’hui l’objet aux États-Unis n’a jamais été aussi intense. Il est cité et invoqué dans tous les domaines de la vie politique et intellectuelle. La raison de cet engouement a pourtant changé. Après 1945, le contexte de la guerre froide a incité à utiliser les écrits de Tocqueville pour souligner l’exceptionnalité de la société et de l’histoire américaines. Au cours des vingt dernières années, l’attention s’est reportée sur deux autres aspects de la pensée tocquevillienne. Ses réflexions sur les relations entre les races et entre les sexes ont alimenté un débat persistant sur la validité du concept d’« égalité des conditions » comme point de départ pour une tentative de compréhension des États-Unis. Mais ce sont avant tout ses intuitions sur les thèmes de l’association et de la société civile qui ont donné à la science politique une dimension empirique nouvelle et l’ont conduite à s’interroger davantage sur le rôle des valeurs spirituelles pour la survie de la démocratie.
In the United States interest in Tocqueville has never been higher. He is cited and invoked at all levels of political and intellectual life. However, the focus of interest has changed. During the generation after 1945, the existence of the Cold War encouraged the use of his writings to stress the exceptionality of American society and history. During the last two decades attention has turned to two other aspects of Tocqueville’s thought. His writings on race and gender relations in America have inspired prolonged debate over the applicability of his idea of “equality of conditions” as the point of departure for understanding America. But, above all, Tocqueville’s ideas on association and civil society have inspired a new empirical dimension of political science, and a renewed emphasis on the role of spiritual values in the survival of democracy.
« Tocqueville est-il en train de devenir un auteur américain ? »
[1] C’est par ces mots qu’en 1983 Jean-Claude Lamberti laissait entendre que Tocqueville était devenu un sujet de débat dans tous les milieux intellectuels américains, parmi les enseignants et les chercheurs, les étudiants et les lycéens, les législateurs et les journalistes. Dans tous ces domaines, Tocqueville occupait une position bien plus importante que celle qui lui était réservée en France. À la fin du 20
e siècle, cet écart a complètement disparu. Les travaux sur Tocqueville abondent, non seulement en France, mais partout dans le monde. La liste des collaborateurs de
La Revue Tocqueville/The Tocqueville Review est révélatrice de la popularité des idées de Tocqueville à l’extérieur des États-Unis.
Cette notoriété mondiale de Tocqueville, qui n’a cessé de croître au cours des deux dernières décennies, n’entraîne pas pour autant une diminution de l’intérêt que lui portent des Américains. Au contraire, sa réputation a atteint un niveau sans précédent. Lorsque le président Bill Clinton cite
De la démocratie en Amérique, lors de son « Discours sur l’état de l’Union » (
State of the Union Address) au peuple américain, il ne fait qu’emboîter le pas de ses prédécesseurs de la deuxième moitié du siècle dernier. Bill Clinton avait d’ailleurs été devancé de quelques semaines, dans sa référence à Tocqueville, par Newt Gingrich, le président républicain de la Chambre des représentants, lors de son discours d’ouverture de la session législative de 1995. Les observations de Tocqueville sont en outre couramment évoquées dans le cadre des décisions prises par la troisième branche du Gouvernement fédéral, la Cour suprême américaine
[2].
L’aristocrate français a acquis dans notre République une telle autorité qu’une voix mythique, voire prophétique, est venue s’ajouter à l’image classique du sage et de l’historien qui se dégage de son œuvre. Le trait de sagesse « tocquevillien » le plus souvent évoqué par le Congrès américain est celui qui lui aurait fait dire : « L’Amérique est grande parce que l’Amérique est bonne. Quand l’Amérique cessera d’être bonne, l’Amérique cessera d’être grande ». Évoquée pour la première fois par Ronald Reagan, cette phrase n’a jamais pu être retrouvée dans les
Œuvres de Tocqueville. Trop pertinente pour être vraie, elle a été utilisée, réutilisée et fait désormais partie du discours politique américain
[3].
Aux États-Unis, l’intérêt pour Tocqueville historien ne cesse de se développer à un rythme toujours plus rapide. Au cours de ces vingt dernières années, le nombre d’articles publiés sur Tocqueville s’élève à plusieurs centaines, et au moins une thèse de doctorat sur son œuvre est soutenue chaque année dans les universités nord-américaines, ce qui permet d’espérer un flux continu de publications pour le siècle à venir
[4]. Dans ce vaste courant du discours politique américain, les partisans enthousiastes de Tocqueville tendent à se diviser en deux catégories : les tocquevilliens de « gauche » et les tocquevilliens de « droite ». Les premiers souhaitent que le gouvernement joue un rôle actif dans le contrôle des principales forces économiques et sociales, telles que les grands groupes d’affaires, qui, à Washington, ont remplacé avec succès la participation massive des citoyens par le lobbying des groupes de pression capitalistes. Pour ces tocquevilliens de gauche, « le temps n’est pas de l’argent ». Quant aux tocquevilliens de droite, ils ont accusé la bureaucratie nationale d’État d’avoir découragé l’initiative personnelle et d’avoir empêché la recherche de solutions locales aux problèmes locaux. Leur formidable attaque contre l’État providence repose sur la réédition en 1997, simultanément des deux côtés de l’Atlantique
[5], d’un texte de Tocqueville, longtemps oublié, intitulé
Mémoire sur le paupérisme.
Compte tenu des impératifs liés à cet essai, je ne saurais qu’esquisser l’étendue des études les plus importantes sur Tocqueville parues aux États-Unis ces vingt dernières années. En revanche, j’examinerai de plus près deux thèmes fondamentaux qui ont émergé dans la pensée politique américaine, tous deux inspirés de l’étude de La démocratie en Amérique. Un groupe de spécialistes s’est particulièrement intéressé au concept de démocratie chez Tocqueville, au sens d’égalité des conditions. De la démocratie s’ouvre, on le sait, sur une généralisation hâtive qui voit dans l’Amérique l’incarnation du principe égalitaire, souligne l’extension progressive des frontières de l’inclusion dans le corps politique de la nation et attribue le recul de la notion d’égalité au principe aristocratique, qui implique des exclusions et des hiérarchies « naturelles ». Quelles sont les véritables frontières historiques de l’égalité aux États-Unis ? Comment sont-elles liées à la « tendance dominante » de la tradition américaine ? C’est à ces questions que se sont attachés les commentateurs américains.
Ce regain d’intérêt pour la question de l’égalité des conditions chez Tocqueville est évidemment lié, à l’origine, au contexte qui a prévalu, au lendemain de la seconde guerre mondiale. En Europe, la menace soviétique et l’aggravation de la guerre froide ne pouvaient qu’influencer le débat sur ses textes, même lorsque le lien entre Tocqueville et la guerre froide n’était pas toujours évident. L’identification prophétique que Tocqueville avait faite, en 1835, entre l’Amérique et la Russie, comprises comme deux voies opposées vers la réalisation d’un futur égalitaire, a trouvé un large écho auprès de nombreux auteurs
[6]. Dans une telle perspective internationale, l’exception américaine et l’exception tocquevillienne allaient de pair. Le Français, dont le rôle avait été longtemps secondaire au regard des classiques de la pensée politique européenne, a alors bénéficié d’une réception favorable de la part d’auteurs qui voyaient dans la démocratie libérale américaine une exception, accidentelle, tranchant avec le sombre héritage politique européen aboutissant aux cauchemars des hégémonies fasciste et communiste.
Dans
The Liberal Tradition in America (1955), reçu très favorablement par les critiques, Louis Hartz situe l’histoire des États-Unis entièrement hors de la tradition européenne continentale. Comme l’avait observé Tocqueville, les Américains sont « nés » à la fois libres et égaux (selon que l’on choisit de citer telle ou telle partie de
La démocratie). Ils ont eu la chance d’éviter la triple malédiction du féodalisme hiérarchique, de l’autoritarisme monarchique et de la révolution sociale. Aux États-Unis, la démocratie libérale et nationale représentait l’idéologie dominante et incontestable. Pour l’école de l’exceptionnalité américaine, la prééminence de Tocqueville parmi les penseurs politiques européens était due à son génie qui avait su reconnaître la profondeur et la force de cette tradition particulière
[7].
Depuis dix ans, la lecture dite « hartzienne » de
La démocratie en Amérique est sévèrement critiquée. Selon Tocqueville, les États-Unis représentent une société démocratique complète ayant atteint son développement le plus abouti. Dans l’introduction de
La démocratie, en 1835, Tocqueville pose l’égalité des conditions comme point de départ de son argument et comme principe clé du fonctionnement de toute la société américaine. La notion d’égalité incarne le passé de l’Amérique et le futur du monde. Certes, pour le lecteur qui lit au-delà de l’introduction, l’argument se révèle beaucoup plus subtil que ne le suggèrent les phrases inaugurales du chapitre premier. Tocqueville n’a jamais affirmé avoir rendu compte de la société américaine
tout court, ni avoir décrit son identité politique
in toto. Cela étant, sa prémisse majeure a constitué le point de départ pour les historiens et les spécialistes en sciences sociales qui invoquent son autorité pour ou contre l’hégémonie de l’égalitarisme ou de l’égalité en Amérique
[8]. Au cours des années 1960 et 1970, la notion d’une Amérique jacksonienne comme société égalitaire a subi les attaques des historiens qui reprochent à Tocqueville de ne tenir aucun compte des réalités de la lutte des classes aux États-Unis et de la distribution inégale des richesses dans le pays
[9].
Lors des années 1990, les arguments avancés pour mettre en question le « modèle » tocquevillien d’égalité des conditions ont généralement mis l’accent sur les groupes exclus de la communauté politique démocratique américaine (
polity) par Tocqueville lui-même. La tradition tocquevillienne, telle qu’elle est élaborée dans les principales interprétations ultérieures, a été critiquée pour avoir écarté les questions de race, d’ethnicité et de relations entre les sexes. Les critiques de l’approche tocquevillienne de l’« orthodoxie sur l’identité américaine » se réfèrent, dans
La démocratie, aux discussions touchant les Indiens (désormais appelés Amérindiens), les Noirs (rebaptisés Africains-Américains) et les femmes. Les spécialistes remarquent qu’aux États-Unis dans les années 1830, puis pendant plus d’un siècle, une majorité écrasante d’habitants ont été privés de droits civils et civiques ainsi que de l’égalité des chances
[10]. Ces groupes ou populations exclus ou défavorisés étaient
prima facie la preuve d’une tradition allant à l’encontre de la « tendance générale » du modèle d’égalité des conditions. L’étude de
La démocratie elle-même, en faisant appel à l’histoire ou à la nature, parfois aux deux, pour expliquer ces privations, a expressément marginalisé ces groupes du « fait générateur » démocratique, c’est-à-dire de cette réalité primordiale à partir de laquelle tout « fait particulier »
[11] est prétendument dérivé.
Cette critique n’était pas véritablement nouvelle dans les années 1990. On sait depuis les années 1960 que Tocqueville avait eu connaissance d’une série de
faits et de hiérarchies fondamentalement inégalitaires, aussi bien en Amérique qu’ailleurs, inégalités qui, selon lui, devaient persister indéfiniment dans le futur du monde
[12]. Les lecteurs de Tocqueville pouvaient toujours trouver dans ses écrits et ses œuvres de nombreuses observations clairement anti-égalitaires. Ce qui était différent dans la relecture des années 1990 tenait à la place qu’occupait désormais l’argument, jusqu’alors confiné dans les cercles de spécialistes de Tocqueville, au sein d’un débat plus large sur l’identité politique américaine. En d’autres termes, tous les mouvements d’exclusion dans l’histoire des États-Unis, qui étaient en contradiction avec la philosophie démocratique libérale, ont été replacés dans le contexte d’une tradition inégalitaire permanente. La liste des exclus établie par Tocqueville lui-même a été dressée en remontant dans le passé et en se projetant dans le futur de l’histoire américaine, afin de repenser celle-ci sous la forme de l’histoire d’une oppression, dont ont été victimes des groupes successifs marginalisés pour des raisons ethniques et religieuses. La difficulté de la démocratie américaine à accepter la
différence a été parfaitement mise en évidence, au même titre que l’interprétation démocratique-libérale dans l’histoire des États-Unis du 17
e au 21
e siècle
[13].
En développant cette philosophie explicitement contre-tocquevillienne de l’histoire américaine, la perspective comparative initiale de Tocqueville (l’Amérique en 1835 au regard de l’Europe de la même année) a été quasi délaissée, bien que certains critiques aient souvent compris La démocratie de Tocqueville précisément comme une analyse lucide des contradictions susmentionnées de la démocratie américaine. Ce qui a avant tout irrité les critiques du modèle « Tocqueville-Hartz », c’est que Tocqueville historien et homme politique français avait introduit son chapitre sur les relations entre les races en refusant d’admettre le lien qui existe entre cet aspect de la vie américaine, d’une part, et l’« immense et complète démocratie », d’autre part. À l’évidence, dans le chapitre sur les relations entre les races, Tocqueville n’avait cependant pas hésité à pousser la logique d’exclusion jusqu’à sa forme la plus aboutie. Il était clair pour tout lecteur américain ou européen que le modèle de la « démocratie sans bornes » était incompatible avec les sinistres prédictions concernant l’aboutissement probable des relations interraciales aux États-Unis.
L’ironie réside dans le fait que la réflexion marginalisée (
marginalized mediation) de Tocqueville sur l’issue probable des relations interraciales en Amérique n’était que le signe annonciateur de l’émergence du problème des relations interraciales dans les sociétés démocratiques partout dans le monde. Dans le cas des États-Unis, il est maintenant évident que le modèle égalitaire de Tocqueville a été plus solide qu’il ne le croyait dans son chapitre sur l’avenir des relations interraciales aux États-Unis. Le modèle tocquevillien qui souligne la capacité d’intégration de la démocratie en Amérique pour les émigrés européens reste dominant pour la majorité des groupes ethniques non européens en Amérique. La confrontation entre Européens et Indiens ne s’est pas soldée par un complet génocide comme l’avait prévu Tocqueville. La rencontre euro-africaine ne s’est pas conclue non plus par une guerre ou un apartheid géographique. À coup sûr, les Américaines n’ont pas été exclues de manière définitive du corps politique, ni de l’économie ni même de la société civile
[14]. Quel que soit le crédit accordé à la prémisse de Tocqueville concernant l’égalité des conditions dans l’Amérique jacksonienne, une conclusion reste incontestable : le modèle « accepté » (
mainstream) de toute la tradition démocratique américaine est encore attribué par ses amis comme par ses ennemis au jeune aristocrate français qui a visité pendant quelques mois les États-Unis au 19
e siècle.
À l’aube du troisième millénaire, l’influence la plus spectaculaire qu’a exercée Tocqueville sur la façon dont les Américains se représentent eux-mêmes dérive de sa réflexion (
mediation) sur la liberté
à l’intérieur des frontières de l’égalité formelle des conditions. Les politistes aux États-Unis – tout en appartenant à un mouvement international plus large – ont insisté sur un aspect fondamental de
La démocratie, aspect auquel l’auteur accorde une attention particulière, aussi bien en 1835 qu’en 1840 ; l’intérêt général pour le rapport entre démocratie et société civile est passé au premier plan. Alors que la première génération des analystes politiques de l’après-guerre n’avait pas attaché beaucoup d’importance au rôle des associations civiles, et avait négligé l’insistance que Tocqueville avait mise sur ce phénomène, la deuxième génération a été attentive à la quête, propre à la démocratie occidentale, d’expansion et de protection des droits par des mécanismes législatifs et juridiques et à sa conséquence : les ingérences toujours plus nombreuses de l’administration étatique dans la société. Ils y ont vu une menace pour la liberté politique et individuelle, sapant ces « habitudes du cœur qui font marcher les démocraties libérales »
[15].
Cet aspect a suscité une vive discussion sur la société civile et la participation civique. Tocqueville est apparu sous un éclairage nouveau, laissé dans l’ombre par la génération qui avait initialement contribué au « renouveau » d’intérêt pour Tocqueville après la seconde guerre mondiale. On a accordé une attention croissante à la façon dont il avait insisté sur le mélange des valeurs culturelles (religion et mœurs) et sur l’activité de groupes autonomes (associations) comme éléments essentiels pour un gouvernement populaire libre et efficace. Aussi le discours des années 1980-1990 se distingue-t-il nettement des débats sur les démocraties pluralistes des années 1950. Les discussions d’après guerre sur la démocratie libérale visaient essentiellement, d’une part, à mettre en lumière les différences entre sociétés gouvernées, ou susceptibles d’être gouvernées par un pouvoir totalitaire et, d’autre part, une démocratie stable à l’instar des États-Unis notamment, et d’autres pays du monde anglophone. Dans cette perspective, une culture politique égalitaire devait être soutenue par des solidarités associatives médiatrices (
bridging organizations) de nature à limiter l’extrémisme idéologique et l’atomisation sociale (individualisme) que favorise la société de masse. Jusqu’aux années 1970, l’orientation antitotalitaire des discussions était toutefois prédominante. Elle avait conduit l’auteur de l’entrée « Tocqueville », dans l’
Encyclopædia Britannica, à penser que l’enthousiasme pour Tocqueville, manifesté après guerre, risquait de diminuer en l’absence d’une confrontation bipolaire entre communisme et démocratie libérale
[16].
Les préoccupations de cet auteur se sont révélées sans fondement. En effet, deux crises imprévues en 1970 ont rendu possible et nécessaire une connaissance plus approfondie et plus subtile de Tocqueville. D’une part, le rôle joué par la notion de « société civile » dans la chute de l’empire soviétique a vraisemblablement rendu plus prophétiques et pertinents que jamais
L’Ancien Régime et les
Souvenirs. L’analyse de Tocqueville sur les liens entre groupes sociaux autonomes et gouvernement américain démocratique n’avait pour ainsi dire joué aucun rôle dans les débats autour des démocraties naissantes après la première guerre mondiale ; en 1919, le concept de société civile était presque entièrement inconnu en Europe
[17]. D’autre part, en 1989, bien sûr, la division bipolaire du monde présentée dans
La démocratie entre modèles russe et américain semblait tomber en désuétude.
De la démocratie contient cependant une analyse plus fine de la société civile démocratique comme relation dynamique entre valeurs culturelles, religieuses et vie associative, analyse soudain mise en vedette dans la mesure où ces rapports sont essentiels pour le maintien de la liberté politique dans
toutes les démocraties, qu’elles soient anciennes ou nouvelles. La crise de l’État providence et le mécontentement résultant des effets culturels, sociaux et politiques associés à la démocratie dite « normale », ont suscité une reprise du discours sur la société civile. Il est apparu que ni les mécanismes du marché ni l’État centralisé ne pouvaient fournir de solutions adéquates à nombre de problèmes posés par la démocratie dans les sociétés postindustrielles.
Cette importance du discours sur la société civile dans les démocraties stables a ainsi renforcé le débat dans les pays en transition démocratique. Dans un contexte complexe marqué par l’instabilité manifeste des démocraties naissantes aggravée par une crise de confiance chronique dans les démocraties occidentales, l’analyse de Tocqueville sur la société civile a renouvelé l’appareil conceptuel, aux côtés de la théorie hégélienne de l’État et de la société, des conceptions de Marx ou de Smith sur le marché et la société
[18]. L’idée tocquevillienne selon laquelle l’exercice du gouvernement démocratique dépend de l’existence d’une culture démocratique et des effets involontaires des rapports sociaux non gouvernementaux a été au centre de cette nouvelle vague de théorisation.
Dans une perspective nationale comparative, la « crise » américaine paraît de nature plutôt chronique qu’aiguë. Les État-Unis restent encore l’une des nations les plus actives civiquement et les plus prêtes à s’engager socialement (
trusting nation)
[19]. Néanmoins, dans le contexte historique américain, l’insistance mise par Tocqueville sur les associations civiques, maillons essentiels du bon fonctionnement de la démocratie, est d’un intérêt fondamental pour les spécialistes en sciences sociales. Les universitaires « néotocquevilliens » ont ainsi mis à jour un éventail remarquable de preuves empiriques révélant que les prémisses théoriques de Tocqueville n’ont pas moins de pertinence aujourd’hui qu’elles n’en avaient dans l’Amérique du 19
e siècle. Certains spécialistes en sciences sociales (en Europe comme en Amérique) ont repensé les observations de Tocqueville sur le rôle des associations à partir de la notion de « capital social » (
social capital) selon laquelle les réseaux de relations relèvent d’une valeur empirique que l’on peut mesurer et qui est comparable au capital matériel : les machines (
physical capital) et au capital humain (l’éducation). Aujourd’hui, Tocqueville est simultanément le « saint patron » des universitaires à la fois « capitalistes-sociaux » et « communautariens »
[20]. Peut-être la plus grande contribution des capitalistes-sociaux et des analyses des organisations fondées sur l’État est-elle la solide dimension empirique ajoutée à l’idée mère de Tocqueville. En général, l’auteur de
La démocratie en Amérique ne put fournir qu’un appui anecdotique à sa thèse selon laquelle l’intense activité de la vie associative nourrit la vie et la santé de la démocratie en Amérique, tout en permettant aux citoyens de transcender le matérialisme et l’individualisme qu’il considérait comme endémiques aux sociétés modernes. Cent cinquante ans après la parution de
La démocratie, les analystes ne font que répéter les polarités impressionnistes de Tocqueville en comparant l’apogée civique de
La démocratie de 1835 à l’individualisme envahissant caractéristique du retrait civique annoncé dans
La démocratie en 1840
[21]. De telles représentations a-historiques d’un « grand » déclin de l’« esprit public » aux États-Unis relèvent d’une méthodologie anecdotique et d’une nostalgie romantique pour l’« âge d’or ». De telles images continuent de susciter le doute sur les recettes supposées ranimer l’esprit civique découlant d’une nostalgie de l’Amérique des petites villes d’autrefois (
small-is-beautiful), protégée de la mainmise de la bureaucratie nationale moderne
[22].
La plupart de ces analystes politiques nostalgiques travaillant sur l’Amérique contemporaine ne mentionnent guère l’insistance de Tocqueville sur le fait que la participation civique américaine était autant nationale que locale. Ce n’est pas sans raison que Tocqueville a choisi le mouvement anti-alcoolique, un mouvement social national, comme exemple d’un premier ordre d’association civique en Amérique. Même une lecture superficielle de
La démocratie montre que, pour Tocqueville, les interactions continues entre régions représentaient le plus grand espoir pour une culture politique unique américaine face aux forces centrifuges du conflit interne et à l’éparpillement démographique. Enfin, les analystes politiques américains sont souvent totalement ignorants du fait que la peur de l’individualisme et de la centralisation chez Tocqueville découlerait plus des observations immédiates de son expérience européenne que de son expérience américaine
[23].
En tout état de cause, la confusion mineure que peut susciter
De la démocratie parmi les spécialistes américains en sciences sociales est largement compensée par ce que Tocqueville a pu leur faire découvrir sur le rôle de l’association en Amérique. Pendant un peu moins de deux siècles, les commentateurs ont rassemblé des données en série qui ont permis pour la première fois d’examiner la participation civique américaine au cours du siècle dernier, et même de remonter jusqu’à l’Amérique de Tocqueville. Grâce à une mise au point du néotocquevillien Robert Putnam, nous avons maintenant les moyens de prendre la mesure du long terme : la participation américaine au niveau politique, civique, religieux et professionnel, les liens sociaux informels, les domaines du bénévolat et de la philanthropie, la réciprocité, l’honnêteté et la confiance. Nous avons aussi accès à des preuves exhaustives (
longitudinal evidence) de l’impact historique des technologies, du téléphone à l’Internet en passant par la télévision, à la commercialisation de l’organisation civique, au développement de l’éducation, à la prospérité économique et au consumérisme. Les résultats semblent aussi convergents que les données sur le réchauffement de la planète. D’après la quasi-totalité des mesures disponibles, la participation civique en Amérique et le capital social s’affaiblissent régulièrement et, pour les deux dernières générations, de manière parfois spectaculaire. Les informations quantitatives sont importantes, quoique apparemment moins pessimistes dans la mesure où la génération la plus « âgée », la plus active et la plus patriotique, ayant une espérance de vie plus élevée qu’auparavant, a rendu moins accablantes les données relatives à la « décapitalisation sociale » (ou « demosclérose »)
[24].
Comme pour toute maladie, le commun accord sur le diagnostic ne garantit pas le consensus sur les remèdes à prescrire. Les arguments de la société civile et des capitalistes-sociaux tendent à souligner les bénéfices acquis à la suite du processus même de l’action tocquevillienne, angle d’analyse comparable à la thèse soutenue passionnément par Tocqueville sur les liens entre association et liberté. En tenant compte du « côté sombre du capital social », certains néotocquevilliens reconnaissent les conflits potentiels entre formes d’association et objectifs généraux de tolérance et désir d’inclusion. D’autres vont au-delà de Tocqueville en s’efforçant de dépasser la magie interactive des associations civiles et en fixant leur regard sur les valeurs morales et religieuses. Celles-ci, rappellent-ils, sont aussi cruciales pour la liberté que la participation civique. Parfois ces analystes font remarquer qu’il s’agit d’un système de références spécifiquement chrétien, ce qui se rapproche de la description de l’Amérique jacksonienne telle qu’exposée dans
La démocratie de 1835. D’autres encore se contentent de critères sensiblement moins rigoureux pour la transcendance recommandée aux lecteurs dans
La démocratie de 1840. De temps en temps, le lecteur verra un signe d’espérance pour la société civile, même dans le cadre des idéologies les plus antidémocratiques, lorsqu’un lien se dessine avec les bénéfices non intentionnels de l’association
[25]. En dernière analyse, nous comprenons que les valeurs religieuses, tout comme les associations civiles, représentent un côté sombre pour la liberté, un côté que Tocqueville lui-même a souvent décrié en regardant son propre pays. En 2001, comme en 1840,
La démocratie de Tocqueville ne peut que fournir une grille d’analyse générale suggérant qu’à terme une plus grande égalité est nécessaire et juste, que la démocratie politique et ses composantes présentent aussi des inconvénients, et que la liberté dépend de la foi en des
virtus que la démocratie elle-même n’encourage pas toujours
[26]. â—†
(Traduit de l’américain par Jennifer Mergy)
[1]
Jean-Claude Lamberti,
Tocqueville et les deux démocraties, Paris, PUF, 1983, p. 9.
[2]
Cf. Seymour Drescher, « Foreword », dans Françoise Mélonio,
Tocqueville and the French, Charlottesville, University Press of Virginia, 1993, p.
vii-
xv.
[3]
Guy Gudliotta, « The Tyranny of the Misquote »,
The Washington Post Magazine, 6 septembre 1998, p. 4-5. Cf., aussi, « De Tocqueville Saw it Coming »,
The New York Times, Week in Review, 26 novembre 2000, p. 4 sur les élections présidentielles aux États-Unis.
[4]
Les chiffres ont été calculés à partir de deux index électroniques. Cf. « America : History and Life » et « Historical Abstracts » (à l’exclusion de l’Amérique du Nord). Sur l’ampleur de l’intérêt en faveur de Tocqueville, cf. James T. Kloppenberg, « Life Everlasting : Tocqueville in America »,
La Revue Tocqueville, 17 (2), 1996, p. 19-36. Parmi d’autres interprétations collectives récentes sur Tocqueville, cf. Augustine Lawler, Joseph Alulis (dir.),
Tocqueville’s Defense of Human Liberty : Current Essays, New York, Garland Publishing, 1993 ; Ken Masugi (dir.),
Interpreting Tocqueville’s Democracy in America, Savage, Maryland, Rowman and Littlefield, 1991 ;
Tocqueville’s Political Science : Classic Essays, New York, Garland Publishing, 1992 ; Abraham S. Eisenstadt, (dir.),
Reconsidering Tocqueville’s Democracy in America, New Brunswick, NJ, Rutgers University Press, 1988 ainsi que Eduardo Nolla (ed.),
Liberty, Equality, Democracy, New York, New York University Press, 1992. Cf., aussi,
Democracy in America, traduit par Harvey C. Mansfield et Delba Winthrop, Chicago, Chicago University Press, 2000.
[5]
Cf. Peter Berkowitz, « The Art of Association »,
New Republic, 24 juin 1996, p. 44-49. Les deux réimpressions de
Memoir on Pauperism sont : Chicago, Ivan R. Dee, 1997 et Londres, Institute of Economic Affairs, 1997. Chacun des deux ouvrages comporte une introduction de Gertrude Himmelfarb.
[6]
À titre indicatif, cf. George Probst,
The Happy Republic : a Reader in Tocqueville’s America, New York, 1962.
[7]
Cf. Louis Hartz,
The Liberal Tradition in America : an Interpretation of American Political Thought Since the Revolution, New York, Harcourt, Brace and World, 1955. Pour d’autres études tocquevilliennes importantes de la même époque, cf. Daniel Boorstin,
The Genius of American Politics, Chicago Press, 1953 ; Seymour Martin Lipset,
The First New Nation, New York, Basic Books, 1963.
[8]
Pour un résumé de la littérature sur la question, cf. Rogers M. Smith, « Beyond Tocqueville, Myrdal and Hartz : the Multiple Traditions in America »,
American Political Science Review, 87 (3), septembre 1993, p. 549-566 ; Jacqueline Stevens, Rogers M. Smith, « Beyond Tocqueville, Please ! »,
American Political Science Review, 89 (4), décembre 1995, p. 987-995 ; Rogers M. Smith,
Civic Ideals : Conflicting Visions of Citizenship in US History, New Haven, Londres, Yale University Press, 1997.
[9]
Cf. Edward Pessen,
Jacksonian America : Society, Personality and Politics, Homewood, Ill., Dorsey Press, 1969. Les sociaux-historiens, envisageant les inégalités fondamentales et les divisions de classe en tant que moteur de l’histoire américaine, ne tendaient pas à considérer
La démocratie de Tocqueville comme une grille d’analyse de référence pour faire leurs propres histoires de l’Amérique.
[10]
R. M. Smith, « Beyond Tocqueville… », art. cité, p. 552-553. L’interprétation dominante affirme le fort sentiment (
strong sense) de Tocqueville pour le pouvoir intégrateur de la culture politique américaine et de ses institutions. Cf., par exemple, Lawrence H. Fuchs,
The American Kaleidoscope : Race, Ethnicity and the Civic Culture, Londres, University Press of New England, 1990, chap. 1, « True Americanism : the Foundations of Civic Culture », p. 3-4.
[11]
Alexis de Tocqueville,
De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1992, (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »). À comparer l’introduction du volume 1 avec « État actuel et avenir probable des tribus indiennes qui habitent le territoire possédé par l’Union », vol. 1, p. 373-421.
[12]
Cf. S. Drescher,
Dilemmas of Democracy : Tocqueville and Modernization, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1968.
[13]
R. M. Smith,
Civic Ideals…,
op. cit.,
passim. Cette dimension de l’œuvre de Tocqueville explique pourquoi la pensée de l’auteur est interprétée selon le modèle hartzien, relativement tronqué, et demeure ainsi un sujet insuffisamment mis en valeur.
[14]
Pour un excellent réexamen de l’influence de Tocqueville sur l’historiographie des « sphères autonomes » (
separate spheres) aux États-Unis, cf. Linda K. Kerber, « Separate Spheres, Female Worlds, Woman’s Place : the Rhetoric of Woman’s History »,
Journal of American History, 75 (1), 1988, p. 9-39. Une démonstration de la résistance à considérer Tocqueville inscrit dans la tendance générale (
mainstream) libérale américaine est fournie dans J. Stevens, R. M. Smith, « Beyond Tocqueville… », art. cité, p. 550-552, mise à jour dans
Civic Ideals…,
op. cit., chap. 1, note 6, p 508-511. Sur des vues d’ensemble sur la tension en Amérique entre intégration, diversité et assimilation selon une perspective tocquevillienne, cf. Lawrence Fuchs, « Assimilation in the US : Identities and Boundaries »,
La Revue Tocqueville, 9, 1987-1988, p. 181-199 et Olivier Zunz, « The Genesis of American Pluralism »,
ibid., p. 201-219.
[15]
«
Habits of the heart that make liberal democracies work. » Cf. Jean Cohen, « Trust, Voluntary Association and Workable Democracy : the Contemporary American Discourse of Civil Society », dans Mark Warren (dir.),
Democracy and Trust, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 208.
[16]
L’une des études américaines les plus remarquables en politique démocratique et culturelle comparative menée dès le début des années 1960 ne contenait qu’une seule référence à Tocqueville ; elle portait sur le degré d’engagement civique aux États-Unis. Cf. Gabriel A. Almond, Sidney Verba,
The Civic Culture : Political Attitudes and Democracy in Five Nations, Princeton, Princeton University Press, 1963, p. 274-75. Sur les perspectives de Tocqueville au début des année 1970, cf. S. Drescher, « Tocqueville, Alexis de », dans
Encyclopædia Britannica, Chicago, University of Chicago Press, 1974.
[17]
Cf. Fritz Stern, « The New Democracies in Crisis in Interwar Europe », dans
Democracy’s Victory and Crisis, The Nobel Symposium, n° 93, Uppsala, New York, Cambridge University Press, 1997, p. 15-22.
[18]
Ronald Axtmann,
Liberal Democracy into the Twenty-First Century : Globalization, Integration and the Nation-State, Manchester/New York, Manchester University Press/ St. Martin’s Press, 1996, p. 62-67.
[19]
Robert D. Putnam, « Democracy in America at Century’s End »,
Democracy’s Victory and Crisis : Nobel Symyosium n° 93, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 27-70 et p. 56-57.
[20]
Robert D. Putnam,
Bowling Alone : The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon and Schuster, 2000, p. 292.
La Revue Tocqueville contribue pleinement à cette réincarnation particulière des concepts tocquevilliens. Cf. « Confiance et capital social » pour un résumé sur les grandes dimensions internationales de ce concept, 20 (1), 1999, p. 5-81, avec des essais théoriques et méthodologiques de Henk Flap, Tom A. B. Snijders, Olivier Galland et Michel Forsé.
[21]
Robert M. Bellah et
al.,
Habits of the Heart : Individualism and Commitment in American Life, New York, Harper and Row, 1986.
[22]
Theda Skocpol, Marshall Ganz, Ziad Munson, « A Nation of Organizers : the Institutional Origins of Civic Voluntarism in the United States »,
American Political Science Review, 94 (3), septembre 2000, p. 527-544. Cf. aussi les nombreux essais dans Theda Skocpol, Morris P. Fiorina (dir.),
Civic Engagement in American Democracy, Washington, DC, Brookings Institution Press, 1999.
[23]
Une discussion sur ce point figure dans Seymour Drescher, « More than America : Comparison and Synthesis in
Democracy in America », dans Abraham S. Eisenstadt (dir.),
Reconsidering Tocqueville’s Democracy in America, New Brunswick, NJ, Rutgers University Press, p. 77-93 ; James T. Schleiffer, « How Many Democracies ? », dans Eduardo Nolla (ed.),
Liberty, Equality, Democracy,
op. cit., p. 193-205.
[24]
R. D. Putnam,
Bowling Alone, op. cit., passim. Cet ouvrage fournit une mine d’informations sur la participation civique aux États-Unis. Sur les diverses applications de ces idées fructueuses, cf. Nancy L. Rosenblum,
Membership and Morals : The Personal Uses of Pluralism in America, Princeton University Press, 1998, p. 43-45.
[25]
Cf.
inter alia, Joshua Mitchell,
The Fragility of Freedom : Tocqueville on Religion. Democracy and the American Future, Chicago, University of Chicago Press, 1995 ; Stephen L. Carter,
The Culture of Disbelief : How American Law and Politics Trivialize Religious Devotion, New York, Basic Books, 1993, p. 35-37.
[26]
Cf. P. Berkowitz, « The Art of Association », art. cité, p. 48-49.