2001
Raisons politiques
Éditorial
Éditorial
Muriel Rouyer
Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, la France a connu un moment tocquevillien, générateur de nouvelles perspectives d’analyse dans la pensée et la théorie politiques. L’histoire conceptuelle, pratiquée par François Furet et Pierre Rosanvallon, la relecture philosophique et anthropologique de la démocratie, engagée par Claude Lefort ou Marcel Gauchet, ont ouvert, dans le sillage de Raymond Aron, de nouvelles pistes de recherche éloignées à la fois du paradigme marxiste et de la tradition sociologique française. Cette pensée s’est affirmée tocquevillienne, dans sa relecture de l’histoire et dans sa compréhension de la démocratie ; elle a insisté sur l’intérêt d’une explication politique du politique et, sur le plan normatif, dessiné, face ou aux côtés de l’Amérique, les contours inédits d’un libéralisme français.
Le retour de Tocqueville sur la scène française s’est opéré à la faveur d’une crise. Provoquée par la prise de conscience des méfaits du totalitarisme, elle a marqué l’épuisement du marxisme comme idéologie et du communisme comme réalité politique. La force de cet événement explique qu’il faille peut-être moins interpréter ce retour exclusivement « contre Marx » que contre toutes les critiques de la « société ouverte ». Ainsi du moins le lisait Raymond Aron, qui trouvait en Tocqueville une alternative au déterminisme historique et économique.
La brèche intellectuelle ouverte, d’autres facteurs, plus stratégiques peut-être, ont contribué à la diffusion de sa pensée dans le champ intellectuel. La quête insatisfaite d’un libéralisme français, longtemps réduit aux acquêts du marché, a lancé une génération d’intellectuels sur les traces conceptuelles de Tocqueville. Sur l’autre continent, ils ont découvert un modèle, original et séduisant, au regard duquel peuvent se situer en Amérique amis et ennemis, et dans lequel peuvent se retrouver en France les libéraux des deux rives. Dans la seconde moitié des années 1970, la critique du totalitarisme, menée par Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, et la redécouverte de la pensée libérale se sont diffusées par capillarité, dans les réseaux intellectuels, universitaires et militants de centre gauche, dont Pierre Rosanvallon, comme acteur central, et Éric Fassin, comme lecteur critique, dressent ici des portraits contrastés et complémentaires. De la deuxième gauche à la culture de gouvernement sous le socialisme, les liens tissés par ces réseaux ont rendu possible l’alliance, jusqu’alors contre-nature, entre la gauche et le libéralisme. Longtemps après que les intellectuels américains ont reconnu leur dette à l’égard de leur père bienfaiteur, De la démocratie en Amérique offre un nouveau modèle qui renouvelle les voies d’approche de la démocratie.
Si l’histoire tocquevillienne met en crise la discipline historique, expliquent Krzysztof Pomian, Marc Lazar et Philippe Raynaud, c’est bien parce qu’elle s’ouvre, dans le ciel des idées, à la philosophie et à la science politique que la tradition historiographique française, dans la continuité de Durkheim, avait ignorées ou rejetées. Au cœur du système conceptuel que François Furet a découvert chez Tocqueville (« exemple chimiquement pur de la démocratie », selon ses propres termes) se trouve la question de l’égalité. Principe légitimant fondamental, dont le statut est au demeurant ambivalent dans la pensée tocquevillienne, comme le souligne Eleni Varikas. Principe que Claude Lefort explore dans une perspective philosophique visant à saisir « la dimension symbolique de l’avènement … en Occident de la société démocratique et de son antitype, les sociétés totalitaires » (Laurence Guellec). Principe qui ouvre sur une conception « anthropologique » de la démocratie – exploitée dans les travaux de Louis Dumont ou de Marcel Gauchet – et permet, comme le montre Camille Froidevaux, d’interroger plus avant les rapports, supposés harmonieux, entre christianisme et démocratie.
La diversité des approches rassemblées ici permet de mieux apprécier les critiques adressées à la pensée tocquevillienne. Celle-ci n’oppose pas au tout-économique une autre analyse monocausale : le tout-politique. Mais c’est bien du côté des critiques d’inspiration marxiste, d’une part, et de celles d’un certain culturalisme méthodologique, d’autre part, que l’on peut questionner les nouveaux usages du comparatisme. Dans la lecture qu’elle donne du politique, l’histoire tocquevillienne ne sacrifie-t-elle pas la réalité, conflictuelle et houleuse, du politique, au profit du concept, évanescent, d’égalité et de culture démocratique – faussement – pacifique ? Ne décourage-t-elle pas la critique et la dénonciation des inégalités réelles ? Les perspectives américaines rappellent opportunément que l’héritage actuel de Tocqueville – la réhabilitation de la société civile dans les démocraties stables (Seymour Drescher) –, s’est heurté à d’autres perspectives qui éclairent les réalités multiples de la division sociale.
Si le statut de la critique et de la réforme est bien problématique dans l’approche tocquevillienne du politique, l’exercice critique doit cependant faire l’effort de la « complication ». Tocqueville – ne l’oublions pas – s’inquiétait aussi des pathologies modernes liées à l’individualisme, appréhendées sur le plan politique (critique libérale de « l’État tutélaire ») mais aussi, plus tragiquement, comme le souligne Paul Zawadzki, au plus intime de la sphère subjective, dans l’âme, siège des « passions débilitantes » de l’homo democraticus. Déliaison, apathie, scepticisme… : reprenant l’interrogation de Tocqueville sur les manières, Claudine Haroche rappelle comment l’égalisation des conditions distend la trame du corps social et institue la difficulté d’être soi vis-à-vis des autres, au cœur même de la démocratie.
Si Tocqueville prend l’individu au sérieux, au risque d’oublier la construction sociale des conflits, il le fait jusqu’au bout, c’est-à-dire dans la conscience malheureuse de ce qui peut détruire les fondements de sa liberté et de son individualité. Et si l’écart entre la démocratie réelle et la démocratie conceptuelle est loin d’être comblé, il s’agit moins d’en prendre acte que de penser les conditions de l’autonomie du citoyen en démocratie. â—†